I.K IM HIJCISTK. SI
(( Lorsqu'on eut ouvertement levé contre lui l'étendard de la révolte, et que ce Prince infortuné eut été battu par ses propres troupes, il ne fut pas tellement occupé de son danger qu'il ne trouvât quelque plaisir à se représenter la galante disposition (ce sont ses termes) et la valeur que les indépendants avoient montrée.
(( (Jne puissé-je (s'écria-t il) lùicoir faute ilc tels (( hommes pour maintenir ma personne, les Loix et mes (( Roijaumes, en un estât où ils puissent eux-mêmes être « aussi bien et équitahlement partagés qu'aucun autre (( de mes suhjects. »
(( Les événements de toutes les guerres (disoit-il àDieu) (( sont incertains, ceux de la guerre civile inconsolables : (( puis donc que, vainqueur ou vaincu, il me faut toua jours souffrir, donne-moi de ton esprit au double. »
(( J'ai besoin d'un cœur propre à beaucoup souffrir !... ))
« Cette expression est déchirante.
(( Ce Roi, accusé d'être despote par principe et intolérant par caractère, pensoit :
« Que n chacun doit avoir dans le gouvernement une « part, et en jouir proportionnellement à l'intérêl u évident qu'il peut g prendre. » Aucun publicistena si (( bien dit.
(( A la vérité, il ajoutoit : « Mes droits comme roi « doivent nécessairement être auxsi bien conservés selon
\H\ DU XOrVEAl' Sru .KHREKT.
(( les Loir, que ceu.r de mes moindres subjects, )) Celte doctrine est raisonnable.
(( Quant à la religion, il disoit :
« Je voudrois bien persuader à ces gens que la diffé- (( rence d'opinions, en matière de religion, se peut aisé- (( ment rencontrer es personnes unies par les mêmes res- (( pects de devoirs, d'hommages et de fidélité. »
(( La politique la plus populaire ne trouveroit à reprendre dans ses maximes de droit public que celleci : (( Je tiens de Dieu seul mon droit de succession légi- (( time à mes royaumes. » Et le philosophe le plus éclairé ne lui reprocheroit dans sa piété d'autre sentiment que celui-ci, qui, d'ailleurs est très chrétien : (( J'estime (( l'Eglise au dessus de l'État, la gloire de Christ a}i des- (( sus de la mienne, et le salut des âmes préférable à la (( conservation des corps. »
« Charles I*'^' étoit très instruit, et conforma très exactement sa conduite et son gouvernement aux meilleurs principes qui fussent connus de son temps. Son malheur fut de demeurer le même au milieu des troubles qui l'environnoient. Cette àme invariable ne voulut changer ni d'erreurs, ni de vérités ; les mœurs et les opinions n'étoient plus les mêmes : une révolution sopéroit, il ne put y prendre aucune part, ni l'arrêter : toujours semblable à ce qu'il avait été, il ne jjouvoit êtie dominant ni (b^venir assez l'(nl)le : c«^ tut la ce (|ui le |)('i(lit.
IJ-: PflJLICISTK. i)|
u II tomba comme un aibre dont les tlots onl miné le pied, quand leurs cours changent les rivages.
« J'écrh rcfi chosci^ (dit il (iuel([ue part) plutôt en (( Théolof/irn qu'en Prince, afin cpte la postérité puisse a apprendre (si jamais ces écrits voient le jour) que je (( ne manquois point de légitimes fondemens pris, tant « des règles de VEcriture, que des exemples ecclésiasti- (( ciues, pour affermir m,es sentimens, etc. »
(( Ses sentimens étoient. en effet, tous justifiés par sa doctrine.
(( Celle de Charles l""^' étoit très variée et très étendue. Et dans les écrits qu'il adressa à Henderson, pendant les Conférences de Neufchàtel, le Roi est bien supérieur au Ministre en style, en dialectique, en raison, en politesse et en savoir théologique ; c'est cette science de la théologie qui fut la première cause de ses malheurs, parce qu'elle le rendoit partisan plus fameux de l'ancien culte qu'on a voit en horreur.
(( Ne faites jamais peu d'estat des moindres choses qui (( touchent à la Religion » (disoit-il h son fils Charles). C'est le seul mauvais conseil qu'il lui ait donné, et ce conseil avoit pour principe l'importance qu'il devoit naturellement mettre à des matières (juil avoil si bien étudiées.
« Il faudroit tout laisser ignorer aux Princes, excepté ce qui réellement est la vérité.
i)2 Dl' XOrVEAU SUR .lOUBERï.
(( Quand ses sujets lui eurent tout ravi, ses domaines, ses biens, sa liberté, tout son pouvoir, il se sentit toujours leur Roi.
(( Je puis encore leur pardonner », disoit il.
(( Cette grande puissance qu'il trouvait au fonds de son àme, le consoloit au milieu de ses fers. Il y a peu de traits préférables au noble orgueil d'un mot si beau.
(( Quand on eut surpris et publié les lettres qu'il écrivoit à la Reine et à ses plus intimes confidens, il fut d'abord ému de cette violation des droits du secret domestique, mais il calma bientôt cette agitation.
« Je voudrois (dit-il en rassérénant son âme) que mes (( suhjects pussent voir encore plus clairement jusquau (( fo)ids de mes pensées les plus cachées. »
(( Il excusoit les Écossais qui l'avoient livré : u Je nr (( me suis jamais confié à eux que comme à des hommes. »
(( Il ne se trouvoit point dégradé par l'infortune : (( Je ne m'estimerai jamais être moins (dit-il) quemoi- (( même. »
(( C'est maintenant tout ce qui me reste (écrivoit il (( à son fils) que ce pouvoir que j'ai de pardonner à ceux (( qui m'ont tout osté. »
(( J'aurai le plaisir de mourir sans prendre celui d'asti pirer à aunim- inlnimainr renr/cance. »
« Il avoit une piété raisonnée et leiidie. l'iie de ses plus vives afUictions fui de se voir privé de ses chape-
LE l'IBLICISTK. î«
lains qu'on lui ùla pai- un ratlinement de baibaiie ; il se plaisoit à les entendre réciter les prières d'un ton grave, élevé, affectueux et pénétré de la bonté et de la Majesté divine. Cette espèce d'harmonie étoit assortie à son âme. Il ne fut pas dédommagé par ceux qu on voulut lui donner, et qui prioient, dit-il. (^ avec cmpor- « terne )iL.. et avec passion ».
((Ils m'ont bien peu laissé de cette f/c (disoit il en « songeant à la mort) et seulement l'écorce , pour (( ainsi dire, en me pricant comme ils ont fait de tontes (( les consolations pour lesquelles les homrne>< de'sirou de (( l'ivre ! »
« Mon lils (écrivoit-il à Charles 11 dans une de ses (( dernières méditations), s'il faut que vous ne voyiez (( plus ma face et que ce soit l'ordre de Dieu que je sois (( enterré pour jamais dans cette obscure et si barbare « prison, adieu.
