‹ Du nervosisme aigu et chronique et des maladies nerveusesChapitre 23 sur 45 · DE LA VIE · texte numérisé non relu

DE LA VIE

Parfois des malades ont une crise analogue au somnambulisme qui n'est pas du somnambulisme» qui se produit le jour, et dans laquelle, étrangfjrs au monde extérieur, malgré Tapparence contraire ils font des actes dont Tôlre normal n*a pas conscience. En voici un cas très-remarquable observé par Azam. Le sujet agit comme s'il était éveillé, et quand il s'éveille il ne sait pas ce qu'il a fait. On dirait un somnambule de jour ou un sujet magnétisé ayant la seconde vue.

Obs. XXIV. — Dédoublement de la vie (1).

En 1858, M. Azam a été Invité à donner des soins à une jeune fille du peuple, âgée de seize ans et de vigoureuse constitution. On la disait folle ; voici les principaux phé* nomènes de sa singulière maladie.

En fait, Alîda X... est une hystérique confirmée, boule, convulsions, anesthésies diverses, clou, etc., etc. Rienne manque au tableau, mais ce qui domine, c'est qu*elle à deux vies qui se succèdent par périodes de deux à douiie heures : pendant sa vie ordinaire, Alida Ignore absolu»

(1) Charles Lévêque, HappoH {Cofnptef rendus de tAcndémiê dêi icience* Morûiei et politiques, 1870).

ment ce qui se passe pendant sa vie pathologique ; pendant celle-ci, au contraire, elle sait non-seulement ce qui s'est passé pendant l'accès précédent, mais aussi ce qui s'est passé dans sa vie normale tout entière. Ainsi, fait singulier, l'état maladif est supérieur à l'état de santé.

Plus de cent fois, on a vu Alida passer d'un genre de vie àTautre. Voici ce qui se passait : Elle est triste, morose même, se plaint de mille douleurs nerveuses variées, a le caractère inquiet et travaille péniblement à quelque ouvrage de couture, puis, soit spontanément, soit sous l'influence d'une émotion ou sous l'influence d'une manœuvre quelconque provoquant le sommeil, du strabisme convergent surtout, sa tête tombe sur sa poitrine, ses mains suspendent tout travail, elle dort d'un sommeil profond pendant lequel elle est insensible aux agents extérieurs; cela dure deux ou trois minutes, puis elle relève la tête, son visage s'éclaire et exprime la gaieté et elle continue en chantant le travail commencé. Dans cet état elle est enjouée , spirituelle et ne soufî're plus ou presque plus de ses douleurs hystériques. Alors elle se souvient parfaitement de ce qui s'est passé, et dans les accès précédents, et dans sa vie normale tout entière. L'accès dure ainsi huit, dix, douze heures environ, puis, comme précédemment, elle s'endort pendant deux à trois minutes et s'éveille triste, morose et souffrante, dans l'état normal enfin. Pendant l'accès, l'intelligence est demeurée complète, plus vive peut-être, le caractère seul a changé.

Rentrée dans l'existence ordinaire, Alida ignore absolument tout ce qui s'est passé pendant l'accès, elle ne sait pas un mot des chansons qu'elle a chantées quelques minutes auparavant, des visites qu'elle a reçues, de l'ouvrage qu'on lui a commandé.... Bien plus, elle est devenue enceinte pendant un de ses accès, et elle ignorait cet état pendant sa raison, c'est ainsi qu'elle nomme sa vie normale; alors elle me consultait tristement sur ses douleurs nouvelles, attribuant à sa maladie et la suppression de ses règles et le développement de son ventre et de ses seins, puis

cinq minutes après, dans l'accès suivant, elle riait d'ellemême et de ses questions, me disant môme devant témoins : Je sais bien que je suis grosse. Elle a fini par l'apprendre brusquement d'une voisine, qui, plus sceptique qu'il ne convient, lui a brutalement répété avec force détails, pendant sa raison, ce qu'elle venait de dire pendant l'accès. Cette découverte inopinée provoqua chez elle une épouvantable attaque d'hystérie qui me retint deux ou trois heures auprès d'elle.

C'est en présence d'Alida et siir une de ses amies que M. Azam fait en 1858 et 1859 les premières expériences d'hypnotisme qui ont eu un grand retentissement et qui ont commencé à démontrer scientifiquement en France le singulier effet du strabisme convergent. Sur Alida, la moindre manœuvre de ce genre provoquait l'accès qui se compliquait ou non de la plupart des phénomènes que vous savez. La vue seule d'une personne endormie de cette façon le provoquait aussi.

Mais à la fin de l'année 1859 les phénomènes parurent s'amender d'eux-mêmes. Alida accoucha heureusement de son premier enfant : un garçon qui est âgé maintenant de dix-sept ans. M. Azam la perdit alors de vue, pour ne la retrouver que l'année dernière, et c'est d'ellemême et de son mari qu'il a su alors ce qui s'était passé pendant cet intervalle de seize années. Durant les deux premières qui ont suivi la naissance de son fils, la santé d'Alida a été excellente; mais ensuite les accidents ont reparu; de dix-neuf ans et demi à vingt-quatre ans, ils sont devenus plus nombreux. Les périodes d'état anormal^ dont la durée, dans le principe, était à peu près égale à celle des périodes d'état normal, ont commencé à la dépasser; les hémorrhagies pulmonaires, les paralysies partielles, les convulsions, les accès de léthargie, ont repris une fréquence et une intensité inquiétantes ; de vingt-quatre à vingt-sept ans, la malade a eu, dit M. Azam, trois années complètes d'état naturel.

Après ce temps et jusqu'en 1875, c'est-à-dire pendant

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les cinq dernières années, la maladie a reparu, et la période d'accès s'est accrue au point de remplir l'existence presque entière. C'est après avoir lu le rapport de M. le docteur Warlomont(l) à l'Académie de Bruxelles, surle cas de Louise Lateau, la célèbre stigmatisée de Bois^d'Haine, que M. Azam, frappé de l'analogie que présentait l'état de cette jeune flUe avec celui d'Alida X..» , et curieux de savoir ce que celle-ci était devenue, se mit à sa recherche, Il la retrouva, vers le milieu de 1875, tenant à Bordeaux, avec son mari, un petit magasin d'épiceries. Depuis sa première grossesse elle en avait eu dix autres, dont plu* sieurs se sont terminées par des fausses couches. Deux seulement de ses enfants ont vécu. L'un est le garçon dont nous avons déjà parlé. Il a le tempérament nerveux de sa mère, il est très-intelligent et excellent musicien; mais il a des attaques de nerfs sans perte de connaissance, et après ces crises nerveuses, des terreurs inexplicables. Plus tard, M. Azam a retrouvé Alida X».., un peu mai* grie, mais non d'aspect maladif. La «condition seconde ou état anormal » étant de beaucoup maintenant celle qui se répète davantage et dure le plus longtemps, c'est la « condition première » qu' Alida appelle sa crise et dont elle se plaint amèrement, non sans raison, du reste, car elle sait que pendant cette crise son absence de mémoire lui fait commettre toutes sortes de bévues, en même temps que son humeur sombre et son caractère acariâtre la rendent on ne peut plus désagréable pour ceux qui l'entourent. En « condition norinale », elle a conscience aussi de son amnésie, et il le faut bien, puisqu'au moment où elle sort de l'accès de sommeil, devenu de plus en plus rapide, qui la sépare de l'état précédent, il lui semble iiprtird'un long évanouissement; elle ne sait ni où elle est, ni où elle va, ni d'où elle vient, ni ce qu'elle fait, et il lui faut tout un ensemble d'informations pour se re*^

(1) Warlomont^ Louise Lateau, rapport médical sur la stlgmatitée de Bois'-d' Haine, Bruxelles^ 1976.

mettre au courant de sa vie. C'est ainsi qu'un jour, étant dans son état ordinaire (c'est-à-dire en condition nornaale), elle revenait en fiacre, avec d'autres dames, des obsèques d'une personne de sa connaissance, lorsqu'elle sentit venir « son accès ». Elle s'endormit pendant quelques secondes sans que ses compagnes s'en aperçussent, et se réveilla ignorant absolument pourquoi elle était dans une voiture de deuil et quelle pouvait être la défunte dont elle entendait parler. Habituée à ces situations, elle attendit; par des questions adroites se fit mettre au courant, et personne ne se douta de ce qui s'était passé. Une autre fois, sa belle-sœur étant morte après une longue maladie, Alida, retombée pour quelques heures dans sa condition normale, fut d'abord fort étonnée de se voir en habits de deuil. Cependant, comme elle avait vu sa belle-sœur malade dans un précédent accès, elle comprit, après réflexion, que la pauvre femme avait dû succomber. Enfin, les deux enfants d' Alida X... ont fait leur première communion pendant qu'elle était « en condition seconde »; en « condition première», elle n'en a nul souvenir, et il faut chaque fois qu'on le lui apprenne de nouveau.

M. Azara insiste sur les phénomènes moraux caractéristiques de l'état qu'il regarde comme normal et qu'il a pu étudier avec attention dans un des rares moments où la malade se trouve dans cet état. C'est alors, on le sait, que l'amnésie est complète. « J'apprends d'elle, écrit-il, qu'elle est dans sa raison (elle dit juste aujourd'hui). » Cependant, M. Azam a reconnu précédemment que, « dans le deuxième état ou condition seconde, toutes les facultés d'Alida paraissent plus développées et plus complètes»; que «cette deuxième vie où la douleur physique ne se fait pas sentir est de beaucoup supérieure à l'autre; elle l'est surtout par le fait considérable que, pendant sa durée, Alida se souvient non-seulement de ce qui s'est passé pendant les accès précédents, maiâ aussi de toute sa vie « normale », tandis que, pendant

« sa vie normale », elle n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant ses accès ». Et plus loin, lorsqu'il passe de l'exposé des faits aux réflexions que ces faits lui suggèrent et qui sont proprement la partie philosophique de son mémoire, M. le docteur Azam revient sur ce que, « chez Alida, l'état d'accès, de condition seconde, est une existence complète, parfaitement raisonnable, si parfaite que nul, même averti, s'il n'était guidé par son mari ou par son médecin, ne saurait distinguer celui de ces deux états qui est l'état surajouté ». Pourtant c'est l'état de maladie, celui où Alida perd la mémoire, où les douleurs physiques l'assiègent, où elle est en proie à la plus sombre mélancolie, où elle se laisse aller à des actes de méchanceté qu'elle regrette ensuite, c'est cet état que M. Azam appelle la « condition première », qu'il regarde comme « normal », tandis que l'autre, où elle est en santé, où elle jouit de toutes ses facultés, y compris la mémoire, où elle juge sainement tous ses actes et toutes ses expressions, serait la « condition seconde », l'état anormal et surajouté! Nous devons signaler cette manière de voir à l'attention des lecteurs pour les tenir en garde contre la confusion que pourraient faire naître ces expressions de « condition première, condition seconde, état normal, état anormal », qui reviennent à chaque instant dans cette observation.

Quel sujet de réflexions au point de vue psychologogique et au point de vue de la responsabilité légale ! Ce sont des questions dans lesquelles je ne veux pas entrer; mais en me bornant à la constatation do ce Nervosisme singulier, je ferai remarquer seulement que c'est là un cas de sonmambulisme diurne très-caracléi isé, analogue dans ses actes à ceux que Ton observe dans le somnambulisme nocluruc.

d. — INSOMNIE

Le sommeil est mauvais ou nul, et quelques malades ne dorment point, ce qui est extrêmement pénible, car dans cette insomnie la pensée se fatigue, s'épuise ou s'excite, et chaque matin amène une aggravation notable des symptômes. Quand le sommeil persiste, il est fatigant plutôt que réparateur, aisément interrompu par des malaises intérieurs, par de faibles bruits, ou par des rêves, ou par d'affreux cauchemars. C'est à ce point que des malades redoutent la fin du jour et l'instant de se mettre au lit. J'ai soigné une dame dont le Nervosisme chronique s'était compliqué d'hypochondrie, et chez laquelle les nuits étaient si mauvaises et tellement troublées parla crainte d'une mort subite, qu'elle avait pris le parti de faire coucher une femme de chambre à côté d'elle. — Les ferrugineux et le quinquina l'ont guérie.

e. — AMYOSTHÉNIE

Les forces musculaires sont singulièrement amoin* dries, et jusqu'au moment ultime où les malades sont définitivement obligés de garder le lit en luison des progrès de la diathèse, l'abattement et la nonchalance sont le propre de l'état nerveux chronique. C'est ce qui caractérise \ Aimyosihénie . Elle est facilement appréciée au dynamomètre, et elle disparaît

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à mesure que se consolide la guérison. La marche est pénible, difficile ou complètement impossible par suite de la faiblesse des jambes et de la pesanteur lombaire. Tout effort, toute fatigue amènent la courbature et un redoublement de fièvre. Cependant, stimulés par un danger personnel, par le dévouement au prochain, par l'attrait du plaisir, les malades oublient leur propre faiblesse et montrent une force et une énergie dont on n'aurait pu les croire capables. Sandras rapporte qu'une dame nervosique incapable de se promener une heure sans fatigue, a pu suivre, et à pied, pendant plusieurs heures, son mari, officier de la garde royale, chassé de Paris par la révolution de 4830.

