‹ Du nouveau sur J. JoubertChapitre 10 sur 27 · LE IH'BLICISTK. II · texte numérisé non relu

LE IH'BLICISTK. II

sillaiiime de ses compagnons. Mais quand la boussole ne fut plus un guide assuré, quelaiguille aimantée fut moins exacte à chercher le Nord, et que sa direction s'altéra, la terreur fut universelle; ils se croyaient entraînés par des flots qui ne permettraient plus de retour, et que Tordre de la nature était bouleversé. LAmiral profita de ce phénomène : il assura que la cause tenait à rapproche de la terre et présageait un terme à ses voyages. Lignorance fut un instant docile.

(( Mais Colomb essayait en vain de déguiser l'énorme distance qu'il avait parcourue ; celle du temps qui n'amenait aucune découverte ne pouvait échapper à des hommes uniquement soutenus par l'avarice et le désir des nouveautés. Colomb eut à souffrir les propos les plus injurieux: ce n'était plus qu'un aventurier présomptueux, entêté dune chimère, et dont l'orgueil aveugle les conduisait à la mort.

(( La sienne fut résolue. Le précipiter dans les flots, imputer ce crime au hasard et s'efforcer de regagneil'Espagne, fut le projet sinistre qui se formait autour de lui. Déjà l'équipage en tumulte s'était assemblé sur le pont, et redemandait l'Espagne à grands cris. La menace, les gestes violents, annoncèrent à Colomb un pressant danger. Il fallut céder, ou du moins le paraître, et faire encore ce sacrifice à sa gloire.

(( Mais, à force d'instances, il obtint comme une grâce ([ue, liois jours seulement, on suivrait encoie l'entreprise. Le premier fut sans découverte ; mais le second ramena l'espérance. Des oiseaux étrangers el rassemblés en troupes, un roseau poussé par les vagues et dont la tige paraissait fraîchement coupée, des branches 'Inrbrisseaux que la mer agitée n'avait pas encore

12(1 1)1 NorVK.xr SIH .KirBEUT.

dépouillées de leurs fruits, des planches, des débris llottantsoù le travail de l'homme ne pouvait se mécon naître, l'inconstance et la variété des vents, les nuages même, différemment groupés et nuancés autour du soleil, persuadèrent tellement à Colomb quil était près de la terre, que sa crainte fut d être brisé, pendant la nuit, contre une côte inconnue. Toutes les voiles furent pliées et la plus exacte vigilance ordonnée à l'équipage.

«Le sommeil était loin de tous lesyeux. et les legards avides s'attachaient au sombre horizon où la terre si désirée devait enfin se découvrir. A dix heures Colomb aperçut une lumière errante et la fit observer à Guttière. Salcedo fut appelé; chacun la remarqua, chacun suivit son mouvement. Enfin, du léger navire qui devançait les autres, de la Piuta, on entendit vers le minuit : Terre! Terre ! à cris redoublés. Mais ce bonheur n'avait tant de fois été qu'une vaine espérance qu'en le possédant même on ne pouvait y croire ; la nuit devenait un supplice; un désir curieux, la crainte, la gloire, la cupidité, tous ces sentiments conf(Uulus augmentaient limpatience du jour. 11 parut, et bannit toute incertitude.

(( L'équipage fut d'abord frappé d'une muette extase; et, par un mouvement général et rapide, mille cris s'élevèrent à la fois. Quel moment pour Colomb ! la joie, le repentir arrachaient des larmes ; on était à ses pieds, on rélevait en triomphe, on s'embrassait, on osait partager sa gloire, (^et étranger, cet ennemi, (iiiiin instant plus tôt on voulait massacrei*, était l'objet uiii(iue de l'enthousiasme, du respect et d'un ciille universel. Ce n'était plus un homme, c'était nii dieu (|ni veiiail deii cliérii- <<\\v le courairede Ions les siècles.

« Au levei- du soleil, déjà les chaloupes des liois vaisseaux étaient à la mer: on se pressait dy descendre ; on se précipitait. Le tumulte delà joie, des chants guerriers, les sons bruyants d'une musique militaire, accompagnaient leur marche rapide. A peine la barque qui portait Colomb eut touché le rivage que, jaloux de fouler le premier la terre d'un nouveau monde, on le vit s'élancer avec transport, el. comme un signe de conquête, y planter, au nom d'Isabelle, l'étendard de Castille. A son exemple, chaque Espagnol embrassa la terre après laquelle il soupirait. On le salua des titres pompeux dont il n'avait emporté d'Espagne que l'espérance ; et, simple pilote à Palos, à San-Salvador il devint presque l'égal des Rois.

