‹ Du mouvement religieux en AngleterreChapitre 15 sur 33 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SOM3IAIRE.

Les doctrines de l'école anglo-catholique, — Déclaration d'un membre de TUniversiié d'Oxford au nom de ses collègues. — Authenticité de cette pièce. — Aveux d'un minisire anglican. — Appel au gouvernement contre la suprématie de l'Église anglicane en Irlande et en Angleterre. — Dans l'Église anglicane , l'Évangile cède, de par la loi, devant les actes du parh;ment.

La fermentation religieuse à laquelle l'Angleterre était en proie , ne tarda pas à fixer l'attention de l'Europe. La France et l'Allemagne se préoccupèrent vivement de la révolution morale qui s'opérait au-delà de la Manche. On recherchait avec curiosité tous les récils où l'on pouvait puiser quelques renseignements sur les véritables tendances des théologiens anglicans.

Plusieurs feuilles du continent, dans le désir de satis-

faire k cette curiosité, publièrent de prétendues correspondances, le plus souvent puisées dans des feuilles anglaises hostiles aux disciples du docteur Pusey. Ces correspondances présentaient , le plus souvent , sous un faux jour les faits qu'elles enregistraient et sur lesquels elles se livraient h des commentaires perfides. Les membres de rUniversi(,é sentaient la nécessité de dissiper les doutes que des rapports contradictoires faisaient naître de toutes parts, et, dans le but de fixer l'opinion attentive et la curiosité générale, un membre de l'Université adressa h un journal de Paris (1) une lettre dans laquelle il exposait les sentiments de l'école d'Oxford. Celte lettre est un document d'une trop grande importance dans l'histoire du puseyisme pour que nous ne la reproduisions pas en entier. La voici (2) :

< Oxford, le dimanche de la Passion, 1841.

t Monsieur,

« La charité que vous avez toujours montrée enversKÉglise anglicane me fait croire que vous ne refuserez pas

(1) Ce journal est l'Univers; c'est la seule feuille quotidienne qui jiisqu'à ce jour ait entretenu ses lecteurs avec suite et exactitude de la situation du catholicisme en Angleterre et du travail religieux de TÉglise anglicane. Il est vrai que celte question est naturellement au nombre de celles dont doive s'occuper ce journal, généralement regardé comme l'organe le plus fidèle et le défenseur le plus intrépide qu'aient en Europe les catholiques.

(2) Celte lettre ayant été écrite en français, telle que nous la publions, on n'a pas à craindre rinvolonlaire infidélité de la traduction.

de donner place dans voire journal catholique a la lettre d'un des enfants de celte Eglise affligée qui a bu jusqu'à la lie cette coupe araère qui est maintenant le partage de toutes les églises du Christ. Les yeux de toute la chrétienté sont en ce moment tournés vers l'Angleterre, si longtemps séparée du reste de l'Europe catholique ; partout s'est élevé un pressentiment que l'heure de la réunion est arrivée, et que cette île, jadissi fertile en saints, va encore pousser de nouveaux fruits dignes des martyrs qui l'ont arrosée de leur sang. Et vraiment ce pressentiment n'est pas sans raison, comme je vais vous le prouver par le récit de ce qui se passe eu ce moment a l'Université d'Oxford. Ce récit est d'autant plus important, que celte Université est vraiment le cœur de TÉglise anglicane , dont les palpitations font tressaillir les membres les plus reculés de ce grand corps. Le but unique que je me propose est de vous donner une idée juste de la position où se trouve maintenant l'Église anglicane, afin que les catholiques français puissent prendre part aux émotions de nos âmes. Et je ne crois pas qu'il soit possible de vous en donner «ne idée approfondie autrement que par le moyen d'une exposition d'un petit traité qui a paru dernièrement. Je ne me flatte pas que vous allez approuver toutes les opinions que je vais vous ex[)Oser, et je ne prétends pas les défendre; je n'ensuisque l'historien et non pas l'auteur. « Un de nos théologiens, M. Newman, a publié il y a peu de jours le numéro 90 des traités pour les temps présents, dans lequel il prétend démontrer que l'Eglise de Rome n'est tombée en aucune erreur formelle au concile de Trente, que les invocations des saints ( par exemple