Esquirol(l) rapporte que dans la première Révolution, quantité de femmes nobles, asservies par des affections nerveuses, n'ont eu qu'à trembler pour leur tête, pour recouvrer l'énergie nécessaire à un prompt départ.

Je soigne une jeune dame, depuis longtemps nervosique, continuellement malade, amyosthénique et sans force au milieu de la fièvre, incapable de faire une petite course à pied sans courbature, et* quij dans les maladies de ses eTafants, trouve l'énergie de les veiller seule, nuit et jour, pendant deux ou trois semaines, sans se mettre au lit. J'en ai vu quitter la chaise longue pour aller au bal, danser

(i) Esquirol, Des maladies mentales* Paris, 1838.

toute la nuit, dépenser une force musculaire incroyable, et revenir anéanties pour reprendre leur position horizontale, au milieu des doléances les plus vives.

Une autre, malade depuis vingt ans, obligée, depuis plusieurs années, par de cruelles douleurs dans le ventre et dans les jambes, de prendre tous les jours plusieurs pilules de morphine et de s'en appliquer sur la peau par la méthode endermique, a une telle passion pour le théâtre, que je l'ai vue trouver la force de sortir du lit pour s'y rendre, et là, oublier momentanément ses douleurs.

f, — PARALYSIES GÉNÉRALES. — HÉMIPLÉGIES. — PARAPLÉGIES, SIMULANT LES PARALYSIES PRODUITES PAR DES LÉSIONS ORGANIQUES. — DÉFAUT DE COORDINATION DES MOUVEMENTS.

Je ne range pas ici ces cas de paralysie hystérique connus de tous les médecins, ni ces exemples de paralysie consécutive à la convalescence des maladies aiguës dont j'ai parlé (1) et dont les médecins ont publié tant d'observations (2). Je ne parle ici que des cas où, au milieu des troubles fonctionnels mobiles et variés qui caractérisent le Nervosisme chroniquC) on voit survenir la paraplégie, les paralysies

(1) E, Bouchut^ Ttaité des maladies de renfance, Paris, 6« édition^ p; 124.

(2) Les paralysies de convalescence sans phénomènes de Nervosisme tbronique ont été signalées de la façon suivaute :

È. Bouchât, Du Nervosisme^ 1857.

partielles ou le défaut de coordination des mouvements. Ces faits-là sont assez communs.

Dans quelques cas, il y a perversion du sens musculaire, et les malades éprouvent dans les muscles des sensations bizarres. L'un d'eux, que j'ai vu en consultation avec le docteur Pilliot, m'a raconté qu'il éprouvait dans les membres inférieurs un tremblement continuel semblable au balancement qu'on éprouve sur un tremplin^ et que, de temps à autre, il sentait ses membres se raccourcir subitement, comme s'ils étaient tirés par une force involontaire, et, en réalité, les parties ne bougeaient pas de place.

Chez quelques malades, la faiblesse des membres inférieurs est telle, qu'il en résulte une paraplégie véritable. On les considère quelquefois à tort comme atteints d'un commencement de maladie organique

Paralysie généralisée : conyalescence, pneumonie, mort. Gubler et Landry, Gaz, hebd,, 1859.

Paralysie pneumonique : quatre cas. Macario, Gaz. des hôp,, 1859.

Paralysie aiguë ascendante : rougeole. Liégard, Gaz, hebd*, 1859.

Paralysie des quatre membres : pneumonie. LeudLet (Mém, Gubler).

Paralysie dans le choléra, — Landry, loc, cit,; Briquet et Mignet, Traité du choléra.

Paralysies dans la dysenterie, — Tissot, De la dysenterie^ chap. H ; Moutard-Martin, Société des hôpitaux, 1858; P. Durozier.

Paralysies après la fièvre typhoïde, — Tissot, De fehribw biliosis, p. 146, 1818; de Larroque, De la fièvre typhoïde, 1847; Riîliet et Bartbez, Mal. des enfants; Gubler, loc. cit, — Dans ce cas, il y eut paralysie du Toile du palais, amaurose, presbytie, paralysie faciale.

Paralysies après la scarlatine, — Gazenayc, Annales des maladies de la peau, — Après la variole, — Gubler, loc, cit, A la suite d'érysipèie. — Gubler. — Après la fièvre intermittente^ etc.

de la moelle, et on est souvent tenté de leur appliquer des cautères sur le dos. C'est ce qui ressort des trois observations suivantes :

Obs. XXY. — Nervosisme chronique. Paraplégie nerveuse. Cautérisation pointillée du dos, avec le fer rouge. Guéri^ son immédiate. Vomissement et diarrhée choUrif ormes. — Albuminurie aiguë. — Guérison.

Vienne, Marie, 13 ans, entra le 20 avril 1859, au n* 19 de la salle Sainte-Marguerite de l'hôpital Sainte-Eugénie, pour être confiée à mes soins.

Cette fille, grande, bien développée, est pubère depuis un nriois ; sa mère est morte de la poitrine ;• son père est asthmatique.

Cette enfant n'a jamais été sérieusement malade ; mais elle est sujette à la diarrhée.

A Tâge de 8 ans, elle a eu des douleurs intercostales gauches, presque quotidiennes et très-fortes.

L'année dernière, elle a eu une syncope sans mouvements convulsifs, causée par un phénomène semblable survenu sous ses yeux chez sa mère.

Cette année elle a eu une autre syncope, sans mouvements convulsifs, en voyant un phénomène semblable chez une de ses compagnes.

Il y a trois ans, sans causes appréciables, elle avait eu une sorte de contracture des genoux, qui tenait les membres inférieurs demi-fléchis, sans gonflement, ni rougeur, ni fièvre. L'enfant mangeait bien et restait assise sur une chaise : ces accidents ont duré un mois.

Il y a trois mois qu'elle éprouve des accidents particuliers dans la coordination des mouvements volontaires des membres inférieurs. Le matin, en se levant, elle n'a pu marcher et le mouvement est revenu cinq minutes après, et depuis lors, chez elle ou dans la rue, pareil accident s'est reproduit. Elle était obligée de s'arrêter ;

le mouvement revenait. Il lui est arrivé quelquefois de youloir s'arrêter et d'être entraînée en avant par une force invincible pendant cinq ou six pas; puis elle ne pouvait plus marcher.

Ces phénomènes ne sont accompagnés ni d'anesthésie, ni d'engourdissement, ni de contracture ; et aujourd'hui la malade est dans l'état suivant :

La taille est grande, l'embonpoint médiocre, le teint un peu coloré. Pas de palpitations, da souffle cardiaque, ou artériel. Elle n'a pas d'attaques convulsives, de spasmes, de constrictions à la gorge. Pas d'envie de pleurer; quelques engourdissements dans les jambes. L'enfant peut à peine se tenir mais ne, saurait marcher. En la tenant par la main , elle avance de 4 à 5 centimètres par jour; la colonne vertébrale ne présente aucune altération ; il n'y a ni anesthésie ni hyperesthésie. Pas de convulsions, ni de contracture, pas d'hallucinations , ni d'illusions sensoriales. Bon appétit, pas de fièvre.

6 mai. — Une cautérisation pointillée par le fer rouge est faite dans le dos, l'enfant étant assise sur une chaise ; et à l'instant elle fait les plus grands efforts pour remuer ses jambes et peut marcher. Quelques secondes après , elle se lève et se met à courir dans la salle, maintenue par deux aides et poursuivie par le fer rouge. L'opération terminée, des compresses d'eau froide sont mises sur le dos, sur les parties cautérisées, et l'enfant, abandonnée à elle-même, marche seule d'une extrémité de la salle h l'autre.

7 mai. — L'enfant est restée levée jusqu'à cinq heures et a pu marcher toute la journée. — Ce matin elle marche parfaitement bien ; elle n'éprouve aucune gêne dans les jambes, ni dans les mouvements.

25 mai. — Les ulcérations du dos se sont élargies et causent de vives douleurs ; le derme est profondément ulcéré, avec eschare grisâtre sur quelques points et forme des ulcérations grisâtres de mauvaise apparence. Depuis hier, l'enfant a été prise de gastralgie et de coli-

ques avec vomissement et diarrhée extrêmement abondante. L'enfant a pâli, et de temps à autre la peau se refroidit d'une façon notable (p. 112). — Thé. Lavement laudanisé, 6 gouttes matin et soir. Sous-nitrate de bismuth. Crème. Gérât opiacé.

26 mai. — Les vomissements n'ont pas continué. Le refroidissement de la peau a cessé, et la couleur du visage et du teint est rosée. Pouls à 72. Il y a encore eu une dizaine de garde-robes jaune pâle. — Bismuth. Crème. Cérat opiacé.

27 mai. — Pas de vomissements, un peu de diarrhée.

28 mai. — Une selle en diarrhée. Pas de vomissements. Langue jaunâtre, villeuse. Pas de fièvre.

30 mai. — Les vomissements et la diarrhée ont cessé. Unegarde-robe unpeuferme. Bon sommeil. Pas de fièvre. Les plaies du dos sont en meilleur état ; elles ne se creusent plus et ne s'agrandissent pas, et la suppuration est de bonne nature. Pas de fièvre.

31 mai. — Pas de garde-robe, pas de fièvre. Les plaies s'améliorent.

4 juin. — Il n'y a plus de vomissements. Une garderobe de temps h autre. Les plaies sont roses, suppurent moins et sont peu douloureuses. La paraplégie n'est pas revenue ; il y a de la bouffissure au visage, et les urines renferment un dépôt muqueux, mêlé de gravelle urique rouge et de tubes urinifères altérés. L'ébullition y fait coaguler une grande quantité d'albumine. Peau modérément chaude (p. 112).

11 juin. — Pas de garde-robe, pas de fièvre.

12 juin. — L'enfant est emmenée par ses parents. L'anasarque et l'albuminurie persistent. Les plaies sont en bon état, roses et recouvertes de bourgeons charnus de bonne qualité. Elles se rétrécissent et sont en voie de cicatrisation.

•^ 4 août. — Après sept semaines d'absence, on ramène cette enfant, dont la paraplégie n'a pas reparu, mais qui reste faible, pâle et le visage encore altéré par une légère

bouffissure. Les urines sont peu abondantes, acides, très-faiblement albumineuses. L'appétit est bon, les digestions faciles et les selles régulières et naturelles. Il n'y a pas de fièvre.

24 août. — L'albumine a complètement disparu de l'urine, et l'enfant, qui a repris de la couleur et de l'embonpoint, est envoyée par moi à la campagne, pour un mois, dans notre asile de convalescence.

Cette observation est extrêmement curieuse à cause du fait de la guérison immédiate de la paraplégie par la cautérisation du dos avec le fer rouge. I^ résultat a failli être compromis, et Tenfant a manqué de périr par suite d'accidents cholériformes consécutifs et par cette suppuration des plaies du dos qui a été suivie d'anasarque albuminurique. Notre malade heureusement a triomphé de tous ces graves accidents étrangers à sa maladie principale, et Ton a pu voir une paraplégie cédant immédiatement à la cautérisation pointillée par le fer rouge.

L'albuminurie consécutive, coïncidant avec des plaies donnant lieu à une grande suppuration, et cessant peu après leur cicatrisation, m'a paru être de celles qu'on pourrait considérer comme le résultat de rinfection purulente chronique, analogue à celle que j'ai fait connaître dans certaines diphthérites (1) et à celle de l'infection purulente aiguë.

(1) Bouchut, Nouvelle étude du croup (Union médicale^ 1859); et Traité des maladies des enfants , 6® édition, p. 124 et 977.

Obs. XXVI. — Nervosisme chronique, suite de fièvre intermittente. — Amaigrissement; faiblesse générale ; fièvre continue ; paraplégie ; chloro-anémie. — Guérison par le fer et par les toniques. — (Communiquée par M. le docteur Huette.)

M. le baron de G.... , âgé de 45 ans , taille moyenne , constitution vigoureuse, système 'musculaire très-développé, faciès coloré, tempérament nerveux, remplissait les fonctions de sous-préfet dans une ville où de longues courses à la campagne, alternant avec le travail de cabinet, entretenaient un équilibre parfait dans sa santé.

Appelé à des fonctions plus importantes, les grands travaux administratifs, des recherches historiques, des écrits littéraires absorbèrent complètement la vie de M. de G..., et le confinèrent dans un cabinet bas, étroit, où Tair était difficilement renouvelé. Il fallut renoncer aux longues promenades qui étaient autrefois si salutaires, et ce changement brusque dans les habitudes hygiéniques de M. de G... ne tarda pas à altérer profondément sa constitution vigoureuse.

Ce fut donc au milieu de ces circonstances, vers le commencement de Tannée 1855, que M. de G.... fut pris d'accès de fièvre tierce, qu'on traita par le sulfate de quinine. Mais la fièvre se manifesta bientôt avec irrégularité; le sulfate de quinine resta sans effet, et il s'établit une fièvre lente nerveuse continue, avec un dépérissement notable et rapide, tel qu'on l'observe au début des affections tuberculeuses.

Le malade maigrissait à vue d'œil ; une faiblesse générale s'empara de lui, et se fit principalement sentir sur la moitié inférieure du corps.

