CHAPITRE VI
SOMMAIRE
Terreurs causées par les progrès du catholicisme. — Réveil du fanatisme proiestant. — Agitation anti-papiste. -- La reiue est accusée d'élre favorable aux catholiques. — Les enfanls de l'Église sont calomniés sur la place publique, dans le parlement, dans la presse. — Le calme se rétablit. — Meetings des associations protestantes de Londres. — Leur propagande. — Position des catholiques vis-à-vis des anglicans et de l'Irlande.
Dans les années 1839 et 1840, la politique voulut exploiter à son profit le mouvement religieux. Les tories, ambitieux d'arriver au pouvoir, se firent une arme de la tolérance du gouvernement pour battre en brèche le ministère Melbourne. Ils s'associèrent la partie du clergé qui se distingue par l'exaltation de ses idées et qui ne voit dans l'Église que l'humble servante de l'État. Le parti clérical , admirateur du système de Church and blalc ,
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emboucha la Irompelle et sonna Talarnie. Après dix années de calme, le fanatisme eut son retour; et tandis que le Times regrettait l'abrogation des lois pénales , la controverse religieuse soulevait une agitation qui ne respecta pas même les marches du Irône.
Les tories voulaient rendre le ministère whig impopulaire; ils lui firejit un crime de son impartialité pour l'Irlande, de l'indifférence avec laquelle il voyait grandir le papisme. De révérends agitateurs se mirent en campagne; ils parcouraient les provinces en convoquant des meetings et en excitant les plus mauvaises passions.
On voulait effrayer le peuple, en exagérant les.progrès du catholicisme. Ou lui représentait l'Angleterre comme à la veille d'être étouffée sous le grand éteignoir de Rome; on soutenait, dans des assemblées publiques , que les ministres et la reine s'étaient entendus avec le pape pour consommer cette noire trahison.
Le ministère Melbourne a pu perdre , à la suite de cette comédie, quelques lambeaux de sa popularité déjà compromise ; mais ce qui est certain, c'est que ces extravagances ont puissamment servi la cause de la vérité.
Un organe des tories dépeignait en ces termes la situalion :
« Tous les jours, des faits nouveaux coniirment la faveur dont jouit le papisme auprès de la royauté et de notre gouvernement. Les chapelles catholiques sont bâties sous le patronage royal; les Jésuites sont encouragés; nos collèges sont envahis et souillés par les papistes, qu'un décret y introduit. Les serviteurs de Rome envahissent les postes éminents de l'État et de Tarmée ;
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(les aumôniers sortis de Maynooth sont envoyés, avec des émolumenls, dans nos garnisons; cnlin , le serpent de l'erreur, après avoir séduit la couronne et le gouvernement , enhardi par les caresses dont il est l'objet, cherche à se glisser dans notre église. Oxford est retombé dans l'idolâtrie de Rome : cette université élève des autels k la Vierge , adresse des prières aux saints, adore de la boue. Ces doctrines sataniqiies se propagent , et nous avons entendu dans une église nationale, un ministre exhorter avec éloquence et chaleur le peuple à prier pour les morts! »
Le Qîiarterly revieiv nous disait :
« Des divisions se sont opérées au sein de notre Église, et ces divisions se sont tournées contre elle. Le blâme en doit retomber sur ceux qui les ont fomentées. Mais k travers nos dissensions , le papisme s'avance à grands pas. >
La Revue trimestrielle de l'Église ancflicane exprimait la même opinion.
€ L'Église romaine, disait cette feuille, se remet de ses blessures ; et à peine lève-l-clle la tête, qu'elle fait déjà tous ses efforts pour nous ramener sous sa puissance. »
Enfin , un auteur qui cherchait a imputer au clergé anglican l'état des choses , s'écriait :
< Toute la gloire de la réforme est désormais perdue î A notre grand scandale et à la satisfaction de Rome, le papisme reprend au milieu de nous son ancienne vigueur. Il faut bien avouer que le nombre des catholiques augmente et par suite nos dangers ; mais il est pénible de
voir le clergé de TÈglise anglicane aggraver encore le péril de notre situation. Serait-ce parce qu'il craint pour sa pâture qu'il agit ainsi? »
On entendit retentir de toutes parts :
« Les catholiques romains doivent être exclus du parlement! la reine doit être détrônée! la religion papiste doit devenir un objet de moquerie et d'exécration! » Et tous ces faits héroïques devaient être accomplis au nom de la liberté religieuse !
En 1829, la raison publique abolit des lois frappées au coin du plus cruel despotisme. Mais depuis ce moment , rédifice religieux que protégeaient ces dispositions législatives s'est ébranlé , à mesure que la liberté favorisait le progrès des connaissances dans les rangs divers de la société. Aussi avons-nous vu une partie de ceux à qui la garde et la conservation de cet édifice était confiée , s'alarmer de cette liberté. Le peuple, éclairé par son expérience, ne s'est point laissé prendre aux pièges dressés contre lui. On lui a dit : Le protestantisme vous a délivrés du joug tyrannique du pontife romain ; il vous a arrachés aux ténèbres de cette ignorance dans laquelle un sacerdoce ambitieux avait mission de vous tenir. On lui insinuait , quand nous vous disons : Lisez , examinez et décidez; TÉglise de Rome pose dogmatiquement la règle : Ne lisez pas , n'examinez pas ; mais laissez k la volonté d'autres hommes de déterminer votre croyance.
Le peuple n'a point admis aveuglément ces paroles ; on l'invitait h lire, et il a lu , a examiner, et il a examiné ; et cela assez sérieusement pour découvrir les calomnies des prétendus apôtres de la vérité dont il a arraché le
masque hypocrite. Pour sauver l'Église anglicane, à eu croire les fanatiques, il ne restait qu'à lui rendre les lois pénales et les bûchers. C'est vers ce but qu'ont semblé tendre un instant tous les efforts du parti ; mais heureusement que ces hommes n'avaient point le pouvoir de réaliser leurs désirs. L'Angleterre a méprisé leurs discours; elle a été assez sage pour s'opposer avec énergie a ceux qui voulaient réorganiser un système d'oppression.
Écoutons les paroles du révérend Gregg.
Dans un meeting tenu à Manchester, il exhortait ses auditeurs à marcher vers le progrès; il leur exprimait sa joie de ce qu ils avaient rejeté le nom de conservateurs , vii que, dans la situation, leur disait-il, il n'y a rien de bon à conserver. « Est-il possible, avec les catholiques dans le parlement, s'écriait-il , de faire ce que je propose? Non : donc il faut les chasser du parlement; tant qu'ils seront dans les chambres, rien ne pourra être exécuté. Les expulser du parlement est donc le premier pas à faire; c'est par là seulement que l'Angleterre pourra être grande, glorieuse et hbre. Mais comment arriver à celte fin? — Par l'opinion publique. Ayons un grand nombre de meetings comme celui-ci; que vous et vos amis lisent la Bible. Tout le monde sait que l'on rit d'abord quand Hunt parla en faveur de la réforme parlementaire , mais il était enthousiaste , et la réforme a été obtenue depuis. >
L'orateur exhorta ensuite le peuple à envoyer au parlement de bons protestants , marchant non sur les traces de sir Robert Peel et du duc de Wellington, mais s'appuyantsur la Bible. « Vous devriez , ajouta-t-il , voter pour les candidats qui se mettront en avant pour rendre
a l'Eglise anglicane son ascendant et détruire nos antagonistes que l'on verra alors succomber, et sur la tombe desquels viendront danser tons les amis de la liberté religieuse.