Vora pro nobis), le purgatoire ei la primauté du Saint- Siège de Rome ne sont nullement contraires aux traditions catholiques, ni même k nos formulaires autorisés; enfin, que le dogme de la transsubstantiation ne doit pas être ua obstacle a la réunion des Eglises, parce que sur cet article il n'y a qu'une différence verbale. En même temps, il n'est que peu satisfait de nos 59 articles, quoiqu'il soutienne partout que la providence de Dieu a empêché les réformateurs d'y insérer ouvertement les dogmes protestants auxquels ils n'étaient que trop attachés. Bien que , selon lui , ces articles soient susceptibles d'une interprétation catholique , cependant il les regarde comme un fardeau que Dieu dans sa colère, pour les péchés de nos ancêtres, nous a imposé, comme une chaîne qu'il faut bien porter jusqu'à ce que nous soyons dignes d'en être délivrés. Vous sentirez. Monsieur, toute l'importance de ces opinions, et d'autant plus que ce ne sont pas les opinions d'un théologien isolé. Je puis vous assurer que tandis qu'une opposition s'élevait de la part des membres les plus âgés de l'Université (comme on pouvait bien s'y attendre, puisqu'ils ont vécu sous le système du dix-huitième siècle), cette même opposition me donna lieu d'observer que même les plus modérés du parti catholique , à Oxford, étaient prêts à soutenir l'auteur du traité.

« Vous voyez donc, Monsieur, que l'humihté, la première condition de toute réforme saine, ne nous manque pas; nous sommes peu satisfaits de notre position; nous gémissons des péchés que commirent nos ancêtres en se séparant du monde caiholique; nous éprouvons un désir brûlant de nous réunir k nos frères ; nous aimons d'un

amour sans feinte le Siège apostolique, que nous reconnaissons êlre le chef de la Chrétienté, et d'autant plus que l'Église de Rome est noire mère, qui envoya de son sein le bienheureux saint Augustin nous apporter sa foi inébranlable. Nous reconnaissons encore que ce ne sont pas nos formulaires , ni même le concile de Trente, qui nous empêchent de nous y réunir. Après toutes ces concessions, vous pouvez bien me demander : Pourquoi donc ne venez-vous pas nous rejoindre? Qu'est-ce qui vous en empêcherait? Vos formulaires? Mais, à ce que vous prétendez, vous ne les regardez pas d'un œil trop favorable. Les nôtres? Mais, selon vous, ils ne contiennent aucune erreur. Ma réponse a cette question va vous développer encore plus clairement notre position présente. Premièrement, Monsieur, tandis que M. Newman s'exprime ainsi nettement sur la pureté des formulaires autorisés par l'Eglise de Rome, il distingue toujours entre le système du concile de Trente, et un autre système qui existe dans cette Église. Tandis qu'il rend grâces a Dieu de ce qu'il a préservé le concile de toute erreur formelle en matière de foi, en même temps il soutient qu'en matière de pratique il y a des corruptions dans l'Église contre lesquelles le concile même élève la voix, mais qui néanmoins y existent encore, et qui réclament hautement une réforme. Je pourrai, a quelque époque future, vous donner un extrait tiré des écrits de ce savant théologien, qui vous mettra plus à même de vous former une idée précise de ses opinions. En attendant, je traduirai quelques-unes de ses expressions , qui serviront à éclaircir ce que j'ai dit. D'un côté, W asmco que, malgré toutes

