‹ Du nouveau sur J. JoubertChapitre 11 sur 27 · OBSERVATION · texte numérisé non relu

OBSERVATION

« De l'année 1649 (année où Charles l''^" fut décapité) à 1743, que se donna la bataille d'Etinghem. l'iutei'valle est de quatre vingt-quatorze ans. En en suppo saut vingt à sir (îeorges Staiis, lorsqu'il commit si^ii crime, son âge eu 1743 était de cent quatorze ans.

(( Sur ([uoi l'on peut citer en Angleterre et surtout en Ecosse, plusieurs exemples de personnes mortes , beaucoup plus âgées. i

« 1\ S. — J^'aulem iinonyme de «'es ménioiios '

LK IH'BLICISÏK. 131)

ajoute que. quels que tussent les sentiments dont Mylord Stairs dut être affecté, après la lecture de cette lettre, son premier soin fut de chercher la rue et la maison où il avait retrouvé son bisaïeul ; mais qu'après ses recherches, ayant trouvé cette maison vide, il avait appris des voisins quelle n'avait été occupée que depuis huit jours au plus, et sans qu'on pût savoir pai qui ; que, dès la nuit précédente, les locataires l'avaient abandonnée toute meublée, sans qu'on sût même de qui ils la tenaient, le propriétaire étant depuis lon-i* temps établi en Amérique. »

Yl

En ce temps là, Joubert aimait et cultivait ce genre. Tl avait, sans doute, plein ses cartons d'anecdotes toutes rédigées : cela semble résulter des lettres très explicites que Fontanes lui adressait de Londres, en 178.J. Ces lettres, à propos dune Revue projetée sous le titre : La Corre^pondcmre, prouvent également le journaliste. Joubert ne demandait pas mieux que décrire dans les journaux. Il était prêt. S'il fallait à Fontanes el à Joubert une Revue à eux, c'est appa remment qu'une insertion, de temps en temps, dans les recueils périodiques, ne suliisait plus à la fécondité de leur veine. Je lus donc, avec attention, un à un, les nombreux volumes des Pièces intércasanleifi : et, bien qu'ayant noté quelques anecdotes dont le faire et le sujet me rappelaient Joubert, finalement, je restai dans le doute. Nulle conclusion sur ce point, en sorte que l'un des livres prêtés à Mole reste à trouver.

140 or NOUVEAU SUH .lOUBEHÏ.

Le doiUe loyal, celui qui est amour, recherche et respect de la vérité, sil a des déceptions, ne manque guère de rencontrer quelque dédommagement. Pareille déception m'est advenue ; pareille fortune aussi, du moins je le crois.

Au fort de mes recherches, et comme à la traverse, une liste des ouvrages attribués à Langeac me tomba sous les yeux. J'y remarquai ce titre : « Anecdotea anglaises et américaines, 2 vol., 1813. »

La quatrième pièce du C remue cl est une anccrJolr anglaise.

— Eh quoi ! Langeac avait donc le même goût que Joubert pour les anecdotes, et pour les anecdotes anglaises ? Ne serait-il pas, encore une fois, le prêtenom de Joubert ? ^

Et le souvenir me revint de lintérêt passionné qu<^ celui-ci portait à Cook, à ses voyages, à sa personne, à sa gloire, ainsi qu'aux choses dAmérique et d'Angleterre. Il priait et suppliait Fontanes de recueillir à Londres le plus de détails possible là-dessus.

Fontanes répondait :

(( Londres, 10 novembre 1785. — Le général Melville et le docteur Mathy, qui sont dans ma confidence, goûtent assez notre projet, sans espérer un succès aussi prompt et aussi sûr (jue nous le voulons. Il ne faut pas vous figui-er (|U(iii lise beaucoup à Londres tout ce qui n'est pas politi(iue. commerce, industrie. Les nouccllcs purement littéraires, amusantes. Irs recueils d'anec({otes, n'y ont qu'un médiocre succès. Il n'y a point ici une classe d'hommes aimables, ins truits, de bonne compagnie, (\\\\ aient assez de loisii-

LK IH liLIUISTE. lil

pour jeter les yeux hors de leur île... Les arts les intéressent fort peu en général. Je ne désespérerais point cependant d'établir ici la Correspondance, si je restais ; mais le nombre de souscripteurs, si nous réussissons, sera bien moindre que nous l'avons imaginé... Ceux des riches Anglais qui s'occupent de notre littérature, de nos événements publics et particuliers, ont tous des correspondances à Paris. Les autres rons riraient au nez qïiand vous leur porteriez votre feuille...

(( J'ai dîné avec le capitaine Carteret, qui a lait Ip tour du monde avec votre ami (look, n

f^a plu-ase soulignée pei-mel de sii[)pns(M- qiin It^ projet venait surtout de Joubert.

Ces lettres de Londres révèlent les tendances diverses des deux amis. Joubert inclinait aux « nouvelles littéraires », aux (( anecdotes » et aux questions d'art. Fontanes, voué par tempérament et pai- ambition à la politique, penchait déjà de ce côté.

Pour être à ce point partisan des « anecdotes )), Joubert avait dû réaliser quelque chose de ce qui serait sa part dans la nouvelle Revue.

Fontanes écrivait encore :

(( ... J'ai visité souvent un cabinet d'histoire naturelle où Coolc a déposé la plus grande partie des curiosités d'Ola'iti... On y lit des inscriptions honorables pour lui et on y voit son portrait. C'est, jusqu'à pré sent, le seul hommage rendu à sa mémoire par les Anglais... Voilà des vérités dures, mais qu'y faire ? Je sais admirer ce qui le mérite dans la littérature anglaise ; mais, à présent que mes idées sont mûres.

je VOUS avoue que votre Shakespeare me fait rarement plaisir... Il y a mille choses que je vous écrirais, si je ne craignais de vous bouleverser totalement... Je reverrai Banks samedi pour vous seul ; vous aurez d'excellents détails sur Cook... Encore un mot. La patrie de limagination est celle où vous êtes né. Pour Dieu, ne calomniez point la France, à qui vous pouvez faire tant dhonneur. Félicitons-nous d'être nés sous ce beau ciel, sur cette belle terre, parmi les aimables habitants du premier royaume de l'Europe... Je sui!< charmé que vous travailliez... Aimez-moi en dépit de tous mes défauts ; car je vous aime. Vous êtes le seul homme que j'estime, chérisse et honore sans restriction... »

« Londres, 12. décembre 1785. — A mesure que je vis dans ce singulier pays, mon cher ami, mes observations s'étendent et se confirment. Vous avez parlai tement jugé, de la distance où vous êtes, que les mœurs des Anglais n'étaient pas propres à notre projet. Je le vois plus que jamais. D'abord, je vous le répète, les arts d'agrément les occupent peu, quoi qu'on en dise ; leur vie farouche et solitaire les rend incapables de goûter une feuille de ce genre. Mainlc nant que j'ai renoncé à la réussite, j'en parle plus librement aux deux personnes qui ont été mes confidentes ; elles sont lune et l'autre stupéfaites que nous ayons pu compter sur cinq ou six cents souscripteurs. Deux cents eussent été le ]»lus Mia^-nifi(|ue succès dans ce pays ci... ))

(( ÈO janvier J780. — ... Quand je vous ai dil ([uc les artistes et même les gens de Icltn^s jouissaient d une médiocie considération, je liai lait (|ue les l'épétei-:

LE FLliLlCISTK. IW

ils se plaignent tons de l'orgueil des nobles et des

riches Leurs artistes de Londres sont presque tous

des étrangers ; ils ne restent là que parce qu'on y gagne de l'argent. Vous admirez tous les jours les gravures anglaises qui sont sur nos quais. Apprenez que le graveur est italien et se nomme Bartholozzi ; les autres étaient Flamands. Bartholozzi embellit bien, je vous jure, les peintres dont il grave les composi lions. Je connais peu de tableaux plus médiocres que le tableau original de Wolf, par West ; la gravure est très belle... (etc.. etc., sur les tableaux du chevalier Keynolds, sur les portraits de Romney, sur les marines de Serres). Je vous dis franchement ce que je pense, et je suis sûr de ma bonne foi. Voilà tout ce dont je peux répondre. Il me sera difficile de vous rapporter tous les détails que vous me demandez... »

Pendant ([ue Joubert ((travaille)), un désir le possède : tout savoir sur Cook. Il écrivait plus lard à M'»'' de Beaumont : (( J'apprends avec plaisir que vous lisez Cook. Ses voyages ont fait dix ans les délices de ma pensée. Je connaissais Ota'iti beaucoup mieux que mon Péri go rd. »

Les deux volumes d'Anecdotes anglaises et américaines ne portent pas de nom d'auteur. Quelle raison Langeac avait il de garder l'anonyme ?

Vn des chapitres du deuxième volume étant intitulé : (( le Capitaine Cook », j'y courus et fus édifié. Plus de doute, la marque de Joubert était là. C'était son style. Lui seul avait pu ramasser, en ces traits essentiels, la vie du grand navigateur, peindre son noble caractère en r9% ooiirjos pages formant portrait.

Dans le premier volume, je distingue aussi une anec dote qui fait suite au sujet traité dans le Cromwel. La ressemblance de la forme, ici et là, est frappante. (( La phrase fait le mètre » ; elle rappelle le faire de Joubert.

Voici les deux anecdotes, celle du preinier et celle du second volume :

(( Prédiction singulière faite au prince de Galles (i).

