‹ Du mode mineur dans le rythmeChapitre 2 sur 5 · ËNUMÉRATION DBS DIVERS GENRES DE MODE MINEUR · texte numérisé non relu

ËNUMÉRATION DBS DIVERS GENRES DE MODE MINEUR

Le mode mineur se réalise dans la rythmique dans des cas nombreux qui sont les suivants :

!• la catale\e , et ses dérivés la brachycatcUexe et Yhypercatalexe.

2* la rupture de Valternance entre la terminaison masculine et la terminaison féminine du vers.

3* le nombre impair des syllabes du vers.

4* le nombre impair des syllabes de l'hémistiche.

5* le nombre impair des divisions du vers.

6* le nombre impair des vers de la stance.

V le nombre impair des strophes du poème.

8' le catalexe dans le nombre des vers d'une strophe.

9* la formation impaire de la rime, ou emploi de la rime redoublée.

iQ^ altération Aq la rime en assonance, ou en terminaison non rimée.

11* harmonie discordante entre le repos phonique et le repos psychique.

12* suppression de la thesis à volonté.

13* nombre inégal des syllabes dans chaque partie des vers.

14® vers qui dépasse le nombre maximum de syllabes.

15* la mesure ternaire opposée à la mesure binaire.

16* le rythme ascendant opposé au rythme descendant.

Nous allons étudier successivement ces diverses réalisations du mode mineur. Tous se résolvent en altération ou en imparité.

i' De ta t:aialexe, ei accessoire nienÈ de la brachycaialexe^ de Vhypercatalejce et delanacrme.

Quoique la catalexe proprement dite n'appartienne pas à la versification française, et que ce soit celle-ci qui forme le terrai ïi de notre présente étude, néanmoins nous devons Tétudierj parce qu'elle est, pour ainsi dire, le point de départ du mode mineur.

Les mots àzeatalexe^ de brachjcaintexe, û.hjp€rcatahx€, et kVanaçruse sont bien connus des métriciens ; néanmoins il est utile de les déflair pnur ceux qui se sont cantonnés dans la rythmique française ; ils reçoivent leur emploi complet dans la métrique gréco-latloe.

La catahxe nous est rendue bien sensible par le vers précité.

Tempera / ei fue/ rint / nubila / solis e ; ris*

Elle est double dans ce vers et consiste en la suppression de la thesis à la fin du dernier pied de chaque hémistiche. Toute suppression du dernier élément, ou plus exactement d'un des deux éléments d*un pied est une catalexe. Elle est le plus souvent finale.

Dans la brachycatalexe ce n'est plus la moitié d'un pied qui manque, mais un pied entier. Par exemple le vers ïambique Irimètre se compose de trois mètres ou six pieds. Si le sixième pied manque tout entier le vers est brachycatalectique.

Spernis / déco / rœ vir / ginis / tores /.

Levers est hypercatalectique, au contraire, quand il contient un demi-pied de trop. Tel est le vers iambique dimètre hypercatalectique qui a quatre pieds et demi au lieu de quatre, nombre normal.

Levés / que sub / noctem / susur / ri.

YLn^aVanaoruse ^e produit non à la fin du vers ou à la fm de l'hémistiche, mais au commencement, du moins en général ; il consiste en une thesis surnuméraire qui ne compte pas dans le calcul des pieds du vers; quelquefois l'anacruse contient une

ursis et une thesis, et alors prend le nom de base^ elle n*en reste pas moins surnuméraire.

Les anacruses sont nombreuses tant dans le système grécolatin, que dans le vers latin original, le Saturnien, et dans le système vieux-germanique.

En voici des exemples dans la versiflcation gréco-latine :

Pha II selus / ille / quem vi / detis / hospi/ tes.

Dans la versification latine :

Co II rintho / dele/ to Ra/mam redi / eit tri/ umphans.

Dans celle du vieux germanique :

Got II gibit in zi lônon.

Dans tous ces cas le vers est précédé d'une sorte Ae prélude.

