‹ Du mouvement religieux en AngleterreChapitre 11 sur 33 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

SOMMAIRE

Rénovation sociale par la tempérance. — La foi catholique féconde les tenlaiives Rlérilos des associations protestantes. — Les catholiques et les protestants se prêtent un mutuel appui. — Croisade du révérend père T. Mathew. — Les prodiges du teetoialisme en Irlande et en Angleterre. — Éloges et encouragements donnés au capucin irlandais par l'évéque anglican de Norwich et l'aristocratie protestante. — Le père Mathew reçoit les témoignages de la satisfaction du souverain pontife.

Parmi les œuvres que le catholicisme renaissant a fécondées dans la Grande-Bretagne, figurent en première ligne les associations dites de tempérance ou d'abstinence. Ces sociétés, encouragées à la fois par les catholiques et les protestants, ont exercé sur les classes inférieures une influence régénératrice bien digne de fixer l'attention. Leur importance, qui s'est progressivement accrue dans les cinq dernières années, est devenue si considérable de-

puis que Tlrlande seule compte cinq millions de teetotallers, que nous croyons devoir consacrer un chapitre spécial à l'histoire de leur développement.

Quand les lois, au lieu de maintenir l'équilibre entre les diverses parties de l'édifice social, au lieu de se trouver en rapport avec la religion, le caractère et les mœurs du peuple auquel elles sont destinées, ne sont, au contraire, qiîe l'expression de passions haineuses, et n'ont d'autre but que de froisser son caractère, d'insulter à sa religion et de combattre ses mœurs, elles finissent toujours par modifier, effacer, anéantir même la nationalité la plus fortement constituée. Tel a été sur 1 Irlande l'effet de la législation anglaise. Nous trouvons dans cette législation la cause qui a réduit l'Irlande à rétat où on la voyait naguère, et dont elle commence à se relever avec tant de peine et après tant de généreux efforts. La cruelle tyrannie exercée sur elle par l'Angleterre l'a réduite a la misère et aux vices qui en sont la suite. Si les grandes richesses, en faisant naître l'opulence, engendrent la corruption, l'excès de la misère ne produit pas des effets moins funestes : a la longue, elle abrutit le peuple dont elle a fait sa proie.

A ce raisonnement, un Anglais n'hésiterait pas a répondre : Les maux de l'Irlande lui viennent de ses vices; c'est a sa paresse, à son intempérance qu'elle doit les attribuer. Il ira même jusqu'à imputer h l'infériorité de la race irlandaise les malheurs dont lui seul est l'auteur.

Oui, des vices viennent s'ajouter à la misère de ce peuple infortuné; mais on ne dit pas que sur lui ont pesé six siècles d'oppression cruelle. Six siècles! s'il est per-

mis de s'étonner de quelque chose, c'est qu'après une si longue période sa dégradation ne soit plus grande. Sous les haillons qui couvrent le paysan irlandais, bat un cœur généreux; et l'Irlande, plongée dans les malheurs que l'on dit être son propre ouvrage, loin de provoquer le mépris, ne peut exciter que l'admiration ! Elle est déchue, il est vrai, de son premier état, mais elle est pleine d'énergie. Qu'un souffle de vie passe sur elle, et on la verra se relever pour reconquérir sa puissance. D'ailleurs, n'est-il pas grand et glorieux pour l'Irlande d'avoir préféré la misère a l'abandon de sa foi? Quelle nation, après une oppression si longue et si violente, eût conservé autant d'élémenls d'avenir?

On conçoit qu'un peuple, condamné à la misère, sans espoir de jamais améliorer son sort, se livre au découragement, à la paresse, et puisse chercher dans le vice un oubli passager à ses maux, sans songer qu'il se préparc par la de nouvelles soullrances. Telle est l'histoire du pauvre irlandais , lui à qui il n'est pas permis de posséder le coin de terre qu'il cultive, et dont les sueurs doivent servir à enrichir son seigneur, sans apporter le moindre soulagement aux douleurs de sa famille. De la l'intempérance; l'usage abusif de la boisson est devenu la plus grande plaie de l'Irlande.

