ANALYSE DES SYMPTOMES
§ 1 . — (iyiiiptôiiies fournis par le système nerveux
cérébro-spinal.
Les troubles du système nerveux cérébral sont aussi nombreux que variés dans la forme, et n'existent pas tous chez un même malade. Il n'y en a qu'un certain nombre à la fois, deux, trois, cinq au plus, sans qu'il soit possible de donner lès raisons de cette différence. C'est une remarque importante et qui s'applique à tous les phénomènes du Nervosisme chronique localisé dans quelque appareil fonctionnel que ce soit. Cela dit, voyons quels sont les troubles dont le système nerveux cérébral et spinal peut être le siège.
iiO SYMPTOMES DU IVERV0SISM6 CHRONIQUE.
«. — AGACEMBirr. — EXCITABILITÉ NBRYBUSS .
L'agacement et une extrême irritabilité caractérisés par le changement d'humeur et une disposition morale nouvelle s'observent chez tous les malades. Seulement, ces phénomènes sont d'une mobilité excessive, et ils disparaissent un moment sous Tinfluence d*une diversion imprévue pour revenir et disparaître encore.
Quelques sujets sont mécontents de ce qui les environne; ils se plaignent de tout; ils s'attristent; ils boudent contre leur souffrance ; ils voient tout en noir et croient qu'ils ont une; maladie grave intérieure capable de les faire mourir ou de les rendre fous; les autres, plus violents, s'emportent au moindre prétexte, et le bruit, la contradiction ou la contrariété déterminent chez eux de véritables accès de colère. On ne sait comment les satisfaire, car tout leur devient une occasion de manifester l'irritabilité de leur caractère, et ceux qui, par religion ou par force d'âme, ne peuvent maîtriser cette impulsion intérieure, deviennent les gens les plus désagréables qu'il soit possible de rencontrer.
Cette fâcheuse disposition de l'esprit se manifesîe également par une grande sensibilité morale, par un extrême besoin d'affection et par une exaltation par* ticulière du langage.
Quelques malades pleurent sans motif, parce qu'on
les regarde ou lorsqu'on leur adresse la parole, comme Tindividu dont parle Sydenham (1); une visite même indifférente les attendrit, et leurs larmes coulent en abondance à l'occasion de folles idées qui leur travei*sent le cerveau. J'ai connu une jeune dame, mère de deux beaux enfants très-bien portants, et qui ne pouvait les regarder sans fondre en larmes à ridée qu'ils devaient mourir, et que Dieu pourrait prématurément les lui reprendre.
La même personne m'a raconté que dans Téglise où elle allait à la messe un tableau de l'Adoration des Mages la faisait également pleurer malgré elle, et cela parce que la nudité de l'Enfant Jésus lui faisait penser aux souffrances de la Passion. Cette personne, très exaltée d'ailleurs, dyspeptique et accablée de névralgies, a été longtemps soignée à l'établissement hydroihérapique d'Issy.
Il en est qui, malgré cette irritabilité intérieure douloureuse, conservent leur intelligence, leur bonté d'âme et une chaleur de sentiment exagérée qui se traduit par des idées bizarres d'attachement^ quelquefois de répulsion non motivée.
6« — EXAGÉRATION DE LAHGAGE. -^ AULIE.
Le langage est en rapport avec ces dispositions différentes» Tantôt convenable^ calme ou résigné, tan-
(1) Sydenham, loc. ctï., | 756.
tôt rapide, incohérent et brusque, chargé d'épilhètes et d'images sombres et mélancoliques, on voit que ces malades n'éprouvent rien à demi; elles parlent toujours au superlatif; elles sont très-aimantes, trèsmalheureuses, Irès-malades; leur souffrance n'est comparable à aucune autre; ce qu'elles ressentent est ce qu'il y a de pire au monde, et si Thypochondrie vient compliquer la situation, elles s'imaginent avoir dans chaque région du corps, comme cela arrive quelquefois, à cause de la mobilité des douleurs ambulantes qui s'y montrent, une altération toujours très-grave, probablement mortelle. L'idée de la mort les poursuit alors comme un cauchemar, et je soigne une dame qui, sans avoir autre chose qu'un Nervosisme chronique compliqué d'hypochondrie, m'a consulté une fois pour une maladie de l'utérus, plus tard pour une affection du foie et successivement ainsi, à do longs intervalles, pour des maladies de l'estomac, des reins, du cœur, de la mamelle, du cerveau, de la moelle épinière, des articulations, etc., à l'occasion de douleurs névralgiques mobiles parcourant ces différents organes.
On ne saurait croire combien cette disposition morbide est fréquente, et combien il importe de l'étudier pour en faire une appréciation très-exacte.
Dans un cas, j'ai vu les troubles les plus curieux de la faculté du langage. Celait chez un médecin de Paris. — 11 y avait chez lui une incoordination syllabaire mentale ou réelle. Il lui venait à l'esprit des
assemblages bizarres de syllabes dont il avait conscience, formant des mots, qu'il ne prononçait pas et qui l'obsédaient, ou bien des mots toujours les mêmes qu'il était irrésistiblement forcé de prononcer.
Voici son observation :
Obs. XVII. — Nervosisme chronique, — Névralgie sciatique. — Alalie. — Entéralgie. — Convulsions. — Spasmes, — Hallucinations visuelles, — Anesthésie, — Bonne santé.
Au mois d'octobre 1859, je vis le D"" G..., malade depuis dix-huit mois d'une névrose singulière et indéterminée.
En montant une butte de terrain, il s'était rompu le plantaire grêle gauche et avait éprouvé cette douleur que l'on connaît. Après avoir gardé le lit pendant six semaines, il se leva avec une sciatique gauche très-douloureuse, puis il eut des insomnies accompagnées de douleurs dans la tête et de troubles dans la faculté du langage caractérisés par la création mentale invincible de mots étranges n'appartenant à aucune langue, formés par l'assemblage de syllabes incohérentes. Un de ces mots lui revenant sans cesse était par exemple celui de Con, quertan sibilité. C'était un état mental, car il ne prononçait pas ces mots qui lui venaient continuellement à l'esprit avec une persistance importune. — Ces accidents venaient tous les deux jours régulièrement et furent combattus, d'après le conseil du professeur T., par le sulfate de quinine à un gramme par jour.
IjC sulfate de quinine dérangea les fonctions digestives restées saines et changea l'intermittence en continuité de désordres. Notre confrère eut de temps à autre sa douleur sciatique, des tremblements violents dans le membre inférieur gauche, et, quand on contenait ces mouvements, ils se produisaient dans le membre opposé, puis dans les bras et dans la mâchoire et et étaient accompagnés d'a-
BOUCHUT. 8
boieinent, de jappement, ou d'articulation involontaire, à haute voix du nftôme mot, sans cesse répété.
