‹ Du mouvement religieux en AngleterreChapitre 2 sur 33 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Si la réforme, considérée au point de vue politique , parut un progrès à certains esprits , trois siècles d'expérience ont surabondamment démontré que sa formule négative n'est rien moins qu'un obstacle à tout développement social. Loin de constater, comme l'ont soutenu quelques enthousiastes , un des grands faits de la civilisation moderne, le protestantisme a plongé la société dans le doute, a obscurci dans les intelligences la notion de l'autorité et a presque étouffé dans les cœurs le sentiment du devoir.

Longtemps avant Luther, l'on avait pressenti la lutte qui s'engagea entre le Saint-Siège et les souverains de l'Europe. Le privilège de l'investiture et les biens du clergé lirent naître des collisions qui placèrent les papes et les rois dans une position nouvelle. En France, cette position donna lieu à des concordats; en Angleterre le roi prit

toiil. Il s^euipara luéiiie du cierge, qui se rendit sans trop de résistance, et dont il fit, après Ta voir rattaché au trône , un des rouages du gouvernement.

Mais pendant que TAngleterre consommait par son roi sa séparation avec le Saint-Siège, pendant que le Nord s'ouvrait la voie a toutes les hérésies , les peuples du Midi chez qui le bon sens fait justice des systèmes ridicules et impraticables , repoussaient instinctivement le protestantisme, par aversion native pour tout ce qui n'est pas' raisonnable.

Les peuples du Nord, plus spéculatifs que pratiques , l'Angleterre surtout où le sentiment de la personnalité était déjà fortement développé , ont gardé le protestantisme, et ont fait l'essai, à leur détriment, d'une doctrine qui exalte outre mesure l'orgueil de l'homme , le pousse à l'amour exclusif de lui-même et (inii par détruire en lui tout sentiment positif de religion. Alors que le protestantisme cherchait partout les moyens de discréditer la religion romaine en dénonçant l'Église comme l'ennemie de la liberté, ce genre d'attaques servait le catholicisme , qui , pour se relever de ces inculpations , n'avait qu'à ouvrir les pages de son histoire. Aujourd'hui que les calomnies ont passé et que la vérité demeure , il reste bien constaté que non-seulement l'Église s'est toujours associée à l'indépendance des nations et à l'élan des hardis penseurs, mais encore qu'elle est la mère de la liberté et de la nationalité des peuples. La Pologne,

la Belgique , rirlande pourraient être appelées eu témoignage. Il est des révolutions et des agitations qui ne sont que le développement de la doctrine de paix et d'union de Tauteur de notre foi.

Le catholicisme n'a rien à perdre dans les débats de la pensée humaine , quelles que soient les choses que cette pensée cherche a approfondir ; il ne redoute que la demi-science , la fausse liberté ou la licence. Ce qui se passe en Europe en est une preuve éclatante pour quiconque perce Técorce du marasme intellectuel, de rindifférence en matière de foi et de conscience. L'hésitation des esprits touchant la vérité religieuse est un indice de l'agonie de Terreur, qui, impuissante à édifier, cherche par des subterfuges à diriger l'esprit des hommes vers les matières politiques. Mais la politique ellemême a beau prendre des allures de reine et tâcher de se rassurer sur l'avenir ; elle évite à chaque instant toute collision avec l'élément religieux qu'elle paraît dédaigner , mais qu'elle redoute en secret et qui seul peut , dans l'avenir, affirmer sa domination et fixer ses incertitudes. Le christianisme touche à une des époques solennelles de son existence. — Saint Augustin a dit après saint Paul : « Il faut qu'il y ait des hérésies afin que la vérité se développe. » — Jusqu'au seizième siècle les conciles ont eu mission d'aider ce développement en prémunissant les consciences contre Terreur. Aujourd'hui que les révolutions politiques ont changé les condilioDs extérieures du christianisme, l'Église procède

autrement. Rome s'est laissé dépouiller, jour par jour, privilège à privilège , de toute sa puissance extérieure ; dans la persécution générale exercée contre elle par Topinion dans tous les États de l'Europe, elle s'est laissé dépouiller de ces signes extérieurs de la puissance pour rentrer dans le temple et remplir l'auguste mission de réagir sur la société par ses vertus ; son caractère et son unité.

