MANIE ET MONOMANIE
Nos bains peuvent être très-utilement employés dans le traitement de la manie et de la monomanie : les faits que je vais rapporter le prouveront de la manière la plus complète ; mais ce n’est qu’en automne, en hiver et au premier printemps que nous pouvons soigner ici des maniaques, dont la présence pendant la saison des eaux pourrait produire les plus fâcheux effets.
58e Observation.
Manie aiguë furieuse .
M. Y..., de Belle-Fontaine, d’un tempérament sanguin , avait eu, à l’âge de douze ans, un premier accès de manie qui avait duré douze ou quinze jours. Le 10 novembre 1829, il était alors âgé de vingt-cinq ans environ ; un chagrin amoureux lui occasiona un nouvel accès de manie; furieux, il brisait, dans son délire, tout ce qu’il pouvait atteindre, et il courait les champs en injuriant et en frappant les personnes qu’il rencontrait.
En cassant une fenêtre, il se blessa assez profondément la main droite: le sang en ruissela pendant plusieurs heures.
Trois jours après l'invasion de son mal, cinq ou six de ses voisins me l’amenèrent: il avait l’oeil étincelant, la figure vultueuse, le ton bref, et tantôt il se livrait à des accès de fureur, tantôt à des accès de rire dédaigneux ; il avait le pouls petit et fréquent.
De très - abondantes saignées générales, de larges applications de sangsues à la base du crâne, ne diminuèrent en rien son délire. Les saignées, ayant été portées aussi loin que letat du sujet pouvait le permettre, et ne pouvant espérer aucun bon résultat des dérivatifs dans un cas de surexcitation cérébrale aussi violente, j’eus recours au bain.
Je le prescrivis de 2Ô à 26 degrés Réaumur. Une température plus élevée n’aurait pu qu’ajouter à l’affection du cerveau 5 plus basse, j’aurais craint qu’à la suite de très abondantes saignées, elle n’occasionât de fatales congestions.
Je donnai l’ordre au gardien de notre malade de lui jeter de l’eau froide sous le nez toutes les fois qu’il s’agiterait par trop, et l’on n’en usa pas ainsi plus d une quinzaine de litres.
Lorsqu’il témoignait un grand désir d’avoir des alimens, on lui en donnait de choisis parmi les plus légers.
Après les vingt-quatre premières heures de bain, M. Y..., un peu plus calme, commençait à
coordonner ses idées, quoique toutes fussent encore frappées au coin de îa folie. A la trentième heure, le mieux était plus sensible , et à la trente - neuvième, il fallait causer quelque temps avec le malade pour observer encore des traces de manie.
Je le fis alors sortir du bain, et il eut un sommeil des plus calmes, qui dura onze heures.
A son réveil, je fis retourner M. V.... au bain; il y resta quinze heures; l’amélioration de la veille se soutint. La nuit fut très-bonne; même prescription le lendemain; seulement après les premières quinze heures de bain , le malade, s’apercevant alors de tous les bons effets qu’il avait obtenus du premier bain de trente- neuf heures, demanda de prolonger autant celui-ci; ce que je lui accordai; il en sortit complètement rétabli, et sa guérison date de sept années.
69* Observation.
Manie aiguë.
La fille M de Rueaux près de Plombières,
âgée de vingt-huit ans environ, fille de fou, régulièrement développée et bien réglée, avait eu, il y a quelques années, un premier accès de manie dont je l’avais guérie en trois semaines, à l’aide de saignée générales, de larges appîica-
iGo ,
lions de sangsues à la base du crâne, et d’un séton à la nuque.
On me la ramena en i85o, folle autant qu’elle Feût jamais été. Elle chantait, criait, sautait et parlait continuellement , sans que ses idées eussent entre elles la moindre cohérence. Je débutai par une forte saignée du bras, une application de vingt sangsues à la base du crâne, puis, voyantque le délire et l’agitation de la malade ne diminuaient pas, je prescrivis un bain de vingtsix degrés, dans lequel la fille M.... resta cent vingt heures. Ce ne fut qua l’aide d’un bain aussi prolongé que nous pûmes obtenir du calme ÿ il était complet, notre malade avait recouvré toute son intelligence. Mais, à seize jours de là, elle eut une rechute, et, en mon absence, ses parens la mirent au bain, l’y maintinrent quinze heures, et jusqu a ce jour sa santé s’est bien soutenue.
60e Observation.
Manie aiguë , jurieuse.