On fit pendant plusieurs mois la médecine des symptômes. Le mal empirait chaque jour. Bientôt la faiblesse des membres inférieurs fut telle qu'ils refusèrent complètement le service. Lé malade, étendu sur une chaise Ion-

gue, traitait les affaires de son département avec une intelligence dont le mal physique n*a jamais affaibli Tactivité ni la sûreté.

Cette paralysie du mouvement dans la moitié inférieure du tronc fit soupçonner l'existence d'une lésion de la moelle épinière. On dirigea donc dans ce sens un nouveau traitement qui fut sans résultat.

Cet état grave dura plusieurs mois, pendant lesquels de rares moments d'amélioration se produisirent de loin en loin. Quand le malade voulait essayer ses forces, souvent les jambes fléchissaient subitement, et il s'affaissait tout à coup.

Consulté par le malade, j'explorai tous les organes avec une minutieuse attention. Je ne trouvai rien qui pût rendre compte d'un tel état. La respiration était pure et sans troubles dans toute l'étendue dé la poitrine. Les battements du cœur étaient un peu mous, et il y avait un faible bruit de souffle dans les carotides. La chloro-anémie était la seule affection qu'on pût reconnaître dans cet état singulier. Le malade consulta plus tard Bretonneau, de Tours, qui confirma mon diagnostic et expliqua les divers accidents observés par des congestions partielles résultant de l'irrégularité de la circulation.

Un traitement ferrugineux, le séjour sur les bords de la mer pendant deux mois, fut prescrit au malade.

La convalescence ne tarda pas à s'établir; l'amélioration, d'abord assez lente, fut pleine d'oscillations; on combattit les accidents de paraplégie par des applications de ventouses sur le trajet de la colonne vertébrale, dans le but de diminuer la congestion des vaisseaux rachidiens. Le sulfate de quinine fut administré à petites doses et d'une manière continue toutes les deux heures. Le malade se rendit au Pouliguen, et s'y installa dans une maison de pêcheurs.

Vers la fin de l'année 1856, M. de G.... était complètement rétabli, et depuis cette époque sa santé n'a subi aucune atteinte.

Je partage entièrement Topinion de Huette qui a soigné le malade dont on vient de lire l'observation. La faiblesse des membres inférieurs et l'abolition intermittente du mouvement dans ces parties ; l'état chlorotique, la fièvre lente, continue, l'amaigrissement et le marasme guéris par le repos, les bains de mer et l'usage des ferrugineux établissent la nature nerveuse des accidents morbides. — C'était un Nervosisme chronique accompagné de paraplégie nerveuse.

Obs. XXVII. — Nervosisme aigu passé à l'état chronique. — [Fièvre; marasme; paraplégie incomplète; hyperesthésie] vomissements. — Guérison.

Un jeune médecin vétérinaire, de Paris, M. W..., grand, fort, robuste, toujours très-bien portant, pesait 210 livres ; mais il craignait de prendre encore plus d'embonpoint, et il voulut essayer de se faire maigrir.

Il se couchait fort tard et allait tous les soirs dans le monde pour se lever à quatre heures du matin et monter à cheval pendant plusieurs heures. Ses forces diminuèrent bientôt avec son poids. Il pouvait à peine marcher, Texercice le fatiguait beaucoup, et les membres inférieurs, difficiles à mouvoir, étaient le siège d'une hyperesthésie cutanée très-douloureuse. Le pouls était d'une fréquence extrême. Il ne pouvait monter sans essoufflement ni palpitations pénibles. Il toussait dans les grands mouvements, et sa pâleur, chaque jour plus grande, lui donnait les plus vives inquiétudes. Son teint était jaune terreux, mais l'appétit resta naturel, et il n'eut d'abord aucune autre soufi'rance organique. Debrou, chirurgien d'Orléans, considère la maladie comme un commence-

ment de paraplégie par maladie de la moelle, et il conseille des applications de cautères et des ventouses.

M. W... vint alors à Paris, où il fut pris de vomissements qui durèrent plusieurs jours et ne cédèrent qu'à Tapplication de la glace. Son état de marasme s'aggravait chaque jour, et sans aucun autre trouble nerveux que la faiblesse des membres inférieurs, leur hyperesthésie, les vomissements et des palpitations de plus en plus violentes ; il se décida à consulter M. Bouillaud qui, le considérant comme atteint de chloro-anémie , lui conseilla les bains de mer à Boulogne et Tusage de la source ferrugineuse située près de cette ville.

Docile à cette ordonnance, M. W.... est aujourd'hui parfaitement guéri.

Rien n'est varié comme cette manifestation du Nervosisme chronique caractérisée par les paralysies partielles ou générales et par le défaut de coordination des mouvements. On y trouve les paralysies sensorielles surtout du côté de la vue, la paraplégie incomplète, l'hémiplégie ou la paralysie des muscles d'une portion de membre, simulant une maladie cérébrale. Chez d autres malades, au contraire, ce sont des paralysies musculaires générales ou partielles, appelées spasmodiques par les uns, F. Hoffmann (1), hystériques par Sydenhani(2) et par ceux qui donnent cette qualification vicieuse à tous les accidents nerveux observés chez la femme.

Landry a publié un fait de ce genre extrêmement curieux.

(1) Hoffmann^ De nervorum résolut, ^ cap. i, t. II.

(2) Sydenham, De V affection hystérique y \ 558.

Obs. XXVIII. — Nervosisme chronique, suite d'aménorrhée. — Convulsions. — Paralysie des quatre membres ; gastralgie , constipation , vomissements nerveux ; palpitations , chlorose. — Traitement tonique et ferrugineux. — Guérison (1).

X;..., sous-maîtresse d'institution, âgée de 22 ans, entre, le 25 juillet 1851, dans le service de Sandras. Tempérament d'apparence lymphatique, modifié par une grande susceptibilité nerveuse.

X...., élevée à la campagne jusqu'à l'âge de 16 ans, s'était bien portée jusqu'à cette époque. Alors s'établit la menstruation. Elle fut d'abord régulière, mais au bout de quelques mois un refroidissement la supprima. Dès lors la santé s'altéra, l'appétit se perdit, des quintes de toux très-pénibles la fatiguèrent pendant six mois. En désespoir de cause, on lui pratiqua une saignée. Pendant l'écoulement du sang, elle eut une violente attaque de nerfs qui dura quatre heures. Ce fut le début d'une succession de désordres nerveux qui n'ont presque jamais cessé jusqu'à ce jour, malgré le retour de la menstruation ; perte de l'appétit, gastralgie, constipation, palpitations, règles irrégulières,* peu abondantes, sang aqueux et décoloré, vertiges, bourdonnement d'oreilles, grande faiblesse générale, toux quinteuse, attaques convulsives très-fréquentes, état nerveux extrême, etc. Ces divers symptômes se sont successivement amendés, puis aggravés à plusieurs reprises, et parfois compliqués d'autres phénomènes.

En 1848, les convulsions s'accompagnèrent d'accès de délire avec chant, revenant presque chaque jour. Elle' fut traitée à la Charité par de fréquentes émissions sanguines ; aucun accident ne diminua, et il ne tarda pas à se développer une paralysie qui envahit graduellement

(1) Landry, Recherches sur les maladies %nrveuses^ p. 32.

les quatre membres, puis la langue , malgré Tapplication réitérée de ventouses scarifiées en grand nombre le long de la colonne vertébrale.

Ces accidents se dissipèrent sous Tinfluence d'un traitement ferrugineux, de la strychnine et d'une bonne nourriture.

Plus. tard, ce fut une aphonie complète... Les antispasmodiques, de violentes révulsions, les ferrugineux et les toniques ont été mis en usage contre ces divers . symptômes, et presque toujours avec succès, mais d'une manière fort irrégulière. Enfin, en juillet 1851, tous ces désordres prenant une nouvelle intensité, X.... se décida à entrer à l'hôpital. (Les détails qui précèdent m'ont été fournis dans une lettre très-circonstanciée par feu M. le docteur Beaudin, qui longtemps a soigné la malade.)

A l'hôpital, on constate tous les signes de la chlorose la plus intense, avec dyspepsie, vomissements nerveux, gastralgie, un état nerveux très-marqué et très-caractérisé, surtout par de la mélancolie et une grande tendance aux larmes. Dans les premiers jours, on observe des attaques hystériques pendant les périodes menstruelles; tous les phénomènes s'aggravent, et il vient s'y joindre une céphalalgie continue, intense, puis une aphonie manifestement nerveuse, et un afraiblissement voisin de la paralysie.

Traitement. — 4 pilules de Vallet ; 2 grammes de magnésie calcinée après chaque repas ; nourriture spéciale (viandes rôties).

Cette médication, continuée avec régularité, tt âttiené une amélioration lente, mais de plus en plus sensible. ,Les digestions sont devenues meilleures, les vomissements ont cessé ; la malade à repris un peu de force et d^embonpointj puis les attaques convulsives et l'état nerveux ont graduellement disparu, et le caractère a repris de la gaieté. Enfin, le 4 octobre, sa santé étant Satisfaisante, X... a quitté l'hôpital, promettant de continuer son traitements

SYSTEMS NERVEUX CÉRÉÈHO-SPINAL. 159

4854. — J*ai eu plusieurs fois des nouvelles de cette malade, et je l'ai revue plus de dix-huit mois après sa sortie de l'hôpital ; elle avait continué assez longtemps l'usage des ferrugineux ; ses conditions hygiéniques étaient convenables ; la guérison était maintenue.

En voici un autre exemple remarquable observé par Valleix. La cause du Nervosisme, de la paralysie, de ses intermittences lui donne un intérêt •tout particulier.

Obs. XXVIX. — Nervosisme chronique, suite de fièvre continue. Aliénation consécutive ; céphalalgie, affaiblissement de la vision; convulsions générales sans perte de connaissance. — Étourdissements ; nausées, engourdissement des membres et embarras de la langue ; guérison partielle; paraplégie persistante avec anesthésie; — syncopes sans convulsions. — Guérison par V opium et par les bains sulfureux (1).

Le 30 janvier 1849 est entrée à l'hôpital Sainte-Marguerite la nommée Juliette Marietta, âgée de dix-neuf ans, coloriste, mariée. Cette jeune femme, native du Piémont, est d'une bonne constitution. Elle est en France depuis deux ans. Peu de temps après son arrivée en France, elle fut prise d'une maladie fébrile avec délire ; elle entra dans le service de M. Magendie, où on lui fît des applications de glace sur la tête. La fîèvre et le délire cessè^ rent. Immédiatement après, elle vit tomber ses cheveux, ses dents devinrent noirâtres, et pendant six semaines environ, après la disparition des symptômes aigus, elle resta atteinte de folie.

Depuis lors elle a éprouvé^ par intervalles, des douieiirs lancinantes dans la tête, des congestions vers la

(1) Valleix> Gaiettie des hApitaux^ 18A9.

face et des étourdissements ; elle a remarqué aussi que sa vue avait subi un affaiblissement progressif, mais qui paraît plutôt porter sur l'étendue que sur la netteté.

Depuis la révolution de Février, elle a eu des attaques qu'elle décrit comme il suit : après plusieurs heures de malaise, de congestion sanguine vers la tête, elle tombait comme une masse inerte ; ses yeux se renversaient sous les paupières, les membres se tordaient, les poignets se fléchissaient convulsivement et se renversaient sur le bord cubital de Tavant-bras. Pendant trois quarts d'heure ou une heure environ que durait cet état, elle conservait la parfaite connaissance de tout ce qui se passait en elle et autour d'elle ; elle entendait et comprenait ce que disaient les personnes présentes, mais elle était incapable de répondre. Si elle essayait de le faire, ses efforts aboutissaient à un bégaiement inintelligible. Pendant ses attaques, ou vers leur déclin, elle éclatait de rire, ou, ce qui arrivait le plus souvent, elle pleurait. L'accès passé, il lui restait de la céphalalgie, un sentiment de brisement général qui se dissipaient au bout de deux jours.

Depuis le mois de février, elle a eu huit ou dix attaques ; elles ne reviennent pas à des intervalles réguliers ; elle en a eu trois pendant le seul mois de juillet 1848 ; la dernière a eu lieu le 3 janvier 1849.

Il y a trois mois, les règles se sont supprimées sans cause connue ; la malade croit avoir remarqué que, depuis deux mois, elle a eu des congestions et des étourdissements plus fréquents. Le 21 janvier, après avoir éprouvé toute la journée du malaise, des nausées, de la céphalalgie, elle sentit tout à coup, vers neuf heures du soir, les membres supérieurs et inférieurs engourdis et sa langue s'embarrasser; et, au bout de quelques instants, elle ne put remuer ni bras ni jambes. L'articulation des sons était devenue impossible. On la mit dans un bain, on lui frictionna les membres avec un onguent dont elle ne peut indiquer la nature.

Trois jours après, le 24 janvier, le mouvement et la

sensibilité reviennent dans les membres supérieurs, et la parole devient libre ; mais les membres inférieurs sont restés complètement paralysés du mouvement, et de plus la sensibilité, qui y avait persisté jusqu'à un certain point, a tout à fait disparu. Les muscles sont flasques, et Ton peut enfoncer profondément des épingles sur tous les points des deux jambes et des cuisses, jusque vers le milieu de leur hauteur, sans que la malade en ait la conscience. Plus haut, la sensibilité reparaît, mais reste obtuse. Les piqûres, dans les parties supérieures de la cuisse, provoquent une sensation de fourmillement sur le tronc ; la sensibilité est intacte. On ne trouve aucun point douloureux circonscrit. Les pupilles sont dilatées et immobiles.