La catalexe et ses dérivés n'existent pas en apparence dans le vers français ; mais on les y trouve ainsi que Tanacruse, si on le scande d'une certaine manière. Voici comment :

En musique, le temps fort dans une mesure doit précéder le temps faible, Varsis précède la thesis; lorsqu'il en est autrement au commencement d'un morceau, et lorsque celui-ci commence en réalité par une thesis, on rétablit l'ordre en supposant que celte thesis n'est que la fin d'une mesure commençant par un silence et on commence les mesures suivantes par une arsis; cette thesis initiale est une véritable anacimse.

La langue française, par là même qu'elle accentue la dernière syllabe du mot. doit souvent commencer un vers par un temps faible, une thesis, et, par conséquent, de temps faible en temps fort, on finit par un temps fort. Cela n'est pas naturel et jblesse l'ordre de la mesure musicale. Il suffit pour rétablir cet ordife de détacher du vers par la scansion la première thesis.

Vous avez / mal agi / vous avez mal fait / Sire

Se scandera alors avec

Vous a (I vez mal a gi vous avez mal / fait Sire

Il en résulte que si la rime est masculine, le dernier pied devient catalectique, c'est-à-dire n'a plus de thesis.

vous a II vez mal a / gi vous avez mal / fait /roi

Mais si le vers suivant contient au commencement une anaeruse, cette anacruse viendra combler le vide du vers précédent et former idk thesis qax manquait à son dernier pied.

Hé bien î toutes les fois qu'il y a dans un vers, catalexe, brachycatalexe, hypercatalexe ou anacruse naturelle, ol non établie, comme dans le vers français pour les besoins do la scansion nouvelle, le rythme est conçu en mode mineur.

Au point de vue mécanique, cela est incontestable ; le vers a subi une mutilation, il est atteint dans la parité d'une de ses parties ; le pied ne se constitue que par le contrepoids de deux syllabes; si Tune manque, l'équilibrée est rompu; si, dans le mëtre^ Tun des pieds manque, l'équilibre est atteint plus gravement. De plus, les éléments ne marchent plus par paires, il y ^dipareillage. Enfin, le nombre total soit desams et des ihesis^ soit des syllabes y de pair devient impair.

On comprend d'abord moins bien comvciQniV hypercatalexe et Yanaeruse, qui ajoutent au lieu de retrancher, peuvent aboutir au même résultat. Cependant, TeiTet est le môme, Thypercatalexe, en ajoutant au vers, lui donne un élément incomplet, une paire dépareillée, une arsis seulement ou une thesis seulement si Ton compte par pieds, un pied seulement sur deux si Ton compte par mètres. Cependant, refîet est moins grand, parce qu'on ajoute au lieu de retrancher. Il en est de môme de Vanacruse qui, en général, n*ajoute qu'une thesis,

Mais^ce qui est plus remarquable, c'est Ve/fet sensationnel. En lisant un vers catalectique, l'impression diffère de celle de la lecture du vers acatalectique ou normal, autant qu'en entendant en musique un air en mode mineur après en avoir entendu un en mode majeur.

Nous ne donnerons pas d'autre exemple. Celui du pentamètre comparé à l'hexamètre dans le distique élégiaque est décisif.

2» La rupture de ralternance entre la terminaison masculine et la terminaison féminine, surtout au profit de la masculine.

La versification française fait alterner les rimes masculines et les féminines^ tantôt en les faisant se succéder par paire, tantôt on les croisant.

Les mots : rime masculine et rime féminine sont inexacts. D'abord la rime n'est, comme rime, ni masculine ni féminine. C'est terminaison masculine et termisaison féminine qu'il faut dire. Et encore les mots : masculine et féminine prêtent à Terreur; Ve muet de la terminaison féminine n'est pas toujours le signe du féminin ; cependant par sa mollesse la rime féminine mérite cette appellation.

Par Y alternance le vers est tempéré, tantôt il contient douze syllabes, tantôt douze syllabes et un quart. Autrefois on faisait abstraction de ce quart de syllabe, ou plutôt on ne le prononçait pas du tout, Ç|t la terminaison était indifféremment masculine ou féminine, môme l'une rimait bien avec Tautre ; plus tard on a distingué entre les deux, le quart de syllabe compte. Il compte même si bien que la terminaison masculine ne peut plus rimer avec la féminine, co qui veut dire que le vers de douze syllabes ne peut plus s'apparier avec celui de douze syllabes un quart. De plus, deux rimes différentes, mais féminines, ne peuvent suivre deux rimes féminines ; de môme un distique masculin ne peut suivre un distique féminin. On peut croiser, il est vrai les désinences masculines avec les féminines, mais une masculine répond alors toujours à une masculine et est reliée à elle par ridentité do rime. Telle est la règle.

