CHAPITRE I
SOMMAIRE
Coup d'œil sur la siluaiion générale du Royaume-Uni. — Anarchie religieuse , politique et sociale. — Dépravation et misère du peuple. — Crise de 1842. — La charité olficielle. — Les workhouses. ~ Les socialistes , les charlisies , les rebeccaïstes. — Opinion de Cobbett sur les conséquences de la réforme. — La constitution de TAngleterre est l'œuvre du catholicisme et non celle des réformateurs.
S'il faui en croire les apologistes de la réforme, les fondateurs de l'Église prolestante d'Angleterre furent les instruments dont se servit la Providence pour répandre ses bénédictions sur ce pays. Le Ciel, dans sa miséricorde, réservait des grâces précieuses a l'empire britannique, et c'était pour le rendre digne de les recevoir que Henri VIII, Edouard VI et Elisabeth reçurent et accomplirent la mission d'établir un culte national. Cette assertion est plus
facile à émeltre qu'a soutenir, car, si l'arbre doit être jugé par ses fruits, si la divinité du Christianisme peut être démontrée par les améliorations morales, religieuses, politiques et sociales qui ont suivi son établissement dans le monde, pourquoi n*aurons-nous pas le droit de rechercher quels bienfaits la réforme a produits pour l'Angleterre, dans quelles proportions elle a augmenté le bonheur duN peuple et la prospérité nationale?
Or, si nous nous livrons à cet examen avec quelque soin, si nous pénétrons au cœur même de la question, si nous suivons les conséquences de celte réforme religieuse k mesure qu'elles se développent et que le pays est obligé de les subir, nous arriverons h des conclusions dont les réformateurs de l'ancien culte n'auront guère a s'applaudir. En remontant à l'époque môme où l'intérêt de la nouvelle Église demandait à ses partisans le plus de réserve, le vice et la corruption s'étalaient déjà avec une audace inconnue aux époques antérieures, et les historiens les plus prévenus contre les catholiques ne pouvaient s'empêcher de signaler et de flétrir la dépravation publique.
Latimer, qui écrivait sous les règnes de Henri VIII et de son successeur, nous dit : « La débauche se pratique en Angleterre d'une manière inconnue dans les antres parties du monde , et on en parle comme d'une chose de bon ton, d'une de ces bagatelles que personne ne songe a réformer. >
€ Triste était alors (en 1700) l'état de la religion, nous dit le pasteur anglican Strype. Les ecclésiastiques s'emparaient de plusieurs bénéfices, sans résider dans aucune
de leurs paroisses. La plupart aliénaient leurs biens , et exigeaient des réversions de rentes sur la tête de leur femme et de leurs enfants. Parmi les laïques , quelquesuns vivaient sans assister a aucun service divin. Un gran d nombre étaient tout-a-fait païens ou athées. »
Ainsi, pour être conséquents avec eux-mêmes, les apologistes du protestantisme anglican devraient nous dire que le vice et l'impiété ont été engendrés par la vérité et la vertu. Pour nous , nous aimons mieux voir le triomphe de l'erreur dans le succès de la réforme , car alors nous ne nous étonnerons plus de la corruption des mœurs, de l'oubli de la religion, du déchaînement de toutes les passions , des malheurs qui vinrent affliger l'individu, la famille, la société, la nation. Si les vices sont fils de l'erreur, les calamités sont filles du vice. L'histoire de l'Angleterre, depuis la réforme , est la pour le démontrer au besoin h quiconque douterait de celle vérité.
Le savant évêque Wallon nous apprend ce que devint la religion sous l'égide du protestantisme. < Chez nous, dit-il, tout le monde se croit docteur, tous reçoivent d*en haut leur enseignement... Le plus grand sot nous donne ses rêves pour la parole de Dieu ; des sectes innombrables ont renouvelé toutes les anciennes hérésies, et inventé des opinions plus monstrueuses que celles émises jusqu'à nous. Les sectaires ont rempli nos villes, nos villages, nos églises et nos chaires, et ils ont conduit le pauvre peuple sur le seuil de la perdition. »
L'ignorance, la corruption du cœur et de l'esprit ont enfanté aussi des misères physiques qui ont étendu leurs ravages sur ce royaume , et l'ont décimé en dépit des
efforts gigantesques du génie commercial et industriel de ses habitants. Les immenses richesses dont s'enorgueillit Taristocratie britannique, ne sont, en réalité, qu'nn manteau dont l'Angleterre se sert pour cacher la p^lus désastreuse misère; mais si le voyageur aborde ses rivages, il n'aura pas plus tôt mis le pied dans la métropole, où s'engloutit l'or du monde entier, que le voile se déchirera.
< Parcourez, disait Fielding, certains quartiers de Londres, portez la vue dans la déplorable chaumière du pauvre :1e triste spectacle, le dégoûtant assemblage de toutes les misères humaines vous arrachera des larmes.
« Est-il possible de voir, sans la plus profonde compassion, des familles entières dépourvues de tout ce qui est nécessaire a la vie : transies de froid, a peine couvertes de haillons, épuisées de besoin, succombant sous la plus affreuse indigence, dévorées enfin de maladies, conséquences inévitables d'une si affligeante situation?
< Si l'on ressent si peu de compassion pour les pauvres, c'est que l'on craint plus le mal qu'ils font que celui qu'ils souffrent.
a C'est dans le fond de leurs cabanes que, plongés dans la fange et dans la misère, ils sont en proie h tous les tourments de la faim, du froid et des maladies. Mais c'est au milieu de la société qu'ils vont mendier et assiéger le riche par leurs importunités ; c'est au milieu du public qu'ils exercent leurs rapines et leurs vols. Il n'y a pas, dans tout l'arrondissement de Westminster, une paroisse qui ne paie chaque année une somme considérable pour ses pauvres, et, nonobstant, on ne citerait pas une seule
rue qui ne fourmille, le jour, de mendians ; la nuit, de voleurs.... »
Fielding, conirae on sait, écrivait en 1753; mais les auteurs anglais qui parurent à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième ne font((ue constater l'accroissement de la misère et de la dépravation.
i Les maux que déplorait Fielding , nous dit John Hill, se sont extrêmement multipliés et aggravés depuis. Les besoins et les calamités du pauvre vertueux, la conduite dépravée et l'indolence vicieuse du pauvre fripon, l'accroissement des uns et des autres, les dépenses immenses pour les secourir, sont des maux qui ne furent jamais si généralement sentis, déplorés avec tant de force que dans l'époque actuelle. >
John Musson Good s'écrie : « C'est une chose déplorable, mais généralement reconnue, que, quoiqu'aucun pays d'Europe ne soit assujetti à la moitié des taxes énormes qui pèsent sur la Grande-Bretagne pour le soulagement des pauvres, qu'aucun ne présente la moitié autant d'institutions de bienfaisance dont le but est de leur porter secours; néanmoins il n'est aucun pays où les pauvres soient si nombreux et aussi malheureux. »
Dans sa lettre à Tévêque de Durham, Bernard nous dit: < La taxe des pauvres est le baromètre qui marque, au mépris de la plus brillante apparence de notre prospérité, les progrès de notre faiblesse intérieure ; et plus notre industrie et nos manufactures s'étendent, plus notre commerce se répand sur le globe, plus l'énormité de la taxe devient colossale. Elle s'accroit avec notre accroissement, elle grandit avec notre force, parce que ses raci-
nés ont pénétré jusque dans la source vitale de notre existence et de notre prospérité. »
Ces citations nous ont paru instructives, en même temps qu'elles nous mettent a couvert du reproche d'exagératioa que plusieurs pourraient être tentés de nous adresser.