Un voyageur anglais qui visitait le pays au commencement de ce siècle, et qui ne s'est pas toujours dépouillé de ses préjugés nationaux, nous dit dans ses mémoires : « A Dublin toutes les mesures qu'on a prises contre l'usage des spiritueux ont été infructueuses, et les prê-

très ont plus fait que la législation ; leurs prohibitions des liqueurs fortes pour un, deux ou trois mois, ont manqué rarement leur effet. »

Rappeler cet hommage rendu, il y a trente-cinq ans, au clergé d'Irlande, n'est pas sans opportunité dans un moment où un de ses membres voit les populations se relever, h sa voix, de rabrutissement où les tenait l'ivrognerie. On dirait 'que la perfide tyrannie du gouvernement anglais, après avoir vu échouer toutes ses persécutions contre l'Irlande, ait cherché jadis à l'anéantir en lui ouvrant la voie des vices, car on le vit tout occupé d'accorder des primes a la consommation des liqueurs fortes. Grâce h ces coupables encouragements, l'usage de ces boissons devint bientôt considérable, et surtout celui du Misky (1). Un rapport présenté au gouvernement anglais constate que, dans une seule rue de Dublin, composée de cent quatre-vingt-dix maisons, il y avait cinquante boutiques où se débitait cette liqueur malfaisante. Quand le mal devint tel que son excès dut forcer le gouvernement a adopter quelques mesures réparatrices, ces mesures furent presque toujours rendues infructueuses par la connivence des officiers de l'accise, qui, pour accroître leurs faibles appointements, se liguaient avec les particuliers pour permettre chez eux les distillations frauduleuses. Ainsi favorisé, le vice déplorable de l'ivrognerie étendait ses ravages en Irlande, et

(1) Celte liqueur est une disiiilaiion d'avoiuc à laquelle on mêle de l*eau-forle ou du vilriol.

venait accroître les calamités déjà si grandes où la misère plongeait ses habitants (l). L'ivresse était devenue pour les pauvres une ressource contre le découragement; dans l'impuissance de trouver un remède efficace à sa détresse, le paysan irlandais cherchait k oublier ses peines en noyant sa raison dans quelques verres de wisky.

L'Angleterre et l'Ecosse nous offraient alors un tableau aussi aiïîigeant , et elles sont loin , aujourd'hui , de marcher aussi rapidement que l'Irlande dans la voie de la régénération.

A la vue de cette calamité publique , la philanthropie s'émut : de nombreuses sociétés, dites de tempérance, furent établies dans le but d'arracher le peuple à un vice qui enfantait pour la société des maux incalculables.

Comment délivrer l'empire de cet esclavage moral? Tel était le problème que les hommes cherchaient a résoudre, quand, après bien des efforts infructueux, la Providence a voulu donner au monde un nouveau spectacle qui témoignât de la puissance de la foi.

Les tentatives impuissantes faites par les protestants déterminèrent quelques quakers a s'adresser a un religieux qui vivait à Cork dans une retraite absolue. Cet homme modeste hésita longtemps à suivre le conseil qu'on lui donnait de se mettre à la tête d'une société d'abstinence; il s'y décida enfin, sans prévoir certainement les merveilles dont il allait devenir l'instrument.

(1) il y a dis ans, on dépensait chaque année dans le royaume-uni 1,2g0 millions en boissons fortes; la pauvre Irlande figurait dans celle s-^mmo pour 150 à 175 millions.

C'est en 1858 qu'eut lieu le premier meeting public de tempérance , convoqué par le père Mathew. L'association comptait alors quelques centaines de personnes. Mais bientôt on vit arriver à Cork, de toutes les parties de l'Irlande, des milliers d'bommes qui venaient prendre la pledge, c'est-k-dire l'engagement de pratiquer la tempérance. Les prodiges qui s'opéraient k Cork retentirent bientôt dans tout le pays, et il fallut se décider a commencer des tournées de tempérance.

Le pauvre père capucin parut alors dans les campagnes de l'Irlande, armé de ses vertus et du glaive qui conquit la terre à l'Évangile. Il parcourut le pays et renouvela de nos jours les merveilles produites au moyen âge par saint Dominique, saint Antoine de Padoue et saint François d'Assise. A sa voix des milliers d'hommes se relevaient de leur abrutissement pour venir se ranger sous la bannière du nouvel apôtre. Dès les premiers mois de sa prédication, le révérend père Mathew excita en Irlande, en faveur de la tempérance, une agitation non moins vive que celle de O'Connell pour la liberté. Comme ce dernier, Mathew est aussi un sauveur envoyé à sa patrie; l'entendre est une faveur dont tous veulent jouir; le voir, un bienfait après lequel chacun aspire.