Dans les temps modernes seulement on détruit cette alternance plus ou moins. Tantôt une stance entière est en rimes féminines, quoiqu'elle se compose de quatre, cinq ou six vers; et la suivante seulement en rimes masculines ; tantôt la pièce entière est en rimes masculines ou en rimes féminines seulement

L'impression de cette destruction d'alternance est particulière, elle est différente, du reste, suivant qu'on emploie exclusivement des rimes masculines ou des rimes féminines ; elle est bien plus distante de celle qui résulte des rimes seulement alternées.

Ces terminaisons alternées, soit comme rimes plates, soit comme rimes croisées, donnent au rythme un large développementy un plein équilibre, une satisfaction entière. Il semble que le vers oscille toujours de douze syllabes à douze syllabes et une fraction dans l'alexandrin, et de dix syllabes à dix syllabes et une fraction dans Tendécasyllabe etc. ; il résulte d'ailleurs de

cette alternance une harfnonie dans le noipbre des syllabes en chaque paire de vers, rendue plus sensible par le nombre différent dans les deux de la paire suivante. Cette oscillation est devenue en français Vélat normal du vers. Tout ce qui en dévie sqrprend l'oreille.

Si Ton n'emploie que la rime masculine, le vers n*est que de 12 syllabes, par exemple, jamais de 12 un quart, il est ; par conséquent, dans l'ensemble de la pièce ou de lastance, plus court que la normale qui est une oscillation entre 12 et 12 1/4 ; or le vers plus court est plus brusque, plus dur que le vers plus long, surtoutquand par sa position l'absence du vers plus étendu est rappelée.

Si Ton n'emploie que la rime féminine, le vers est de 13 syllabes, plus exactement de plus de douze syllabes, il est, par conséquent, dans l'ensemble de la pièce ou de la stance plus long que la normale qui consiste en une oscillation entre la et 12 1/4, or, le vers plus long est plus doux que le vers plus court, surtout quand par sa position l'absence d'un vers p^us court est rappelée.

Mais cette différence du nombre de syllabes n'est pas celle qui est plus sensible entre la terminaison féminine et la masculine; s'il n'en existait pas d'autre, elle serait négligeable, et c'est à ce titre qu'on l'a longtemps négligée ; en effet, la différence ne consiste qu'en une syllabe muette qui ne vaut guère en réalité qu un huitième ou un dizième de syllabe claire.

Le différence plus essentielle git dans l'allure du rythme qui se trouve modifiée. Chacun sait que l'ordre respectif de Varsis et de la thesis consiste en tnesis + arsis, ou bien arsis -f- thesis ; le premier ordre forme le rythme iambico-anapestique, ou d'une manière abstraite le rythme ascendant, <,, l'intensité accentuelle allant en croissant ; le second forme le rythme trochalco-dactyliqtie, ou d'une manière abstraite descendant, >, l'intensité accentuelle allant en décroissant ; or, le rythm« peut changer dans rintérieur du vers. Dans le vers français la tournure générale est toujours ascendante, cela tient à ce que cette langue accentue toujours la dernière syllabe claire du mot, c'est-à-dire l'ultième quand elle ne consiste pas en un e muet; mais à la fin le rythme peut demeurer tel, ou se convertir en rythme descendant. Il demeure tel quand la terminaison est masculine et

au contraire vire en rythme descendant quand 1» lerminaison est féminime.

Soit ce vers :

Je crains Dieu, chei' Abner, et n'ai point d'autre crainte La scansion est la suivante.

Je crains Dieu / clier Abner / et n'ai point / d'autre crain / te Voici, au contraire la scansion du vers suivant.

C'était / pendant l'horreur / d'une profon / de nuit.