M...., de Bellefontaine, près Plombières, âgé de soixante ans, d’un tempérament athlétique, devint fou furieux, au commencement de l’été de l’année i85o , à la suite de la perte d’un procès. Six hommes alors avaient peine à le contenir. Après une forte saignée, je le fis mettre dans un
bain de 25 degrés Réamnur; il y resta dix-neuf heures. Au commencement du bain, on fut obligé de lui jeter quelques bassins d’eau froide au nez et à la bouche, comme moyen coercitif. Après ce bain, le sommeil fut calme; le lendemain, et les jourssuivans, bains également prolongés, alimens peu abondans et pris parmi les moins animalisés, eau pour boisson. Le traitement dura cinq jours ; et depuis trois ans le malade n’a pas rechuté.
60e Observation,
Manie aiguë.
Mme X ***, d’un tempérament éminemment nerveux, rendue plus irritable encore par une entérite chronique assez grave, et fille d’une mère qui mourut folle, avait été envoyée aux eaux de Plombières pour y combattre, à laide de nos bains, sa phlegmasie abdominale.
Mais, arrivée au milieu de l’été, et prenant des bains trop chauds et des douches trop fortes dans des lieux d’une température trop élevée, Mme *** fut atteinte de manie aiguë qui éclata au plus haut degré après quinze jours d inclination. Une première application de sangsues a l’anus n’ayant produit chez cette malade aucune espèce d’amélioration, le médecin qui la soignait, désespérant de la guérir, voulait la faire retour-
ner chez elle, lorsque quelques personnes qui s’intéressaient vivement à MmoX..., exigèrent que l’on me consultât.
L’agitation de la malade, sa figure vultueuse et tous les signes d’une irritation cérébrale trèsintense, me firent conseiller une nouvelle application de sangsues à la base du crâne; et le traitement de cette malade m’ayant été dès-lors abandonné, aux sangsues je fis succéder un bain de vingt-cinq degrés Réaumur; Mme X. y resta quinze heures. Dès la première heure, tous les accidens avaient disparu. Pendant dix jours, bains aussi prolongés, matin et soir, demi-lavement à peine tiède, alimentation peu abondante et peu animalisée. Guérison complète de cette redoutable complication. Un an après, a la suite de chagrins domestiques, Mme — eut une rechute dont on ne put pas la guérir.
61e Observation.
Manie aiguë.
N...., cordonnier à Plombières, âgé de vingtneuf ans, d’un tempérament éminemment nerveux, et d’une famille qui compte plusieurs aliénés, avait eu, au printemps de l’année i85o, un premier accès de manie qui avait duré trois mois, et s’était guéri sous la seule influence de la nature. Pendant cet accès, il crut long-temps
avoir deux têtes. Au printemps de l’a nuée suivante, sous la double influence de l’ivrognerie et de la saison, il eut un nouvel accès, mais cette fois, sa manie était furieuse. Chargé de le soigner, après une saignée du bras, de dix onces environ, je le fis mettre dans un bain à 25 ou 24 degrés Réaumur, et je prescrivis des affusions d’eau à 20 degrés seulement, sur la tête, toutes les huit ou dix minutes. Au bout de quinze heures de bain , le délire de ce malade commença à diminuer, et à la vingtième heure, il en restait à peine des traces.
Alors , suppliant son père de le sortir du bain , et promettant d’être à l’avenir l’homme le plus raisonnable, son père le crut et lui rendit la liberté. Après quelques heures de sommeil, délire aussi complet qu’avant le premier bain. Second bain prolongé , également interrompu par la foi qu’eut le père aux promesses du fils. Quatre hains, d’à peu près même durée, tous terminés comme les premiers. Alors la guérison ne faisant aucun progrès, on me laissa enfin le maître du traitement.
Je prescrivis une application de vingt-quatre 1 sangsues à la base du crâne, et un bain de trois jours. Les morsures de sangsues donnèrent abondamment.
Pendant les vingt-quatre premières heures, le
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malade eut deux lypothymies légères; il eut le second jour une exacerbation de tous ses accidens, que je considérai comme un des premiers effets de la saignée, mais cette exacerbation cessa bientôt. Après soixante heures de bain, N... eut un sommeil de douze heures, a la suite duquel il s’éveilla très-calme. Un second bain, de même durée, le rétablit entièrement.
Un an après, sous la double influence du printemps et de l’ivrognerie, il eut un nouvel accès, auquel je remédiai de la même manière que l’année précédente; mais cet homme, continuant à boire avec excès, de l'eau-de-vie surtout, redevint bientôt aussi fou que devant, et renonçant désormais à lui donner les soins que ses écarts rendaient inutiles, je conseillai à sa famille de le faire enfermer à Maréville, où il est mort cette année d’une pleuropneumonile.
62e Observation.
Delirium tremens.
