Les phénomènes physiques sont ceux de tous
qui permettent l'extension la plus grande de l'art expérimental, en vertu de leur simplicité (relativement à ceux des sciences subséquentes), de leur grande généralité, et surtout de l'extrême diversité des circonstances dans lesquelles ils peuvent se produire. Quoique souvent, en chimie, on ne fasse qu'observer des phénomènes nouveaux qu'on a produits artificiellement, plutôt qu'on ne fait des expériences véritables, consistant à modifier, pour le mieux connaître, quelque circonstance déterminée d'un phénomène, l'art expérimental y est encore une ressource capitale.
Dans les êtres organisés les difficultés sont plus grandes. L'expérience consiste à produire dans l'organe dont on veut connaître le mécanisme fonctionnel un changement bien défini, de manière à bien apprécier directement la variation correspondante du phénomène. Or, pour arriver à ce dernier but, il faut : 1° que le changement introduit soit compatible avec l'existence du phénomène étudié; 2° que l'acte modifié ne diffère de l'acte normal que sous un seul point de vue ; autrement l'interprétation serait nécessairement équivoque.
124. Outre les perturbations que l'on peut ainsi introduire dans l'organisme, il faut noter aussi les expériences que l'on peut faire en modifiant le milieu dans lequel vit l'être soumis à l'expérience. Si sous quelques rapports elles semblent être moins nettes, moins précises que les précédentes, elles ont l'avantage de pouvoir être suivies pendant un temps plus prolongé que la plupart de celles qui consistent à modifier les organes. On peut, en effet, les suspendre à volonté, ce qui permet de rétablir l'étal normal un peu modifié, soit en ménageant l'action du milieu sur l'organisme, de telle
DES CORPS ORGANISÉS COMME INDIVIDUS. lùi
sorte que l'ensemble des phénomènes principaux, modifiés cependant d'une manière appréciable, puisse continuer. Quoi qu'il en soit , dans toute expérience il faut toujours tenir compte de l'étal du milieu ambiant.
125. Plus l'organisme est compliqué, plus il est artificiellement modifiable, parce qu'on peut l'attaquer sous un plus grand nombre de points de vue; mais comme, d'une part, il faut tenir compte d'un ensemble de conditions plus multipliées, très souvent la facilité est plus que compensée par le nombre des difficultés qui se présentent. De là vient que plus on descend à des êtres moins compliqués, plus les expériences deviennent méthodiques, mais moins elles sont directement applicables à l'homme, sauf pour les propriétés fondamentales des tissus et de quelques appareils.
126. Exploration ou expérimentation pathologique. — De même que par leur nature compliquée beaucoup de phénomènes physiologiques se refusent à une expérimentation par modification artificielle des organes, de même aussi les états anormaux, comparés à l'état normal, nous offrent des expériences spontanées répétées de toutes manières. Mais elles ne sont utiles qu'autant que la structure normale de l'organe est déjà bien connue, afin de pouvoir étudier comparativement, sous tous les mêmes points de vue, l'altération morbide.
Altérer l'état normal de façon à faire ressortir plus évidemment l'influence qui dans une fonction doit être rapportée à chacun des organes qui l'exécute, tel est le but de toute expérience directe. C'est aussi celui qu'on atteint par l'observation des maladies. L'état pathologique, comme l'a démontré Broussais, ne diffère pas radicalement de l'étal physiologique; il ne constitue
autre chose qu'une extension plus ou moins grande, soit en plus, soit eh moins, des limites de variation entre lesquelles chaque organe et chaque phénomène correspondant peuvent osciller. Mais il ne se produit jamais à cet égard de phénomène nouveau , c'est-à-dire qui ne dérive et ne conserve ses analogues physiologiques.
D'où il résulte que les notions anatomiques et physiologiques exactes sont l'indispensable point de départ de toute exploration et de toute explication pathologique. Mais réciproquement l'étude scientifique des phénomènes morbides est de la dernière utilité , sinon indispensable pour l'étude de l'état normal, et d'autant plus que l'expérimentation directe devient plus difficile. Du reste, une expérience proprement dite n'est rien autre chose qu'une maladie plus ou moins violente, brusquement produite; intervention brusque qui n'est certainement pas favorable à uue bonne exploration scientifique. Or, l'invasion lente de la maladie ne présente pas ces inconvénients ; et après quelques observations elle fournit des documents préliminaires très utiles.
Malheureusement beaucoup de cas précieux restent encore chaque jour presque stériles , faute de nolions anatomiques et physiologiques assez complètes, conditions indispensables à toute observation, et que ni les plus minutieux détails descriptifs, ni le nombre des faits ne peuvent remplacer ; car sans ces conditions préliminaires, il devient impossible de démêler l'important de l'inutile.
127. On voit, par ce qui précède, que toute expérimentation directe doit tendre, autant que possible, à
reproduire artificiellement les nombreux dérangements spontanés entraînés par la perfection même de notre organisation et de celle des mammifères voisins, ou bien à produire des états pathologiques nouveaux dans un but déterminé.
Il faut dans1 toute exploration pathologique, dâfts quelque but qu'elle soit faite, philosophique ou thérapeutique ; tenir compte, comme dans les expériences proprement dites, des perturbations du milieu. En effet, les maladies peuvent tenir à cette cause aussi bien qu'à l'altération d'un organe , et enfin elles peuvent tenir aux deux causes réunies, coïncidentes, ou l'une succédant presque nécessairement à l'autre.
128. Lors même qu'on se proposerait la connaissance de l'homme seul , l'exploration doit être étendue à tous les autres êtres, dont les dérangements moins variés, à cause d'une organisation plus simple, sont plus certains et moins difficiles à étudier.
L'analyse pathologique doit embrasser aussi l'étude de tous les phénomènes d'un même organisme, aussi bien celle des actes intellectuels et moraux, que moteurs et sensitifs, en tenant également compte des âges.
129. Enfin, l'étude des monstruosités, désormais ramenées aux lois fondamentales de l'organisme régulier, vient compléter l'exploration pathologique. Ces anomalies ne sont autres que le résultat de vraies maladies causées par quelques changements dans les circonstances complexes nécessaires à un développement ré-. gulier;ce sont, par conséquent, des affections dont l'origine est plus ancienne et moins connue, et par suite plus incurables.
Ce moyen doit, du reste, s'étendre, comme les autres,
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à tous les êtres, si l'on veut en retirer quelque utilité réelle.