(( Il reconnut en partie cette chaîne d'îles désignées par le nom de Lucayes ; mais la Conception, Ferdinandine et l'Ile Longue furent les seules où il débarqua. Ses recherches le conduisirent bientôt à une contrée si vaste, qu'il fut tenté de la croire un continent : c'était l'île de Cuba. Il y descendit pour y faire caréner ses vaisseaux.

(( Pendant son séjour, des matelots s'avancèrent à soixante milles du rivage, et revinrent bientôt enchantés de leur découverte : ils avaient reçu les plus grandes marques de respect dans un village où ils étaient parvenus. Ces malheureux Insulaires se prosternaient à leur aspect, ils leur baisaient les pieds ; ils tremblaient que les Espagnols ne fussent une race divine qu'une ancienne terreur leur avait annoncée : depuis longtemps leurs prêtres, car les sauvages mêmes avaient des prêtres, les alarmaient de cette prédiction, el, dans ce moment, ils la croyaient accomplie.

\i2 DU NOUVEAU SUK JÛUBEHT.

u Mais ce qui frappa le plus les Espagnols, ce furent les plaques d'or que ces sauvages employaient chez eux comme une parure. Plusieurs de ces malheureux furent amenés vers Colomb : on les força de servir de guide aux Espagnols, qui s'empressaient d'aller fouiller la terre. Mais leur avidité se fatigua d'inutiles travaux ; la richesse de cette contrée n'était point de l'or. Heureux d'ignorer sa valeur, les Indiens livrèrent, sans peine, ce qu'ils en possédaient, el surent indiquer, par leurs gestes, une île assez voisine où ce métal se trouvait en abondance.

« Ce premier espoir fut le signal de la perfidie. Jaloux de s'emparer seul des trésors que promettait la terre d'Hayti. un des Pinson voulut y pénétrer le premier : il partit avec le vaisseau qu'il commandait, et, malgré les signaux prodigués pour l'arrêter, on le perdil bientôt de vue.

(( Colomb, contrarié par les vents, n'arriva que longtemps après cette séparation. La cote où il descendait élait sous la domination du cacique Guacanahari. On lui députa quelques officiers intelligents ; il parut charmé de leur présence, et, sur le rapport qu'on fit à l'Amiral, il résolut de se rendre à l'invitation qu'il en reçut d'aller le visiter.

(( Tout était disposé pour ce voyage, quand, au milieu de la nuit, son vaisseau même, emporté par des courants, se brisa contre des rochers, et se perdit sans ressource. Témoins de ce malheur, les [ndiens animés par leur Prince, accouraient en foule sur le rivage : la douleur se peignait dans leurs cris et n'en était pas moins active. Les uns à la nage, les autres dans leurs canots, furent bientôt au secours du navire.

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et sauvèrent ainsi leurs oppresseurs. Les provisions, les débris même furent transportés à terre : rien ne fut enlevé ; un Indien, placé par le Prince, eut l'ordre dv veiller, et les défendit avec scrupule, même de la curiosité des Insulaires.

(( Pinson ne reparaissait pas ; et Colomb, alarmé de son absence, lui soupçonnait l'intention de le devancer en Europe. Otle crainte hàla son départ ; mais l'unique vaisseau qui lui restait était précisément le moins considérable des trois, et ne pouvait suffire à ramener les malheureux échappés du naufrage.

(( Colomb se décida donc à solliciter l'aveu du chef indien pour former un établissement dans l'île. L'im- • prudent cacique reçut la demande avec transport : il se dépouilla de la couronne d'or qu'il portait, et vint, en signe de joie, la déposer sur le front de l'Amiral. Le malheureux cacique était loin de sentir la vérité de cet hommage et les dangers d'un consentement funeste qui n'était vraiment qu'une abdication. Colomb ne s'occupa plus que de construire un asile à sa troupe ; et, dès que le fort de Navidad fut en état de la recevoir, il suivit sans retard l'attrait qui le rappelait en Espagne. Après deux jours de marche, il eut le bonheur de retrouver Pinson, et, consolé par cette rencontre, il feignit d'adopter les raisons que le perfide inventa de son absence.