L'Irlande, au dix-neuvième siècle, donne le touchant spectacle des scènes des premiers temps de l'Église. On y voit les femmes, les enfants, les vieillards accourir sur les pas d'un moine pour recueillir ses saintes paroles. Partout où il se montre, l'air retentit des pieuses acclamations de la foule qui l'accompagne. Sa réputation de sainteté fait qu'on lui apporte des malades et des infirmes

qui sollicitent l'honneur de toucher le pan de sa robe. On a entendu des moribonds, gisant sur leur lit de douleur, supplier en grâce qu'on les transportât sur sa route, afin que leurs yeux, avant de se fermer a la lumière, pussent contempler les traits de ce messager des cieux.

Le révérend T. Malhew a fondé une grande association qui doit compter cinq millions de membres. Il enrôle, dans les localités où il passe, les personnes qui se présentent a lui, et qui sont fermement résolues a vivre dans la sobriété , engagement qu'il fait prendre a chacun dans

les termes suivants :

Je promets, avec l'assistance divine, que, aussi longtemps que je serai membre de la société de tempé- « rance, je m'abstiendrai de toute liqueur enivrante, « excepté dans les cas prescrits par un médecin, et

< j'empêcherai, autant que possible, par mes avis et mon

< exemple, les autres de s'enivrer. > Après ces paroles, le père Malhew , imposant les mains sur chacun d'eux , s'écrie : « Que Dieu vous bénisse et vous accorde la f grâce de tenir votre promesse. » Il leur distribue aussi une petite médaille dont l'objet est de rappeler sans cesse celte promesse.

Ce n'est point h l'éloquence de l'homme que l'on peut attribuer les merveilleux effets qu'opèrent ses paroles ; elles sont simples, mais elles sont inspirées par la foi. « Mes chers amis, > disait un jour l'apôtre en s'adressant à la foule, « j'éprouve un grand plaisir à vous rencontrer aujourd'hui ici. J'espère que vous mettrez autant de zèle ■à remplir votre engagement que vous eu mettez a le prendre. Il n'est point nécessaire que j'énumère les nom-

breux avanlages tjue vous trouverez a vous abstenir (le liqueurs fortes; elles sont la cause des maux , des crimes, des outrages qui ont dégradé ce pays. L'ivrogne commet des crimes dont il aurait horreur dans ses moments de sobriété. En devenant membres de la société , j'espère que vous deviendrez respectueux envers les lois de Dieu et des hoçimes. Je suis sûr que depuis l'origine de cette œuvre pas un membre dans Cork, Limerick, Waterford , Clare et Kerry, n'a commis un crime qui l'ait conduit devant un juge, un grefiier ou un avoué. En vous abstenant du péché d'ivrognerie, vous devrez secouer aussi toutes les autres habitudes vicieuses : promenades nocturnes, outrages , insultes. Vous ne devez appartenir k aucune société secrète, ni nourrir d'animosité religieuse ou politique contre vos frères. >

Il faudrait raconter tout ce que les journaux de l'Irlande nous apprennent depuis trois ans , pour donner une idée exacte de l'enthousiasme que le révérend T. Mathevv a excité dans le pays. Son arrivée dans une ville est toujours un véritable triomphe. Les prodiges qui suivirent ses premières prédications sont vraiment incroyables. Le changement opéré dans les habitudes de la population est tel, pour certaines localités, que des brasseries ont été mises en vente, les fabricants ne trouvant pas a écouler leurs produits. Un bon nombre de cabarets, véritables cloaques où les pauvres Irlandais se livraient a l'orgie , se sont fermés faute de chalands (1). Rien ne prouve mieux les progrès de

(i) Le chef de la police à Cork a déclaré, en 1840, que le nombre moyeu des hommes ivres raroassés dans les rues par la police, avant

ia tempérance, dans la basse classe, que la ruine des brasseries et des cabaretiers. Les journaux irlandais nous rapportent tous les jours quelques nouveaux faits de ce genre.

