‹ Du mouvement religieux en AngleterreChapitre 12 sur 33 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

SOMMAIRE

De l'Église anglicane et de ses divisions intestines. — Le parti évangélique , le parti de l'Église et de TÉlat et le parti anglocatholique. — Naissance et développement du puseyisme. — Des circonstances qui ont favorisé le mouvement d'Oxford. — Les anglicans du dix-septième siècle. — Réfutation du reproche d'innovation adressé aux puseyisles.

L'État actuel de l'Eglise d'Angleterre n'est pas seulement un sujet d'examen pour les écoles théologiques ; la crise dans laquelle elle est plongée attire l'attention des partis religieux et politiques, qui tous se préoccupent de son dénoûment. Pour arriver a bien connaître les chances de dissolution ou de conservation qu'il reste encore a l'Eglise anglicane, il faut nous rendre compte des éléments qui la constituent , des parties qui concourent à

former ce qu'on appelle rétablissement national. Quoique l'Eglise anglicane ait vu se séparer d'elle le nombre infini de sectes qui se partagent l'Angleterre, elle a conservé des éléments hétérogènes dans son propre sein , et ses partisans s'excommunient les uns les autres, en se prétendant exclusivement gardiens de la vérité. Ces divisions peuvent se résumer en trois principales : le parti évangélique ou Eglise basse, le parti de l'Eglise et de l'Etat (llie clmrcli and state) ou Eglise haute , et enfin le parli anglo-catholique ou puseyiste.

On entend parle parti évangélique, aussi appelé puritain ou low cimrcli, celui qui ne voit dans l'Eglise anglicane qu'une manifestation delà foi chrétienne, une institution qui veille a la célébration des offices publics et facilite l'exercice des pratiques religieuses. Il n'accepte l'établissement national que parce qu'il craindrait, en le renversant, de voir s'élever sur ses débris quelque nouvelle forme de hiérarchie ecclésiastique dont l'autorité viendrait troubler sa quiétude et faire violence à l'indépendance dont il fait la base de son système théologique. Les puritains rejettent entièrement la tradition et ne voient dans les Pères de l'Eglise, les autorités du moyen âge, la réforme anglicane même , que des institutions sociales, variant selon les temps, mais qui n'ont aucune espèce d'autorité. La Bible, livrée à Tinlerprétalion de chacun , est leur seule règle de foi, et, d'après eux, la foi seule suffit pour le salut. La foi spéculative suffit pour laver l'âme de ses souillures , lui obtenir grâce devant Dieu. C'est la un culte bien facile, et qui, quoique de tous points en contradiction avec les enseignements de l'Eglise angli-

cane, n'en est pas moins professé par la moitié des personnes qui se disent membres de cet établissement.

Le parti de la hante Eglise se compose de deux éléments distincts : l'élément politique et l'élément religieux. Le premier consiste k faire de l'Eglise l'esclave de l'Etat, une espèce de haute police, établie par l'autorité et organisée par la loi(1), dans le but spécial de satisfaire aux désirs et aux besoins religieux des masses. L'homme politique de la haute Eglise ne croit pas qu'il y ait a élever la moindre objection contre ce système. L'Etat, qu'il soit représenté par le roi ou le parlement, est la seule source de l'autorité; toute résistance de la part de l'Eglise est signalée par lui comme une usurpation cléricale. La réforme anglaise est a ses yeux le triomphe des justes droits que l'Eglise avait usurpés sur l'Etat. Le parlement peut, dans ce système, détruire aujourd'hui ce qu'il a créé hier; il peut, avec la même autorité, altérer, mutiler et même annihiler l'Eglise qui est son ouvrage. L'établissement anglican est, comparativement aux autres communautés chrétiennes. Fa forme la plus pure du christianisme, et les doctrines exposées dans ses articles sont la ]>lus fidèle expression de la foi chrétienne. Les partisans de cimrcli and slate admirent Elisabeth pour avoir brûlé les catholiques qui refusaient de reconnaître sa suprématiesur l'Eglise, absolument comme les empereurs romains faisaient brûler les chrétiens qui refusaient de brûler de l'encens devant leurs statues. Ce sont, dans les deux cas, des sujets qui se soumettent a l'autorité temporelle, en refusant

(1) One tract more, by a layman.