Le 1*' février, tisane de petite centaurée ; une pilule d'extrait d'opium, 0,05 ; potion éthérée ; frictions sur les jambes avec le baume opodeldoch ; bain ; un 5* de portion d'aliments.

Le 2, la malade n'a pu supporter le bain qu'environ vingt minutes; elle est tombée en syncope et a été atteinte d'une céphalalgie qui dure encore ; elle se plaint de n'avoir pas dormi de la nuit.

Le 3, la céphalalgie persiste; mais il y a amélioration, en ce que la sensibilité a un peu reparu au genou et à la partie inférieure des cuisses. (Extrait d'opium, 0,15 en trois pilules ; bain sulfureux.)

Le 5, les règles viennent de reparaître ; la malade ressent de vives douleurs abdominales. (Opium, 0,15 en trois pilules ; cataplasmes sur le ventre ; lavement laudanisé et camphré.)

Le 6, hier, il y a eu des attaques avec perte de connaissance ; pas de convulsions. Chaque attaque dure une heure et demie. (Opium, 0,20 en quatre pilules ; des sinapismes seront promenés sur les membres inférieurs.)

Le 7, la malade peut soulever un peu le genoux en fléchissant la jambe sur la cuisse ; mais elle ne peut ensuite les étendre d'elle-même. Les règles continuent.

BOUCHUT 11

Bien qu'il y ait eu une suspension de vingt-quatre heures, la sensibilité reparaît sur toute la longueur des membres.

Le 8, la malade est parvenue à se tenir un peu sur les jambes, et même à marcher. Il est vrai qu'elle tremble beaucoup et n'est pas très-solide ; la céphalalgie persiste. (Bains sulfureux.)

Le 12, la malade est en pleine convalescence; elle commence à marcher avec facilité et demande à quitter l'hôpital.

On voit dans ce cas l'exemple d'une maladie nerveuse générale, occasionnée par une fièvre continue, probablenrient une fièvre typhoïde, et suivie de convulsions, sans perte de connaissance, de paralysie, d'anesthésie, de syncopes, etc. Il ne pourra venir à ridée de personne de confondre un pareil état morbide avec rhystérie.

La maladie apparaît par une aliénation mentale, d'un mois succédant à Tétat fébrile causé parTaffection primitive. Viennent ensuite de violentes douleurs de tête avec affaiblissement de la vue, puis des convulsions de la tête et des membres, sans perte de la connaissance, répétées huit à dix fois en dix mois. Alors les règles se suppriment, et apparaissent de la céphalalgie, des nausées, de l'engourdissement dans les quatre membres, avec embarras complet de la parole pendant trois jours. Tout à coup le mouvement et la sensibilité reviennent dans les membres supérieurs, la parole reprend son exercice, mais il se fait une paraplégie complète avec anesthésie tégumentaire.— Quinze jours après, sous l'influence de

et des bains sulfureux, ces phénomènes i disparu, et la malade pouvait sortir de l'hô-

|jr Obs. XXX. — Dyspepsie, — Névrose choréi forme. — Paralysie incomplète des membres inférieurs. — Ëtat général grave. — Inefficacité des moyens prescrits. — Traitement hydrothérapique. — Guérison rapide (1).

Mademoiselle Amélie, fille de M. le docteur J...., est âgée de onze ans et demi ; tempérament lymphatico-nerveux, bonne constitution. — Son enfance s'est passée sans maladies sérieuses et sans troubles marqués du côté du système nerveux. Elle n'a jamais été sujette aux convulsions, accidents si fréquents pendant cette période do la vie ; elle n'a reçu du reste de ses parents aucune prédisposition aux affections nerveuses.

Sauf quelques embarras gastriques, une fièvre muqueuse de courte durée, une rougeole bénigne et quelques éruptions cutanées insignifiantes, elle s'est toujours bien portée jusqu'au début de sa maladie actuelle, montrant beaucoup de gaieté et d'enjouement dans le caractère, de vivacité dans les allures, de pétulance dans les mouvements. Mais elle était difficile sur la nourriture, ayant généralement peu d'appétit, surtout l'été; témoignant une extrême répugnance pour la viande et ne mangeant, à vrai dire, dans toute la journée, que quelques gâteaux et autres pâtisseries qu'elle obtenait de la complaisance maternelle, faible compensation au défaut d'une alimentation substantielle qui lui eût été d'autant plus nécessaire alors, qu'il lui fallait subvenir à la fois et à la réparation des pertes quotidiennes et à un développement organique très-rapide !

Ce supplément insuffisant lui manqua, lorsqu'en 1856

(1) L. Fleury, ie Progrès, 1858, p. 566.

ses parents réloignèrent d'eux pour la faire entrer au (îouvent. Le régime de rétablissement n'étant pas à son gré, l'alimentation de l'enfant fut réduite à une tasse de lait le matin et à quelques confitures. Du dîner et du souper, elle ne touchait qu'au dessert.

Bientôt la jeune Amélie commença à se plaindre de douleurs d'estomac et de lassitude tians les jambes. Elle est devenue plus pâle et plus maigre, elle a perdu son enjouement, sa gaieté, sa vivacité, sa pétulance ; on ne la voit plus jouer et courir, comme autrefois, avec ses compagnes. Pendant les récréations elle reste seule, assise dans un coin du jardin, regardant avec indifférence les jeux et les ébats des autres pensionnaires.

Au mois de mai 1857, l'enfant éprouve au genou gauche une douleur vive qui la gêne et la fait boiter en marchant. Cette douleur disparaît, au bout de quelques jours, avec ia claudication, pour se reproduire. Il se fait ainsi plusieurs alternatives d'apparition et de disparition de ces phénomènes, à de cours intervalles. Quelquefois la douleur occupe le genou droit, mais elle paraît avoir plus spécialement élu domicile à gauche.

En recherchant attentivement d'où pouvaient provenir cette douleur et cette claudication, M. le docteur J..., père de la jeune fille, ne voyant dans les genoux et les jambes aucun signe qui puisse faire rapporter ces phénomènes à quelque lésion articulaire ou musculaire, s'avise de porter plus haut son examen et trouve, non sans surprise, une saillie de la hanche gauche qui paraît plus élevée que la droite. Autour de cette articulation, du reste, on ne reconnaît ni engorgement ni douleur. Tout se borne à une saillie plus considérable du grand trochanter de ce côté. A aucune époque Tenfant ne se souvient d'avoir éprouvé en ce point quelque souffrance. La mensuration ne donne aucune différence dans la longueur comparative des deux membres inférieurs.

Le 25 juin 1857, la jeune malade est soumise à l'examen de M. le professeur Nélaton. L'habile praticien im-

prime au membre inférieur gauche divers mouvements dont le centre est dans l'articulation coxo-fémorale, sans déterminer dans cette partie aucune sensibilité anormale. Après une exploration attentive du bassin et des membres inférieurs, le savant chirurgien ne se prononce pas d'une manière très-affirmative; il soupçonne seulement une affection de l'articulation sacro-iliaque gauche qui expliquerait la déviation de la hanche de ce côté.

Prescription : un vésicatoire volant sur la partie, et de Vhuile de foie de morue à l'intérieur.

Le vésicatoire ne produit aucun résulat, et l'enfant indocile refuse, au bout de quelques jours, de continuer à prendre l'huile de foie de morue.

M. Bouvier est consulté une première fois le 6 juillet, et une seconde fois le 30 du même mois. L'honorable orthopédiste rédige les consultations suivantes :

Mademoiselle Amélie J..., onze ans et demi, fille de M. le docteur J..., d'une bonne constitution.

Légère attitude oblique faisant ressortir la hanche gauche, s'efTaçant à peu près dans le décubitus. Mouvement étendu de la hanche sans douleur, si ce n'est dans la rotation extrême où elle se fait sentir au genou. Habitude d'incliner un peu le bassin. Claudication et lassitude avec douleur au genou ou au côté gauche, après la marche. Éruption d'ecthyma et furoncle à la fesse gauche à la suite d'un large vésicatoire.

Je conseille :

1" Le repos horizontal les trois quarts An jour, et le repos dans l'attitude assise une partie du temps restant ;

2" Peu de marche et seulement pour prendre un peu l'air;

3" Des bains froids tous les deux jours, et après la guérison des furoncles des applications froides avec frictions au linge mouillé, et des immersions dans l'eau froide, suivies de réchauffement et de sueur, s'il se peut ;

4** Quelques toniques ferrugineux à Tintérieur et un bon régime alimentaire ; tenir le ventre libre.

Docteur Bouvier.

30 juillet 1857. L'apparence de l'affection a tout h fait change. Les deux membres inférieurs sont affaiblis et la marche est embarrassée ; certains mouvements sont même impossibles. Sensibilité intacte. Peu de douleurs, si ce n'est par la distension des ligaments dans des mouvements trop étendus.

Épine dorsale bien conformée ; pas de point douloureux.

On laissera l'enfant beaucoup moins couchée; on la laissera marcher selon son désir.

Le traitement doit consister en excitants portés sur tout le système et surtout sur la moelle épinière.

Après le rhume on s'occupera des bains qu'on donnera sulfureux d'abord. Les eaux minérales d'Enghien, par exemple, ou des Pyrénées, etc., seront très-convenables.

Docteur Bouvier.

Dans l'intervalle des deux consultations de M. Bouvier, Velpeau avait vu la jeune fille; il avait rejeté ridée d'une coxalgie, mais son diagnostic flottait entre une affection de nature rhumatismale et une névrose développée sous l'influence de l'âge.

L'on s'en tient aux prescriptions de M. Bouvier. Pendant la première quinzaine d'août le traitement, soit interne, soit externe, conseillé par cet honorable praticien est mis en usage sans aucune espèce de succès.

L'enfant est alors conduite à Enghien. Là, le médecin inspecteur, M. Bouland, ayant constaté de* la sensibilité au sacrum, fait appliquer à cet endroit un vésicatoire, sans s'expliquer du reste sur la nature de la maladie, et renvoyant à un autre temps l'emploi des bains sulfureux. Les toniques sont continués. Le vésicatoire ne produit

aucune espèce de résultat, mais au bout de huit jours, soit influence du changement d'air, soit influence du traitement tonique, soit influence simultanée des deux ordres de causes, l'appétit et les digestions s'améliorent ; les forces augmentent et la marche devient un peu plus facile.* Toutefois, par une singularité inexplicable, elle semble devenir, en même temps, plus irrégulicre. L'enfant ne dirige pas ses jambes comme elle veut, elle tourne souvent le pied droit en dedans ; elle est maladroite et sa maladresse lui vaut des chutes fréquentes qu'elle ne peut s'expliquer.

Le 24 août, consultation à laquelle prennent part MM. Michon, Bouland et de Saint-Jean.

Diagnostic : Névrose choréiforme de nature hystérique.

Presckiption : Continuer les toniques et les antispasmodiques. Traitement hydrothérap'îque ou bains de mer.

Le 5 septembre 1857, mademoiselle Amélie J... arrivait et s'installait à Bellevue, où Fleury constatait l'état suivant.

État actuel. La jeune malade ne marche qu'avec peine, appuyée au bras de sa mère ; elle ne peut, si elle n'est soutenue, faire quelques pas sans se laisser tomber. On est obligé de la porter pour lui faire franchir les quelques marches qu'il faut monter pour pénétrer dans l'intérieur de l'étabUssement. Elle boite en marchant, et accuse des douleurs dans les genoux, les jambes, les reins. Elle éprouve un sentiment spontané de lassitude et de courbature générales.

L'inspection des membres inférieurs n'y fait rien découvrir d'anormal. Le jeu des articulations ne laisse rien à désirer, et le développement musculaire est en rapport avec l'amaigrissement général.

La colonne vertébrale et la région pelvienne présentent une bonne conformation. Le développement du bassin est parfaitement en rapport avec l'âge et la taille de la jeune malade. Seulement on remarque, à la hanche .gauche, une saillie comparativement exagérée du grand

trochanter, sans aucune espèce de tuméfaction articulaire, ni d'hypertrophie du tissu osseux.

On peut imprimer à l'articulation coxo-fémorale tous les mouvements dont elle est susceptible, de flexion, d'extension, d'adduction, d'abduction, de rotation, de circumduction, sans éprouver de difficultés et sans' déterminer de douleur. La mensuration ne fait constater aucune différence dans la longueur des deux membres.

La pression n'éveille pas de douleur, soit le long de la colonne rachidienne, soit au niveau des diverses articulations du bassin, soit dans toute l'étendue des membres inférieurs. La sensibilité normale est, du reste, parfaitement conser^•ée dans toutes ces parties. Mais Ténergie musculaire est notablement affaiblie : si l'on recommande à mademoiselle J... de se tenir debout, on voit bientôt ses jambes fléchir, et la malade s'affaisserait sur elle-même si l'on ne se hâtait de la soutenir. Nous avons déjà dit ce qu'était la marche.

