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II. OBSERVATION RAPPORTEE PAR M. TILESIUS

5. « Jean-Godefroy Reinhardt, naquit en 1742, à Muhlberg, près de la Misnie. Son père était un batelier robuste et jouissant d'une excellente santé , aussi bien que sa mère, et ni l'un ni l'autre n'avaient jamais été affectés d'aucune maladie cutanée : son corps en naissant était déjà couvert d'excroissances analogues à celle qu'il porte aujourd'hui; mais beaucoup moins développées.

Quand il fut soumis à mon observation , sa peau était hérissée d'excroissances, dont le volume va-

(I) Hisloriapathologica singularis cutis turpitudinis J. G. Reinhardi viri L annorum , edidit cum 3 tabulis acri incisis W. T. Tilcsius prrcfatus csl D. C. F. Ludwig profess. Lips. in-fol. Lipsise 1793.

riait depuis celui d'un pois jusqu'à celui d'un œuf de pigeon : leur forme était très variable, tantôt mut* ruqueuse, tantôtovale, et dans divers points irrégulière, ou bien aplatie par la compression des vèt<;ments , ou du poids du corps , comme celle de la plante du pied.

Dans plusieurs endroits, et surtout à la cuisse et au genou , elles forment des masses agglomérées et saillantes 5 mais la plus remarquable de toutes ces tumeurs siège au creux épigastrique; sa forme est celle d'une besace , elle se détache de la peau qui recouvre l'appendice xyphoïde , et pend jusqu'au niveau de l'ombilic; sa flaccidité est beaucoup plus grande que celle de toutes les autres ; sa forme tuberculeuse provient de l'agglomération d'un grand nombre de petites excroissances qui concourent à sa formation. (Pl. \,fig. 1-)

Le plus grand nombre de ces tubercules est coloré en rouge ; çà et là on en voit d'un jaune obscur, d'un brun rougeâtre. Toutes font des saillies notables au dessus de la peau , qui est rugueuse et d'une teinte sale et terreuse ; leur consistance est spongieuse et mollasse. On voit sur quelques unes des plus volumineuses, un petit pertuis central , d'où l'on exprime des corpuscules noirâtres et vermiformes , dont le radicule blanchâtre et peu consistant pénètre profondément dans la peau. (1)

(1) « In medio quarundam maximarum cxcrcsccntiarum parvum foramcn

Dans les sillons et les plis qui existent à la base des mineurs , et qui résultent de leur proéminence, on voit se eoncréter la sueur mêlée à des matières sordides, qui, dans les exacerbations de la maladie, donnent à la peau un aspect dégoûtant et répandent une odeur forte et fétide.

C'est le long de la colonne vertébrale , sur le thorax, sur le cou et sur les parties latérales de l'abdomen, que ces excroissances sont en plus grand nombre.

Sur la tête une de ces tumeurs , très volumineuse , est remarquable par son apparence enkystée ; — elles sont beaucoup plus clairsemées sur les bras et sur les pieds que sur le tronc ; — les cuisses sont parsemées de taches de couleur de rouille ou jaune-sale, lisses et sans saillies, d'une forme irrégulière.

La famille de Reinhardt regardait toutes ces excroissances comme des nœvi dus à une frayeur vive éprouvée par sa mère pendant qu'elle en était enceinte; ses deux frères, tant qu'ils ont vécu, n'ont jamais présenté aucune altération anormale de l:i peau.

Ce n'est que peu à peu, et par suite des progrès de

conspicitur , ex quo nigra corpora oblonga, qua: allius in cutc albicantem atque tenerum processum habent exprimi possunt , quœ Yulgo comedoncs appcllantur. » (Loco cit. page 11.)

A. coup sûr de ce passage on ne saurait inférer que ces tubercules contenaient de la matière atbcromateusc. {Voir la Préface.)

l'âge et de l'accroissement du corps, que ces tumeurs ont acquis leur volume actuel. — Celle surtout en forme de besace , qui pend à la base de la poitrine et qui , au dire du malade, égalait à peine le volume du pouce dans son enfance , doit , sans aucun doute, le volume monstrueux qu'elle a acquis à l'irritation constante d'une compression journalière, qui en faisait un centre de fluxion. En effet au sortir de l'enfance, son frère aîné lui fit apprendre la profession de cordonnier, dans l'exercice de laquelle , comme on sait , le creux épigastrique est sans cesse comprimé par l'application de la forme, qui y prend un point d'appui.