(( Georges, prince de Galles, — ardent, jeune, impétueux, — voulut connaître l'avenir — et savoir le sort de la guerre [d" Amérique]. — Ses confidents, impé tueux — et jeunes comme lui, — instruits de toutes les horreurs — que renferme la ville de Londres, — le menèrent — chez une espèce de pythonisse. — Un de ces réduits obscurs où la ville — est plus horrible que les bois, — où le jour ressemble à la nuit.* — est sa demeure. — Elle se cache afin qu'on la cherche ; — son aspect est hideux ; — sa voix est plus qu'humaine,

— son grand soin est d'épouvanter; — son savoir est d'user — de grands mots vides et emphatiques, — où tout événement — puisse être introduit et s'ajuster.

— Des haillons sont ses seuls atours ; — des cheveux giis hérissés — sont sa coiffure. — Deux énormes serpents qu'elle a nourris — sont ses jouets; — ils glissent le long de son corps ; — ils se l'eplient — autour de ses bras et de son cou ; — ils boivent !•' lait dans sa bouche; — ils se réchaulfent dans son sein.

— Ce monstre est femme, — et, d'ailleurs, n'a rien de son sexe, — pas môme le désir de plaire ; — elle a

(Il Aiicrilolf's (iit(il(n><rs cl (iincricdiiies^ |. 1, p. 12î>.

LK IHBLICISTE. 145

celui de faire peur. — D'autres régnent par les attraits, — elle règne par lépouvante.

(( Je te connais, dit-elle au prince. — Elh bien ! si tu « me connais, lui dit il, — fais moi savoir ce que je viens (( te demander. — Ouelle issue aura cette guerre ? — (( Qui sera vainqueur — de l'Amérique ou de mon « père ? — En quel état me laissera-t-il sa couronne ? u — N'en aurai-je que la moitié ? — Dois je la porter (( tout entière ? — Ne serai-je roi que d'une île ? — (( Et perdrons nous le continent ?

(( — C'est ce que le temps présent — t'enseignera (dit « la prophétesse) ; — je ne vois que dans le lointain. (( L'espace — que cette guerre doit durer sera trop (( court : — son terme est trop voisin de nous — pour (( mériter le grand nom d'avenir — et pour être l'objet (( de ma science ; — mais écoute, et je t'apprendrai — « des choses bien plus éloignées. »

(( Alors, ouvrant avec effort sa bouche impure. — elle dit ces mystérieuses paroles :

« — Le sein qui ta porté — sera maudit par ton père, (( — il corrompra les éléments du nom de Georges — « et, pour cela, tu voudras t'asseoira sa place. — Tant (( que vous régnerez tous deux, — le trône anglais sera (( vacant. — Ceux qui t'aiment le frapperont, — afin (( que tu puisses régner seul. — Hélas ! pourquoi <( faut-il qu'il soient semblables — à ceux qui aimeront *( ta sœur? » (1).

(( Elle se tut. Une faiblesse — semblable à la mort accabla le prince ; — il s'évanouit, et tomba — dans les bras de ses amis glacés d'effroi. — De vains sons, —

(1) On sait que plusieurs Anglais ont perdu la raison pour avoir aimé la princesse royale.

— un amas de paroles déréglées — avaient porté dans tous les esprits, — une image informe et confuse

— de mille vagues malheurs et de mille crimes. »

« Prophétie plus étrange et trop accomplie.

(( Un des malheurs attachés à lélévation des grands personnages est que leurs démarches, même les plus obscures, ne peuvent être ignorées. On sut bientôt à Londres et la curieuse faiblesse du prince, et ses questions chez la pythonisse, et ses réponses que chacun défigurait à son gré ; on s'entretenait surtout de linvincible effroi dont l'héritier du trône et la jeune cour avaient été frappés. Pour l'augmenter ou le détruire, il reçut, dans la même semaine, la lettre étrange qu'on va lire et dont l'auteur n'a jamais été connu.

(( Prince,

(( Je compte mon âge par mes souvenirs, et mes souvenirs remontent à plus de trois mille ans ; la seule chose que j'ignore est l'époque où je perdrai la mémoire et la vie. Quel tourment que la mémoire î Quel supplice que la prévoyance, quand on a vu tous les crimes des hommes et qu'on lit dans l'avenir tous les malheurs qu'il prépare au monde ! C'est moi que le fils du grand Pompée, l'imprudent Sexlus, ; vint consulter avant les grands événements de Pharsale. Curieux comme lui, tu veux connaître ceux qui naîtront de la guerre d'Amérique; sois satisfait ; lis, et conserve mes paroles écrites, pour les con fronter aux temps futurs.

LE PLBLICISTK. 147

(( C'est le 14 de mai 74 quun nouveau règne a com- « mencé pour des Etats voisins de l'xlngleterre. C'est « le 14 de juin de la même année, que l'oppression de (( l'Angleterre et la violence ont éclaté contre l'Amé- (( rique. Funeste époque aux trois pays ! L'Amérique (( sera libre, mais elle confirmera de plus en plus cette (( vérité terrible CMC la révolte des peuples a coûté plus (( de sang à la terre que la cruauté des tyrans. Georges (( ton père ne régnera plus, avant peu, sur cinq millions (( d'hommes qui, pour le bénir et demeurer fidèles, {( ne lui demandaient que d'être juste. Sa justice eût (( valu d'immenses trésors à l'Angleterre ; l'Angle- (( terre engloutira ceux de son peuple, pour n'arriver (( qu'à son alïaiblissement et à sa honte ; mais, fils ({ de Georges, quelle joie ! L'Amérique sanglante (( et perdue pour toi, l'Angleterre appauvrie et hu- « miliée, ne seront pas les plus à plaindre ! Que de (( sang, que d'or ne donneraient-ils pas, ces ministres « infâmes de ton père, s'ils pouvaient prévoir, en les « prodiguant aujourd'hui, quelle vengeance ils obtien- (( dront un jour, et quelle semence d'infortunes la (( France ira recueillir chez des alliés rebelles ! Sa (( puissance hâtera des succès dangereux, que le temps (( seul pouvait rendre infaillibles. Mais combien elle (( s'abuse en souriant aux palmes de triomphe qu'elle (( doit rapporter de ces climats ! Elle y puisera, pour sa (( destruction prochaine, cet esprit d'indépendance (( qu'elle va secourir au loin et qu'elle voudrait étouffer (( s'il venait l'épouvanter au sein de ses Etats. C'est « trop peu que l'épouvante ! elle succombera sous les (( maux réels de ces faux systèmes qu'elle ne saura ni u régler, ni contenir !

lis 1)1 NOl VEAl SIH JOUBEUT.

<f Jouis, jouis, fils de Georges ; le commencement et a la fin du dix-huitième siècle auront été marqués, (( pour la Fiance, par les deux plus grands fléaux de la (( nature, la peste et une révolution.

(( On voit tout ce qu'a produit l'enthousiasme amé- (( lieain : treize constitutions dilîérentes liées à l'unité (( d'un Congrès, les grands mots d'unité, d'égalité. Hc « liberté, ce maximum, ces comités, la contrainte des (( serments, cet arbre élevé, ces bronzes renversés, (( une république enfin ! Toutes ces prouesses de l'in- « surrection populaire ne sont que le prélude et l'essai (( littéral de ce que répéteront, avant quinze ans, les (( singes français dans leur patrie. Ce que les ministres (( anglais nomment aujourd'hui les attentats de l'Amé- (( rique. sera bientôt à leurs yeux le comble des vertus (( civiques chez la nation voisine qu'ils détestent. C'est (( là que doit s'allumer, aux frais de l'Angleterre, cette (( fatale effervescence qu'elle va combattre si vaine (( nement, et que tous ses trésors ne peuvent anéanlir « aujourd'hui.

(( Que de flots d'or elle fera couler, pour entretenir u alors, et les amis du peuple, et les patriotes étran- (( gers, et les citoyens de l'univers !

(( Qui pourrait le croire ? l^a bravoure et l'hon- (( neur guerrier seront tMi.x mêmes, sans le savoir, (( les aveugles instruments de vos conseilleis perfides! (( .h' les vois déjà sourire à leurs calculs atroces (( sur le caractère bouillant, généreux, mais trop « léger des Français. Comme ils vont les atlfiidrc « les entourer, les épier au retour de cette croisade (( vicloiicusi» i^oiii" la libiM-h' î Clu'fs. officiers, soldais, (( celle scia |»<»iiil en vain (|iie le nom de l'idole aura

LE PrBLICISTE. 14U

' frappé leurs uicilles ; ils revipiidioiit (rautanl i>lus (( épris de son image, qu'elle sera toute idéale et (( qu'ils ne l'auront jamais aperçue. En parlant d'elle, (( ils s'imagineront parler de leur gloire ; ils confon- (( dront ces deux souvenirs ; et, dans leur ivresse prén somptueuse, ils croiront se distinguer encore en ne (( formant des vœux que pour la liberté. Londres les (( entendra, ces cris de liberté ! Elle se hâtera de leur (( en donner le fantôme : ils n'en recevront que l'odieuse « licence ; ils en feront l'objet de leur culte égaré ! (( Malheur" alors, d'un bout de l'empire à l'autre, (( malheur à qui restera debout devant leur divinité ! (( On pourra croire un jour que l'infernal génie de « l'Angleterre a tenu registre de ses crimes pour les '< renouveler et les surpasser parmi les Français. Si u ton roi, Georges, doit regarder bientôt le dernier « retour de juillet comme l'instant fatal qui renversera (( sa puissance dans le Nouveau-Monde, cette même (( époque semblera choisie pour signaler, aux yeux (( de Louis XVI, l'elîrayant spectacle de son trône (( écroulé ! Qu'importe pour lui que la reconnais (( sance étrangère lui décerne au loin l'hommage « d'une statue ! Il verra descendre dans la poussière '< celles de ses plus illustres ancêtres. Des hommes (( impies se mêleront à ses sujets pour seconder l'en- (( treprise ; et puisque le bronze de ton père est brisé (( dans New York, il faudra bien que l'on venge à Paris « cet outrage, et que l'auguste effigie des plus grands <( rois n'y subsiste plus désormais. Si le plus sacré des u asiles, celui des tombeaux, est violé dans l'une des (( Carolines par la soldatesque effrénée de l'Angleterre, (( ses alliés secrets ne laisseront point une pareille

a tache à leur seule patrie. Ils appelleront le même (( reproche sur la France entière ; leur avarice ira (( fouiller les marhres de la mort. Les plus vénérables (( restes y seront arrachés à la sépulture, y deviendront (( lobjet de la même insulte, et l'on verra se confondre, (( au grand jour, la cendre des héros, des rois oppres» (( seurs et des souverains adorés.