Le ventre devint douloureux, surtout dans la fosse iliaque droite où il crut éprouver la sensation d'un corps qui se distend et qui va se rompre. — L'hydrothérapie faite à Bellevue pendant deux mois le soulagea d'abord, mais laissa les choses au même point. Il fit alors, chaque jour, des lotions chaudes sur le corps et après un soulagement passager, la névrose reparut plus intense que par le passé. Il prit ensuite de l'opium à haute dose qui ne fit rien, puis des bains tièdes pendant sept heures et il suivait cette médication lorsque je le vis.
État actuel. Notre confrère, âgé de soixante-cinq ans, conserve de l'embonpoint. — Les chairs sont fermes, roses et la muqueuse des lèvres est bien colorée. — Il n'a pas de palpitations.
Sa langue est blanche, il a peu d'appétit, de la constipation et le ventre indolent renferme à droite le caecum un peu distendu par des matières. — Pas d'entozoaires.
La respiration est parfaite et il n'y a aucune gêne de la respiration.
L'intelligence est parfaitement nette, très-lucide, et les organes des sens intacts. 11 y a seulement un peu d'anesthésie cutanée.
Les urines sont naturelles. Il n'y a jamais eu de ptyalisme ; il y a quelquefois des sueurs partielles au moment des crises nerveuses, et c'est alors sur le dos -de la main et à la face externe du poignet qu'elles se montrent avec une abondance considérable.
La force musculaire est bonne, il serre également des deux mains. Sa démarche est ferme et il a tout l'extérieur de la santé.
De temps à autre surviennent des crises nerveuses hor ribles, de plus en plus fréquentes et plus longues, irré gulières dans leur apparition et sans être jamais accompa* gnées de perte de connaissance.
Tout à coup il ressent une vive douleur dans les deux
bras, à la face externe au-dessous de l'attache du deltoïde. — Les jambes tremblent et sautent avec violence quand il est assis, puis vient le tour des membres supérieurs et de la mâchoire de trembler. — Le diaphragme s'agite convulsivement ainsi que les muscles du ventre comme dans le sanglot convulsif et il en résulte des aboiements, des japppements ou des mots involontaires entendus à une grande distance. — Le corps reste immobile bu se met en marche, courbé sur lui-même et aboyant avec force, mais jamais il n'y a de chute sur le sol ni de perte de la connaissance. — A ce moment le malade entend tout ce qu'on lui dit et ce qui se dit, mais il ne peut répondre ; il voit tout ce qui se passe, mais il a souvent des hallucinations visuelles étranges et prolongées dont il reconnaît la fausseté. — Jamais il n'a eu d'illusions sensoriales ni d'hallucinations des autres sens.
La respiration est pénible, étoufTée, et le malade croit sa mort prochaine, il dit même souvent qu'il va périr. — Il souffre alors beaucoup dans la fosse iliaque droite oh existe la sensation d'un corps qui se distend douloureusement et va crever.
Il souffre aussi très-cruellement de la tète à la région temporale gauche et dans les deux bras, à la face externe au-dessous de l'attache du deltoïde.
Ces attaques plus ou moins fortes n'ont plus de régularité dans leur retour ; elles durent de douze à vingtquatre et trente-six heures. Elles cessent une demi-journée pendant laquelle toutes les fonctions s'exécutent à merveille, puis reparaissent et laissent le malade dans un état d'indicible tristesse.
C. — DÉSORDRES DE l'INTELLIGIKGE. — AMITÉSIB PÉRIODIQUE ET DÉDOU*- BLEMENT DE LA VIS. — » DÉLIRE, ILLUSIOKS SENSORIALES. -^ HALLUCI- NATIONS ET ALIÉNATION MENTALE. — TENDANCE AU SUICIDE
Du changement d'humeur et de caractère, des désordres de rinlelligence et de son exaltation à Talié-
nation mentale il n'y a qu'un pas; la transition est sensible, et quelques nervosiques, devenus hypochondriaques, nosomanes, ayant perdu la raison, arrivent au suicide. — Il en est qui perdent la mémoire et le jugement; d'autres, au moment de s'endormir et dans l'état de veille, deviennent le jouet d'illusions sensorialesetd'halluciuationsdontilsconnaissentla fausseté.
On sait que Tillustre Pascal (1) voyait sans cesse à ses côtés un précipice, et que, pour n'en être pas troublé dans ses méditations, il était obligé de dérober cette image à ses regards en interposant un corps opaque entre ses yeux et la place qu'elle occupait par rapport à lui. Il se guérissait en raisonnant et en disant : « Puisque je cache le précipice, je ne dois » plus le voir, o Ce n'est certainement pas là un acte d'insensé, et quoi que puissent prétendre les systématiques, qui font de l'hallucination un symptôme de la folie, Pascal n'était pas plus un fou que Socrate.
J'ai connu une dame, la femme d'un confrère, bien portante, qui, dans un sentiment de jalousie contre son mari, le vit double pendant trois jours et trois nuits; une des images, la vraie, auprès d'elle; une seconde image, fausse, près de la porte entre-bâillée, lui adressant des reproches, qu'elle croyait entendre, alors qu'on ne lui disait rien.
Chez une autre dame, de temps à autre, le soir, en travaillant à l'aiguille, elle n'avait qu'à fermer les
(1) Voyez Lélut, V Amulette de Pascal pour servir à Vhistoire des hallucinations, Paris, i846.
yeux pour voir au-devant d'elle plusieurs têtes grimaçantes, horribles, qui disparaissent dès qu'elle ouvre les paupières et qui renaissent aussitôt qu'elle les ferme de nouveau. — Ces têtes s'agitaient audevant d'elle en ouvrant la bouche et tirant la langue, mais elles ne menaçaient point et ne faisaient entendre aucun bruit. — La malade, bien éveillée, se rendait Irès-bien compte de ce désordre et paraissait avoir toute sa raison, autant du moins qu'on peut être sûr de la posséder quand, à Texception de névroses viscérales, on ressemble à tout le monde.
D'autres entendent parler quelqu'un qui n'existe pas, ou dans le lit se sentent bercés par un roulis et un tangage de navire des plus désagréables sans que la conscience de la réalité modifie la sensation.
Quelques malades enfin sont conduits par leur Nervosisme jusqu'à l'aliénation. Pomme, Tissot, Pinel, Esquirol, Barras ont rapporté plusieurs exemples de ces hallucinations, mais un des plus curieux est assurément celui du docteur Gérard, qui a été publié par Pomme (1).