(( Je laisse à vos soins votre mère. Souvenez vous « qu'elle a été contente de souffrir pour moi, avec moi «et avec vous aussi, par une magnanimité incompa (( rable.
(( Quand ils m'auront fait mourir, je prie Dieu (piil * (( ne verse point les phioles de son indignation sur la « généralité du peuple. Quant à ceux qui m'auront (( aimé, je souhaite (ju'ils n'ayent point subject de me (( trouver à dire quand je ne seiai plus, tant je vous « désire de gloire et de bien. — .l'aimerois mieux (|ue
t DL .\UL\ EAU SL'K JULBEKT.
VOUS fussiez Charles le Bon que Charles le Grand. Jespère que Dieu vous aura destiué à pouvoir être l'un et l'autre.
« Je vous admoneste et vous enjoins de considérer et d'examiner sérieusement ces premiers et ettectifs ahus, ou ces prétendues fautes de gouvernement que l'on ma ohjectées, et qui ont été l'occasion de mes peines, afin que vous les puissiez éviter. (( Corrigez vous même avec soin ce qui méritera de rêtre, et évitez qu'on puisse rien reprendre en votre administration. Car j'ai remarqué que le mauvais dé mon de la réhellion se transforme ordinairement en ange de réformation.
« Vous fairez plus paroitre et exercerez plus légiti mement votre autorité, en relaschant un peu de la sévérité des Loix, qu'en vous y attachant si fort ; car il n'y a rien de pire qu'un pouvoir tyrannique exercé sous les formes de la loi.
(( Que ma mémoire et mon nom vivent en votre sou venir.
(( C'est ce que désire un père qui vous aime et qui fut autrefois roi de trois florissants Royaumes. (( Adieu, jusqu'à ce que nous puissions nous rencou trer au Ciel, si nous ne le pouvons pas en la terre. « J'espère qu'un siècle plus heureux vous attend. »
« Ainsi pensoitet s'exprimoit Charles 1^'. Il fut digne d'un meilleur sort. Cependant sa destinée n'excite ([uune respectueuse pitié, tandis qu(^ rallcnlnt de ses sujets cause une grande admit'ation.
LE l'I RIJCISTK. 9;i
(( Exemple mémorable que. pour vivre hanquillesel Itour mourir glorieux, il faut (|ue les Princes soient au niveau de leur siècle, à moins qu'ils ne soient supé rieurs par la raison qui change tout, quand elle est forte et sublime, et sait s'accommoder à tout, quand elle manque d'énergie (1). »
Voici l'article auquel (chateaubriand emprunta unr (juarantaine de lignes (2), en les déclarant de Juubert.
Extrait (hi Vnvp Intitulé a Boscobel )>.
« Boscobel ou Joli Bois. C'est le nom que portoit un bois où se cacha Charles II, lorsqu'après la bataille de Worcester, il ne put espérer d'asyle que dans les forets et les déserts.
(( Boscobel, après le l'établissement de ce Prince, fui appelé par tous les écrivains de son temps, un bois illustre et malheureu.r.
{( CU'st là. disoient-ils. qu'il trouva de la sûreté, quand '< // H avait que sa vertu pour seule garde. Cest là qu'il I trouva du secret, de la discrétion et du silence, cjuand <( h'x humains l'auraient trahi. »
« Ce bois avoit anciennement été planté pour servir d'ornement à une Maison de Religieuses. Le temps l'avoit rendu très beau : le hasard le rendit célèbi-e. Un de ses arbres, surtout, obtint longtemps de grands honneurs en Angleterre.
(1) On trouve en note à la fin de cet ouvrage on il est parlé de la mort du Roi: a Celui qui parut surTéchafand p-onr faire l'exécution, étoit, ainsi que son second, déguisés de fausses barbes. »
(2) Essai >( m la littéralare anglaise, quatrième partie.
IKi DU NOLVEAr SL H JUUBKHT.
(( Cétuit un vieux chêne. (( // étoit. dit la Relation. (( si gros et si touffu de branches, que tingt hommes an- (( roient pu tenir sur sa tète. Il servit de Palais au Roi. (( qui. réfugié dans ses rameau.r. n'a voit point d'autre (( couvert que son feuillage. » Ce chêne fut depuis regardé comme une merveille dans le pays : on venoit de fort loin le visiter, il eut un nom : un lappehjit Chêne Rogal. Pope l'a célébré dans ses vers ; Hume en parle dans son Histoire. Ainsi les lieux, les arbres, les forêts ont leurs destins comme les hommes.
t( On trouveroit peut être encore la tigure de larbre du Roi dans lEcusson de quelques familles d'Angle terre. Charles II le donna pour armes au colonel Car less, qui fut son compagnon pendant qu'il habita le chêne.
(( Celait, dit la Relation, u/i homme illustre et courait geux auquel Sa Majesté, en considération de ses sv/'- « vices, donna depuis des biens considérables, et voulut. (( e)( mémoire de leur aventure, qu il portât oi champ « d'or un chêne verd à la face de gueules chargée de trois (( Couronnes Royales, et pour eimier une guirlande de (( chêne avec l'épée passée en sautoir, comme il se voit en (( la figure. »
(( Cette figure est. en effei. giavée avec beaucoup (b' soin dans la relation. J^'Ecusson y paroil oint' d une de vise dont le sens est à peu près celui ri :
Pour stiucer un (jiantt Hoi. pnur sauver un l'iai. Un bon citoyen peut suffire.
(( Ce lieu si célébré ne subsiste plus maintenant, ou (lu moins il est ignoré. Les livres même (jui pouiruienl ('11 i;i|i|)('l('i- la in('Mnoi!-c sont assez rai*es cl (icii connus.
LE PLBLICISTE. 117
La grande Histoire, en se chargeant de conserver ce qu'ils avoient de remarquable, les a fait trop tôt dispa roitre. Elle engloutit ainsi de siècle en siècle une mul titude de récits naïfs dont il nest rien ([ui dédom mage.
(( Ce fut le comte de Darby (un des soixante dont Charles 11 fut accompagné dans sa fuite, après sa défaite à Worcester) qui proposa Boscobel au Roi.
« Chemin faisant, dit la Relation, il lui tint en mé- (( moire comment lui-même ayant été vaincu par le fjé- (( néral Lidburn, il awit été sûrement cacJié en un lieu (( assez près de là et qui s'appelait Boscobel. »
(( Ce fut ce ressouvenir, né du cours de la réflexion, du vague de la rêverie et des hasards de la pensée, que (out dépendit un moment. Sans lui peut être Charles 11 11" eut pas régné.