Le second vers reste à rythme ascendant, le premier est ascendant jusqu'à la syllabe cram, et alors cette syllabe est une syllabe de virement de rythme, ce rythme devient descendant. • Le rythme musical véritable est le seul rythme descendant, chaque mesure doit normalement commencer par le temps fort. Il en résulte que souvent on a scandé pour le ramener à ce rythme le vers français au moyen d'une anacruse.

Je crains | Dieu, cher Ab ner, et n'ai / point d'autre / crainte. . . G'é I tait pendant l'hor/reur d'une pro fonde / nuit.

Dans ce cas chacun des vers a son anacruse, mais tandis que le premier vers à terminaison féminine est normal, acatalectique, le second, à terminaison masculine, est anormal, calalectique, il a subi Taproco/^e de la dernière thesis.

Ce procédé met bien en relief son caractère, le vers masculin est catalectique, et entre ainsi dans le vers h mode mineur \ c'est ce que nous avons décrit sous la rubrique précédente. Cest un des vers catalectiques du français.

Le vers féminin serait donc normal si l'on considérait l'allure du rythme d'une manière absolue^ mais nous allons voir qu'il faut l'examiner d'une manière relatice, ce vers n'est pas acatulectique et normal, mais hypercatalectique ; pour bien le comprendre, il faut d'abord examiner un autre vers roman, le vers italien.

En italien, le vers n'est pas à rime masculine ei à rime féminine, ces dénominations ne conviendraient môme pas, car il n'y a pas en cette langue de voyelles sourdes, il n'y a que des

- to-

voyclles claires. Mais celles-ci sont accentuées ou non accentuées. La dernière syllabe qui compte dans le vers, c'est la syllabe accentuée) si elle est suivie d'autres non accentuées, ces dernières sont considérées comme surnuméraires.

D'un autre côté, les mots italiens ont leur accent, les uns sur la pénultième, les autres sur l'antépénultième^ les autres sur Tultième ; les premiers sont les plus nombreux. Suivant ces trois cas l'accent est dit piano, sdrucciolo ou tronco. L'accent piano est normal, c'est celui de plus des neuf dixièmes des mots. Dans ces proportions il ne saurait être question d'alternance régulière. Aussi les YGvs piani, sdruccioli et tronchi se suivent sans ordre.

Par conséquent, le nombre des syllabes varie, sans que le rythme soit dérangé. Prenons pour exemple notre décasyllabe ; si en français on a un vers féminin , le décasyllabe est en réalité un endéoasyllabe. C'est ce qui a lieu en italien où la terminaison est normalement féminine ou piana.

Tel ce vers :

Le donne, i cavalier, l'armi e gli amori qui se scande ainsi, quant au nombre de syllabes :

Le donn, i cavalier, Tarm e gl' amori (Arioste).

Mais ce vers peut croître ou diminuer d'une syllabe et devenir ainsi dodécasyllabe ou décasyllabe, hypercatalectique ou catalectique.

Ce dernier cas a lieu lorsque le dernier mot a l'accent tronco; le vers Correspond alors à notre vers masculin.

Caiossi gorgogliando e s'aflfondo (Caro).

Le premier cas qui n'a pas de correspondant en français a lieu quand le dernier mol est sdrucciolo

A egi'cgie cose il forte animo accéndono Qui se scande ainsi, les élisions faites

A gregie cos il fort anim accéndono

Oq a donc en italien le vers féminin ou. acatalec tique, normal, le vers masculin ou catalectique, anormal, ou enfin le vers sdrucciolo ou hypercatalectique, aussi anormal.

Dans une telle versification, le vers normal, en mode majeur, serait le vers piano ou féminin, le vers anormal, tantôt comme catalectique, tantôt comme hypercatalectique, le vers en mode mineur, serait le wevs tronco ou masculin, et aussi le vers sdrucciolo ou ultra féminin.

En français il n'en est pas de même, il n'y a pas de mots sdruecioli, l'accent ne portant jamais sur l'antépénultième, • tout mot est tronco ou bien piano, masculin ou féminin ; Talternance dans la prose est presque régulière, c'est môme ce qui en fait l'harmonie spéciale; le môme besoin d'alterner se retrouve dans les vers, où le mot final est tantôt masculin, tantôt féminin, on peut à peine dire lequel est le normal ; ou plus exactement, ce qui est normal, ce n'est ni l'un ni l'autre, mais leur alternance.

