Par suite de la vicieuse organisation des rela
lions des sciences les unes avec les autres, et du vague de leurs délimitations , la biologie a été exposée souvent aux empiétements abusifs non seulement des physiciens et des chimistes, mais encore des géomètres. Néanmoins on reconnaît qu'en principe, même dans les phénomènes si complexes des corps vivants, les actions vraiment élémentaires qui concourent à leur production varieraient selon des lois tout à fait mathématiques, si nous pouvions les étudier en elles-mêmes, isolément de toute autre. Tel a été le point de départ, au fond rationnel de géomètres. Mais s'ils avaient tenu compte des limites de l'application des mathématiques en physique, puis en chimie, dont les questions deviennent de plus en plus difficiles et de plus en plus imparfaitement susceptibles de solution , au point d'être complètement inapplicables en chimie et même dans la plupart des branches de la physique, ils n'auraient pas tenté des applications à la biologie. Lors même qu'on connaîtrait les lois mathématiques des actions élémentaires dont le concours constitue les phénomènes vitaux, leur diversité et leur multiplicité ne pourraient permettre d'en poursuivre les lois logiques.
Ainsi, aucune idée de nombres fixes, aucune de lois numériques à plus forte raison, et surtout d'investigalions mathématiques, ne peut être regardée comme compatible avec le caractère fondamental des recherches anatomo-physiologiques. Car sous quelque aspect qu'on étudie les corps vivants, les nombres relatifs à leurs phénomènes présentent nécessairement des variations continuelles et très irrégulières, par suite de la multiplicité des circonstances dont ils dépendent. 140. La prétendue application de ce qu'on appelle
la statistique à la médecine ne saurait conduire, si elle avait chance de succès, qu'à réduire la médecine à d'aveugles dénombrements. C'est l'empirisme absolu, déguisé sous des apparences mathématiques. Il est évident que les variations continuelles auxquelles tout organisme est assujetti à l'état normal sont encore bien plus grandes à l'état physiologique, en sorte que les cas sont encore moins similaires; d'où résulte l'impossibilité de toute comparaison judicieuse et pouvant conduire cà quelque chose d'utile. L'expérimentation pure a une grande importance en physiologie et en médecine; mais c'est précisément à la condition expresse de ne jamais être empirique, et de se rattacher pour chaque interprétation à toutes les causes de variations étudiées systématiquement à la place qu'elles doivent occuper.
141. L'anatomie et la physiologie sont actuellement assez avancées pour que les observations cessent d'avoir ce caractère d'empirisme presque absolu que quelques écoles tendent encore à lui conserver. On semble, clans ces observations, faire abstraction de nos connaissances actuelles en physiologie , pour refaire en quelque sorte l'histoire naturelle du malade qu'on a sous les yeux, jusque dans les plus minutieux détails ; comme si c'était une nouvelle espèce d'être qu'on eût à décrire, sans songer que le lecteur doit nécessairement être supposé connaître l'état normal et les limites dans lesquelles il est susceptible de varier, et que c'est d'une manière incessamment comparative avec l'état normal que doit être faite la description des symptômes. Aussi y a-t-il autre chose que de l'indifférence dans cette répulsion instinctive qu'inspirent ces travaux qui , s'ils pouvaient.
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êlre suivis pour modèles , dans l'élude de chaque affection, rendraient matériellement impossible l'étude de la pathologie même spécialisée à l'homme seul.
Ce n'est pas l'exactitude dans l'observation que nous repoussons ici; mais ce vice de méthode qui tend à isoler chaque chose , chaque fait observé , et à en faire un petit monde à part, tandis que la connaissance de l'état normal doit constamment guider dans l'étude de l'état morbide, sous peine de voir la science encombrée de faits inutiles, du moment où chacun d'eux ne sera rattaché à rien.
Cette méthode , la seule rationnelle, n'a rien d'absolu, et c'est là un de ses caractères de supériorité. Il est clair que s'il s'agit de l'élude d'un organe encore peu connu sous le rapport anatomique ou physiologique, tout est à noter dans son étude pathologique, au risque de recueillir beaucoup de faits inutiles; il en sera à peu près de même , s'il s'agit d'un genre d'altération nouveau. Mais il n'en devra êlre ainsi que pendant les premières phases de son étude, et peu à peu on Verra un certain nombre de symptômes devenir inutiles au diagnostic ou au pronostic, ou plulôl rentrer comme faits particuliers de cas plus généraux. Ainsi le principal reproche à faire à ces écoles , après ceux du paragraphe précédent, c'est de conseiller comme règle absolue ce qui n'est utile que dans un petit nombre de cas et pendant un temps limité; c'est-à-dire celui où nos connaissances sont le moins avancées sur un sujet qui est propre à la période d'enfance de chaque science.