(( Boscobel était à vingt milles de Worcester. (Jn y arriva à quatre heures du matin. « Aussitôt, on coupa (( les cheteux du Roi, il noircit ses mains, on mit ses (( habits dans la terre, il en prit en échange tin de paysan (( avec toutes ses circonstances. »
(( On voit, par tant de précautions qu'on prenoit dans un lieu désert, à quel point Charles II étoit pros cril cl (iromwell éloit respecté. Elles furent portées à un tel excès, quon ciut important à la sûreté du Roi de brûler avec le plus grand soin jusqu'aux moindres parties de sa chevelure qu'on avoil coupée. Un seul de ses cheveux reconnu eût pu sutiire pour le perdre.
« On livra cependant sa vie et tous ses destins à la foi d'un homme à peine connu. (( Ils frappèrent dans Vobs- (( curité à la porte d'un certain Fendrill. paysan catho- « lifjue et co)icier(/(' dr 1(1 Ferme appelée Wites Ladies^)/^
î)y DU NOUVEAT SLU .lOLBERT.
« Blanches-Dames, laquellr autrefois était mir Abbaye (( de Filles Ikniarcli nés onde l'Ordre de Citeaux éloignée (( d'un jet de pierre dans le bois... on le comte Darbij (( acoit été humainement reçu. »
(( Darby, Wilmot, Buekinkam et tous ceux qui avoient accompagné le Roi (de peur de rendre ce lieu suspect par leur présence) se retirèrent dès qu ils le virent établi dans cet asyle, quand le jour fut venu. Ce Prince ([ui. la veille, à la même heure, éloit maître d'un grand Royaume et se voyoit environné d'une puissante armée dont il disposoit à son gié. se trouva seul... « // se « trouva seul, en un lieu inconnu, une serpe à la main. « obligé de cacher jusqu à son nom ijlorieu.r sous relui de (( Guillaume Jones. »
(( On l'envoya couper du buis.
(( Pendrill lavoit insliuil de ce qu'il devoit répondre si quelque curieux le questionnuit. Charles ne vit personne ce jour-là dans le bois désert, parce que ]e temps fui humide (( ... si ce n'est Ut beJle-sœur de Pendrill qui <( //// porta quelque chose dans le-taillis pour le couvrir « et aussi pour sa nourriture... Il eut à so)iffrir de (f grandes incommodités du mauvais trrups. ))
(( Ce mauvais |em[»s sauva ses joins.
(( A peine, (lit la n'Ialinii. eut-il été une petite di'uu- (I lirncf dans h' bals, (jur îles soldats du ridouel Ashen- (< liiirts étant rrniis doux la Frrnu' g juuiHerent partout. (( dans les ebambres haut ri bas. <hni>^ tans les coins el (( recoins... him vmilnt. ;ij(»uli' lailliMli-. qu'ils ne s(u'- (( tirent pas de la maisim. parce qu'il avait /du rr jonr- « là et que les feuilles des arbres déyouttoient. »
Boscobel. dans son enceinte solitaire, enviroinmil (b'ux éditices romai(|iial»les. Wites-Ladirs ff lîosrabel
LK IMMIJCISTK. îri»
qui portoient le nom de ce bois. Ces deux maisons servirent alternativement dasyle au Roi pendant la nuit : le jour il ségaroit dans la forêt sous son déguisement de bûcheron. La rigueur des recherches qui étoient perpétuelles rendoit ces précautions indispensables.
(( Quand ce Prince étoit obligé par ([uel([ue danger à ne pas sortir dans le bois, on l'enfermoit (( en mir (( cache qui f^ercoit cpielquefois aux Prêtres calholiqucs ((pour If dire en secret leurs messes n. Cette cache se trouvoit dans une espèce de masure habitée par Richard Pendrill, un des frères de Guillaume. La relation dit que cette masure sappeloit Hohbal.
a C'est là que Charles IL au sein de la prospérité, aimoit à ce souvenir d'avoir fait un délicieux repas, (( une femme nommée Yatée aj/ant apporté des œufs, du beurre avec du sucre ». Il mangea, dit la Relation. (( avec grand appétit de ce mets à la paysanne ».
« 11 voulut changer de périls afin de changer de destin. Ennuyé de sa solitude et de son inaction, il partit un soir avec Richard dans le dessein de se rendre à Londres où il avoit promis au baron de Wilmot, avec la légèreté de son âge, de se trouver et d'aller descendre au logis du Dragon Vert par le Vinstriet, dans la grande nie de la Tamise.
(( Ce projet fut impraticable : tous les passages étoient gardés.
(( Il fut obligé de revenir sur ses pas et de regagner sa retraite, après avoir inutilement erré toute la nu il liors de (ous les chemins. 11 eut beaucoup à soudïir jM'udant ce voyage imprudent ; « le gravier (jui étoit « entré dans ses so}(liers lors(jii'il marchoit daux un « ruisxeau agairl l'umnglanté ses pieds, et la fiuit étant
1(K» Dr NOUVEAU SUR .lOUBERï.
(( .<??* noire, qu'à deux pas l'un de l'autre on ne potivoit « s'apercevoir ».
(( Charles dans cette obscurité se tint inséparablement uni à son guide par un singulier point de ralliement :
« // le suiroit, dit la relation, conduit par le bruit de s<fn haut-de-chausses qui étoit de cuir (1).
{( Us furent de retour à Boscobel avant le jour. (( Bichard ayant caché le Roi dans les bro)fssailles. alla (( voir s'il y aurait quelque soldat dans sa maison. Il (( n'y trouva qu'un seul homme, cet homme étoit le colo- (( nel Carless. »
(( C'est ici le trait le plus mémorable de cette grande aventure de Charles II.
(( Carless étoit un des plus illustres chefs de l'armée du Roi : il avoit combattu jusqu'à l'extrémité à la ^journée de Worcester. Quand il avoit vu tout perdu, il s'étoit intrépidement placé, avec le comte de Clive et Jacques Hamilton, à lune des portes dp la ville conquise pour arrêter le vainqueur dans sa furie, et s'opposer à la poursuite des vaincus. Il garda fidèlement ce poste qu'il s'étoit lui-même assigné, jusqu'à ce qu'il pût croire que le temps avoit permis à son maître de s'éloigner et de se mettre hors de danger. Alors seulement, il se crut permis de songera sa pro pre sûreté. Il se retira, et se réservant pour des occa sions plus favorables, il alloit chercher un asyle dans
(1) (( Ce détail prouve avec quel soin les faits les plus minutieux sont fidèlement racontés dans cette relation peu connue et digne de l'être, a Toute>< rex particnlaritéî< et autres, dit l'auteur de ce « livre, ont été ici écrites, telles qu'un hnniine diyne de foi. a le D"" George Bateus, premier médecin de sa Majesté, les avoit (( apprises de sa propre bouche. » On voit parla que si l'histoire n'a rien omis, le Kuj n'.-iv.'iit licii oiililir". »
LK IMHLICISTK. KM
ses propres foyers, ignorant ce (ju'étoit devenu son maître et s'il pourroit jamais le revoir, quand le sort lolïril a sa vue.
