CHAPITRE XII
SOMMAIRE
De la fermentation causée par les progrès du puseyisme. -- Accusation d'intolérance et de papisme portée contre les docteurs d'Oxford. — Affaibl ssement des préjugés contre les catholiques.
— Conversions de plusieurs membres de l'Université d'Oxford et de quelques ministres anglicans. — M. Sibthorp justifie son abjuration. — Seniimenis de la nouvelle érole. — L'Église anglicane jugée par un membre de l'Universiié d'Oxford. — Hommages éclatants rendus à l'Église romaine. — Tentatives de réformes.
— Nombreux extraits du British-Critic , organe des puseyistes. — Attitude de l'épiscopat anglican. — Son intervention, d'abord hostile, devient favorable aux réformateurs.;
Ainsi qu'on devait naturellement s'y attendre, la réaction vers les idées catholiques, d'abord accueillie avec incrédulité en Angleterre , même par les hommes qui n'avaient pas un intérêt direct dans la question, produisit bientôt dans toutes les classes de la société une fermentation intellectuelle qui dissipa tous les doutes et appela la sérieuse attention des partis. Il ne fut plus permis de nier ce merveilleux retour aux doctrines antiques au mi-
lieu d'une société dont on croyait le catholicisme banni h tout jamais.
Les partisans du système de churcli and state s'alarmèrent de la ruine de rétablissement national, qu'ils crurent menacé ; ils craignaient que dans sa chute il n'entraînât la constitution ; ils craignaient pour les prérogatives de l'aristocratie qui auraient pu disparaître avec celles de l'Eglise; ils craignaient enfin que la monarchie elle-même ne pût résister a cet ébranlement.
Les partis radicaux , au point de vue politique , se seraient volontiers réjouis de cette situation: tout embarras pour l'aristocratie et l'Eglise nationale leur était une i^ictoire. Mais les préjugés religieux l'emportèrent sur les convictions politiques, et ils signalèrent les dangers des principes d'Oxford.
Les puseyistcs se trouvaient ainsi répudiés par tous les partis politiques et toutes les sectes religieuses. Les catholiques eux-mêmes voyaient avec indifférence et froideur ce mouvement qui donnait de si belles espérances à l'Eglise ; plusieurs eurent la témérité de révoquer en doute la pureté d'intention des disciples de Pusey, et ils firent naître dans le corps catholique en Angleterre une sorte de méfiance qui a eu les plus funestes conséquences. Ces difficultés , ces traverses n'arrêtèrent pas les puseyistes. Ilss'occupèrent k réfuter les sottes récriminations dont ils étaient l'objet.
On les accusait d'intolérance , de raviver des opinions que notre civilisation avait laissées bien loin derrière elle. L'école d'Oxford se justifiait loyalement, et l'auteur anonyme du petit ouvrage intitulé One tract more , expli-
quait ce que Ton devait entendre par intolérance ; il montrait que les reproches adressés k l'Eglise ne sont souvent mérités que par l'Etat, et que celle confusion d'idées a fait accuser injustement l'Eglise catholique romaine d'une intolérance et de persécutions dont elle ne s'est jamais rendue coupable. Le même écrivain fait ressortir le ridicule des frayeurs que fait naître la prétention de l'Eglise romaine à une autorité suprême, quand on admet l'omnipotence des ukases du czar, et l'infaillibilité des actes du parlement d'Angleterre.
Après avoir clairement exposé ce que l'on doit entendre par tolérance en matière religieuse, l'auteur de One tract more s'exprime en ces termes : t N'est-ce pas un fait établi que les membres de l'Eglise catholique (anglicane) sont plus tolérants que les éraslieus, les évangé-
liques ou les dissidents? Une raison que l'on pourrait
peut-être assigner k cette tolérance, c'est qu'ils ont le sentiment que la vérité qu'ils possèdent n'est pas leur propre découverte, qu'elle n'est pas une acquisition de leur raison ou de leur volonté, ou de quelque faculté de l'intelligence en qui l'orgueil puisse se complaire ; mais ils savent qu'ils doivent posséder la vérité avec humilité et reconnaissance, comme tous les autres bienfaits de la Providence. Le catholique sait qu'il serait tout aussi absurde de reprocher h un homme de ne pas participer à ce bienfait que de lui faire un crime de n'avoir ni santé, ni richesse. Tout ce que l'on peut faire dans ces circonstances, c'est d'offrir k celui qui souffre les moyens de soulagement dont on dispose, d'insister cordialement pour les lui faire accepter, et en cas de refus, d 'obstina-
tion (lésa part, il faut l'abandonner à lui-même dans l'espoir que le bien lui viendra de quelque autre source. »
L'auteur de ce tract parle ensuite du papisme dont on accuse les puseyistes : c L'accusation de papisme portée contre les écrivains d'Oxford peut être comprise diversement. 11 est probable qu'on entend rarement indiquer que ces personnes sont, en fait, des membres déguisés de l'Eglise de Rome, se prétendant membres de l'Eglise d'Angleterre, quoique cependant cette supposition ne fût guère moins extraordinaire que certaines machinations, que l'on a attribuées naguère aux Jésuites en Irlande.
« Pour entrer en communion avecl'Plglise romaine, i' faut faire un acte tout aussi distinct et particulier que celui par lequel on devient membre d'une corporation laïque ; et personne ne peut , rigoureusement parlant , être appelé membre de 1 Eglise romaine, avant d'avoir été formellement admis dans cette Eglise, pas plus qu'on ne peut être appelé membre du parlement avant que l'élection ait été validée. L'accusation peut encore signifier que les doctrines d'Oxford conduiront probablement les membres de l'Eglise anglicane k l'Eglise de Rome en leur faisant abandonner l'une pour l'autre. Un examen attentif de ces opinions suffira pour amener une conclusion contraire. •
Nous convenons avec l'auteur de ces considérations ( et nous avons déjà eu occasion de constater ce fait) que les hommes d'Oxford, loin de chercher k étendre les conquêtes du catholicisme, travaillent au contraire à unir
par (les liens plus forts que jamais les anglicans a leur Eglise. Mais il n'en est pas moins vrai que les études de l'antiquité catholique ont eu pour résultat d'opérer de nombreuses conversions parmi les enfants de l'Eglise anglicane, et dans les rangs même du clergé et des membres de l'Université d'Oxford. Pour ne citer que celles qui ont produit le plus d'éclat , nous mentionnerons les noms des Siblliorp, Wackerbath, Renouf, Douglas, ministres anglicans ou membres de l'université d'Oxford, qui ont embrassé le catholicisme; et plus tard le révérend M. Bernard Smith, recteur de Leadenham; M. Scott Murray, du collège de Cliristchiircli ; M. Lockhart, et enfin le révérend Charles Seager, M. A., du collège de Worcesler . Ce dernier était l'ami intime du docteur Pusey, il préparait les élèves qui suivaient le cours de ce professeur à subir leur examen d'hébreu. Nous citons les hommes connus dans l'Eglise anglicane par leur science et leur vertu ; mais il en est un grand nombre d'autres dont l'abjuration a produit sur la société anglaise une sensation tout aussi profonde et efficace que celle éprouvée lorsqu'on vit ces ministres zélés se séparer de l'anglicanisme.
De ces conversions, celle de M. Sibthorp, fellow du collège de Sainte-Magdeleine (Oxford), causa le plus de surprise. Pour satisfaire à la curiosité que fit naître sa résolution, il publia deux brochures, dans lesquelles, sous forme de lettres, il expose avec foi et éloquence les motifs de son abjuration. La franchise avec laquelle il raconte a ses amis les luttes de son intelligence, a agité bien des consciences, soulevé bien des doutes, et préparé
peut-être bien des conversions. Ses lettres jettent quelque jour sur la situation prise par le parti anglo-catholique ; il nous a paru important de les analyser. On trouve dans ces lettres une appréciation du traité de M. Newraansur les 39 articles et l'ensemble du système puseyiste.