Obs. XVIII. — Toux nerveuse, contracture, convulsion, délire, et hallucinations considérées comme une possession démoniaque, par M, Gérard, m^édecin à Carrouges,
Françoise Thibaut, fille âgée de douze ans, née de parents pauvres, de la paroisse de Lignières-la-Doucelle,
(1) Pomme, Traité des affections vaporeuses des deux sexes ou maladies nerveuses, Paris, an VU.
au diocèse du Mans, d'un tempérament sanguin, d'une complexion assez robuste, pieuse, sage, docile à la voix de son père et de sa mère à contribuer de son mieux, par le travail de ses doigts, au besoin d'une nombreuse famille, éprouva le 8 décembre 1760, un point de côté sans fièvre, auquel succéda le même jour un mal de gorge, avec difficulté d'avaler et les liquides et les solides. Une saignée au bras fut faite le lendemain de l'attaque, et mit aussitôt fin à ces premiers accidents de la maladie. On la crut guérie, mais ce ne fut qu'un calme trompeur qui fut le prélude des différentes révolutions de la maladie. Trois jours après la saignée, on fut tout étonné de voir cette fille prise tout à coup d'un hoquet qui imitait si parfaitement le jappement d'un chien qu'on s'y serait mépris sans la voir (4). Dans cet état, elle ne se plaignait de rien autre chose que d'une grande faiblesse dans les jambes, qui l'obligeait à garder le lit : l'appétit se soutenait, les fonctions du corps se faisaient comme à l'ordinaire. Quand on lui demandait pourquoi elle contrefaisait le chien, ce qui lui arrivait quantité de fois le jour, elle répondait qu'elle ne s'en apercevait point. Cet état dura huit jours : le naturel prit ensuite le dessus ; mais on jugea bien qu'il ne serait pas de durée par la faiblesse des jambes qui persévérait. Aussi vit- on l'hydre renaître au bout de dix jours, et la malade imiter l'aboiement d'un chien pendant huit autres jours.
Jusqu'ici le père et la mère de cette fille avaient été fort discrets sur son état ; il n'y avait eu qu'un des maires de la paroisse et quelques autres personnes charitables à en avoir connaissance ; mais ils furent forcés de rompre le silence. Le 8 janvier dernier, cette infortunée fille fut attaquée, le matin à son réveil, de cette espèce de convulsion nommée par les Grecs oTcjaôôTovoç. La contraction
(1) Une observation à peu près semblable est rapportée par M. Raulin, dans son Traité des affections vaporeuses du sexe^ p. 125, seconde édition.
de tous les muscles extenseurs de la tète, du col, des épaules et du dos lui faisait faire le saut de carpe, le corps renversé en arrière. L'accès fut d'un quart d'heure et fixa la durée des suivants. La nuit comme le jour, la malade en éprouvait des retours qui laissaient à peine une demi-heure d'intervalle entre eux. Ils étaient annoncés par deux ou trois bâillements accompagnés d'une extrême difficulté de parler, sans souffrances et suivis de douleurs de tête et de mal à l'estomac. Dans l'état le plus violent, la malade voyait et entendait tout, et en conservait môme le souvenir. Dans quelques-uns des accès, elle s'était imaginé voir des spectres à figure d'hommes mal intentionnés, prêts à se jeter sur elle, ce qui l'obligeait, disait-elle, à vouloir s'élancer hors du lit, pour se soustraire à leur malignité. Presque tous ceux qui l'ont vue en cet état n'ont eu qu'une voix : C'est une fille ensorcelée, disait-on hautement ; il n'y a que le démon qui puisse l'agiter ainsi. Tel était le langage de la plupart des spectateurs, mais on ne s'en tint pas là ; on prit conseil. Un prêtre fut consulté sur cet événement par un prêtre, son ami, qui sait joindre à la qualité de chanoine le talent supérieur de briller dans l'art de la chaire. L'exposé du consultant ne fut pas plutôt achevé, qu'il prononça qu'il y avait obsession et possession. Que l'illusion est à craindre, quand le préjugé nous domine. Je fus consulté à mon tour : je vis pour la première fois cette prétendue favorite de Gircé, le 19 janvier. Elle m'avait été recommandée par M. le bailli du lieu, qui n'est pas moins le père des pauvres que le protecteur des lois. J'appris, à mon arrivée chez la malade, que l'orage venait de se dissiper et que le calme succédait à la tempête. Je profitai de cet heureux moment pour faire mon examen. Je n'eus de temps que ce qu'il en fallut. Je vis ensuite la malade dans l'état violent rapporté ci-dessus. Hors de l'accès, elle avait le pouls petit et vif, sans être irrégulier ni égal ; dans l'accès, il était fréquent et très-peu sensible; hors de Taccès comme dans l'accès, on aurait jugé la malade
120 SYMPTOMES bu NERVOSISME CHRONIQUE.
dans rétat de santé, à la seule inspection de son visage ; le mal n'en altérait ni les grâces des traits, ni celles du coloris.
Il ne restait plus qu'à désabuser les parents de cette fille sur la cause de cette maladie et à les rassurer sur les suites, pour ensuite prescrire les remèdes qui me paraissaient indiqués. Il m'était bien m'oins facile de réussir dans mes premières vues que de remplir les secondes. J'eus beau leur dire et redire qu'il n'y avait rien d'extraordinaire dans cette maladie que l'idée qu'on y avait attachée, que le maléfice n'y entrait du tout pour rien, et que, par l'usage des remèdes que j'allais prescrire, j'espérais que la malade guérirait. Je m'aperçus à merveille que mes raisons n'avaient pas le don de la persuasion, et que ceux à qui je parlais n'étaient pas susceptibles d'un examen suffisant pour détruire la prévention qui les induisait souvent en erreur. J'abandonnai cette première vue. Je proposai des remèdes : on me promit de les faire et de les appliquer comme je voudrais ; on m'a tenu parole ; c'était ce que j'avais à désirer. Je lui donnai des antispasmodiques relâchants, soutenus d'une saignée au pied. Je les ai employés extérieurement et intérieurement ; ils ont eu tout le succès qu'on pouvait en attendre. Les vapeurs convulsives, qui faisaient les vapeurs de la maladie, cessèrent le dernier jour de janvier, et la prétendue obsédée et possédée a repris son train de vie passé, avec cette difTérence néanmoins qu'elle n'est plus si docile à la voix de ses parents : ce vice du caractère est un effet de la maladie, qui s'effacera sans doute avec les impressions de la cause. Je ne dois pas omettre' que cette fille avait été mise sous l'invocation de saint Denis, devant l'image duquel on a fait dire la messe et fait faire des neuvaines, et que ceux qui croient au maléfice dans cette maladie en attribuent la guérison plutôt au pouvoir du saint qu'à l'efficacité des remèdes. Quoi qu'il en soit, je suis beaucoup moins jaloux de l'honneur de cette guérison que de la gloire qu'on ne saurait me
refuser, d*avoir coopéré avec le saint pour l'obtenir (1).