(( l^endant cinq cents lieues. Colomb avait eu les vents les plus favorables ; mais il devait subir la plus terrible épreuve, et connaître le seul danger qui dut l'épouvanter; celui de voir ses travaux perdus pour l'univers, et ses succès ignorés. L'orage le plus violent qui jamais ait troublé les mers vint l'assaillir en

i2i DU xXorvEAr sur .lOrHERI.

un instant : les ressources de son art, celles de son courage étaient vaines pour son salut : et sa longue expérience ne servait, dans ce moment, quà lui montrer sa perte plus certaine. Eloigné de toute terre, le bonheur de son premier naufrage ne pouvait même sespérer. L'infortuné se croyait déjà flétri dans l'avenir ; le nom daventurier lui semblait sattacher à sa mémoire.

(( L"elïroi de périr inconnu, la perte de sa gloire, ne lui permettaient pas même de penser à son dernier instant ! mais ses deux fils occupaient encore son âme, et mettaient le comble à sa douleur ; il se les représentait abandonnés dans un collège de Gordoue, orphelins dès leur enfance, sans appui, dans un royaume étranger, où, loin de reconnaître les services de leur père, on l'accuserait peut être d'avoir séduit des citoyens pour les rendre victimes de son impru dence.

« Colomb était immobile sous le poids de ces idées cruelles et de ces regrets dévorants. Mais quand elle semble abattue, une âme forte est encore loin de succomber : c'est dans les crises les plus violentes qu'elle se réveille, et trouve en elle encore plus d'énergie. Au milieu du désordre, du bruit des vents, du fracas des voiles déchirées et des mâts abattus, malgré les cris de l'équipage, le choc des vagues et les secousses d'un vaisseau prêt à s'ouvrir, le calme est dans l'âme de Colomb. Conserver sa gloire est l'unique sentiment (|iii laninie. Il s'enferme, et le récit de son voyage, la roule (|u'il a suivie, les pays (ju'il a découverts, leur situation, les particularités du climat, le lieu ([u'iiabite sa colonie, tout se retrace avec ordre dans un écrit

LE PIBIJCISTE. 12:,

qu'il adresse aux Souverains dEspagne. Les détails, les précautions dont le sang-froid s'occupe dans la plus grande sécurité, rien ne lui échappe à l'instant d'être englouti. Sa relation est enveloppée d'une toile goudronnée : un mastic de cire la recouvre encore, et le tonneau ({ui la renferme est jeté à la mer sous ses yeux. L'Océan devient dépositaire d'un secret si précieux au monde, et le hasard seul doit le conserver.

(( Enfin, le calme reparut, et les vents respectèrent ce grand homme. Poussé jusqu'aux Açores, il y relâcha et fit mettre à terre quelques uns de ses gens pour chercher du secours et se réparer. Les Portugais, persuadés que l'Amiral était du nombre des débarqués, les arrêtèrent tous, quoique les deux nations ne fus sent pas en guerre. Colomb réclama contre cette violence ; et ses forces, qu'il fit connaître, ainsi que la menace dune prompte vengeance, lui procurèrent d'abord quelques égards. Bientôt, après une mûre délibération, on lui rendit ses matelots, et il obtint même des rafraîchissements du gouverneur de Sainle ^[arie.

H Mais il se vit encore séparé de Pinson, et la double ciainte du naufrage de son compagnon, ou de son arrivée en Espagne, vint le tourmenter de nouveau : cette idée le pressa de suivre sa route. Il voyait presque la côte, quand une nouvelle tempête, (|u"il combattit deux jours et deux nuits, l'obligea de chercher un asile dans le Tage, malgré les dangers qu'il devait y courir. A peine y fut il arrivé, que le commandant du port lui fit ordonner de venir rendre compte de son voyage. Colomb montra la patente du Roi d'Espagne, et observa de ne point quitter son bord. Alors, loin de

lui faire violence, le Roi le fit inviter de venir à sa Cour, avec promesse qu'on lui rendrait les honneurs qu'exigeait sa qualité.

(( Colomb n'ignorait pas qu'à son départ de Palos Jean II avait armé trois vaisseaux pour l'arrêter : il se souvenait encore mieux des refus outrageants dont furent payées ses offres ; le plaisir d'annoncer un succès dont le Prince avait douté l'emporta sur ses craintes. Il crut devoir se fier à la parole d'un Roi. H en reçut effectivement les traitements les plus distingués : mais le Monarque ne l'écouta qu'avec jalousie ; et, sans la crainte de l'Espagne, dont Colomb était protégé, peut-être eût on suivi le projet de quelques scé lérats qui proposèrent de l'assassiner secrètement, et de saisir tous ses papiers, ainsi que les Insulaires qu'il avait amenés de l'autre monde. Colomb ne resta que cinq jours à Lisbonne; et, le lo de mars, il descendit à J^alos, le même port d'où, sept mois et douze jours auparavant, on l'avait vu partir, sans espérer le revoir.