< 11 faut encore soulever les masses, afin de chasser les catholiques du parlement et d'avoir un royaume chrétien, car les catholiques sont idolâtres. On m'accuse d'user d'un langage r"fle ; mais je ne puis me contenir, en voyant l'inlluence dégradante qu'exerce sur les masses de l'Irlande cet abominable papisme , fils de Tenfer, et qui attire sur ce peuple la malédiction céleste. Les prêtres ne commettraient pas un plus grand crime, en égorgeant chaque dimanche un enfant sur l'autel , qu'en adorant ce qui est sorti de la main des hommes. Les gouverneurs du pays s'appuient d'une main sur les lois et déclarent la religion romaine idolâtre, quand, en même temps, ils soutirent l'or des trésors de l'Ktat pour aider et perpétuer ce système infâme. Peut-on s'étonner de voir commettre des crimes atroces , au milieu d'un peuple dont le gouvernement est ainsi prostitué. Si nous avions un gouvernement chrétien , ne verrait-on pas les ministres envoyer dans toutes les parties de l'Irlande des missionnaires pour prêcher le protestantisme? Le service religieux serait protégé par la force armée ; une proclamation de la reine ordonnerait h tous les catholiques d'y assister.
I Le gouvernement devrait exposer à la risée du public les reliques et vouer a l'exécration les idoles de Rome. Il devrait faire donner au peuple une éducation publique, et si les prêtres empêchaient les catholiques d'envoyer leurs enfants a ces écoles, le gouvernement devrait les
excommunier et publier dans de larges placards leurs noms avec ces mois : prêtres blasphémateurs. »
Telles élaient les paroles d'un minisire proteslant, d'un apôlrc qui engage le peuple a lire et k méditer les livres sainls. Mais une surprise à laquelle on ne s'attend pas, après la lecture d'un pareil discours, c'est que plusieurs membres du clergé de Manchester accompagnaient le révérend Gregg en grande solennité sur la plate-forme où il a fait entendre ces extravagances, et que le clergé s'est nni au peuple pour le couvrir d'applaudissements. Enivré de ses succès, le révérend Gregg s'annonça, dans ce meeting même, comme un instrument dont Dieu allait se servir pour un grand triomphe sur l'Eglise romaine ; il se posa en grand réformateur, destiné a renverser le catholicisme.
Est-il nécessaire, après de pareilles scènes, répétées chaque jour et sur toute l'étendue d'un pays, de dire que la cause contre laquelle le fanatisme emploie de tels arguments, a, par ses progrès, rendu problématique l'existence du protestantisme? Ne voit-on pas la prudence humaine confondue par cette sagesse qui fait servir a ses desseins ceux-mémes qui se déclarent le plus hautement contre elle? N'est-il pas évident qu'un langage aussi disparate avec les idées et les mœurs de notre siècle est aussi préjudiciable a la cause de ceux qui l'emploient que profitable à leurs adversaires? Enfin, les éloges du journalisme et les applaudissements d'un certain clergé , prodigués à des hommes dont les discours incendiaires devraient soulever l'indignation , et dont le délire devrait exciter la pitié, ne démontrent-ils pas qu'une puissance surhumaine a jeté le trouble dans les esprits, pour faire
servir leur folie a raccomplissement des grands desseins providentiels ?
Les fanatiques cherchaient par tous les moyens à rendre les catholiques odieux au reste de la nation. L'association protestante pour les missions déployait ses forces sur les différents points du royaume ; elle ahusail de l'ignorance crédule du peuple, en lui peignant la religion cathohque squs les plus noires couleurs. Dans un meeting tenu a Edimbourg , le missionnaire M*Neil entreprit de prouver, par un livre de théologie catholique, qu'il était impossible de lier un catholique romain par le serment. Ce révérend soutint que le papisme et la constitution anglai:;e sont inconciliables. « L'ultimatum, disait-il , de la constitution anglaise est un serment ; or, il ci>t impossible de lier un catholique par le serment ; donc les catholiques ne doivent pas jouir des bienfaits de la constitution anglaise. D'où il suit , continuait-il , qu'un catholique ne peut ni vendre , ni acheter, ni être entendu comme témoin devant un tribunal; qu'il ne peut être ni époux , ni propriétaire, ni citoyen ; qu'il est impossible d'entretenir avec lui les relations ordinaires de la vie, car depuis le bonheur domestique jusqu'à la propriété et la vie même, tout, dans notre glorieuse constitution, basée sur les Ecritures, repose sur la sainteté du serment ; en un mot , tout homme qui professe la religion de Fénelon et de sir Thomas Moore, est ipso facto un monstre qui doit être chassé de la société humaine. >
La première proposition que le zélé missionnaire prétendit prouver par l'autorité des théologiens catholiques
fit luie telle sensation dans ic public que , malgré les réclamations qui s'étaient à l'instant élevées et les réfutations qu'elle avait provoquées , le révérend docteur Gillis, coadjuteur de l'évéque catholique d'Edimbourg, crut devoir publier une lettre pour repousser cette odieuse calomnie.
M. M'Neil termina son discours contre les catholiques par cette bouffonne péroraison :
« La malédiction de Dieu est tombée sur cette terre , parce que l'adoration des images, la prosternation do» \ant les idoles et toutes les abominations papistes sont dans le pays. Cette ville si éclairée en est un repaire ; elle est appelée l'Athènes moderne; elle se distingue par son élégance, sa littérature ; ses revues tiennent un haut rang dans le monde littéraire; mais il y a sur elle une tache pestilentielle, un couvent. Une nonerie dans Edimbourg î 0 honte ! honte î >
Le ministère fut souvent interpellé dans les meetings et le parlement par les peureux qu'effrayait ce tapage. Le duc de Newcastle présenta plusieurs motions a la chambre des lords, afin d'obtenir des renseignements précis sur les progrès du catholicisme ; il désirait que le gouvernement publiât un rapport officiel sur le nombre des cathoh'ques, leurs chapelles récemment bâties ou en construction , leurs collèges , monastères, etc. Enfin , la Société de la réforme anglaise (British reformatai Society)^ qui s'inquiétait sans doute des lenteurs du gouvernement, se mit elle-même a l'œuvre, et publia une carte exclusivement destinée à montrer les envahissements du papisme. C'était une peinture fidèle des localités où
s'étaient élevés des constructions et des élahlisscments catholiques.