M. Sibthorp expose avec beaucoup de netteté la position de l'école d'Oxfcad; il nous dit le terrain sur lequel se placent ses disciples, et il démontre ensuite, par des arguments capables d'ébranler les plus fermes convictions , que ce terrain n'est pas tenable ; que si Rome a raison , les puseyistes ne vont pas assez loin, et que si Rome a tort, ils sont déjà allés trop loin.
Le révérend M. Sibthorp , après nous avoir présenté dans un admirable enchaînement les faits qui Tout amené à reconnaître l'Eglise catholique et romaine comme la véritable Eglise de Jésus-Christ, répond d'avance aux reproches que vont lui adresser les puseyistes d'avoir abandonné l'anglicanisme, au moment où cette Eglise tend k redevenir catholique.
« Des hommes pieux , savants et estimables sous tous les rapports, nous dit M. Sibthorp , se sont dans ces der« nières années placés sur un nouveau terrain ; ils prétendent que les doctrines de l'Eglise catholique, considérées généralement comme niées par les protestants , sont admises par l'établissement anglican en principe ou tacitement. Quant h la condamnation apparente qu'elle en fait dans ses trente-neuf articles, cette condamnation ne porte , nous disent-ils , que sur certains abus qu'on avait à déplorer dans le seizième siècle. Je dis que des personnes, dont la piété et la sincérité , pas plus que les
talents et le savoir, ne sauraient être révoqués en doute, maintiennent, et cela publiquement, que l'Eglise anglicane est vraiment catholique , touchant les doctrines en question, et qu'en souscrivant aux trente-neuf articles, l'on n'est pas obligé de rejeter le purgatoire, la transsubstantiation, l'invocation delà vierge Marie et des saints, l'efficacité du sacrifice de la messe telle que renseigne le concile de Trente ; en d'autres termes, que l'on peut être à la fois catholique dans le cœur avec le concile de Trente et ecclésiastique anglican par profession. C'est Ik une assertion bien surprenante, et, comme on peut le supposer, l'Eglise établie depuis Berwich sur Tvved jusqu'à l'autre extrémité de l'Angleterre, a dû en être saisie d'étonnement. De l'Université d'Oxford est partie une voix qui est allée troubler le métropolitain dans son palais de Lambeth et le plus humble curé des montagnes du pays de Galles. Cette voix a pénétré jusqu'au milieu du sénat britannique , et le Vatican l'a entendue. Que l'Eglise anglicane soit dans ses doctrines essentiellement une avec Rome, celte assertion paraît une des découvertes les plus surprenantes de ce siècle novateur. Tel est cependant l'objet du célèbre traité qui porte le n° 90(1). >
M. Sibthorp avoue qu'après avoir soigneusement examiné les arguments sur lesquels repose cette proposition hardie ; qu'après avoir interrogé les autorités invoquées à son appui , il n'a pas cru , en sûreté de conscience , pouvoir plus longtemps rester membre d'un étabHssement
(1) Sortie answer to ihe inquiry : why are y ou become a catho^ lie ?
us
que l'école d'Oxford appelle la branche anglicane de l'Eglise catholique.
Conçoit-on en effet qu'il soit possible de concilier la doctrine du concile de Trente sur le sacrifice de la messe, par exemple , avec l'enseignement de l'Eglise anglaise sur ce point particulier, quand nous lisons dans le trente et unième des articles* qui , d'après quelques-uns de ses docteurs, constituent le symbole de la foi anglicane :
< Le sacrifice des messes dans lequel on disait com- « munéraent que les prêtres offraient le Christ pour les < vivants et les morts afin d'obtenir la rémission de la € peine ou du péché , étaient des fables blasphématoires « et des impostures dangereuses. »
Croira-t-on facilement, se demande M. Sibtborp que ce langage violent soit seulement dirigé contre un abus touchant certaines messes particulières? En effet , si les mots ont un sens, quelle est la raison mise en avant pour condamner le sacrifice de la messe ? — C'est « qu'on disait communément que le prêtre y offrait le Christ >
Mais c'est Ik ce qui a toujours été dit et ce qu'enseigne encore l'Eglise catholique ; tout catholique instruit sait et croit que telle est la vraie doctrine sur la messe.
M. Sibtborp cherche ensuite a démontrer que, malgré les interprétations de l'auteur du traité en question , l'Eglise anglicane a condamné et condamne la doctrine catholique ; d'où il conclut :
€ Sans insister davantage sur la logique du tract 90, je me bornerai à dire que l'on peut bien pardonner celui qui ne croit pas pouvoir admettre son exactitude. Il n'y aurait pas lieu d'être surpris que Ton pût , après de se-
rieuses réflexions, arriver a celte conséquence : si Rome a raison , l'Eglise anglicane a tort , et qu'aucun compromis n'est possible dans une conscience pure, pour ce qui regarde les doctrines de la première , rejetées par la seconde. Quiconque réfléchit avec calme pensera, je crois, qu'il n'est pas impossible de rencontrer des consciences qui craignent de s'aventurer dans la via média suggérée par le t7mct 90. Si d'autres prennent le parti opposé , je prierai Dieu d'accepter leur piété et de pardonner leur erreur. Quant à ceux qui , ne prenant aucune de ces deux alternatives, regardent les doctrines de l'Eglise catholique telles que les définit le concile de Trente , comme pouvant se concilier avec l'exercice du ministère dans l'Eglise anglicane, j'admirerai leur savoir et leur piété , je croirai fermement à leur intégrité comme chrétiens et à la droiture de leur conscience , mais je n'en serai pas moins surpris de leur jugement. Car si Rome a raison , ces personnes ne vont pas assez loin , et si Rome a tort , elles sont déjà allées beaucoup trop loin. »
Cet écrit a produit en Angleterre une sensation profonde. On en a épuisé cinq éditions. La position sociale de l'auteur, sa réputation de savoir, son titre de fellow d'un des collèges de l'Université d'Oxford, étaient autant de circonstances qui devaient attirerl'attention des hommes sérieux sur l'exposé des motifs de sa conversion. Aussi avons-nous vu paraître, peu de jours après cette publication, un nombre considérable de brochures : grands et petits , anglicans et dissidents ont brigué l'honneur de réfuter les arguments de M. Sibthorp. Parmi ces brochures, se dis-
tinguenl celles de MM. Palmer et Dodsworlh, membres de l'Université d'Oxford. La réputation de ces deux controversisles , l'esprit de leurs écrits , ont déterminé M. Sibihorp k développer son premier exposé dans une seconde lettre, où il répond d'une manière particulière aux objections de ces deux célèbres antagonistes. Dans ce second travail ,M. Sibthorp ajoute, en parlant des puseyistes : € Je répète ce que j'ai déjà dit et redit , c'est que les écrivains des Tracts sont des hommes aussi consciencieux que profondément savants. J'ai personnellement pour eux la plus grande considération. Je vénère leur piété, j'admire leur zèle et leur dévotion pour la cause qu'ils croient celle de la vérité et de l'unité ; mais je dois avouer aussi que je les crois complètement dans Terreur, quand ils s'efforcent de concilier les trente-neuf articles avec le Credo de TEglise catholique, tel que Texpose le concile de Trente.
< J'ai cru ne pouvoir finir cet exposé sans parler du tract 90, car j'avais a montrer pourquoi j'avais quitté l'établissement anglican, entendant par cette expression, non-seulement ce qu'on a désigné et ce qu'on désigne encore comme une section du protestantisme, mais, ainsi que le représentent quelques-uns de ses membres les plus éminents, en tant qu'Eglise catholique d'Angleterre , caractère que je ne puis pas lui reconnaître... Oui, je le répète, c'est une merveilleuse découverte que les doctrines de l'Eglise catholique ne sont réellement pas niées par l'établissement anglican (1). >
(i) A Further Answer, etc., in a second lelter.