(( C'est trop peu de ces crimes ; il en reste un, si (( personnel à ton pays, que son repentir et sa honte (( éternelle ne sauront jamais l'effacer. Il croira l'af- (( faiblir, cette honte, en la rendant commune aux (( malheureux Français! Oui, larrét de Louis XVI est (( écrit depuis plus d'un siècle dans l'arrêt de Charles (( Stuart assassiné. Encore trois lustres, et ce forfait (( nouveau sera consommé. Il le sera, mais plus hor- (( rible et plus cruel, pour la seconde victime de l'An- (( gleterre. Son roi, du moins, a vu sa fin tragique (( entourée de quelques égards et dune espèce d'appa- « reil qui tenait encore du respect et rappelait sa (( dignité. Sa mort a fait cesser la haine. Sa tombe et (( son corps mutilé nont point disparu pour toujours. (( Des yeux remplis de larmes ont retrouvé la place où (( elles pouvaient couler, et l'époque même [du crime (( a laissé quelques ressources à l'époque des regrets (( et du repentir. Le sort enfin, en le poursuivant sans « relâche, daigna du moins le soustraire à la plus « sensible des afflictions : il ne souffrit point que ce (( prince ai( vu son propre sang se soulevercontre lui! « Ce douloureux supplice précédera la révoltante igno- (( minie du meurtre royal qui s'apprête. Hélas! c'est (( dans la famille môme de l'infortuné monarque ([ue (( se [nuiV(M'a l'agent le i)lus lâche et le plus'acharné

(( de la vengeance britannique ! Tu vas frémir- ! Ce

(( monsti-e est lami de ta jeunesse et le compagnon de

(( tes licencieux plaisirs. Tu repousseras son amitié,

« son souvenir et son image ! Tu la fouleras ]k tes

(( pieds. Ce mouvement de haine et d'indignation te

(( rendra lestime du monde, l'amour des généreux

(( Anglais, te conservera pur d'un tel crime et ne pev-

« mettra pas même au soupçon de t'approcher. Voilà,

(( voilà, fils de Georges, les secrets affreux que tu vou-

(( lais pénétrer ; voilà l'avenir tout entier sous tes

(( yeux. Tu connais maintenant le sort de l'Amérique,

(( et l'influence déplorable que la France en doit

(( éprouver. C'est vainement que tu voudras aujour-

(( dhui changer des événements infaillibles. Les féro-

« ces ministres de ton père les auront préparés, et

(( leurs volontés sont tracées d'avance, avec un burin

(( d'acier, sur les pages de fer du grand livre des des-

(( tinées. Adieu.

(( La Thessaliexxe Erichto. »

(( Cette lettre fit assez de sensation à Londres, mais « on ne voulut y voir que le rêve d'un esprit sombre (( et exalté.

(( Il est vraisemblable que M. Cazotte en eut connaissance et qu'il y puisa les prédictions surprenantes qui sont rapportées dans les œuvres posthumes de M. de la Harpe. »

(( Le capitaine Cook (i),

(( Au milieu du tumulte des armes et des embarras de toutes les affaires, on se souvint que ce hardi et

(l) Anecdotes anglaises et américaines^ t. II, p. 197.

prudent navigateur, parti de Plymouthen 1776. devait être sur le point de revenir, et les puissances de la terre ordonnèrent à leurs flottes armées de respecter, partout où il pourrait être rencontré, le vaisseau qui portait cet ancien conducteur dun bateau de charbon.

(( Cook ne put connaître cet honneur inouï que la France lui décerna la première. Il fut massacré à Owvhée, dans les mers de lautre hémisphère, le 12 février 1779 : et quand M. de Sartines expédiait à Versailles, le 19 ^du même mois, l'ordre à tous nus marins d'aplanir devant ce grand homme, s'ils le rencontraient, toutes les routes de l'Océan et de rendre, dans tous les parages, autour de lui les mers calmes et pacifiques; dans ce moment, hélas! il y avait sept jours que l'illustre Cook avait péri ; on ne le sut ([uv plusieurs mois après.

(( Tel fut le sort d'un homme qui. doué de la plus rare modestie, posséda toutes les qualités qui constituent l'homme de bien et l'homme ferme, et qui, plus que tous ses pareils, méritera d'être proposé pour modèle aux navigateurs à venir.

(( Il fut prudent avec les vents, calme avec les tempêtes, inflexible contre les obstacles et prévoyant comme s'il eût été timide. 11 acheva trois fois avec succès la plus périlleuse de toutes les expéditions; il ne revint jamais sans avoir atteint le but de ses courses ; il ramena toujours ses compagnons; il eut de leur vie un tendre soin, et respecta tous les droits du moindre sauvage.

<^ 11 prit garde, avec une infatigable surveillance, qu'aucun mal ne fiU commis et cjuaucune louable opération ne fût omise durant tout le cours de ses Ion-

I,K IM HIJCISTK. In3

gues iiavigaliuiis. 11 lut juste sur la mer et bon invariablement en des lieux divers et dans de lointains climats, dont les habitants isolés n'auraient pu faire entendre aux autres lieux aucune plainte.

(( C'est là ce qui a rendu sa gloire universellement répandue; il est devenu cher à ceux même qui ne verront jamais les mers que du rivage (1).

(( Jusque dans les injustices légères qu'on peut lui reprocher, Cook mérite de servir dexeniple.

(( Il fit le mal avec épargne, et nuisit avec peu de dommage quand il se crut obligé de nuire.

« En découvrant un grand nombre de ports, en désignant un grand nombre décueils, et surtout en faisant connaître à ses pareils un grand nombre de moyens de conservation par le régime et la propreté des équipages, il a mérité la reconnaissance de toutes les marines et le respect du monde entier.

« Parce que Cook a vécu, dès ce moment et désormais, la mort et la douleur seront plus rares.

« On avait proposé d'élever à la gloire de son nom un tombeau vide à Westminster. Ce nesl pas là ce qui peut le mieux l'honorer.

(( Une tour avec un fanal, utile cmblèrne de son génie conservateur, tel est le monument que mériteraient les services rendus à toutes les marines par ce paisible et hardi navigateur î On aimerait surtout à y retrouver cette inscription dont les Grecs honorèrent la tombe de Thémistocle, élevée sur un promontoire près du port du Pirée : u Ton sépulcre est placé sur ce haut « lieu, afin que de tous côtés il puisse être salué par

(1) Ce trait convient à .loubort, et non à Lansreac. Celui-ci fut secrétaire d'ambassade et voyagea beaucoup.

« les navires, soit qu'ils entrent ou qu'ils sortent du (( port. »

(( Si Ion n'a rien de remarquable à rapporter de sa vie domestique et privée, c'est qu'il habita peu la terre et vécut toujours au milieu des eaux.

(( L'Océan n'avait point de flots qui n'eussent porté ses navires. Il connut l'un et l'autre pôle, et Cook a rendu toutes les mers plus navigables.

(( L'Académie de Marseille voulut décerner un prix à son éloge. Les bords de la Méditerranée convenaient à cette cérémonie.

(( La générosité de la France envers M. Cook eut l'approbation générale et peu d'imitateurs. Franklin expédia de semblables lettres k tous les vaisseaux américains: (( Traitez, écrivait-il aux corsaires de sa nation, (( le capitaine Cook et ses compagnons comme des (( amis communs du genre humain. » Mais le Congrès n'eut pas honte de révoquer depuis cette recommandation généreuse.

(( L'Espagne ne se montra pas digne, non plus, (( d'adopter un projet aussi magnanime », dit l'auteur de la Vie de Cook. M. RoUuga, olficier espagnol, philosophe très instruit et membre de la Société royale de Londres, essaya d'obtenir de M. le comte de Florida- Blanca et de M. d'Almodavar qu'ils donnassent l'ordre aux commandants de marine de protéger les vaisseaux la Jtésolution et la Découverte. Il se flattait que ces ministres préféreraient la noble cause des sciences à celle d'un intérêt personnel et jaloux ; mais il se trompait.

