INTRODUCTION
Tout dans ce vaste monde a une histoire, c'est-àdire toutes les choses qui nous eiitourent n'ont pas toujours été telles que nous les voyons, mais nous pouvons apprendre comment elles sont devenues ce qu'elles sont.
Les petites pierres mêmes qui se trouvent sur les bords du chemin ou dans nos jardins, ont une histoire plus merveilleuse que les contes de fées qu'on vous a racontés, et des hommes savants l'ont découverte après des peines infinies ; et s'il en est ainsi pour des pierres insensibles et bien d'autres objets qui ne peuvent pas parler, il est aisé de croire qu'on peut écrire une histoire plus merveilleuse encore sur des êtres vivants.
C'est l'histoire de l'être vivant le plus merveilleux que je désire vous raconter. Vous croirez peut-être que je vais vous décrire quelque monstre effrayant, au poil crépu, aux défenses énormes, qui a vécu sur la terre il y a des milliers d'années, car les enfants (et, du reste, quelques grandes personnes aussi)
s'imaginent aisément que les choses énormes seules sont merveilleuses, ce qui n'est pourtant pas le cas. Par exemple, les jolies cellules à six côtés que fait Tabeille offrent plus d'intérêt que les branches entassées qui servent de^ hutte au chimpanzé, singe d'Afrique; et les petites fourmis, qui gardent des pucerons pour les tr^iire, comme nous avons des vaches pour nous donner du lait, et qui saisissent les jeunes d'une autre colonie de fourmis pour en faire des esclaves, sont plus merveilleuses que l'énorme rhinocéros.
Eh bien, c'est de vous-mêmes que je vais vous parler, car je voudrais que vous sachiez, d'après les recherches faites jusqu'à présent, comment il se fait que vous êtes ce que vous êtes et que vous \ous trouvez là où vous êtes. Notez bien, je ne dis pas comment ou pourquoi vous existez, car Dieu seul sait cela, et il n'ert a dit le secret à nul ici-bas, mais il nous le dira peut-être un jour dans un autre monde.
Peut-être vous dites-vous qu'il h'y a rien de merveilleux à être où vous êtes, et à posséder les bonnes choses dont vous jouissez; qu'on les a toujours eues ou qu'on pouvait les acheter dans les magasins, que, dès les premiers moments de leur séjour sur la terre, les hommes pouvaient cuire leur nourriture et manger des glaces et du dessert, qu'ils s'habillaient bien, avaient une bonne écriture, habitaient de belles maisons et bâtissaient de splendides églises avec des vitraux peints, comme on fait de nos jours.
Si vous vous figurez cela, vous avez tort, et je vous montrerai que l'homme a été d'abord grossier et sauvage, effrayé à la vue de son ombre et plus ter-
rifîé encore au grondement du tonnerre et à la lueur de Téclair. Il croyait voir les yeux flamboyants et entendre le battement des ailes de l'Esprit vengeur venant du soleil, et il lui a fallu bien des milliers d'années pour devenir éclairé et habile comme il l'est aujpurd'hui.
Pour parvenir à lire, il vous a fallu apprendre Ta b c, et vous apprenez chaque jour des choses qui vous aideront à être utiles quand vous serez grands et que vous aurez votre part de travail en ce monde où toute paresse est un péché; et l'homme, lui aussi, a dû commencer par apprendre pour arriver à des connaissances pas à pas et par une route pénible.
Il-n'y avait personne pour lui dire, comme à vous, pourquoi certaines choses se font et quelle est la meilleure manière de les faire; il avait à trouver par lui-même en se servant de l'intelligence que Dieu lui a donnée, et il lui a fallu essayer bien des fois avant de réussir, comme vous le faites pour une leçon difficile.
Il y a plusieurs raisons pour nous faire croire que l'homme était d'abord sauvage et nu et que c'est par un progrès bien lent qu'il s'est vêtu et civilisé. Ainsi on a trouvé en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique, mais surtout en Europe, des milliers d'outils et d'armes dont se servaient les hommes des premiers âges, et qui sont semblables aux outils et aux armes dont se servent de nos jours, sur difiérents points du globe, des sauvages chez qui on ne trouve aucune trace d'un passé civilisé. A travers les mers orageuses, bien loin d'ici, en Australie, à Bornéo, à Ceylan, îles qu'il faut apprendre à trouver sur un
globe, il y & encore maintenant des créatures si sauvages, que si vous les voyiez vous auriez peine à croire que ce sont des êtres humains. Vous les prendriez plutôt pour des animaux sauvages à forme humaine, car ils se couvrent- de boue, se nourrissent de racines et habitent de misérables huttes ou cherchent un abri dans les forêts. Le mot « sauvage » signifie celui qui vit dans les forêts.