Les conversions que nous avons mentionnées ont eu pour effet indirect d'opérer un rapprochement entre les catholiques et les partisans des principes d'Oxford.Ceux-ci ont examiné de plus près les doctrines et les praliquesde l'Église à laquelle la providence donnait de si éclatants triomphes, et ils comprirent bientôt que les catholiques constituaient la communauté avec laquelle ils avaient le plus de points de contact. L'abîme immense qui les sépare des protestants dissidents, ne permit plus de les confondre avec eux sons une même dénomination. Le parti anglico-catholique ne pouvait manquer d'établir lui-même cette distinction. Ainsi à peine le catholicisme se montre-t-il et se met-il à l'œuvre, que les préjugés enracinés par trois siècles d'erreurs s'évanouissent, et que l'Eglise anglicane, pour prévenir sa chute, cherche a se rapprocher de lui, à en faire son dernier boulevard contre le torrent furieux devant lequel elle avoue son impuissance.
Pour donner une idée exacte de la révolution qui s'est faite dans les esprits , il suffirait de rappeler les temps où le cri de No popery I retentissait dans la chaire , le parlement et les places publiques , et de citer ensuite quelques pages de l'ouvrage remarquable qu'a publié E. Gladstone {llie state in ils relations wiih the church), et dans lequel il soutient que deux Eglises seulement doivent être tolérées : l'Eglise anglicane et l'Eglise CATHOLIQUE, attendu, dit cet auteur, que ces deux Eglises seules ont conservé la succession du corps épiscopal depuis les apôtres.
Ce changement s'est opéré, en partie, à la vue des institutions admirables dont le zèle et la charité catho-
lique couvrent déjh l'Angleterre; k la vue de l'élrange amélioration introduite dans les mœurs et les habitudes des classes ouvrières qui sont rentrées dans l'unité ; a la \ue de la force morale qu'exercent ses ministres sur toutes les classes de la société avec lesquelles ils sont en contact.
En 1841, l'école anglo-catholique déclarait avoir toujours considéré comme fausses et erronées, au double point de vue de l'histoire et de la théologie, les opinions que le public anglais entretenait sur les catholiques romains. L'auteur du traité que nous citons plus haut avouait aussi que les vices dont les réformateurs du seizième siècle avaient voulu purger l'Eglise, s'étaient, en dépit de leurs efforts , beaucoup plus profondément enracinés dans la nature humaine depuis cette époque , et que l'Eglise anglicane avait k combattre dans son propre sein des erreurs aussi grossières que celles reprochées au catholicisme romain. Il fait ensuite le tableau suivant de l'état de l'Eglise anglicane :
« Il est vrai que les statues et les peintures ne sont pas plus longtemps un objet de révérence religieuse ; mais les mots qui sont aussi des images de la pensée et la représentation sensible des idées sont chez nous de véritables idoles. La lettre morte de l'Écriture reçoit les hommages aveugles qui étaient payés au bois et à la pierre. On murmure des prières sans que le sentiment intérieur y corresponde, tout juste comme l'on portait le scapulaire ou le cruciflx. La majorité des fidèles prête l'oreille a la liturgie sans en pénétrer l'intelligence et en apprécier les diverses parties ; ils n'en comprennent pas plus le fond et la portée que les catholiques assistant à la
messe en latin. L'influence sacerdotale n'intervient plus avec autorité dans les relations de la vie privée, et le ministre se montre insouciant des fondions de sa charge.... € S'il est une vérilé évidente et palpable pour tous , c'est qu'un senûment catholique s'est généralement répandu en Angleterre , surtout parmi les jeunes gens; et cela peut-être parce qu'ils ont eu l'occasion d'être lémoins, sur le Continent , du mouvement catholique qui s'opère dans les arts, la littérature, les institutions publiques; ou encore, ce sentiment a pu naître de l'action intérieure de l'esprit du temps. Peu importe sa cause : le fait est là, se manifestant à nous sous mille formes diverses; nous l'apercevons dans le goût qu'inspire la littérature du moyen âge, le mérite des anciens peintres et des anciens compositeurs ; dans l'intérêt que l'on prend h l'architecture religieuse ; dans l'anxiété qu'éveillent les questions du gouvernement et de la discipline de l'Eglise, et, par-dessus tout, dans cette inquiétude qui fait soupirer après quelque chose qui ne soit ni l'ouvrage des mains de l'homme , ni le produit de son imagination ; quelque chose qui comprenne le souvenir du passé, la réalité du présent, les espérances de l'avenir; quelque chose qui lie les intelligences: — une religion et non une philosophie ; — quelque chose qui ouvre à l'esprit cette arène de liberté qui ne saurait exister avec les restrictions du doute et de dangers continuels ; qui puisse présenter enfin une barrière solide sur laquelle il soit possible de s'appuyer et de se reposer quand on est fatigué et malade. Ce sentiment général porte naturellement à jeter ses regards sur l'Eglise catholique. On verra chez elle avec un pro-
fond intérêt ce miracle de permanence et de puissance , se soutenant k travers les orages du temps , au milieu de royaumes , d'empires, et même de nations en ruines. On y trouvera le principe de succession, développé sinon complètement, en prenant le mot a la lettre, au moins d'une manière beaucoup plus parfaite que l'histoire ne saurait nous le montrer partout ailleurs; et présentant toutes les conditions de légitimité, de droit et de propriété qui offrent dans le présent un point de confluent entre le passé et le futur. » Ce sentiment d'admiration pour l'Eglise catholique , apostolique et romaine , cet hommage éclatant rendu aux caractères qui doivent distinguer la véritable Église de Jésus-Christ au milieu des communions hérétiques , ne sont pas restés chez les puseyistes à l'état de pure spéculation. Ils ont voulu étudier cette admirable institution qui échappe si merveilleusement à la destinée de toutes les œuvres humaines. Se plongeant dans l'étude des saints Pères, de l'histoire ecclésiastique, des antiques liturgies, ils sont amenés peu h peu a reconnaître , comme nous avons eu occasion de le constater, la vérité des doctrines de l'Eglise catholique , et ils avouent que les pratiques qu'elle prescrit sont légitimes et saintes.
Déjà ils admettent la Tradition, la visibilité et l'wnion de l'Eglise, la succession apostolique, Y indépendance de l'Eglise vis-à-vis de l'Etat ; ils enseignent la doctrine catholique de la justification ; ils reconnaissent que les Sacrements sont des canaux de la grâce surnaturelle ; ils commencent a pratiquer la confession, les jeûnes, les retraites spirituelles ; ils professent la foi en la présence réelle et au sacrifice quotidien comme moyen d'appliquer
h l'âme les mérites de Jésns-Christ ; ils prient pour les morts; ils célèbrent les fêtes des saints ; ils enseignent la communion des saints, désirant surtout, disent-ils, avoir part aux prières que ces bienheureux esprits offrent jour et nuit devant le trône du Très- Haut (1) ; ils ont repris l'usage du signe de la croix ; ils mettent sur l'autel des crucifix , des chandeliers, des fleurs ; ils prêchent en surplis et non plus en simple soutane; ils impriment des Bréviaires et VOrdo recitandi; ils voudraient imprimer encore des Missels; ils ont déjà établi une espèce de couvent ecclésiastique ; ils haïssent et détestent le protestantisme , les réformateurs et la réforme. Bien plus, ils désirent le rétablissement des corps monastiques et font des tentatives dans ce but.
Une circulaire a été envoyée d'Oxford aux membres du clergé de l'établissement, afin de solliciter leur concours pour réorganiser les couvents d'hommes et de femmes. Cette circulaire a pour titre: « Rétablissement des institutions monastiques et religieuses, d'après un plan adapté aux exigences de l'Eglise CATHOLIQUE rc/brmee d'Angleterre.* Les restrictions de ce plan sont beaucoup plus dans les mots que dans ies institutions mêmes qu'il a pour but de rappeler a la vie. Il était prudent et même indispensable de mettre en avant les exigences de l Eglise réformée alin de ne pas trop effrayer une population encore imbue de nombreux préjugés, et qui entendait, il y a peu d'années, crier de toutes les chaires : t Les couvents sont des casernes de fainéants,
(I) Briliih'Critic, otiohrei^i'i.
d'ignorants et d'êtres abjects, répandant les ténèbres sur les pays qu'ils habitent et dévorant les moyens d'existence nécessaires h une foule de personnes utiles a la société.» Les théologiens qui ont rejeté pour leur Eglise la qualification de protestante, et qui travaillent k lui reconquérir le beau nom de catholique dont ils revendiquent pour elle l'honneur, se trouvent pour ainsi dire forcés, dans les circonstances délicates où ils sont placés, de voiler le bien qu'ils opèrent. Il leur faut souvent présenter les remèdes que réclame l'état social de l'Angleterre sous une apparence qui invite à les accepter. Mais enfin, constatons le fait capital de celte circulaire: la restauration des couvents est demandée en Angleterre par les hommes les plus célèbres de l'Eglise réformée , elle qui calomnia jadis les institutions monastiques pour arriver plus facilement h les détruire , h les piller et a se repaître de leurs richesses! Ce crime , l'Angleterre paraît l'avoir expié assez cruellement, puisque Dieu permet aujourd'hui h la main sacrilège qui démolit les cloîtres , de les relever, a la bouche qui s'ouvrit pour les calomnier, d'en proclamer la réhabilitation glorieuse.