(( Le colonel, cependant, n'avoit pas été conduit par le hasard à Boscobel : ce bois étoit sur son passage ; éuuft (h( paijs Pt (Ic.'i (nnironii. il connamoii Bichard Vendrill; et, comme dans ces temps de troubles, les mêmes troubles, les mêmes misères et les mêmes besoins sont communs à tous les hommes, ainsi que devroient l'être, en des temps meilleurs, les mêmes plaisirs et les mêmes prospérités, il venoit à la dérobée demander un morceau de pain à cet honnête homme.
u Richard et son frère le conduisirent où étoit le Hoi ; qu'on juge de leur joie à cette rencontre inespé rée. C'est alors que pour se livrer plus entièrement au plaisir de se revoir, ils se choisirent un asyle élevé au dessus de la terre, et oii le soupçon ne pouvoit luimême les atteindre. C'est alors qu'ils habitèrent ce fameux chêne, qui fut, depuis, regardé avec tant d'admiration et dont on disoit avec emphase, en le montrant au voyageur : Ce fut là le Palais du Roi.
(( (Charles, accablé de fatigue, avoit besoin de repos; il n'osoit s'y livrer sur cet arbre, et le quitter étoit risquer d'être reconnu. Suspendu comme sur un abyme, et caché parmi les rameaux, un instant de sommeil l'en eût précipité. Cependant un besoin impérieux de la nature lentraînoit dans un assoupissement funeste. Il sentoit malgré lui qu'il ne pouvoit le surmonter. Carless alors le sauva véritablement. H étoit robuste, il se chargea de veiller. Le roi se plaça dans ses bras, s'appuya contre son sein, et soutenu par ses mains vaillantes, s'endormit ainsi dans les airs.
(( Quel spectacle touchant que celui de ce malheu^ reux prince dans la fleur et dans la force de la jeunesse, réduit par le sommeil à la foiblesse de len fance. plongé dans l'assoupissement avec l'abandon de cet âge, et tranquillement endormi, au milieu de tant de périls, entre les bras dun homme austère, d'un guerrier, dun héros attentif, inquiet, agité et veillaiit sur son Roi. âgé de vingt-un ans, avec toutes les inquiétudes dune mère. Ce tableau devrait être peint.
(( Charles quitta bientôt Boscobel. Ce fut une demoiselle Lanes qui le conduisit à Bristol. Ce Pi-ince dut beaucoup à ce sexe quil aima, et qui, malgré sa légèreté naturelle, est si fidèle aux malheureux, et garde si bien un secret s'il met sa gloire à le taire. H passoit pour le valet de M^^* Lanes et la portait m croupe, suivant l'usage du temps : }D^^ Lanes aUoit à liristol sous prétexte d'il assister aux premières courbes (Tuiu' sienne sœur mariée en ce paifs-là. Wilmot, qui s'étoit réuni au Hoi à Morlav, les accompagnoit à l'écart, tenant un oiseau .s?//' le poing, et faisant semblant (le chasser, comme si c'eut été par hasanJ quil eût rencontré ces personnes et (juil ne les eût jamais rurs autre part. Cette partie, dit l'auteur, étoit j\o'i l>i('n dressée.
(( Charles, pendant ce voyage où. à chaque pas. il fut exposé à quelques nouvelles ciaintes d'être découvert et de périr, conseiva tonjours sa gaîté naturelle. Véritablement, il se montia digne d'uiu' ineilleui'e for tune ; il sut rire avec le dangei- cl se Jouer avec le sort. On peut voir que le sort sembloit de même se jouer avec lui.
(( On le donnoil pour malade dans tous les lieux où
LK IMIilJCiSTK. KCi
Ion arrivoit. afin do \v dérober plus facilemtMil à litil des curieux: chaque soir. M^i*^ Lanei^ faisait, en débarqnanty donner un Ht séparé à son auguste valet, disant qu'il avait les fihrefi tierces, ei que c'était h- pis d^m vieux fermier de son père.
(( Fn jour, pour donnci- plus do couleur à ce prétexlo de maladie, on fit venir un médecin. Celui ci étoil paihasard un royaliste déterminé, grand ennemi des par lementaires, et Charles lui parut suspect. <( Je me a doute, lui disait-il en grondant, tandis qu'il lui tatoit (( le pouls, que tu n'aies servi ces têtes rondes : je veux (( savoir pour qui tu tiens. »
(( Le lendemain, le Roi étant à l'office et déjeunant, entra en discours avec un certain valet, qui lui parlait beaucoup du Roi. <( Est-ce que tu as ru le liai, toi' lui u demanda Charles. — Plus de vingt fois, dit celui ci. (( — Et quel homme est-ce (fue le Roi ? — Le Roi, dit 1<^ (( valet, en le fixant longtemps et avec une grande atten ( tion, il est plus grand que toi de trois grands doigta. )) Cette chute inattendue rassura beaucoup le Prince.
« A Charmith. un autre valet décurie, en prenant de ses mains les brides des chevaux qu'il lui donnoit. s'écria: « Ha! te voilà, toi! Sois le bienvenu! Je te (( cannois bien ! — Et où m'as-tu vu? lui demanda le (( Roi. — A Exeter », dit le valet. Charles, en effet, avoit passé un temps assez long dans cette ville, et cet homme avoit pu l'y voir. « J'y ai demeuré deux ans. (( mai aussi, lui dit le Roi, avec une présence d'esprit (( admirable ; j'ai été au service du Lard Pétéri. Je sui.'i (( bien aise de rencontrer ici mon pays. Tu as bie)t des M affaires présentement et il n'y a pas moyen de boire (( ensemble. A mon retour de L^andres. nous causerons
lo; Dr xorvKAr srn .ioubkht.
(( et paiieroRii de /?o.<? connoissances. » Cette réponse aisée, ce sang-froid, cet air libre, et les occupations tumultueuses qu'il avoit en ce moment, achevèrent de jeter du trouble dans les souvenirs incertains de ce valet. Sa mémoire fut détournée et ne put aller plus loin.