de reconnaître la suprématie spirituelle. Dans ce système, on comprend assez diiïicilemenlquelles sont les conditions auxquelles on peut être membre de l'Eglise anglicane. Il devient au moins nécessaire d'être naturalisé sujet britannique, de payer les taxes à l'Etat, d'avoir pour la personne royale la même dévotion qu'envers l'Eglise? Mais que de- \ienl,avec une Eglise ainsi nationalisée et resserrée dans les limites qui marquent jusqu'où s'étend la puissance temporelle , que devient , disons-nous , le caractère d'universalité, de catholicité qui distingue l'Eglise de Jésus-Christ? Nous ne nous étendrons pas sur les conséquences de cette théorie et les contradictions qu'elle implique , notre but étant seulement de mentionner son existence et de dire quels sont ses caractères principaux.

Nous parlerons plus longuement du troisième parti qui divise l'Eglise anglicane, le parti anglo-catholique , récemment désigné par le nom de puseyiste.

Les vues des anglo-catholiques diffèrent essentiellement de celles que nous venons d'exposer. Ils pensent que l'Eglise est une institution spéciale, établie par Jésus-Christ et ses disciples et transmise par certaines ordonnances d'une génération a l'autre (i). Cette institution est indépendante des temps et des lieux ; elle ne peut qu'accidentellement et par hasard se trouver bée avec un gouvernement politique ou identifiée avec des intérêts nationaux. A cette Eglise est confiée la conservation de la vérité religieuse , le soin de tout ce qui regarde l'état spirituel des hommes baptisés dans l'Eglise du Christ.

Le parti anglo-catholique regarde toute intervention de

(i) One tract more.

TEtat dans les affaires de juridiction ecclésiastique comme une usurpation contre laquelle l'Église doit protester et a laquelle elle doit résister par tous les moyens qui ne sont pas incompatibles avec la nature spirituelle de l'autorité qui lui appartient. Pour les anglo-catholiques, l'Eglise anglicane ne date pas d'Henri YIII , mais elle est une partie, une branche de l'Eglise de Jésus-Christ, sous l'autorité du patriarcat romain ou sous celle de quelque autre constitution indépendante et antérieure; la réforme, à leur avis, est seulement une phase de son histoire. Le parti anglocatholique prétend que l'Eglise anglicane n'est jamais tombée dans les erreurs qui furent la conséquence de la réforme religieuse sur le continent. Ils soutiennent que tandis que le monde catholique voyait avec satisfaction le protestantisme s'abîmant sous les ruines qu'il avait faites, les réformateurs anglais tirèrent leur église du danger, et la firent passera travers la réformation sans qu'elle perdît rien des vieux joyaux de sa couronne. Elle se trouva , après la rude épreuve qu'elle subit, debout avec ses doctrines catholiques , ses ordonnances , ses anciens formulaires et ses droits légitimes a entrer dans l'universalité de l'Eglise de Jésus-Christ. Aussi , tout en prenant en considération les motifs bons et mauvais qui historiquement sont entrés dans Taccomplissement de la réforme religieuse , ils regardent la plupart des réformateurs anglais comme des Pères et des défenseurs de la foi catholique. Ils ne voient dans l'œuvre d'Henri VI H que la réforme d'abus qui appelaient un remède. Nous ne discutons pas ces opinions; nous les exposons seulement, afm de faire connaître le parti puseyiste dont nous avons à nous occuper longuement.