les erreurs de son système pratique, il n'y a que l'Eglise de Rome qui ait donné libre cours aux émotions d* adoration, de mystère, de tendresse, de révérence, de dévotion et aux autres sentiments de ce genre quon peut appeler si entièrement catholiques. Cet homme, d'ailleurs, n'a pas beaucoup l'air d'un prolestant. Mais dans le même ouvrage, il dit que, malgré cet épanchement de cœur, cet amour catholique qu'on y trouve , il y a cependant un élément non catholique qui existe en matière de pratique, un système traditionnel qui tend à substituer à l'Evangile du Christ un autre évangile qui ne lui appartient pas. Il soutient toujours que la théorie de l'Église est pure ; cependant, d'après certains Hvres de dévotion trop généralement répandus, d'après les récits de plusieurs voyageurs éclairés et tout à fait affranchis du protestantisme vulgaire, il craint qu'il n'y ait un système autorisé, qui en matière de pratique, au lieu de présenter à Vâme du pécheur la sainte Trinité , le ciel et Venjer, y substitue la sainte Vierge, les saints et le purgatoire. Il est vrai que tout ceci ne forme pas une partie essentielle delà foi de l'Église; cependant il avoue que le système réclame si hautement une réforme, qu'il serait impossible à l'Eglise anglicane de se jeter encore entre les bras de celle de Rome.

c En second lieu, nous avons un devoir sacré a remplir envers les membres de notre Eglise. Nous ne pouvons pas encore nous résoudre à croire que celte chère Angleterre est dans la position où se trouvent les hérétiques qui se glorifient du nom de Calvin et de Luther. Eh ! Monsieur , l'ordre épiscopal ne vaudrait-il pas en-

core quelque chose ? Un roi sacrilège a bien pu enlever des autels de Cantorbcry les ossements sacrés de saint Thomas; mais croyez-vous qu'il ait eu le pouvoir d'en chasser cette grande âme qui du haut de son trône dans le ciel veille toujours sur ce siège qu'il a illustré par sa vie et consacré par son sang ? A Dieu ne plaise que la hgnée auguste de Lanfranc et d'Anselme soit à jamais terminée! Si nous ne l'avons pas conservée, elle n'est plus, car certes vous ne direz pas que c'est vous qui en avez gardé la succession.

€ Il n'y a pas d'archevêque in parlibusûe Cantorbéry ou de York, comme il y en a de Cambysopolis ou de Siga. Ou bien direz-vous qu'au moment où l'archevêque a cessé d'être en communion avec Rome , il a aussi cessé d'exister ? Mais permettez-moi de faire ici un peu de scolastique, et d'emprunter les termes dont se fût servi l'école , afin de donner plus de précision à nos idées. La papauté, selon nous, est plutôt la forme accidentelle que la forme essentielle de l'Église, c'est-à-dire elle ressemble plutôt à la chaleur qu'à la vie de l'Église. L'absence de la chaleur est une marque de maladie; sans elle , les membres sans vigueur se traînent tristement , les fonctions de la vie languissent; cependant la vie peut y exister encore. Ainsi l'union avec le pape est un résultat nécessaire de la santé parfaite d'une Eglise ; le retranchement de cette union est une preuve que tout n'y va pas bien ; c'est un symptôme de la présence de quelque maladie qui en ronge les entrailles ; le sacerdoce y est souvent privé de quelqu'une de ses fonctions , et comme, hélas 1 ce n'est que trop certainement le cas parmi nous,