Cette observation de Pomme ne saurait être rangée dans les cadres de T hystérie et de rhypochondric. Ce fut un Nervosisme aigu, provoqué par une saignée faite d'une façon inopportune, et dont les principaux phénomènes : toux convulsive, contracture, hallucination, délire, etc., fort graves, furent avec l'esprit du temps considérés comme l'exemple d'une possession démoniaque.
Les faits de Barras ne sont pas moins intéressants; l'un se rapporte à un homme de trente ans devenu fou à la suite d*une gastralgie traitée pendant huit mois par les antiphlogistiques.
Le second a été observé chez une dame de quarante-quatre ans, devenu folle après un an de traitement antiphlogistique et de régime lacté, pour une prétendue gastrique chronique (2).
Le troisième est relatif à une dame de quarantetrois ans, sujette aux douleurs d'estomac avec spasmes de la poitrine, et à des sufiFocations momentanées, qui eut de nouveau des douleurs d'estomac par ^uite d'un violent chagrin causé par la mort de son père. On la mit à la diète après lui avoir prescrit trois applications de sangsues. Deux mois après, attaque de la manie aiguë et volonté continuelle de manger. On cède à ce désir, et peu à peu rintelligence
(1) Pomme, t. II, p. 200. — Journal de médecine^ 1761, p. 325.
(2) Barras, Traité des gastralgies ^ t. 1, p. 66.
122 SYMPTOMES DU NERYOSISMl!. CHRONIQUE.
revient, la gastralgie disparaît ainsi que les étouffements. La malade guérit entièrement (!)•
Voici encore un autre cas analogue observé par le docteur Reber, de Mareville (Meurthe), et dans lequel les troubles intellectuels paraissent avoir été le résultat d'un réel appauvrissement du sang par chlorose (2).
Obs. XIX. — Insomnie, amyosthéme, hystéricisme, érotomanie, halliLcinations du toucher, de Vouie et de la vision, — Guérison par les préparations ferrugineuses et opiacées, (Recueillie par M. Kuhn.)
Joséphine P..., âgée de vingt-cinq ans, non mariée, brodeuse, d'une constitution délicate et d'un tempérament lymphatico-nerveux, est originaire du département des Vosges. Elle n'a jamais été malade. Ses mœurs ont toujours été très-bonnes et ses habitudes régulières. Elle ne compte pas d'aliénés parmi les membres de sa famille; son éducation nécessairement était fort, restreinte, comme l'est d'ordinaire celle des habitants de la campagne. On avait remarqué cependant une certaine délicatesse de sentiments au-dessus de sa condition.
Il y a deux ans, il se manifeste chez elle tous les symptômes de la chlorose. Le sang menstruel perd de sa consistance, de sa quantité et de sa couleur. Les menstrues durent moins longtemps et ne tardent pas à disparaître complètement. La peau est pâle et sèche, les chairs sont flasques, la langue, les gencives, les lèvres sont décolorées. Les forces sont diminuées, le sommeil est suspendu. Sous l'influence de cet état chlorotique, on ne tarde pas à re-
(1) Observ. v, p. 64.
(2) Reber, Gazette des hôpitaux^ 1859.
marquer une certaine excitabilité nerveuse, des prétentions à la toilette et une coquetterie inaccoutumée. Elle se prévaut de ses avantages physiques, et en conçoit des espérances matrimoniales exagérées. Elle montre un grand désir de s'instruire.
Aussitôt qu'elle trouve un moment, elle se livre à la lecture de livres qui sont au-dessus de son intelligence. A cette disposition studieuse s'ajoute une piété exagérée. Bientôt il se développe chez elle de l'hystéricisme, et des idées erotiques se manifestent.
Sous cette influence, un soir, au moment où elle venait de se coucher, elle sent une main se glisser sous sa couverture, et entend en même temps une voix qui lui dit de se laisser faire et d'abandonner son esprit.
Quelques temps après. M"' P.... éprouve un frisson suivi d'une agitation extrême. Elle parle avec volubilité et incohérence, se met à chanter et à faire des grimaces. A cet accès on oppose les saignées, les purgatifs et les bains prolongés, que l'on continue pendant six semaines à Plombières. La maladie ne faisant que s'aggraver sous l'influence de ce traitement, on résolut de placer la malade à Mareville, où elle fut admise le 9 février 1857.
A notre premier examen, nous voyons tant de trouble dans les idées de cette malade qu'il est impossible de rien comprendre à ce qu'elle dit et de fixer un instant son attention. L'éther est prescrit à la dose de 1 gramme, et continué ainsi pendant quelques jours. Sous l'influence de cette médication, l'isolement et le régime, la malade ne tarde pas à se calmer. Mais, si ses actes sont devenus réguliers, ses idées continuent, au contraire, à nous offrir une incohérence extrême. La menstruation est toujours absente. Le fer réduit par Vhydrogène est ordonné.
L'hallucination de l'ouïe ne s'est plus renouvelée, mais les hallucinations et les illusions de la vue se sont multipliées et établies en permanence. Pour elle, les caractères étaient écrits sur le mur ; ils s'effaçaient et se succédaient rapidement sans qu'elle pût y rattacher aucun sens, et
aujourd'hui encore, au moment de se mettre au lit, ce phénomène se reproduit constamment. Ces mêmes phénomènes étaient entretenus par Tinsomnie permanente qui datait de l'administration des bains prolongés.
Au mois de mars 1857, M"'' P... est prise d'un nouvel accès d'agitation des plus intenses : le plus grand désordre règne dans ses idées et dans ses actes. Uéther, h la dose de 1 gramme, est administré de nouveau et réussit comme la première fois. Le fer réduit est continué.
Au mois d'avril, la malade s'occupe, et nous montre dans ses rapports des idées d'un bon caractère. L'amélioration va en progressant, la menstruation s'est rétablie régulièrement, et elle en éprouve un grand soulagement. Toutefois il reste encore l'état hallucinatoire entretenu par l'insomnie et produisant encore des conceptions délirantes auxquelles la malade s'abandonne, quoiqu'elle commence déjà à en apprécier la valeur. C'est surtout le matin et le soir qu'elle est le jouet de ces erreurs de perception, dont elle rend compte dans la journée, mais qu'elle n'est pas maîtresse de ne pas considérer comme des réalités quand elle est sous leur influence.