Ces principes anglo-calholiques ont toujours eu, au sein (le l'Eglise anglicane, depuis la réforme, un nombre plus ou moins restreint d'adhérents, qui ont su les maintenir et les défendre au milieu des débordements du puritanisme. Mais rinfluence du protestantisme continental se fit sentir aussi en Angleterre. Ses principes d'indifférence, masqués du nom de tolérance, son culte facile, ses exigences si commodes pour les passions s'intronisèrent graduellement dans l'établissement anglican et y régnèrent. La lettre morte de la Bible devint une véritable idolâtrie ; les pratiques religieuses furent abandonnées; l'office devint une pure formalité bonne à distraire les ennuis du dimanche ; le relâchement s'introduisit dans la discipline ecclésiastique et fit bientôt place a une effroyable dissolution de mœurs. L'Eglise , dans cet état de décrépitude , n'était plus entre les mains de l'Etat qu'un instrument docile à toutes ses volontés. Ces désordres amenèrent la réaction évangélique dont Wesley, Whitfield , lady Huntingdon et quelques autres donnèrent le signal , réaction qui fit perdre k l'Eglise anglicane la moitié de la population de l'Angleterre. Les ministres qui restaient attachés au culte anglican étaient trop énervés pour chercher à arrêter la désertion ; ils laissèrent les populations confiées a leurs soins suivre le schisme , se contentant dans les pratiques extérieures de rivaliser de zèle avec le ministre méthodiste qui avait élevé un autel contre le leur. Les choses continuaient en cet état, lorsque, k la vue des calamités que cette situation anormale faisait peser sur l'Angleterre , et pour prévenir celles qu'elle devait entraîner encore, des hommes livrés dans la retraite aux études

les plus sérieuses, conçurent la pensée de sauver l'Eglise dont ils sont les minisires et les docteurs. Préserver l'Eglise anglicane de la ruine dont ils la voyaient menacée, tel fut le but dans lequel se mirent h l'œuvre les hommes aujourd'hui célèbres, qui ont formé Técole communément appelée des puseyistes, du nom d'un de ses fondateurs.

C'est dans la ville d'Oxford, au sein de cette Université .savante , que fut conçue la pensée de réformer l'œuvre de l'anglicanisme. Les écrits de ses docteurs nous révélèrent bientôt que la nouvelle réforme n'était qu'une restauralion des anciennes doctrines de l'Eglise d'Angleterre , et qu'Oxford, dernier boulevard du catholicisme en Angleterre , allait peut-être devenir le berceau de sa régénération.

Voici les commencements du puseyisme ;

De 1820 a 1830 quelques ouvrages furent introduits dans les collèges de l'Université d'Oxford , qui tendirent k donner un nouvel élan aux études. Les ouvrages de Whately sur la rhétorique et la logique excitèrent l'activité des esprits, fatigués de la morale d'Aristote et peu satisfaits de l'enseignement religieux puisé dans les évidences et les sermons de Butler.

L'essai de Jebb sur le caractère particulier de l'Eglise d'Angleterre poussa bientôt les études vers les théologiens du seizième siècle, en même temps que la théosophie de Coleridge dirigeait les recherches dans les profondeurs de la métaphysique. L'agitation pour la réforme parlementaire exerça aussi ses influences. On parlait de refuser la dîme et les taxes d'Eghse. Des réformes sérieuse^ étaient proposées pour modifier la liturgie et la cop^'*^*"

tion de l'Eglise. En 1832 le British magazine fut fondé pour discuter toutes ces questions et établir un lien de communication entre les membres du clergé. Peu de temps après, en décembre 4853, parut le premier numéro des Tracts for tfie Times, série de publications traitant des questions de doctrine et de discipline ecclésiastiques. Vers lajnéme époque, le révérend M. Newman publia le premier volume de ses sermons, qui produisirent une si vive impression dans le clergé , et qui fournirent un nouvel aliment a la controverse.

En 1856, l'école anglo-catholique eut occasion de revendiquer les droits de l'Eglise contre l'Etat, à l'occasion de la nomination du docteur Hampden a une chaire de théologie de l'Université d'Oxford , en opposition a l'opinion de ses membres. Une nouvelle impulsion fut donnée à ce mouvement des intelligences, lorsqu'un corps politique nombreux demanda que l'on fût dispensé de souscrire aux trente-neuf articles de l'Eglise anglicane. Telles sont les circonstances qui ont fait naître et se développer l'école qui a entrepris la défense de l'Eglise anglicane , assaillie a la fois par tant d'ennemis.

Les premiers fruits des éludes théologiques auxquelles se livra le clergé anglican , furent le travail de Keble sur la tradition primitive et celui du docteur Pusey sur le baptême {Scriptural vieivs ofbaptism). Ce dernier ouvrage souleva une forte opposition et fit naître une polémique des plus vives. C'est dans la controverse sur cet ouvrage que les partisans des principes du docteur Pusey furent, hnr la première fois, désignés du nom de puseyistes.