répiscopat y est assujetti aux puissances de ce mondé. Cependant la vie, c'est-a-dire l'essence de l'Église n*y est pas encore éleinle. Nous avons donc encore un devoir envers nos frères. Il y a, en ce moment-ci , dans l'Eglise anglicane une foule de personnes qui balancent entre le protestantisme et le catholicisme, et qui néanmoins repousseraient avec horreur l'idée même d'une réunion avec Rome. Les préjugés protestants, qui ont pendant l'espace de ôOO ans infecté noire Église , y sont malheureusement trop profondément enracinés pour en être extirpés sans beaucoup de ménagement. Il faut donc offrir à Dieu en sacrifice ce désir ardent qui nous dévore de revoir l'unité parfaite de l'Église du Christ. Il faut supporter encore le vide terrible que met dans nos cœurs l'isolement de notre Église, et rester tranquilles jusqu'à ce qu'il plaise a Dieu de convertir les cœurs de nos confrères anglicans, surtout de nos saints pères, les évêques. Nous sommes destinés, j'ensuis persuadé, à ramener plusieurs des brebis errantes a la connaissance de la vérité. En effet , le progrès des opinions catholiques en Angleterre , pendant les sept dernières années, est si inconcevable, que nulle espérance ne doit paraître extravagante. Tenons-nous donc en repos pour quelques années , jusqu'à ce que { Dieu le veuille ainsi !) les oreilles des Anglais soient accoutumées à entendre prononcer avec révérence le nom de Rome ; au bout de ce terme vous verrez bien le fruit de notre patience.

« Mais de plus, Monsieur, j'ose le dire, nous avons encore un devoir sacré à remplir envers Rome. Loin de nous soit ce proteslaniisme vulgaire qui ose ouvrir sa

bouche profane, et proférer des calomnies contre le siège de saint Pierre. Oui , si une fois on était parvenu à me persuader que l'Esprit de Dieu a quille l'Église de Rome, je croirais en même temps que le christianisme va s'éteindre dans toute la terre. Cependant nous autres, Anglais , ne pouvons ouvrir les yeux sans voir autour de nous un système qui , au nom du catholicisme romain , s'unit à nos schismatiques, paraît partout en Irlande et en Angleterre comme le principe de la sédition, et s'efforce par des supercheries et des représentations équivoques de détacher de nous les membres de notre Église. Pardonnez-moi si , avec la plus vive douleur, j'ose encore , aussi tendrement que cela m'est possible , découvrir les plaies de ma mère et en gémir. Il me semble qu'en Angleterre les bons catholiques romains, eux-mêmes, ne peuvent être aveuglés sur l'état où se trouve maintenant leur Église, du moins dans les îles Britanniques. Ils ne peuvent que regretter cet esprit de politique mondaine qui unit les chefs de leur parti à un ministère qui tolère toutes les religions également , parce qu'il les hait toutes également , qui ne protège les catholiques romains que parce qu'il les regarde comme une de ces sectes qui travaillent à la destruction de l'Église anglicane. C'est pitié de voir que les catholiques romains sont mis dans la même catégorie que les méthodistes, les quakers, les indépendants et même que les sociniens , et qu'en même temps ils ne rougissent pas de se servir des avantages que leur présente cet arrangement impie. Mais tandis qu'une partie des calholiques romains en Angleterre détestent ce système funeste, je ne crois pas que les catholiques français

le regardent avec tonte l'horreur qu'il mérite. Il faut avouer que ma surprise fut bien grande de trouver dans les ouvrages d'un écrivain français, dont le nom ne doit jamais être prononcé par un catholique sans le plus grand respect, une comparaison entre le grand Agitateur et saint Thomas de Cantorbéry. Ma surprise ne fut pas moindre de trouver'un éloge du même personnage dans les ouvrages d'un auteur dont la voix a trouvé un écho dans les cœurs de plusieurs de ces Anglais qui tournent déjk un regard d'amour vers la religion de leurs pères. Béni soit a jamais celui qui nous a appris k connaître et à aimer la chère sainte Élisabelh ; béni soit celui qui nous a montré une image fidèle de ces siècles de foi , image d'autant plus chère que cette foi si simple, cette foi d'eni» faut s'est envolée au ciel , et ne nous a laissé que la foi des pénitents, qui se frappent la poitrine et regrettent les années qu'ils ont à jamais perdues. Si cet auteur connaissait le système d'iniquité qui désole l'Irlande, certes, il n'en aurait pas loué le chef dans son Traité sur le vandalisme et le cailiolicisme dans l'art. Je ne nie pas que l'Angleterre ait exercé une tyrannie affreuse contre l'Irlande; mais , d'un autre côté, je suis bien sûr que si les auteurs dont j'ai parlé eussent considéré la foule de mécréans, deschismaliqueset de séditieux a laquelle s'est allié un parti qui s'appelle catholique romain en Angleterre, ils effaceraient le nom du démagogue qui en est le chef de leurs pages , si remplies de pureté et de religion. Je le répète donc, nous avons un devoir sacré a remplir envers l'Église de Rome : il faut la désabuser de cet aveuglement funeste qui la mène a se lier à un bras de