(( A peine eut-on reconnu son vaisseau, que la non velle de son retour devint à l'instant générale. Tous les habitants furent dans l'ivresse : une foule innombrable couvrait déjà le rivage, avant ((u'on pût même l'apercevoir. Le son des cloches, le bruit du canon donnèrent le signal d'un bonheur public. Ce tumulte, à la fois religieux et guerrier, se mêlait sans interruption aux acclamations de tout un peuple étonné. La mer était cuuvei-te de barques : cliacuM volait au devant de l'amiral, ou d'un frère, ou d'un ami, et voulait savoir le piemier des nouvelles de son entreprise •" mais quand la chaloupe de Colomb eut touché le rivage. (|ue ses compagnons vantèrent ses succès. (|ue

LE FUBLICISÏK. 1:^7

le peuple eut contemplé des hommes nouveaux, des fruits, des animaux inconnus, et qu'il eut entendu des récits plus prodigieux encore, l'explosion du délire fut sans bornes. Comme dans les fêtes solennelles, les boutiques furent fermées, les travaux interrompus ; et Colomb obtint avec joie, de lenthousiasme et de la reconnaissance, tous les honneurs qu'on prodigue trislement à des Rois par devoir. Le soir même, l'arrivée de Pinson mit le comble à son bonheur : d'autres prétendent que ce compagnon perfide, ayant pris terre à Bayonne, fit demander audience aux Rois, et que la douleur profonde que lui causa leur refus le conduisil en peu de jours au tombeau. Quoi qu'il en soit, le premier soin de l'Amiral fut d'instruire Isabelle et Ferdinand de son retour : il reçut bientôt une réponse honorable, et l'ordre flatteur de se rendre auprès d'eux.

(( Il prit donc sans délai le chemin de Barcelone. Son voyage ne fut pour lui qu'une fête continuelle. Une foule immense l'accompagna depuis Palos : les chemins retentissaient des chants, des cris, des louanges des peuples, qui s'empressaient à son approche, et quittaient tout pour se trouver à son pas sage. J^récédé et suivi dune si nombreuse escorte. Colomb approchait de la capitale. La ville entière, les courtisans même, allèrent fort loin à sa rencontre : un d'eux fut chargé de le complimenter au nom d'Isabelle et de Ferdinand. Devant eux marchaient, à quelque distance, les sauvages qu'il avait amenés : on traînait à sa suite des balles de coton, des coiïres pleins de racines précieuses; à ses cotés, des lames d'or, des lingots énormes étaient portés en signe de conquête; et des roseaux, d'une hauteur inouïe, soutenaient des

J28 Dr NOrVEAT SUH .lOUHEKÏ.

oiseaux de mille couleurs. Colomb traversa la ville dans ce noble appareil, et parut en triomphe à la cour des Rois.

(( Sous un dais magnifique, Isabelle et Ferdinand, revêtus de la majesté royale, le reçurent en dehors du palais : ils se levèrent à son approche, et. loin de souffrir qu'il se prosternât, suivant l'usage, pour leur baiser la main, tous deux le relevèrent ensemble, et, devant l'Espagne entière, ils montrèrent Colomb assis à leurs côtés. Le récit modeste qu'il fit de son voyage, l'étonnement qu'inspira son audace, et la joie de ses succès, calmèrent un instant l'envie et même l'orgueil espagnol. On supporta les honneurs qu'obtenait un étranger qui, célèbre par lui même, ne devait rien de sa gloire à l'antiquité de ses a'ïeux. ^fais la vanité, prompte à se flatter elle-même, voulut suppléer à ce qu'elle appelait manquer à ce grand homme. On lui donna des lettres de noblesse ; et, comme si la gloire avait besoin de titres, les Rois crurent de bonne foi qu'eux seuls venaient d'anoblir un héros. »

En lisant ce Précis plein de traits anecdoliques, je ne pouvais chasser une pensée qui m'obsédait.

Le second des deux volumes ijui avaient rliarrnr M. Aïolé, (( vxw LKs ANKCDOTKs (^riL coNTiKNï », ne serait il pas le Vulnmh ^

Après mure réilexion. cl d ailhMii's ('(invaincu (|in' le Précis cl les Notes sonl l'icuN rc tic .loubei-l, (|uelques

LE l'LBLlCISÏK. 1:?J

doutes me restèrent au sujet de lun des livres prêtés, et je repartis à la découverte.