Le ministère Melbourne , accusé de se montrer favorable à la cause catholique, fut décoré de l'épithète de wliig-popisli minlsinj. On alla plus loin : après avoir vu des papistes dans les membres du cabinet, on craignit pour l'orthodoxie du trône, et l'opinion se préoccupa de la conversion de l'aimable et gracieuse reine Victoria.
La reine d'Angleterre redevenir papiste ! Ecoutons les organes de cette Église qui par ce fait seul se trouverait décapitée. Ils paraissaient ne pas avoir a ce sujet le moindre doute ; ils se préparaient a cette catastrophe. Déjà ils se demandaient , pâles et tremblants , quelles en seraient les consé piences ; quelle conduite le peuple anglais devrait tenir en cette occasion. Mais, pour donner une réponse, bien loin d'interroger les sympathies du pays, dans l'intérêt duquel ils prétendaient poser la question, et de jeter un coup d'œil rétrospectif sur l'état des populations au temps où llorissait le catholicisme , afin de le comparer a l'état de misère où se sont trouvées insensiblement réduites les classes pauvres , ils consultaient les sentiments de la partie la moins éclairée du clergé anglican , de ce petit nomhre d'hommes d'élite pour lesquels les richesses des anciens temples catholiques, les domaines et les revenus des couvents ont été confisqués, et qui, depuis lors, loin d'employer les richesses et les revenus de ces propriétés à leur ancienne destination, c'est-a-dire a la réparation des églises, a l'entretien des indigents et au soulagement des misères
humaines, onl détourné le tout a leur profit, afin de vivre et d'entretenir leurs familles dans l'opulence , demeurant opiniâtrement sourds a la voix du pauvre qui leur demande du pain.
Mais sur quoi se fondaient les craintes de l'Eglise anglicane? qui put soulever la question de la conversion de la reine d'Angleterre a la foi catholique? Les anglicans exaltés savaient quels sentiments leur conduite avait fait naître dans le cœur généreux et libéral de leur souveraine; ils n'ignoraient point l'horreur que leur intolérance, leur bigoterie et, depuis peu, leurs déclamations avaient inspirée à Sa Majesté, et de là ils concluaient son attachement inviolable à leurs antagonistes et aux principes de tolérance dont ils étaient les représentants. A cette première crainte s'en joignait une autre : Sa Majesté avait fait au parlement la déclaration de son mariage sans parler de la religion de l'État. Pouvait-on lui pardonner de n'avoir pas même fait allusion a sa qualité de chef de l'Église ? de n'avoir pas dit un mot de la religion de son époux ? Le prince Albert a été élevé dans la foi protestante , disaient les tories ; mais qui nous répond cpie son intention n'est pas de devenir papiste? Comment ensuite notre reine, déjà si favorable à la cause catholique , ne suivrait-elle pas la foi de son mari ? Tels étaient les doutes cruels qui tourmentaient les tories anglicans. Ils ressucitèrent des lois qui prévoyaient ce cas ; ils nommèrent un successeur à la reine ; ils dégagèrent le peuple de son allégeance ; en un mot, tout était prêt, le cas échéant. Il est bien évident qu'un édifice religieux qui n'était cimenté que par la violence devait nécessairement tomber en ruines dès que
la violence était usée. Sadier disait en parlant du gouvernement de la reine Elisabeth : t II n'y a pas dix gentilsi hommes dans tout le pays qui favorisent et adoptent « la conduite de Sa Majesté en matière de religion ; » et , en effet , beaucoup d'entre eux suivaient le culte établi pour échapper aux terribles pénalités dont la loi les menaçait ; mais cette adhésion même , arrachée a leurs craintes, en opposition k leur conscience, exaspérait leur mécontentement. Le retour a la religion antique doit donc suivre naturellement l'abrogation des lois dont la terreur avait effrayé les populations. Quant aux sentiments des diverses classes de la société, ils étaient appréciés en ces termes par un journal protestant :
* Dans une question comme celle de déposer un souverain , les qualités du monarque doivent être examinées ; les considérations personnelles ne sauraient être rejetées. La substitution de Guillaume IIÏ k Jacques II plaça le plus grand héros de la liberté civile et religieuse, alors régnant en Europe, sur le trône d'un pauvre bigot, le pensionnaire et l'allié des plus grands ennemis de l'Angleterre. Mais la substitution du prince Ernest à la reine Victoria placerait un vieux pécheur, le despote le plus cruel d'Europe , quoique sur un petit théâtre , et l'esprit le plus bigot assis aujourd'hui sur un trône , a la place d'une jeune reine qui , autant que le temps a pu développer son caractère, est pleine de sentiments généreux et libéraux , d'affections tendres et vertueuses. D'ailleurs, pour opérer un changement aussi grand , la nation demanderait, en supposant même que cela dût se faire sans troubler la paix , des raisons plus fortes que l'infraction
aux clauses d'une antiquaille de loi qui n*a jamais été mise à exécution depuis qu'elle a été proclamée et que l'on peut dire tombée en désuétude, a moins que les tories ne la fassent revivre pour favoriser leurs désirs factieux. Mais pourrait-on opérer un pareil changement sans troubler la tranquillité publique, en supposant que la reine Victoria devienne papiste? D'abord cet acte ne l'avilirait pas aux yeux de ses sujets catholiques qui forment le tiers de son peuple. Certainement ils se réuniraient autour d'elle pour défendre ses droits contre le prince Ernest et les tories ; ensuite toutes les personnes qui sont indifférentes ou hostiles a la réunion de l'Eglise avec l'Etat , et dont le nombre n'est pas petit aujourd'hui, n'abandonneraient jamais la reine pour soutenir le prince Ernest. Les protestants dissidents peuvent ne pas aimer une reine catholique, mais ils aimeraient encore moins un roi despote : entre les deux ils pencheraient probablement en faveur de Sa Majesté. Les ^vhigs sacrifieraient évidemment leur Eglise pour la défense de l'Etat et se mettraient du côté de la reine. Enfin l'Eglise anglicane, vu la faveur dont elle jouit, aurait tout au plus ses prêtres pour elle, et encore le plus grand nombre embrasserait aisément le catholicisme...
* Les pénahtés infligées par la loi dans le cas de retour au papisme, ne pourraient pas être mises en vigueur contre Sa Majesté; une loi de cette nature, dans une pareille circonstance , deviendrait aussi vainc que les foudres du Times ; elle pourrait faire éclater des désordres, mais ne servirait jamais de guide h la nation.