^^^ hommes éminents par leur savoir et leur piété

travaillèrent k dégager de dessous les ruines qui les cachaient les fondements de la théologie anglicane. M. Newman se mit courageusement a l'œuvre dans ses instructions sur le Romanisme et hdtr a-protestantisme. M. Fronde lui vint en aide dans l'ouvrage important qu'il puhlia alors.

M. Newman entreprit ensuite la rédaction du Briiish-- Critic, et celte revue ne tarda pas a devenir la publication trimestrielle qui , sous le rapport de l'esprit , de la sagesse, de l'élévation des vues et de la science, l'emporte sur toutes les autres revues de l'Angleterre. Les articles sur l'histoire ecclésiastique, la psychologie religieuse, l'art chrétien, l'application de la religion aux affaires sociales et politiques lui donnèrent accès auprès de tous les lecteurs sérieux.

Mais les doctrines de l'école d'Oxford faisaient plus (juc trouver d'habiles avocats dans la presse et de savants partisans dans le monde littéraire et théologique : elles gagnaient aussi les cœurs , et la jeunesse studieuse d'Oxford lui était toute dévouée.

Dès lors , pour entraver cette œuvre de rénovation , les ennemis de l'Eglise anglicane , d'accord avec les partisans de l'Eglise basse et les preneurs du système de Cliurck and slate , ont eu recours à un premier stratagème , celui de désigner par les noms de deux ou trois personnages ce mouvement régénérateur, dans le but de déguiser son universalité et de lui ôter son véritable caractère pour le réduire aux proportions mesquines d'une doctrine individuelle. La conséquence de cette tactique a été de répandre en Angleterre et sur le conli-

nenl l'opinion que le docteur Pusey, M. Newman et quelques autres célébrités de l'université d'Oxford, sont des hommes qui devancent leur Eglise et qui cherchent à Tenlraîner dans la voie où eux-mêmes se sont engagés de leur propre mouvement. Cette idée qu'un grand nombre de catholiques paraissent partager est complètement erronée. MM. Pusey et Newman sont loin d'avoir de pareilles prétentions, et c'est fort gratuitement que leurs adversaires les représentent comme des chefs de secte. Ces messieurs ne cessent de protester contre l'abus que l'on fait de leur nom , et d'ailleurs, pour quiconque est témoin de l'œuvre divine qui s'accomplit en Angleterre , il est impossible, dans ce siècle d'indifférence, d'attribuer à la seule influence de quelques hommes, des prodiges qu'une puissance surhumaine a seule pu opérer. M. Newman et le docteur Pusey marchent avec leur Eglise, mais ils ne la devancent pas ; ils se bornent a féconder par leur génie et leur talent le merveilleux travail de renaissance dont Oxford est aujourd'hui le cœur.

En désignant faussement par le nom de puseyisme l'infusion , si nous pouvons ainsi parler, de l'esprit catholique dans l'Eglise anghcane, on a donné au respectable savant de ce nom un rôle de sectaire qu'il n'a jamais joué, et l'on a jusqu'à un certain point réussi k créer contre lui cette prévention , qu'il cherche à imposer ses propres opinions a l'Eglise dont il est au contraire l'enfant soumis et humble , tout en étant une de ses plus belles lumières. De la des récriminations contres les nouvelles doctrines d'Oxford , quand ces doctrines n'ont de nouveau que le nom dont on les pare. C'est ainsi que l'on

leprésenie faussement comme une innovation, ce qui n'est qu'une restauration, restauration dont l'objet est de rendre graduellement à l'Eglise d'Angleterre ses doctrines et ses traditions longtemps oubliées, ses pratiques laissées a l'abandon. Les partisans de cette renaissance sont tellement opposés à toute idée d'innovation, qu'ils travaillent activement à rendre à leur Eglise sa pureté primitive, en la purgeant de ce que les réformateurs de ces derniers siècles y ont successivement introduit. C'est en appelant l'Evangile et la tradition a son aide que l'Eglise anglicane travaille a réparer les brèches du passé , et l'on peut dire qu'elle se déprolestantise par chaque pas qu'elle fait en avant. Cette réforme diffère de la première en ce qu'elle se réalise par la persuasion. Un des écrivains du British-Critic nous a dit : « Ce grand changement s'opérera de la manière dont s'opèrent tous les changements moraux , c'est-a-dire graduellement , peut-être d'une manière insensible. La persuasion , les arguments, l'exemple de vies saintes agiront simultanément , et l'influence du temps viendra à notre aide , pour adoucir les préjugés et accoutumer les oreilles k entendre certaines vérités...»