(( Quelques hasards plus sérieux amenèrent quel quefois des scènes plus nobles et des aventures plus touchantes. Un jour, étant dans la salle dune hùtel lerie, comme il levoit son chapeau à la Dame du logis qui passoit par ce lieu, le sommelier l'avant alors attentivement regardé et considéré exactement, le reconnut ; cet homme l'ayant prh à F écart, le pria dr descendre avec lui dans la cave, et là. tenant une coupe, la remplit de vin et but à la prospérité du Roi. « Je sais « ce que vous êtes, lui dit-il ensuite en mettant un {/enou « en terre, et vous serai fidèle jn^^quàla mort. » Sa joie, son action et la sincérité qui éclatoit dans tous ses mouvements, émurent tellement le Roi. qu'il ne fut pas maître de sa propre sensibilité. Il avoua son secret au sommelier. Cet homme, appelé Jean Pope, rendit depuis au Roi de grands services.
« Charles ayant laissé M^^'^ Lanes à Bristol, changea mille fois de rôle et usa de mille déguisements j usqu'à ce ({uil lui fût possible de quitter les rivages d'Angleterre.
(( Il fut obligé, pour obtenir un asile chez une caba retière, de se faire annoncer comme un jeune gentil homme amoureux qui enlevoil une DemoiseUe o{)pi-i mée par son tuteur. Ce personnage convenoil à sa figure et à ses mœurs. L'indulgente cabaretière accorda sans peine à l'amant ce qu'elle eût refusé au monarque. Julianne Conisbée, une servante, contrefit la Dame enlevée. Enfin Charles passa la mer avec Wilmot, et
LK IHBLICISÏK. |(>",
arriva sur les côtes de Normandie à Fécamp. // // //// reconnu parce que h' harun de Wibnot, quoique plus âgé, ne mangeoit jamais qu'après lui, et qu'ils ne prenaient point le surplus quand ils payaient en pièces d'or.
(( Ce nest qu'en lisant ïEikôu Basilikè qu'on peut apprécier Cliarles P'" et son caractère. On connoit mal (Charles 11 et sa vie si l'on n'a pas lu leBoscobel.
(( Le premier de ces deux livres contient ce qu'il y a déplus secret dans les pensées du Père, et le second, ce qu'il y a de plus minutieux dans la plus singulière aventure du Fils. Celui-là peint une àmepure, toujours calme et toujours la même ; l'autre peint le courroux du sort, qui change et se dément sans cesse. Le premier montre la vertu, l'autre nous montre la fortune.
(( La destinée des Stuarts fut d'avoir de fidèles amis et des sujets souvent rebelles. Le philosophe inflexible jugera ces Princes comme leurs peuples, l'homme sensible comme leurs amis. Au reste, Charles II eut le sort de tout bon Roi que ses sujets persécutèrent, et qu'ils aiment davantage quand leurs querelles ont cessé. Sa fortune intéressa le monde entier, las des malheurs de sa Maison. Il trouva dans leur souvenir la satisfaction la plus douce que puisse goûter un souverain. Aucun des services qu'il reçut ne demeura sans récompense : c'est à lui particulièrement qu'on doit appliquer ce vers heureux qu'on applaudit sur nos théâtres :
(( On doit tout quelquefois au dernier des humains. » il'
(Il Chateaubriand ne s'est pas souvenu des extraits de .loubert seulement pendant qu'il composait l'Essai sur la littérature anglaise ; je vois qu'il a résumé le Bnscobel dans ce passage des
KM. 1)1 XOrVEAL SIH .lOUBERï.
Puisque nous avons nommé le Colomb, il y a lieu dajouter quelques mots au sujet de ce livre : il méiile un examen attentif et nous lésepve, je crois, quelque surprise. Voici le titre complet : a Colomb — dans les fers — à Ferdinand et Isabelle — après la découverte de rAméri([ue ; — épître — qui a remporté le prix de lAcadémie de Marseille — précédée d'un Précis bis torique sur Colomb — par M. le chevalier de Lang-eac »
Ce titre, un peu long, est distribué en huit lignes! l). avec beaucoup de goût; il flatte l^eil, le retient, et l'invite au détail. Pourquoi la septième ligne, toute seule, est-elle en lettres minuscules et dun type dilîérent ? Les autres lignes sont en lettres capitales de diverses grandeurs, mais dun même type élégant.
quatre Staurt>> : « Le jeune roi fuit seul, se coupe les cheveux, de peur comme Absalon ou comme les rnis chevelus, d'être reconnu au bel ornement de sa tète. Le prince nous a laissé le récit de ses aventures: son déguisement en bûcheron, sa tentative pour entrer dans le pays de Galles avec le pauvre Pendrell, sa journée passée avec le colonel Careless au haut du chêne ipii retint le nom de chêne royal, ses aventures chez un gentilhomme appelé Lane dans le Comté de Strafford, son voyage à Bristol, voyage qu'il fit à cheval, menant en croupe la fille de son hôte, son arrivée chez M. Norton, sa rencontre d'un des chapelains de la Cour qui regardait jiuiei- ;inx quilles et d'un vieux serviteu^r (|ni le nomma eu fondant en larmes; son passage chez le colone Windham, le danger (ju'il courut par la sagaiilé d'un maréelial qui, visitant les pieds des chevaux, afliiina qu'un de de ces chevaux avait été ferré dans le Nord, enfin l'embarquemenl de Charles à Brightelmsted et son débarquement en Normandie, /ircnl, de rr moment de la vie de ce prince, un moment de gloire ronniaefifjue qui lutta arec la f/loire historique r/e Cronncrl. » lii Le fUre du Croiunrl o<\ égalemciil lé'parli en liuil lignes.
LK PL'BLICISTE. I07
Tu u les ces capilales, comme aussi les graviiies, se rapportent exclusivement à iépitre en veis.
Or, Ihumble petite ligne rejelée en queue, a précéda' il' un prévis lùslorique sur Colomb ». annonce la mai tresse pièce du volume. Avec les notes, le Précis historique nembrasse pas moins de 136 pages, — tout le volume, moins (|ualorze pages de vers.
J^ anomalie est elle assez forte ? Je sais les droits de la poésie; elle est reine et prend le pas sur la prose. L"exj»liealion ne sullil pas. L'auteur a l'ait œuvre poé lique inlinimenl plus dans le Précis que dans lÉpîlre. (>)mment Langeac ne la-t-il pas compris ? Comment a l-il. à ce degré sacritié. dans le titre et dans lillus- (ration, limportant à laccessoire, l'œuvie magisdale à la bluette j-imée ? Quelque secrel doit se cacher làdessous. Essayons de le pénétrer.
Dans le Journal de la Ville, précieux à consulter, parce que Fontanes, très au courant des choses qui nous occupent, était le rédacteur ordinaire de cette 'feuille, et sous la date (( du mercredi 7 octobre, saint Serge, 1789», je trouve un article fort intéressant à divers points de vue. Un anonyme y rend compte du PrérÀs historique sur Cromicd, et, dans les dernières lignes, y !-appelle le Précis historique sur Colomb.