142. La biologie n'en est pourtant pas moins subordonnée aux mathématiques, non seulement parce que celles-ci sont indispensables à l'astronomie et à la phy-
sique , mais parce qu'en principe elles constiluent la véritable source spontanée de l'art général du raisonnement, dont le développement parfait ne peut êlre réalisé que dans les recherches les plus simples et les plus précises , pour être modifié successivement, à mesure de la complication des choses étudiées.
Art. VII. — Des divisions de la biologie et de leur classification.
145. Les études pratiques basées sur la connaissance de la biologie sont : 1° Yéducation des êtres vivants, végétaux et animaux , c'est-à-dire les modifications qu'on leur fait subir par une direction systématique imprimée dans un but déterminé durant l'ensemble de leur développement; 2° leur médication, c'est-à-dire l'action rationnelle exercée par l'homme pour ramener à l'état normal les êtres dontles organes sont altérés.
Quoique les effets des médicaments aient souvent éclairé le mode réel d'accomplissement des diverses fonctions, la biologie n'en est pas moins complètement indépendante de la thérapeutique, qui au contraire est nécessairement fondée sur elle en tout point. De plus, lorsque la physiologie utilise ainsi les observalions médicales, ce n'est jamais qu'à titre de simple expérimentation indirecte , car une mauvaise médication, convenablement analysée , est tout aussi propre qu'une bonne à éclaircir les problèmes physiologiques, lien est de même de l'art de l'éducation, que les physiologistes négligent beaucoup trop de consulter.
144. Outre cette division des études pratiques des phénomènes vitaux, ils doivent êlre soumis à une division scientifique, moins tranchée, mais aussi indispensable au fond , comme toutes les recherches spécu-
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lalives ; ce sont les sciences abstraites et les sciences concrètes. Les premières seules sont vraiment fondamentales; les autres, quoique très importantes, ne sont que secondaires, parce qu'elles reposent sur les précédentes. Les premières donnent lieu à des considérations qui portent sur l'ensemble des êtres, les autres ne portent que sur chaque espèce isolément.
L'étude concrète de chaque organisme comprend deux branches principales, 1° son histoire naturelle proprement dite, c'est-à-dire l'exposé méthodique et direct de l'ensemble de son existence réelle , de son organisation et de la succession de ses phénomènes ; 2° sa pathologie, c'est-à-dire l'examen systématique des diverses altérations que chaque être est susceptible d'éprouver. C'est son histoire non naturelle, une sorte d'appendice et de complément de son histoire.
La biologie proprement dite doit toujours se borner à l'élude essentielle de l'état normal en concevant l'analyse pathologique comme un simple moyen d'exploration. Il est évident que l'analyse rationnelle de l'état pathologique suppose nécessairement la connaissance préalable des lois relatives à l'état normal dont elle constitue un simple corollaire universel. D'autre part, il faut reconnaître que l'établissement des saines théories générales de la biologie proprement dite , où toutes les parties de l'organisation , tous les phénomènes delà vie sont ramenés à des lois uniformes et abstraites, conduit spontanément à l'étude de leurs diverses combinaisons dans chaque être particulier.
Chacune des deux branches précédentes de la biologie concrète est plus spécialement en rapport avec une des deux branches principales de Vart biologique : Yhis-.
DES CORPS OltGAfUSKS COMME INDIVIDUS. 155
toire naturelle avec Yart de l'éducation , la pathologie
avec ïart médical.
145. Les divisions de la biologie abstraite sont loin detre aussi tranchées que celles de la biologie concrète. Elle se divise d'abord en deux ordres d'études , suivant qu'on étudie isolément les lois de l'organisation ou
celles de la vie.
146. La biologie statique se divise naturellement en deux parties essentielles, suivant qu'on étudie isolément la structure et la composition de chaque être en particulier : c'est Yanatomie; ou que l'on réunit les êtres en une grande hiérarchie biologique , qui résulte de la comparaison rationnelle de tous les organes connus : c'est la biotaxie.