La première visite que le père capucin fît à la capitale de l'Irlande futl'ocassion d'une fête nationale. On fit une procession solennelle, k laquelle on voyait les diverses sociétés de tempérance, déjà formées a Dublin et dans ses environs. On remarquait à celte solennité des milliers d'individus, renommés par leurs débauches et leur ivrognerie, qui marchaient h la procession avec un calme, une tranquilhté et un ordre qui témoignaient de leur changement. Ce spectacle était vraiment fait pour consoler les amis de l'humanité, et surtout le clergé qui avait travaillé avec un zèle infatigable pour arracher le peuple k sa passion la plus dégradante. Les rues étaient ornées de draperies ; de riches étoffes tapissaient la façade des maisons ; tout témoignait de la joie dont cette fêle remplissait les habitants. Quatorze mille personnes , appartenant a diverses sociétés de tempérance , faisaient partie de la procession. Chaque société portait son étendard et sa bannière, sur lesquels étaient inscrites différentes devises. On lisait sur Tune : Soyez fidèles jusqu'à la mor/; l'autre représentait le tableau d'un ivrogne entouré de sa femme et de ses enfants , tous plongés dans la plus affreuse misère et le plus horrible désespoir, avec l'inscription: Effets de rivrognerie. Un 'étendard portait. L'honnêteté est la

Vétablissemeni des sociétés de tempérance, était de quarante, tandis que depuis il n'y en a jamais eu plus de deux»

richesse du pauvre ; un aiilre : Les ivrognes n entreront point dans le royaume des cieux.

Un heureux concours de circonstances fit se rencontrer, pour la première fois , O'Connell et le révérend Mathewdans Fa ville de Gahvay. A la vue l'un de l'autre, quels sentiments durent naître dans l'âme de ces deux grands hommes occupés à régénérer le pays qui leur a donné le jour! L'un travaille depuis trente ans a tirer sa patrie de son assoupissement pour la conduire a la conquête de ses libertés; l'autre commençait k peine son agitation sainte , et déjà sa foi lui avait gagné tous les cœurs. L'Irlande a compris que les révolutions morales doivent précéder les révolutions politiques , et que le seul moyen d'assurer son indépendance politique est de commencer par assurer son indépendance morale.

Le peu de libertés que O'Connell a déjà procurées à ses frères paraît avoir préparé les esprits pour la mission du révérend Mathew, qui, a son tour, ouvre une voie large et sûre aux améliorations auxquelles l'Irlande est appelée. Le doigt de la Providence, qui conduit ces événements, semble les ménager dans de grands desseins ; mais n'anticipons pas sur l'avenir î Contentons-nous de rendre aux deux héros de l'Irlande l'hommage qui leur est dû. O'Connell a délivré son pays de l'esclavage politique , le révérend Mathew le délivre de l'esclavage bien plus dégradant de l'intempérance et des vices : l'un et l'autre peuvent donc être salués du titre de libérateurs !

La gloire de régénérer la Grande-Bretagne était réservée au catholicisme, qu'elle a si longtemps persécuté et calonanié. L'hommage rendu aux prêtres irlandais et que

nous rappelons plus haut, est adressé aujourd'hui d'une manière spéciale à un enfant de l'église , a un pauvre capucin irlandais , par une des sommités de l'Angleterre protestante , l'évêque anglican de Norwich. Ce prélat ne s*est point borné à donner au révérend père Mathew les éloges que tous les amis de l'humanité lui prodiguent ; mais il a plaidé sa cause dans un meeting, contre ceux qui cherchent h ternir par la calomnie une aussi belle renommée. Cette apologie du capucin irlandais s'est terminée par celte énergique apostrophe : « A vous , mes amis , qui adressez des reproches au père Mathew, je n'ai que ceci a dire : allez et faites comme lui ! »

Dans une autre circonstance , le même prélat s'exprimait ainsi :

€ Je regarde les sociétés de tempérance comme de puissants instruments de moralisation appelés à régénérer l'humanité. On a dit que c'était une religion nouvelle ou une superstition ; mais sur quoi repose celte opinion? J'ai été heureux de voiries nobles et les riches s'unir aux pauvres pour leur donner, par leur exemple , un encouragement. On a fait un calcul fort curieux sur la quantité d'esprit de vin consommée chaque année dans le pays. Il paraît qu'il suffirait pour remplir le bassin d'une rivière de cent pieds de longueur, trente de profondeur et cinq de largeur. Permettez-moi d'appeler une pareille rivière une rivière de mort, conduisant aux enfers.