(( Il était réservé à la seule nation française de donner un si grand exemple de sagesse et d'humanité. »

La plupart des anecdotes sont de ce style, bien que revêtant une extrême variété de formes. Nouvelles, discours, dialogues, petits romans, poésie, portraits, s'y succèdent sans transition apparente, et toutefois dans un ordre parfait. L'art ne s'affiche nulle part dans la composition générale. Le but n'en est que mieux atteint : inspirer contre l'Angleterre, en 1813, une haine vigoureuse et nationale. But patriotique et non politique, bien qu'il y ait, dans l'Introduction, le mot obligatoire à l'adresse de l'Empire : a La préférence qu'on doit aux gouvernements absolument monarchiques )).

Je suppose — pure hypothèse — que M. de Langeac aura pressé Joubert de lui confier un choix de ses Anecdotes, dans le sens indiqué, et que Joubert, très volontiers, mais à la condition formelle que son nom ne parût pas, les lui aura livrées, comme il les eût livrées, jadis, aux eaux courantes, Siux journaux, à la Correspondance, telles qu'il les écrivit dans sa jeunesse, de 1776 à 1783, sous le coup des événements.

L'ordre, quelques lignes d'introduction, quelques pages vigoureuses sur la mort de Louis XVI, racontée en forme de prédiction, à cela se borna le travail de Joubert pour mettre ses Anecdotes en état d'affronter la publicité.

Le but étant patriotique, et servant la passion du terrible jouteur, qui sait si l'impression (laquelle est fort bonne et sur beau papier) n'aura pas été payée en vertu d'un mandat régulier, sur les fonds du sécréta-

riat général de l'Université ? Fontanes était grandmaître, Langeac était chef du secrétariat et conseiller, Joubert était conseiller ordinaire et inspecteur général.

Peut-être les .4 y^ecc^o^f."? faisaient-elles partie du grand travail que M. de Langeac, avant la Révolution, alors qu'il était très riche, avait demandé à Joubert — et dont le Cromicel {ce que je crois) était le début.

On lit dans la Notice historique :

(( M. de Langeac distingua le mérite de M. Joubert et l'engagea à se charger d'un travail fort important que les événements politiques vinrent malheureusement interrompre. ))

Interrompre. Il était donc commencé. Oui, commencé, en 1789, avec le Cromicel.

On s'explique le mot de Chateaubriand, bon à répéter ici :

(( M. Joubert a laissé... des fvaymenls hisioriqnrs. »

L'auteur des Anecdotes présente ses récits comme des a frar/ments de l'histoire )), (( des fragmeuls hisio^ riques ».

On ne sera pas fâché, j'imagine, d'arriver à un supplément de preuve, ([ui soit emprunté aux Nwfcs eux-mêmes.

Qu'on lise donc très altcnlivement l'extrait stiivani, emprunté des Anecdotes; qu'on se pénètre bien du sens général et des mots essentiels, afin de les comparer aux deux extraits qui suivroni cl ipii sont incontestablement de Joubert.

(( La grande histoire a tracé des tableaux multipliés de ces événements mémorables; mais son genre élevé.

LE IMBLICISÏK. 1:;T

trop occupé des objets eu masse, laisse échap[)er (l<'s faits isolés qu'il est intéressant de connaître.

« Ces particularités qu'elle dédaigne, sont précisément ce qui fait mieux connaUre les hommes, les nations rt If'urs chefs. C'est là cjue leurs caractères, leurs passions et leur moralité, paraissent au (/rand jotir. Ces détails sont un supplément nécessaire à l'histoire ; ils en sont en quelque sorte la monnaie, et ils doivent comme elle être à la portée du plus grand nombre et circuler plus facilement ; ce sera donc à ces récits partiels et détachés que se borneront ces fragments historiques. )) {Anecdotes, t. I, p. 97.)

Rapprochons de ce passage caractéristique les lignes suivantes contenues dans le Boscobel :

(( Ce lieu si célèbre ne subsiste plus maintenant, ou du moins il est ignoré. Les livres même qui pourraient en rappeler la mémoire sont assez rares et peu connus.

(( La grande histoire, en se chargeant de conserver ce qu'ils avaient de remarquable, les a fait trop tôt disparaître. Elle engloutit ainsi de siècle en siècle une multitude de récits na'ifsdont il n'est rien qui dédommage. »

Le texte qui suit est transcrit des Pensées :

(( Tout n'est pas grave et important dans rhistoiic des peuples, et souvent on y rencontre avec plaisir des minuties que l'on se plaît à y regarder et qui n'y sont point inutiles, soit parce qu'elles détendent et amusent lattention, soit parce qu'elles entrent facilement dans l'esprit, et, s'attachant à la mémoire, y fixent les faits principaux dont elles sont des dépendances. Quelques détails, après les masses, introduisent la variété. Les

petits faits sont des traits excellents pour le signalement. Ils doivent leur existence aux mœurs du temps, à l'humeur d'un personnage, à ses goûts, à ses Jiabitudes, à ses manies.

Comparez expressions et pensées, en vous souvenant que la question de paternité ne s'agite qu'entre Langeac et Joubert ; car l'œuvre est publiquement attribuée au premier. Dans le passage tiré des A necdotes, les (( détails » sont assimilés à une monnaie, et si cette expression ne se retrouve pas dans la Pensée de Joubert, il est opportun de remarquer qu'elle était familière au moraliste :

(( Je voudrais monnayer la sagesse, c'est-à-dire la frapper en maximes, en proverbes, en sentences, faciles à retenir et à transmettre. Que ne puis-je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les motsdont ils abusent et qui les trompent. »

Et encore, nous avons lu dans XEikôn Basilikè : (( Exemple mémorable que, pour vivre tranquille et mourir glorieux, il faut que les princes soient au niceau de leur siècle, à moins qu'ils ne soient supérieurs par la raison, qui change tout, quand elle est forte et sublime, et sait s'accommodera tout, quand elle man que d'énergie. » Or, voici que, dans les Anecdotes anglaises et américaines, je retrouve la même pensée, à propos des mêmes (( princes » — rois d'Angleterre, — la même pensée et la même figure avec le mémo tour de plirase : « Tels sont les dangers continuels dont la ConsliluUon anglaise environne le souverain pour le malheur de la nation ; telle est la position embarrassante du roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, qu'à moins de posséder un de ces caractères élevés et éner-

LE l^LBLICISTE. 159

giques qui dominnit les événements et les hommes, et qui leur font la loi, il doit toujours subir celle de son Parlement et de ses ministres, quand ils ont le talent et l'adresse de faire supporter leur empire aux deux Chambres asservies. »

Conclusion : 1 auteur des Anecdotes anglaises et américaines serait bien Joubert.

Frisell lui écrivait le 19 octobre 1807 :

(( En vérité, Monsieur, je suis honteux et presque fâché de tout ce que vous me dites d'honnête sur la prétendue obligation que vous m'avez, de vous avoir conduit à l'ancienne demeure de M"^*^ de Sévigné (1). C'est à moi à vous remercier du plaisir de votre conversation pendant la route. Les anecdotes qnr vous m'axez contées avec le charme que vous mettez à tout ce que vous dites, m'ont fait oublier le temps et le chemin. »

Ce mot vient à propos confirmer le goût permanent de Joubert pour les anecdotes, et, sans doute, pour les anecdotes anglaises. M. Frisell était Anglais. L'interlocuteur, toujours aimable, avait dû choisir de beaux traits empruntés à l'histoire d'Angleterre.

Des Pensées, du Cromicel, du Boscobel et de YEikôn, œuvres certaines de Joubert, au Colomb et aux Anecdotes, c'est le même style nerveux, concis, métrique, avec les diiîérences imposées par la diversité des genres. Le même style, mais moins coloré dans le Colomb, les Anecdotes et le Cromicel; merveilleusement imagé dans les Pensées, les Maximes et les Essais.

L'apparition de Chateaubriand fait le partage entre

(1) Bourbillv.

ICO 1)1 \0r\ EU SIH .lOUBERT.

deux périodes dégale durée. Jusqu'en 18U0, Joubert resta fidèle à la résolution qu'annonçait sa lettre du 3 novembre 1794 : « Je veux donner à mes pensées — plus de pureté que d'éclat — sans pourtant bannir les couleurs — car mon esprit en est ami. » Jusqu'à cette date, si les couleurs ne sont pas bannies, c'est tout juste : elles ne sont que tolérées.

l)('s (|ue Chateaubriand paraît, les couleurs triomphent, et la philosophie de Joubert. selon la remarque du magicien ami. devient a peinture »; elle était déjà (( poésie ».

Ce mot n'est dit qu'en passant, et pour prévenir une objection. J'aurai occasion d'y revenir.

Dans les morceaux historiques, le mètre varie incessamment. L'histoire se serait mal accommodée d'une mesure étroite, d'un moule uniforme ; il lui faut une phrase plus souple et plus ample. Toutefois, l'extrême variété des combinaisons n'empêche pas le syllabisme, ne supprime pas le mètre. Il est disposé de telle sorte que, sans avertissement préalable, un lecteur habile établirait les pauses de détail, les plus légères comme les plus sensibles, précisément aux points marciués par le mètre.