Quel admirable enseignement que de voir l'Église anglicane recourir aux institutions monastiques, après avoir, durant trois siècles, fait goûter à l'Angleterre les fruits amers de la réforme ! Le paupérisme, le fanatisme et le crime y oppressent la société ; on y parle de l'accroissement de la population comme d'une calamité , et les économistes y proposent publiquement des moyens de prévenir la procréation des enfants. Nous y entendons des philosophes instruire, au nom de la philanthropie,
les malheureux ouvriers des moyens d'empêcher leurs épouses de devenir mères ! Ce sont la quelques-uns des irails qui caractérisent la société anglaise, tille de la réformation. Qui oserait s'étonner en voyant aujourd'hui ce pays revenir à la foi catholique , et lui emprunter, comme élément de réorganisation, les institutions admirables qui fleurirent neuf cents ans dans son sein, bénies d'un peuple dont elles furent la providence!
Quelques pages du Brilisli-Crilic permettront beaucoup mieux que toutes les conjectures , d'apprécier la véritable position prise par l'école d'Oxford ; nous allons traduire quelques passages des articles les plus avancés de cette revue, organe officiel des Anglo-Calholiques.
Dans un travail fort remarquable sur le jugement privé , étudié comme moyen d'arriver à découvrir la vérité , nous lisons :
« On ne saurait nier que nos adversaires se placent sur un terrain favorable pour attaquer notre Eglise , eu s'attachant au fait de sa séparation du reste de la chrétienté.... Que dire en effet pour expliquer le signe de prévarication qui s'attache à notre état d'isolement? Nous sommes, en fait, on peut nous l'objecter, séparés de tout le monde chrétien ; mais loin de reculer devant cette objection, nous pouvons, dans un certain sens, nous glorifier de cette excommunication, si nous sommes tellement purs que nous craignions de nous souiller en nous mettant en contact avec les autres Églises de la terre , celles du Nord, de l'Est ou du Midi...
« L'Unité visible semblerait être tout a la ibis ( d'après les paroles de saint Paul et celles de Notre-Seigneur) la
preuve de la vraie religion et le signe de l'adoption spirituelle, et cependant, nous Anglais, nous méprisons les Grecs , nous haïssons les Romains (catholiques) , nous tournons le dos aux dissidents d'Ecosse, et à peine sourions-nous de loin aux protestants américains. Nous nous jetons aveuglément dans les bras de l'Etat, et nous oublions , dans cet étrok embrassement , que l'Eglise était destinée k être catholique; ou encore, nous nous contentons d'appeler l'Église locale notre église catholique, comme si, en limitant a nous-mêmes [notre) ce titre, nous ne perdions pas ipso facto tout droit à être regardés comme tels!
t Une circonstance augmente la force de cet argument, c'est que saint Augustin semble, du moins au premier aperçu, s'en servir péremptoirement contre nous dans sa controverse avec les Donatistes , qu'il représente comme condamnés , simplement parce qu'ils sont séparés de \ Or bis terranim. Le point en discussion lui paraît questio facillima, tellement qu'il en appelle individuellement aux Donatistes, et qu'il abandonne la décision de la question h leur jugement privé.
€ La force de cette objection , avouons-le avec sincérité, est profondément sentie par un grand nombre de personnes ; mais moins la diffîcullé sera dissimulée , et mieux cela vaudra, car il y aura chance alors qu'étant connue, on puisse avec le temps y porter remède. Un mal aussi grand que celui de notre isolement ne saurait , nous en sommes persuadés, subsister plus longtemps, car il révolte le sentiment et le sens commun des personnes religieuses.
€ Notre isolement fait la véritable force du romanisrae (catholicisme) contre nous, et si les hommes qui ont mission pour cela ne prennent pas la question en sérieuse considération, ils peuvent regarder comme certain que notre Eglise éprouvera prochainement des pertes sérieuses et k jamais regrettables pour elle.
« Si le jugement privé peut s'exercer sur quelques» points, c'est certainement sur les choses sensibles. En ce moment, nos oreilles sont fatiguées d'eîJtendre les injures lancées par les membres de notre Eglise contre ses sœurs les Eglises des pays étrangers. Ce n'est pas que Ton signale avec gravité et avec tendresse ce que leurs pratiques ont de corrompu, comme devraient le faire des hommes pécheurs et ignorants, qui reconnaîtraient que nous avons, nous aussi, de grandes imperfections qu'on ne saurait avec justice reprocher a nos frères au dehors. Mais, en vérité, nous ne semllons pas du tout disposés h reconnaître nos frères dans ces étrangers ; nous les traitons, selon l'arrogante façon de John Bull, comme Français, Espagnols ou Autrichiens ; nous oublions qu'ils sont chrétiens. Nous agissons comme si nous pouvions nous passer de frères ; comme si la condition à laquelle nous sommes chrétiens n'était pas d'avoir des frères dans le monde entier ; comme si nous ne cessions pas d'être chrétiens , du moment où nous cessons d'avoir des frères. Si «os regards se tournent vers l'Orient, qu'y voyons-nous? Au lieu de nous rappeler qu'il y a la des Eglises chrétiennes, nous abandonnons aux Russes le soin de protéger les Grecs , aux Français celui des Romains , et nous nous contentons d'élever a Jérusalem une Eglise protestante ,
d'aider les Juifs h rebâtir leur temple ; nous devenons les augustes prolecteurs des nestoriens, des monophysiteset de tous les hérétiques dont nous entendons parler, ou encore nous entrons en ligue avec les musulmans contre les grecs et les romains.
< Il est hors de doute que la puissance britannique n'est regardée comme un pouvoir ecclésiastique dans aucun des pays où elle se présente. Or, s'il en est ainsi, est-il possible que l'Eglise anglicane, si étroitement unie à cette puissance, exerce quelque part une influence catholique? est-il possible qu'elle mériie même le nom de catholique? dans quel sens, en efl'et, serait-elle appelée catholique, h moins que ce ne soit en tant qu'agissant hors de son territoire? Quand donc les chefs de l'Eglise anglaise ont-ils fait une seule démarche sans la permission de la puissance temporelle? Pudet liœc opprobria, mais il n'y a pas moyen de les nier. Si quelques personnes sont contrariées de cet aveu, et disent que nous mettons par Ik des armes dans les mains de nos ennemis, elles se montrent plus contrariées par la vérité du fait signalé que par nos propres aveux. Qu'elles cherchent à adoucir le mal) et nous leur promettons de cesser aussitôt nos plaintes.