Amélie est pâle et maigre ; elle a la peau sèche et le teint jaunâtre. Le pouls est mou et petit, dépressible. Les battements du cœur sont énergiques et les bruits éclatants ; pas de bruit de souffle. Il en est de môme des battements et des bruits artériels. La malade éprouve des palpitations. L'appétit est nul ; Amélie conserve une répugnance invincible pour la viande ; ni les prières ni les menaces ne peuvent la déterminer à en manger.

La physionomie et l'attitude expriment une nonchalance et une apathie profondes. Pas de vivacité dans les mouvements, la parole est lente et le regard sans éclat.

Le jour même de l'arrivée, le traitement hydrothérapique est commencé ; douches générales en pluie et en jet, matin et soir : on continue le vin de quinquina et les ferrugineux dont la malade fait depuis longtemps usage.

Au bout de quelques jours, à la grande surprise de toutes les personnes qui l'ont vue à son arrivée, Amélie déclare, tout à coup, qu'elle se sent capable de marcher;

elle marche en effet d'un pas ferme et se rend à la salle des douches sans soutien. Ses parents, qui craignaient qu'elle ne restât infirme toute sa vie, en pleurent de joie.

L'amélioration ne cesse de faire des progrès, et vers la fin du mois de septembre, Amélie, ayant repris sa gaieté et la vivacité de ses allures, va, vient, se promène, court toute la journée dans les corridors, dans le jardin de rétablissement, se livre aux divers exercices de la gymnastique Pichery pour lesquels elle est passionnée, et que M. Fleury a recommandés comme un adjuvant et un complément très-utile du traitement hydrothérapique.

Cependant les maux d'estomac, les douleurs et les lassitudes dans les reins et les membres se faisant encore sentir de temps en temps, et l'appétit tardant à renaître, M. Fleury soumet la jeune malade à des sudations dans une étuve sèche, suivies de douches.

L'effet de cette modification du traitement hydrothérapique est aussi heureux que rapide. Dès les premières sudations, l'appétit commence à se faire sentir, et Amélie, qui jusqu'alors n'avait témoigné qu'un insurmontable dégoût pour la viande, demande elle-même à en manger.

Dès lors la guérison marche à grands pas ; le teint s'éclaircit et se colore, l'embonpoint commence à naître et fait chaque jour des progrès. Les crampes d'estomac, les douleurs et les lassitudes dans les membres ont complètement disparu, et cette enfant, naguère nonchalante, paresseuse, taciturne, morose, s'est transformée en un véritable lutin dont il faut réprimer la vivacité et la pétulance.

Bref, le 5 décembre 1857, c'est-à-dire trois mois après son arrivée, Amélie quitte l'établissement dans un état de santé qui ne laisse rien à désirer et qui ne s'est pas démenti (15 avril 1858).

Cette observation est remarquable surtout au point

iTO

SYMPTOMES DU NERYOSISME CHROMQUE.

de Yue des difficultés que présenlait le diagnostic, difficultés telles, qu'elles ont laissé les praticiens les plus éminents incertains et flottants entre une lésion articulaire, une affection de la moelle épinière et une chloro-auéraie accompagnée de phénomènes hystériques et de jiaralysie. Cette dernière manière de voir a été adoptée par Fleur)', et le traitement hydrolhérapique, faisant ici TofBce de pierre de touche, est venu la justifier par une prompte guérison.

Sauf le mot A' hystérie^ mal appliqué à cette jeune fille de onze ans, qui n'a offert aucun des phénomènes ordinaires de cette névrose, la manière dont Fleury a jugé ce fait est la seule convenable.

Il y a d'autres malades dont la paralysie est à peine prononcée, qui marchent mal et ne peuvent aller en avant sans appuyer à droite ou à gauche jusque sur la muraille, de manière à offrir ce qu'on appelle très-justement le défaut de coordiîiation des mouvements voloîitaires. En voici la preuve.

Obs. XXXI. — Nervosisme chronique, dyspepsie, hyperesthésie cutanée, amyosthénie ; défaut de coordination dam les mouvements volontaires. Ferrugineux, toniques; guérison (1).

H. A..., Arménien, domicilié à Gonstantinople, habite, depuis une dizaine d'années, Paris, où il a fait ses études : âgé de vingt-neuf ans, d'une bonne constitution, d'un tempérament nervoso-sanguin.

(1) Arzouman, thèse n® 52, 1858.

Antécédents. — Né de parents sains ; le père a vécu dans un âge avancé ; il est mort d'apoplexie cérébrale ; il était affecté d'un emphysème pulmonaire léger. La mère a vécu aussi pendant longtemps ; on ignore la cause de sa mort.

A... a toujours joui d'une bonne santé; vacciné deux fois : d'abord dans l'enfance et plus tard vers douze ans; non variole ; il a eu la rougeole ; il a eu quelques accidents de pléthore sanguine, affection pour laquelle il a été saigné plusieurs fois. Vers le mois d'août 1849, Piorry l'a traité d'une affection qu'il désignait sous le nom d'hémito-névrite.

A... a eu de nombreux chagrins, de grandes préoccupations d'esprit ; il a travaillé longtemps dans les amphithéâtres de dissection, même pendant les chaleurs d6 l'été. 11 a habité quelque temps une chambre dont les conditions hygiéniques n'étaient pas très-bonnes ; il a eu aussi pendant quelque temps une alimentation insuffisante.

Vers le milieu de l'année 1855, et malgré les premières atteintes de son mal. A... n'a pas cessé d'être soumis à l'influence de toutes ces causes débilitantes. Bien plus, la nécessité de passer un examen lui imposa un surcroît de labeur, ce qui contribua puissamment à faire progresser l'affection qu'il avait déjà. C'est à ce moment qu'il fut saigné une fois assez abondamment et qu'il prit à différentes reprises quelques purgatifs salins.

A partir de ce moment, le mal n'a pas cessé de faire de nouveaux progrès, et voici dans quel état se trouve A..., au moment où il commence son traitement :

État actuel. — Pâleur générale sur tout le corps, et surtout sur la face ; teint jaunâtre, traits tirés, amaigrissement général et considérable, habitude extérieure de souffrance.

Digestion. — Anorexie presque complète ; dégoût parculier pour tous les aliments azotés : viandes, graisses, etc. ; préférence marquée au contraire pour les féculents et

172 SYlfPTOMES DU NERVOSISME CHRONIQUE.

les acides : pas d'enduit blanchâtre sur la langue; la salive est aussi abondante, plus abondante même que dans rétat normal ; la déglutition se fait bien, la digestion stomacale présente quelques dérangements ; pesanteur à répigastre, douleur dans ce point, même à la pression la plus légère; sensation de gonflement, de tension après le repas, dans la région de l'épigastre ; éructations légères, pas de nausées, pas de vomissements ni d'envie de vomir ; les aliments séjournent longtemps dans Testomac ; il existe aussi quelques dérangements du côté de l'acte intestinal ; borborygmes, tension et léger ballonnement du ventre, quelques coliques venteuses, surtout des garde-robes liquides et assez abondantes; pas d'hémorrhoïdes.

Urine. — L'urine est trouble et laisse déposer des matières rougeâtres au fond du vase, sa couleur est jaune clair, quelquefois rougeâtre ; sa quantité n'est pas modifiée, elle mousse pendant la miction, mais l'état mousseux disparaît très-rapidement; elle offre une réaction légèrement acide, mais elle ne contient pas de sucre ni d'albumine.

Respiration. — Elle est un peu gênée ; il existe quelques signes de bronchite chronique à gauche, et un état emphysémateux très-léger à droite et au sommet du pou mon.

Circulation. — Le pouls varie entre 80 et 90, mais c'est là l'état normal du malade ; bruit de souffle très-fort dans les carotides, c'est un véritable bruit de diable et, si l'on appuie légèrement le doigt sur la région carotidienne, on sent un frémissement vibratoire très-prononcé. Transpiration cutanée abondante, principalement aux pieds et aux mains.

Sens. — La vue est un peu aff'aiblie ; la rétine donne des sensations de bluettes, de scintillement ; le malade croit voir des clartés, des flammes qui lui passent devant les yeux ; il n'y a aucune altération physique appréciable dans les deux yeux.

Le toucher est devenu d'une délicatesse extrême ; la surface cutanée est hyperesthésiée ; Touïe est plus une, les sons aigus sont très-désagréables et affectent péniblement le moral ; le goût est exquis, l'appareil de l'odorat présente les mêmes caractères d'exaltation, la fonction de la génération est moins énergique que par le passé.

Locomotion. — Cette fonction présente des troubles considérables, la faiblesse des membres inférieurs est telle, qu'une marche de quelques minutes amène une grande fatigue. Si le malade veut essayer de se mouvoir, 5es membres inférieurs sont le siège d'un tremblement général qu'il ne peut maîtriser ; s'il veut écrire, la plume s'échappe brusquement de ses doigts, et, malgré tous les -efforts de sa volonté, il ne peut achever une correspondance; ce tremblement occupe à la fois les membres inférieurs et les membres supérieurs; il est perpétuel, -continu, et le malade le compare à une sorte de vibration analogue à celle qu'on éprouve quand on serre un diapason entre les dents et qu'on le fait vibrer pour en tirer odes notes.

Phénomène important à signaler : il y a des heures dans ■ia journée où les muscles semblent soustraits à l'influence de la volonté ; ainsi, que le malade veuille alors exécuter un mouvement de progression en avant, au lieu d'avancer il recule, et cela malgré tous ses efforts ; il lui semble -qu'une force invisible le pousse en arrière.

Cette agitation continuelle de tous les membres a pour effet de porter* les doigts dans mille directions variées et irrégulières.

Du reste, il n'y a pas de trouble du côté de l'intelli- -gence et du côté des facultés morales et affectives; il faut dire cependant qu'il y a dans le caractère un fond de tristesse et d'abattement.

Le malade s'est fait examiner par plusieurs de ses ^maîtres et par d'autres médecins qui ne sont pas attachés il des services hospitaliers. Malgré l'accord unanime qui icxistait quant au fond du traitement, le malade n'a pas

m SnrPTOlfES DU ^ervosisme cbbohique.

voulu se soumettre au principal du traitement, qui éta it le fer; le motif de cette détermination et lit une bronchite, et il croyait que pouvant être tuberculeux, le fer, qui est contre-indiqué dans ces circonstances, lui serait éminemment nuisible.

Il a essayé tour à tour Thuile de foie de morue (peu de temps), le lait de chèvre, le sirop de gentiane, l'extrait mou de quinquina, Fiodure de potassium, des vins généreux, une alimentation excellente, des précaution hygiéniques, et enfin le voyage dans son pays. Par tous ces moyens, il a bien obtenu quelques soulagements et un peu d'amélioration dans les symptômes généraux, mais les troubles neneux du côté de la locomotion n'en persistèrent pas moins.

Vers la fin de son séjour à Conslanlinople, où il était retourné. A... se décida à suivre le traitement ferrugineux, et au bout de quelques jours il avait à s'en louer beaucoup.

Il quitte Gonstantinople, et revient en France sans être guéri. Sous l'influence du changement de climat et du traitement régulièrement suivi, l'état s'améliore de jour en jour, et tous les accidents nerveux se dissipent comme par enchantement.

Mais bientôt les mêmes accidents reviennent avec une rapidité surprenante, soit sous l'influence de légères, indispositions qui forcent à cesser brusquement, pendant plusieurs jours, tout traitement tonique analeptique, soit sous l'influence d'un traitement excessif.

Reprenant plus tard l'usage du fer et des toniques,. A... vit son mal se guérir; à cinq ou six reprises différentes, mômes rechutes, môme guérison, sous l'influence du môme traitement et des mômes causes.

En ce moment, on n'observe plus aucun trouble nerveux dans l'appareil de la locomotion, et l'état de ce malade se trouve sensiblement amélioré ; il reste cependant une santé un peu délicate.

Cette observation fort curieuse n'est pas la seule où se trouve ce défaut de coordination des mouvements volontaires. L'observation XXV, page 153, qui se trouve dans le chapitre des paraplégies nerveuses, simulant les maladies de la moelle, en présente déjà un exemple ; dans ce cas, Tenfant paraplégique et guéri à la minute par la cautérisation au fer rouge avait quelquefois des mouvements irrésistibles d'impulsion, en avant, contre lesquels sa volonté était absolument impuissante.

On voit d'autres malades qui marchent mal et ne^ peuvent aller en avant sans appuyer à droite ou à gauche jusque sur la muraille. J'ai longtemps soigné un monsieur qui m'a présenté ce singulier phénomène. Dans les rues, il inclinait à droite et allait irrésistiblement frotter le mur avec son épaule.

g, — CONVULSIONS. — CONTRACTURE

Quelques malades ont des convulsions doniqucs et toniques^ constituant ce que Ton connaît sous le nom. de contracture. J'ai soigné un confrère qui avait d-es. convulsions du diaphragme et du larynx donnant lieu à des aboiements bruyants et prolongés qu'il ne pouvait arrêter, et lorsqu'il se promenait dans la plaine de Montrouge on s'attroupait autour de lui pour s'apitoyer sur sa situation.