Dans les pièces philosophiques et les pensées détachées, la forme se rapproche davantage de la poésie:

(( Souvenez-vous que la philosophie a une muse. »

« Comme la poésie est quel((uefois plus philoso phiqu»' (|U(' la philosophie, la métaphysique est, par sa nature, plus poétique même que la poésie. »

u Au lieu de ce kutf/age poétique et mathémaiitjKc tout à la fois qu'on doit emploifcrdam IrsmafihrsmétaplHjxiilur!< et dont les anciens nous ont laissé quelques

LE PIBLICISTE. 101

exemples, nos idéologues modernes se sont fait un style géographique et catalogique, avec lequel ils assignent à ce qui est spiiituel une position et des dinieii sions fixes. Malheureux, qui durcissent tout, et changent l'âme elle-même en pierre. »

Le mètre ne se présente pas à l'état d'exception, à l'aventure et au hasard.

Ce n'est pas un accident de forme, une rencontre rapide, non évitée, un^jeu désirée, peut-être attendue ou recherchée, comme dans Vauvenargues, Paul-Louis Courier, Michelet, et autres plus anciens. C'est une habitude créée par la pensée et qui la sert à merveille sans l'asservir jamais. C'est une manière originale de piquer l'attention et de s'attacher à la mémoire. C'est un art d'autant plus parfait qu'il a su disparaître sous la riche variété des rythmes et des couleurs. Si poétiques sont les couleurs qu'elles opèrent une incessante et insensible diversion aux rythmes, tout en laissant jouir delà cadence. On oublie de compter les syllabes, tant on est absorbé parla pensée, dont la beauté sourit et rayonne. Que nul critique n'ait eu l'idée d'analyser (( la goutte de lumière », la liberté d'étudier les symétries, la curiosité de démonter pièce à pièce, pour ainsi parler, le (( mécanisme » de cette œuvre si savante, c'est la preuve que l'idée s'impose. Si riche que soit la forme, plus riche en est le fond. Avoir su disparaître à ce point, c'est le triomphe de l'art, triomphe aussi noble que rare, et peut-être unique dans l'histoire des lettres.

La date du Cromwel (1789) ajoute au sens du volume. Publié à la veille des événements sinistres, on y peut voir une sorte de prophétique avertissement au

roi et au peuple, une sorte d'énergique appel aux dévouements héroïques non moins qu'à l'esprit de sage liberté. Joubert se souvenait et prévoyait en philosophe. Il jetait le cri d'alarme en bon citoyen, tout passionné qu'il fût alors de liberté. Car, dès 1789, les esprits clairvoyants ne nourrissaient guère plus d'illusions sur les suites de l'elfervescence générale. Mirabeau s'écriait, au mois de septembre : a Tout est perdu; le roi et la reine y périront, et, vous le verrez, la populace battra leurs cadavres. » Il remarqua, ajoute M. de la Marck, l'horreur que me causait cette expression. (( Oui, oui, répéta-t-il, on battra leurs cadavres. Vous ne comprenez pas assez les dangers de leur position ; il faudrait cependant les leur faire connaître. »

Si l'on veut bien se rappeler la date solennelle et les événements prochains, la beauté du tableau, dans le Boscobeh fera mieux que charmer l'esprit, elle remuera l'àmemème; et quant au portrait du roi Charles l^^' tiré de lEikôn Baxilikè, il évoque invinciblement la figure de l'autre Roi-Martyr, du trop bon et trop faible Louis XVI. Le volume se ferme sur l'anecdote relative au bourreau masqué de Charles P'. Les quatre morceaux forment un tout, écrit d'un même style vigoureux, vivant, concis, orné avec une mâle sobriété. — « Concision ornée », disait Joubert, (( beauté unique du style )).

Nonobstant l'indication de la couverture, qui conduirait au nom de Langeac, tenez donc ferme sur ce point capital :

Tout le volume est l'œuvre de Joubert.

— Mais M. de Langeac le revendiquait comme sien.

LE PLBLICISTE. 163

Les dictionnaires lui en faisaient honneur. Et bien loin de songer à rétablir les droits de Joubert, il affirmait, à M. de Raynal, que Joubert navait rien publié. Or, c'était l'ami de la première heure: u il lavait vu arriver à Paris ». Nul ne pouvait être mieux renseigné.

Étrange affirmation ! Je cherche à la concilier avec ce que je crois, ce que je sens, ce que je sais la vérité.

M. de Raynal s"est renseigné auprès de M. de Langeac. A quelle époque? En 1839, apparemment, lorsqu'il commença de préparer une deuxième édition : la première, celle qui parut sous les auspices et par les soins de Chateaubriand, est de 1838. Or, M. de Langeac est mort en 1839. Il était âgé de près, sinon de plus de quatre-vingt-onze ans. Sa mémoire n'avait-elle pas fléchi ? Peut être avait-il dû promettre à Joubert, sur les publications de sa jeunesse, un éternel secret. Car Joubert avait la passion du sage, celle de cacher sa vie, comme dautres ont la passion de paraître et de briller: (( M^i^e Joubert, disait Chateaubriand dans sa préface, aurait craint d'offenser la gloire qui a tant recherché l'obscurité. »

Avant la Révolution, M. de Langeac « possédait une fortune considérable », et Ton ajoute « qu'il en faisait le plus noble usage dans l'intérêt des lettres et de ceux qui les cultivent ».

A cette époque. Joubert n'avait que des ressources très modiques pour vivre à Paris dans un loisir studieux. S'il était trop fier pour accepter des secours qui ressemblassent à l'aumône, il se peut — ne voulant pas signer — qu'il ait accepté de voir ses travaux imprimés aux frais de Langeac, a dans l'intérêt des lettres ».

ici DU NOrVEAU SUR JOUBERT.

Ainsi Langeae serait, non le père, mais le patron du Cromwel.

La curiosité m'est venue de savoir ce que disait, Joubert et Langeae vivant, la Biographie défi hommefi vivants. Rien sur Joubert : pas même nommé. En revanche, l'article consacré à Langeae (le chevalier de) est développé. Il y a des nuances, bien fuyantes, certes, mais d'autant plus curieuses à surprendre et à élucider.

A la suite des mots en petites capitales, vient la liste bibliographique. Je transcris, avec une scrupuleuse exactitude, chiflres et caractères : (( On a de lui : L Lettre d'un fils parvejiu à son père, laboureur, qui a remporté le prix de l'Académie française, 1768, in-S». IL Epitre d'an fils à sa mère, pièce qui a concouru pour le prix de l'Académie française, 1768, in-8^ IIL Eloge de Corneille, 1708. in 8". IV. Traduction d'un morceau de r II iade (iwiëi-e de Patrocle à Achille), qui a concouru pour le prix de l'Académie française, 1778, in-8'\ \. La servitude abolie, pièce qui a concouru pour le prix de l'Académie française, 1780, in-8^. VI. Poème séculaire d'Horace. 1780. in-8o. VIL Colomb dans les fers, à Ferdinand et Isabelle, après la découverte de l'Amérique, couronné à Marseille, avec un Précis historique sur Colomb, 1782, in-18, très rare; réimprimé in-8^\ NUL Les Bucoliqurs de VirgHr. tiaduiles en vers français, 1800, in-4'% in <S". et in 18. Celle liaduction concouiul, en 1810. poui- le grand prix décennal de deuxième classe, décerné par l'Institut. »

Cette énumération est tellement délai liée et tellement précise qu'elle n'a pu être dressée sans le concoui-s de l'auteur: caries éerits dont elle se comixise

LK IM HLICISTK. ICli

n avaient pas fait date, et, sauf les liacviiqnas^ n avaient laissé aucun souvenir.

Après cette liste où ne figurent que des poésies, en voici une autre où ne figurent que des ouvrages en prose; elle s'annonce par ces mots : u On u i attiubii: : fo (en simple chiffre arabe) jEssa/ cVinstraclion inoralc 2 vol. in-8o et in-12, 1812 ; — 2« Précis historique sur Cromud, suivi d'un exiviùi (\e l'Eikôn BasilikK 1789, in-8o; 1801, in-8o ; — 3*^ Anecdotes anglaises et aniêriraines, années 1776 à 1783, 2 vol. in-S*^, Paris, 1813. — ^^ Réponse à un cuistre, 1814. ».

Aussitôt la seconde série épuisée, abandon de la rubrique dubitative, a on lui attribue », et retour à laflirmation catégorique : « on a aussi de M. de Langeac de fort jolis vers adressés au poète Delille. avec une branche de laurier que l'auteur avait cueillie sur le tombeau de Virgile, dans un voyage qu'il fit en Italie pour visiter les lieux ([u'avait habités le poète de Mantoue. »

A cette particulaiité du laurier et des vers, adressés au traducteur des Géorgiques par le traducteur des Bucoliques, il est de toute évidence que l'auteur de l'article sur Langeac était renseigné par Langeac luimême.

Pourquoi donc les deux formules : on a de lui, on lui attribue, quand il était si facile, manifestement, de faire cesser, avec l'opposition des deux termes, lincerlilude qui pèse sur le second ?

On n'avait qu'à consulter l'intéressé. En juillet 18 j S, date inscrite à la première page du quatrième volume de la Biographie des hommes vivants, où il est qu^^slion de Langeac. celui ci «''tai( à l'aiis.

Quand Joubert sera mort, les dictionnaires supprimeront la rubrique dubitative, et feront honneur de la prose aussi bien que des vers à M. de Langeac.

Pourquoi les deux formules? sinon parce que Langeac nétait pas le véritable auteur des ouvrages énumérés dans la seconde série, — sinon parce que le véritable auteur voulait rester caché.