Du passé arrivons à l'époque actuelle. Un coup d'œil rapide sur la situation générale du Royaume-Uni s'offre assez naturellement tîomme préambule aux faits que nous avons k exposer.
On dirait que l'Angleterre doit expier par les plus grands malheurs les crimes des hommes qui l'ont arrachée à l'unité catholique, et qui, après avoir mérité le titre glorieux de fidei defensor, n'ont pas rougi d'apostasier, de se faire les champions de l'erreur et des vices les plus honteux.
La corruption des Pères de la réforme a gagné le cœur de la nation, et la superbe Albion expie aujourd'hui leurs iniquités. Car, qu'on ne s'y trompe pas, l'Angleterre, comme nation, voit grossir sa dette en dépit de Taccroissement de sa prospérité commerciale; c'est un abîme qui engloutit toujours davantage à mesure qu'on cherche aie combler(l): absolument comme il arrive que, tandis qu'on emploie des millions de livres sterlings pour soulager les pauvres, des millions de pauvres se trouvent encore avoir besoin d'un plus grand soulagement que celui qu'ils reçoivent. L'histoire contemporaine nous fournit un tableau assez éloquent de cette situation critique.
(1) La dette nationale s'est accrue de 498 millions de livres sterlings dans le dix-huitième siècle.
Durant la session législative de 1842, il a été officiellement constaté que la classe ouvrière n'avait jamais été réduite, a aucune époque, au dénuement qui faillit la pousser k des actes de désespoir dont l'aristocratie, l'Eglise et les riches propriétaires auraient été les premières victimes. Le parlement retentit de suppliques adressées au gouvernement, kla couronne et k l'aristocratie, en faveur d'un tiers de la nation réduit k l'état de mendicité. La reine intervint en personne, et prescrivit, dans une sorte de bulle papale, des quêtes au profit des indigents.
Lord Kinnaird fit un appel à la chambre des lords, en faveur des classes ouvrières , appel qui contribua k accroître l'agitation populaire produite par la misère générale. L'invitation faite a la charité publique au nom de la reine ne contribua que faiblement k calmer l'irritation des esprits , et , quoique sir Robert Peel déclarât k la chambre des communes que la patience avec laquelle le peuple souffrait sa détresse fût d'une magnanimité touchante, le peuple se montra fort peu touché de la sollicitude d'un gouvernement qui reculait devant l'adoption des mesures propres k soulager ses maux. L'indifférence du gouvernement se trahit d'ailleurs par ces paroles du président du conseil des ministres : « Il sera toujours temps de s'occuper des mesures a prendre quand les fonds mis k la disposition du gouvernement par la charité pubhque seront épuisés! » M. Ferrand, un membre radical , paraissait moins rassuré que lord Wharncliff'e , car il proposa k la chambre des communes de voter vingt-cinq milUons pour le soulagement des ouvriers qui mouraient de faim dans les districts manufactu-
riers. Contre Tattenle générale, la chambre eut des objections a élever contre une proposition si légitime et une allocation si urgente; elle aurait pu, ce nous semble, y acquiescer, en attendant que le gouvernement comprît que la plus belle aumône qu'il pût faire au peuple serait de lui assurer du travail. Au moment même où la chambre venait de prendre cette détermination , des nouvelles chaque jour plus sinistres arrivaient au ministère de toutes les parties de l'Angleterre. Dans une ville , c'étaient 20,000 ouvriers qui se réunissaient et déclaraient publiquement qu'avant de laisser périr d'inanition leurs femmes et leurs enfants, ils chercheraient partout les moyens de les arracher k la mort. Dans une autre , les charlistes s'assemblaient et proclamaient l'adoption de la charte comme le seul remède aux maux du pays. Mais quel moyen avons-nous de faire accepter la charte, s'écriait l'un d'eux dans un meeting, après que la chambre des communes a rejeté notre pétition couverte de trois millions de signatures? Ce moyen, le voici : « Je m'aperçois, disait-il, que plusieurs d'entre nous possèdent des armes ; ceux qui n'en ont pas s'en procureront, et nous marcherons ensuite sur le palais de Buckingham. Si la reine nous accorde la charte, bien ; sinon, nous saurons l'usage que nous ferons de nos armes! > Ces paroles paraîtraient modérées à côté de plusieurs discours prononcés dans ce même meeting. Dans le Lancashire, les ouvriers donnaient à entendre aux autorités qu'ils ne mourraient pas sans résistance. « Dans celte affreuse situation , demandait un organe des intérêts populaires , nos oppresseurs comprendront-ils qu'il
faudra tôt ou tard abolir le détestable impôt qui double pour le peuple le prix du pain? » Un autre journal de Londres annonçait que la seule corporation des tisserands comptait, dans la métropole, 2o,000 ouvriers sans pain , sans asile , sans travail , et que le nord de l'Angleterre présentait un état aussi alarmant que le centre et le midi.