La dernière pièce du Cromicel est relative à Mylord Stairs, bourreau présumé de Charles I*^^" : je me rappelai que l'auteur la donnait comme extraite du recueil de M. de la Place : Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire et à la littérature. — La bonne piste doit être de ce côté, pensai-je : la reproduction de cette anecdote dans le Cronucel, avec plusieurs petites retouches, ainsi que la diction caractéristique et très originale, tout dénonce l'auteur des trois autres morceaux comme l'étant aussi de ce dramatique récit. Dès lors, est-il croyable que Joubert n'ait fourni rien de plus à M. de la Place ?

Le livre prêté à Mole ne serait-il pas l'un des volumes de cette collection où la part de Joubert aurait été plus large ?

Voici lanecdote concernant mylord Stairs : je la copie dans le recueil des Pièces Intéressantes, et je marque, en note, les variantes du Cromicel :

Anecdote amjlaise concernant Mylord Stairs (1).

(( Georges II, roi d'Angleterre, de retour dans sa capitale, depuis l'alïaire d'Etinghen, ne supportait qu'impatiemment la présence du Lord Stairs. 11 ne pouvait lui pardonner de l'avoir inutilement averti des

il) Lieutenant général des armées anglaises, ci-devant ambassadeur de S. M. Britannique en France, sur la fin du règne de Louis XV et pendant la régence.

X. B. — Cette anecdote se trouve dans une brochure anglaise intitulée : « .Mémoires pour servir à l'histoire de Mylord Stairs », qui parut à Londres en I7l.'î, — deviMiue 1res rare, et qu'on pp-lt'nd que le lord a rendue telle.

l:5() DL' XOIVEAI" SLll .lOL'BEUT.

dangei-s que coiu-ait l'aimée anglaise, au cas que ce monarque s'obstinàt à la laisser dans le camp quelle occupait, et dans lequel, sans la téméraire imprudence du duc de G***, elle eût été complètement défaite.

(( Le Lord, aussi fier qu'éclairé, nayant pas tardé [[) à s'apercevoir des dispositions du Prince, et peu fait pour s'exposer aux désagréments d'une disgrâce plus com.plète, se disposait à se retirer dans ses terres en Ecosse, lorsqu'il reçut le billet suivant :

(( Mylord,

(( Vous êtes brave, on en est convaincu. Mais létes « vous assez pour vous rendre, seul, demain, sur le (( déclin du jour, vers l'entrée de l'hôtel de Sommerset, « où vous serez attendu par un particulier ([ui, si vous ({ osez le suivre, vous conduira dans un quartier peu (( fréquenté de cette ville, mais où vous trouverez (( quelqu'un qui brûle de vous voir et de vous dévoiler (( des mystères qui sont de la plus extrême importance (( que vous puissiez imaginer, et qu'on ne peut confier (( au papier.

(( P. S. — Si vous craignez qu'il soit ici question de (( quelque projet sur votre bourse, ne vous chargez de « rien qui soit volable. »

« Surpris, comme l'on peut penser, à la Jlecture de ce billet, le f.oid imagiiui d'abord que ce ne pouvait être qu'un piège (|ue lui tendait (|ii('l(|ii(' euncmi secret ou (|ii(*l(iue aventure galanle doiil l'héro'ïne avail pro bablement (|U('l(|Uos molils pour en useï- ainsi : car

(Il Dans le Cromioel : « Ne tarda pas à s'apercevoir, après la hataiUp d'Elinglif'ii, (|ii(' la faviMir duiil il jonissail auprès «ir (Ifui-ofs II coinuieiirail à s'allaihlir, l^'H fait i)oiir.... il... »

LK l'LBLIClSTK. l;]l

l'aposlille sullisail pour le rassurer sur toute aulic espèce de crainte.

(( Sur quoi le Lord, toujours un peu paladin de sa nature, prit d'autant plus tôt aisément {\) son paili. que dans l'un et l'autre cas prévus, il aurait cru son honneur compromis en se refusant au rendez-vous proposé.

(( Le lendemain, en conséquence, armé de son épée et de deux pistolets, il se rend à Ihôtel de Sommersel. y trouve un homme qui. sans parler, lui fait signe de le suivre, arrive après une heure de marche à l'exti'émité du faux-bourg***, dans une rue presque déserte, où son conducteur, s'arrêtant à la porte d'une vieille et petite maison, l'ouvre, lui montre un escalier, lui dit : « Montez, Mylord », et ferme la porte sur lui.