La correspondance de Joubert et de Langeac serait décisive. Mais voilà! Elle manque, et précisément celle-là. Pas de lettres ni de Joubert à Langeac, ni de Langeac à Joubert. Pas une. Pourquoi ? Oui, pourquoi? M. de Raynal, qui avait consulté les souvenirs de Langeac sur la jeunesse de Joubert, n'a pas manqué de lui redemander la correspondance de ce dernier. Or, cette correspondance fait totalement défaut.

C'est, je le conjecture, qu'elle aurait livré le secret demandé (L), promis, secret que Langeac, homme dhonneur et ami fidèle, voulut emporter dans la tombe.

Telles seraient mes suppositions. La mémoire de Joubert, son juste renom de philosophe et de sage s'y confirme, sans qu'il en coûte, le moins du monde, à la parfaite honorabilité de M. de Langeac.

D'autre part, l'œuvre de Joubert se complète et se varie : sa manière et son style s'élargissent avec le champ de ses observations. Dans les grands tableaux historiques et dans les anecdotes plus rapides, il dégageait les leçons de l'éternelle moralr. en ItMii'

(1) Joubert aura fait avec Laug-eac comme avec Foutaues. A propos d'autres coufideuces, il écrivait à son ami, le 5 novembre 1794: (( Tout ceci, au reste, est mou secret; ne m'en parlez |>hs dans vos lettres. »

LE PL'BLICISTE. 107

maintenant l'intérêt des choses vécues, les caractères, les portraits. Il étudiait les êtres collectifs comme les individus, l'homme de son siècle et l'homme de tous leâ siècles, l'homme elles hommes, les secrets ressorts des âmes et des destinées, en même temps que la marche mystérieuse et logique des événements.

A lire superficiellement les Pensées, on serait tenté de croire qu'il n'a étudié le cœur humain que dans certains types de la société choisie, dans le cœur de ses amis, dans son propre cœur, tant ses pensées sont helles, douces, optimistes, et font de hien. Joubert a porté son regard plus loin. Ses horizons étaient plus vastes et plus variés. D'un certain pessimisme, il s'est élevé, comme par une lente croissance, à cette aimable, forte et fortiflante sérénité qui est celle de la véritable philosophie.

Se connaître soi-même, et, pour se connaître, s'observer de très près, s'analysera fond, se noter jour par jour, c'est un trait d'originalité autant qu'une règle de sagesse ; mais c'est aussi apprendre à connaître les autres, à les juger avec profondeur et délicatesse, à les interpréter avec une plénitude de lumière qui, pour être sans illusion, ne cesse pas d'être indulgente. — N'est-on pas indulgent pour soi? Ainsi faisait Joubert, toujours appliqué à soi, ce qui lui donnait une incomparable pénétration d'analyse pour juger les autres, voire ses amis les plus chers, témoin sa lettre à Mole sur Chateaubriand. Certes, les défauts sont mis à nu, étalés au grand jour, et comme disséqués dans les dernières fibres. Mais les qualités aussi sont révélées, relevées; et le bien domine, et l'alfection triomphe. « Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint

108 DU XOl VEAU SUK JOUBEUT.

et estimé en mal, à la rigueur; je ne crois pas que sa conduite et son caractère puissent mériter un reproche qui ne soit là... 11 y a un point essentiel, et dont il faut préalablement convenir entre nous, c'est que nous l'aimerons toujours (l). »

Peut-être, si l'œuvre s'était achevée et couronnée, les traits historiques et les anecdotes auraient-ils alterné avec les maximes et les proverbes, u comme dans Montaigne », avec moins de digressions et de (( bigarrures ». moins de citations érudites et de flottant scepticisme.

Nous le verrons plus loin mettre en œuvre et en jeu (c'est le mot), à l'intention d'une de ses amies, un groupe souriant de pensées exquises. Des lettres annoncent l'envoi, préparent et piquent l'esprit, accompagnent et encadrent les Pen^ée^. Nouveau motif de croire que l'œuvre totale, rêvée par la jeunesse active deJoubert, et dont il a désespéré, n'auiait pas subi l'uniforme entassement du recueil publié. L/attention eût été reposée et ressaisie, tantôt par l'alliance des lettres et des maximes, tantôt par l'alternance des pensées et des récits.

(( Je suis la matière de mon livre », disait Montaigne dans la Préface des Essais : ce ((ui n'empêche pas (( Y homme en général » d'être le permanent sujet de son livre, ce qui n'empêche pas non plus les hisioh'r>i et anecdotes d'en occuper la bonne moilié.

On n'est moraliste qu'au prix de cette double étude, fju'aulant qu'on s'est mis de bonne heure, résolument el assidûment, à l'école de l'iiisloire, pi*enanl des uolcs

(Il Ef'lh'n de .loiilicri ;i .Moli', du vnidiiMli 2i dclol)!')' i80l{.

LE PI BLICISTK. IHH

SOUS sa dictée, tirant, de ses leçons augustes, la substance des leçons personnelles et des œuvres fécondes.

(( Mais » — la réflexion, ou plutôt la plainte, le regret, est de Joubert — a on ne trouve guère dans l'histoire que des leçons de politique et dart militaire ».

M Les historiens, disait Montaigne, sont ma droicte balle ; ils sont plaisants et aisés, et quand et quan<l l'homme en général, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul aultre lieu ; la variété et la vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent. Or.ceulx qui escrivent les des. d'aultant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événements, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceulx-là me sont plus propres. ))

L'auteur du Cromivel est de « ceux-là •>. Montaigne eût aimé Joubert comme un autre lui-même.

(( Aussi ne cognois-je guères d'hommes avec telle privante qu'il fault pour en pouvoir juger : et ceulx auxquels ma condition me mesle plus ordinairement sont pour la plupart gens qui ont peu de soing de la culture de l'âme, et auxquels on ne propose, pour toute béatitude, que l'honneur, et pour toute perfection, que vaillance,.. Le plus grand que j'aye cogneu au vif. je dis des parties naturelles de l'âme, et le mieulx nay, c'estoit Estienne de la Boëtie; c'estoit vrayement un' àme pleine, et qui monstroit un beau visage à tout sens ; un" àme à la vieille marque, ayant beaucoup adjousté à ce riche naturel par science et étude. — Et si en laage que je l'ay cogneu plus avancé, il eust prins un tel desseing que le mien de mettre par

escript ses fantaisies, nous verrions plusieurs choses rares, qui approcheroient bien prez de Ihonneur de l'antiquité, »

L'exemple de Montaigne est contagieux : voilà que j'incidente, et. pour un peu, prenant le sentier de circuit, le plus long, j'allais mettre en parallèle La Boëtie et Joubert. Double distraction. C'est à Montaigne qu'il le faut comparer, et ce n'est pas ici le lieu : cela viendra en son temps, et n'aura rien du hors-d'œuvre.

Voilà dans quel esprit Joubert cultivait l'anecdote et l'histoire, — en moraliste, (( comme Montaigne ».

Il s'en occupait avec prédilection et largeur, notant les pensées que lui suggéraient ses lectures, ajoutant aux études historiques les questions d'art et de littérature.

Il avait débuté par des articles littéraires en 1778. Le fait n'est pas contestable. Pourquoi nier, pourquoi seulement douter, quand c'est le propre frère qui affirme, « le jeune frère » marié avec la nièce de M^ne Joubert, M^^"^ Alexandrine Moreau ? « Depuis cette union qui ajoutait de nouveaux liens à ceux qui existaient entre les deux frères, ils devinrent inséparables. Maison, table, fortune, sociétés, services à rendi-e, bonnes (ouvres, tout leur devint commnn ))(!).

On lit encore dans la même notice, jamais citée, et cependant la plus précieuse, parce qu'elle est la première en date et qu'elle émane de (( l'inséparable » : (( M. de Fontanes venait de faire paraître ses premières

(1) Notice historique, anonyme, devenue très rare.

LE PIHLICISTE. 171

poésies. M. Joubert, qui aimait les beaux vers avec passion, et qui en faisait lui-même avec beaucoup de grâce et de facilité, s'enthousiasma pour ceux de M. de Fontanes, et n'eut ni cesse ni repos qu'il n'eût fait connaissance avec leur jeune auteur. Il n'eut pas de peine à y parvenir. M. de Fontanes cherchait lui-même l'auteur d'un article de littérature qui avait particulièrement attiré son attention dans un journal. Leurs âmes s'étaient entendues, avant qu'ils pussent se connaître... Pendant les premières années qu'ils passèrent ensemble, ils s'occupèrent de prose et de vers, ils conçurent des projets d'ouvrages qu'ils n'exécutèrent point ou n'exécutèrent qu'en partie. »

Aucune contradiction ne saurait prévaloir contre les alfirmations d'un pareil confident. Les premiers essais littéraires de Joubert ayant obtenu du succès, on est en droit de supposer que, stimulé par Fontanes, il se fit une habitude décrire dans les journaux ; et la preuve en serait dans le projet d'avoir une Revue à eux. Nous savons même par les lettres de Fontanes le cadre que chacun se proposait de remplir ; et, par là même nous sont révélés la tournure d'esprit, les occupations antérieures, les travaux déjà préparés, les préférences intellectuelles de l'un et de l'autre.

L'échec de la Revue projetée ne les empêcha pas de travailler, chacun à sa manière.

L'un publia des vers, et l'autre, des fragments historiques.

Fontanes se fit un nom. Joubert cacha le sien.