En Ecosse et en Irlande la misère sévissait avec tout autant de rigueur. Les habitants de Glascow virent avec effroi circuler dans leur ville des groupes d'ouvriers affamés, au teint blafard et aux vêtements en guenilles , qui faisaient , selon leur propre expression, une procession de mendicité^ pour exciter la charité de leurs concitoyens. D'autre part, la population exténuée d Ennis , en Irlande , essuyait la fusillade des habits rouges pour avoir tenté de se procurer par la force le pain qui lui manquait! La misère de l'Irlande fut rarement aussi générale qu'en 1842; mais, toutefois, la famine n'était qu'une de ses calamités : l'administration du gouvernement tory y fomentait et y entretenait bien d'autres maux. A l'avènement du cabinet présidé par sir Robert Peel, la situation de l'Irlande olïrait k un gouvernement qui eût été animé de bonnes intentions , des moyens faciles de gagner ses sympathies, de pacifier pour longtemps cette terre d'infortunes et de la rallier sérieusement a l'empire ; mais il eût fallu que les représentants du pouvoir s'occupassent quelque peu de son bien-être. On a beaucoup parlé de la prudence de sir Robert Peel, et l'on attendait des merveilles de ce qu'on appelle la modération de son caractère ; mais toutes ces espérances
se sont évanouies, et les amis du gouvernement sont les premiers à avouer que rien n'a été fait pour l'Irlande (4) î
Sous l'administration des whigs, sous un régime de temporisation et de concessions partielles , l'île des martyrs était calme et entretenait l'espoir d'un avenir meilleur. Les >vhigs promettaient facilement, réalisaient peu; mais ils s'abstenaient habilement de tout acte qui eût ressemblé a de l'hostilité. Il n'en a pas été ainsi avec leurs successeurs : la conduite des tories a fait regretter a l'Irlande la politique modérée des whigs et l'a attachée décidément à ce dernier parti. Le gouvernement de sir Robert Peel , non content de ne rien entreprendre dans l'intérêt matériel ou moral d'un pays que les Anglais appellent , par ironie sans doute, la sœur de l'Angleterre {oitrsister coimtry) , a organisé un véritable système de réactions qui ne respecte rien et devant lequel tout doit fléchir. La liberté de la presse , chose sacrée en Angleterre , a été foulée aux pieds en Irlande. Plusieurs procès y furent intentés aux journaux défendant la cause nationale. L'événement parut si grave à M. O'Connell, qu'il crut devoir quitter la pourpre de premier magistrat de Dublin , pour s'en aller devant les assises plaider la cause de la liberté menacée !
La religion , dans ses mystères les plus sublimes , ne fut pas à l'abri de violences sacrilèges. Un prêtre catholique, de Letlerkenny, fut emprisonné pour n'avoir pas
{{) Nous ne parlons qu'incidenlellenient de l'Irlande, nous proposant de publier plus lard un ouvrage spécial sur cet infortuné pays.
consenti a violer le secret de la confession î Dans le nord s'organisaient des bandes d'orangisles, véritables troupes de brigands qui répandaient partout la terreur sur leur passage. Des assassinats étaient commis impunément en plein jour par ces bandes de forcenés ; et le gouvernement n'avait pas la force de prévenir de pareils attentats!
Enfin, les tories n'ont pas trouvé d'autre satisfaction à donner k l'Irlande que de comprimer les généreux élans de ce peuple , en le traduisant a la barre d'une cour de justice, dans la personne de son libérateur.
(!es faits caractérisent le système a l'aide duquel l'administration de sir Robert Peel gouverne l'Irlande. Mais si nous jetons les yeux sur les maux que la misère publique a ajoutés a ces malheurs, alors nous aurons vu toutes les calamités auxquelles cette portion du royaume-uni est en proie.
Observons d'abord qu'a certaine époque de l'année la famine visite régulièrement l'île jadis surnommée par les poètes la verte Erin. Au moment où la pomme de terre, seule nourriture du paysan irlandais, vient à manquer, on voit souvent une famille de six à huit personnes réduite à vivre de la portion qui, en temps d'abondance , eût a peine suffi a Tune d'elles, et bien heureuse encore quand elle peut ainsi attendre la récolte nouvelle en s'imposant de rudes privations : ce bonheur n'est pas celui du plus grand nombre. On vit, en 1842, se joindre a la détresse de la population agricole celle de l'ouvrier. Le travail manquait dans les villes, et la cherté des vivres y faisait éclater d'affligeants désordres. Les marchés étaient désertés par les détenteurs qui crai*
gnaient les violences de populations qui ne prenaient conseil que de la faim.
C'est en vain qu'on chercherait dans l'histoire des temps les plus barbares quelque chose d'analogue a la situation faite par l'Angleterre à la patrie d'O'Connell. Si toutes les années la famine décime la population de ses campagnes, ce n'est pas que le sol î<e refuse à produire de quoi nourrîr ses habitants, mais parce qu'il lui faut exporter de riches et abondantes moissons pour fournir aux dépenses et au luxe de quelques riches lords qui se partagent la propriété de son territoire. La population des campagnes est ainsi condamnée à voir s'éloigner du rivage le pain arrosé de ses sueurs, alors même que la faim la presse, et, de leur côté, les habitants des villes sont dans la nécessité d'envoyer en Angleterre les profits de leur commerce, en retour des produits et des mar* çhandises dont cette marâtre s'est réservé le monopole. En un mot, tous les rapports naturels et industriels de l'Irlande sont contisqués par l'Angleterre , qui lui laisse sa misère et la paie de son orgueilleux dédain.
Parmi les scènes de désordre, dont nous fûmes témoins, en 1842, à Cork, la place du marché fut plusieurs fois attaquée. On y vit des hommes , des femmes, des enfants , se précipiter comme des loups affamés sur les pommes de terre que l'élévation des prix ne leur permettait pas d'acheter. Les canons et les baïonnettes protégèrent à Clare un débarquement de farine ; la moitié de la cargaison avait déjà été pillée quand la force armée arriva. Dans toutes les paroisses du Counaught , le clergé faisait appel a la charité publique, et un ecclé-
siastique d'Islandeady écrivait qii'îi ra connaissance, cinq cew/5 familles de celte ville ne vivaient depuis quinze jours que de feuilles de choux. Dans le comté de Mayo , des troubles éclatèrent sur plusieurs points. A Ballina , les habitants de la campagne, qui avaient acheté au dernier marché d'assez larges provisions, ne purent quitter la ville pour retourner chez eux qu'en faisant escorter leurs charrettes par la police.