« Le peuple ne jugera pas la situation moins grave , parce que nous nous abstiendrons de dire ce qu'elle est. Cette situation est vivement sentie ; elle fait un mal incalculable a notre cause, et lui porte tous les jours nn plus grand préjudice. En un mot, notre isolement agit plus puissamment que toute autre circonstance, pour faire perdre h l'anglicanisme son caractère d'Eglise ( to
uncluircli us). En présence de cet isolement, nous ne saurions prétendre plus longtemps que nous sommes catholiques et apostoliques. Notre isolement est donc la principale difficulté qui s'oppose à ce que des hommes sérieux acceptent l'Eglise anglaise comme le prophète de la vérité promis au monde, et nous sommes loin , comme on le voit par ces remarques, d'affaiblir la portée de cette objection... »
Dans un autre passage du même article, on lit : « Nous ne pensons pas que l'on puisse conclure de l'enseignement de saint Augustin , que nous devons abandonner notre Eglise a cause de son protestantisme incidentel, bien que ce caractère soit très-peu satisfaisant. Il est doux à notre cœur de voir se manifester en ce moment, dans son sein, des symptômes d'amélioration. Tout ce que nous désirerions, ce serait que Rome donnât des signes de retour a un état meilleur, aussi sensibles que ceux offerts par notre propre communion.
< Ce sentiment, qu'il est indigne d'une Eglise catholique d'être un simple établissement, se développe tous les jours chez nous. Être séparés du reste de la chrétienté , n*est pas un état dont nous ayons k nous vanter ! Nous semblons avoir embrassé l'idée qu'il est désirable de nous mettre en bonne intelligence avec les Eglises grecques et celles d'Orient , et quand tous nos efforts devraient tendre vers ce but , nous envoyons des évêques dans des contrées lointaines où ils doivent se mettre en contact avec les communions étrangères ; cela au moment où le vague extrême , l'indécision et la confusion de nos connais*^a^ces ecclésiastiques devront certainement leur faire
commettre des sottises et des extravagances. Il y aurait cependant de l'ingratitude a ne tenir aucun compte de ce qui se passe sous nos yeux , et a ne pas reconnaître dans ces mouvements une agitation des cœurs qui nous remplit d'espérance et un sentiment religieux tendant vers quelque chose de meilleur que ce que nous avons. Mais sans nous arrêter plus longtemps sur les manifestations publiques d'une tendance catholique, rappelons-nous tous que noire rentrée en communion avec les autres Eglises dépend en quelque sorte de chacun de nous.
« Ceux qui désirent l'unité , qui prient afin de rapprocher l'heure où nous y rentrerons, qui se conduisent en vrais chrétiens vis-a-vis des membres des Eglises séparées de nous, qui se montrent leurs amis, qui cherchent a les édifier, tous ceux-là peuvent être considérés comme travaillant h renverser le mur de division qui nous sépare de nos frères , et comme renouant les vieux liens d'unité et de concorde par la puissance de la charité. La charité peut tout faire pour nous ; la charité est k la fois un esprit de zèle et un esprit de paix ; parla charité, nous protesterons contre les garanties de notre jugement privé quand il condamnera les autres ; par la charité , il est en notre pouvoir, alors même que tous les hommes s'opposeraient a nous , de rentrer dans la communion des Eglises (1). »
Les théologiens de l'école puseyiste déplorent l'isolement de leur Église ; ils cherchent k relever son ortho» doxie et pleurent sur le schisme qui la sépare des autres
(!) British-CritiCf}n\y 1841,
communions catholiques. Nous les entendons s'écrier : c Nos affections naturelles nous porteraient d'abord k nous unir à Rome : elle est notre sœur aînée dans la foi, et même notre mère ; c'est a elle que nous devons, par la grâce de Dieu , d'être ce que nous sommes aujourd'hui. Dans notre enfance spirituelle, c'est Rome qui a veillé sur nous; elle est l'Eglise dont nous avons été séparés avec tant de violence. Nous aimerions , si nous pouvions ordonner chaque chose selon notre bon plaisir, à effacer le souvenir de notre ingratitude envers elle , afin de nous entendre ensuite sur les causes de notre mésintelligence. Nous renouerions alors les liens si chers qui nous unissaient à elle, dans les temps reculés où les missionnaires du très-saint et du premier de ses Grégoires administraient les sacrés mystères à nos ancêtres les Saxons (1). »
Il semble qu'après de pareilles déclarations, il ne reste plus aux théologiens d'Oxford qu'k abjurer les erreurs de leur Eglise et à se jeter dans les bras de cette mère dont ils louent la tendresse et dont ils regrettent si amèrement d'être éloignés. Il n'en est cependant rien, ou plutôt le moment n'est pas arrivé où les conséquences des principes par eux admis deviendront la règle de leur conduite.
Nous trouvons encore un remarquable aveu, à la un d'un excellent article intitulé des Rites et cérémonies , dans lequel on passe en revue l'ouvrage du R. P. Gué-
(1) DislwpJewel, British-Critic, page 2, and the Anglican Church in the Mediterranean, page 142.
ranger sur les insliliUions liturgiques ; le Britisli-Critic s'exprime ainsi: « Et vraiment tout cœur catholique (dans l'Eglise anglicane) doit soupirer pour une règle plus forte, pour une action plus unie, non- seulement en Angleterre^ mais par toute la chrétienté. Du fond de nos cœurs, nous sommes d'accord avec l'auteur, dont nous avons reçu l'ouvrage, en ce qu'il dit contre Vesprit de nationalité (en religion). ISous ne pouvons sympathiser le moins du monde avec le parti gallican, en tant qu'il s'oppose au parti ultramontain. Ces théories nationales, y compris même la théorie gallicane , qui sont pour la plupart les théories actuelles de tous les gouvernements séculiers dans la communion romaine , nous semhlent révéler un Erastianisme fort subtil et montrer une grande insouciance pour la plénitude et la liberté de rÉvangile. »
Dans plusieurs circonstances fort graves, les puseyistes ne craignent pas de se prononcer contre l'archevêque de Cantorbéry et de blâmer très-sévèrement sa conduite. C'est ainsi que le projet d'établir un évêché a Malte inspire k un des disciples du docteur Pusey des réflexions qui trouvent ici leur place , et qui méritent de fixer l'attention sérieuse du primat d'Angleterre et du gouvernement anglais.
Nous lisons sur ce sujet dans le British-Critic :
< Ce n'est pas sans crainte, avouons-le , que nous
voyons un évêque anglican partir pour Malte ; nous ne saurions considérer avec calme les conséquences d'une pareille entreprise.
« D'abord , nous serions aiïligés de voir un évêque an-
glican allera Malte en qualité de protestant ou de missionnaire , dans le but d'entretenir et de répandre le mépris pour l'antiquité catholique et l'autorité ecclésiastique , ou encore afin d'ébranler, dans l'allégeance que doivent à leurs pasteurs légitimes, les membres des Eglises de la Méditerranée. Nous ne pouvons supporter l'idée que cette nomination sera l'inauguration d'un système qui encouragerait et perpétuerait dans ces contrées lointaines les pensées vulgaires et étroites, les habitudes irrévérencieuses qui heureusement déclinent tous les jours parmi nous, k mesure que se répandent les vieux principes de l'Eglise...
« On prétend qu'il a été suggéré au gouvernement de donner a notre prélat de la Méditerranée le titre d'évêque de Malte ou de Valette (1), quoiqu'on réalité il ne soit destiné ni a occuper un siège épiscopal dans cette île, ni à exercer aucune juridiction spirituelle sur le clergé ou la population du diocèse; mais qu'il va simplement gouverner, sous l'autorité du métropolitain de Cantorbéry, les membres de notre Eglise anglicane , qui résident dans la Méditerranée.
< Si tel est, en réalité, l'arrangement projeté, on est naturellement porté h se demander pourquoi l'on donnerait ainsi k notre prélat anglican l'apparence d'un intrus schismatique , s'il n'est pas envoyé comme tel ? Pourquoi se présenterait-il comme prétendant k un siège épiscopal , ou même à une partie d'un siège qui est déjà légitimement occupé et sur lequel nos prélats anglais n'ont pas et ne peuvent avoir l'ombre d'un droit? Et même , poli-
(1) Valette est la résidence du gouvernement.
tiquement parlant, pour prendre la question d'aussi bas que possible , celte mesure ne paraît-elle pas complètement absurde ? L'évêque catholique romain de iMalte est accepté par l'Angleterre; il est traité, comme haut fonctionnaire, avec toutes les marques de respect ducs à sa position , et il a , ex officio , le droit de siéger dans le conseil du gouvernement. Se proposer d'accorder les mêmes honneurs à sa doublure anglicane serait chose ridicule, et refuser k l'évêque anglican les honneurs rendues au diocésain romain de Malte, ce serait rendre la position du premier fort humiliante
« Un évêque anglican résidant a Malte , mais qui , par son titre , ne réclamerait aucune autorité diocésaine sur l'île, serait regardé comme un ecclésiastique élevé en dignité, et tout se passerait avec lui comme avec l'évêque catholique romain in partibus de Larada , chanoine de la cathédrale de Malte. On éviterait ainsi toute collision avec l'évêque diocésain de l'île touchant ses privilèges et ses prérogatives.