La biologie dynamique se divise également en deux parties. La première traite de Yaction des modificateurs externes ou milieux sur V organisme. L'autre est la physiologie, ou mieux bionomie.
147. La première doit former, à proprement parler, une introduction à la physiologie, mais c'est une introduction indispensable et systématique. Par la suite, lorsque cette partie de la biologie sera suffisamment étudiée , elle devra être rattachée à la physiologie, comprise dans le même nom et comme en constituant une première partie. Mais jusqu'à ce qu'elle ait été étudiée exprofesso d'une manière complète et systématique, ou jusqu'à ce que nos ouvrages de physiologie en aient traité d'une manière rationnelle, il faut que cette branche capitale de la Biologie soit mise en relief. Celte singulière lacune ne saurait trop être signalée, lorsqu'on la voit maintenue, quoique M. de Blainvillc ail tracé complètement le plan à suivre dans l'expose de eH le
science et indiqué la place qu'elle doit occuper (1) , et quoique les travaux de W. Edwards eussent dû en faire ressortir l'importance. Enfin c'est spécialement à celle science que se rattache l'art de conserver la santé, Yhygiène, mélange confus d'art et de science, qui par suite tantôt veut absorber la physiologie, tantôt menace d'être englobée par elle, sans que jamais soit donnée une solution satisfaisante à ce débat.
148. L'élude approfondie et isolée de cette science de l'action des milieux a cependant une très grande importance , pour permettre de traiter plus facilement des fonctions des êtres organisés , en faisant connaître préalablement des détails indispensables qui embarrassent à chaque instant la marche du physiologiste, quand ils ne sont pas d'abord étudiés. Il faut reconnaître avec M. de Blainville que c'est à peine si, au milieu des détails anatomiques sur les appareils , sur les lissus et d'autres considérations préliminaires de toute espèce, on trouve quelque chose d'utile touchant l'action de la lumière, de la chaleur et des autres agents extérieurs sur les êtres vivants. En effet, chacun de ces points, étant considéré isolément et sans méthode, est traité d'une manière incomplète, sans qu'on puisse même saisir l'importance des faits qui s'y trouvent exposés.
149. Les modificateurs externes sont , les uns généraux, comme l'air, l'eau, l'électricité, etc. , les autres spéciaux, comme les aliments, etc., et leuraction peut varier suivant l'état de l'individu, suivant son âge , etc.
Les modificateurs généraux sont au nombre de sept,
(1) Cours de physiologie générale et comparée. Paris, 1830, t. III, p. 381.
DES COUPS ORGANISÉS COMME INDIVIDUS. lOt)
pouvant se ranger dans trois genres principaux. Le premier renferme l'attraction ou pesanteur. Le deuxième renferme des agents qui ont une action inverse à celle de l'attraction : ce sont la chaleur, la lumière, Yélectricité et le magnétisme. Dans le troisième genre se trou vent des modificateurs relatifs surtout aux fonctions de nutrition : ce sont Y air et Yeau.
150. La coordination des différentes parties de la biologie ne présente pas d'incertitude. Il est inutile de démontrer que les éludes physiologiques supposent préalablement les notions analomiques ; qu'il faut connaître la structure d'un appareil avant d'en étudier les fonctions , et à plus forte raison les altérations. On ne saurait désormais comprendre un physiologiste qui ne serait anatomistè, ni réciproquement; et depuis rétablissement de la méthode naturelle , les botanistes et les zoologistes classificateurs ne peuvent rester étrangers à l'analomie et la physiologie , ni réciproquement pour les anatomisles et physiologistes. Ainsi , les divisions précédentes de la biologie sont loin d'être aussi tranchées etaussi importantes que la séparation des sciences fondamentales, puisqu'il ne s'agit plus que de séparer les parties essentielles d'un corps de science.
151. L'ensemble de ces divisions de la biologie, ainsi envisagées , donne lieu à la formation du tableau synoptique suivant, dans lequel se trouvent mentionnés les deux arts principaux en relation directe avec les deux branches de la biologie concrète, et quelques unes de leurs subdivisions en relation plus directe avec l'anatomie , la science des milieux et la physiologie.
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