« Si le sacerdoce anglican n'a rien de mieux pour
élablir ses prélenlions, ses membres peuvent se préparer a dire un prochain adieu a leur suprématie.
c Nous pouvons ajouter pour l'édilicalion du Times que le fameux hill invoqué contre la reine ne prévoit pas un cas très-prohahle : celui de la conversion au catholicisme de l'époux de notre souveraine. Le prince Albert, qui est maintenant protestant, pourrait, par exemple, devenir papiste, six mois après son mariage, sans que cela nuisît aux titres de Sa Majesté a la couronne. »
Telles sont les considérations éclairées et impartiales que faisait le Sun sur cetle question, afin d'arracher les tories aux illusions qui paraissaient flatter leurs espérances. Voici le texte de la loi , prévoyant l'événement de la conversion de la reine. On jugera de l'esprit dans lequel elle a été proclamée. Le neuvième article du bill of riglus s'exprime ainsi : c Vu qu'il a été prouvé par l'expérience qu'il est incompatible avec la sécurité et la prospérité de ce royaume protestant d'être gouverné par un prince papiste , par un roi ou une reine mariée a un papiste, les lords spirituels et temporels et les communes de ce royaume ordonnent que toutes les personnes qui sont ou seront réconciliées avec le Siège ou Église de Rome, ou professeront la religion papiste, ou encore qui se marieront à des papistes, seront exclues et pour toujours incapables d'hériter, posséder et jouir de la couronne et gouvernement de ce royaume , de celui d'Irlande , et des dominations qui en dépendent, ainsi que d'une partie quelconque de ces Étals. Elles ne pourront y exercer aucun droit, aucun pouvoir royal , aucune auorité ou juridiction. Dans tous cas semblables à celui
prévu, le peuple de ce royaume est et sera par la présente délié de son obéissance et fidélité. Les dits gouvernement et couronne descendront et seront acquis par la personne [)rolestante qui en eût hérité et joui dans le cas où celui réconcilié a la cour de Rome, professant la religion papiste, tenant communion avec elle, ou se mariant k un papiste, comme nous l'avons dit ci-dessus, serait morte naturellement (1).
L'absurdité de ces dispositions est remarquable. On voit évidemment qu'une pareille loi ne peut être invoquée aujourd'hui , ou plutôt qu'elle conduirait a des conséquences contraires a celles pour lesquelles elle a été décrétée. Il résulte en effet de la première considération sur l'incompatibilité qui est censée exister entre un peuple protestant et un souverain catholique, qu'un peuple catholique ne peut et ne doit pas être gouverné par un souverain protestant. Or, aujourd'hui, la population de l'Angleterre est de nom attachée à l'Église anglicane ; mais de fait elle ne l'est pas; car un tiers de la population est catholique et un tiers est dissident. Kn admettant le principe de cette première considération de la loi , la conséquence logique a en déduire, c'est que la reine ne pourrait pas devenir catholique en ce moment , puisque celte religion n'est que celle d'un tiers de ses sujets , mais que non-seulement elle le pourra, mais qu'elle devra le devenir dès que la majorité de ses sujets sera catholique. En attendant , elle ne peut certainement pas
(1) On trouvera dans l'Appendice quelques autres parties non moins curieuses de racle lixint la succession à la couronne.
tlemcuier anglicane, et surtout elle ne peut pas êire le chef de l'Église établie , puisque celte Église ne représente qu'une minorité de ses sujets. Pour assurer le bonheur de l'Angleterre, il faut donc , suivant les lois de ce pays, que la reine change de religion. Laquelle embrassera-t-elle?
La reine Victoria , depuis le jour où elle a monté les degrés du trônera exercé une action bien marquée partout où son influence a pu se faire directement sentir. Au milieu des splendeurs de son rang , malgré les prestiges de la jeunesse et des honneurs , elle n'a jamais permis que la cour de Saint-James donnât l'exemple de la dissipation et des fêtes insensées. On peut même dire que Victoria a opéré dans l'aristocratie anglaise une réforme morale; son activité et son goût pour le calme intérieur ont été imités par toutes les nobles dames de l'Angleterre , et les habitudes des grandes familles s'en sont trouvées sensiblement améliorées. Victoria a voulu être le modèle des épouses et des mères avant de devenir celui des reines. Sa Majesté cultive les arts avec goût et distinction. 11 est connu de tout le monde que ses idées religieuses sont fort libérales. Depuis que le sceptre de la puissance spirituelle a été uni à celui de la puissance temporelle entre les mains du souverain de la Grande- Bretagne , le trône n'a pas été occupé par un esprit plus impartial et une intelligence plus droite dans l'appréciation des affaires religieuses. Certes, dans la situation pleine d'intérêt où se trouve sous ce rapport l'Anglelere , le règne de Victoria est un véritable bienfait. Nous formons des vœux pour que la Providence le prolonge ,
dans la coutiance où nous sommes qu'il verra se réaliser les espérances qu'il donne à la religion.
Le Times, qui depuis a complétemenl changé d'opinion, se distinguait, en 1840, parmi les plus fougueux adversaires de l'Église. On pouvait croire , en lisant cette feuille, que les catholiques allaient former le siège de Londres pour s'emparer des rênes du gouvernement , et réduire les protestants à l'esclavage. Quelle était donc la cause de cette recrudescence de haine et de colère? Dans une circonstance , c'était parce que Tévêque catholique de la métropole avait publié un mandement pour le carême , où il recommandait aux tidèles de prier pour leur reine.
Ce mandement fournissait au Times le sujet d'un article qui se réduisait a ceci :
« Notre îvliig popish ministère fait tout pour renverser l'établissement de notre Église nationale au profit du papisme; il donne a ses sectateurs les hauts emplois dans les divers ordres politique, judiciaire et administratif, et cela sous prétexte de se conformer bonâ fuie à l'acte d'émancipation. »
Après une longue énumération de crimes , le Times terminait ainsi :
t Ajoutez k tout ceci l'annonce pompeuse et complaisante par laquelle la Gazette 7ninisiérietle donne une fastueuse prééminence aux décrets du papisme , comme s'ils étaient les formules accréditées du culte national; cette feuille a bien mérité le litre de Gazette des Jésuites, >
On eût dit que le Tunes sentait instinctivement la puissance de la prière catholique, car il en paraissait fort
effrayé. Il signalait sui tout le passage suivant de ce mandement a l'indignation de ses lecteurs :
« Nous ne pouvons omettre, en nous adressant à vous, N. T. C. F., pour la première fois depuis les noces solennelles de notre lucn-aiméc souveraine, de vous rappeler les devoirs (jue ce joyeux événement vous impose, quoique nous sachions que votre loyauté pour Sa Majesté* et votre dévouement pour votre patrie ont prévenu notre parole. Vous avez déjà, du fond de vos cœurs, adressé vos sincères actions de grâces au distributeur de tout bien pour l'heureux mariage de Sa Majesté avec Son Altesse royale le prince Albert; vous avez prié avec ferveur pour que leur union soit longue et heureuse, pour qu'ils puissent voir leurs descendants jusqu'à la troisième et quatrième généralion; et pour que notre gracieuse reine, après avoir fait le bonheur temporel de ses sujets, jouisse un jour avec son époux du bonheur éternel dans le royaume de Dieu. Continuez a conformer vos affections aux règles que le Très-Haut vous impose par la bouche de saint Paul. Afin que ces supplications soient incessantes, nous avons fait connaître h notre bien-aimé clergé qu'il devra ajouter le nom de Son Altesse royale le prince Albert à la prière qui se récite tous les jours a la fin de l'adorable sacrifice, pour Sa Majesté et la famille royale. >
Après avoir rapporté ces paroles, le Times s'écriait : t Nous avons peu de choses à dire sur ce précieux échantillon d'hypocrisie papiste auquel le journal ministériel a donné son approbation La prière ci-dessus,
que la reine et le prince Albert puissent tous deux arriver au bonheur éternel des cieux , est substantiellement une collecte, afin d'obtenir du Très-Haut leur conversion au papisme , fin pour laquelle le Père Spencer et ses frères font si dévotement des signes de croix. Et pourtant le journal ministériel ne craint pas d'ollrir ce langage apostolique à l'admiration des protestants qu'il outrage! ! ! »
Des feuilles qui apportaient plus do libéralité dans celte polémique signalaient l'esprit de l'Église anglicane et les terreurs dont elle était saisie à la vue du développement rapide du catholicisme. Voici , par exemple , un article d'un journal de Londres (i) qui renferme des considérations générales sur le protestantisme et des aveux d'autant plus précieux a recueillir qu'ils découlent d'une plume prolestante. Ces citations font connaître la disposition des esprits.