Si cette alternance est détruite le vers est anormal, il est catalectique si l'alternance est détruite au profit du vers masculin, il est hypercatalectique si elle est détruite au profit du vers féminin. Ces deux ruptures d* alternance constituent un mode mineur.

Mais le mode mineur est plus prononcé, au point de vue sensationnel surtout, si c'est le vers masculin qui devient exclusif, alors il y a,mutilation, resserrement, dureté de sentiment et de rythme. Au contraire, si l'on n'a que des vers féminins, la douceur est augmentée, le sentiment devient plus tendre. Cependant, une pièce en vers féminins seuls rend bien des sentiments mélancoliques par une sonorité spéciale et plus forte; on sent le mode mineur dans l'hypercatalexe, moins que dans le catalexe^ mais on l'y sent pourtant.

D'ailleurs l'hypercatalexe, en dernière analyse, est la catalexe d'un vers à nombre de syllabes supérieur.

En français, par exemple, la syllabe finale féminime du vers forme, avons-nous dit, virement du rythme ascendant enryihme

escendant, mais si Ton veut écarter ce virement et si l'oreille persiste à poursuivre la continuation du rythme ascendant, la syllabe sourde finale est le commencement, la thesis initiale iVnw nouveau pied dont on attend en vain Yarsis,

Nous verrons plus loin, en décrivant Teffet psychique du mode mineur, quelle est l'impression puissante qui résulte de remploi bien choisi tantôt d'un rythme alterné, tantôt d'un rythme purement masculin, tantôt d'un rythme purement féminin.

3* Le nombre impair des syllabes du vers.

La lutte a été vive au point de vue tant esthétique que rythmique entre les diverses écoles françaises, entre la classique et la romantique, entre la romantique et la parnassienne, entre celle-ci et la décadente, mais cetteluttea porté, quant au rythme, surtout sur la coupure d'un vers, sur l'enjambement, sur la rime, et nullement sur le nombre total des syllabes.

Dans ces derniers temps seulement se sont produits quelques timides essais d'emploi des vers à nombre impair de syllabes. Ces essais n'ont pas réussi, ou ont été mal accueillis. On a proclamé qu'il ne fallait pas sortir des anciens moules et que les vers de 8, 10 et 12 syllabes suffisaient parfaitement pour exprimer tous les sentiments poétiques, que les autres n'étaient pas rythmiques, et restaient bons tout au plus, certains d'entre eux, à être mis en musique.

Nous avons cherché, en publiant un certain nombre de poésies en versa nombre impair de syllabes, à les relever de ce discrédit, et à montrer qu'on peut en tirer des effets spéciaux. Y avonsnous réussi? Ce n'est pas à nous de le dire. Nous le mentionnons ici pour nous excuser de chercher des exemples à citer dans nos propres vers, n'ayant pu souvent en trouver ailleurs.

Nous voulons en ce moment établir seulement que les vers à nombre impair restent tous dans le mode mineur, et que chacun d'eux se forme par le catalexe du vers à nombre de syllabes immédiatement supérieur.

Prenons pour guide sûr l'impression spéciale produite par ces vers.

Les vers à nombre impair sont, pour ne pas dépasser l'alexandrin, ceux de 3, de 5, de 7, de 9 et de 11 syllabes.

Les vers de 3 et de 5 syllabes, quoique rares, sont admis par tout le monde, ceux de 7 le sont sans restriction ; quant à ceux

de 9 et de 11, ils sont très vivement discutés, celui de 11 généralement répudié.

Commençons par les derniers.

Le vers de onze syllabes est bien évidemment une catalexe du vers de douze syllabes. Ce dernier seul se balance par deux absolument semblables entre eux, levers d'une syllabe se construit sur l'autre en supprimant la syllabe finale du premier ou du second.

Ainsi se scandent les vers suivants.

Tout en haut du grand steppe / en un val herbeux Des pipeaux dont il joue / en paissant ses bœufs D'un grand coup de sa faulx / tranchant nos genoux Bah! sur lui^ sur ses bœufs/ tanjL pis, ruons nous !

RiCHEPIN.

