ARTICLE V
Le Nervosisme chronique, infiniment plus commun que le Nervosisme aigu, se retrouve, à chaque pas, dans la pratique civile, et il est peu de femmes du monde qui n'en présentent quelques symptômes, sans être pour cela complètement malades. Il offre des degrés infinis comme toutes les diathèses, et de même qu'on peut avoir un ou plusieurs symptômes de scrofulisme, de lymphatisme, de podagrisme, etc., etc., sans avoir la scrofule, ni la goutte à Tétai de maladie bien caractérisée, on observe chez un grand nombre de personnes des troubles nerveux habituels qui annoncent la diathèse nerveuse, sans spécifier encore Tétai nerveux chronique qui pourra se dévelop-
per un peu plus tard avec une grande intensité. Rien n'est aussi commun que ce premier degré de la maladie, véritable exagération du tempérament nerveux ; mais, lorsque cette disposition préalable s'aggrave sous l'influence des causes morales ou physiques dont j'ai parlé, les phénomènes nerveux se multiplient, deviennent plus violents et se généralisent ; les troubles fonctionnels, d'abord faciles à dominer, en raison de leur peu d'importance, deviennent intolérables, et toute l'organisation ébranlée devient le théâtre d'accidents nombreux et variés, souvent trèsgraves.
Les manifestations de cette diathèse se multiplient à l'infini, et les fonctions de la sensibilité générale ou spéciale, de l'intelligence, du mouvement, de la respiration, de la circulation, de la digestion, des sécrétions isolément ou simultanément troublées donnent lieu à un grand nombre de symptô mes très-caractéristiques de la nature du mal.
Né sous l'influence de causes semblables à celles qui engendrent le Nervosisme aigu (voir page 18 et suivantes), mais d'une action progressive plus lente dans ses effets, le Nervosisme chronique se traduit par rexcitabililé, Tataxie et l'asthénie du système nerveux dans un ou plusieurs des principaux appareils organiques. Il peut être primitif ^i d'abord distinct de toute complication viscérale matérielle; mais plus souvent il est secondaire^ c'est-à-dire provoqué par une maladie aiguë ou chronique, telle que la gas-
trite chronique, la dyspepsie, les pertes séminales, la métrite chronique, la syphilis, ou par une nosorganie tuberculeuse, épilhéliale ou cancéreuse. Dans ces différents cas, et malgré la diversité d'origine, les symptômes sont à peu de chose près les mômes, sauf la présence de quelques phénomènes intimement liés à l'état morbide antérieur. Quant aux symptômes du Nervosisme en lui-même, ils ne diffèrent que par leur mobilité, leur permanence, leur intensité ou la forme spéciale de leur association réciproque.
Les malades arrivent par degrés à un état de souffrance très-vive caractérisée par de Tagacement et une grande irritabihté d'humeur et de caractère; par la perversion des sentiments instinctifs et l'exaltation du cœur; par des hallucinations de Touïe ou de la vue; par des troubles variés de Tintelligence et du langage; par la tristesse, la mélancolie, l'amoindrissèment de la mémoire, ou, au contraire, une gaieté folle presque déraisonnable.
Ils dorment mal, et leur sommeil est agité par des rêves pénibles. Leur faiblesse musculaire est excessive; cependant le danger, le plaisir ou le dévouement leur donnent l'occasion de déployer une activité musculaire incroyable. Parfois ils sont frappés de paraplégie ou de paralysie générale, de spasmes, de convulsions et de contractures variées.
Ils se plaignent de malaises, d'horripiialions fréquentes, de froid ou de chaud superficiel, de douleurs vagues, circonscrites ou générales, quelquefois
de migraines et de névralgies superficielles ou pror fondes extrêmement pénibles. Leur tête est lourde, incertaine, vide, se fatigue au moindre exercice intellectuel et la mémoire se perd notablement. 11 y a des étourdisseuients, des vertiges, des défaillances, des syncopes, et les organes du toucher, de la vue, de Touïe, du goût et de l'odorat présentent de nombreux troubles fonctionnels pouvant varier de Texcitation à la paralysie.
C'est alors que Ton trouve de l'anesthésie ou de rhyperesthésie cutanée; delà diplopie eldeTamau* rose; des tintements et bourdonnements d'oreille; du dégoût des aliments; des susceptibilités plus ou moins grandes pour les odeurs, etc.
Les fonctions digestives sont languissantes ou fortement dérangées dans leur exercice par la gastralgie, les flatuosités, la dyspepsie, les vomissements, la constipation et plus rarement la diarrhée.
Les poumons fonctionnent mal et quelquefois s'altèrent dans leur structure. Il y a de la toux, des spasmes, des étouffements qui préludent à l'apparition d'une nosorganie.
Le cœur et les artères battent avec plus de fréquence que dans l'état normal, et donnent lieu à des palpitations incommodes, avec plus ou moins d'angoisse précordiale.
Enfin le sang, d'abord amoindri dans sa masse, s'altère dans ses éléments, et il en résulte un état de chloroanémie de plus en plus prononcé qui aggrave
chaque jour la situation des malades, doune plus d'intensité aux troubles nerveux, et favorise Tapparition d'une nosorganie viscérale ou les progrès plus rapides de celle qui existait antérieurement. Alors, les malades maigrissent d'une manière effrayante, et ne mangeant pas, leur existence est un problème pour ceux qui les voient. Us tombent dans cet état de cachexie ou de marasme que R. Whytt avait appelé le marasme nerveux ^ et Thypochondrie la plus noire vient souvent compliquer la situation. On se demande comment ils peuvent lutter contre de pareilles souffrances, et cependant leur vie, devenue un martyre, se prolonge des mois ou des années, sans offrir de réels instants de calme et de repos. Quelques-uns guérissent lorsqu'ils sont traités d'une manière convenable, mais la plupart succombent à l'épuisement nerveux de la douleur ou à des maladies chroniques secondaires.
Tels sont d'une manière succincte, et en peu de mots, les symptômes duNervosisme chronique primitif ou secondaire. Leur ensemble n'existe pas chez tous les malades à tous les instants de la maladie depuis son commencement jusqu'à sa fin. Le Nervosisme est une maladie générale qui se révèle peu à peu comme toutes les dialhèses, et les troubles nerveux qui le caractérisent marchent parallèlement avec les troubles dynamiques profonds de l'organisme. D'abord limités à quelques appareils, variables dans leur intensité comme dans leur nombre, ils
se multiplient, se généralisent comme le principe du mal qui est partout, et bientôt il n'est plus une partie du corps qui ne présente par ses troubles fonctionnels la maladie générale chronique du système nerveux.
Un rapide coup d'oeil sur Tensemble du tableau que je viens de présenter suffît pour l'appréciation des manifestations du Neryosisme chronique; mais il ne permet pas d'arriver à la connaissance des détails qui se rattachent à chacune d'elles.
L'étude approfondie des troubles fonctionnels de chaque appareil organique peut seule y conduire.