Le peuple de Wexford arrêta par la force le départ de deux paquebots chargés de pommes de terre qui se rendaient en Angleterre ; le capitaine fut contraint de débarquer sa cargaison , qui fut achetée aussitôt par les habitants. Mais le comté de Clare eut k déplorer des désordres d'un caractère beaucoup plus sérieux. A Ennis, des magasins de grains furent attaqués. L'intervention de la police , loin de calmer les assaillants , ne fit que les irriter davantage . « Qu'on nous donne à manger, s'écriait la foule , et nous nous retirons ! > Ces cris cessèrent bientôt , et les assaillants prirent la fuite; mais deux morts et dix-huit blessés restaient étendus sur la place : la troupe avait fait feu ! L'effusion du sang produisit une agitation extrême. Le peuple prétendait que la troupe avait tiré sans lire le ?'^o^ac/, et il parcourait les rues dans un état d'exaspération difficile h décrire, en faisant entendre ce cri lugubre : Le sang demande du sang ! >
Tel était l'aspect général de l'Irlande , cette terre de fidélité cl d'héroïsme dont six siècles d'agonie n'ont pu assouvir la haine de ses oppresseurs! On le voit, les embarras du gouvernement britannique se multipliaient au delhdu canal Saint-Georges comme en Angleterre et
en Ecosse. Le ministère était en proie h laconslernaiion, moins k cause de ce qui arrivait qu'à raison de ce qu'il pouvait craindre. Quand on pèse les revers, naguère essuyés par l'Angleterre, dans sa politique extérieure , et qu'on contemple sa situation intérieure, on ne saurait se défendre de cette pensée : Que dans les décrets de la Providence, l'heure du déclin de la puissance britannique pourrait bien avoic sonné , si la nation se refusait a une réparation éclatante 1
Durant toute la session de 1 84^2, les discussions du parlement furent fécondes en incidents qui révélaient la douloureuse extrémité k laquelle les classes ouvrières se trouvaient réduites. Les débats qui s'engagèrent sur la motion de M. Ferrand, dont nous avons parlé plus haut, nous apprirent que la viande de chien et les orties servaient de nourriture a de malheureuses familles qui cherchaient a prolonger leur triste existence h l'aide de ces aliments. M. Ferrand a raconté de quelle manière un grand nombre d'ouvriers luttaient contre la mort : c'était, nous a-t-il dit, en mangeant des orties bouillies , en gardant le lit pour combattre la faim , et en buvant l'eau dans laquelle ils faisaient cuire ces ronces. La poule au pot dont Henri IV désirait voir son peuple se régaler eut son affreux contraste en Angleterre. Il est désormais acquis à l'histoire que , sous le règne de Victoria , durant l'administration de sir Robert Peel , il a été prouvé en plein parlement que le peuple avait été réduit a manger de la viande immonde , et qu'on avait trouvé dans le pot-au-feu d'un malheureux , non pas une poule, mais un chien! Ce fait dégoûtant a été le sujet
d'un débat auquel sir Robert Peel, M. Ferrand, M. Vil- Hers et autres membres des communes prirent une part active.
Nous avons dit que M. Ferrand demandait 25 millions de francs a la chambre des communes pour être appliqués au soulagement des classes ouvrières. L'honorable membre présenta sa motion , qui fut rejetée k une majorité de 106 voix contre 6. M. Ferrand a rappelé à celte occasion que le parlement avait voté 500 millions pour améliorer l'élat des esclaves dans les Indes-Occidentales , lorsque cette situation était bien moins malheureuse que celle des ouvriers anglais. M. Duncombe appuya cette motion, tout en déclarant qu'il serait plutôt disposé a voler 125 millions que 25; mais, a-t-il ajouté, la chambre, incrédule jusqu'au bout, ne croira a la détresse du peuple que lorsqu'elle verra quatre ou cinq cent mille hommes mourant de faim apporter dans Londres le hideux spectacle de leur misère.
Sir Robert Peel s'opposa à une proposition qui, d'après lui , eût établi un précédent fâcheux , et , tout en admettant la détresse si grave du pays, il crut devoir combattre la motion , qui fut rejetée.
Voilh le douloureux état de la classe ouvrière en Angleterre; et, ce qui surtout afflige les amis de l'humanité, c'est qu'au milieu de cet affreux dénûmenl, le pouvoir semble ne pas songer à prendre les mesures qui pourraient apporter un soulagement radical a tant de maux.
Ainsi nous étions témoins des actes les plus violents de désespoir. La classe ouvrière se demandait avec inquié-
tu de quel serait le dénouement d'une crise qui faisait peser ^ la fois sur elle tous les maux que peut engendrer la misère. Des délégués des districts manufacturiers, venus à Londres pour solliciter du gouvernement quelque secours, se sont adressés, après avoir été repoussés par l'indilîérence des membres du cabinet, aux minisires des cultes dissidents. Ceux-ci se réunirent et adoptèrent une résolution où ils déclaraient :
t L'assemblée est vivement émue du sombre tableau qui lui a été tracé de la détresse des districts manufac- ' luriers; elle remercie les délégués qui ont bien voulu visiter la métropole, en mission de bienfaisance, d'avoir communiqué d'amples renseignements a la réunion ; il devra être formé une commission provisoire dans le but de coopérer avec les membres des Églises et corporations de la métropole qui voudront s'y réunir, à l'effet de convoquer une assemblée publique pour étudier la question. La députation du Nord sera priée de se présenter, pour travailler en commun, k trouver quelque amélioration h soumettre h la législature, avant la clôture de la présente session, eu la priant d'adopter immédiatement une mesure destinée à éloigner les calamités dont est menacé le pays. >
Nous devons constater que la presse catholique de l'Angleterre et de l'Irlande a parfaitement compris, dans ces circonstances douloureuses, les devoirs que lui imposait sa mission. Elle ne s'est pas contentée de déplorer les souffrances qu'elle signalait k l'attention du gouvernement, elle en a recherché les causes et n'a pas craint d'en signaler les remèdes.
€ Bien aveugles, s'écriait une feuille catholique de Lon*
dres, doivent être les champions de l'Église anglicane, s'ils n'aperçoivent pas que leur établissement a complètement échoué en tant qu'institution, pour propager la religion chrétienne ! Ses fruits se manifestent par l'élat d'immoralité où nous nous trouvons plongés. L'Église anglicane n'a ni onction spirituelle, ni ferveur réelle, ni puissance efficace, ni énergie pour tirer notre population des abîmes du vice dans lesquels la tient l'ignorance. >
Le même journal dépeignait en ces termes la misère du pays :
i Les annales de l'Angleterre n'offrent rien , pour ce qui regarde sa situation générale, qui ait la moindre similitude avec l'aspect qu'elle présente aujourd'hui à nos yeux. Nos regards sont frappés, non par des milliers, mais par des millions d'habitants qui, dans les trois royaumes, sont accablés sous le poids d'une détresse qui sévit contre eux avec la plus cruelle rigueur. En Irlande, la famine ravage les villes et les campagnes avec une violence sans exemple, même dans ce pays accoutumé à ces sortes de calamités, et ce fléau pousse ses victimes aux actes du plus sauvage désespoir. >
L'appel officiel fait, de par la reine, à la charité publique, avait principalement pour objet de calmer l'exaspération des districts manufacturiers, mais cet expédient échoua et ne servit qu'à faire ressortir le paroxysme d'un mal qu'on ne pouvait plus déguiser. Les lettres épiscopales ne satisfirent pas tous les esprits. Dans les villes où la misère sévissait avec le plus d'horreur, la population appartient surtout aux communions dissidentes, et l'appel de la reine/qui semblait attribuer a l'Eglise an-
glicane le monopole de la charilé, en ne s'adressant qu'a ses ministres, fat regardé par ces populations exténuées, que la famine moissonnait au milieu des plus cruelles angoisses, comme un outrage fait a leur culte.