(( L'intrépide Lord, tenant son épée d'une main, un pistolet de l'autre, arrive au haut de l'escalier, voit à travers une vieille porte entr'ouverte une chambre meublée comme au temps de Guillaume le Conquérant, et au milieu de laquelle brûlait une chétive lampe dont la lueur semblait éclairer un tombeau.

« Entrez, Mylord (lui dit-on d'une voix cassée, et qui « sortait d'entre quatre rideaux). Approchez, vous

[Il Dans le Cromicel : a crantant plus aisément. )) Mylord Slairs était en eCfet très vif, très haut, pour ne rien din' (le plus, et en a fourni plus d'une preuve dans son ambassade en France.

11 se plaignait assez viv<Mnont, à la cour, des travau.v quf Louis XIV faisait faire au port de Mardick, et demanda à ce sujet au roi une audience particulière dans laquelle ayant parlé avec plus de véhémence que de retenue, le vieux monarque ne l'interrompit point : mais lorsqu'il eut achevé : Monsieur l'ambassadeur, lui dit-il, /«/ toujours cfc maître chez moi, iiuelquefnis l'hez tes autres; ne m'en faites pas souvenir.

132 DL' XUUVEAU ^L■R JOUBERT.

(( n'avez point ici d'ennemis... Commencez, je vous « prie, par vous reposer quelques instants dans ce fau- (( teuil, à coté de mon lit ; après quoi nous parlerons (( d'affaires.

(( — Soit, dit le Lord, mais abrégeons : et sachons (( enfin à quoi tend tout ce qu'annonce de merveilleux (( une aventure de cette espèce?

(( — Vous êtes vif. Mylord; mais vous avez de qui (( tenir, et je vous en convaincrai... Laissez vos armes. (( Prenez cette lampe, et venez me regarder ! ))

« Surpris d'un ton auquel il n'était pas accoutumé. Mylord se lève, prend la lampe, ouvre le rideau qui hii cachait l'impérieux commandant, et demeure inter dit à l'aspect d'un vieillard pâle et décharné comme le Temps, avec nue ample barbe blanche, et dont les yeux (que ranimait sans doute le moment) se fixent avidement sur lui.

(( Remettez-vous, Mylord! Regardez moi : je respire (( encore et je vous dois l'unique et vrai plaisir que je (( goûtai depuis de longues années! L'âge et linfor (( tune auraient ils etïacé jusqu'aux moindres vestiges « des traits de quelqu'un qui vous louche de bien près. (( et dont il est ravi de retrouver en vous des traces qui « lui sont bien chères. » (1).

(( Le Lord, encore plus étonné et plus interdit que ci devant, fixait à son tour le vieillai-d, et, sans pouvoir se rendre compte des dilîérents mouvemenis qui l'agitaient, ne i)ouvait articuler un mol.

(( Baissez vous, reprit l'inconnu, et prenez sous mon -' lit une cassette, où sont renfermés des papiers capa-

(li Dans If Crniiniicl : c "iiii lui ><>iil rln-ics. »

LK l'LBLlClSTE. 13,3

« bles de réparer les pertes que nos guerres civiles ont (( causées à votre maison, ainsi que les dépenses que (( vos ambassades, vos services militaires et vos plai « sirs vous ont occasionnées à vous même. »

(( Le Lord, après avoir mis la cassette sur le lit du vieillard, cédant à la plus vive émotion, se laissa pour ainsi dire retomber dans le fauteuil qu'il venait de quitter.

(( Tenez, Mylord, lui dit le bonhomme, voici les co- (( pies conformes du contrat de vente de trois des prin- (( cipales terres de vos pères, qua vendues ou plutôt (( feint de vendre votre bisaïeul, dans les temps de (( troubles ; auxquelles sont jointes les contre lettres (( des prétendus acquéreurs, et au moyen desquelles (( ces mêmes terres vous seront rendues par leurs hé- « ritiers, sans qu'ils puissent s'en dispenser, à votre « arrivée en Ecosse. On a pris et fait prendre à cet (( égard ([], dans tous les temps, les précautions néces- (( saires pour prévenir toute espèce de contestation : (( vous en trouverez les preuves attachées aux contre- (( lettres. »

(( Quel surcroît de surprise pour le Lord, à la vue de ces trois contrats de terres qu'il n'ignorait pas avoir autrefois appartenu à sa maison.

