LA DÉCADENCE DES PEUPLES
J'ai donné à cette simple histoire de Thomme des premiers temps le titre d'« Enfance du Monde, » parce que le progrès du monde de l'état primitif à l'état actuel peut se comparer au développement de chacun de nous depuis l'enfance jusqu'à l'âge mûr.
Quoique cette histoire ait eu en somme une marche assez égale, il ne faut pas que nous fermions les yeux sur les terribles faits qui en ont parfois interrompu le cours. Dans les livres et par les ruines, l'histoire nous apprend qu'il y a eu des tribus et des nations (quelques nations mêmes d'une importance et d'une splendeur telles qu'il semblait impossible qu'elles pussent jamais tomber) qui, parvenues jusqu'à un certain point, sont déchues et ont disparu. Les hommes ayant existé sur cette terre tant de milliers d'années, il y a eu sans doute des races et des tribus qui se sont élevées et qui sont tombées, dont nous ne trouverons jamais de traces.
Toutes les parties du monde ont été plus ou moins le théâtre de péchés et de crin^es honteux dont la cause était parfois l'ignorance des hommes, qui ne savaient ce qu'ils devaient à Dieu et à leur prochain, mais qui, plus fréquemment, employaient leur pouvoir à faire le mal ; ils oubUaient, dans leur folie et leurs vices, que les lois de Dieu ne changent pas, que le péché est un maître intègre qui donne à ses serviteurs les gages de la mort. Ils ont désobéi à la loi de l'amour et il en est résulté des guerres cruelles et des
massacres sanglants ; des peuples libres ont été assujettis et des âmes héroïques ont gémi en esclavage. Ils ont désobéi aux lois sanitaires ; la « peste noire » les a tués par milliers et ils ont succombé à la gloutonnerie et à l'ivrognerie. Ils ont aimé l'argent et un bonheur égoïste, oubliant la vérité éternelle, que nous ne pouvons vivre de pain seulement, et que si c'est là notre but nous cédons à nos penchants les plus vils : et leurs âmes, ne recevant pas la nourriture dont elles étaient avides, ont péri.
Mais quoique, sur le cadran du progrès, l'aiguille ait parfois semblé s'arrêter ou même rebrousser chemin, le monde, loin d'empirer, devient meilleur, et c'est une vérité qui doit nous consoler et nous remplir d'espoir. Il y a des gens qui soupirent toujours pour ce qui n'est pas et ne peut être, qui regrettent les jours de leur enfance et voudraient les revivre, qui parlent sans cesse des « bons vieux jours » où le rire résonnait d'une gaieté plus franche, où le travail était abondant, les mendiants rares, et où une vie sans soucis épargnait les rires à des visages joyeux. N'écoutez pas ces gens ; ils ont mal lu le passé ou ne l'ont pas lu du tout. Comme bien d'autres choses, il est beau à distance, mais laid quand on y regarde de pris. Il n'est pas nécessaire d'aller loin en arrière vers « les bons vieux temps » pour observer que les rois et les reines étaient moins instruits et moins bien logés et nourris que les domestiques d'aujourd'hui.
Il est mal et peu sensé de désirer voir revivre le passé ou de le dénigrer; il a rempli sa tâche, il a fait l'œuvre qu'il avait à faire. Même les terribles guerres ont parfois amené des bienfaits, et ce que les hommes
ont considéré comme un mal a produit de bons fruits. Nous ne pouvons pas voir la fin et le commencement, Dieu seul le peut. La vraie sagesse est de voir la main de Dieu guidant cette terre par tous les degrés de ses progrès et de croire qu'il n'abandonnera pas à lui-même le monde qu'il a créé pour son plaisir. Car
« Ici-bas rien ne marche au hasard et sans but ; »
Dieu nous a donné une tâche, à vous et à chacun de nous, et s'il nous l'enlève, c'est pour que d'autres la fassent mieux et que le bien-être de tous soit assuré. Tâchons toujours de faire avec soin le travail qui nous est échu; il nous paraît parfois mesquin et insignifiant, mais il ne l'est pas aux yeux de celui qui a fait la goutte de rosée aussi bien que le soleil, et qui nous juge, moins par l'ouvrage que nous faisons que par la manière dont il a été fait et par le cœur que nous y avons mis.