« Le tableau de la révolution ([ui a conduit l'Angleterre à la liberté ne pouvoit paroitre dans des circons tances plus l'avoiables. Le lecteur aimera peut être à la comparer avec celle qui s'est opérée sous nos yeux. Si elles se ressemblent par quelques motifs, elles dillèrenl par les moyens. Le besoin des subsides et la foiblesse du gouvernement les on! préparées l'une et l'autre, maison iic sVsl passcivi des niènies ai-nies |kiui- les
108 DU XOLVEAU SLR JULBERT.
achever. Le fanatisme de la multitude et 1" ascendant d'un grand caractère ont changé la constitution anglaise. Nous ne devrons la nôtre qu'à nos lumières. La raison est partout aujourd'hui, mais le génie de Cromwell n'est nulle part.
(( Cet homme extraordinaire est peint à grands traits dans ce Précis. L'auteur n'a pourtant négligé aucun des détails qui pouvoient éciaiirr touws les profondeurs de cette âme forte et artificieuse. Il montre Cromwell destiné d'abord à l'Eglise et aux obscures disputes de la théologie, montant de succès en succès aux premiers honneurs militaires, devenant l'assassin juridique de son maître, et régnant à sa place sous un nom plus modeste, qui n'en couvrit que mieux tous les excès du despotisme. La lecture de cet ouvrage intéresse fortement le lecteur. Les faits principaux sont connus ; mais ils sont présentés sous de nouveaux rapports. Ouelques-uns plus ignorés plairont peut éti-e à nos lecteurs.
(( Quand Charles 1»^^' lut le nom de Cromwell sui* la liste des Rebelles, il prononça cette parole remarquable: u Je crains bien que cet homme, qui m'a toujours déplu a sous l'habit de prêtre, ne me détienne funeste sou>i « l'habit de soldat. » Rien n'est plus frappant que le discours que Bradshawd. ci'éalure de Cromwell ri président de la Commission nommée pour juger Charles l'"''. piuimiira dcvaiil ce malhcniciix prince avant son jugement. Ce discours fut composé par Cromwell. Il est plein d'une énergie elïrayante. La Liberté ne s'est jamais expi-imée d'un ton plus inipo sant et plus sévère. Pourquoi cette instruction terrible donnée à tous les rois n'rsi clh» pas tombée sur un
LK l'riîlJCISTK. KUj
tyran ? Charles I«r étoit cligne dattachement et de respect, au moins par ses vertus privées. Son procès ne dura que huit jours. On épuisa contre lui tous les genres de cruautés et dinjustices. L'attentat qui termina sa vie soulève l'indignation contre Cromwell ; on est soulagé quand on voit cet usupateur agité de remords à la fin de sa carrière, errant avec crainte dans son palais où il avoit ménagé partout des issues secrètes, que lui seul connoissoit ; toujours couvert d'une cuirasse pour échapper aux conspirateurs, et ne se laissant aborder qu'à travers de triples rangs de hayonnettes et de soldats. Ce tableau est du plus grand eiîet dans le Précis que nous annonçons. Nous sommes fâchés que les bornes de cette feuille ne nous permettent pas de le citer.
(( On ne lira pas avec moins de plaisir l'intéressant extrait de VEikôn Basilikr et du Boscobel, nom d'un petit bois où se réfugia Charles II après la perte de la bataille de Worcester. Ces deux ouvrages fort rares jettent un grand jour sur les plus petits détails de l'histoire de Charles l^^ et de son fils, qu'agitèrent si longtemps tous les caprices de la destinée. Une réflexion importante soltre de toutes parts, en lisant cet ouvrage, c'est que la liberté peut être conquise un moment par la violence, mais qu'elle se détruit aussitôt, si elle n'a pas d'autres appuis. On voit les Anglois se soulever avec fureur contre l'autorité légitime de leur roi et retomber aveuglément sous le joug arbitraire et lyiannique d'un usurpateur. Ce n'est qu'à une seconde épreuve, lorsqu'ils sont éclairés par la sagesse et l'expérience, qu'ils él;d)lissent une solide constitution. Les Peuples qui vtMilont dpvf'uir libi-cs onl donc bt'soin de moins de
110 DV XuLVEAf SI 11 JULBEUT.
foice que de modération. Profitons, s'il est possible, do ce grand exemple que nous a donné un peuple voisin.
« Le style de ce Précis a partout la dignité convenable à l'histoire. Lrx peusérs oui (Je Véle)ulne li de la précision, la narration, de l'abondance et de la rapidité. On doit au même auteur un Précis historique sur Colomb : il aime à tracer les (jrandes réxolutions : le caractère dr so)i âme et de son style Ir rendent digne de les écrire. )>
Si le Précis historique sur Cnmurel est de Joubei-l, le Précis historique sur Colomb serait donc aussi de lui. En parlant du Colomb, le Mercure de France avait dit en 1782 : u Combien cette précision vigoureuse est audessus des longues déclamations... C'est un grand art. mais un art bien ignoré, que celui de renfermer une page dans une ligne et un volume dans une page ( l). »
Appli(|uées au philosophe moraliste, ami de Fonlanes. les deux dernières lignes dt' l'article du Journal dr la Ville et celles du Mercure auraient presque la rigueui' caractéristique dune définition. Appliquées au poète amateur, elles sembleraient ironiques, tant y serait poussée à l'excès la flatteuse hyperbole.
A-t-on remarqué avec quel soin le journaliste, soit à propos du Cromuel, soit à propos du Cidomb, évite de prononcer le nom de l'auteur? H y a là une l'éticence intentionnelle. Elle ne s'expliquerait guère, l'auteui- du Précis sur Cnnmcel étant le même ([ue l'auteur du Précis sur Colomb, si cet auteur li'était aiiti'e (pie M. deLangeac ; car M. de Langeac avait déjà livré sort
(1) Et Jonltorl, dans ses iV^NcV.s : « S'il est un homme tourmenté par la mauditt' amhilion d(^ mettre tout un livre dans une page^ toute une pag-i' dans une phiasr, cl cctt»' pliraso dans un motj n'est moi. »
LE PLBLICISTK. fil
nom au public; il lavait imprimé en triomphantes capitales sur la première page du Colomb, et le Mernire dp France lavait reproduit.
Pourquoi taire systématiquement ce nom, en icndaiil compte d'une œuvre de premier ordre, telle que le Cromael, et ensuite, en rappelant le Colomb jugé très favorablement à son apparition?
Le mot de lénigme, c'est que les deux Précis émanent d un écrivain qui voulait rester inconnu.