J'ai vu d autres malades avoir des spasmes^ ou de véritables convulsions passagères avec perte coi»,-

plèle de connaissance, sans phénomène hystérique; enfin, j'ai vu sur une jeune dame h laquelle j'ai longtemps donné des soins, la contracture de la ma" choire. Un cas semblable a élè vu sur la malade dont j'emprunte l'observation à Fleury. Dansée dernier cas, la contracture était associée à un grand nombre d'autres accidents nerveux.

Obs. XXXII. — Nervosisme chronique, — Névralgie de la cinquième paire. — Contracture de la mâchoire. Dyspepsie, Hallucinations, — Marasme. — Guérison par rhydrothé- . rapie (1).

Madame la marquise de B... est âgée de cinquantecinq ans, d'une constitution grêle, d'un tempérament nerveux. En 1840, elle ressentit des douleurs très-vives, lancinantes, dans le côté droit de la face et dans les dents correspondantes; il lui semble que deux des molaires inférieures sont plus grandes que les autres, et elle les fait arracher dans l'espoir de voir cesser ses douleurs; mais elle n'éprouve de cette opération aucun soulagement. Bientôt les douleurs envahissent la moitié droite de la langue, du voile du palais, desjèvres et du menton; la phonation, la mastication, deviennent très-douloureuses, très-difficiles et presque impossibles.

Pendant huit ans, la névralgie tend sans cesse à s'aggraver ; elle disparaît quelquefois, spontanément ou sous l'influence d'une certaine médication ; mais, au bout de quelques semaines au plus, elle se reproduit avec une intensité nouvelle. La malade reçoit les soins deMM. Andral et Marjolin, qui épuisent sur elle tout l'arsenal thérapeutique. Les pilules de Méglin, le valérianate de zinc, riodure et le cyanure de potassium, le sulfate de quinine

(1) L. Fleury, Traité d'hydrothérapie, p. 304.

à haute dose, les préparations martiales, les eaux minérales des Pyrénées, d'Ems, de Wiesbaden, l'acupuncture, les ventouses sèches placées au nombre de douze à soixante sur la colonne vertébrale et sur les membres, une foule d'autres modificateurs , restent complètement inefficaces, ou n'amènent qu'un soulagement de courte durée. En désespoir de cause, la malade s'adresse à l'homœopathie et au somnambulisme ; mais, après plusieurs mois d'essais infructueux, elle vient se replacer entre les mains de Marjolin, qui, après de nouvelles tentatives également stériles et voyant les accidents acquérir une gravité très-inquiétante, conseilla à la marquise de B... d'essayer de l'hydrothérapie et de s'adresser à moi. Madame de B... vint à Bellevue, le 29 mai 1848.

État actuel. — Des douleurs continues très-vives se font sentir dans toutes les branches de la cinquième paire, et occupent, du côté droit, la tempe, le front, l'orbite, le sourcil, les paupières, la joue, les lèvres, le menton; souvent elles envahissent le cou, le voile du palais et la luette, qui présente un volume considérable et produit souvent de la gêne et même des nausées, en venant se mettre en contact avec la base de la langue. Les accès sont très-violents, durent plusieurs heures et se reproduisent trois ou quatre fois par jour et même plus souvent. Les muscles élévateurs de la mâchoire inférieure sont contractures, de telle sorte que les dents sont serrées les unes contre les autres. 11 est impossible à la malade de les écarter, et il en résulte que la préhension des aliments et même l'introduction des liquides est complètement impossible.

La moindre tentative faite pour écarter les mâchoire?, provoque des douleurs atroces. Dans cet état de choses, madame de B... ne peut être alimentée qu'à l'aide de lavements de bouillon. La parole est gênée, douloureuse, saccadée, peu intelligible.

L'amaigrissement est extrême, la face profondément altérée. Depuis plusieurs années, il existe une constipa-

BOUCHUT 12

lion opiniâtre qui exige l'emploi quotidien d'un ou de plusieurs lavements. Le sommeil est presque entièrement perdu, les nuits sont troublées par des cauchemars, des terreurs, des hallucinations. La malade tourne à l'hypochondrie ; elle se préoccupe sans cesse de son état, et se croit atteinte d'une affection organique, dont on lui cache Texistence ; elle redoute un ramollissement cérébral ou une altération de la moelle épinière.

Le traitement est commencé le 31 mai. Deux ou trois séances par jour. Sudation en étuve sèche, douche froide générale en nappe ou en pluie.

8 juin. — Une amélioration considérable s'est manifestée dès les premières douches ; les douleurs continues sont devenues moins vives ; les accès sont moins violents, plus courts, plus rares. Les mâchoires peuvent être écartées de plusieurs lignes, et la malade ingère les liquides avec facilité.

20 juin. — Les douleurs continues ont entièrement disparu; les mâchoires sont parfaitement libres, et madame de B... mange avec appétit. Elle n'éprouve plus, dans les vingt-quatre heures, qu'un ou deux accès trèscourts et peu intenses. Les nuits sont tranquilles et la malade goûte un sommeil qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps. La constipation a notablement diminué ; les selles sont parfois spontanées.

1®' juillet. — Les accidents névralgiques ont complètement disparu. Madame de B... n'éprouve plus la moindre douleur; l'état général est transformé ; le teint, les forces, l'appétit, le sommeil ne laissent rien à désirer; la constipation n'existe plus. Marjolin, qui était loin d'espérer un succès aussi complet et aussi rapide, conseille à madame de B... de continuer le traitement pendant plusieurs mois.

15 juillet. — Madame de B... est tellement satisfaite de son état qu'elle ne résiste pas au désir d'aller passer le restant de la belle saison à sa campagne, où l'appellent sa famille et ses habitudes.

20 octobre. -- La guérison ne s'est pas démentie un instant, et « c'est uniquement par reconnaissance pour les douches, dit madame de B..., que je viens encore me soumettre au traitement pendant un mois ».

Les événements politiques ont engagé madame de B... à passer en Italie l'hiver de 1848-1849. Elle est revenue le printemps suivant, sans avoir éprouvé la plus légère douleur névralgique, et elle vient de passer l'été à la campagne, dans l'état de santé le plus satisfaisant.

Aujourd'hui, 15 janvier 1850, la guérison ne s'est pas démentie un seul instant.

D'autres malades ont des convulsions doniques^ €6 qui a été constaté par Pomme, Tissot, Pinel^ Sandras, etc.

c< Ces malades sont affectés de tics, de mouve- » ments convulsifs involontaires dans quelques yi niuscles isolés de la face ou des membres. Ils » présentent tous une petite ressemblance avec les » choréiques, soit par les grimaces qu'ils font, soit 4) par quelques bizarreries de leur pose, de leurs » allures, de leurs gestes, de leur prononcia- » tion (1). »

Ces convulsions ressemblent à celles de Téclampsie ordinaire et quelquefois à celles de l'épilepsie; mais dles ne sont pas accompagnées de spasme œsophagien, de boule hystérique, ni de spasme cynique, ^t Ton n'y voit jamais les larmes abondantes qu'on observe dans l'hystérie. Ce sont des mouvements convulsifs involontaires, partiels ou généralisés, plus

(1) Tome I, page 27.

OU moins violents, dont la durée est en général assez courte. Pour ceux qui ne regardent pas tout état convulsif général comme un signe certain de Thystérie, ces phénomènes auront une grande importance. Ils doivent servir au diagnostic de l'état nerveux, mais il importe d'en bien étudier la forme pour les rapporter à leur véritable cause et pour éviter Terreur commise par M. Briquet, qui attribue trop souvent à l'hystérie les convulsions du premier âge. Cet auteur recommandable soutient en effet que l'hystérie est très-commune dans l'enfance ; il en rapporte 87 cas, et notamment quelques-uns chez de petits enfants de cinq à six ans, où il me parait bien difficile de supposer l'existence de celte nervose.

Parmi les exemples de convulsions observées dans le cours du Nervosisme, en voici un très-curieux, rapporté par Pinel.

Obs. XXXllI. — Nervosisme chroniqiie. — Convvisions partielle ; gymnastique. — Guérison,

Pinel fut consulté, il y a quelques années, pour une jeune personne de quinze ans, qui était depuis longtemps tourmentée par un état spasmodique non moins curieux que le précédent. Elle était d'une faible constitution, d'un tempérament nerveux ; née à huit mois, on n'était parvenu à l'élever qu'à l'aide des soins les plus assidus. Elle n'avait éprouvé aucune maladie dans la première enfance. Vers la septième année, on s'aperçut qu'elle se livrait sans motif à divers mouvements spasmodiques irréguliers, tels que ceux de toucher sans cesse le peigne qui fixait ses cheveux, de se couvrir et découvrir^ brus-

quement la tête d'un "chapeau, etc. ; à peu près à la môme époque, elle éprouva quelques accès d'une affection nerveuse presque convulsive, que le médecin du lieu jugea avoir de l'analogie avec ce qu'on appelle l'éclampsie. Cette affection disparut d'elle-même, mais fut remplacée bientôt après par des mouvements spasmodiques. La malade tirait sans cesse les cordons de sa robe, prenait et quittait à chaque instant son tablier, et chaque mouvement des mains était accompagné d'un reniflement très-remarquable, qui ne paraissait pas déterminé par l'état des fosses nasales. Ces mouvements spasmodiques, qui s'exécutaient brusquement, par saccades, et contre lesquels les plus fortes distractions, les réprimandes et la présence des étrangers ne pouvaient rien, furent néanmoins tout à coup dissipés par l'impression vive et profonde que firent sur la malade les menaces sévères de sa mère. Ils ne reparurent que deux ans après, époque à laquelle l'état moral parut participer de la mobilité et de la versatilité de l'état physique : ainsi, cette demoiselle ne voulait point que son fichu fût disposé de telle ou telle manière, et le dérangeait à chaque instant ; qu'un ruban de sa coiffure fût noué d'une certaine façon ; elle ne voulait pas porter des bonnets dans le goût du jour, etc., etc.

Les mouvements spasmodiques ont, dans la suite, cessé et reparu à difTérentes reprises, presque toujours momentanément suspendus par de fortes réprimandes et des indispositions accidentelles. Ceux qui revenaient le plus fréquemment et persistaient avec le plus d'opiniâtreté étaient un mouvement de rotation de la tête, une agitation, un reniûement bruyant, l'action de déplacer le peigne et celle de tirer des cordons ou des rubans. Tous ces mouvements s'exécutaient d'une manière brusque et convulsive ; ils revenaient lors des punitions, qui avaient pour objet ces contractions spasmodiques. Cette jeune personne paraissait souvent pressée de s'y livrer par un besoin irrésistible, le plus commu-

nément par excès; et, sous Tinfluence de la moindre contrariété, elle en avertissait même ceux qui se trouvaient présents.

La malade finit par devenir insensible : elle pleurait habituellement pour la plus légère contrariété, tandis que de sévères punitions ne lui faisaient pas verser une seule larme.'

Du reste, chez cette jeune personne, les perceptions se faisaient très-bien, le jugement paraissait sain, les idées se succédaient rapidement, l'attention ne pouvait être longtemps soutenue sur le même objet, la mémoire était heureuse et fidèle. La malade avait beaucoup de naïveté dans ses actions et dans ses discours ; elle aimait beaucoup les plaisirs et avait les goûts de son âge. Elle était d^ailleurs bien conformée, mais d'une taille élevée, très-irritablCy très-irascible ; ses règles commençaient à couler, et les seins avaient déjà un certain développement.

On conseilla aux parents de rompre tout à coup les habitudes de la malade, en la transportant dans une maison de santé de Paris, oti elle pourrait subir un traitement à la fois moral et hygiénique, qui consisterait principalement dans les exercices bien combinés propres à favoriser le développement des forces musculaires (1),

Dans quelques cas les convulsions sont assez violentes pour occasionner la mort, et dans le fait de Lorry les convulsions ont offert celle gravité insolite.

(1) Pinel, Dictionnaire des sciences médicales^ art. Spasme.

Obs. XXXIV. — Nervosisme chronique, — Convulsions^

marasme nerveux. — Mort,

Une jeune dame d'une constitution délicate, avec menstruation laborieuse, est mariée à quinze ans, c'està-dire à une époque très-précoce. Bientôt après, elle éprouve un chagrin très-profond par l'absence de son mari qui était militaire, et par la crainte de le perdre; elle recherche la solitude, s'abandonne à des idées tristes et mélancoliques; de là, une mobilité extrême dans les muscles, ce qui fut encore augmenté, au retour de son mari, par deux accouchements, avant que son corps n'eût atteint lui-même tout son développement. La fréquence des mouvements convulsifs augmenta par degrés, au point que la chute d'une petite pierre d'une hauteur médiocre suffisait pour la faire tomber dans des convulsions -violentes, des spasmes et des distorsions de la bouche. On prenait toute sorte de précautions pour éviter le moindre bruit auprès d'elle.

L'intensité des spasmes s'accrut au point que la moindre nourriture excitait des convulsions dans tous les muscles de l'abdomen. Une consomption et un dépérissement rapide mirent fin à cette malheureuse existence (1).

Malgré Tinsuffisance des détails, celte observation est curieuse, sous ce rapport que n'ayant point les caractères de t hypochondrie ni de l'hystérie^ elle montre un état nerveux avec mouvements spasmodiques et convulsifs faciles à provoquer, suivi de cachexie mortelle.

(1) Lorry, De Mélancholia et morbis melancholicis, Paris, 1765.