chair, à s'appuyer sur un roseau qui va plier sous elle , et enfin lui percer la naain.

t Permettez-moi de vous offrir en conclusion une ou deux remarques. Permettez-moi de vous indiquer un moyen sûr de réunir l'Angleterre a l'Église de Rome, moyen que j'appelle irrésistible. Que les catholiques romains en Angleterre travaillent à se réformer eux-mêmes ; qu'ils rompent les liens de politique mondaine qui les unissent k nos schismatiques; qu'ils cessent de favoriser la sédition et la trahison : ce ne sont pas les armes de l'Église; non, elle a vaincu le monde parles souffrances, par les jeûnes, par les prières. On nous apprend que deux ordres de moines viennent s'établir en Angleterre pour travailler à notre conversion. Eh bien ! Monsieur, qu'ils laissent h Dieu le soin de toucher nos cœurs ; qu'ils s'abstiennent de ces efforts malheureux qui ont été faits contre la paix de nos troupeaux ; qu'ils se gardent bien de tâcher de gagner les individus. C'est un ouvrage bien long , celui de ramasser une nation brin par brin, atome par atome. Je prétends leur montrer un moyen de moissonner le royaume entier, et d'en entasser les fruits dans les greniers de l'Église. Qu'ils travaillent parmi les catholiques romains ; qu'ils nous présentent ce que nous n'avons pas parmi nous, l'image d'une Église parfaite en discipline et en mœurs; qu'elle soit chaste et belle comme le doit être l'épouse divine de Jésus-Christ ; qu'elle chante nuit et jour les louanges de son Sauveur, et que. même ses vêtements extérieurs soient éclatants, afin que le spectateur soit frappé d'admiration et se jette à ses pieds, voyant clairement en elle la bien-aimée du Roi du

ciel ; qu'ils aillent dans nos grandes villes prêcher l'Évangile à celte populace demi-païenne; qu'ils marchent nu-pieds; qu'ils se ceignent du sac; qu'ils portent la mortification écrite sur leur front; enfin, qu'il se trouve parmi eux un saint tel que le séraphin d'Assise, elle cœur de l'Angleterre est déjà gagné.

< Et ce grand cœar jadis si catholique, ce pauvre cœur si longtemps déchiré par la rigueur de sa propre vie épuisée en vains efforts pour combler le vide affreux qui y règne , ne mérite-t-il pas quelques sacrifices de votre part, afin qu'il soit soulagé et guéri?

« Oh ! qu'il fut doux d'apprendre que nos frères catholiques priaient pour nous. L'armée triomphante dans le ciel prie aussi pour nous. Elle a prié, j'en suis sûr, depuis le commencement de ces trois siècles de schisme et d'hérésie. Pourquoi les prières de saint Grégoire, de saint Augustin , de saint Thomas ne sont-elles pas exaucées? C'est à cause de nos péchés, des péchés non-seulement de l'Angleterre, mais aussi de Rome. Allons, faisons pénitence ensemble, et nous serons exaucés. Pendant ce saint temps où l'Eglise se retire au fond de la solitude de son âme, suivant les pieds sanglants de son divin maître, poussé par l'esprit dans le désert, sachez que plusieurs d'entre nous tendent les mains nuit et jour vers le Seigneur, et lui demandent avec sanglots de les réunir à leurs frères catholiques. Français! ne manquez pas de nous assister en ce saint exercice, et je suis persuadé qu'il ne se passera pas beaucoup de carêmes avant que nous chantions ensemble nos hymnes pascales dans ces accents sublimes dont s'est servi pendant tant de siècles l'épouse divine du Christ.