c Un fait remarquable , c'est que la somme annuelle dépensée en boissons s'élève a 44,000,000 de liv., tandis que celle employée à l'achat du pain ne monte qu'à 25,000,000de liv.! > Après quelques autres observations,

sa seigneurie a exprimé combien eileregreltaitquerEglise protestante n'eût point produit pour la cause de la tempérance un champion aussi puissant que le père Mathew. « On a dit, ajoutait-il, que le révérend Mathew travaille sur des esprits superstitieux, en leur déclarant qu'il était plus qu'un mortel , et qu'il avait le don des miracles. Ceci est faux , car le révérend gentleman a toujours protesté contre la puissance qu'on lui attribuait. Je dois dire avec sincérité ma conviction, c'est que le père Mathew a fait plus pour la paix et le bonheur de l'Irlande qu'aucune autre personne depuis cent ans ; et je termine en lui souhaitant le Seigneur. >

Des rapports officiels prouvent, en effet, que les crimes ont diminué en Irlande a mesure que les sociétés de tempérance étendaient sur elle son influence; la ville de Dublin elle-même en offre un exemple concluant. Ainsi, une des maisons de détention qui renfermait, en 1859, cent trente-six prisonniers, n'en a reçu, en 1840, que vingttrois. Une autre prison s'est ouverte, en 1859, k 3,202 prévenus ; elle n'en a compté que 2,018 en 1840, c'esl-kdire 1184 de moins. Dublin a vu dans le cours de 1840 fermer la maison de détention de Smittfield, et cent cellules vides dans la seule prison qui restait ouverte , attestaient l'amélioration introduite dans les mœurs, et qu'il faut attribuer aux sociétés de tempérance (1).

(1) En 1842, 6535 crimes ou délits ont été commis en Irlande. L'Irlande a 8 millions d'habitants; c'est donc 1 criminel sur 12,242 habiianis. En Angleterre, le nombre des crimes et délits a été de 52,000. L'Angleterre a IC millions d'habitants; c'est donc un cri- Tuintl sur 100 habilaïUs.j

Les maisons où se conçoivent toujours les premières pensées du crime, les cabarets, diminuent dans une progession rapide , par suite de ce retour du peuple a des habitudes d'ordre. Il résulte des rapports de la police de Dublin que depuis le mois de janvier 1840, plus de trois cents marchands de liqueurs fortes ont donné à leurs boutiques une autre destination, et se livrent en ce moment k un autre genre d'industrie. Nous pourrions présenter l'état de la province , qui correspond parfaitement a celui que nous offre la capitale. Le lord président de la justice a signalé publiquement cet état satisfaisant de la moralité publique; les assises se sont ouvertes plusieurs fois sans qu'aucune cause grave fût soumise à la justice, dans une ville qui compte quatre cent mille âmes.

Voici en quels termes le père Mathew exprimait dans une réunion le peu de conflance qu'il place dans la protection des hommes pour le succès de son entreprise ;

c Un membre de la Société des Amis m'a écrit d'Angleterre pour me prier d'accepter 25,000 fr. qu'il mettait à ma disposition pour l'avancement de la cause de la tempérance; je les ai refusés. 25,000 fr. m'ont été offerts à Dublin ; je ne les ai point acceptés. Un gentleman de Londres m'a fait parvenir 12,500 fr. pour les frais de mon voyage en Angleterre, je les ai renvoyés en le remerciant, et en lui faisant observer que le succès de cette mission ne devait être dû qu'à la Providence. J'ai aussi renvoyé 625 fr. que lord Morpeth m'avait fait tenir, pour aider la cause à laquelle je consacre ma vie. La seule somme d'ar* gent dont j'ai disposé parmi celles qui m'ont été offertes , est celle que le marquis de Lansdowne a mise a ma dis-

position. Il avait laissé pour moi 2,300 fr. k Cork, me priant de les employer en œuvres de charité. Sur ces entrefaites , plusieurs chefs d'atelier voulurent forcer leurs ouvriers à violer leur serment de tempérance, et, sur le refus de ces derniers, ils les renvoyèrent sans emploi. J'écrivis alors au marquis de Lansdowne pour le prévenir <^ue je gardais son argent alin d'en disposer en faveur de ces malheureux qui, par lidélilé a leur engagement, se trouvaient dans le besoin. >