Il suffira de ralentir la prononciation sur le second hémistiche pour donner à Thenlécasyllabelaméme durée qu'à Talexandrin.

Cette catalexe, au lieu d'avoir lieu à la fin du second hémistiche, peut se réaliser à la fin du premier. On pourrait dire :

En un val herbeux, tout en haut du grand steppe Tranchant nos genoux, d*un grand coup de sa faulx,

Dans ces deux cas la génération des vers de onze syllabes est bien sensible, il est issu par catalexe de l'dlexandrjn.

Au point de vue impressionnel, il suffit de remplir la lacune pour juger de la différence entre le vers ainsi tronqué et le vers plein.

Tout en haut du grand steppe / en un vallon herbeux Tout en haut du grand steppe / en un val herbeux

Ou bien.

D*un grand coup de sa faulx / tranchant nos deux genoux, D*un grand coup de sa faulx / tranchant nos genoux

Ou bien encore.

En un vallon herbeux / tout en haut du grand steppe En un val herbeux / tout en haut du grand steppe

Ou bien.

Tranchant ifos deux genoux / d*un grand coup de sa laulx Tranchant nos genoux / d'un grand coup de sa faulx

On verra combien l'alexandrin perd de la brutalité voulue, de la rapidité, du sentiment profond qu'on goûte dans Thendécasyllabe correspondant, que la catalexe ait lieu dans celui-ci à la fin des vers ou à Thémisticbe.

Unartiste habilemeltra le sentiment sur lequel il faut insisfer dans Thémistiche catalectique ; en effet, le moins grand nombre de syllabes prononcées dans le môme espace de temps crée une insistance, une morosité, qui correspond à celle pyschique qu'on veut décrire.

Il n'est pas Indifférent alors que la catalexe ait lieu dans le premier ou dans le second hémistiche ; Veffet produit, quoique sombre et mélancolique toujours, est plus puissant, en général, quand la catalexe est en fin de vers, parce que le rythme éprouve une accélération suivie de ralentissement.

Nous ne voulons pas dire que le vers de onze syllabes ne peut se constituer que par une de ces deux catalexes de vers de douze syllabes; nous verrons plus loin d'autres modes de constitution de ce vers, et nous ne voulons pas anticiper, nous avons voulu seulement montrer sa génération directe.

Le vers de neuf syllabes est à son tour le catalectique d'un vers normal et majeur (au point de vue du nombre syllabique total), de dix syllabes.

En voici un exemple où la catalexe a lieu dans le second membre.

Quittons ce vieux monde / où tout est vieux, Où le soleil las / n'est plus joyeux Viens ! Je sens des lar / mes plein mes yeux Quand passe un nua / ge sur ma tête.

(RlCIIBPIN).

La suppression d'une syllabe dans la deuxième partie exprime bien le sentiment de lassitude et d'ennui.

Faisons de ces vers des décasyllabes de formule 5 + ^

Quittons ce vieux monde od tout se fait vieux Où le soleil las n'a plus Tair joyeux, Viens, je sens des larmes hélas t plein mes yeux Quand passe un nuage blanc sur ma tète.

L'effet rythmique est différent ; la sensation devient plus reposée, plus équilibrée, triste toujours, mais point dune tristesse aussi sombre, aussi brusque, et comme retenue et arrêtée.

La catalexe peut, au contraire, avoir lieu dans le premier hémistiche, d'où la formule 4 +5 au lieu de 5 + 4. Seulement . comme le décasyllabe a deux formules, celle 5 + 5 et celle 4+6, l'ennéasyllabe 4 + 5 qui met la catalexe dans la première partie de la formule 5 + 5 la met, au contraire, dans la seconde de la formule 4 + 6. Voici un exemple :

Le vent levait parmi la tempête Nos souvenirs, nos bonheurs passés Qui vont tournant dans la pauvre tête, Mais sous la pluie ils sont tous glacés.

On peut convertir en décasyllabes et juger de la différence d'impression,

Le vent soulevait parmi la tempête, Tous nos souvenirs, nos bonheurs passés Qui viennent tournant dans la pauvre tête Hélas ! sous la pluie ils sont tous glacés.