(( Eh! qui donc êtes-vous ? s'écria t il avec trans- « port. Qui donc êtes-vous, respectable et bienfaisant <( vieillard, à qui je vais devoir plus qu'à mon père <( même?... Ah ! parlez, de grâce ! hàtez-vous de me « nommer un bienfaiteur qui déjà m'intéressait sensi- « hlement. et dont le Ciel semble n'avoir prolongé les

il' Siipiirimi' dans le Cmmirrl.

m DU AUL\ EAL' SLR JOLBEKT.

« jours (|iie pour lui faire enfin (1) trouver en moi le (( plus tendre, le plus respectueux des amis, et le plus (( reconnaissant de tous les hommes î

({ — Laissez moi. mon cher Lord (lui dit en sanglo (( tant linconnu) ; trop faible pour soutenir un plus (f long entretien avec vous, ménagez-moi, de grâce, et (( croyez qu'il m'en coûte plus qu'à vous même!... (( Embrassez-moi, prenez cette cassette, et laissez resi( pirer un malheureux, qui se le croit pouitanl bion (( moins depuis qu'il vous a vu. qu'il vous a serré dans (( ses bras !

(( — Ah! quel que vous soyez, quelque intérêt que (( vous puissiez avoir à vous cacher a l'objet même de (( votre bienfaisance, pouvez-vous être assez cruel pour (( exiger qu'il vous obéisse ! qu'il vous abandonne (et sur (( tout à votre âge), et surtout dans l'état où je vous vois (( réduit, sans amis, sans secours, et peut-être... sans...

(( — Arrêtez. Mylord ! j'aime à trouver en vou.=3 de « pareils sentiments : mais apprenez que votre ami (si (( tant est. hélas ! que vous le trouviez longtemps digne (( de ce titre), apprenez, dis je, que quelque infortuné (f qu'il soit d'ailleurs, il est cependant à l'abri des be- (( soins qui semblent vous inquiéter... Ainsi, pour peu (( que vous aimiez à m'obliger. partez, Mylord, et dans (( l'instant !...

(( Faites plus encore, et songez (jiie j'ai droil de (( l'exiger : jurez mol (|ue vous ne i-eviendrez point ici, « et ne me fer<v. chercher ailleurs qu'anlanl (|U(^ je " croirai pouvoir risquei- de vous recevoir encore, et « que je vous en ferai prier ! »

h Sniiprimi' ilniis li.' Cntiinrcl.

LE FLBLICISTE. 13r')

(( Le Lord, sentant, au ton dont lui parlait le bon vieillard, que ses instances seraient vaines, et se promettant tout du lendemain, ne balança point à le satis l'aire, tomba de nouveau dans ses bras, et le (|uitta les yeux baignés de larmes.

(( A son arrivée chez lui, après avoir été reconduit jusqu'aux environs de Ihotel de Sommerset parle même homme qui lavait attendu devant la porte du vieillard, Mylord n'eut rien de plus pressé que d'ouvrir la cas sette, dans laquelle, indépendamment de ce que linconnu lui avait annoncé, le Lord trouva un grand nombre de papiers de famille qui pouvaient lui être très utiles.

(( Le lendemain matin, à l'instant même qu'il se proposait (quelques promesses qu'il eût faites) de retourner, à tout hasard, chez le vieil et généreux inconnu, il se vit tout à coup arrêté par la lettre suivante, ca chetée de ses propres armes, et saisi defiroi en la voyant signée : Sir Georges Stairs :

(( N'envoyez point, ne revenez point chez moi, mon (( cher Lord : on ne m'y trouverait plus.

(( S'il ne s'était agi que de vous avouer qui j'étais, (( cest-à dire votre bisa'ieul cru mort depuis si long (( temps, et qui, à plus d'un titre, devrait lélre, vous (( n'auriez point trouvé tant de résistance au désir lé- (( gitime que vous aviez de connaître votre bienfaiteur. u Mais les suites que je prévoyais d'une scène si inté (( ressante pour vous et pour moi, dès là trop forte « pour mon âge et la faiblesse qui la suit (i), m'ont (( fait trembler, je vous l'avoue, d'avoir à satisfaiie

(1) Dans le Croimccl ; « qui le suil. »

\:n\ m NorvEAU sur joubekt.

u votre curiosité sur des détails qu'elle aurait eu lieu u d'exiger, et qui. loiu doiïrir à vos yeux un parent (( aussi cher et aussi respectable que vous l'eussiez (( d'abord imaginé, ne leur eussent sans doute offert (( qu'un objet odieux, qu'un monstre enfin, moins u digne de pitié que de l'horreur que je m'inspire à (( moi même... Vous allez en juger :

(( La mort de mon père précéda de quelques mois ma (( naissance. Ma mère n'ayant presque pas tardé à le (( suivre, une tante, une sœur de mon père, et qui (( vivait depuis longtemps dans la retraite, se chargea (( d'élever mon enfance, et s'en acquitta de façon que (( (bien qu'elle ait causé le crime que j'expie encore) le (( sentiment de ma reconnaissance est toujouis vivant (( dans mon en «nr.

