MARCHANDS
Insensiblement le sauvage aux longs cheveux, qui errait d'un lieu à l'autre, se nourrissant de racines, accroupi derrière un rocher ou un arbre pour se jeter sur sa proie, incertain chaque matin s'il trouverait de quoi assouvir sa faim avant la tombée de la nuit, était devenu berger ou laboureur; il commençait non-seulement à avoir une idée de l'étendue de la terre sur laquelle il avait été placé, mais aussi à sentir vaguement sa supériorité sur les bêtes des champs et l'oiseau des airs.
Voyant l'utihté de certains animaux, tant pour leur lait et leur chair qui pouvaient servir de nourriture que pour leur peau dont ils faisaient des vêtements, les hommes étaient parvenus à les apprivoiser et à les réunir en troupeaux, et ils allaient de lieu en lieu, s'arrêtant là où ils trouvaient le plus d'herbe. Ce furent là les premiers bergers ou pasteurs; ils menaient une vie nomade (ce qui veut dire errante) et ilis habitaient des tentes, parce qu'on pouvait facilement les transporter de lieu en lieu. C'est ainsi que vécut Abraham il y a bien des milliers d'années, et c'est ainsi que vivent encore de nos jours les Arabes et autres tribus nomades.
Tandis que les uns montrèrent une préférence pour la vie de bergers, d'autres choisirent un genre de vie plus stable et devinrent fermiers ou laboureurs. Le mot terre signifie ce qui est labouré.
Pour bien faire leur travail, les primitifs outils de pierre de leurs ancêtres ne leur suffirent plus, et il leur fallut des outils faits avec les métaux les plus durs. Comme ils restaient dans le même lieu, ils ne se contentèrent pas de huttes de bois comme les hommes de l'âge de pierre, ni de tentes comme les tribus nomades, mais ils voulurent des maisons bien bâties, avec des écuries et des granges pour leur bétail et leurs grains.
Tous les beaux jours étant consacrés aux travaux des champs, ils employèrent volontiers d'autres hommes pour bâtir leurs maisons et faire leurs outils. C'est ainsi que se développa un art après l'autre, et que le besoin d'aide et de gain réunit les hommes ; les maisons se multiplièrent et devinrent des villages, les villages des bourgs, les bourgs des villes.
Les différentes classes se réunirent pour se défendre contre leurs ennemis ; parfois tous apprenaient l'art de la guerre ou bien l'on faisait choix des plus braves et des plus forts pour former une armée. Des lois furent faites pour le bien-être de tous ; pour les faire respecter, on choisissait pour chef celui que le vote général désignait comme le meilleur et le plus habile.
C'est que, dans ces temps anciens, tout aussi bien qu'à des époques plus récentes, l'envie et les mauvaises passions des hommes causèrent les guerres désolantes qui ont si souvent jeté une ombre sur les scènes joyeuses de' ce monde. Il est certain que les laboureurs et les habitants des villes étaient plus enclins à une vie paisible et tranquille que les tribus nomades qui tâchaient d'obtenir par force ce qu'elles convoitaient.
Ce n'est pas à dire que celles-ci eussent toujours tort, mais elles étaient généralement les premières à chercher querelle. On se disputait pour la possession d'un territoire ; les nomades, qui préféraient la paisible indolence de la vie pastorale aux fatigues de l'ouvrier et du maçon, auraient bien voulu avoir leur part des produits dont la terre récompensait le travail des fermiers et convoitaient les armes polies et bien affilées que façonnaient les travailleurs en métaux. Pour bien des causes les passions étaient excitées; on se querellait, on se battait. Les plus forts subjuguaient les plus faibles, s'emparaient de leurs terres ou les ravageaient et traitaient en esclaves ceux des prisonniers qu'ils épargnaient. C'était une époque, comme bien des époques qui lui ont succédé, où le cœur de l'homme était étranger à tout sentiment de compassion, où il n'avait pas encore appris à faire aux autres ce qu'il aurait voulu qu'on lui fit à lui-même, où il ne suivait que cette loi dure et cruelle : prenne qui veut, garde qui peut.
Mais les guerres ne durent pas toujours : on comprit bien qu'il valait mieux vivre en paix et en bonne entente. On commença à trafiquer ; le fermier, récoltant plus que la nourriture dont il avait besoin, faisait volontiers des échanges ; il donnait de son surplus au berger pour du bétail, à l'artisan pour des outils, à la satisfaction de tous.
A mesure que le trafic augmenta, on trouva malaisé de transporter de lieu en lieu des objets dont on ne pouvait pas toujours se débarrasser, et on s'entendit pour se servir de quelque chose qui fût facile à porter, de valeur non variable et qui ne s'abimât pas.
C'est ainsi que commença l'usage de la monnaie; on en fit en bronze, puis d'une valeur plus considérable, en or et en argent, ces métaux étant plus rares que les autres. Nous apprenons , par les peintures de Thèbes et par l'histoire ancienne, que, dans des temps très reculés, on estimait comme richesses l'or et l'argent. Le livre de la Genèse (que vous lirez quand vous serez plus âgés) nous dit d'Abraham qu'il était « très riche en bétail, en argent et en or. » Le mot « pécuniaire, » qu'on emploie en parlant de richesses, vient du mot latin pecuSy qui signifie bétaily et prouve qu'autrefois on estimait la fortune d'un homme d'après le bétail qu'il possédait, ce qui est une preuve nouvelle de l'importance qui s'attache à un mot.
Cela me rappelle que j'ai à vous parler du langage, de l'écriture et de l'art de compter.