Pour vous dire comment vivaient les premiers hommes, il faut nous transporter dans un passé bien lointain, > même avant Tépoque où commencent les histoires des différents pays. Les hommes ont eu beaucoup à apprendre avant d'arriver à écrire leur histoire et de vivre en commun en formant une nation; bien des siècles s'écoulèrent avant qu'ils nous aient laissé d'autres traces que les outils que je vais vous décrire, de la poterie casssée et des os marqués de quelques dessins informes.
Il faut nous transporter non-seulement avant l'époque de la conquête par les Normands, mais même avant celle où, en Angleterre, alors appelée Bretagne, les habitants sauvages avaient pour demeures des huttes de terre, se nourrissaient de fruits et de la chair d'animaux sauvages, se barbouillaient le corps du suc bleu de la plante nommée guède et adoraient les arbres, le soleil et la lune. Je vous parlerai d'un temps bien plus reculé encore, où il n'y avait pas de mer entre l'Angleterre et la France, où il n'existait ni Manche, ni mer du Nord !
Quand plus tard vous étudierez les rochers et les collines, au lieu de ne chercher vos connaissances que dans les livres, vous aurez les preuves de ce que
je vous prie de croire à présent, à savoir que, comme les autres mondes qui remplissent avec lui les grands espaces étoiles, ce monde est très, très vieux et toujours changeant, si vieux que les hommes font toutes sortes de suppositions sur son origine. Mais tandis que nous grisonnons et que nous nous couvrons de rides, ce cher vieux monde reste toujours frais et beau, embelli par le radieux soleil de Dieu qui caresse sa surface.
Il nous faudrait taire une autre supposition, si nous voulions fixer un nombre d'années depuis la création de l'homme, et comme nous ne saurions jamais si cette supposition est juste, à quoi bon la faire ?J1 nous suffit de savoir — et ceci n'est pas une supposition — que l'Être de toute bonté qui fit le monde, y plaça l'homme à l'époque la plus favorable à son développement, et qu'il ne fait rien en vain, que ce soit un rocher, un arbre ou une fleur, un poisson, un oiseau, un animal ou un homme.
L'homme eut à apprendre beaucoup par lui-même, mais Dieu le pourvut d'outils pour travailler. Il lui donna des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des pieds pour marcher, des mains pour tout manier ; il donna tous ces outils à la partie pensante, à l'intelligence, à l'âme, à l'esprit qui forment l'homme. Le mot «homme » vient d'un mot très vieux, qui signifie pensée; donc un homme est celui qui pense. En nommant une chose, on prenait le mot qui la désignait le mieux. « Brute » vient d'un mot qui signifie ^^wx/er, et l'on distingua l'homme des brutes qui lui ressemblent en bien des choses, et des végétaux qui respirent comme lui, en le désignant comme l'être pensant.
Si j'interromps parfois mon récit pour vous expliquer le sens de certains mots, vous m'en remercierez un jour, car, comme je viens de vous le montrer, il existe une raison, souvent même très belle, pour les noms que portent les choses; et, parfois, les mots qui nous restent de peuples depuis longtemps disparus, nous en apprennent plus sur leur compte que les traces qu'ils ont laissées.
Il y a même un cas où les mots d'un peuple disparu sont le seul indice qui nous révèle que ce peuple, dont nous descendons, a vécu autrefois en Asie. On n'a jusqu'à présent trouvé nulles traces, ni d'outils, ni d'habitations, ni inscriptions sur rochers ou sur briques, et pourtant nous savons que ce peuple a existé, parce que les mots dont il se servait sont venus jusqu'à nous, et nous les employons encore sous différentes formes et avec d'autres significations, ce dont je vais vous donner un exemple.
En anglais, les filles d'une famille s'appellent « daughters. » Ce mot vient d'un autre qui lui ressemble beaucoup, que ce peuple ancien, les Ariens, comme nous les nommons, donnait à ses filles et qui signifie : femme qui trait. Cette expression nous apprend qu'ils avaient dépassé l'état sauvage et qu'ils avaient des chèvres et des vaches dont ils utilisaient lé lait. De njême si le peuple anglais avait disparu de la face de la terre sans laisser d'autres traces que les mots dont il se servait, nous saurions que les filles anglaises avaient appris à filer (jo spiti) parce qu'on vint à appeler 5/>m5/drj des femmes non-mariées.