§ t — Troubles de la sensibilité. — Mévralgies générales. ^ Picotements. — Élancements. — CtaMouillements. — Brûluras, etc.

La sensibilité physique est profondément troublée dans le Nervosisme chronique. De tous les symptômes propres à cette disposition morbide, la douleur est le plus constant. Elle est fixe ou erratique. La mobilité est son caractère principal, car elle ne fait jamais défaut ; et elle ne varie que par le siège et l'intensité.

Tantôt bornée à des malaises indescriptibles, à un vague sentiment de langueur précordiale, épigastrique ou lombaire, à une faiblesse cérébrale pénible, avec sensation de vide dans la tête et incapacité de travail intellectuel, elle est plus ordinairement caractérisée par des douleurs vives sur un point du corps, soit dans les membres, soit à l'intérieur du tronc, soit dans la tête ou sur plusieurs de ces parties à la fois.

Sur un malade dont j'ai déjà parlé et que j'ai vu en consultation avec le docteur Pilliot, il y avait un serrement continuel de la tête, comme si la geau du crâne était fortement étreinte par un filet de fer à mailles très-serrées, et avec cette illusion de la sensibilité une fausse sensation de tremblement des membres inférieurs, semblable à celle d'un mouvement de tremplin, jointe à des secousses intérieures simulant une rétraction des jambes invisible pour

l'assistance. Dans un autre cas, c'étaient des malaises douloureux, provoqués par le séjour au soleil q{ principalement par le soleil d'hiver.

Ici ce sont des picotements, des fourmillements, de la cuisson et une chaleur profonde dans les tissas, des élancements continus ou intermittents; ailleurs des douleurs aiguës véritablement névralgiques, situées sur le trajet des nerfs et au niveau des filets cutanés superficiels, douleurs passagères ou continues, spontanées ou provoquées par le contact, les mouvements ou les changements de l'atmosphère, faibles chez les uns, inaltérables au contraire chez les autres.

Chez un autre malade qui voyait triple et quadruple, il y avait quelquefois dans le dos sensation subite d'un coup de fouet douloureux, profond, accompagné d'une paralysie momentanée de la langue durant une minute.

Dans un cas observé par Gillebert d'Hercourt, c'était, avec une infinité d'autres troubles fonctionnels, un chatouillement très- vif de tout le corps et de Tanus avec fréquentes envies d'aller à la selle.

186 NEKVOSISME CHRONIQUE.

Obs. XXXV. — Nervosisme chronique^ suite d'impression morale^ spasmes variés, palpitations, convulsions partielles, anesthésie incomplète, névralgies, chatouillement général. — Hallucinations de l'oreille et des yeux. — Hydrothérapie — Guérison (1).

Mademoiselle S..., âgée de vingt-neuf ans, blonde, d'une constitution nerveuse, d'une imagination très- vive, et n'ayant eu aucune maladie antérieure à celle qui fait le sujet de cette observation, fut réglée à quinze ans, et n'éprouva aucun dérangement dans sa menstruation jusqu'au 29 juin iSlT, époque du décès de sa mère. Alors un profond chagrin s'empara d'elle, et ses règles revinrent tous les quinze jours en abondance, l'écoulement durait de cinq à six jours. Au reste, je vais transcrire une note qui me fut remise par la malade, et dans laquelle celle-ci raconte très-exactement la succession des accidents qu'elle a éprouvés. Je ferai seulement remarquer que la crainte dont parle la malade, et qui fut suscitée par la mort d'un de ses concitoyens, arrivée dans les mêmes circonstances, vint la saisir, alors que déjà la tristesse et l'abondance des règles avaient altéré sa constitution et exalté sa sensibilité.

« Ma maladie a commencé par une préoccupation ou plutôt par une frayeur (celle d'être atteinte du tétanos, h la suite d'une piqûre qu'elle s'était faite au doigt, le 20 mai 1848).

» L'image de ma mère, dont la perte m'a été si douloureuse, vint plus souvent encore m'attrister, jene savais ce qui se passait en moi; il me semblait qu'un mauvais génie s'attachait à mes pas. Je pleurai beaucoup, et cela me soulagea un peu. Le lendemain, l'inquiétude se fit

(1) Gillebert d'flercourt. Mémoire sur la surexcitabilité nerveuse {BulL de VAcad. de médecine).

sentir de nouveau, et je fus tourmentée, cemme la veille, par la crainte du tétanos.

» De fortes palpitations de cœur me firent beaucoup souffrir; mon gosier se serra tellement que cela m'empêcha parfois d'avaler ma salive et de respirer; la terreur s'empara de moi aussitôt ; je sentais comme une gerbe qui me montait au cerveau. Cette gerbe partait; tantôt du cœur, tantôt du bas-ventre; et, la nuit, je fus dans une si grande agitation qu'on fut obligé d'appeler le médecin.

» Une crise nerveuse se déclara : mon œil droit se renversa, et il me semblait que ma bouche se contractait; j^eus aussi les bras et la jambe droite endormis assez longtemps. La crise était si violente que je ne pouvais fermer les yeux; et lorsque je voulais le faire, je divaguais intérieurement. Je fus deux jours dans cet état, je ne me • levai que le troisième. Un chatouillement insupportable se fit sentir dans tout mon corps, mais particulièrement dans le fondement, ce qui m'occasionnait de fortes envies d'aller. Le toucher pour moi n'était plus le même, la vue me semblait plus faible; j'eus, depuis ce moment, de petits points noirs devant les yeux, ce qui me fatiguait beaucoup.

» Ma maladie a varié plusieurs fois : je croyais quelquefois que je ne pouvais plus marcher; on aurait dit que j'étais arrêtée par quelque chose; parfois aussi, une suffocation survenait, qui me faisait croire que j'allais me jeter, soit après un meuble, soit même parla fenêtre. Par exemple, si je regardais un livre, une chaise (je dis cela, comme je dirais autre chose), j'avais peur; mais ce n'était pas une crainte naturelle ; car il faut que l'imagination soit bien malade pour ressentir de semblables, effets.

» J'ai aussi éprouvé comme une douleur de névralgie,, c'est-à-dire que je ne souffrais pas; mais cela me faisait l'effet d'un mal qu'on ne peut supporter plus longtemps. De là m'est venu le dégoût de la vie, le découragement

s'est emparé de moi, les angoisses ou plutôt un désespoir intérieur est venu se joindre à cela.

» Ma position me semblait ressembler à un cauchemar duquel je ne pouvais sortir. Dès le commencement de cette maladie, il me semblait que j'étais doublée ou dédoublée, je ne puis pas très-bien expliquer cela. Je sentais une chaleur sur les bras, mais habituellement sur le front, ce qui me faisait croire à une congestion cérébrale.

» Depuis quelque temps, la terre semble marcher sous mes pas; il y a deux jours que je ne puis m'expliquer à moi-môme ce que j'éprouve; mais tout ce que je puis dire, c'est que je ne suis plus ce que j'étais autrefois. J'entends aussi parfois du bruit dans ma tête, et je vois comme des points lumineux. »

Réflexions, — La fréquence des crises et la persistance des troubles de la sensibilité avaient poussé le dégoût de, la vie beaucoup plus loin qu'il n'est dit dans la note; la pensée de suicide se présentait souvent à l'esprit de la malade ; aussi s'appliquait-elle beaucoup à ne pas rester seule, afin de ne pas céder à cette tendance. La constitution de mademoiselle S..., comme on le pense bien, était profondément altérée: elle avait des appétits bizarres, des digestions mauvaises et un affaiblissement général. Elle marchait péniblement; le sommeil était agité et rare ; les carotides laissaient entendre un bruit de souffle; l'impressionnabilité était extrême. Cependant, malgré ses terreurs et sa profonde tristesse, mademoiselle S... se laissait aller quelquefois à la gaieté; alors elle la laissait éclater vivement, et sans qu'elle pût en modérer les éclats: toutefois cela était de courte durée; elle retombait bientôt dans sa tristesse habituelle.

Eh se reportant au début de sa maladie, on constate que la maladie ne s'est déclarée qu'une année environ après le décès de la mère de mademoiselle S..., ef que. durant tout ce temps, cette demoiselle fut plongée dans une grande tristesse, et qu'elle eut régulièrement deux fois par mois des règles abondantes. 11 en est résulté à la

fois une grande dépression des forces, et une grande exaltation du système nerveux. D'ailleurs la faiblesse de la malade, son teint décoloré et le souffle carotidien étaient des indices caractéristiques de la nature de l'altération éprouvée par le sang. C'est donc avec raison que j'ai fait dépendre cette névrose de la surexcitabilité nerveuse hypohémique. Dans cette pensée, je devais donc chercher : 1° à étudier la surexcitabilité nerveuse; 2* à reconstituer le sang et à modérer le flux menstruel. C'est dans ce but que je soumis la malade au. traitement ciaprès :

Matin : Enveloppement dans le drap humide, durant une heure environ, jusqu'au retour bien constaté de la chaleur; immersion dans l'eau froide. Bain de siège à -|-24 degrés centigrades pendent vingt-cinq minutes.

Après midi : Douche en colonne de trois minutes; bain de pieds, à -["^^ degrés centigrades, pendant cinq minutes; régime alimentaire varié, mais substantiel; distractions, promenades, exercices de la scie à bois; éviter la lecture et le travail intellectuel ou sédentaire.

On remarquera ici que la température de l'eau n'était pas la même pour les bains de siège que pour les bains de pieds. La raison de ce qui a été dit plus haut, la cause de cette difTérence, n'exigera pas de longues explications.

L'utérus était habituellement congestionné ; le retour fréquent des règles et leur abondance en ofTraient une preuve suffisante. C'est en vue de cet état et pour le combattre que, d'une part, on exerçait une action sédative, répressive si l'on veut, à l'aide du bain de fauteuil prolongé, à -|-25 degrés centigrades; et, d'autre part, qu'on cherchait à opérer une dérivation, en déterminant par le bain de pieds froid et de courte durée, une forte réaction dans les extrémités inférieures; celle-ci était encore entretenue peùdant un certain temps par une marche accélérée. L'observation a démontré la constance de ces effets, qui prouvent d'abord surabondamment certains faits devenus vulgaires.

Ainsi les règles sont supprimées chez une femme qui, durant la période menstruelle, met ses pieds dans l'eau froide ; au contraire, un bain de siège très-froid et de courte durée, rappelle les règles qui seraient supprimées, ou déterminera leur apparition avant l'époque.

Ce traitementproduisitd'excellents résultats: les règles devinrent et moins fréquentes et moins abondantes, la surexcitabilité nerveuse disparut; la tristesse et les idées de suicide cessèrent, la gaieté revint complètement ; enfin, après un séjour de deux mois dans l'établissement, mademoiselle S... quitta parfaitement guérie.

Le docteur Barras, quia longtemps et cruellement soufiFert de troubles nerveux protéiformes, a raconté toutes les douleurs qu'il a endurées depuis ces atroces névralgies temporales et testiculaires jusqu'au marasme compliqué d'hypochondrie qui a failli le tuer, et Ton pourra voir jusqu'à quel point l'homme peut souffrir des troubles du système nerveux sans en mourir (1).

Notre confrère rapporte qu'à vingt-quatre ans, étant interne à Tbôpital Saint-Louis, il eut une névralgie temporale intermittente quotidienne, puis au bout de cinq ans une névralgie du cordon spermatique, puis à Tâge de trente-six, après de vifs chagrins, une fièvre intermittente irrégulière avec névralgie frontale et toux nerveuse convulsive qui durèrent quelque temps. Huit ans plus tard, il eut une violente gastralgie accompagnée de toutes sortes de troubles des organes digestifs et fut traité, pour

(1) Barras, Traité des gastralgies; 2« édit. Paris, 1839-1844.

une gastro-entérite, par la diète et de nombreuses émissions sanguines. Il tomba dans le marasme et dans rhypochondrie. Devenu très-sensible au froid, quoique insensible au contact des corps et même à la brûlure, les pieds gelés, le corps traversé par des sensations glaciales comme des coups de vent, ou par de vives douleurs mobiles, obligé d'uriner à chaque instant des urines claires, soufTrant de palpitations de cœur et de battements dans toutes les artères, incapable d'attention et de travail, miné par de fréquents accès de fièvre nerveuse, il eût péri peutêtre, malheureusement pour la science, si les conseils de Fouquier, en lui imposant un complet changement de régime, ne lui eussent sauvé la vie.

Un autre confrère, le docteur D , dontThis-

loire se trouve également rapportée par Barras, raconte qu'il a éprouvé pendant longtemps des sifflements de Toreille gauche, une grande faiblesses des jambes, des défaillances au bout de six mois, des boufiFées de chaleur avec faiblesse subite, de la chaleur précordiale, des courants chauds vers la tête pendant quelques minutes, revenant tous les jours à la môme heure. 11 se fit saigner, et tout ce qu'il éprouvait augmenta ; des bourdonnements et des tintements d'oreille, des palpitations, de la fièvre et un état de marasme fort grave s'établirent, et il eût succombé si, au lieu de s'imposer un traitement tonique, il eût continué le régime de la diète et des émissions sanguines.

i92 NERVOSISME CHRONIQUE,

Je connais un monsieur qui a» tantôt dans les dents, tantôt dans les jambes, des tiraillements douloureux qu'il ne peut décrire, mais dont il soufiFre cruellement et qui le forcent à marcher sans répit, même dans sa chambre, le repos augmentant ses douleurs.