La taille du malade est petite et épaisse , sa tête très volumineuse relativement au reste du corps , ses genoux légèrement incurvés , son ventre est saillant , et l'une des épaules est plus élevée que l'autre.

La sclérotique est d'un jaune-sale , et l'iris se fait remarquer par sa couleur brun-rougeâtre ; les vaisseaux de la conjonctive sont injectés ; les paupières présentent des tubercules analogues à ceux du reste de la peau. Son regard est en général hébété , et à chaque exacerbation de la maladie, la vue se trouble.

Les ongles des doigts des pieds sont jaunes ; ses cheveux très noirs et raides.

L'indigence et la misère de Reinhardt ne laissèrent pas , sans doute , que de favoriser le développement de sa maladie.

Cette singulière affection est encore remarquable en ce qu'il se fait régulièrement chaque mois une exacerbation sur quelques points , là surtout où les tubercules sont plus nombreux , comme au cou , le long de la colonne vertébrale , aux hypocondres , à l'abdomen ; mais cette recrudescence est plus violente sur la tumeur marsupiforme du creux épigastrique : il en résulte un prurit incommode , qui force le malade à se gratter. L'action des doigts détermine un écoulement d'une humeur âcre et fétide , qui se concrète bientôt, et à la chute des croûtes les excroissances reviennent à leur état primitif, jusqu'à une nouvelle exacerbation ; — des horripilations , de la chaleur à la peau, de l'inappétence et un mouvement fébrile accompagnent chaque exacerbation ; — du reste, l'accélération du pouls persiste pendant les rémissions , et paraît due à une fièvre lente habituelle.

Les viscissitudes atmosphériques exercent une très grande influence sur le malade, ainsi la tumeur marsupiforme devient alors le siège tantôt d'une chaleur ardente et de violentes pulsations , tantôt d'une douleur aiguë et pongitive, ou bien la tumeur lui domie la sensation d'un corps froid appliqué sur la poitrine; bien plus, tandis que toutes les autres tumeurs ne produisent jamais qu'une exsudation âcre , celle-ci est très sujette à s'enflammer, et produit quelquefois un véritable pus.— Tantôt elle est insensible à la plus

forte pression, tantôt l'attouchement le plus léger y provoque des douleurs atroces.

Ces exacerbations concourent à accroître l'intensité de la maladie principale, aussi bien qu'à la production d'excroissances nouvelles.

Reinhardt s'est marié deux fois ; il n'a eu qu'un seul enfant , qui ne vécut pas longtemps , mais qui ne présenta aucune trace d'altération sur la peau ; — ses deux frères, auxquels il a survécu, ont aussi toujours été à l'abri de toute maladie semblable.

Notre malade n'a point l'habitude des liqueurs spiritueuses ; sauf quelques accès de fièvres intermittentes et les fièvres éruptives de l'enfance , Reinhardt n'a jamais eu de maladie sérieuse. Les urines n'ont jamais éprouvé de dérangements , les selles sont souvent diarrhéiques ; il est fréquemment pris de Vertiges vers les neuf heures du soir, et de sueurs nocturnes qui ne l'affaiblissent pas , mais qui provoquent de la soif.

A l'âge de trente ans il fut atteint de la gale , qui fut guérie par les sulfureux. Jamais il n'a éprouvé de douleurs rhumatismales ; de temps en temps il est tourmenté d'un violent catarrhe.

Il s'est constamment refusé soit à l'extirpation, soit à la ponction de l'une de ces tumeurs, de sorle que leur structure intime nous est entièrement inconnue. »

JII. DESCRIPTION ET OBSERVATION DE TUBERCULES FON — GOÏDES PAR ALIBERT, QUI LES DESIGNE SOUS LE NOM

de Mycosis{\).

6.- — « Affection véroleuse spécialement caractérisée par des excroissances fongueuses qui se manifestent principalement à la face , au cuir chevelu , aux parties génitales. Ces excroissances , à peu près figurées comme le fruit du mûrier et du framboisier, répandent une humeur visqueuse , jaunâtre , et fétide. Dans d'autres circonstances ce sont des tumeurs assez considérables , qui ressemblent à des morilles ou à des tomates ; parfois , ce qui constitue une troisième espèce , il y a coryza , enrouement , ulcération des amygdales, douleurs ostéocopes, etc.