Il résulte des faits présentés par lord Kinnaird, que depuis dix ans, malgré l'accroissement considérable de la population, la consommation des comestibles a diminué dans une progression effrayante , en même .temps que la taxe des pauvres a presque doublé depuis cinq ans. Dans la seule ville de Manchester, dont la population est de 192,000 âmes, la somme dépensée en 1856, pour le soulagement des pauvres, avait été de 650,000 fr.; elle s'est élevée, en 18 il, a 975,000 fr. Mais ce qui est pire encore, c'est que 2,000 indigents de celte ville n'ont pas même de la paille pour se reposer la nuit, et que 8,966 personnes ne retirent chacune, pour fruit de leur travail de la semaine, que 1 fr. 50 cent. Dans plusieurs autres villes manufacturières, un grand nombre d'ouvriers n'ont que 1 fr. 2o cent, par semaine pour se nourrir, se vêtir et se loger. En général , le nombre des ouvriers qui reçoivent des secours de la charilé publique a augmenté depuis cinq ans de 200 p. 100. La mauvaise nourriture a engendré des maladies et encombré les hôpitaux , en môme temps que les crimes se sont accrus d'une manière alarmante; la .prison de Manchester, qui reçut, en 1840, 559 malfaiteurs et criminels, s'est ouverte a 725 en 1841. A Burnley, les administrateurs des secours publics ont déclaré au gouvernement que 12,000 personnes sont inscrites sur leurs registres comme mourant de faim, et qu'ils sont dans l'impossibiliié de leur procurer même du pain. Tels sont
quelques-uns des faits hideux qu'oilre aux regards du monde civilisé l'élat intérieur de l'Angleterre, état qui inquiète avec raison son gouvernement et son opulente aristocratie, mais que l'un ci l'antre, par leur inaction, se reconnaissent impuissants a améliorer.
En voila assez sur la misérable coadilion a laquelle le peuple se trouve réduit. La situation qui nous a été révélée en 1842 subsiste toujours, et ne saurait être améliorée de longtemps encore; seulement la faim presse moins cruellement le pauvre; de la son silence et l'oubli où le laisse le gouvernement.
Si nous étudions la moralité du pays, nous trouvons que la plaie n'est ni moins profonde ni moins hideuse que celle de la misère publique. C'est encore la session législative de 1842 qui nous fournit les documents propres à éclairer ce côté de la question.
Des faits de nature a exciter l'horreur, nous ne dirons pas d'une nation civilisée, mais du peuple le plus barbare, y ont été révélés dans un rapport que lord Ashley a présenté au parlement sur la condition des ouvriers employés au travail des mines en Angleterre, en Irlande et en Ecosse. C'est cependant dans le royaume-uni que se passent ces scènes de barbarie et d'immoralité; c'est en Angleterre, le grand boulevart de la réforme! A la vue des plaies hideuses qu'étale a nos regards la société anglaise, telle que l'ont réformée Henri VIll et Elisabeth, on se demande si l'anglicanisme pourra survivre longtemps aux ruines qu'il a amoncelées autour de lui. Il serait difficile de constater d'une manière plus pcremptoire que ne le fait le rapport de lord Ashley, l'impuissance du protes-
taniisme a exercer sur une société une action protectrice quelconque. L'Angleterre, avec ces milliers d'associations philanthropiques et zoophiles , laisse périr chez elle, flans d'infects cachots que creuse l'avarice , de frêles et innocentes créatures , que des chaînes de fer attachent au travail î
Ce rapport de lord Ashley mériterait d'être reproduit en entier. Il nous révèle l'existence d'une classe ouvrière plongée dans un état d'abrutissement qu'on n*eût jamais osé soupçonner. Qui aurait pu croire qu'il y a au sein de l'Angleterre une classe nombreuse d êtres sans aucune notion de Dieu , qui n'ont jamais entendu parler de Jésus-Christ, et qui ignorent jusqu'au nom de la reine qui occupe le trône? Ces êtres, qui n'ont de l'homme que le nom , vivent et meurent sans connaître aucune des lois gravées au fond des cœurs par la nature pour la protection de la famille. Leur débile existence s'use et s'éteint comme celle des bêtes de somme, compagnes de leurs travaux.
Il est remarquable qu'en Irlande on ne voit pas les désordres qui se produisent en Angleterre. Oui , cette diiTérence est digne d'attention , et elle n'a pas échappé à lord Ashley. Mais celui-ci n'a pas eu le courage d'en rechercher la cause. En Irlande, la misère est pourtant plus grande qu'en Angleterre; comment donc le journalier irlandais, père de famille, recule-t-il devant les extrémités auxquelles le besoin , dit-on, pousse l'ouvrier anglais? La réponse est facile; nous laissons à «ne feuille catholique de Londres le soin de la donner. Voici les réllexions dont ce journal fait suivre l'exposé
des faits révélés dans le rapport présenté au parlement : e Notre plume se refuse a tracer plus longuement cet horrible tableau de dégradation humaine. Mais il nous sera permis de demander ce qu'a fait l'Église établie pour attirer a elle ces pauvres créatures. Qui a jamais entendu parler d'un prélat ou d'un ministre de l'Eglise anglicane qui ait visité la demeure de ces êtres malheureux pour s'informer de leur état spirituel, y porter remède, ou pour signaler au monde cette affreuse situation ? Pourra-t-ou croire que ces horribles souffrances humaines et la grossière immoralité qu'elles ont nécessairement enfantée , ont été jusqu'à ce jour à peine connues au delà de la sphère qui en était témoin? Qu'ont fait notre gouvernement et notre clergé depuis cinquante ans? Car les maux que nous signalons ont existé dans toute leur vigueur durant cette période et peut-être plus longtemps encore.» Les catholiques liront avec une légitime satisfaction le passage du rapport de M. Ashiey relatif à l'Irlande, où se trouve constatée la différence qui existe entre elle et l'Angleterre, dans la manière dont les travaux des mines sont exécutés :
* En Irlande, dit le rapport, les enfants ne sont pas employés. Tous les travaux souterrains qui , dans les mines de charbon de l'Angleterre , de l'Ecosse et du pays de Galles, sont faits par des enfants en bas âge, sont exécutés en Irlande par des jeunes gens de treize à dix • huit ans. Dans le comté de Tipperary , si l'on emploie quelquefois déjeunes enfants, c'est seulement comme portiers pour ouvrir et fermer les barrières dans les routes souterraines de la mine, à mesure que passent les trains.
Dans aucune des mines de charbon de l'Irlande , nous n avons trouvé d'exemple de jeune fille ni même de femme d'aucun âge employées dans les travaux souterrains, (juels qu'ils soient. »
Si le noble lord avait recherché la cause de cette différence entre les ouvriers employés dans les mines de TAngieterre et de l'Irlande, il n'aurait pas manqué de découvrir que ce qu'il rapporte uniquement a la générosité du caractère irlandais, doit surtout cire attribué a la surveillance du clergé catholique.