Une dame dont j'ai déjà parlé, et qui consomme journellement cinq à six centigrammes de morphine sur la peau dépouillée d'épiderme ou à l'intérieur, a de temps à autre pendant la nuit de telles douleurs indescriptibles, dans le ventre et surtout dans les jambes, qu'elle est obligée de sortir du lit pour s asseoir à la fenêtre les jambes nues exposées au vent du nord qui souflBe devant elle et dont lé froid la soulage.

J'ai soigné une dame qui était tombée dans un état de souffrance grave après la mort de sa mère, et qui, avec la fièvre, de la dyspepsie, du ptyalisme, avait sur la peau un prurit général insupportable qui Tempêchàit de dormir. La peau était cependant parfaitement saine, sans aucune lésion appréciable.

Chez les uns, ce sont de véritables migraines, ou des douleurs de tête moins accentuées, telles qu'un serrement continu, ce que j'ai observé sur une vieille dame malade depuis bien longtemps; un vague senliment de vide et de défaillance, avec des vertiges, des étourdissemenls, des battements intra-crâniens, l'incertitude de la marche et la crainte perpétuelle d'une attaque d'apoplexie.

Je soigne encore un monsieur qui longtemps a marché avec une serviette mouillée sur le crâne, à rintérieur de son chapeau, et qui, sur le boulevard, ne pouvait avancer sans incliner irrésistiblement à droite et sans toucher les boutiques. Les douches et les immersions d'eau froide lui ont été très-utiles.

Sauf l'irrésistible déviation de la marche, une dame m'a présenté les mômes phénomènes cérébraux, y compris la crainte de tomber.

Chez d'autres ce sont des douleurs intercostales ou inferscapulaires, des points douloureux dans le ventre, des tiraillements lombaires et mguinaux, de la pesanteur au sacrum, surtout chez les femmes; d(i la gastralgie, des arthralgies, des élancements de Tutérus, des contractions utérines, etc.

A ce propos, Sandras rapporte l'histoire fort curieuse d'une dame qui disait :

« Je sais bien que je ne suis pas enceinte ; je sais » que je n'accouche pas, et cependant les douleurs » que j'éprouve sont si pareilles à celles que j'ai res- » senties dans mes deux accouchements que l'illusion » est complète. Je soutiendrais que j'accouche si je » n'étais moralement pas sûre du contraire (1). »

Ailleurs ce sont des bouffées de chaleur locale au visage, dans la tête, dans l'estomac, dans le ventre, dans le dos ou dans les membres, ou bien un refroidissement partiel très-prononcé aux genoux, aux

(1) Sandras, Traité des maladies net^euses, Paris, 1850, p. 45. roucHUT. 13

194 NERYOSISME CHRONIQUE

mains et aux pieds. Ces pbéttômènes dép^dent de h paralysie ou du spasme des nerfs vaso-moleurs se produisant d'une façon intermittente et passagère.

Chez une dame profondément nervosique, qui n'avait rien d^hyslérique, ni d'hypocondriaque, et que j'ai guérie, les genoux étaient si froids qu^elle était obligée de mettre constamment des genouillères de laine pour échapper à cette douleur.

Sur une autre dame toujours malade, ce sont les pieds et les mains qui éprouvent cet abaissement de température. Ailleurs, une fois chez l'homme, une fois chez une jeune dame, le phénomène n'existait que sur les pieds. Dans ce dernier cas j'ai pu me convaincre que rabaissement de température locale était' réel et que le thermomètre descendait à 29% 80 et 32% c'est-à-dire de quatre à six degrés sur les points du corps refroidi •

Yaû Swieten cite l'exemple d'une jeune fille qui ttitabait en convulsion à la moindre impression de la lumière (!)• Pomme dit aussi avoir connu à Tarascon une vaporeuse invétérée, « te quefappdk une Nervosique », qui vivait entourée de ténèbres, dans une chamble close, ne pouvant supporter l'impression trop vive des rayons lumineux ; cette vaporeuse n'en îKïcouchait pas moins d'un enfant tous les ans (2).

Au reste rien n'est variable comme ces modifica-

(1) Van Swieten, Comment in aphor,^ t. î, p. 28,

(2) Pommiej t. T^ p. 33.

tions de la Sjsnsibilité, tant sous le rapport du siège, de la forme et de riotensité de la douleur que sous le rapport des chanjçements de la température locale. Autant de malades, autant de types particuliers. Il n'y a pas deux nervosiques qui se ressemblent, et chacun d'eux forme une variété dans Tespèce morbide à laquelle il appartient.

§ s. — Treéf>le« de Ut Tisloiié

Dans le système nerveux des organes des sens, ce sont des troubles analogues;

Il n'est pas de nervosique^ à une période plus ou moins avancée de la diathése, qui n'en présente un certain nombre sous forme de paralysie^ d'hyperes:^ ihésie ou de perversion sensoriale.

La msion s'affaiblit, se tt*ouble, cesse mometitànéinent, ou devient douloureuse selon les malades, et on observe de Tamaurose, de la photophobie, de la diplopie, de la chromatopsie, des bluettes, de la mya-^ dopsie, de la mégascopie, des illusions visuelles, etc. — Les uns voient double ou triple de près seulement ou bien de loin, ils distinguent mal les couleurs, voient jaune ou vert ce qui est blaiic ou bleu ; les autres voient tout en grand ou en petit, sachant bien se rendre compte de leur erreur, mais la sensation est là qui les gêne et les irrite. Ici les paupières sont lourdes^ un faible brouillard qu'épaissit toute application des yeux couvre les objets, là de petites

lâches noires ou lumineuses courent devant les yeux.

« Pendant ce traitement, dit Barras, à propos d'un cas de nervosisme chronique, il survint des bluettes qui empêchaient de voir la totalité des objets et qui, après une demi-heure d'existence, étaient remplacées par une forte migraine pendant cinq à six heures. Cela dura un an (1). »

Ailleurs les objets tournent, paraissent doubles, changent de forme et le sentiment de la dislance disparaît à ce point que les malades croient avoir à quelques centimètres du. visage des objets qui en sont très-éloignès. J'ai vu un malade qui non-seulement voyait double mais triple^ et quelquefois quadruple. Il prétendait avoir vu trois et quatre voilures dans la rue courir devant lui alors qu'en réalité il n'y en avait qu'une. Quelques-uns ont la rétine tellement sensible à la lumière artificielle ou solaire qu'ils ne peuvent en supporter l'éclat, et qu'ils se condamnent à vivre dans une obscurité profonde en rapport avec le degré de l'hyperesthésie oculaire. Il en est enfin chez lesquels la vue du mouvement est intolérable, car elle détermine des malaises et des envies de vomir.

D'autres, comme on l'a vu (2), ont des illusions sensoriales de la vue. Ils se trompent sur la réalité des corps, prenant par exemple un chapeau pour un verre ou pour un homme, voyant devant eux ce

(1) Barras, loc, ctt,y p. 224, obs. liv.

(2) Page 99 et suivantes.

qui n'existe pas et s'adressant pendant une seconde à des êtres imaginaires dont ils annoncent presque aussitôt Tabsence pour rectifier leur erreur.

On en voit enfin qui ont de véritables hallucinations visuelles et qu'importunent des apparitions fantastiques ou l'image de personnes absentes ; j'en ai vu chez des malades qui avaient toute leur raison et que l'on ne pouvait considérer comme atteints d'aliénation mentale. Dans mon hôpital Sainle-Eugénie une jeune fille de quatorze ans, légèrement dyspeptique, affectée de toux nerveuse, avait de temps à autre des hallucinations sans que son intelligence soit le moins du monde troublée. Toute éveillée, elle voyait paraître à quelques pas d'elle une femme qui lui montrait le poing et la menaçait de mort en termes féroces à l'oreille. La vision durait deux ou trois minutes et s'évanouissait à l'appel de ses compagnes, que se hâtait de faire la jeune fille. Ce sont des faits dont j'ai déjà parlé longuement (p. 99 et suiv.) à propos des troubles de l'intelligence.

Sandras a cité l'histoire d'une dame qui voyait autour d'elle des têtes plus ou moins nombreuses chaque fois qu'elle était plus malade, et il y a dans la science une foule d'observations du même genre.

En voici une bien curieuse rapportée par le sujet lui-même, qui a eu à souffrir pendant trente ans de ces hallucinations.

Un savant de l'expédition d'Egypte, dont les recherches en zoologie sont fort appréciées et qui jus-

qu'à sa mort n'a cessé de donner des preuves de sa lucidité d'esprit, a été pendant trente-quatre ans le jouet d'hallucinations sensoriales aussi douloureuses que pénibles, Savigny, membre de Tlnstitut, né à Provins en 1777, mort à Versailles en 1851, éprouva en 1817 la première atteinte du mal qui devait empoisonner la fin de son existence, après lui avoir donné un instant de répit. — a Cette affection, raconte-t-il lui-même, ne pouvait, quelle que fût sa violence, amener la cécité dans l'acception rigoureuse de ce mot; mais elle rendait peu à peu mes yeux incapables de supporter la lumière, et dans l'obscurité toujours plus profonde où elle me forçait de me tenir, elle faisait briller une foule d'images diversement colorées, dont les émissions successives, réitérées à l'infini, me fatiguaient, m'obsédaient sans cesse. Bientôt des phénomènes impétueux, lumineux, ardents, immenses, remplissaient nuit et jour l'espace sous mille aspects divers, et provoquèrent les

crises les plus intenses, les plus déplorables Aux

sensations propres do la vue s'unirent un entraînement rapide de haut en bas, en tout sens; une odeur fétide, des sifflements aigus, des sons harmonieux ou discordants; des voix humaines chantant, parlant, déclamant.,... Au réveil des visions menaçantes, bizarres , une voûte spacieuse, formée d'innombrables faces humaines toutes également expressives, prenant je ne sais quel air inflexible et fixant- sur moi des regards sinistres. »

TROUBJ^KS PE l'ouïe 499

Nonobsta^it ces douloureuses hallucinations, Savigny a pu conserver assez de raison pour décrire son mal, et une femme dévouée, mademoiselle Letellier de Sainte-Ville, partagea sa réclusion volontaire. Placée à côté du rideau de loile qui fermait la cham^ bre de Savigny, elle veilla sur lui en Iqi faisant l^ lecture et en la tenant au courant des progrès de la science à laquelle il ne cessa de s'intéresser (1).

Obs, XXXYI. — Nervosisme chronique, — Gastralgie, — r Gastrorrhée, — Constipation, — Céphalée de grossesse. Insomnie. Hallucinations de la vue et de roupie.

Madame Pierquin, mor^^Iement éprouvée par la perto d'un enfant, habituellement délicate, très-nerveuse et gastralgique, n'ayant jamais eu d'attaques de nerfs, devint enceinte et bientôt après des vomissements continueki avec les plus vives douleurs d'estomac se montrèrent*

Cette dame ne pouvait rien prendre de solide sans souffrir et les boissons même étaient souvent impossibles à garder. Ces douleurs venaient surtout la nuit. Avec cette gastralgie, de la constipation, des douleurs de tête» de l'insomnie, des rêves, des hallucinations fréquentes et des illusions sensoriales de la vision et de l'ouïe. Elle croit s'entendre appeler par son mari qui lui cause, et ce dernier n'a pas ouvert la bouche. Le jour fatigue ses yeux comme le bruit ses oreilles, elle a une chaleur brûlante et le pouls de 100 à 120. Sa faiblesse est extfême, elle n'a ni convulsions ni perte de connaissance. La maigreur est excessive, et on craint tout de cet état cachectique.

(1) Recueil de pièces relatives à la vie de Savigny^ publié par sçs concitoyens. — De Quatrefages, Souvenirs d'un naturaliste, t. II, p. 525.

La belladone et Félixir de pepsine arrêtent les vomissements et facilitent la digestion, puis Faccouchement arriva et la malade guérit.

L'histoire des hallucinalions est là d'ailleurs pour montrer la fréquence de ce phénomène chez des êtres valéludinaircs, depuis longtemps ncrvosiques, indépendamment de tout autre trouble de Tintelligence et de la raison. Quoi que pensent plusieurs de nos aliénistes, les hallucinations et les illusions sensoriales ne sont pas de la folie. On peut les rencontrer comme complication dans le cours de cet état morbide, mais leur existence isolée toute distincte spécifie une véritable espèce en nosologie.

Elles se produisent en dehors de Taliénation mentale chez des sujets qui n'en offriront jamais aucune atteinte, et elles appartiennent aux troubles de la sensibihté plutôt qu'à ceux de Tintelligence.

Les hallucinalions et les illusions sensoriales du goût et du toucher, que l'on observe dans la chlorose, sont là pour démontrer l'exactitude de mes assertions.

§ 4. — Troubleii de Inouïe.

Vouie n'est que rarement et très-légèrement affectée dans le Nervosisme chronique ; elle ne présente d'altérations profondes que dans la dernière période du mal. Ce sont, chez les uns, des tintements et des battements d'oreilles, des bruits de cloche, d'éau qui tombe, des bruits de cascade, de guêpe, de sifflement^

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