€ Espérons que notre Eglise ne commencera pas ses travaux dans la Méditerranée en élevant autel contre autel ; mais que le futur évêque , en se rendant a Malte avec un titre qui le fera distinguer comme le représentant de la prélature anglaise, saura prouver aux communions jalouses dont il sera entouré , qu'il n'est envoyé ni pour mettre le schisme dans leur sein , ni pour usurper leurs sièges épiscopaux , ni pour s'en créer un a leur détriment. Que notre évêque se borne h exercer les fonctions épiscopales pour le bien des habitants anglais, qui , par suite des malheureuses divisions de TEgiise , ne partagent
pas les privilèges religieux de populations au milieu desquelles ils vivent. En suivant celte règle de conduite , les communions dont nous sommes séparés arriveront graduellement à reconnaître que nous ne désirons pas leur ravir leurs enfants pour nous les attacher, mais que notre ardent désir est de ne former qu'un avec elles, désir que nous voudrions réaliser, non en réformant leur» propres constitutions d'après la nôtre , mais en les invitant à s'unir à nous dans l'œuvre de réformer l'Eglise catholique d'après les principes del'antiquité catholique (1). >
Le Britisli-Crilic a consacré, dans son numéro d'octobre 1843, un article à l'appréciation du sermon du docteur Pusey, sur TEucharislie. L'auteur y établit par de solides arguments que le docteur Pusey n'a rien avancé que les Pères de l'Eglise n'aient dit avant lui à l'appui de la doctrine de la réelle présence du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Après avoir montré la parfaite identité de l'enseignement du docteur Pusey avec celui des Pères de la primitive Eglise, l'écrivain s'adresse en ces termes au vice-chancelier et aux six docteurs qui ont cru devoir condamner le discours du savant professeur d'hébreu :
• Dans cet état de la question, nous demanderons aux six docteurs si, par la condamnation qu'ils ont prononcée, ils ont eu l'intention de faire ce qui n'a jamais été fait, ce a quoi notre Eglise n'a jamais songé, c'est-k-dire de déclarer toute l'Eglise primitive hétérodoxe et coupable d'avoir enseigné une fausse doctrine sur l'Eucha-
(1) British-Crilic. The anglican Qhurch in Mediterranean.
risiie. Si le sermon du docieur Pusey est, comme nous le pensons, en parfaite concordance avec renseignement des Pères ; si sa théologie est celle des Pères , et si la théologie des Pères est celle de l'Eglise primitive , la conséquence du jugement rendu par les six docteurs, c'est qu'ils ont condamné l'Eglise.Commentjlorsquenolre Eglise admet les quatre premiers conciles, regarde les croyances fixées a celte époque reculée comme le symbole nécessaire de la foi chrétienne et les chante solennellement dans son rituel, comment, disons-nous, ont-ils osé lui imprimer le cachet d'une condamnation? Sur la doctrine de l'Eucharistie , en particulier, notre Eglise a accepté la croyance des premiers siècles comme son étendard et son guide. En présence de ces témoignages , le tribunal exceptionnel d'Oxford a-t-il la prétention de signaler l'Eglise primitive comme erronée sur une doctrine aussi vitale ? Est-il possible à ses juges de poser la main sur leur cœur et de réciter ces paroles de la convocation de 1571 : « Les prédicateurs auront soin de ne rien ensei-
< gner qui doive être religieusement observé et cru par « le peuple , h moins que ces doctrines ne concordent t avec l'Ancien et le Nouveau Testament et ne soient « l'écho de la véritable doctrine des Pères catholiques
< et des anciens évéques ? > Comment peuvent-ils, ainsi qu'ils sont tenus de le faire , rendre un pareil tribut à l'enseignement des Pères , lorsque , en même temps , ils les condamnent en masse , ainsi qu'ils l'ont fait par leur dernière décision ?....
€ Nous passons, continue le Britisli-Critic , h une autre classe d'autorités à laquelle le docieur Pusey a fait
appel : les théologiens de notre propre Église depuis la réforme.
f Pour ce qui regarde la doctrine de nos théologiens sur l'Eucharistie , il est un point important à signaler, c'est que chacun en particulier et tous en général déclarent { leur unanimité est remarquable) que leurs différences avec les catholiques romains portent seulement sur la manière de la présence, de modo prœsentiœ , et pas du tout sur la présence elle-même. Le désaccord est seulement sur le mode de la présence, disent les évéques Bilson et Montagu. Toute la controverse , dit l'évêque Andrewes, roule sur le mode. L'évêque Morton dit que la question n*est pas relative à la réelle présence, que les protestants professent aussi. Accordez-nous la transsubstantiation , dit l'archevêque Bramhall, et ce qui suitde cette manière d'expliquer la présence réelle, et nous n'aurons sur ce point aucun différend avec eux (les catholiques).
« L'évêque Ridley, en traitant ce même sujet, nous dit: « Dans le sacrement est le véritable corps et le véritable sang du Christ , celui qui est né de la vierge Marie, qui est monté aux cieux, est assis a la droite de son père , et qui de la viendra pour juger les vivants et les morts. » « Dieu nous préserve , s'écrie l'évêque Bilson , de nier que la chair et le sang de Jésus-Christ soient réellement présents à la sainte table ! » L'évêque Laud n'est pas moins explicite quand il dit : t L'Église d'Angleterre enseigne et croit à la réelle présence du Christ dans l'Eucharistie.»
Le Britisli'Critic analyse ainsi les témoignages qu'apportent les théologiens et les évéques de l'Église anglicane
à l'appui de la croyance catholique sur la présence réelle dans le sacrement des autels. Toutes ces autorités , le docteur Pusey, en publiant son sermon , les a recueillies et livrées au public dans un appendice ; c'est dans cet appendice que le BritisliCriiic puise ses citations. On se demande, devant ces témoignages, comment le sermon du docteur Pusey a pu être condamné, lorsque ce théologien n'a rien dit qni déjà n'ait été avancé par les Pères de l'Église anglicane. Cet extrait de la revue théologique de l'école d'Oxford démontre invinciblement que l'Église d'Angleterre a toujours cru à la présence réelle , en même temps qu'elle a rejeté la doctrine de la transsubstantiation. Ceci explique comment le docteur Pusey a dû accepter l'opinion de la consubslantiation , quoique tout son sermon tende à justifier l'enseignement de l'Église catholique. L'attitude prise par les théologiens anglo-catholiques éveilla la sollicitude de l'épiscopat. Depuis le jour où les aveux des professeurs de l'Université d'Oxford ont été assez explicites pour faire naître dans le monde catholique des espérances qu'un avenir rapproché de nous verra peut-être se réaliser ; depuis surtout que l'enseignement de ces doctes théologiens a déterminé plusieurs hommes éminents h étudier et k embrasser la foi catholique , les esprits qui suivent avec intérêt le travail de régénération qui s'opère dans l'Église anglicane, se préoccupent vivement de savoir quelle altitude prend l'épiscopat anglican vis-k-vis des réformateurs. Nous nous sommes appliqué a recueillir les faits propres à éclairer cette question ; et , si nous ne nous trompons , l'épiscopat anglican qui, dans le principe, s'était prononcé contre les pu-
seyisles, se ravise aujourd'hui, a la vue du prodigieux succès obtenu par leur enseiguement ; il craint d'être brisé dans son immobilité , s'il cherche à opposer au torrent une digue; il en prend son parti, et se rangesous l'étendard levé par le docteur Pusey el M. Newman.