(( J'avais à peine dix sept ans. lorsque indigné de (( voir mes compatriotes armés contre leur légitime (( souverain, je formai le dessein d'aller offrir au ini « Charles P^", et ma fortune et mon épée... A[ais quel (( fut mon étonnement, lorsque je vis ma bonne tante, (( à qui tout m'engageait à faire part de mon projet, (( l'entendre en frémissant, lever les mains au ciel, et (( me regarder avec une espèce d'horreur !

« Aussi surpris que touché de son état, et brûlant i( d'en savoir la cause, après les instances les plus (( vives et les plus réitérées : (( Vous le voulez ! (s'écria- ^ (( t elle en sanglotant), apprenez donc (jue ce prince (( que vous voulez servir, même roiiire votre patrie, est « l'auteur de ma honte, ainsi ([ue des regrets dont » (( vous me voyez Consumée, et de la mori de voire (( père.

(( J'avais (luiii/c ans au plus, loisijue élevée pai iiii

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(( les filles de sa mère, le perfide, abusant de uia jeu u nesse et de la crédulité de cet âge, sur lappàt des (( serments et des promesses les plus sacrées, parvint i( à me séduire... J'étais perdue enfin ; car, ce traître, « peu de jours après avoir su mon état, partit sans rien (( me dire pour l'Espagne, dont il se flattait d'épouser (( l'Infante !... J'étais perdue, dis je, si le hasard ou le (( Ciel n'eût pas amené à Londres votre père, auquel (( je me vis forcée de confier et mes malheurs et les « suites que j'en craignais.

(( Ce digne frère, pénétré jusqu'aux larmes, et sans (( perdre le temps en reproches, courut à l'instant « même chez la reine ; et, sous je ne sais quel prétexte, « après en avoir obtenu un congé pour moi, me fit (( partir avec lui, dès la nuit même, pour une de ses (( terres, à quelques milles d'Edimbourg, où il me (( confia aux soins d'une concierge aussi intelligente « que discrète, jusqu'au parfait rétablissement de ma (( santé... Hélas! (ajouta-t-elle), je ne devais plus le (( revoir ; le chagrin qu'il avait conçu de mon malheur (( ne tarda pas à le précipiter dans le tombeau, ainsi (( que sa respectable épouse, qui, après vous avoir « donné le jour, survécut à peine un mois à sa perte.

(( Tels furent, mon cher neveu, les secrets et déplo- (( râbles motifs de la retraite où j'ai toujours vécu (( depuis ce temps, et dont vous seul, dans l'univers, (( connaissez maintenant le mystère !... Voyez mainte- (( nant, mon ami, si, après les soins que j'ai pris de u votre enfance, et l'éducation que j'ai lâché de vous (( procurer, voyez si l'auteur de tant de maux, que « dis-je? si le barbare dont le crime a porté la moit (( dans le sein des auteurs de votre naissance, et dans

J3S i)l XOrVEAU SIR JOUBERT.

(c le mien des regrets ; voyez, dis-je, si cest à lui qu'un (( fils, qui se croit digne de ce nom. doit consacrer sa (( fortune et son bras ?

(( — Non ! grand Dieu, non ! mécriai-je. saisi (( dhorreur, le lâche est indigne de vivre... 11 ne (( mourra que de ma main. ))

(i De vous dire aujourd'hui, Mylord, par quels (( moyens aussi recherchés que périlleux, ma fureur u contre ce prince, à partir de ce fatal moment, ton (( jours également la même, est enfin parvenue à rem (( plir ma vengeance et mon exécrable serment, ainsi (( que les événements qu'ont produits les remords dont (( mon crime ne tarda pas d'être suivi ; tous ces détails, (( dans l'état où vous m'avez vu, sont maintenant trop (( douloureux pour être rappelés. Qu'il vous sultise (( aujourd'hui de savoir, pour m'abhorrer autant que (( je m'abhorre moi-même, que l'Exécuteur du Roi (( Charles Premier, qm ne parut sui- léchafaud que (( sous un masque, n'était autre, en eilet, que... votre (( indigne et trop coupable bisa'ieul, sir Georges Staiis. »

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