Il s'est introduit une certaine confusion dans ce genre depuis qu'on a contracté l'habitude de désigner les maladies par les noms des pays où on les observe le plus communément. Il nous semble rationel de fixer irrévocablement les trois espèces suivantes :

A. Le Mycosis framboisé » (c'est le framboesia de la plupart des nosologistes). Alibert décrit ensuite un framboesia qu'il a observé en France sur un homme

(1) Clinique de l'hôpital Saint-Louis , ou Traité complet des maladies de la peau, a-rec soixante-trois planches; par M. le baron J.-L. Alibert. Paris , 1832; grand in-folio. — Page 271.

de trente ans , nommé George Bartos , né en Hongrie. (Loc. cit. , p. 273.)

B. « Mycosis fongoïde (mycosis fongoides). Je ne puis manquer de fonder cette espèce , que j'ai longtemps observée, quoique ce fût toujours chez le même individu. Elle se manifeste sur une ou plusieurs parties du corps par des tumeurs fongueuses , ovales, qui naissent et se développent successivement sur le visage, sur les membres thoraciques et abdominaux. Ces tumeurs, dont le tissu a beaucoup d'analogie avec les champignons , après avoir pris de l'accroissement s'ouvrent comme des fruits putréfiés, et laissent échapper une matière ichoreuse, souvent puriforme , d'une odeur repoussante. C'est la vérole d'Amboyne dont parle Bontius-, c'est le pian des Molucques ; lepocken amboynense des Hollandais ; le iherminte des anciens. Cette espèce a été décrite par Bateman sous le nom de molluscum, par allusion aux excroissances qu'on voit se manifester sur l'écorce de certains arbres. » L'auteur cite ensuite les faits rapportés par MM. Cazenave et Schedel.

C. «Mycosis syphiloïde » qu'il décrit comme identique avec les sibbens ou siwins d'Écosse , et avec le scherliève ou mal de Fiume.

En traitant de l'espèce mycosis fongoïde, Mbert confirme les caractères assignés à cette affection par Bontius, et y ajoute quelques traits que lui a fournis un malade, dont nous allons rapporter l'observation

ci-après. Il fait en outre ressortir deux principales périodes dans cette maladie : Tune que Ton pourrait appeler de crudité, dans laquelle les tubercules sont durs et secs; et l'autre de ramollissement , dans laquelle ils suppurent et s'ulcèrent.

Observation. « Nous avons vu à Paris le nommé Lucas, âgé de cinquante-six ans , né d'un père très robuste ; mais sa mère avait porté au visage un ulcère chancreux qui fut guéri par l'application d'un caustique ; on ajoute même qu'il avait eu un frère qui mourut , à quelques lieues de Versailles , par les progrès d'une maladie cutanée, laquelle fut constamment méconnue par les chirurgiens dont il réclama les soins. — Quant à l'affection extraordinaire de Lucas , elle débuta par une éruption furfuracée qui n'offrit d'abord aucun symptôme alarmant; peu de temps après, il se développa, sur différentes parties du corps , de petits tubercules offrant une surface lisse et comme vernissée , sans changement de couleur de la peau ; quelques uns de ces tubercules présentaient une légère couleur brunâtre ; ils avaient leur siège sur divers points de la face , tels que le front , les sourcils , les paupières , le nez , les joues , la lèvre supérieure dans toute son étendue, le menton, etc.; il en survint également aux aisselles, aux aines et à la hanche droite , aux bourses , à la partie interne des cuisses, aux jambes, etc. — Ces tubercules