L'Église catholique se présente aujourd'hui dépouillée pour n'offrir à l'esprit que les caractères de l'unité religieuse et la couronne d'épines de son fondateur. Au sein de la fluctuation des idées, seule immuable , elle domine les partis et les inquiétudes qui les tourmentent. Cette Église que certains beaux esprits croient morte , est encore, du fond de son tombeau, la seule puissance à laquelle la défaite n'ait pas enlevé la couronne qu'elle porte depuis bientôt dix-neuf siècles. L'Église tient dans ses mains l'énigme sacrée dont le protestantisme a perdu les paroles symboliques. Il a beau torturer la Bible , creuser les traditions, presser la lettre pour en faire jaillir l'esprit , le protestant est condamné à la stérilité et à l'erreur, jusqu'au jour où , secouant le protestantisme comme une œuvre d'impuissance, il sera forcé de se sauver dans l'Église catholique contre l'envahissement de toutes les ruines qui vont fondre sur lui.

Ceci regarde surtout l'Angleterre où le protestantisme a pris toutes les formes possibles, et où.

XY

malgré la protection de l'État pour le maintenir dans la moralité de la loi et les conditions de la durée, il tombe pièce à pièce, entraînant avec lui peut-être la nation dont il a faussé l'esprit et corrompu les voies.

Pour peu qu'on réfléchisse sur la situation de l'Angleterre, l'on ne peut s'empêcher de s'attrister profondément à la pensée des calamités qui pèsent sur elle et qui doivent amener une catastrophe. On y voit la puissance alliée à la faiblesse la plus grande, l'orgueil du faste et de l'opulence à côté des souffrances de la misère, le crédit le plus étendu avec la répulsion et souvent le mépris des peuples, les fondations les plus nombreuses de charité et un paupérisme affreux qui , en dépit des mesures les plus grandes et des lois les plus sévères , pullule dans les basses régions de la société , et forme comme une nation dans la nation. Tels sont les contrastes effrayants qu'offre l'Angleterre. Pour en trouver la cause, il n'est pas besoin de fouiller dans l'histoire, ni d'analyser le tempérament de ce peuple. Il faut remonter un peu plus haut , creuser un peu plus bas. Au faîte de l'édifice social , nous trouvons la religion enchaînée au trône ; à sa base , la conscience publique privée de lien moral.

Lorsque la raison rejette le frein imposé h l'inquiétude de l'esprit humain , tout lui devient un motif de doute et dénégation. Le sentiment du beau et de l'honnête s'altère et se réduit aux proportions mesquines de l'intérêt privé qui justifie

tous les écarts de la pensée , toutes les révoltes de la raison , toutes les injustices du cœur par le succès et Tamour de soi. — De là, cet orgueil intraitable, ce ton altier, ces formes dédaigneuses, et ce moi souverain de l'Anglais qui jette sa personnalité dans tout et au-dessus de tout. Le protestant anglais, comme résultat de l'estime profonde et de l'opinion démesurée qu'il a de luimême , professe pour les hommes le plus grand mépris. Ce caractère individuel se retrouve exagéré dans la nation elle-même qui , tout entière , peut être regardée comme la personnification de l'égoisme. La vanité et l'amour du gain sont les deux mobiles de tout ce que l'Angleterre réalise de grand. Le premier de ces caractères se retrouve jusque dans l'aumône que le peuple anglais jette à ses pauvres. L'anglicanisme a fait de la charité une vertu d'emprunt , une vertu de faste , une occasion de se montrer. C'est un acte insultant dont les formes sont injurieuses et brutales et qui ont tout l'odieux de la loi qui décrète la charité comme un impôt.

Ainsi en est-il des peuples qui secouent le joug de l'autorité spirituelle ; ils cessent de marcher dans la lumière qui vivifie ; ils se retirent de la vie sociale et perdent toute moralité ; car la morale sans préceptes positifs, dit Portails, laisse la raison sans règle ; la morale sans dogmes religieux n'est qu'une justice sans tribunaux. Privés de religion , les peuples s'adressent au pouvoir et lui

XYII

demandent un symbole qui leur est octroyé comme une charte. Une telle religion est bien vulnérable ; car si un homme , quel qu*il soit , n'a pas le droit de régler la conscience d'un autre homme, quel respect peut-on avoir pour une puissance religieuse qui ne tient sa vertu que du peuple , et qui par là même, privée de toute mission divine , ne saurait invoquer que la volonté qui Ta créée.

Pour se soustraire à la puissance temporelle des papes qui ne les gênaient guère, les Anglais firent de leur roi un pontife suprême, et ils créèrent un despotisme religieux qu'ils agrandirent de tous les caprices de Fautorité temporelle. Ce despotisme , qui depuis trois sièclespèsesilourdementsurle pays, a produit le double cancer de la misère et du luxe qui dévore le peuple. C'est pour se soustraire à ce despotisme que l'Angleterre commence a faire retour a l'unité. L'individualisme, cette lèpre sortie de la réforme, la ronge. Cette maladie a bien pu l'occuper et la distraire de la vie morale , tant qu'elle a eu à conquérir, à gagner ; mais cette fièvre la quittera après l'avoir clouée quelque temps sur son île , en proie aux calamités que le protestantisme lui a prodiguées. L'Angleterre a beau fonder des comptoirs , agrandir son commerce à mesure que l'or ruisselle dans Londres , l'amour du gain et le besoin s'y pressent et augmentent dans d'effrayantes proportions.