Cette dernière stance est beaucoup plus vive que Tautre ; la tristesse qu'elle exprime est moins rude, et comme adoucie.

Cette genèse de Tennéasyllabe n'est pas la seule, ce vers existe aussi d'une manière plus autonome qui ne le relie plus au décasyllabe. Nous en retrouverons d'autres formules plus tard.

N'en examinons qu'une, parce qu'on pourrait nous en faire une objection. La formule classique du vers de neuf syllabes (si Ton peut parler de formule classique pour un vers à peine toléré) c'est 3 + 3 + 3, c'est-à-dire un ennéasyllabe bicésuré.

Vagabond, formidable et puissant, J*ai pillé, j*ai tué, j*ai vaincu.

(RjCHEPIN).

Ce vers est employé surtout pour les paroles mises en musique. Il est difficile à construire parce que les césures y reviennent trop souvent ; enfin le vers bicèsuré est un vers tout spécial dont nous aurons à parler en son lieu, et qui n'est pas le vers normal à un second point de vue.

Le vers de sept syllabes est aussi le catalectique de celui de huit. Cela est moins sensible parce que ^octosyllabe n'a pas de césure et qu'ainsi une des parties du vers n'efet pas spécialement raccourcie, mais bien le vers tout entier. On ne peut plus guère juger la genèse que par l'effet impressionnel. Le vers de huit syllabes est parfaitement équilibré , tranquille , plein, comme le décasyllabe et Talexandrin ; l'heptasyllabe, au contraire, semble bien tronqué.

La caresse pas discrète De soie et d*or a le son ; Il n*y a plus d'amourette.

Comparez Toctosyllabe.

La caresse n'est pas discrète, De soie et d*or elle a le son, Hélas ! il n'est plus d'amourette.

La pensée est resserrée dans le premier cas, étendue dans le second, de même le rythme.

Le vers de cinq syllabes est le catalectique de celui de six; le vers de trois syllabes est catalectique de celui de quatre] mais ces vers sont peu usités, et la différence d'ailleurs s'affaiblit. Comparez cependant :

La rafale A volé, La cavale A soufflé.

Balle et balle Ont sifflé.

Et

Grande rafale.

Soleil voilé, Ah ! la cavale Vole, a soufflé.

Et balle et balle Sur moi sifflé.

Le vers de trois syllabes est une contraction de celui de quatre ; pensée, style et rythme s'y resserrent.

Si des vers normaux comme durée nous passons à ceux qui dépassent l'alexandrin, ceux de 13, 14, 15 et 16 syllabes, nous dirons encore avec la même raison que l'impair est le catalectique du pair supérieur, mais alors nou« sommes en plein inconnu, car aucun de ces vers n'est usité et nous réservons Texamen de cet effet - jusqu'à celui du vers anormal de longueur lui-môme, car cette longueur exagérée le fait tomber a elle seule dans le mode mineur, qu'il soit pair ou impair; seulement s'il est impair il y tombe doublement. Cet examen se complique aussi de celui de la bicésure.

4" Nombre impair des syllabes de Vhémistiche.

En réalité, chacun des hémistiches forme à lui seul un petit vers ne rimant pas avec l'autre. Pour qu'un vers soit parfait ^ satisfasse pleinement Toreille. s'équilibre totalement, il faut que le nombre de ses syllabes soit pair y que le nombre de ses parties, de ses hémistiches, soit pafr (ce que nous verrons toutà l'heure), et enfin que le nombre de syllabes de chaque hémistiche soit pair dL\iss\\ Y alexandrin dimètre réunit parfaitement ces con^ ditions ; de même le décnsyllabe de formule 4 + 6 ou celui de formule 6-}- A, Aussi cette formule de décasyllabe est-elle la formule classique ; un tel décasyllabe est de mode majeur.

Au contraire le décasyllabe hyslérogène composé suivant la formule5+5ne remplit pas une de ces conditions.; chacun de ses hémistiches est à nombre de syllabes impair, quoique le total forme un nombre pair. Aussi l'impression de ce décasyllabe est-elle plus mélancolique que celle del'aulre.

5 + 5 Mais au môme point retourne Tamour,

II a cheminé, mais sa route est lasse, Il n*a qu'un bonheur, celui du retour

Et,

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