Cet écrivain, c'est Joubert; un Joubert tout nouveau, tout jeune dans le Colomb (178^), plein détalent, atteint de pessimisme par excès de générosité, ardent admirateur de Voltaire, de Diderot, de Marmontel et des liuives philosophes. — Le Joubert d'avant la conversion m'intriguait extrêmement ; je n'avais pu le saisir nulle part. Nous le tenons, je crois, et pouvons l'étudier à loisir»
Je me doutais bien que M. de Raynal avait atténué, ou plutôt ignoré la gravité des juvéniles erreurs de son héros, quand je lisais les aveux de celui-ci dans son (( Portrait par lui-même » et dans cette lettre à M"»e de Beaumont :
« Montignac, 1800.
(( ... Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. 11 faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moimême je lui en ai donné de grands par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, erl lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l'avitir (rop peu aimée!
ll:> DU NULVEAU SUR JOUBERT.
(( Elle m'a nourri de son lait, et u jamais », me ditelle souvent, (( jamais je ne persistai à pleurer, sitôt « que j'entendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chan- « son arrêtaient sur-le-champ mes cris et tarissaient (( toutes mes larmes, même la nuit et endormi )). « Je (( rends grâces à la nature qui m'avait fait un enfant (( doux )) ; vous jugez combien est tendre une mère qui. lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.
(( Mon enfance a pour elle d'autres souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous les jours. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé et dont elle me rap pelle fort bien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute à nos années, sa mémoire me rajeunit : ma présence aide à sa mémoire.
(( Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné des loutes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligent à me précautionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot. et si peu pru(l(Mit, que l'avenir l'inquiéta.
« Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris, je répondis fermement « que je ne voulais pas que l'àme d'au- (( cune espèce d'homme eût de la supériorité sui- la « mienne ; que c'était bien assez (jueles riches eussent « par-dessus moi les avantages de la i-ichesse, mais (( que certes ils n'auiaient pas ceux de la générosité ».
« Kilt' mt' \il pai'lii" dans ces senliuicnls : cl depuis
LK IH HLICISTK. ll,i
(jue je l'eus quittée, jr ne me lirrai qu'à ilcfi orcHpalions (lii'i ressemblent à l'oisireté, et dont elle ne connaissait ni le but ni la nature. Elles m'ont procuré quelquefois (les témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, je l'éprouve, les sulïrages de ma mère. »
Le jeune homme qui donna de si grands chagrins à sa mère par sa vie philosophique, comme aussi l'écrivain à qui ses œuvres procurèrent des possibilités d'élévation, des hommages même, je crois lavoir retrouvé dans fauteur de ces deux ouvrages : Irréels historique sur Colomb, acec notes. Précis historique sur Cromu:el. suivi de l'Eiliôn Basilikè et du Boscobcl.
Dans le premier, talent plein de fougue et déclat, avec quelques tendances à lexagération chagrine de cette époque ; pensée libre de tout autre joug que celui du philosophisme, fière de son émancipation, âpre aux rois et à la religion, et comme amère dune verdeur de jeunesse : belle pourtant et facilement pardonnée, parce quon sent très bien que toute cette amertume part d'un fonds généreux à l'excès, et ne tardera pas à se changer en une douceur savoureuse.
Dans le second, talent épuré, plus sobre, plus nerveux, pensée plus sure, en pleine maturité, maîtresse d'elle même, déprise de l'erreur, et, sinon encore amie, du moins respectueuse et rapprochée des vérités éternelles.
Au milieu d'égarements de conduite plus mar qués (l), Fontanes, dans ce grand naufrage presque
(Il On s'en fera une iilt'e, dans la suite, à la mort df .M. de Saiut-MarceUin. Muant à Joubert, voici l'un de ses aveux : « Tontes mes passions se sont promptement taries, en ne laissant rien d'elles-mêmes, quand tous mes sentiments laissaient en moi queUiue racine indestructible. »
114 DU NOUVEAU SUR .lOUBERT.
universel des croyances, avait mieux gardé la vérité religieuse, sinon la foi chrétienne. Ne dirait-on pas qu'il s'adresse à un ami, encore incrédule, bien que fortement ébranlé, et plus d'une fois exhorté, dans cette lettre de condoléances ? Joubert venait de perdre son père ; c'est à lui que Fontanes écrit :
(( J790 — Je sens tous vos chagrins, et je me reproche de ne vous avoir point porté les très faibles conso lations dont l'homme peut disposer; mais, croi/ez-moi. ce n'est qu'en Dieu qu'on se console de tout. J'éprouve de jour en jour combien cette idée est ^nécessaire pour marcher dans la vie... ))
Voici quelques passages empruntés à l'œuvre de jeunesse, incroyante et pessimiste : le talent s'y montre tout formé ; la pensée y jette tout son feu de philo- .<^ophi!^mp : elle ne dépassera pas cet excès. La première citation est typique à un autre point de vue. Si je ne m'abuse, les dernières lignes dénoncent la main et le cœur de celui que Fontanes ne cessa d'appeler son plus ancien et son meilleur ami, de celui auquel, partant pour l'Angleterre, il laissait ses vers en le priant à gi'noK.v de ne le^ montrer à qui (jue re soit (I ), — el pas même à Langeac ; car il faisail mystère, même à Langeac, de certaines de ses poésies et des espérances ({u'ity rallachait, témoin ce billet à Joubert : ((J'ai lt> prix de l'Académie française. Je vous supplie d'aller chez le chevalier de Langeac ; je le connais ; il pourrait être choqué du secret que j'ai gardé avec lui. Mais dites lui que je n'ai eu aucun contident... Adieu. »
((... Le génie le plus universel, le défenseur di'^
(I) Lotlre îi .Iniilji'il, (lu 12 diM-t'inltic ITS.').
LE PIBLICISÏK. ii:;
Calas et des Sirven, le créateur d'une philosophie amie de l'homme et dune révolution utile à son bonheur, la gloire de sa nation, l'objet du culte de toutes les autres, l'honneur de son siècle et le rival de tous les talents de l'antiquité, Voltaire n'a reçu qu'à peine une sépulture inconnue et disputée. »
(( Cette longue suite de tableaux ellrayants, ces preuves accumulées de l'injustice du sort et des hommes, portent dans l'âme un sentiment douloureux, un effroi, peut-être même des doutes nuisibles à la vertu, et capables d'éloigner d'elle ce grand nombre d'êtres pusillanimes que doivent rebuter les sacrifices quelle exige : mais aussi, qui pourra se plaindre et ne sera pas consolé de son infortune au souvenir des noms imposants que la persécution n'a pas respectés ? Quelle Ame élevée ne voudrait au même prix, et par le même chemin que ces grands hommes, arriver au même terme de gloire ? N'oublions pas ici ce qu'avec tant de vérité Pope a si bien dit de la vertu :
« Toujours elle s'exerce et jamais ne se lasse,
« Goûte mieux le succès, porte mieux la disgrâce,
(( Sait être heureuse encor de ses nobles douleurs ;
(( Et les ris des méchants sont moins doux que ses pleurs.