Une dernière indication restait à remplir, et elle a été saisie avec empressement. Les opiacés, en ramenant le repos de la nuit, ont produit une notable amélioration.
Le retour du repos, joint aux modifications avantageuses survenues dans la constitution, hâte la convalescence et fait entièrement disparaître toute trace d'hallucination et de délire. L'amélioration fait de jour en jour des progrès sensible, et Joséphine peut quitter l'asile pour être rendue à sa famille.
Réflexions. — Celte observation est intéressante et remarquable à plus d'un titre. C'est un cas de chlorose qui, par sa marche lente et progressive, s'est compliquée de troubles nerveux des plus variés et des plus graves. La vie sédentaire a été la cause
principale de cet appauvrissement du sang; appauvrissement qui amena plus tard Thystéricisme et les accès d'agitation maniaque.
En voici un autre cas dont j'ai été le témoin :
Obs. XX. — Nervosisme chronique. — Gastralgie, vomissements, hématémèse, constipation. — Névralgies intercostales et temporales, étouffements, asthme. — Paralysie momentanée, halliLcinations et illusions sensoriales de la vue.
Madame D..., bien réglée, n'a jamais eu de maladie aiguë grave ni d'affection convulsive histérique.
Elle a toujours eu des névralgies temporales, et de temps à autre, lorsqu'elle allait en Berry dans sa famille, des accès d'asthme bien caractérisés. Ces accès n'ont jamais eu lieu à Paris.
Il y a deux ans, vers minuit, elle a perdu subitement l'usage de ses membres qui sont devenus immobiles et insensibles. — Elle avait en même temps perdu connaissance, mais au bout d'une heure la conscience du monde extérieur est revenue sans que l'immobilité et l'insensibilité des membres eussent changé. — Cette paralysie a duré jusqu'au matin, puis elle a disparu sans retour sous l'influence de frictions générales.
Depuis lors, à la suite d'un grand chagrin, cette dame cessa de bien digérer. Des douleurs se montrèrent tantôt à l'estomac, tantôt dans la tête et tantôt dans les parois de la poitrine. Elle a eu souvent du pyrosis, des régurgitations glaireuses, des éructations inodores, des pneumatoses intestinales avec constipation opiniâtre. Enfin elle a été prise d'inappétence absolue et de vomissements continuels de bile, de mucus et de sang, et il lui a fallu prendre le lit.
A plusieurs reprises elle a eu des hallucinations. Dès
qu'elle fermait les yeux, elle voyait au pied de son lit des figures de connaissance, les unes ayant des dents rouges, les autres faisant des grimaces et tirant la langue, mais dès qu'elle écartait les paupières, toutes ces apparitions s'évanouissaient. Dans d'autres moments, c'étaient des illmions sensoriales causées par les fleurs du tapis qui se transformaient en bêtes fantastiques et agiles, ou par un objet de l'appartement qui semblait se transformer en homme ou en bête.
Elle a pris de la belladone, de l'opium, de l'élixir de Pepsine et s'est appliquée des vésicatoires sur différentes parties douloureuses du corps.
Au moment de ma visite le corps paraît un peu amaigri, la face jaune terreuse et la peau modérément chaude. Il n'y a pas de fièvre, mais il y en a souvent le soir, et elle est caractérisée par une grande chaleur.
La langue est blanche, insipide. Inappétence complète ; • nausées, vomissements presque continuels de mucus acide mêlé de sang rouge en assez grande abondance.
Le ventre souple, partout douloureux, mais plus sensible au nombril et à l'épigastre se ballonne quelquefois très-rapidement, mais tombe avec autant de facilité. La constipation est moins forte depuis l'usage de la belladone. L'épigastre est spontanément très-douloureux et le siège de douleur très-pénible.
Le côté droit de la poitrine est à sa partie externe moyenne entre le sixième et cinquième espace intercostal le siège d'une douleur aiguë qui a presque cessé sous l'influence d'un vésicatoire volant. La respiration est aujourd'hui plus facile, la résonnance du thorax excellente et le murmure vésiculaire partout naturel.
Pas de battements de cœur ni de souffle cardiaque, le pouls est très-petit, pas de fièvre. De temps à autre il y a des névralgies temporales, le sommeil est faible, fugace, sans cauchemars et les hallucinations ont plus souvent lieu le jour que la nuit.
L'intelligence est parfaitement nette, lucide sur tous
les points, mais la tête est faible et incapable d'application. Il n'y a pas de force musculaire et depuis un mois la malade est au lit.
Je la mis au régime végétal, frugal et lacté, en conseillant l'hydrothérapie deux fois par jour, et au bout de quelques jours il se produisit une réelle amélioration. — Le traitement fut continué et au bout de quelques mois la malade guérit.
Dans certains cas de Nervosisme chronique trèsdouloureux ou rendant Texistence très-pénible, on voit apparaître le dégoût de la vie, tœdium vitœ. et ridée du suicide quelquefois suivie d'exécution.
Plusieurs cas de suicide observés chez des individus atteints de Nervosisme primitif ou secondaire prouvent l'exactitude de mon assertion. Ces exemples sont rapportés dans les auteurs, et particulièrement par Pinel et Esquirol. Pour mon compte, je n'ai encore vu dans le Nervosisme aif,u ou chronique que des hallucinations passagères de la vision et de l'ouïe, des illusions sensoriales, quelquefois l'idée de suicide et une seule fois la démence.
« Il semble en général, dit Pinel, que le siège pri- » mitif de la manie soit dans l'estomac, et que c'est » de ce centre que se propagent comme par une es- » pèce d'irritation les troubles de l'entendement. »
« Tantôt, dit Esquirol, les extrémités du système » nerveux, et les foyers de sensibilité placés dans les » diverses régions, soit dans l'appareil digestif ou D dans le foie et ses dépendances, sont le siège du » mal. »
Puisque je viens de citer Pinel, je rapporterai en détail une de ses observations relatives à un médecin de Paris, depuis longtemps tourmenté par des accidents nerveux, semblables à ceux que je rapporte au Nervosisme et qui a présenté de très-curieux phénomènes de catalepsie extatique (1).
Obs. XXI. — Nervosisme chronique, .— Somnambulisme^ névralgie intercostale^ dyspepsie. — Vertiges^ spasmes^ catalepsie extatique; palpitation; faiblesse générale. — Guérison.