Celte pièce est signée :

t UN JEUNE MEMBRE DE LUNIVERSITÉ d'OXFORD. »

Des raisons que l'on devine aisément font que nous ne pouvons donner ici le nom du membre de l'Université d'Oxford qui a écrit cette lettre. Mais nous pouvons en garantir la parfaite authenticité. Nous connaissons personnellement son auteur que nous avons eu l'honneur de voira Oxford en 1842, et avec lequel nous nous sommes longuement entretenu des jugements divers portés sur cette lettre.

Dès son apparition , des protestations nombreuses s'élevèrent. Du fond de l'Allemagne, un ministre anglican crut devoir écrire au journal français qui avait inséré cette pièce, pour en contester l'authenticité. Il prétendit qu'elle n'avait pas été écrite par un membre de l'Université, et que son auteur paraissait même ne pas appartenir à l'Eglise anglicane. Le jeune puseyiste répondit en gardant toujours l'anonyme sous lequel il s'était caché, sa position a Oxford ne lui permettant pas de livrer son nom au public. Plusieurs feuilles catholiques de Londres émirent aussi des doutes sur la source de cet écrit. Mais tous ces doutes s'évanouissent aujourd'hui devant notre déclaration formelle que cette lettre est bien réellement écrite par un anglican, un membre de l'Université , un jeune homme que son expérience déjà mûre et sa science déjà profonde appellent a occuper plus tard une place éminente parmi les catholiques enfants de l'Eglise anglicane.

Avant de terminer, observons que la lettre du membre de 1 Université nous indique assez les causes qui retien-

nent encore , hélas ! à la porte du bercail , hors duquel il n'y a point de salut ^ les chefs de celte antique et malheureuse Eglise. Parmi ces causes, nous en remarquons trois principales: 1^^ La fausse persuasion où certains livres de dévotion, certains récits de voyageurs ont mis les théologiens d'Oxford, qu'eïi matière de pratique, il y a au sein de l'Eglise romaine un système traditionnel et autorisé qui, au lieu de présenter à Uâme du pécheur la sainte Trinité, le ciel et l'enfer, y substitue la sainte Vierge, les saints et le purgatoire. Le jour viendra où, sur ce point, l'Eglise anglicane trouvera plus raisonnable d'en croire l'Église romaine elle-même, que des voyageurs trompés par de vaines apparences , que des livres ou incomplets ou mal compris. Et comment parler du purgatoire, intermédiaire entre le ciel et Tenfer, sans parler du ciel et de l'enfer? comment parler des saints, sans parler de la sainte Trinité, que les saints prient pour nous ? comment parler de la glorieuse Vierge Marie, sans parler de la sainte Trinité, du Père dont Marie est la Fille, du Fils dont Marie est la Mère, du Saint-Esprit dont Marie est l'épouse?

2" Le second obstacle et le plus fort peut-être, croyonsnous, est dans le mouvement politique auquel un certain nombre de catholiques anglais, et l'Irlande tout entière, sous la direction d'O'Connell, semblent s'associer. Ce n'est ici ni le temps ni le lieu de justifier l'Irlande et son illustre chef; qu'il nous suffise de dire qu'à nos yeux, rien ne ressemble moins a l'anarchie , à la démagogie, k la sédition , que ces grands mouvements de tout un peuple qui respecte toujours les bornes légales, qui marche et

agit comme un seul homme, obéissant k une seule voix; Mais quoi qu'il en soit de notre appréciation, de pareilles causes, variables et changeantes de leur nature, cesseront un jour avec les circonstances particulières qui les produisent, et elles ne peuvent, ce nous semble, arrêter longtemps des hommes accoutumés à juger des doctrines religieuses plutôt par leur propre fonds que par la conduite que tiennent, dans l'ordre purement politique, une partie de ceux qui les professent.