Ces ministres de Dieu n'auraient jamais permis qu'un membre de leur Église envoyât sa femme ou sa fille au milieu de scènes où leur vertu court de si grands dangers. Voila donc les deux Eglises en présence l'une de l'autre; il n*est pas possible d'échapper au résultat de la comparaison. Voyez, d'un côté, la puissance irrésistible de l'Eglise catholique , produisant partout le bien , sympathisant avec toutes les plus belles émotions du cœur humain , et faisant observer les préceptes de la religion. De l'autre, au contraire, l'influence de l'Eglise anglicane apparaît comme un vain mot; elle est impuissante à arrêter, dans l'avarice qui le pousse, ce père qui longtemps avant l'aube, et au cœur de l'hiver, arrache au sommeil son enfant de quatre ans pour le porter dans un souterrain malsain où à force de coups on le tient à l'ouvrage. Archevêques, évêques, membres du clergé anglican , lisez ce rapport et reconnaissez que ce que vous appelez une église n'est ni plus ni moins qu'un obstacle aux progrès de la vertu et une sorte d'institution qui, par son indolence , patronne tous les vices , lorsqu'elle de-
vrait en rechercher les causes, afin de les comhaUre plus facilement î
L'Angleterre, ce pays si vanlé comme la terre de la vertu , (le la morale et de la religion , ei>l en réalité le plus infecté de tous par l'immoraiité ; aucune contrée en Europe ne présente un spectacle aussi affligeant de dépravation.
A Londres, ville de deux millions d'hahilanls environ, et s'étendantsurune surface de trente millesen circonférence, il n'y a pas nioinsde 50, 000 de ces êtres dégradés livrés a la prostitution, dans lesquels se trouvent confondues des victimes de toutes les conditions, et delà plus élevée, la plupart n'ayant pas encore atteint l'âge de seize années. Nous ne comprenons dans ce chiffre ni les femmes entretenues, ni les courtisanes du bon ton. Un nombre considérable d'individus, bonimes et femmes , sont constamment occupés, par métier, à enlever a leur famille et à pousser dans le chemin du vice ces créatures dignes de pitié. Le rapporteur d'une société établie pour combattre ce fléau a cité entre autres faits une femme poursuivie sur la dénonciation de l'association , et qui a cherché un refuge en France avec une fortune de 750,000 fr. acquise dans cet infâme commerce.
Deux cent millions de francs vont chaque année s'engloutir dans les maisons consacrées 'a la propagation ou 'a l'entretien de celte honteuse dépravation. Telle est cette monstruosité sociale ; on donne plus 'a ces 50,000 femmes dégradées qu'a tous les pauvres de la Grande-Bretagne , sans pourtant les sauver de la misère.
Comment nous étonner de cet état chez un peuple qui
a laissé s'éteindre le sentiment de la véritable charité et qui lui a substitué une soi-disant vertu appelée philanthropie ?
Il existe en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, grâce à la sollicitude du gouvernement britannique, une espèce de charité inconnue partout ailleurs que dans ces trois pays. C'est une vertu dont la source émane de l'omnipotence parlementaire ,*et qui se pratique avec l'assistance de la force armée. De par la loi , les contribuables paient chaque année une somme ronde de livres sterlings destinées aux pauvres; mais ces derniers, pour avoir part aux bienfaits de celle charité olïicielle, doivent à priori se condamner à la prison. En Irlande , surtout, la loi des pauvres se présente sous un aspect vraiment hideux. Cette île offrant plus de misère que l'Angleterre et l'Ecosse, le ministère de lord Melbourne a cru devoir, tout en lui faisant cadeau des ivorktioiises, corriger les douceurs de ce système par des restrictions qui devaient prévenir l'envahissement de ces maisons, comme si la population tout entière eût été disposée a en solliciter l'entrée. C'est lord John Russell qui, en 1857, eut le mérite de faire décréter au parlement la manière dont la charité se ferait en Irlande et les circonstances dans lesquelles un indigent y aurait droit. M. O'Connell protesta avec énergie au nom delà population catholique contre l'établissement de ce nouveau genre de maisons de détention. L'Irlande vil introduire cette législation avec crainte. Elle a soulevé depuis la réprobation générale, a mesure que l'expérience est venue révéler ses elTels désastreux. Voici comment se pratique la charité des tvorkfiouseii.
Une taxe en faveur des pauvres a d'abord frappé le pays ; mais ses revenus, avant d'êlre employés a soulager l'indigence, ont été consacrés k bâtir sur tous les points des asiles pour recevoir les malheureux. H a fallu pourvoir ensuite aux frais d'une administration nombreuse, payer des inspecteurs, des commissaires, des surveillants de tous les grades. Puis , lorsqu'on a songé a ouvrir les ivorkhouses , l'indigent s'est trouvé en face d'une législalion exigeant de lui qu'il renonçât a jamais a sa compagne, a sa famille et a sa liberté. Pour recevoir les bienfaits de cette charilc publique, il faut' vivre dans le ivorkliouse, aucun soulagement n'étant distribué au dehors ; le pauvre se trouve, a la lellre, condamné à la prison ou a la mort. De fréquents exemples constatent que les horreurs de la plus affreuse misère et la mort sont préférées a une vie qui ne peut être rachetée qu'au sacrifice des plus douces et des plus chères affections. Les dissidences religieuses sont dans ces maisons la cause de tracasseries continuelles. Nous pourrions parler de la puissance arbitraire accordée aux commissaires ; du traitement que reçoivent de la part d'employés mercenaires les créatures malheureuses qui , par leur position même, ont. des droits aux égards les plus délicats. Un fait , d'où ressort un autre genre d'abus , était signalé naguère par le curé d'une paroisse de campagne en Irlande. Sa paroisse est imposée pour la taxe des pauvres seulement à 18,000 fr., lorsque ses habitants ne comptent que quatre d'entre eux dans la maison de refuge ; c'est-a-dire que chaque pauvre coûte a la paroisse 4,500 fr. !
De la proPi^ndeur du mal la Providence saura bien tirer
le remède qui extirpera la lèpre sociale dout la Grande- Bretagne est dévorée ; mais la crise sera terrible , si le gouvernement ne recherche pas les moyens d'en adoucir la violence. La misère des classes ouvrières et le dclicit croissant du liudget sont un cancer qui ronge et épuise l'Angleterre.