M. Fabré Palaprat, médecin de Paris, aussi recommandable par ses talents que par sa philanthropie, est âgé de 46 ans ; né sous un climat chaud, il a été dès sa jeunesse doué d'une imagination exaltée et d'un caractère méditatif, ne paraissait se complaire que dans la solitude, livré au travail et à la méditation. Il avait parfois des accès de somnambulisme, car il assure avoir composé, dans un de ses accès, une pièce de vers latins dont il se reconnaissait incapable dans l'état de veille.
A dix-huit ans il fut délivré de cette fâcheuse incommodité par un réveil en sursaut, dans le temps même qu'il se livrait à une de ses excursions nocturnes. L'un de nous a été également somnambule dans sa jeunesse, et une pareille aventure l'a délivré de cette maladie.
A peu près dans le même temps, le malade fut atteint d'une fièvre intermittente quarte, qui dura une année entière et dont il fut guéri brusquement par un remède secret, qu'il suppose être de l'arséniate de potasse.
A peine cette fièvre avait cessé qu'il se manifesta une autre maladie périodique; c'étaient de vives douleurs dans la poitrine, accompagnées d'anxiété, de mouvements
(1) Pinel et Bricheteau, Dict. des se, méd., art. Spasme.
spasmodiques, avec une teinte jaune de la peau, un dérangement dans les fonctions digestives, etc. Ces accidents survenaient à des intervalles éloignés, à la suite du travail et de la méditation'; ils allaient toujours en croissant l'espace de huit à dix jours, puis décroissaient successivement. Pendant plusieurs années qu'il fut affecté de ces spasmes de la poitrine, M. Fabré consulta à Montpellier, où il étudiait la médecine, plusieurs médecins distingués (Fouquet, Petiot, Dumas, etc.), qui le crurent menacé de phthisie, et lui prescrivirent des moyens appropriés à cet état, etc.; il vint ensuite habiter Paris. L'état de sa santé n'offrait rien de remarquable dans les premiers temps de son séjour en cette ville, si ce n'est des vomissements de sang qui étaient constamment causés par l'usage du beurre, effet singulier dans la production duquel cependant l'influence de l'imagination n'avait aucune part, puisque le malade ayant consenti un jour à dîner chez un ami, à condition qu'il ne mangerait rien au beurre (condition qui ne fut pas tenue), il vomit une grande quantité de sang à l'issue du dîner.
Vers trente-six ans, la maladie prit un autre caractère. Les accès annonçaient, par une grande irascibilité, une humeur fâcheuse dont les meilleurs amis du malade ont quelquefois éprouvé les effets, puisqu'il survenait des vertiges, des spasmes dans tous les muscles soumis à la volonté qui l'obligeaient à se jeter dans un fauteuil ou sur un canapé ; souvent il poussait un cri aigu qui était suivi d'une roideur cataleptique de quelques secondes seulement; bientôt après succédait une sorte de vomissement extatique avec une sensation de volupté indicible que l'on peut comparer, suivant lui, aux jouissances de Tamour, mais qui est infiniment au-dessus. Les organes génitaux ne participaient d'ailleurs en rien à cet état d'exaltation, bien que le malade fût en général continent et vît rarement de femmes dans la crainte de se trouver mal, ce qui lui est arrivé quelquefois. Pendant la durée de Textase, qui est communément de cinq à six minutes,
M. Pabré ne perdait pas connaissance, continuait de converser, mais ses discours avaient quelque chose de solennel, de romanesque et de poétique. L'extase dissipée, ou plutôt diminuée, l'accès se prolongeait jusqu'au huitième et dixième jour pendant que le malade ne prenait ni aliment ni boisson ; il vaquait néanmoins à ses affaires, mais dans sa conversation on apercevait facilement que son imagination avait une teinte romanesque et que sama^ nière d'être était puissamment modifiée par un état d'exaltationet de contentement quine sont pas ordinaires dans la vie humaine. La durée du sommeil ne dépassait pas deux heures, et le reste de la nuit se passait dans une sorte de rêverie contemplative dont le vague berçait agréablement le malade.
Les accès de spasme extatique, tels que nous venons de les décrire, se sont d'abord manifestés tous les six mois ou environ, puis tous les quatre mois, enfin tous les vingt-huit jours assez régulièrement; à mesure que ces accès se rapprochaient et devenaient en même temps plus courts, l'extase était accompagnée de jouissance plus ineffable; et cet état avait alors tant d'attraits pour le malade, qu'il s'y abandonnait involontairement malgré la conviction qu'il avait de pouvoir lutter avec avantage contre son développement. Un affaissement et une prostration très-considérables des forces avec des sueurs abondantes, qui parfois avaient l'odeur de sperme, annonçaient, pour l'ordinaire, la fin de l'accès et un prompt retour à l'état naturel.
Au mois de mars 1818, d'après les instances de sa famille et de ses amis justement effrayés de la fréquence toujours croissante des retours de cette affection spasmo* dique, M. Fabré essaya de la combattre au moyen de pilules narcotiques de Méglin, composées de valériane^ d'oxyde de zinc et d'extrait de jusquiame, un grain de chaque qu'il porta successivement jusqu'à douze ; l'effet en fut assez marqué, puisque l'accès, dont le retour devait être prochain, fut retardé d'environ deux mois ; mais,
i^YSTËME NERVEUX CÉRÉBRO-SPINAL. 131
comme si le mal n'eût été que comprimé pendant quelque temps, il parut avec plus de violence, et pour ainsi dire sous une autre forme, car à compter de cette époque les accès ne furent que de courte durée et se montrèrent quatre jours de suite, les 13, 14, 15, 16 mai. Le 14, Textase voluptueuse se reproduisit jusqu'à six fois, ce qui fit au malade Teffet d'une violente courbature ; on remarqua pour la première fois qu'il perdait connaissance pendant quelques secondes; on continua l'usage des pilules de Méglin que l'on porta jusqu'à dix-huit ; à cette dose, la vue se trouva considérablement affaiblie, ainsi que la sécrétion urinaire.
Le 10 juin, on observa tous les avant-cbureurs d'un accès qui cependant n*eut pas lieu. Le 8 août, à la suite d*une attaque légère, M. Fabré joignit aux pilules de Méglin un demi-gros de valériane en poudre- et ensuite un gros avec quantité égale de quinquina. Ces médicaments furent administrés ensemble pendant quelque temps, puis suspendus et repris ; il ne se manifesta d'accès qu'en novembre, époque à laquelle on reprit Tusage de la valériane, du quinquina et des pilules de Méglin, suspendu depuis quelques jours, et on continua d'administrer ces médicaments le reste de l'année 1818. '
Au commencement de l'année 1819, le malade éprouva un accès de spasme extatique à la suite d'une affection morale ; il reprit alors l'usage de la valériane associée aiî quinquina qu'il porta jusqu'à trois gros, toujours concurremment avec les pilules de Méglin administrées d'une manière croissante et décroissante depuis une pi- Iule jusqu'à dix-^nit, et vice versa.