En effet , que pouvait l'épiscopat anglican au milieu d'un concours de circonstances qui , contre toutes ses prévisions, fait, des hommes dont il signalait d'abord le zèle avec méfiance, les plus fidèles champions de l'orthodoxie? L'épiscopat passe de leur côté; il fait plus, il semble aspirer a diriger le mouvement auquel il n'a pu résister. Nous disons donc que les évéques anglicans favorisent aujourd'hui le développement des doctrines qu'ils ont d'abord combattues. C'est ce qu'il nous sera facile de démontrer. Constatons d'abord qu'a la convocation tenue k Oxford en 1841 , les évêques d'Exeler, de Glascow, de Llandaff, de Sodor, ont tous voté avec les puseyistes contre le docteur Hampden. Mais ceci n'est pas tout. L'évêque d'Oxford , qui lit suspendre la publication des Tracts, en déclarant « cette publication dangereuse et propre k troubler la paix de l'Eglise , > a rétracté ensuite d'une manière solennelle son premier jugement. Ecoutons-le plutôt nous dire lui-même ce qu'il pense des puseyistes :
« Ces quatre dernières années ont été témoins
du rapide développement de principes que le monde a identifiés avec Oxford. Ces principes ont , dans ce court espace de temps, pris racine non-seulement dans notre voisinage et les diverses parties de l'Angleterre , mais ils ont passé les rives de notre île, et nous les trouvons im-
plantés aujourd'hui , du nord au midi , de Test k l'ouest , partout où l'on rencontre des membres de l'Eglise anglicane.
« Malgré leurs fautes, les Traités pour le temps
présent {Tracts for tlie Times) ont exercé, sous plusieurs rapports, une heureuse influence. Leur effet sur les personnes qui ne sont pas en communion avec nous, les dissidents et les romanistes (catholiques), a été très-sensible. Mais c'est surtout au sein de notre Eglise qu'il est impossible de méconnaître leur bienfaisante action. Comment méconnaître la renaissance dont nous sommes témoins , ce désir d'unité qui partout se manifeste? Le sentiment de notre schisme coupable se développe ; on soupire après cette discipline que nous avons presque entièrement perdue; on veut que l'obéissance a l'autorité ecclésiastique soit plus prompte et plus parfaite ; que les fêtes et les jeûnes de l'Eglise soient mieux observés ; que les sacrements soient administrés avec plus de décence et de respect; que la dévotion et l'abnégation deviennent plus générales. En présence de ce mouvement , du progrès que ces idées ont fait depuis dix ans , il est impossible de ne pas reconnaître que les auteurs des Tracts ont été les humbles instruments de la Providence , en secondant le développement de ce travail intellectuel. »
Le prélat parle ensuite de la célébration des offices et des fêtes :
« Deux services faits le dimanche dans les paroisses où jusqu'ici on n'en a célébré qu'un seul , l'observation des fêtes du Carême, de la Semaine-Sainte, des Quatre-Teraps et des Rogations, peuvent nous aider à arriver peu à peu
à avoir dans nos églises un service quotidien. Les jeûnes de l'Eglise accoutumeront les fidèles a Tabnégalion , et nous espérons que le luxe diminuera k mesure que nous verrons augmenter les aumônes du riche. >
Les extraits du Britisli-Critic ; que nous avons mis sous les yeux du lecteur, prouvent que les réformes désirées par Mgr d'Oxford, sont depuis longtemps demandées par les savants professeurs de cette Université , et que l'évêque adopte entièrement leurs vues. Voici en outre un aveu qui montre que les évoques anglicans ne se font pas illusion sur la profondeur de la plaie creusée par le protestantisme au sein delà société anglaise :
€ Croyez-moi, ce dont nous avons le plus grand besoin, c'est la paix , afin que l'Eglise puisse se fortifier et pourvoir au besoin spirituel de populations qui se précipitent vers l* athéisme, faute d'instruction religieuse. C'est k fombre de la paix que l'Eglise se préparera au dénouement de la lutte terrible engagée entre le bien et le mal, dénouement vers lequel les événements nous poussent avec une prodigieuse rapidité (1), >
Ainsi donc, Mgr d'Oxford s'attend, dans un avenir prochain , a quelque grand changement dans la situation religieuse de l'Angleterre ; il en sent la nécessité, et celte conviction , qu'il partage avec les puseyistes , est aussi celle de plusieurs autres évéques. Une feuille protestante de Londres constate le fait en ces termes :
« Il sera consolant, nous dit le Morning-Post, organe
(i) Nous avons extrait ces passages d'un discours prononcé par révêque d'Oxford, le 23 juin 1842, dans l'église de Sainte-Marie, en présence des membres de l'Université et d'un nombreux clergé.
de raristocratie , pour tons les amis de l'Eglise, qui regrettent le relâchement de la discipline et la perversion de l'Eglise d'Angleterre, d'apprendre que les évêques d'Edimbourg et de Glascow ont , dans leurs instructions au clergé de leurs diocèses , adopté la ligne de conduite de l'évêque d'Oxford. Ils ont encouragé ceux de leurs ecclésiastiques qui s'efforcent de restaurer la pureté des premiers siècles, et ils leur ont fait, dans les termes les plus énergiques, un devoir de continuer leurs efforts.
f Depuis quelque temps, continue la même feuille , l'épiscopat écossais sent la nécessité de se conformer avec rigidité aux prescriptions de la rubrique du livre de prières (600^* o/'commonpraî/er), ainsi qu'aux articles, homélies et canons de l'Eglise , prescriptions depuis si longtemps négligées, sinon entièrement abandonnées. »
Ajoutons k la liste de ces prélats le nom de l'évêque de Salisbury. C'est en présence du primat d'Angleterre et de l'évêque de Londres qu'il a prononcé le discours remarquable dont nous regrettons de ne pouvoir reproduire que quelques phrases. Ce discours avait pour texte ces paroles de l'Evangile selon saint Jean : t Afin € que tous ne soient quun, comme vous, mon Père, êtes t en moi , et moi en vous : qu'ils soient de même en « nous , afin que le monde croie que vous m'avez en- € voyé. »
L'évêque d'Oxford nous a dit que l'Eglise anglicane , par défaut d'instruction , laissait le peuple marcher k l'athéisme; l'évêque de Salisbury reconnaît de son côté l'impuissance de l'anglicanisme pour porter au loin les lumières de l'Evangile.
€ Je le déclare, quoique à regret, nous dit-il, nos mis sions n'ont aucun succès. Quelle en est la cause? — Le manque d'unité. Comment peut-on espérer de convertir les nations infidèles lorsqu'on n'est pas dans l'unité par Jésus-Christ? A qui peut-on faire accepter les doctrines du christianisme, lorsqu'on offre k tous les yeux le spectacle des divisions les plus profondes, du schisme et des hérésies? >
Ecoutons encore :
« Nous n'avons que des théories ; la pratique, chez nous,
est morte ; la religion , pour nous, est nominale ! >
« Ah ! quand l'unité, qui doit donner la vie a toute l'Eglise du Christ, sera-t-elle rétablie? C'est Ik notre ardent désir >
< Oui, l'unité est désirable, et elle est aujourd'hui ardemment désirée : on peut même dire qu'elle l'est avec excès ; car, d'un côté , un grand nombre, par amour de l'unité , se rapprochent de Rome avec un empressement qui ne connaît pas de bornes. Sans doute, Vévêqiie de Rome est le premier évêque du monde ; mais Rome a des réformes à opérer, sans lesquelles l'union est impossible. »
Ailleurs, Mgr de Salisbury proteste au nom de l'anglicanisme contre la dénomination d'Eglise établie par la loi qui lui est officiellement donnée :
t Malgré l'union , a-t-il dit , qui existe entre l'Eglise et l'Etat , ELLE n'est pas ÉTABLIE PAR LA LOI ; clIc Tcmonte aux apôtres Cette Eglise d'Angleterre a trop vécu séparée des latins, séparée des grecs, séparée du monde ; aujourd'hui elle est divisée dans son propre sein ; il fau-
cirait qu'elle eût de l'unité dans ses doctrines, dans ses pratiques une discipline réelle , pour s'offrir elle-même comme modèle, pour devenir un centre d'unité î »
Recueillons ces précieux aveux, et ces explications plus précieuses encore ! Constatons avec joie les immenses progrès faits par l'Eglise anglicane, dans la voie qui semble devoir amener sa réunion avec Rome ! Déjà elle proclame le souverain pontife le premier des évèques ; déjà elle se familiarise avec l'idée d'une réconciliation ! Son isolement l'accable; elle confesse qu'un schisme coupable a ébranlé ses fondements. Que pourrions-nous désirer de plus dans le court espace de temps qui marque son retour ? Les événements dont nous sommes témoins parlent avec assez d'éloquence pour intéresser le monde catholique en faveur de l'Angleterre ; les prières de l'Eglise opéreront bientôt de nouveaux prodiges; mais ce qui se passe dans le secret des cœurs est voilé a la curiosité inquiète du public.