ressemblaient d'une manière parfaite à des morilles, ou aux champignons désignés sous les noms d'agarics ; ils se multipliaient à un tel point , que nous en coupâmes quatorze sur le visage ; ils reposaient sur une grande base et présentaient une contexture spongieuse; ils fournissaient une humeur roussâtre qui teignait le linge , tantôt en vert, tantôt en jaune. Cette humeur devenait concrète par Faction de l'air et formait à leur surface une couche croûteuse, de couleur brune ou grisâtre, ayant un aspect luisant, et s'enlevant d'elle-même après dessiccation. — La plupart de ces tumeurs finissait par se crever et s'affaisser sur elles-mêmes ; elles laissaient à leur place une peau flétrie et inerte , que la fille de Lucas coupait patiemment avec des ciseaux sans que jamais elle ait contracté aucun vice analogue à celui de son malheureux père , et sans que celui-ci éprouvât la moindre douleur. — Quelques unes de ces tumeurs avaient une forme arrondie de la grosseur d'une olive ; d'autres étaient oblongues et simulaient assez bien des pommes de terre ou des champignons. — A la suite d'un vif chagrin il survint des vésicules ou ampoules, qui marchèrent rapidement à leur maturité , et qui n'étaient ici qu'un symptôme secondaire. La maladie s'accrut considérablement. Lucas fut malade cinq ans et languit sept mois dans son lit. Il éprouvait des douleurs lancinantes dans les ulcères formés par la décomposition des tubercules ; il devint d'une ex-

trême maigreur , et se Irouvait à la fois tourmenté par lalienterie et par un appétit voracc. Il s'éteignit enfin dans les langueurs de la fièvre hectique. Des obstacles dont il nous fut impossible de triompher, s'opposèrent à la nécroscopie.

Ce qu'il y a de surprenant dans cette observation , c'est que le mycosis fongo'ïde , qu'on croit relégué à Amboyne , et spécialement aux îles Molucques , se soit montré sur un individu habitant les environs de Paris , qui avait à la vérité, voyagé comme militaire , mais qui n'avait jamais été exposé aux influences d'un climat très chaud. On n'est pas moins surpris que cette maladie ait duré cinq années sans empêcher Lucas de vaquer aux exercices de son état ; car il était employé à l'administration des eaux et forets. Il a laissé une femme et des enfants qui sont en apparance bien constitués. L'un d'entre eux est néanmoins sujet à l'alopécie et à une tuméfaction des testicules qui augmente par intervalles. »

Dans l'étiologie, Alibert parle des causes de la mycosis en général.

Il dit que les nègres , les enfants des mulâtres, ont une disposition particulière pour celte maladie; on la voit en général plus souvent chez les enfants que chez les adultes et les vieillards. — Les individus qui

t u sont affectés ressemblent beaucoup, par leurs caractères physiques, aux individus doués d'une constitution scrofuleuse ou rachitique.

Il accuse ensuite , comme cause excitante chez les nègres, le climat, la température, les vapeurs salines de la mer; les viandes gâtées , les poissons putréfiés, les pâtes qu'ils confectionnent de la farine de maïs , des feuilles de certains arbres dont ils se servent pour nourriture; les eaux croupissantes, les boissons spiritueuses dont ils font usage ; enfin la malpropreté et saleté qui régnent dans les vêtements et les habitations des nègres.

« L'effet des mauvais aliments se rapporte au mycosis fongoïde comme au mycosis framboisé. » L'auteur cite alors Tétiologie de la maladie décrite par Bontius.

Excepté cette dernière note , dans le reste du paragraphe, Alibert a toujours en vue le framboesia ou le mycosis syphiloïde , c'est à dire le scherliève ; et tout ce qu'il dit de la contagion ne se rapporte qu'à ces deux espèces. Il ne parle pas de la contagion du mycosis fongoïde ni du molluscum de Bateman.

Dans le traitement ( p. 278 et 270) du mycosis, Alibert dit: « On agit ici comme dans la plupart des dermatoses, ou cherche à diriger toul le levain mor-

bide vers la périphérie de la peau, et on a soin de provoquer la transpiration par tous les moyens qui peuvent la favoriser... Pour arriver à ce but on a recours à des décoctions sudorifiques de sassafras, de gaïac , de squine , de salsepareille , etc. — Certains médecins administrent le musc, le camphre, Pasa foetida , les préparations antimoniales , la thériaque , le safran.— Afinde favoriser Va ctiondiaphorétique, on met les malades clans des chambres closes et bien échauffées, ou on leur fait prendre de Pexercice.» Pour régime il recommande une nourriture saine et restaurante ; et il fait ensuite les éloges de Pefficacité du mercure , surtout du deutochlorure et du protoiodure, de Pongueht mercuriel , des bains simples , émollients , alcalins , etc. Voilà ce qui se rapporte surtout au framboesiaet scherliève. — Pour le traitement du mycosis fongoïde, il cite les paroles de Bontius.

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