A la vue de ce lugubre tableau se présente h notre esprit la description que le lord chancelier Fortescue faisait de l'état des classes ouvrières de l'Angleterre au quinzième siècle, quand il écrivait a son fils :
« Le peuple possède de l'or , de l'argent et toutes les choses nécessaires et agréables de la vie. il ne boit pas de l'eau, si ce n'est h certain temps par un sentiment religieux, et pour faire pénitence, il se nourrit, avec la plus grande profusion, de viandes et de poissons, quel'on trouve partout en abondance; il est vêtu de bonnes étoffes de laine. Les lits et les fournitures des maisons sont également de laine. ï^e peuple possède en outre tontes sortes de provisions et ustensiles de ménage. Chacun, selon son rang, atout ce qui peut rendre la vie heureuse. >
Le célèbre Cobbett , dans son Histoire de la réforme, s'écrie, après avoir reproduit ce tableau : < Tel était l'état des catholiques, nos ancêtres, qui vivaient sous un régime qu'on a aujourd'hui l'impudence d'appeler iijrannie et superstition papiste, dans des temps que nous avons l'audace d'appeler siècles de barbarie! Que dirait le vieux chancelier, continue Cobbett, s'il entendait déclarer, comme nous l'avons entendu naguère dans cette cour où il présida pendant vingt ans, qu'aujourd'hui la princiiiale nourriture des ouvriers de notre pays
est du pain et de l'eau? Qu'aurail-il répondu , si on lui avait dit : une réforme aura lieu qui sera suivie de la dévastation , de la ruine de l'Église et des propriétés du pauvre; qui créera une dette nationale énorme, et nécessitera le prélèvement d'impôls considérables? Si on lui avait dit ces choses , il eût prévu notre situation actuelle et eût pleuré sur son pays. Mais si l'on avait ajouté qu'au milieu de nos souffrances , nous aurions encore l'ingratitude et la bassesse de crier : mort au papisme ! que nous aurions l'injustice et la cruauté de persécuter les Anglais et les Irlandais restés fidèles à la foi de leurs pères, oh! alors, le vieux chancelier n'eût pas manqué de répondre : « Que la volonté de Dieu soit faite : ils méritent de souffrir ! »
Cobbelt était protestant; il est mon membre de l'Église anglicane. Depuis que Cobbett a écrit son Histoire, la misère publique a fait de rapides progrès ; nous les avons constatés. Durant la vie de l'illustre historien , il restait encore du pain et de l'eau au pauvre; mais aujourd'hui le pain est une nourriture dont il lui est interdit de goûter.
A-t-on le droit de s'étonner, en face de la situation que la réforme a faite a l'Angleterre , qu'il se produise au sein de cette société des doctrines qui mettent en danger le gouvernement, la famille et le pays? Après les querelles ihéologiques et la formation des sectes qu'elles ont enfantées, des discussions d'un ordre moins élevé ont pris naissance; et dans la lutte d'esprits qui n'avaient plus la vérité pour boussole, des associations politicoreligieuses se sont organisées, prêchant et propageant
tous les désordres. Dans ces dernières années, TAnglelerre a été plusieurs fois alarmée par l'apparition de ces sectes monstrueuses.
L'évéque anglican d'Exeter crut devoir, en février 1841 , appeler l'attention delà chambre des lords sur l'existence et la propagation du socialisme, secte religieuse, politique et sociale, dont le fondateur est M. Owen.
La chambre des lords, sur les observations du docteur Philippots, décida qu'une adresse serait présentée a Sa Majesté pour la prier de daigner donner des ordres, afin qu'une enquête fût faite sur la propagation de brochures immorales et blasphématoires, contenant les articles de foi et les plans que doit suivre une société établie sous le nom de Socialisme , société représentée , dans plusieurs pétitions adressées a la chambre, comme une association dont l'objet, en répandant ses doctrines, était de détruire les lois existantes et la constitution du pays. En etîel , l'extravagance des doctrines socialistes n'a pas de limites. Leur objet est de mettre lin a toutes les anciennes institutions du pays, d'abord, puis du monde entier, pour établir en leur place un nouveau système d'institutions morales a l'exclusion de toute religion. Elles reconnaissent une puissance indéterminée qui dirige tout ce qui est sur la terre ; mais ses sectaires ne croient rien touchant l'état immortel des êtres.
Cette nouvelle société, créée, nous dit-on, pour la régénération du genre humain, ne reconnaît ni la propriété privée, ni le mariage. Le principe sur lequel elle s'établit est la non-responsabilité de l'homme. Elle admet, en principe, que les sentiments et les affections de Thomme sont formés
pour lui, et que ses aclions sont déterminées par son organisation piiysique ou les circonstances extérieures. Les socialistes ontdelà tiré la conséquence, que l'homme n'est pas un être responsable et ne peut pas plus être l'objet de louange ou de blâme, que de récompense ou de cbâtiraent. Pour montrer qu'ils n'admettent pas ceci purement en théorie, il suffît de dire qu'un assassin ayant été convaincu d'avoir commis un meurtre , un orateur socialiste maintint h Liverpool qu'il ne devait pas être puni parce qu'il n'avait pas dépendu de lui d'agir autrement. Mais ce langage n'est pas seulement celui de leurs missionnaires exaltés, on le trouve dans un ouvrage publié par M. Owen. Dans une discussion livrée au public par les socialistes eux-mêmes (entre M. Owen et le révérend M. Korbuck), M. Owen dit : « J'ai l'intention de prouver que la société ne peut tirer que des avantages superficiels et temporaires de la prétention que Tliommeest formé tel, qu'il doit être regardé comme un être responsable ; de plus, qu'il y a des désavantages immenses a entretenir un homme dans la croyance, qu'il est responsable du caractère que Dieu et la société lui ont donné. >
Les socialistes déclarent le mariage une insdtution salanique, une chose maudite, une adroite fable inventée par les prêtres, et qu'on devrait abolir en principe et en pratique ; car la nature seule doit, d'après eux, diriger l'association des sexes dans l'homme comme dans les animaux.
Le mariage est, a leur point de vue, la source de plus de démoralisation , de crimes et de misère qu'aucune autre cause isolée, h l'exception, cependant, de la religion et de la propriété privée . Quand nous aurons expliqué ,
coniiniient leurs docteurs, les e(l<ets aftVeux pour la nalure humaine de ces deux autres grandes sources de crimes et de misères, c'est-a-direla propriété privée et ce que les prêtres ont appelé religion, alors nous serons prôls a jeter les fondements et à élever l'édifice du nouveau monde social. Un passage de l'ouvrage de M. Owen établit que « les vérités de la révélation sont des mensonges diaboliques, qu'il n'y* a ni Dieu, ni diable, ni paradis, ni enfer, et que cette terre est le ciel unique dont l'homme ait à jouir. >
D'après ces réformateurs, la chrétienté n'a fait que de très-faibles progrès , si on les compare à ceux des sectes païennes. Il devait, disent-ils, en être ainsi, parce que le christianisme n'est qu'une singerie.
Quelques-unes des idées socialistes sont adoptées par les chartisles, autre association qui veut que la grande charte devienne la base des réformes politiques et socialesde l'Angleterre. Les chartistes laissent de côté les doctrines religieuses, afin de pouvoir recruter leurs adeptes dans toutes les sectes, parmi les fidèles de tous les cultes. Leur nombre est considérable ; et tandis que les socialistes sont allés en Amérique tenter la fortune qui leur souriait peu gracieusement en Angleterre, les chartistes deviennent cha(}ue jour plus forts. Ils ont pu recruter trois millions de signatures pour appuyer leurs prétentions devant le parlement. Le suffrage universel est la première des réformes que poursuit l'association.