\'ûici venir les mauvais jours. Appelé dans sa ville natale par les suffrages de ses concitoyens, Joubert accepta très volontiers un mandat qui Téloignait de la fournaise révolutionnaire. Il passa près de trois ans en Périgord (1790-1793) remplissant les fonctions de juge de paix (i). A mesure que les cerveaux s'exaltaient partout, comme dans une ivresse, le sien, dégrisé depuis plusieurs années, reprenait son sang-froid, et observait, en attendant que, tout à fait désabusé, il formulât ces belles maximes : a Quand la Providence divine livre le monde à la liberté humaine, elle laisse tomber sur la terre le plus grand de tous les fléaux. » — (( J^a liberté est un tyran gouverné par des caprices, etc. » — a Liberté ! Liberté! En toutes choses, justice, et ce sera assez de liberté. » Les droits du peuple, il y croyait toujours ; il les proclamait inaliénables; mais il les voulait soumis à la règle et à la discipline, respectueux des mœurs, des tra-

(1) Sur la formation de Jonbort à Montij^nac et à Toulouse, connme sur les fonctions de jii^e de paix qu'il exerça dans sa ville natale, de 1790 à 1793, il faut lire une très belle étude qui a remporté l'églantine d'or, prix du genre et de l'année, aux jeux floranx de Toulouse, le 3 mai ISS7, jiar (laston David. L'auteur étudie les MdJiiiws de .louberl : d'abord dans leur formation lointaine et leurs sources diverses ; — puis dans leurs inspirations directes et leurs applications premières; — enfin, dans leur sens absolu el leur utilité définitive.

A ce discours très « éludii' » et très agréable à lire, se pourrait appliquer le mot de .louberl : « Les lecteurs aiment les petits livres : ils n'occupent (jne |)eu de place et ils font les délices des dé'licals. » jj

LK l'LHLlCilSTK. 173

ditions et des croyances. Il eut quelque peine à faire prévaloir ses idées de modération, même dans sa famille. Le jeune frère « qu'il aima toujours d'un amour de prédilection», et qui devint Conseillera la cour de cassation, où il parut, de longues années durant, l'un des plus beaux types du magistrat, Joubert-Latïond, Joubert- Lafon (l'orthographe varie d'un document à l'autre), Arnaud Joubert se signala parmi les plus exaltés dans la Société populaire de Montifjnac, plus tard Société des amis de la liberté et de l'égalité, affiliée aux Jacobins.

On lit dans les procès-verbaux de cette Société :

(( Séance du 8 nivôse : Le citoyen Mournaud, commissaire épurateur, lit son rapport sur Lafon-Joubert qui avait été ajourné. Il dépose sur le bureau un certificat constatant le serment prêté par Lafon, de maintenir l'Égalité et la Liberté ; une carte civique de sa section, un requis de son commandant de n monter la garde à la porte du Temple, où était détenue la famille deCapet, l'horreur et l'exécration des patriotes».

(( La Société, satisfaite de ces preuves, lève l'ajournement prononcé contre Lafon-Joubert et l'admet dans son sein. — Il fut président du G au 23 tloréal.

(( Séance du 24 nivôse. — Le citoyen Lafon-Joubert fait hommage à la Société de quelques couplets en l'honneur des victoires delà Liberté. La Société arrête qu'ils seront transcrits au procès-verbal, imprimés à ses frais et envoyés à toutes les Sociétés atïiliées. »

Péché de jeunesse ! Ces vers un peu bien vifs (et, dans le refrain, très atïranchis des règles de la ci-devant prosodie) n'avaient rien qui pût mériter un sourire du délicat et modéré Joubert. « A propos de rimes postélieures, et ([uoiqu'elles fussent sur des matières qui

n'avaient rien de futile, le frère aine lui écrivit pour le détourner dune occupation qui ne pouvait que nuire à sa profession d'avocat ; malheureusement quelques éloges étaient mêlés à ces conseils sévères ; il n'en fallut pas davantage pour rendre les conseils inutiles, au moins pour le moment. Le jeune avocat répondit à son frère par une épître en vers pour lui reprocher son apostasie : Si tu étais, lui disait-il, de ces esprits grossiers et froids qui n'ont jamais senti le plaisir de parler le langage du Pinde, je te pardonnerais...

Mais toi que le Ciel fit de son plus pur éther, Qu'avec tant de plaisir on entendit chanter Sur le luth immortel que délaissa ta Muse, Lorsques à l'essayer quelquefois je m'amuse, Pourquoi m'enlèves-tu cet innocent plaisir ? Ces vers qu'un seul instant vit naître en mon loisir, Il fut un temps, ami, je m'en souviens encore, Où tes soins bienfaisants les eussent fait éclore: Où ta main rassurant et mon cœur et ma voix, Sur le luth eût posé mes inhabiles doigts.

Le frère aîné n'en insista pas moins pour qu'un lui sacrifiât ce plaisir, tout innocent qu'il était, mais dont il redoutait avec raison pour son frère les trompeuses amorces. Il fut obéi (1) ».

Le nom de notre Joubert est absent de toutes les listes de la (( société populaire » de Montignac et de tous les procès verbaux. Tiède patriote, il se contentait d'être bon magistrat, bon citoyen, et philosophe dans un sens de plus en plus religieux. Ses lettres à M^i® Moreau de Bussy, datées de 1792 1793, témoignent de ce progrès.

Tout modéré qu'il fût, il n'avait pas refusé des'asso-

(1) Notice historique,

LE PUBLICISTE. 17;i

cier au mouvement général pour l'érection dune pyramide en l'honneur de Mirabeau. Sa souscription est de dix livres, lune des plus fortes de l'endroit.

(( Au commencement de 1793 » est-il écrit dans le petit livre dédié à la mémoire des vieux Jacobins de Montignac, (( la municipalité lenvoya à Paris pour obtenir de la Convention le maintien à Montignac du tribunal qui, lors de la formation des districts, avait été placé à Terrasson et qui venait d'être transféré à Montignac ».

Au commencement de 1793, est-ce bien exact? Dans ce cas, Joubert aurait pris son temps ; car il était encore à Montignac le l^^^" mai. — à supposer que la date mise en tête dune lettre, dans les Œuvres, soit exactement reproduite; malheureusement, la valeur documentaire de la Correspondance n'est plus entière, après ce qui a été constaté dans le premier livre. Admettons l'exactitude. Dans l'intervalle de ces deux dates, nul document ne laisse supposer un voyage à Paris. Le 1*^^' mai 1793, il écrit une lettre très pressante, et la plus gracieuse du monde, à M'^"^ Moreau de Bussy pour lui demander sa main. Sa demande est accueillie ; il part aussitôt, plein de joie, contracte mariage à Paris, et se hâte vers Villeneuve où l'attendent amour, fortune et bonheur.

Les mauvais jours passent, ou semblent passés. Fontnnesl'a échappé belle. Mêlé au journalisme militant, il avait sollicité, mais en vain, la collaboration de Joubert au Modérateur. Par ce temps d'orages furieux, coupés de simples accalmies, oh ! que Joubert était donc bien inspiré en répondant : « Pas encore I Pas encore î il me faut une longue paix. »

L'heure était aux colères, aux vengeances, aux haines

17(1 Dr XOrVEAU SUH .lOlBERT.

fratricides. Cette heure là ne pouvait convenir à celui qui se définissait ainsi : « Je ressemble en beaucoup de choses au papillon : — comme lui, j'aime la lumière; — comme lui. j'y brûle ma vie; — comme lui. j'ai besoin pour déployer mes ailes — que dans la société — il fasse beau autour de moi — et que mon esprit — s'y sente environné et comme pénétré — dune douce température. — celle de riiirhil.eence ; j'ai l'esprit — et le caractère frileux.

<( Je n'ai jamais appris à parler mal, — à injurier et à maudire. » — « J'imite la colombe. — Souvent je jette un brin d'herbe — à la fourmi qui se noie. » (( La Révolution a chassé mon esprit — du monde réel, — en me le rendant trop horrible. » — (( Mon esprit aime à voyager — dans des espaces ouverts, et à se jouer — dans des flots de lumière où il n'aperçoit rien — mais où il est pénétré — de joie et de clarté. — Et que suis-je ? qu'un atome dans un rayon. » « J'aime, comme l'alouette, à me promener — loin et au-dessus de mon nid. » — u Dans mes habitations — je veux qu'il se mêle toujours — beaucoup de ciel et peu de terre. — Mun nid sera d'oiseau, car mes pensées — et mes paroles ont des ailes. »

Englobé dans la proscription de fructidor, avec nombre d'autres journalistes, Fontanes eut la chance d'échapper encore une fois. Il vint se réfugier à Lon dres, et s'y lia plus étroitement avec Chateaubriand.

La tourmente enfin s'apaise.

En 1800, c'était la paix à l'intérieur, une paix déjà longue. Journaliste dans l'àme, Fontanes relève le Mercure de France : il aura bientôt Chateaubriand pour collaborateur et co-propriétaire. Et Joubert ? Evidem-

LE IM BLICISTE. 177

ment, on s'eftorça de l'attacher au Mercure. Il navait plus sujet, comme autrefois, d'objecter la menace de nouveaux orages. La longue paix quil lui fallait régnait et ne paraissait pas devoir être troublée de longtemps. S'il se laissa gagner aux instances unies de Fontanes et de Chateaubriand, je le présume, et croirais volontiers qu'il fut non seulement collaborateur, mais engagé, lui aussi, matériellement dans l'affaire.

Ainsi se serait réalisé, au bout de quinze ans, et dans les conditions les plus favorables, le rêve de leur active jeunesse. Ils avaient, à eux, une Revue, et c'était le célèbre Mercure de France.