« Les machines a vapeur ont été découvertes depuis la naissance du protestantisme, mais l'art de l'imprimerie était connu avant ce temps. Un grand nombre de découvertes et d'inventions ont été faites avant la réforme aussi bien qu'après ; par exemple , la poudre à canon était découverte; l'Amérique était connue; le système représentatif était en fonctions; les associations et les corporations des villes, ces nourrices de la liberté civile, se répandaient à travers l'Europe, avant même que le mot protestantisme eût été entendu. Depuis la réforme, le système représentatif a été étendu et amélioré. Les continents du Sud ont été découverts, et le gaz a enrichi
(I) ïhc Sun.
la science. L'Europe avait vu , avant la réforme , disparaître l'esclavage domestique, qui, depuis, a été introduit en Amérique. Il a fallu dernièrement l'abolir par la loi, nécessité qui, croyons-nous, ne fut jamais imposée à l'Europe. La justice se rendait d'une manière éclairée; la consoli lation du pouvoir souverain, dégagée do la juridiction de la noblesse , faisait des progrès avant le temps d'Henri VIII, et ce mouvement a continué. Les connaissances dans tous les genres s'étendaient, la moralité s'améliorait, le commerce allait croissant graduellement , avant que nous eussions un clergé protestant ou une église protestante.
« Nous rappelons ces faits bien connus au lecteur, et l'on pourrait en citer une multitude d'autres, pour prouver que la civilisation progresse depuis plusieurs centaines et même depuis plusieurs milliers d'années , si ce n'est depuis le commencement des temps; ce mouvement ne l'ait que continuer aujourd'hui d'une manière plus ou moins rapide.
c Quelle part dans ce progrès moderne est du a l'Église protestante , ou a quel degré peut-elle l'avoir retardé ? C'est la une question que nous ne résoudrons pas. Comme les améliorations marchaient à peu près pari passîi dans toute l'Europe, à mesure que les nations se les empruntaient l'une à l'autre, et comme la Toscane catholique a été la première à adoucir le Code pénal qui a été, dans les temps modernes, le plus brillant attribut de l'Angleterre protestante , nous sommes en droit de conclure que le protestantisme a eu peu ou point de part a ce progrès.
€ La relation qui peut exister entre le protestauiisme et l'iavenlioii du gaz ou des machines à vapeur n'a jamais été démontrée , et il serait ridicule de soutenir que ces dernières inventions sont des conséquences de la réforme religieuse. On peut même avancer avec certitude qu'elle n'a pas eu la moindre part à ces perfectionnements innombrables introduits dans les connaissances humaines, la moralité, les arts et les sciences, eniin tout ce qu'embrasse le terme général : civilisation.
« Pouvait-il en être autrement? Le protestantisme dédaigne les arts comme inutiles; il enchaîne la science par ses dogmes et clierche a renfermer l'intelligence dans le cercle des connaissances qu'elle possède depuis deux mille ans. Cependant quoique l'Église anglicane n'ait aucune part dans la marche des améliorations, elle s'est mise en devoir de les faire tourner à son profit. Elle a trouvé par la le moyen d'augmenter ses revenus, bien au delà de ce que lui permettaient ses devoirs. L'histoire de sa moralité, ne remontant pas , il est vrai, au delà de deux siècles, peut briller peut-être avec éclat, comparativement a la moralité de TÉglise romaine , qui existait depuis une période plus longue et dans des temps plus reculés. L'ambition de l'Église anglicane peut, par contraste avec celle de Rome , paraître modérée, car depuis son existence le pouvoir a toujours été concentré entre les mains du souverain , au lieu d'être divisé entre des généraux, des chefs et des nobles. Si l'Église anglicane n'a point, comme sa mère, foulé aux pieds les rois, ce n'est point qu'elle ait été plus sage, mais seulement parce qu'elle n'en a pas eu le pouvoir.
« L'Église prolestanic d'Anglelcnc a élé créée par l'Etat, et elle n'existe que par sa sanction et son soutien. Elle n'a manqué ni d'ambition, ni d'astuce; elle n'a fait qu'agir difléremment. L'Église de Rome se servait des peu{)les contre les rois ; elle soumettait les souverains par le pouvoir qu'elle avait obtenu sur les masses. L'Église anglicane, au contraire, se sert des souverains pour subjuguer le peuple; elle appelle a son aide le pouvoir séculier, afin de maintenir une domination que ses vertus et sa foi ne pourraient lui assurer ; elle est forte par la loi, tandis que l'Église de Rome plane au-dessus des lois. L'Église anglicane a été pendant longtemps soutenue par les lois pénales , et nous voyons aujourd'hui tous ses membres, depuis Tarchevêque de Cantorbéry jusqu'au dernier bedeau de sa cathédrale, effrayés et tremblants, parce que la législature refuse d'opprimer plus longtemps les sujets catholiques au bénéfice des anglicans. Notre Église n'est pas moins ambitieuse que ne l'était celle de Rome, mais elle a affaire a un peuple plus intelligent, à un gouvernement civil plus fort. Une autre considération puissante, c'est que la presse, en tenant en respect le pouvoir temporel , a aussi limité le pouvoir des ecclésiastiques. On n'a pas vu, dans les temps modernes , le magistrat civil ou le prêtre exercer cet empire arbitraire dont tous deux abusaient avant la réforme.
€ Toutes les circonstances tendraient cependant à investir l'Église anglicane d'un caractère supérieur a celui de l'Église de Rome , ç'est-a-dire a la faire regarder, ce qui n'est pas, comme l'auteur de la civilisation moderne;
aussi, prenant avantage de celte supériorité apparente, le clergé anglican demande aujourd'hui que l'Étal continue à opprimer les catholiques.