3^ La troisième des raisons principales qui paraissent retenir encore les docteurs d'Oxford, est leur désir ardent de ramener avec eux l'Eglise anglicane tout entière. Dieu, nous l'espérons fermement, bénira ce pieux et saint désir ; mais, en attendant que sa miséricorde le réalise , Dieu bénira également les efforts de ceux , prêtres , moines ou autres , qui , par la prière , le jeûne , la souffrance, et aussi par la double prédication de l'action et de la parole , glanent péniblement , et une à une , des âmes dans le champ désolé, où d'autres recueilleront plus tard une si riche moisson.

Nous ne voulons rien dire de cette distinction un peu subtile , entre la vie et la chaleur de l'Église , par laquelle nos frères croient justiiler leurs retards; peu instruits de leurs coutumes , du sens réel et de la portée qu'ils attachent à leurs formules, ce n'est point à nous k entamer avec eux une de ces pacifiques controverses par lesquelles des chrétiens de bonne foi cherchent mutuellement k s'éclairer. Nous aimons bien mieux nous rendre a l'invitation qu'ils nous adressent de mêler nos prières k leurs prières, pour que la grâce d'en haut

achève l'œuvre divine, déjà si visiblemeiU et si miraculeusement commencée, de ce qu'ils appellent leur guérison , de ce que nous appelons , nous, qu'ils nous permettent celle parole, leur résurrection.

Depuis longtemps la France prie avec ardeur, avec amour, pour sa noble sœur l'Angleterre; l'appel que cette sœur fait à ,sa charité , par l'organe d'un de ses enfants les plus dévoués, sera entendu; la prière des deux nations montera a la fois plus fervente , plus forte encore que jamais vers le trône du Christ ; les anges et les apôtres glorieux des deux peuples l'offriront de concert au Sauveur, et les jours de colère seront abrégés, et notre charité recevra aussi sa récompense , et, pour la France comme pour l'Angleterre, le jour de la miséricorde apparaîtra.

Quelques mois après la publication de la lettre que nous donnons plus haut, un ministre de l'Eglise anglicane , professant les doctrines anglo-catholiques, faisait une profession de foi, qui trouve naturellement sa place ici. Son auteur s'adressait h sir Robert Peel, pour appeler son attention sur l'état religieux de l'Angleterre ; il écrivait au moment où le résultat des élections de 1841 rendait imminente la chute du cabinet Melbourne et l'arrivée des tories au pouvoir. Voici comment il s'exprimait :

Il y a, nous dit-il, en Angleterre deux branches de l'Eglise catholique que l'autorité de l'Etat tient séparées: l'une est la branche anglaise établie [ou, pour parler correctement^ subjuguée par la loi), et la branche ro-

maine, persécutée par elle. Et quelle autre cause pourrions-nous assigner à cette séparation , si ce n'est l'oppression et la tyrannie de l'Etat, qui, depuis trois siècles, opprimant l'une comme une esclave , et poursuivant l'autre comme une ennemie , les tient séparées l'une de l'autre et les empêche de se réunir à l'ombre du roc immortel ? Nous la chercherions en vain. Dans leur doctrine (comme bon nombre de leurs écrivains l'ont prouvé), il n'existe absolument aucune différence: toutes deux elles font profession de la même foi , administrent les mêmes sacrements, reconnaissent le même vicaire spirituel de celui qui est le Sauveur universel. Toutes deux, elles proclament les mêmes principes d'obéissance civile et de fidélité au souverain ; l'une même est fille de l'autre. Cependant , en dépit de leurs saints et pacifiques principes, l'Etat les a traitées l'une et l'autre avec une implacable injustice , et , en dépit de leurs rapports et de leur ressemblance, il a employé, pour les persécuter, des moyens opposés. Tandis qu'à l'aide des tortures, des gibets et du glaive, tandis que, par les confiscations, les pillages et tout l'épouvantail d'ordonnances impitoyables et de lois barbares , il a cherché h. exterminer la mère , il faisait peser sur la fille les chaînes d'un cruel esclavage; on la poursuivait par des lois dites ù'impropriation, d'appropriation et de premunire ; par l'usurpation, l'extorsion et l'oppression. Le choix de ses chefs lui a été enlevé avec violence ; ses tyrans séculiers lui en ont donné qui lui étaient étrangers , et cela trop souvent, afin de faciliter l'exécution des plus funestes projets. En lui enlevant à peu près toute son in-