Ce mouvement ne fut pas longtemps limité à Oxford ; il s'étendit à mesure que l'Université disséminait sur tous les points de l'Angleterre et jusque dans les possessions les plus lointaines de l'empire britannique , les jeunes ecclésiastiques qui y avaient puisé la science sous des maîtres tels que Pusey et Newman. Quelques années suffirent pour réj}andre universellement les germes de l'enseignement ajiglo-caiholiquc. Il faut, pour s'en convaincre, suivre

avec quelque attention la presse anglaise. Depuis les grandes feuilles de Londres jusqu'à la plus obscure des publications de province, hostiles ou favorables au mouvement, toutes constatent des faits qui, dans leur ensemble , démontrent l'universalité de ce mouvement. Clergé et fidèles semblent rivaliser de zèle pour seconder cette œuvre de rénovation dont l'Angleterre , espérons-le, recueillera bientôt les fruits. L'Angleterre , l'Irlande, l'Ecosse, l'Amérique, l'Inde, les colonies sont en proie à un travail moral , dont les résultats frappent partout le voyageur. Le catholique rencontre déjk de nombreux sujets d'édification en visitant ses frères de l'Eglise anglicane. Le clergé revient en général à des habitudes plus cléricales. La vie laborieuse et évangélique des ecclésiastiques devient un louable sujet d'émulation pour les fidèles. Le langage de la chaire est mesuré , prudent , très-souvent orthodoxe. Les prédicateurs insinuent dans leurs discours ce que les préjugés encore nombreux et l'instruction actuelle de son auditoire ne lui permettent pas de dire ouvertement. En un mot, l'esprit catholique se rallume graduellement dans l'Eghse anglicane : la charité , l'humilité du catholicisme y remplaceront bientôt les fausses vertus que le protestantisme avait enfantées.

Nous devons ajouter que ces manifestations de la grâce divine tendent h attacher plus fortement que jamais les anglicans à leur Eglise. < Comment , nous disent-ils , irions-nous chercher ailleurs la vérité, quand Dieu nous donne des preuves si éclatantes de sa miséricorde ? Pourquoi abandonnerions-nous une Eglise que sa grâce

régénère et qui est en ce momeût l'objet de si abondantes bénédictions ? » Cette disposition est conflrmée par un minisire anglican qui a embrassé la foi catholique. M. Sibthorp remarque, dans l'exposé des motifs de sa conversion , que s'il eût été une circonstance capable de l'empêcher d'embrasser la foi de l'Eglise catholique romaine, c'eût certainement été la renaissance des doctrines catholiques dans l'Église dont il était un des pasteurs.

Il est une autre considération qui empêchera toujours le clergé anglican, même le plus avancé, de se séparer de son Église : c'est que si, au Heu de travailler à régénérer l'Angleterre, à instruire les populations, il abandonnait cette mission pour se joindre, dans les circonstances actuelles, aux catholiques romains, il livrerait au parti prolestant de l'Église les magnifiques monuments du passé que le catholicisme leur a légués: ces abbayes, ces cathédrales, ces collèges où tant de souvenirs catholiques semblent n'être échappés au marteau puritain que pour l'aider à déprotestantiser l'Angleterre. Ainsi donc, nous assistons, d'une part, au retour vers des doctrines et des pratiques dont tout cœur catholique doit se réjouir, tandis que de l'autre cette régénération rend a l'Église anglicane une vie qui allait s'éteindre en elle et retient dans son sein les enfants qui étaient a la veille de l'abandonner. Mais ne perdons pas de vue que si la régénération de l'Éghse anglicane tend (le fait est évident) à éloigner les individus d'embrasser notre foi, cette régénération rapproche de nous, entraîne vers le centre de l'unité catholique l'Église anglicane tout entière ; car, a mesure que la restauration de l'esprit catholique augmente l'attache-