Les tentatives faites en Angleterre et dans les autres parties du royaume-uni pour régénérer les masses étaient presque sans succès. La misère du peuple ne le rendait pas plus docile aux leçons qu'il recevait des sociétés protestantes, et l'intempérance étendait partout ses funestes ravages. Mais depuis que l'Irlande s'est placée à la tête de ce mouvement, depuis que le signal d'une régénération morale a été donné par les fils d'Erin, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Amérique les ont pris pour modèles, et jusqu'au souverain des îles Hawaï qui a décrété que « toute personne qui, prenant des pommes de terre , des cannes k sucre , des melons , ou tout autre objet, les transformerait en liqueurs enivrantes et les boirait , serait punie d'une amende d'un dollar ; la récidive entraîneradouble amende , et elle sera ensuite doublée indéfiniment à chaque offense. »

Le gouvernement de la principauté de Waldeck a fait de l'intempérance une cause de prohibition au mariage, se fondant sur ce qu'il est impossible à un ivrogne de soutenir une femme et des enfants. L'ordonnance rendue à cet effet porte :

€ r Dorénavant la permission de se marier ne sera ac-

cordée à aucune personne qui se livrera k l'ivrognerie , qu'après qu'il aura été prouvé qu'elle s'est notoirement corrigée de ce vice.

€ 2° Que dans les rapports que les autorités ecclésiastiques auront a faire sur les demandes tendant à obtenir l'autorisation de contracter mariage , elles doivent expressément indiquer si les futurs époux sont ou non sujets à s'enivrer. »

Le comte de Stanliope présidait un jour à Londres un nombreux meeting de la société protestante de tempérance, où il proclamait les qualités du révérend père Mathew et le succès de sa mission. Le rapport présenté par le secrétaire de la société dans cette réunion , nous apprit que cinquante associations auxiliaires formées dans le but de convertir les ivrognes a la tempérance, ont été établies dans Londres et ses environs, et que sur 20,000 membres qu'elles comptent , 3,000 étaient autrefois dans un état habituel d*ivresse. Quatre-vingt-dix associations de même nature existent déjà dans les comtés d'Angleterre; elles ont arraché a l'habitude du vice 4,000 personnes. La société entrelient en outre, et a ses frais, mille prédicateurs qui sont chargés de parcourir le pays et de propager les principes de tempérance. 11 résulte du même rapport que l'Ecosse a 150,000 habitants faisant partie des associations et que l'Irlande doit au père Mathew d'en compter plus de cinq millions. Mais ces derniers ont toujours pris l'engagement de ne jamais boire que de l'eau , tandis que les autres ont seulement promis de vivre sobrement ; les uns sont ce qu'on appelle teetotallers , tandis que les autres sont tempérants sans adoplerles principes duteetotalisme.

Une circulaire adressée par )a société anglaise à tous les ivrognes du royaume-uni, établit que leur nombre ne s'élève pas a moins de 600,000, dont 57,000 meurent chaque année ; ce qui donne une moyenne proportionnelle de 157 par jour.

En présence des eft'orts faits par les protestants d'Angleterre , pour marcher sur les traces du capucin irlandais, les catholiques ne sont pas restés inactifs.

Parmi les associations catholiques de tempérance, il en est une qui se distingue des autres par les résultats satisfaisants qu'ont obtenus ses fondateurs; nous voulons parler de l'association catholique romaine de tempérance établie a Londres.

John Giles, fondateur de cette société, appartient h la secte des quakers. Frappé, d'une part, des prodigieux effets obtenus en Irlande par le révérend T. Mathew ; de l'autre , de la stérilité des efforts faits par les protestants pour la même cause , il a voulu distinguer sa société des autres , en lui donnant les règlements de la grande association irlandaise , et en confiant la direction de chacune deses branches à un prêtre cathoHque. Londres compte déjà douze sociétés auxiliaires qui se rattachent a ce centre d'association , et qui ont chacune à leur tête un des ecclésiastiques les plus recommandables de la métropole. Dans la société de tempérance de John Giles , comme dans celle du père Mathew, les membres prêtent serment de s'abstenir de toute boisson enivrante, k moins qu'un médecin n'ordonne le contraire. Quelque austère que paraisse cette promesse , rexpérience faite en Irlande par

le père Malhew ne permet plus de douter de la possibilité de sa réalisation.