Pendant les huit mois qui suivirent, M. Fabré eut assez fréquemment des attaques, ou bien simplement observa chez lui quelques signes avant-coureurs qui n'avaient aucune suite. Il continua en général de faire usage des mômes médicamontsv L'objet du délire extatique, quand il survenait* était toujours le môme, c'eijt-à'dire un senti-
ment indicible de bonheur et de ravissement auquel le malade s'abandonnait avec délices aux approches de Taccès, bien qu'il fût persuadé que sa santé dût en recevoir une mauvaise influence ; disposition que Ton peut comparer à celle de ces individus faibles et irritables, très-enclins aux plaisirs de l'amour, qui savent bien que les jouissances les usent et les consument, mais ne les recherchent pas moins et s'y abandonnent avec une sorte d'instinct destructeur.
Ala fin del'année 1819, la maladie ne se montra plus que faiblement et sous un aspect différent ; l'état spasmodique, au lieu d'être suivi d'extase voluptueuse, n'offrait plus qu'un état plus ou moins prolongé d'anxiété et d'irascibilité avec de violentes palpitations, de l'oppression, et quelquefois une abondante hémorrhagie du nez. La maladie, que l'on ne cessa pas de combattre par intervalles avec les moyens indiqués plus haut, continua à se manifester sous cette forme nouvelle jusqu'au mois d'avril 1820; la durée totaledechaqu3 accès était alors de douze heures au plus, et l'on ne pouvait méconnaître combien le temps, d'un côté, et de l'autre une médication active et savamment combinée avaient changé la nature du mal et affaibli ses effets.
A Ja fin d'avril, Tafféction se reproduisit sous la forme primitive avec extase et jouissance intuitive. Le 8 mai, pendant la nuit, M. Fabré éprouva un fort accès avec convulsion, roideur tétanique, perte de connaissance. Cet état dura quarante minutes et fut suivi d'extase voluptueuse, de courbature et d'accablement. Quelques autres accès qui survirent ensuite, quoique beaucoup moins forts, firent craindre au malade que l'affection spasmodique ne reparût avec son intensité première, et l'engagèrent à recourir à l'usage des médicaments ci-dessus mentionnés qu'il avait abandonnés. La valériane et le quinquina, associés ensemble, furent administrés de nouveau jusqu'à la dose de trois gros chacun, et les pilules de
Méglin portées concurremment jusqu'à^ 19, d'où l'on allait en décroissant jusqu'à la dose la plus faible.
Depuis cette époque M. Fabré n'a, de temps à autre, que de l'oppression, de l'anxiété et quelques autres accidents qui composent ce qu'il appelle des soupçons d'attaque ; il se porte en général beaucoup mieux que par le passé, et supporte bien les fatigues qu'exigent les soins de sa profession (1 ) .
Sandras cite robservalion d'une dame qui croyait avoir autour d'elle des têtes plus ou moins nombreuses, chaque fois que son syslème nerveux était plus tourmenté que de coutume, et, ailleurs, celle d'un homme parfaitement sain d'esprit, qui voyait une étoile le conduire chaque fois qu'il avait une détermination à prendre.
Landry a publié un fuit analogue.
Obs. XXIL-^ Nervosisme chronique , névralgies^ viscéralgies, spasmes, convulsions, hallucinations,^ chlorose. — Médication tonique et ferrugineuse, — Guérison (2).
Une fille de seize ans, extrêmement délicate, dont la mère était sujette à des attaques de nerfs, présentant tous les attributs d'un tempérament lymphatique et même scrofuleux, et toute sa vie sujette à des palpitations, à des douleurs névralgiques, entre dans le service de Sandras le 7 juin 1851, pour des accidents nerveux qu'elle avait déjà éprouvés plusieurs fois, quoique moins intenses, et qui avaient été calmés, mais jamais entièrement guéris par un traitement ferrugineux et tonique toujours incomplet.
(1) Piuel, Dictionnaire des sciences médicales^ art. Spasme.
(2) Landry, Recherches sur les maladies nerveuses, p. 28.
134 SYMPTOMES DtJ NERVOSlSMfi CHftÔNlQl^E.
En mai 1851, tous les accidents prirent une nouvelle intensité : faiblesse, palpitations, étouffements, essoufflements, douleurs vagues, inappétence, constipation, règles irrégulières, leucorrhée, gastralgie, etc.
A son entrée, outre les symptômes précédents, je constatai te qui suit : faiblesse extrême du système musculaire, mais aucun phénomène paralytique réel, parfois de petites convulsions passagères des muscles de la face et une sorte de frémissement fibrillaire de ceux des membres; fourmillements aux extrémités, douleurs vagues dans les parois thoraciques et dans la tête, hyperesthésie, analgésie en d'autres points ; aphonie, affaiblissement et fréquentes aberrations de la vue; hallucinations, dont elle a conscience , et qui ne troublent pas l'intelligence; surdité fugitive, bourdonnement d'oreilles, vertiges, étourdissement ; jamais d'accès convulsifs ni de sensation de boule hystérique ; pas de fièvre ; face et peau très-pâles, pouls petit, mou, dépressible ; bruits du cœur secs, rapides, petits; le premier est quelquefois soufflé à la base ; souffle intense dans les carotides ; sang des règles très-pâle, presque aqueux.
Traitement : Quatre pilules de Vallet ; magnésie calcinée, 2 grammes après chaque repas ; affusîon d'eau froide le long du rachis.
30 août. — Le même traitement a été continué. Les fonctions digestives se sont améliorées rapidement ; les forces générales se sont rétablies ; tous les phénomènes nerveux ont graduellement disparu.
Aujourd'hui la santé est excellente, et cette jeune fille a pris un embonpoint et un teint rosé qu'elle n'avait jamais eus. Le souffle des carotides est presque nul. Elle quitte l'hôpital.
Dans quelques cas les troubles nerveux se localisent dans Tappareil génital, et donnent lieu à une tristesse plus ou moins grande accompagnée de nym-
SYSTÈME NERVfiVX CÉftÉBRO-SPINAL. 1S5
phomanie. L'observation suivante de Gillebert d'Hercourt en est la preuve.