Nous avons vu plus tard les évêques anglicans, a l'occasion de leur tournée diocésaine, en 4842, publier des lettres pastorales qui ont fait pendant plusieurs mois le sujet de la polémique des journaux de Londres. Les uns accusaient l'épiscopat d'encourager des tendances papistes; les autres défendaient les prérogatives de l'autorité ecclésiastique, et voyaient avec bonheur les évêques suivre et seconder le mouvement régénérateur dont nous sommes témoins. Cette polémique fut à la fois fort piquante et fort instructive. Les lettres pastorales les plus remarquables étaient celles de l'évêque d'Exeter, de l'évêque de Salisbury , de l'évêque d'Oxford et de l'é-
vêque de Londres. Elles ont fourni aux organes des divers partis l'occasion d'exprimer leur opinion sur le mouvement catholique de l'Eglise anglicane. Parmi ces articles il en est plusieurs qui méritent de fixer l'attention, ceux entre autres publiés par le Times; aussi nous croyons devoir reproduire quelques-unes des réflexions de ce journal. Le Times est, comme on le sait, la feuille la plus répandue du globe. Le Times est un des organes du parti tory; il a été longtemps un des ennemis les plus passionnés et les plus violents des catholiques ; mais ses préjugés religieux s'affaiblissent a mesure qu'il avance dans la voie libérale où il suit les membres les plus éclairés de l'Eglise anglicane. Ces lignes du Times seront lues avec intérêt :
€ Nous nous réjouissons , dit le Times , à la vue du spectacle que nous offre l'Eglise d'Angleterre. Sa puissance se relève en même temps que s'accroît la confiance en son pouvoir. Quand nous disons pouvoir, nous ne parlons pas d'un pouvoir temporel ou politique , mais de la puissance morale que doit exercer une Eglise.
€ De toutes parts l'Eglise témoigne de sa bonne volonté pour remplir dans toute leur étendue les devoirs spirituels qui lui sont confiés. Elle travaille partout avec un zèle et un succès qui, il y a peu d'années, eussent été tournés en ridicule, comme autant de tentatives impuissantes à satisfaire aux besoins des populations nombreuses qui manquent de moyen d'instruction et qui vivent sans religion. Une vie toute nouvelle se développe dans le sein de notre Eglise , qui rendra bientôt à son organisation intérieure toute l'importance qu'elle a perdue.... Des
causes nombreuses ont , par le passé, contribué a entraver dans son action l'Eglise d'Angleterre, de la manière la plus préjudiciable h son influence spirituelle et aux vrais intérêts du peuple. Nous ne résumerons pas toutes ces causes; mais nous dirons que la principale a été la direction lâche et vaine de son gouvernement. Sa législature est, depuis un siècle et demi, réduite au silence et h l'inaction ; sa jurisprudence et ses cours ont été avilies, sécularisées, rendues inutiles et absolument impuissantes pour proléger l'ordre, la morale, la pureté des doctrines parmi le peuple et le clergé. Ses évêques ont pour la plupart été nommés en vue de leurs titres , de leurs opinions politiques , ou de certaines qualités plus convenables pour des temps d'indifférence que pour les circonstances difficiles où nous nous trouvons. Embarrassés de tous côtés par les empiétements de l'Etat, jaloux de leurs prérogatives, les évêques étaient réduits au rôle de fonctionnaires, faisant avec réserve certaines cérémonies indispensables, et exerçant avec timidité les pouvoirs limités qui leur étaient conflés par actes de parlement dans les matières de nature mixte. Ce que nous disons est si vrai , que les évêchés n'étaient plus regardés que comme des pensions de retraite dans l'Eglise, de véritables sinécures, otiiim ctim dignitate , pour se servir de l'expression employée par un écrivain du Quaierhj-Revieiv qui critiquait une publication d'un savant prélat.
f Les conséquences inévitables de cet état de choses sont faciles à apercevoir. L'Eglise se trouvait enchaînée par des règlements de discipline quidatent de deux siècles. Elle avait perdu la force nécessaire pour les mettre en
pratique et la puissance de les modifier, tandis que tout autour d'elle , dans la société, prenait une physionomie nouvelle....
« Nous avons vu, à diverses époques, surgir des hommes pleins de zèle , d'activité, de dévouement , capables de remuer les cœurs, et désireux de travailler à donner k l'Eglise ce dont elle avait le plus grand besoin. Ces hommes reconnaissaient en même temps son autorité et se laissaient guider par elle. Mais , après de froides tentatives pour les décourager et les abattre, notre Eglise les a laissés se retirer de son sein et les a vus entraîner avec eux dans le schisme la moitié d'un peuple qui devrait lui appartenir (1) , se contentant , en présence de ces défections, d'écrire des traités contre l'enthousiasme.
« Plus tard, des écoles de théologie se sont formées, dont les controverses ont longtemps jeté le trouble dans les esprits , et cependant aucune tentative n'a été faite pour que les questions en dispute fussent résolues par l'autorité compétente. Des changements se sont par suite introduits dans la discipline et les cérémonies , au point que le clergé vit aujourd'hui sous deux sortes de lois contradictoires : l'une écrite, l'autre traditionnelle. Cette dernière a reçu de la pratique force de loi , et pour couronner tout cela et rendre la confusion pire, le parlement (composé de dissidents de toutes les sectes) s'est mêlé chaque année de l'administration temporelle, de la juris-
(i) Le Timei fait ici allusion à Wesley et auires chefs de sectes qui, en se séparant de l'Église, ont établi des communions dissidentes.
prudence, de la discipline, de l'organisation épiscopale , en un mot, de toutes les affaires de l'Eglise, à l'exception de ses doctrines.
« Mais tous ces maux ont heureusement atteint leur maximum, et l'état qui les a produits disparaît rapidement. Les hommes auxquels revient le mérite d'avoir éveillé l'esprit de réaction qui se manifeste non-seulement parmi les laïques et le clergé inférieur, mais encore dans une sphère plus élevée, ont, quoi qu'on en dise, rendu un service réel a l'Eglise et à la nation. De tous les fruits de cette réaction qu'il nous a été permis d'apprécier, les plus remarquables et ceux qui auront les conséquences les plus importantes, sont les lettres pastorales que nos évoques ont publiées cette année. Il est impossible de les lire sans voir que notre Eglise commence à reprendre son gouvernement ; que l'épiscopat est déjà quelque chose
de plus qu'un vain nom • *
Le Times termine l'article auquel nous empruntons ces citations, en exprimant le désir de voir l'Eglise anglicane devenir un jour dans le monde une puissance moralisatrice. Ce qui s'est accompli dans son sein, les difficultés qu'elle a déjà surmontées, les excellentes dispositions de ses membres sont, de l'avis du Times, autant de garanties qui font espérer que l'Angleterre ne s'arrêtera pas dans la voie où nous la voyons engagée. C'est aussi l'opinion et le vœu le plus ardent des catholiques, qui se réjouissent devoir une Eglise, longtemps séparée de l'unité catholique, revenir à des doctrines et à des pratiques qui préparent sa rentrée dans l'Eglise universelle.