fluence protectrice, non-seulemeut on a dégradé son caractère élevé, mais encore on a permis à l'impur levain du protestantisme de souiller ses documents , de façon k corrompre gravement la doctrine et la discipline parmi ses membres.

€ Et ceci est d'une évidence palpable pour la branche irlandaise dans laquelle, en faisant entrer dans le clergé une foule de membres appartenant à la faction orangisle , on a à peu près réduit l'Eglise anglicane au niveau d'une secte protestante.

t Malmenant je regarde comme un devoir sacré pour l'Etat de cesser cette opposition qu'il a faite à l'union des fidèles : ce devoir lui est tracé par le commandement exprès de notre Sauveur. Le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, a fait de lunilé une obligation pour ceux qui voudraient marcher à sa suite; il a même fait de celle unité une marque distinclive a laquelle on devrait les reconnaître. Je vais donc plus loin, et j'avance que, sous peine d'encourir les plus sévères châtiments, le courroux , les malédictions du Tout-Puissant en cas de désobéissance , l'Etat doit aider cette union , au lieu de chercher à y raetlre obstacle.

€ Un Etat, je le demande, peul-il se dire chrélien, alors qu'il usurpe les droits et les privilèges du Vicaire du Christ, et qu'il use de violence pour empêcher ses sujets de se conformer a la loi de Dieu en se réunissant autour du centre de l'unité qu'il a désigné lui-même? De quel droit l'Elat fait-il céder l'Evangile éternelà des actes parlementaires? Je maintiens que les actes du parlement qui s'opposent à notre réunion avec Rome sont des crimes

de haute trahison envers Dieu , et qu*il faut sans retard les effacer du hvre de nos lois. Je maintiens que ces actes rendent l'Etat antichrélien , affermissent la nation dans le schisme , et, au nom des âmes de tout notre peuple, j'en

demande le rappel immédiat

« Cette réunion de l'Eglise anglicane au centre de Tunité pourrait facilement s'effectuer : que les ordonnances odieuses qui empêchent les évéques anglicans de penser à ce projet , soient abrogées , et que les évêques des deux branches soient conviés a se réunir pour combiner ensemble les mesures propres a amener a bonne fin cette glorieuse entreprise, et j'ai la persuasion qu'on serait promptement d'accord sur les conditions qui permettraient la réunion des Eglises de ce royaume sous l'autorité du Saint-Siège; je suis de plus moralement certain que, quoi que fasse l'Etat pour opprimer et tourmenter l'Eglise anglicane, il ne sera pas longtemps en son pouvoir de la tenir éloignée des bras de notre Mère chérie et si longtemps perdue. Mais, si vous êtes disposé à diriger l'Etat vers l'accomplissement de ce droit sacré, une réunion peut être promptement accomplie, et par elle un grand et coupable schisme sera terminé, l'Irlande sera pacifiée et réunie d'une manière efficace et permanente à l'Angleterre.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

€ Francis Diedrich Wackerbath(I). »

(1) Depuis l'apparition de cet écrit, son auteur a abjuré l'anglicanisme pour embrasser la foi catholique.

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