€ Pour juger sainement l'Église anglicane , toutes les circonstances que nous avons cnumérées doivent être prises en considération. On doit se rappeler qu'elle est le produit des temps modernes et d'une civilisation plus avancée, qu'elle existe depuis moins de temps que l'Église romaine, et qu'elle n*est point souillée des vices et des crimes qui ont distingué cette dernière avant la réforme , à l'exception de ceux cependant dont elle a hérité, et dont elle ne s'est pas encore purifiée.
« Nous ferons ces observations afin d'abattre, autant que possible , l'arrogance révoltante d'une certaine partie du clergé anglican, qui voudrait priver tous les citoyens, ex= ceplé ceux de leur congrégation, d'avoir part aux avantages de l'éducation donnée aux frais de l'Etat, de jouir des droits civils et de remplir des charges sous la couronne.
« Nous sommes cependant amenés à penser que celte arrogance a reçu dernièrement tant d'échecs, que les prétentions des Gregg et des M'Neil ne seront plus dorénavant si hautaines.
« Espérons ({ue les disputes envenimées et les discordes que les bigots furieux du clergé anglican , et leurs organes dans la presse , se mettaient en devoir d'exciter, louchent à leur terme, et s'évanouiront bientôt. Hurrah! La tentative des tories pour exciter une lutte religieuse est une mystification. >
Les attaques que cet article renferme contre l'Église romaine en Angleterre avant l'époque de la réforme,
pourraient êlre victorieusement réfutées par les faits historiques que nous présentent les rapports spéciaux des commissions nommées par Henri VIII, afm d'examiner l'état des couvents et des différenis ordres religieux. Mais les projugés de l'écrivain se dessinent d'une manière tellement évidente a tous les yeux , qu'il n'est pas nécessaire d'en venir là. Pour tout lecteur attentif, la réfutation de ces allégations nous paraît renfermée dans l'article même , par suite des contradictions dans lesquelles tombe l'auteur, quand , après avoir accordé au clergé catholique des vertus qu'il refuse au clergé angUcan, il reconnaît dans le second moins de vices et plus de moralité que dans le premier.
Les champions du fanatisme protestant dans la chambre des lords et dans celle des communes sortirent aussi de leurs retranchements : la tribune retentit de leurs harangues. Leurs paroles constatent l'animosilé qu'excitait chez eux le mouvement catholique.
On choisissait d'ordinaire pour ces attaques le moment où le parlement devait voter sur la dotation annuelle de 8,000 livres sterlings accordée par le gouvernement anglais au collège catholique de Maynooth , en Irlande. 8,000 livres en retour des conliscations et du pillage dont les richesses du clergé de ce malheureux pays ont été l'objet de la part des protestants ! Eh bien î cette faible rétribution fournissait a chaque session aux R. Inglis, Colquhoun et autres l'occasion de crier au sacrilège, de représenter sous les couleurs les plus odieuses le clergé irlandais ; son crime est d'être catholique. Donner de l'argent a un collège catholique et irlandais , c'est en-
f oiirager le parjure el l'idolâtrie î La conscience de Rohei t Inglis lui fait un devoir de protester contre une pareille iniquité. Des pétitions sont présentées pour réprimer cet abus ; on a obtenu quelques signatures sur la place publique ou au milieu des déclamations furibondes d'Exeter-Hall ; c'est assez pour que la cbambre prenne la demande en considération.
Prouver que les catholiques sont parjures et idolâtres a été, pendant plusieurs années, le thème de discours qui occupaient la chambre des communes pendant une ou plusieurs séances! M. Colquhoun est celui des orateurs anglicans les plus écoutés dans ces grandes circonstances. L'étendue de ses connaissances théologiques lui permettent de rajeunir les vieilles calomnies jetées à la face de l'Irlande ; il va même plus loin : il a trouvé dans Maynooth, ce foyer d'idolâtrie, deux partis catholiques qui y sont en lutte : les ultramonlains et les gallicans. Ces derniers, en très-petit nombre, sont, dit M. Colquhoun , des hommes assez sages; mais, quant aux ultramonlains , « c'est une ligue qui a des lois et des canons particuliers , des serments qui lient ses évoques , des règlements par lesquels ses membres s'engagent à imposer leurs lois dans les pays dont ils sont citoyens, et ces lois sont de nature à ébranler les bases de toute société et à couvrir de sang nos rues et nos campagnes. >
Le soin de répondre à ces extravagances est d'ordinaire laissé à M. O'Connell qui , comme on le comprend, n'a pas grand'peine a faire justice de pareils arguments.
En 1841, cette agitation religieuse commençait a se calmer; aujourd'hui il n'en reste plus que le souvenir.
Les lories, principaux instigateurs de ce mouvement , une fois arrivés au pouvoir, se sont occupés des moyens de s'y maintenir; ils ont laissé s'éteindre des passions qui n'avaient été excitées que pour précipiter la clmtc d'un parti qui les tenait depuis longtemps éloignés des allaires. C'est a peine aujourd'hui si la dotation de Maynooth tire M. Plumtree de son engourdissement, et si la voix de sir Robert Inglis se fiit entendre pour renouveler sa protestation annuelle contre l'idolâtrie de l'Église romaine. L'éloquence de ces messieurs a fait son tem|)s.
Plusieurs des hommes et desjouruaux dont nous avons cité les paroles ont totalement changé de langage. Celui du Times, par exemple , a subi une altération que nous ferons ressortir plus loin.
Les préjugés anti-catholiques se sont affaiblis dans tons les esprits dont ils n'ont pas entièrement disparu. Le cri de no popery ne retentit plus guère qu'à certaine époque de l'année dans le vaste amidiithéalre du Sir and, appelé Exeter-llall. C'est là que se tiennent les meetings annuels des associations protestantes. Au mois de mai, ces solennités mettent la ville de Londres en mouvement.
Ses habitants s'entretiennent des meetings , de la foule qui s'y presse, des nobles lords et honorables gentlemen qui figurent sur l'estrade ou plate-forme réservée aux sommités qui honorent de leur présence ces assemblées populaires. Chaque association religieuse , incorporée à l'Église nationale ou placée sous le patronage des dissidents , convie a cette époque de Tannée ses adeptes aux réunions d'Exeter-Hall , où se donnent tour à tour des concerts et les représentations des sociétés prolesiantes.
En Angleterre , un meeling de quelque importance nécessite toujours la présence d'un membre du parlement, pour occuper le fauteuil de la présidence. On se contente d'un représentant des communes , quand il n'est pas possible de se procurer un lord. Mais un meeting qui ne doit cire présidé ni par un lord , ni par un honorable de la chambre basse, est, aux yeux du public anglais, quelque chose de si mesquin qu'il ne vient pas a la pensée même des plus petites gens de s'y rendre ; aussi ne lit-on jamais dans un journal ou sur une afllche l'annonce d'un meeting sans y voir en caractères saillants : Le fauteuil
SERA OCCUPÉ PAR LORD N... OU PAR l'hONORABIE M.. . , MEMBRE DU PARLEMEM .