ment du clergé anglican pour son Église, il accroît aussi dans son cœur le désir de la voir , comme corps , ne pas rester plus longtemps isolée , séparée de Rome et des autres églises qui sont en communion avec elle. Plusieurs publications qui ont de Fimporlance , et entre autres le Bvitish-Critic , se sont exprimées sur cette question de manière a dissiper tous les doutes. Telle semble devoir être* la marche de ce grand mouvement que le monde catholique a la puissance de seconder par ses prières et par ses bons exemples. Ce serait pécher contre la sagesse que de chercher à résoudre un problème dont Dieu seul a la solution , celui du résultat linal du travail religieux auquel l'Angleterre est en proie. Que chacun dans le secret de son cœur augure de l'avenir d'après les règles de la prudence humaine. Le temps pourra nous fournir bientôt des éléments qui aujourd'hui nous manquent pour éclairer et résoudre certaines difficultés.

Le nombre des ecclésiastiques qui, en Angleterre, en Irlande, en Ecosse, dans les colonies, ont, en dehors des universités, embrassé les doctrines d'Oxford, est déjà considérable. Nous disons a dessein les universités, parce que nous voulons constater que Cambridge semble vouloir revendiquer aussi sa part d'influence dans cette rénovation religieuse. Il est vrai que Cambridge a reçu l'impulsion d'Oxford , sa sœur dans la science ; mais si Cambridge veut seconder, favoriser ce mouvement , elle peut jouer un rôle très-important dans l'œuvre qui reste encore a accomplir.

Les succès du puseyjsme ne doivent pas nous surpren-

(Jre. Les circonstances favorisaient singulièrement son développement. L'enseignement Ihéologique de l'Eglise anglicane se traînait languissant dans la sphère étroite où Tavaient circonscrit les auteurs de la réforme. Les esprits étaient depuis longtemps fatigués des vieilles calomnies jetées du haut d'une chaire, soi-disant chrétienne, pour insulter aux croyances des âmes restées fidèles à la foi des disciples d'Augustin. Un enseignement nouveau , puissant par la logique et la force de la vérité , qui exprime les tendresses de la charité et respire la poésie de la piété , cet enseignement devait nécessairement gagner a lui les esprits actifs , les cœurs honnêtes , tous les hommes qui , dans la rehgion, les arts et la |Httérature, n'ont pas perdu le sentiment du vrai et du beau. Aussi nous avons vu les ouvrages des puseyistes être accueillis avec empressement, être lus avec enthousiasme, être goûtés avec bonheur.

L'anglicanisme était, de toutes les prétendues Eglises qui se partagent l'Angleterre , la seule qui conservât les éléments nécessaires pour cette régénération.

Elle est , en effet, la seule communion protestante qui ait conservé l'ancienne forme de la hiérarchie catholique. Sans examiner la question, si vivement discutée, de la validité de ses ordres , il faut avouer que cette Eglise possède, en nom au moins, des archevêques, des évêques, des prêtres , des diacres, des archidiacres, des chanoines , des doyens, des enfants de chœur, en un mot toute la forme extérieure d'une Eglise. — Elle reconnaît qu'une telle hiérarchie est absolument nécessaire pour constituer une Eglise; par conséquent elle regarde tous

les autres protestanls comme hérétiques; elle regarde les huguenots de France, les luthériens d'Allemagne, les calvinistes de la Suisse , et les autres sectes protestantes, comme absolument dépourvues de tout caractère qui distingue une Eglise. En même temps, elle reconnaît les Eglises cathohques du continent , et ses plus savants docteurs n'ont pas de difficulté a admettre que le pape est le premier des évêques , le patriarche de l'Occident , celui qui doit présider tous les conciles œcuméniques. Cette Eglise , selon les docteurs de l'école d'Oxford, reconnaît les quatre premiers conciles œcuméniques ; elle professe ne rien enseigner qui ne soit conforme au sentiment des Pères de l'Eglise primitive. Bref, d'après le langage de cette école, il semble que cette Eglise soit plutôt schismatique qu'hérétique ; qu'elle doit être rangée plutôt avec l'Eglise grecque qu'avec les communions protestantes. Le nom de prolestant n'est plus en honneur a Oxford. Mais en même temps que ces hommes professent des principes qui sont presque ceux de l'Eglise, d'un autre côté, par égard pour leur position et certains préjugés, ils oublient ces principes catholiques. Par exemple, ils parlent beaucoup de l'autorité de l'Eghse , mais ils ont souvent des raisons plus fortes encore pour se débarrasser des décisions de cette autorité. Ils parlent beaucoup des Pères de l'Eglise , et de leur volonté de se soumettre h leur sentiment; mais en réalité, ils se constituent les juges de ce sentiment, et selon eux, ce sentiment n'enseigne pas ce que TEglise nous déclare qu'il enseigne. Pour écraser les nombreux dissidents d'Angleterre , qui menacent de ruiner leurs riches béné-