(( Cette pensée si juste et si heureusement rendue pai M. de Fontanes termine un fragment sublime de l'Essai sur l'Iiomme, où le philosophe anglais a su prouver, en beaux vers, qu'un instant d'estime intérieure l'emporte sur des années d'acclamations populaiiTs, et que Marcellus exilé goûtait un bonheur plus véritable que César entouré du Sénat et sur le trône du monde. Nous aurions voulu transcrire tout ce morceau où M. de Fontanes s'est montré le rival de Pope; mais le
IKi Dr NorVKAl sri5 .IOIBERT.
public sera bientôt ilédommafié par l('>i quatre rjnlri's qui xont enfin paraître. Si cet ouvrage d'un goût sûr et d'un talent formé, quoique d\in trèa jevne auteur, a pu se faire désirer longtemps, on ose assurer aussi qu'il se fera longtemps distinguer {[). »
A tour de rôle, clans les notes du Colomb auxquelles cette page est empruntée, les philosophes sont loués avec une chaleur d'accent qui ne paraît pas feinte. Ici, à propos de Sénèque, victime de Néron, c'est Diderot : u On a vivement attaqué la mémoire de Sénèque; mais l'injustice de ses calomniateurs n'aura peul-étre pas la préférence sur l'opinion de Tacite et de M. Diderot. )) Là, c'est Marmontel : « L'ouvrage célèbre qui porte le nom de cet infortuné [Bélisaire] a rappelé son souvenir dune manière bien glorieuse et l'a presque autant illustré que ses victoires et ses malheurs. » Ailleurs, c'est La Harpe : (( M. de La Harpe n'a pas été moins heureux dans cet éloge [de Catinat] que dans celui de Fénelon. Nous nous bornons à celte remarque pour ne pas devenir monotone {2). » Vl[ ])uis, à un autre point de vue, c'est (îalilée avec rin({uisilion ; c'est Alexandre VI, (( ce Borgia qui, né et déshonoré en Espagne, vint acheter la tiare à Rome et s'en fil un asile contre les lois, s'unit à tous les s()u\ei-;nns cl les
(Ij l'jinil m 17(S;î.
i2i « .]i)iil)ril \iiit ;i l*;iiis vers le (•((iiiiiiriict'iuriil de I77S. Sun pi'^Miiirr sdiii [lit (l'y rcclit'iclicr la socit'tt'' des gens dr Irltrcs ; tentai ivi' liciiifiisc, car, an Itmil de peu dr mois, il coimaissail Marmunli'l, La Haipt', d'AIrnihril. ninitiM imMiic il ('lait admis dans la familiaritf'' dr I)id('i(d, i|iii tenait cnL'urt» à Viw'is \o scridic de la convorsalion... Ses ndalions avec Itvs chofs des (Micyclo|»(''distes ne nous sont connin-s i|ii(' par les n'-cits (|iril en laisail (lUfdiinrfuis, et par des noies reliitiivt'cs dans ses caliifis. n f^Dtii'c (Ips (Kiirrcs, par M. de lîaynal.
trompa tous, fui le chef de l'Eglise, lallié des Turcs, donna retraite au frère d'un sultan et vendit ses jours, ignora les remords, osa prétendre à la gloire, en obtint malgré ses forfaits, souilla le Saint Siège par le meurtre, le poison, ladullère et l'inceste, et fonda, par sa scélératesse même, la grandeur temporelle de la Papauté. »
Presque sans exception, ces notes roulent sur les grands hommes, victimes des peuples, des rois ou du sort. Elles ont un caractère anecdotique bien marqué, et, sous la réserve du choix et du ton évidemment philosophiques, elles sont d'un réel intérêt. Lame de l'auteur s'y peint, enthousiaste au fond et très belle.
Lisez ces pages du Colomb :
« Né d'une famille honnête, mais réduit à la pauvreté par les guerres de Lombardie, Colomb prouva de bonne heure qu'avec des talents et du courage, on est toujours supérieur à la fortune. Son premier vœu fut de servir sa patrie. Les Turcs et les Vénitiens alliés lui faisaient la guerre. Il suivit avec transport un célèbre armateur de son nom, redoutable à ces deux puissances par son audace et ses succès. Témoin de plusieurs combats, il se signala dans un abordage où son vaisseau et celui de l'ennemi s'enflammèrent et sautèrent ensemble. Une rame lui servit d'asile et de soutien sur les flots. Quel spectacle que celui de Colomb au milieu des mers, luttant contre la mort et sauvé à seize ans par sa destinée pour opérer la plus étonnante révolution que le globe ait éprouvée ! Il semble que, malgré trois siècles écoulés, l'imagination soit encore elîrayée de son danger. Conduit en Portugal, il ne tarda pas à s y établir.
118 DU NOUVEAU SUR .lOUBEIlT.
(( Il s'éloignait à jamais de l'Espagne, et portait à Londres son indignation et ses projets, quand la prise de Grenade et l'enthousiasme de son triomphe dissipèrent l'incertitude d'Isabelle. On s'alarma du dépari de Colomb : un courrier l'atteignit et le ramena. Les égards, les honneurs l'accablèrent : amiral en espérance, vice-roi d'une terre inconnue, les titres les plus pompeux lui furent prodigués dans des patentes conditionnelles ; et, ce qui n'est pas indigne de remarque, ce traité de Colomb avec les Rois fut signé dans le même camp de Sainte-Foi où la ruine des Maures venait de se consommer. Joindre un nouveau monde à ce nouvel empire fut presque l'ouvrage du même jour : jamais souverain n'avait, à lafoisjaitd'aussivastesconquêtes. Aussi l'impatience d'Isabelle était sans bornes ; dans h disette et le besoin d'argent où elle se trouvait, elle engagea ses diamants pour subvenir aux frais dune si glorieuse entreprise. Un de ses sujets eut l'honneur ou la vanité de venir à son secours. Saint-Angel fit les avances nécessaires, et la dépense de cet armement si différé, qui procura tant de richesses à l'Espagne et tant de malheurs à Colomb, coûta quatre-vingt-dix mille livres de notre monnaie.
(( Suivi de trois frères nommés Pinson, de quatrevingt-sept matelots, il partit du poit (h^ Palos. et le 3 août 1492 fut le jour mémorable qui nous oiiviil la route inconnue d'un nouvel univers.
(i A peine Colomb fut en mer, que le gouveinail d'un de ses vaisseaux rompit. La superstition (pii régnait dans son équipage ne manqua pas de tirer, de cet événement, les plus sombres pronostics ; et bientôt il «miI moins de peine à dompter les éléments que l'esprit pu-