Parmi les autres créations anormales produites par le malaise de l'Angleterre, figure une société des droits de la femme, qui désirerait voir entrer au parlement le
ôi
sexe a qui la nature a confié les soins intérieurs de la famille. Les femmes ont, d'après ces réformateurs, des litres h partager avec les hommes les charges de l'État.
Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer tous les genres de folies auxquels l'Angleterre est en proie. Le gouvernement s'en inquiète fort peu , tant que les folies restent à l'état de théorie. Mais les chartistes et les rebeccaïstes, plus récemment encore , lui ont prouvé qu*il s'endort sur un volcan .
Le pays de Galles a été, dans ces derniers mois, et se trouve, au moment où nous écrivons, en proie a une fermentation causée par les dévastations et les brigandages d'une partie de la population qui veut l'abolition des droits d'accise et de péage perçus par l'autorité ou sous sa sauvegarde. Les chefs de cesb andes terroristes portent des vêtements de femme et se font appeler Rebecca, d'où leurs satellites ont été appelés rcbeccaïstes. Ceux-ci désolent le pays de Galles par leurs crimes ; ce sont des hommes qui, les armes a la main, commettent des violences contre les personnes et les propriétés ; qui appellent a leur aide l'incendie et l'effusion du sang, qui répandent partout la terreur sur leur passage.
Voila une bien faible esquisse de l'anarchie morale qui dévore l'Angleterre. 11 serait difficile qu'on pût y enfanter de nouvelles folies sociales , de nouvelles extravagances religieuses, y fomenter des désordres plus redoutables, y créer une misère plus profonde et plus générale.
Sans prétendre que la sombre peinture, placée ici sous les yeux du lecteur, soit directement et uniquement l'œuvre de la réforme , on ne saurait sérieusement
(louler, après avoir suivi l'aclion de ranglicanisme , sur la société britannique, que la révolution religieuse du XVP siècle ne soit la principale source de tous ces malheurs.
Personne n'oserait soutenir que l'Angleterre est devenue plus forte par ce protestantisme, qui a partagé le peuple anglais on mille sectes religieuses, qui a aflaibli autant que possible Je sentiment de la foi, qui a 'conduit la masse du peuple a rahrulissement? Qui oserait dire que l'Angleterre est plus forte, parce que chaque paroisse compte cinq ou six sectes prêtes a se dévorer Tune l'autre, et qui regardent comme un devoir de conscience de se haïr et de se calomnier? Que les Anglais aient conservé quelque sentiment religieux malgré tout cela , c'est un phénomène qu'on expliquera difficilement. Il y aurait de l'ineptie a prétendre que l'Angleterre est devenue plus riche a cause du mariage des prêtres qui impose chaque année d'innombrables orphelins a la charité de la nation, qui exploite pour les familles cléricales les fonds que nos ancêtres avaient laissés pour les pauvres de Jésus-Christ, pour ces pauvres qui sont aujourd'hui ensevelis dans des prisons et séparés de leurs femmes et de leurs enfants au nom de la charité protestante ! Peut-on croire , en vérité, que l'Angleterre est plus puissante parce qu'elle suit un autre système religieux que l'Irlande si dévouée a la Foi ancienne; ou parce qu'a toutes les antipathies nationales est venu se joindre l'antagonisme encore plus profond des haines religieuses?
Lorsqu'on se permet de louer, d'exprimer son admiration pour la consiilution britannique, on a quelquefois
le ton d'attribuer au protestantisme la merveilleuse harmonie qu'elle a su établir entre les droits du peuple et les prérogatives du souverain, la prééminence de l'aristocratie et les garanties de liberté données au peuple. Il est certainement permis d'admirer l'ensemble de cet ingénieux mécanisme, qui a su concilier les institutions populaires avec les intérêts de l'aristocratie; mais ce serait commettre un anachronisme que d'en faire honneur a la réforme.
La constitution anglaise est essentiellement catholique ; elle fut l'œuvre des rois que la sainte Église a solennellement canonisés, et dont l'Angleterre catholique célèbre chaque année les fêtes. Le nom de saint Edouard le Confesseur n'est-il pas identifié avec celui de cette constitution? L'Angleterre n'a pas oublié son grand roi Alfred , si humblement chrétien. Ces grands hommes furent les fondateurs de cette glorieuse constitution ; et quand, plus tard, la violence d'un souverain impie, du misérable roi Jean, chercha à la détruire, ce fut un archevêque de Canlorbéry, le grand Lanfranc, qui, k la tête des barons du royaume , parmi lesquels se rangeait lord Lisîe (i), sauva la constitution, et même lui
(1) Nous ne saurioDS laisser passer le nom de lord Liste , sans féliciter les catholiques anglais de compter aujourd'hui dans leurs riings un homme digne de porter et de perpétuer ce nom illustre ; nous voulons parler de Lisle-Ambroise-Phillipps , Esq. , de Grace- Dieu-iMnnor, dans le Leicestershire. Les vertus de lord Lisle, son zèle pour la défense du catholicisme, revivent dans son descendant. Nous parlons dans le cours de l'ouvrage des larges donations de M, Lisle-Amhroise Phillipps , des bienfaits qu'il répand avec tant
donna sa dernière perfection. Tout le monde connaît l'histoire de la Magna Cliarta. C'est donc chose ridicule que de confondre celte belle constitution, avec les taches dont l'a souillée le protestantisme ! La constitution anglaise est une constitution essentiellement chrétienne et catholique , et si , malheureusement , dans les trois derniers siècles, quelque élément prolestant y est entré, ce n'est qu'une chose purement accidentelle , qui n'a pas changé son caractère essentiel.
Il est très-vrai que l'Angleterre doit toute sa grandeur h sa constitution; mais elle la doit a ce qui forme comme l'essence de cette constitution, essence profondément catholique ; quant à cette partie accidentelle qu'elle a reçue du protestantisme , l'Angleterre ne lui doit que ses malheurs : consultez l'histoire. Pendant que l'Église d'Angleterre restait unie avec l'Église catholique, pendant qu'elle conservait son indépendance de l'Etat , quoique l'Etat lui fût alors étroitement uni , l'action de la constitution était admirable ; personne ne contestait en ce lemps-la les justes prérogatives de la couronne ; celles de la noblesse étaient connues et respectées ainsi que celles de la bourgeoisie. Tous les Anglais suivaient une seule religion , et cette religion , la garantie et la sanction de la constitution, était la religion catholique.
générosité et de modestie. Nous tenons de robiigeanie amitié de M. Phillipps plusieurs renseignemenls dont nous avons fait usage , et pour lesquels nous le prions d'agréer le tribut de notre sincère gratitude.