fices, ils combattent le jugement privé comme règle de foi. Mais si, par hasard, ils rencontrent un catholique, aussitôt on les entend réclamer tous les droits de leur propre jugement. Au point où ils sont arrivés, leur système contient beaucoup de choses catholiques mêlées de beaucoup de contradictions.

Quant aux reproches d'innovation que l'on adresse aux puseyistes, il leur est facile de répondre et de prouver que les priricipes de l'Université d* Oxford ont toujours été admis par une classe plus ou moins nombreuse des membres de cette église. Ainsi, sous le règne de Charles l^% ils furent professés par le célèbre archevêque de Cantorbéry Laud, par l'évêque Jeremy Taylor, homme d'une érudition vraiment profonde, par une foule d'autres évêques qui, dans ces malheureux jours, voyant les mauvais effets du principe protestant dans le fanatisme des puritains et le bouleversement du royaume , jetaient un regard plein de regret sur la paisible barque de saint Pierre , dont ils étaient malheureusement tombés. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, ces principes sont restés au sein de l'Eglise anglicane; et, de temps en temps, on a vu des personnes distinguées par leurs talents et leur naissance les mettre en pratique jusqu'à ce qu'elles soient rentrées dans l'unité catholique. De ce nombre sont: le célèbre Digby, marquis de Bristol, au règne de Charles I'^'^; Somerset, marquis de Worcester, au même règne; le chevalier si renommé, Kenelm Digby, au règne de Charles II ; sir Thomas Browne, au même règne j le poète Dryden , au temps de Jacques II ; et cet illustre grand trésorier d'Angleterre , le très-pieux

lord Clilïorcl , premier ministre du roi Charles II , et le roi Jacques 11 lui-même avec sa bonne reine. Tous ces hommes illustres , ainsi qu'une foule d'autres qu'on pourrait citer , embrassèrent la foi catholique , après avoir été membres de l'Eglise anglicane. Mais ils avaient tous professé avant leur conversion les principes de rUniversiié d'Oxford , et l'on peut attribuer h ces principes leur retour dans la seule véritable Eglise de Jésus-Christ.

Ce sont là des raisons historiques suffisantes pour que nous nous félicitions de voir ces doctrines , qui touchent de si près à celles de l'Eglise catholique elle-même, professées aujourd'hui si hautement par un si grand nombre de membres du clergé et de laïques de l'Eglise d'Angleterre. Certes l'église anglicane du XVIl^ siècle ressemblait peu il l'établissement qui a conservé ce nom jusqu'à nos jours.

Ainsi, en 1634, lorsque le pape Urbain Vlll envoyait en Angleterre le Père Leander , [moine bénédictin , avec ordre de faire au Saint-Siège un rapport exact sur l'élat de l'Église anglicane, voici en quels termes ce savant délégué du siège apostolique parlait de cette Église :

« Elle conserve la forme extérieure de la hiérarchie ecclésiastique , telle qu'elle existait au temps de la religion catholique : elle a des archevêques, desévêques, des doyens, des archidiacres et des chapitres de chanoines dans les cathédrales des sièges anciens, avec de trèsgrands revenus. Elle conserve ses anciens édifices, les noms de ses anciennes paroisses, ses prêtres et ses diacres ; sa manière de conférer les ordres s'accorde presque

on tout avec la (orme prescrite par ie ponlilical de rÉglise romaine. Elle conserve aussi les vêtements ecclésiasliqnes, la crosse des évêques, les chapes, les anciens temples, la division des paroisses, les églises et collèges qui sont d'une structure magnifique. »

Dans une autre partie du même rapport au pape Urbain, le savant religieux ajoute que les anglicans, c dans la plupart de leurs articles de croyance, sont vraiment orthodoxes; par exemple, sur les sublimes mystères de la Sainte-Trinité et de l'Incarnation , sur la rédemption de l'homme et la satisfaction ; dans presque toutes les controverses sur la prédestination , la grâce et le libre arbitre; sur la nécessité et le mérite des bonnes œuvres , et sur les autres articles exprimés dans les symboles des Apôtres, de Nicéc et de saint Athanase (ces trois symboles sont identiquement dans leurs livres comme dans la liturgie catholique), ainsi que dans les quatre premiers conciles œcuméniques. » Ces paroles du P. Leander sont citées dans l'ouvrage célèbre intitulé : Clarendon*s State Papers (vol. I, p. 197).