Le pèreMathew a aussi trouvé des imitateurs en Allemagne.

Le gouvernement de Mecklembourg-Schwerin a rendu de sages ordonnances qui pourraient servir de règle dans bien d'autres pays. En voici a peu près le texte :

Ne sont pas reconnues comme dettes légales celles qui proviennent de la vente détaillée del'eau-de-vie; les détaillants sont tenus de dénoncer tout acte illégal commis dans l'ivresse y. sous peine de 5 rixd. d'amende. L'individu ivre qui aurait commis un scandale public ou un désordre quelconque, sera puni, les deux premières fois, d'un emprisonnement de trois a huit jours, et, en cas de récidive, la détention pourra aller jusqu'à quatre semaines, et, selon les circonstances, elle peut être aggravée et changée en une peine corporelle. Les autorités sont tenues d'interdire aux individus adonnés a la boisson l'entrée des cabarets et boutiques de marchands de vin , et d'en informer, dans tous les cas, les propriétaires, et ceuxci deviennent alors responsables et paieront une amende de 5 a 10 rixd. en cas de contravention. L'amende et, en certains cas, la prison s'appliquent aussi a ceux qui cherchent des liqueurs spiritueuses pour les individus adonnés à l'ivresse. Les cabaretiers , marchands de vin et autres détaillants ne peuvent plus donner à boire aux gens qui entrent ivres dans leurs boutiques, sous peine de 5 à 10 rixd. d'amende.

Une seconde ordonnance limite le nombre des détaillants.

Les succès obtenus en Irlande par le père Mathew inspirèrent à quelques amis de rhumanité le désir de lui voir faire en Angleterre des tournées semblables à celles qui , dans sa patrie , avaient amené de si heureux résultats. De pressantes sollicitations lui furent adressées de Londres par l'évéque de Norwich et plusieurs membres de l'aristocratie, au nom des sociétés prolestantes de tempérance. Le modeste missionnaire hésita longtemps avant de se rendre à ces invitations. Il savait que l'Angleterre ne lui offrait pas les mêmes éléments de succès que l'Irlande. Le peuple anglais, froid et raisonneur, a laissé s'éteindre chez lui l'enthousiasme que la foi inspire et entretient chez l'Irlandais. L'on s'explique l'influence d'un prêtre sur des populations catholiques; mais quelle autorité pouvait avoir sur des protestants la parole d'un ministre catholique , d'un religieux , d'un moine ? Ces réflexions ont dû arrêter longtemps le père Mathew, qui s'est enfin décidé, au mois d'août 1845, k aller en Angleterre et a administrer la pledge de tempérance à ses enfants.

Il visita quelques villes du nord avant de se rendre à Londres, recevant partout sur son passage les témoignages d'un profond respect et d'une vive admiration. Dans le parlement, les minisires faisaient l'éloge de son caractère et applaudissaient a sa mission. Le lord-maire de Londres encourageait en public £es prédications. Les membres de l'aristocratie se disputaient l'honneur de l'avoir a leur table. Il était accompagné dans les meetings par lord Stanhope et autres nobles qui étaient fiers de se poser comme ses patrons. L'accueil fait à un humble prêtre , à

un pauvre religieux irlandais par l'aristocratie anglaise s'explique peut-être par d'autres raisons que celle de la mission sociale que le père Mathew remplissait. Les feuilles de Londres avaient eu soin de lui préparer les voies en étudiant sa généalogie qui remonte , assure-t-on, à la plus haute antiquité. Les Mathew, du château de Town , dans le comté de Tipperary, sont originaires du pays de Galles, et ont fait remonter leur pedigree jusqu' ta Gwaythvoed , roi de Cardiga , duquel était issu sir David Mathew, porte-étendard du roi Edouard IV, et dont le tombeau est encore dans la cathédrale de Llandatf. Sans descendre de branche en branche tout le long de l'arbre généalogique de cette maison , nous arrivons k François Mathew, qui fut créé comte de Llandaff, et qui mourut en 1806, laissant en Irlande plus d'un million de revenu à son fils. Cette grande fortune , considérablement diminuée par les extravagances du second comte , passa en 1855 a sa sœur, lady Elisha Mathew, qui est morte en 1842, laissant, dit-on, ses biens a un Français, allié k Tune des plus grandes familles d'Irlande.