M. ***, maréchal-ferrant à Plombières, âgé de cinquante ans, d’une constitution athlétique, buvait depuis long-temps outre mesure, et l’eaude-vie était sa boisson favorite. Depuis long-temps aussi ses forces diminuaient, et un tremblement général le rendait impropre à la plupart des travaux de son état. Une nuit on vint m’appeler
en hâte: celait au printemps de l’année 1882 ; M*** avait tenté de se suicider, et armé d’une aiguille à séton, heureusement peu tranchante, il s était fait au col et au ventre plusieurs blessures qui n’intéressaient que les tégumens. Je le trouvai assis sur son lit et en proie au plus complet délire. 11 voyait une foule d’hommes à la figure et aux gestes menaçans; sa face était vultueuse, son pouls dur et fréquent: il y avait carpologie.
Je fis à ce malade une saignée du bras de dix onces environ, et je lui fis appliquer quinze sangsues à la base du crâne. Je le fis mettre ensuite dans un bain à vingt-quatre degrés de notre eau minérale, dans lequel il passa quatre jours. Il eut de la limonade pour boisson et fut misa une diète sévère. Après ce bain prolongé, M*** eut un sommeil de quinze heures, et sa guérison fut complète.
65e Observation.
Delirium t remens,
M. B. , de Plombières , âgé de quaranteet quelques années, de petite taille, au col court, aux épaules larges, très gras, inoccupé, adonné depuis long-temps à l’ivrognerie , a tous les trois ou quatre mois un accès de delirium tremens , dont je le guéris en deux ou trois jours, à l’aide d’une large
saignée et de nos bains, prolongés pendant cinq ou six heures seulement chaque jour.
64e Observation.
Manie aiguë .
Mlle X. me fut adressée au printemps de l’année 1 855. Elle était atteinte de manie aiguë. Son délire approchait de la monomanie; elle avait voulu se noyer, et elle parlait continuellement d’une fille dont elle était très-jalouse. Agée de quarante et quelques années, encore réglée, souffrant depuis très-long-temps de l’estomac, ayant la mauvaise habitude de manger très-vite, elle était d’un tempérament éminemment nerveux. Je lui fis mettre quelques sangsues à la base du crâne. Elle passa huit jours dans un bain tiède de notre eau minérale, dont elle sortit trois ou quatre heures à peine, à différons intervalles. Je lui fis faire de fréquentes affusions d’eau un peu plus froide que son bain. Elle fut complètement guérie au bout de ces huit jours. J ai appris qu’elle était morte un an plus tard, à la suite d’une inflammation aiguë d’estomac, mais sans complication d’irritation cérébrale.
65e Observation.
Monomanie.
Mn,e X., alors âgée de 4 3 ans, me fut confiée à la fin du mois d’octobre 1 83 1 , pour la guérir
d’une monomanie qui durait depuis quaire ans et qui, peu apparente d’abord, s’était beaucoup aggravée. Mrat X. avait eu un enfant dans cet intervalle, et elle l’avait nourri.
Depuis, elle était devenue sujette à de fréquens accès de fureur. Elle croyait son mari menacé par de puissans ennemis, qui allaient lui intenter un procès criminel et réduire ses enfans à la mendicité, tandis que lord Biron et son frère naturel Vidocq, imprimaient dans tous les journaux et dans tous les ouvrages qui paraissaient alors, des articles diffamatoires contre elle et sa famille. La plupart de ses anciens amis étaient des émissaires de ces deux célébrités si différentes. Elle se croyait aussi alliée à la famille Bonaparte.
Depuis qu’elle avait sevré son fils, ses règles étaient revenues comme par le passé.
A son arrivée chez moi, elle était maigre et pâle, comme le sont beaucoup de fous. Des chagrins domestiques étaient la cause de sa maladie. On ne se souvenait pas d’avoir vu d’autres aliénés dans sa famille.
Quelques applications de sangsues à la base du crâne, deux saignées du bras, des bains tièdes de notre eau minérale , prolongés souvent pendant trois jours , et jamais pendant moins de six heures, de fréquentes affusions d’eau, un peu plus froide que le bain, un régime
doux et des promenades quelquefois très-longues, à travers nos montagnes, triomphèrent en sept mois de cette grave affection. Depuis lors, la ménopause a eu lieu sans aucun retour de monomanie. Mme X. est aujourd’hui très- grasse et tout fait croire à la solidité de sa guérison.
J’ai soigné un autre monomaniaque, un Polonais, fils de fou et devenu fou lui-même par suite des chagrins de l’exil. J’ai employé chez lui les mêmes moyens, mais ils ont échoué, ainsi que chez un maniaque que l’on m’avait amené cet été, et que je n’ai eu du reste que trois semaines en traitement.
Si les observations que l’on vient de lire ne prouvent pas la spécialité des eaux de Plombières contre la manie et la monomanie, elles établissent au moins la puissance des bains tièdes très -prolongés contre ces redoutables affections. Mon ami, M. le professeur Coze, ayant à traiter, l’année dernière, un jeune maniaque de Strasbourg, a employé, avec le plus grand sudcès, ces bains prolongés. Je ne saurais trop les recommander en cas pareil.