Il arrive assez fréquemment que le président fait défaut à l'invilation ; mais peu importe ; le tour est joué ; la foule remplit la salle , et , malgré les murmures, on subit la présidence provisoire d'un révérend , en attendant l'arrivée du président titulaire, qui fort souvent se fait attendre ainsi jusqu'à la iin. Les charlistes nous ont montré récemment jusqu'où pouvait aller cette passion du peuple pour les honorables. Car, pour satisfaire aux exigences de leur public , et se trouvant pris au dépourvu , ils se sont décidés h arrêter, au sortir de chez lui , un membre des communes, qu'ils ont conduit, la main au collet, jusqu'au fauteuil réservé au président de leur meeting. L'honorable accepta son sort avec un esprit de résignation parfaite. A défaut d'un lord ou d'un membre des communes, on se conte d'un révérend; les associations religieuses dissidentes, dont quelques-unes ont des idées qui frisent le radicalisme, sont souvent réduites à des pré-
sidents de celle Iroisiènie classe. La présidence des es- QuiRES n'est guère plus goùlce que celle des révérends ; ce sont personnages trop ordinaires.
Les grands meetings du mois de mai sont pour Londres de vérilables fêtes religieuses ; chacun se procure le programme de ces réunions, et Ton s'y rend suivant Tatlrait plus ou moins vif du spectacle. On sait, par exemple, que, chaque année, le Révérend G... réserve quelque grande surprise pour le meeting auquel il doit parler. Non-seulement les secrétaires de chaque association lisent périodiquement un rapport qui contient toujours les merveilleux succès obtenus par la société dans ses tentatives de propagande religieuse, mais des historieltes forgées ad hoc arrivent toujours à propos pour exciter l'hilarité de l'auditoire , qui tour à tour rit, pleure , applaudit, siftïe ; les grognements sont réservés pour la deuxième scène; c'est dans cette partie de la représentation que Ton exhibe de prétendues bulles pontificales , de soi-disant lettres encycliques, des correspondances secrètes de Rome ; pièces qui toutes prouvent, démontrent jusqu'à l'évidence l'idolâtrie des papistes et la politique usurpatrice des Papes ! La confusion arrive alors à son comble ; les grognements couvrent la voix des orateurs ; on se sépare au milieu de celte agitation, et, en sortant, les bourses s'ouvrent d'autant plus largement que les têtes sont plus échauffées. Voilà, en général, le récit lidèle des meetings protestants d'Exeter-Hall. Les comptes-rendus particuliers offrent de légères variantes, suivant l'association religieuse qui les convoque et les orateurs qui y parlent. Mais , après avoir recouru à de pareils moyens pour en-
tretenir le zèle du public et exciter sa générosité, les sociétés poursuivent leur propagande et utilisent leurs ressources dans toutes les parties du globe. Nous puisons a ce sujet des faits curieux dans les rapports annuels que chaque société a fait publier en 1843 sur la situation de ses affaires. Voici ce que nous révèle le rapport de la Société anglaise et étrangère de la Bible.
Dans l'année 1842, la société a reçu en souscriptions , donations, legs, etc., la somme de 39,821 livres sterlings , très-près d'un million de francs. De plus , la vente des Bibles a produit 52,287 livres sterlings, plus d'un million 300,000 fr. Le nombre des Bibles mises en circulation par la société , en Angleterre , a été de 727,830, et , en pays étrangers , de 254,230 ; en tout, 982,060. Le nombre total, depuis la fondation de la société, en 1814, a été de 15 raillions 20,994.
L'agent de la société en France a écrit qu'il rencontrait toujours une résistance bien déterminée à la distribution des Bibles, mais que les membres de la société avaient redoublé de zèle , et que dans la dernière année il avait été distribué 135,841 versions protestantes. En 23 ans, 1 million 600,000 Bibles ont été répandues par toute la France.
De semblables efforts ont été faits en Allemagne. En 1842, il a été placé dans le Wurtemberg plus d'exemplaires que dans toutes les années précédentes ; dans le Hanovre , 20,000. Il y en a eu 57,000 en Italie. En Belgique, la propagande de la société a eu moins de succès , seulement 12,546 exemplaires y
ont été distribués ; néanmoins ce chiffre même présente une augmentation de 5,000 sur celui de Tannée précédente.
A Stockholm , il a été placé 1 9,955 exemplaires en suédois, en français et en d'autres langues ; un très-grand nombre a été introduit en Russie dans les différents dialectes. En Finlande, 40,000 familles ontreçu des Bibles. En Grèce, 8,828 exemplaires*ont été distribués ; a Mytilène , 4,470; à Calcutta, 60,000. La société a reçu la somme de 280 liv. sterl. (7,000 fr.) en souscriptions de Taïti. 11 paraît que le public d'Exeter-Hall a beaucoup applaudi en entendant annoncer cette souscription. Trois éditions de la Bible ont été imprimées a Mexico depuis 1857. C'est la catholique Espagne qui a été le moins entamée. Nous ne savons pas le nombre des Bibles qui y ont été répandues ; mais la société confesse elle-même qu'elle y a eu peu de bonheur.
Pour dernier trait , nous dirons que , dans l'année dernière seulement, il s'est établi cent nouvelles sociétés succursales de la société de Londres.
Le meeting où ce rapport a été communiqué au public» était présidé par lord Bexley , assisté des évêques de Winchester et deChichester. Lord Morpeth, lordTeignmouth, M. Plumptre , membres du parlement , étaient présents , ainsi qu'un grand nombre d'ecclésiastiques. Avec une estrade décorée de si hauts personnages , on étouffait dans l'amphithéâtre, tant la foule y était grande, et l'on boxait à la porte afin d'être admis a l'honneur de voir leurs nobles seigneuries.
Les recettes de la société des Missionnaires angli cans pendant l'année 1842-1845, se sont élevées à
2,8*70,000 fr. Le roi de Prusse a envoyé à la société 2,500 fr., et il a promis de verser, chaque année, 625 fr. enlre les mains du trésorier.
Les recettes de l'association des missionnaires wesleyiens étaient, pour la même année , de 2,455,600 fr. Ua propriétaire du Yorkshire , M. Isaac Crowlher, a fait a la société un don de 37,500 fr.