Obs. XXIIL — Nymphomanie et lypémanie guéries par TAy-
drothérapie (1).
En 1846, une famille de... me confia une jeune fille de dix-neuf ans environ qui était atteinte de lypémanie, accompagnée de fréquents accès de nymphomanie. Ainsi, elle se croyait maudite et prédestinée à l'enfer, parce qu'un jour, en comptant le linge de la maison, elle avait, disait-elle, souhaité la mort de son père. « Son compte, pensa-t-elle, eût été plus tôt fait, si le linge deson, père ne s'y fût pas trouvé I » Persuadée que Dieu ne lui pardonnerait pas une pensée aussi coupable, elle tomba dans la lypémanie, et de temps en temps elle était prise^toùt à coup, de fureurs utérines dont la violence' était telle que, perdant toute pudeur, elle adressait des provocations aux hommes. Alors son délire était extrême ; elle voulait tuer tout le monde , brûler la mai-' son, etc.
L'enveloppement dans des draps mouillés, les petits bains avec frictions sur tout le corps dans de l'eau à 18 degrés centigrades, les lavements frais et les douches en poussière constituèrent le traitement hydriatique de la malade.
Au moment des accès de nymphomanie, on la conduisait à la douche, où elle était maintenue par deux filles, vigoureuses : les premiers instants étaient terribles, elle poussait de véritables rugissements et méconnaissait tout le monde; puis insensiblement elle se calmait, la raison revenait, et avec elle les sentiments de pudeur habituels à
une jeune fille bien élevée. Sous l'influence de ce traitement, les accès de nym-
(1) Gillebert d'Hercoutt, huU* de VÀead, de médecine.
phomanie devinrent de plus en plus rares ; la lypémanie se dissipa également, et la malade sortit parfaitement guérie après six semaines de séjour dans rétablissement. Depuis, cette jeune fille s'est mariée; elle est devenue mère, et sa santé comme son intelligence n'ont pas éprouvé de nouveaux accidents»
Dans ce fait, il s'agit moins d'une névrose générale et multiple -dépendante du Nervosisme chronique, que d'une névrose mentale plus simple, à forme bien déterminée, guérie par Thydrothérapie. L'observatiou montre tout le parti que la médecine peut tirer de ce moyen thérapeutique; elle est fort curieuse et mérite d'être remarquée; mais les faits de celte nature sont rares, car, sauf les troubles partiels dont je viens de parler^ l'intelligence se conserve à peu près intacte jusqu'à la Gn du Nervosisme chronique.
Ce que je viens de dire du délire, des hallucinations, des illusions sensoriales et des autres troubles momentanés de Tinlelligence signalés dans Tétat nerveux chronique par Tissot, Esquirol(l), Landry, Sandras, et dans plusieurs de mes observations, mérite de fixer un instant Tattention. En présence de la doctrine professée par un certain nombre d'aliénistes, par Lélut, Moreau, etc., et dans laquelle les hallucinations et les illusions sensoriales sont considérées comme un symptôme constant de la folie, il importe de faire ici des réserves. Sans nier que i'hal-
(1) Esquirol, Des mal, mentales, Paris, 1838.
lucination ne puisse être un des symptômes de Taliénatioa il faut savoir que ce phénomène n'a rien de pathognoraonique, pas plus que le délire ou la paralysie, et qu'on peut avoir le délire ou des hallucinations sans être considéré comme un aliéné. Les faits de ce genre sont même assez communs, et on peut les produire à volonté par un régime exténuant. C'est à ce titre qu'on les observe dans le Nehosisme. Dé* lire, hallucinations, paralysie, etc., sont des symptômes d'anémie aussi bien que d'aliénation, et ces faits doivent être coujplétement séparés les uns d'avec les autres. Déclarer Socrate, Pascal et Newton atteints de folie, à cause des hallucinations dont ils ont souffert (1), soutenir que le génie de l'homme est une névrose, et giie tous les hommes de génie sont des fous à différents degrés (2), c'est s'exposer à rencontrer bien des contradicteurs. Ce niveau d'abaissement rétrospectif passé sûr les intelligences qui ont éclairé la science eil'humanité dans sa marche, mettant le génie au môme rang que l'insensé, ne voyant la santé de l'esprit que dans rintelligence ordinaire, a quelque chose qui étonne profondément.
Ainsi formulée, cette proposition répugne au sentiment de respect et d'admiration qu'on doit à la gloire de ceux qui ont illustré leur pays, el, chose assez regrettable, elle repose sur une erreur d'analyse
(i) Lélut, Du démon de Socrate^ nouv. édit. Paris, 1856, in-18. (2)Moreau, Psychologie morbide, Paris, 1859, in-8.
qu'une observation attentive aurait pu faire éviter.
En effet, le travail et la méditation soutenue ont surTestomac crabord, et sur la nutrition, Tinfluence la plus désastreuse. Une dyspepsie plus ou moins prononcée existe chez tous les hommes qui vivent sédentaires dans leur cabinet d'étude, et qui pdliêsertt sur leurs livres. Des gastralgies, de la constipation, des névralgies, des palpitations et d'autres troubles fonctionnels se produisent. Leur organisation s'affaiblit, et il» tombent dans l'état nerveux. Ce sont des nervosiques, qui, à ce titre, peuvent avoir des troubles variés des organes des sens, sans que leur intelligence perde de sa sûreté, de sa lucidité, ni de son élévation. Malades d'épuisement, ils peuvent rester tels jusqu'à la fin de leurs jours, ou au contraire arriver à perdre la raison comme le premier sot venu qui, par exemple, aurait Tambition des grandeurs. Le génie n'exempte pas de la folie, et, en admettant môme qu'il y prédispose, ce n'est pas sur la présence d'une hallucination qu'il faut déclarer sa déchéance. Les hallucinations et les illusions sensoriales existent chez beaucoup de personnes qui ne prétendent pas au génie, chez un grand nombre de femmes malades, et chez tous les sujets épuisés par le travail, les passions ou la maladie, et là les hallucinations ne sont point de la folie. Elles ne sont qu'un des nombreux symptômes du Nervosisme.
En dehors môme de tout Nervosisme, chez les enfants au début et dans le cours des maladies aiguës,
SÏSTftMB NERVKUX GÊtlÊBRO -SPINAL < 180
dans la chorée, dans Tépilepsie et même dans Tétat de santé, il peut y avoir des hallucinations étrangères à la folie. J*en ai recueilli vingt-cinq observations, que je compte publier prochainement.
AMlfBaiB PiRIODIQUE — 801INAMBUL1S1IS DIURNK — DilK)UBLEIlSNT