La presse protestante de toute l'Angleterre fut k peu près unanime pour louer la grande entreprise k laquelle le capucin irlandais vouait son existence ; les journaux de Londres engageaient le peuple k laisser de côté toute dissidence religieuse et k se ranger sous l'étendard de l'abstinence. Les hommages de l'aristocratie et les éloges de la presse furent un puissant auxiliaire pour le zélé missionnaire que l'on entendit plusieurs fois sur les Imstiîigs remercier les journaux de leur bienveillant ap-

pui et demander en leur honneur des salves d'applaudissements.

Des meetings de tempérance furent tenus dans les divers quartiers de Londres. Ces réunions se passaient avec une certaine solennité. Les sociétés de teetotallers se rendaient au lieu du rendez-vous en procession avec bannières déployées. La foule venait ensuite ; chacun marchait avec ordre et recueillement. Le père Mathew arrivait d'ordinaire dans la voiturede quelque grand seigneur; tout autourde l'enceinte destinée au meeliug, on remarquait des équipages de l'aristocratie : nobles et roturiers voulaient être témoins de ces intéressantes réunions. Tout se passait à Londres comme en Irlande. Le père Mathew commençait par adresser à la foule une courte allocution :

t Venez, mes amis, leur disait-il, venez, Anglais, Irlandais , Ecossais ; promettez de renoncer h ce qui a été la cause de tant de crimes dans ce bien-aimé pays; agenouillez-vous et ne rougissez pas de le faire en public ; des dames et des gentlemen l'ont fait comme vous ; suivez l'exemple de cet excellent lord Stanhopequi a pris la pledge entre mes mains. >

Alors , les personnes disposées a s'enrôler parmi les teetotallers s'avançaient et s'agenouillaient devant le père Mathew, qui les bénissait, recevaitleur engagement et leur donnait la médaille destinée à rappeler cette cérémonie. Quand le nombre des postulants était considérable, on les divisait par groupes, et avec l'aide des constables tout se passait dans l'ordre le plus parfait. C'était un tou-

chant spectacle , que celui de voir agenouillés aux pieds d'un prêtre catholique^ sans aucune distinction de classe ou de religion, le noble, le riche, a côté de l'ouvrier et souvent de l'indigent. Cette admirable fusion, tableau symbolique de l'unité religieuse a laquelle marche l'Angleterre, était d'autant plus remarquable qu'elle est sans précédents sur cette terre où les préjugés de la naissance et du rang sont encore si fortement enracinés. Le père Mathew n'a quitté Londres qu'après y avoir fait environ cent mille teetotailers; il a parcouru ensuite une partie du midi de l'Angleterre, et il a visité, en s'en retournant en Irlande, les villes manufacturières du nord.

Son voyage a eu pour résultat de consolider et d'étendre l'œuvre commencée par les sociétés protestantes et le clergé catholique ; mais il n'a triomphé qu'à demi des obstacles que présentaient d'une part le caractère anglais; de l'autre, l'abîme religieux qui le séparait des populations auxquelles il s'adressait. C'est déjà un immense progrès qu'un prêtre catholique irlandais ait pu parcourir l'Angleterre entouré de la popularité et des honneurs qui partout ont accompagné le capucin de Cork. Peu de temps avant son voyage en Angleterre , le père Mathew avait reçu du souverain pontife un témoignage de sa satisfaction. Grégoire XVi l'avait élevé à la dignité de commissaire apostolique. Jusqu'alors le père Mathew avait été provincial de l'ordre des capucins.

Les rapports qui se sont établis entre les catholiques et les protestants à l'occasion des sociétés de tempérance, ne peuvent manquer de préparer d'autres rapprochements. La

puissance de la foi catholique a frappé Tesprit des masses par les prodiges qu'elle seule a eu la vertu d'opérer; espérons que bientôt elle gagnera et convertira les cœurs.

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