Les missionnaires baptistes ont reçu i ,542,450 fr. A la réunion tenue par V association protestante , M. Plumptre, après avoir félicité l'assemblée, lui a signalé le grand nombre de chapelles catholiques que l'on érigeait de toutes parts. 11 a ajouté que le papisme s'était introduit parmi les protestants eux-mêmes , et que , dans ces circonstances, non-seulement les efforts faits par l'association dans l'intérêt du protestantisme se trouvaient pleinement justiliés , mais qu'il fallait encore redoubler d'énergie. Le secrétaire adonné ensuite lecture d'un volumineux rapport sur les travaux de l'association pendant l'année. 11 est dit dans ce rapport que le catholicisme lève insolemment la tête , et qu'un membre catholique de la chambre des communes a osé annoncer une naotion ayant pour but de supprimer le serment de suprématie. En conséquence la résolution suivante a été adoptée a l'unanimité : « Les documents soumis à l'assemblée ayant fourni la preuve des empiétements du Pape et des tendances de l'apostasie papiste a étendre son influence temporelle et spirituelle dans le pays, il est du devoir de tout vrai chrétien et sujet loyal , ami de la liberté civile et religieuse, de faire DUS les efforts en son pouvoir pour arracher ses conci-
(oyens au joug du catholicisme et maintenir la liberté civile et religieuse qui a été établie par la réforme. »
Environ cinquante sociétés se présentent a tour de rôle pour exciter le zèle du public protestant de Londres. Nous avons cru devoir enregistrer ces résultats pour montrer ce qui reste encore de vie au protestantisme anglais, et faire apprécier l'énergie avec laquelle il lutte contre les dangersqui le menacent.
Le merveilleux concours que se prêtent les sociétés protestantes, fait regretter de ne pas toujours trouver chez les catholiques cette conformité de vues qui, dans les moments de lutte , décide souvent du succès. Les opinions politiques entretiennent parmi eux de regrettables divisions. L'ancienne alliance des catholiques avec les libéraux, alliance que les circonstances ont souvent justifiée et rendue nécessaire , a soulevé contre eux les préventions du parti conservateur, aujourd'hui le plus favorablement disposé pour le catholicisme. Les anglicans les ont considérés pendant longtemps comme animés contre leur Eglise des sentiments peu bienveillants des dissidents avec lesquels ils confondaient leur cause. L'altitude de certains catholiques vis-à-vis des raembresde l'établissement a peut-être justifié trop souvent la méfiance de ces derniers. A l'heure où nous écrivons, quoique ces craintes réciproques s'affaiblissent, elles n'ont cependant pas cesâé d'exister. On doit regretter d'autant plus amèrement ce manque d'harmonie , qu'il partage les enfants de deux Eglises qui, par leurs doctrines, leur hiérarchie et leur discipline, ont des points si nombreux de contact. Cet état
de choses est d'autant plus déplorable eu ce moment , que la moitié des anglicans tendent vers Rome des mains suppliantes et la prient de les regarder comme ses tils. Mais tandis qu'une portion des catholiques , loin de chercher a dissiper les préventions de leurs frères égarés , les repoussent avec peu de bienveillance et de charité , d'autres prennent le parti opposé, extrême, et semblent confondre les intérêts de l'Eglise avec ceux d'un parti. Ainsi , alors que sir Robert Peel arrivait aux affaires , les divisions qui existent dans les rangs catholiques se manifestèrent d'une manière bien triste. Le travail reli* gieux était d'un heureux augure pour l'avenir, surtout depuis que les théologiens de l'Eglise anglicane viennent demander au catholicisme pour leur Eglise les conditions d'existence qu'ils reconnaissent manquer 'a leur établissement. Mais ce fut une grande imprudence , dans l'espoir peut-être de flatter les anglicans , d'insinuer que la vérité avait quelque chose à attendre des hommes qui arrivaient au pouvoir. Lord Shrewsbury fit dans ce dessein un appel a ses co-reîigionnaires , dans lequel il prolestait contre l'alliance des catholiques avec les libéraux ; il blâmait sévèrement l'agitation irlandaise et O'ConnelL Celte démarche n'a eu d'autre résultat que d'éveiller de fâcheuses susceptibilités et de faire éclater des mésintelligences plus profondes que jamais entre les catholiques anglais et leurs frères d'Irlande.
11 est a craindre que le noble comte de Shrewsbury, habitué a vivre avec la haute noblesse , la puissante aristocratie anglaise et anglicane, n'en ait , k son insu, subi l'influence. Il est facile, sans partager les sentiments d'un
monde dans le cercle duquel on se meut , de se laisser insensiblement aller aux impressions qu'on en a reçues , alors qu'on croit le mieux s'en défendre. Aussi la publication de lord Shrewsbury altirera-t-elle à Taristocratie catholique d'Angleterre un reproche qu'elle est' loin, nous le croyons , de mériter aujourd'hui : le reproche de se montrer pusillanime devant les ennemis de l'Église, et facile à l'opposition contre l'Irlande. Dans l'intérêt des catholiques d'Angleterre , nous aimons a croire que lord ShrcAvsbury s'est laissé entraîner beaucoup plus loin qu'il ne pensait.
Chercher à mettre les catholiques dans la dépendance d'un parti politique quel qu'il soit, est, selon nous, une première et une grande faute ; mais chercher à atteindre ce but en jetant le blâme et l'injure à O'Connell nous semble inexcusable. Comment! vous, catholiques d'Angleterre , vous répudiez le champion de vos libertés î Mais sans le merveilleux talent, la prodigieuse activité, l'inébranlable attachement h la foi de celui que huit millions d'hommes saluent du nom de libérateur, où en seriez-vous aujourd'hui? Auriez-vous seulement le droit d'élever publiquement la voix pour faire un appel a vos frères? C'est par trop méconnaître ce que vous devez au glorieux agitateur de l'Irlande, a ce génie tulélaire de l'Angleterre, qui a plus fait dans quelques années pour votre émancipation que vous et vos ancêtres dans l'espace de trois siècles! C'est M. O'Connell que vous attaquez , après être entré en jouissance des droits qu'il vous a conquis, des droits que, dans votre isolement, vous n'osâtes jamais réclamer!
Et qu'on ne s'y trompe pas , attaquer le grand agitateur, c'est attaquer l'Irlande. Malgré le génie, les talents, les rares qualités qui distinguent O'Connell, c'est la position anormale , exceptionnelle de la vieille Irlande qui le fait grand; c'est l'oppression contre laquelle il proleste , au nom de sa patrie, qui donne a ses paroles assez de force pour les faire retentir d'une extrémité du monde à l'autre, excitant partout une religieuse admiration. Une partie des catholiques anglais paraît ignorer ces choses; ils ne voient pas que la cause de l'Irlande est leur propre cause, ni quel danger il y a pour eux a se séparer d'elle.
La démarche de lord Shrewsbury est d'autant plus regrettable qu'il s'est acquis sous tant de rapports de si beaux titres a la reconnaissance des catholiques du monde entier par la générosité avec laquelle il vient en aide a tous les établissements utiles à la religion.
Les catholiques d'Angleterre , forts de leur magnifique position , ont certes quelque chose de mieux à faire que de se jeter ainsi dans les bras d'un ministère qui , après tout, ne leur a encore donné aucune garantie de ses bonnes dispositions.
On comprend jusqu'à un certain point que l'Irlande puisse s*élever comme une barrière qui retardera de quelque temps encore le rapprochement politique des catholiques et des angHcans; mais que la justice à rendre a la pairie d'O'Connell puisse diviser les catholiques, c'est ce que n'admettront jamais des cœurs droits et sincèrement chrétiens.