Il est de la nature des jouissances physiques d'accroître le malheur de ceux qui s'y vouent le

plus. L'Angleterre commence h comprendre que le culte des intérêts matériels ne procure à l'homme que l'inquiétude de Tesprit et le dessèchement du cœur. Dans son programme de réforme politicoreligieuse, elle n'avait oublié qu'une chose : la conscience. Elle avait cru pouvoir se faire une religion a l'image de ses instincts : ses instincts l'ont trompée. Elle sent par suite le besoin de se rattacher h un principe fécondant qu'elle n'a pas et qu'elle n'aperçoit encore que d'une manière fort imparfaite. Ce principe est le principe catholique. L'Angleterre paraît devoir retourner au catholicisme comme elle embrassa autrefois la réforme, en corps de nation. Elle avait cru fonder une église nationale ; elle n'est arrivée qu'à scinder la nation en autant de partis religieux qu'il y a de textes dans la Bible. La religion a presque complètement disparu dans la fusion impolitique et impie du pouvoir temporel et de la puissance spirituelle. Elle est devenue la vassale de la royauté , qui a fait une même chose de la religion et de l'État , du culte et de l'administration, de la police et du rite. De cette confusion est résulté l'état précaire de la religion qui a cessé d'exercer la moindre influence, du moment oii elle est descendue du trône pour prendre le nom de loi. La cause du protestantisme anglican est si pauvre aujourd'hui, si nue malgré ses grands travaux sur l'exégèse, et en raison même de ses efforts prodigieux, qu'elle est obligée de désavouer son passé , et qu'après s'être flétrie

de ses propres mains dans les ouvrages de Cobbet, elle se renie elle-même par l'organe de ses plus savants docteurs. iNe sentant plus la vie circuler dans ses membresdécrépits, elle en appelle à Rome; elle pleure sur la poussière des successeurs des apôtres, et ne proteste plus aujourd'hui que contre ses protestations d'autrefois. C'est la dernière pulsation de vie de l'anglicanisme , pulsation d'agonie, travail de mort, mais effort de géant qui secoue son suaire et cherche à soulever la pierre tumulaire qui le scelle au néant.

Le grand spectacle qu'offre au monde l'Église anglicane a été prédit , il y a plus d'un siècle , par Bossuet, quand, en parlant des anglicans, il dit dans l'Histoire des Variations (liv. vu, ii4) : « Une nation si savante ne demeurera pas.... dans cet établissement ; le respect qu'elle conserve pour les Pères , et ses curieuses et continuelles recherches sur l'antiquité , la ramèneront à la doctrine des premiers siècles. Je ne puis croire qu'elle persiste dans la haine qu'elle a conçue contre la chaire de saint Pierre , d'où elle a reçu le christianisme... Les temps de vengeance et d'illusion passeront , et Dieu écoutera les gémissements de ses saints! d Cette prophétie du grand évêque touche à sa réalisation ; car l'Église anglicane ne saurai! maintenir plus longtemps sa position sans s'unir à l'Église catholique. Cette réunion permettrait de consacrer de nouveau les biens de l'Église aux usages pour lesquels ils avaient été donnés ; cette réunion

ralVermirait rilliistre nrislocrnlie brilannique, qui est destinée à vivre ou à succomber avec l'Église à laquelle elle se trouve si intimement liée. Cette réunion raffermirait la constitution et ferait cesser toutes les divisions , toutes les disputes avec Tirlande; car la différence de religion en est la principale source. Cet événement paralyserait les factions dissidentes, vi en rétablissant Tancienne subdivision des biens de l'Église , les propriétaires fonciers se trouveraient allégés d'une partie de l'impôt pour les indigents ; la classe moyenne et les pauvres n'auraient plus à payer les taxes d'église, et Ton formerait un fonds pour bâtir les églises et les cbapelles. En un mot , l'Église acquerrait ainsi la popularité qui lui est nécessaire et qu'elle a depuis si longtemps perdue. Si la belle prophétie de l'évêque de Meaux ne se réalisait pas, nous pourrions bien voir, dans le cours d'un demi-siècle, la guerre civile, le renversement de l'Église , l'oubli des grands principes sur lesquels reposent les propriétés civile et ecclésiastique , enfin une confusion générale qui entraînerait infailliblement la ruine de la monarchie.

Page 1