L'Eglise anglicane ordonne à ses enfants de jeûner et de faire maigre précisément aux jours qui sont marqués pour celte œuvre de pénitence dans nos rituels catholiques. Elle a consacré des jours solennels pour vénérer les principaux mystères de la vie de la glorieuse vierge Marie, a laquelle, dans son calendrier, elle donne le titre de Notre-Dame ; elle en consacre aussi en l'honneur des apôtres, des martyrs et d'autres saints de l'Église de Dieu. Elle met ses temples sous l'invocation des saints catholiques et bien souvent des saints du

moyen âge. Les rubriques du rituel anglican prescrivent que les chœurs des églises seront conservés comme dans les temps anciens , de même que les vêtements et les ornements du clergé.

Les canons de l'Eglise anglicane ordonnent que deux grands luminaires au moins seront placés sur l'autel lors de la célébration du sacrifice eucharistique. Ils disent que le prêtre devra l'offrir revêtu d'une soutane , d'une aube et d'un ornement convenable , et avec l'assistance d'un diacre et d'un sous-diacre, en chapes ou en tuniques , qui chanteront l'Epître et l'Evangile. On voit aussi dans le rituel anglican pour la réception d'un nouveau chevalier dans l'ordre célèbre de la Jarretière , dont saint Georges est le patron , que les anglicans appliquent , dans la rubrique de cet office , le nom de grand*messe (liûjli massj h la célébration du sacrifice eucharistique; cette même cérémonie prescrit beaucoup de génuflexions et autres pratiques anciennes. On trouve dans une autre cérémonie de l'Eglise anglicane, celle pour le sacre des rois et des reines, presque toutes les cérémonies du pontificat romain. L'archevêque de Canlorbéry doit bénir solennellement le saint chrême, avec lequel il oint le roi ou la reine sur la tête , les épaules et le dos en forme de croix ; après quoi, la couronne est solennellement placée sur la tête du roi par les mains du métropolitain.

Sur la doctrine des sacrements , il n'existe presque aucune différence entre les véritables anglicans et les catholiques. Leur liturgie pour le baptême est prise mot pour mot de nos livres. Il en est de même de leur liturgie

pour la confirmation , pourradminislration du sacrement de l'ordre, pour le mariage et la pénitence. Voici la formule de leur absolution (on la trouve dans TofTice pour la visite des malades) : « Notre Seigneur Jésus-Christ , qui € a légué à son Eglise la puissance d'absoudre tout pécheur € qui fait pénitence et qui croit en lui , par un effet de sa (( grande miséricorde , pardonne vos offenses , et par son « autorité, remise à moi, je vous absous de tous vos pé- (( chés au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. (( Amen. > Dans le rituel publié au temps d'Edouard VI, nous trouvons le rit pour l'administration de l'extrémeonction, rarement pratiquée par les anglicans de nos jours.

11 est vrai que , sur la plupart de ces points , la pratique des anglicans est bien loin d'être conforme aux rubriques de leurs livres et aux prescriptions de leurs canons; mais c'est toujours un fait consolant pour nous que de trouver ces germes de catholicisme dans leurs livres et dans les principes de leur Eglise. C'est en rappelant l'attention publique sur ces vérités, que les savants théologiens d'Oxford travaillent a remettre leur Eglise en possession de cette bienheureuse unité avec le Saint-Siège et toute l'Eglise catholique , unité a laquelle , il y a trois siècles, le malheureux despotisme d'un roi prévaricateur Ta si cruellement arrachée. Les puseyistes sont loin d'avoir accompli encore leur laborieuse et pénible tâche ; mais nous espérons pouvoir démontrer qu'ils sont en bonne voie pour y arriver.

Page 1