Tout indice se dérobant, je le dirais encore par manière d'hypothèse. A priori, est-il admissible que Joubert nait pas collaboré au nouveau Mercure, propriété de Fontanes ?

Ne pas oublier que, des trois amis, l'homme riche n'était ni Fontanes, ([ui brillait à la cour consulaire, ni Chateaubriand, qui voulait u monter aux grandes dignités ». mais Joubert, qui rivait heureux chez soi, de régler ses désirs faisait tout sou emploi, et ne souhaitait ni climats ni destins meilleurs. La Fortune, volage fantôme aux deux autres, s'était assise et fixée à la porte du philosophe.

Joubert écrit à Chênedollé : u 12 juillet l!SU3. Vous me faites des recommandations que les circonstances repoussent. ...Le Mercure est livré au jeu du (( petit bonhomme vit encore. » Ces gens-ci ne veulent pas qu'il meure dans leurs mains ; mais ils ne se soucient point qu'on le rallume : je suis piqué de laisser là mon but sans l'avoir atteint: mais j'ai fait ce qui était possible. ))

Quel but? Et qu'avait-il fait? Propriété? Collaboration? L'une et l'autre? Ou collaboration seulement? Ou simplement travail particulier entrepris à l'intention du Mercure?

Encore un coup, je croirais à une collaboration intermittente, doublée de propriété.

Chateaubriand, secrétaire d'ambassade, oubliait un peu le Mercure, à Rome. Il avait d'autres soucis, d'autres affaires — et d'autres visées. S'il le recommandait à Fontanes, ce n'était qu'en prévision d'un avenir manqué, et comme une sorte de pis-aller : « Veillez à mes intérêts littéraires, au Mercure ; ce sera peut-être un jour ma seule ressource. »

Fontanes, devenu tout à fait personnage officiel, devait le négliger beaucoup. Le temps des beaux Extraits était passé pour l'un comme pour l'autre.

Bien caractéristique aussi, ce passage d'une lettre de Joubert au même ChênedoUé. Il est incomplet dans la Correspondance : les éditeurs en ont supprimé une phrase essentielle : « Cela serait bieu bon dans un journal. » Je dois à une bienveillante communication de M. de Chènedollé, fils de l'ami de Chateaubriand et de Joubert, cette restitution significative (1) : «Je ne m'en consolerai point, à moins que vous ne fassiez des notes en contraste ou en parallèle avec les notes de M. Michaud. Cela serait bien bon dans un journal. Vous me demandez des nouvelles de mes occupations; comptez que je vous en demanderai des vôtres. Je ne parle pas de vos vers ; ce sont là des choses sacrées qui doivent se faire en silence, en leur temps, et dans le mystère. Afais je

(1) Lettre de M. de Chènedollé, du 2Î) octohre 1.SW.

LK iMBLICISTE. IT'J

voudrais que vous vous fissiez un délassement et une lial)itude fructueuse de dépenser votre savoir et de livrer aux eaux courantes cette portion de votre esprit qui ne vous servira de rien, si vous ne l'avez que pour vous. Je me donne les mêmes conseils à moi-même, et je les recevrai volontiers de votre part. Je vous remercie de ce que vous m'avez déjà dit à ce sujet. Il me semble que je ne puis pas mieux le reconnaître qu'en vous assurant comme je le fais, et comme il est vrai, que, de toutes les louanges que j'ai reçues dans ma vie, il nen est point qui maient fait autant de plaisir que les vôtres. Je ne sais pas qu'elle en est la raison ; mais je vous dis le fait ; il est certain ; je vous en fais part sans orgueil et sans modestie ! »

Sainte-Beuve, et d'autres après lui, ont mentionné avec éloge le conseil donné à Chénedollé et l'expression gracieuse d'eaux courantes. Sans contestation possible, il s'agit d'articles publiés dans les journaux: le mot, intentionnellement supprimé dans les Œuvres, figure dans loriginal. Le contexte dit très clairement que, pour Joubert comme pour Chénedollé, ce devait être une habitude.

Telle est la portée du conseil : dépenser de la sorte cette portion de leur esprit qui ne servirait de rien, silsne l'avaient que pour eux; et cela, par opposition avec cette autre portion plus exquise, qui devenait, dans le silence et le mystère, ici Pensées et maximes, là, vers et poèmes. Et qu'est-ce que Chénedollé avait bien pu dire à son correspondant (( à ce sujet. » Et de quoi l'avait-il loué, sinon d'articles plus ou moins récents ?

180 DU NOUVEAU SUR .lUUBKHÏ.

Sur quels sujets roulaient de préférence ces articles ? Quelle en était la forme? quelles, les dimensions? Et quel fruit ? puisque, en poussant son ami au Journalisme, lui-même parlait dhabitudes fructueuses.

Question d'histoire, d'art et de littérature, étudiées à fond, en quelques pages substantielles ; concision ornée du penseur et du styliste, unie à la parfaite el constante urbanité de l'homme du monde; tels sont les traits distinctifsde ces articles. Ils font de Jouberl un journaliste comme il s'en rencontre peu.

Le fruit? Il convient, avec Joubert. de ne pas attribuer à ce mot le sens qu'il lui donnait en sadressant à ChênedoUé. Le poète faisait le glorieux, et Joubeit insistait en parlant de rétribution. Etre lu par quelques intimes, admis à la confidence, suffisait à la modeste ambition du moraliste. Il jouissait du plaisir qu'ils disaient avoir trouvé à le lire.

Le sens est celui du sage dans La Fontaine :

Celn mênip pst un fruit que jo ^onie aujourd'hui.

Mais ne dirait-on pas que je traite d'articles savourés, plutôt que d'articles soupçonnés ?

C'est qu'en vérité je ne suis pas dans la douteuse région des hypothèses ; je marche sur le ferme terrain des certitudes.

Pour les articles histoiiques, il suliit d'invoquer le Cromicel et les deux Extraits de VEikôn Basilikè et du Boscohel.

Quant aux articles d'art et de littérature, nonobstant la déclaration contradictoire de M. de Raynal, « j'ai vainement cherché [dans Irs papiers de Jouberl] la tiace d'articles anonym«'s ». jt> uic liscpu^ à j)rétendi'e

LE PUBLICISTE. l81

que les recherches de M. de Raynal n'ont pas été aussi vaines quille croit; j'ose même affirmer qu'il a trouvé — mieux que des traces — des articles, de vrais articles tout préparés, courts, sans doute, mais non plus courts que beaucoup d'autres de ce temps, chacun deux formant un tout parfait dans ses dimensions restreintes.

Le morceau sur Pigallc et Fart ancien, qu'est-il, sinon un article d'art ? A défaut du texte intégral, les notes très détaillées, et le plus souvent revêtues de la forme définitive, sont restées dans les papiers du crili que, ancien disciple et fidèle admirateur de Diderot. — Joubert écrivait à M^^ de Beaumont, le 14 août 1801 : u Je veux aussi vous laisser un Salon de 1765 par Diderot, et vous reprendrez toutes vos anciennes admirations pour lui. ))

Le (( Phidias français » étant mort en 1785, l'article pourrait avoir été livré aux eaux courantes, en cette même année. Supposons-le publié : il aura été de ceux qui valurent à Joubert les « hommages » dont luimême parlait à M^^ de Beaumont dans sa confidence de 1797 et les « éloges » dont il parlait à ChênedoUé dans la lettre que nous venons de lire.

On ne saurait mieux fouiller et féconder un sujet, en toucher les détails d'une main plus légère, dire plus de choses en moins de mots et avec plus d'agrément, mieux ouvrir, et plus largement, les perspectives infinies du grand art.

Et le morceau si connu sur le vers de La Fontaine : « Notre ennemi, c'est notre maître..., » qu'est-il encore, sinon un article de critique littéraire? Dans un genre et un ton différents, la perfection est la même. Que d'esprit! Et quel bon esprit !

La date ici serait moins problématique. 11 a dû être composé en vue du public, et sous lEmpire, et peutêtre à lintention de Fontanes, de 1804 à 181i.

(( 11 nest pas bon de donner à certains mots une valeur qu'ils n'ont pas et un sens qu'ils né sauraient avoir, comme on l'a fait récemment du vers de La Fontaine;

Notre ennemi, c'est notre inaîtie

(( En disant de Louis XIV :

11 craint même, étrange faiblesse 1 L'Homère du peuple bêlant Et mon La fontaine le blesse D'un mot de son âne parlant.

(( Le mot de l'àne il attaque pas les Empereurs plus que les pâtres, et les rois plus que les meuniers... (îardons-nous d'ôteraux hommes un des plus grands plaisirs du bon sens et de la raison, celui d'admirer ce qu'il y a de plus beau dans les spectacles politiques, l'autorité suprême en des mains fortes et capables de la porter. »

Moraliste et critique, il l'est encore, excellemment, dans un autre morceau — article — sur les Romans. La date serait facile à noter, et, par elle, les recherches facilitées, car M™*^ de Staël y semble visée : (( Chose remarquable, que des femmes aient méconnu ces bienséances, et que ce soit par des femmes auteurs que ces règles aient, pour la première fois, été franchies. »

Du jour où la confiance et l'amitié — ajoutons la gratitude — de Fontanes l'auront investi (\i'^ plus hautes fonctions universitaires, ce sera fini du puhliriste ; car, les Anecdotes anqlaisrs et aîiuiricainrs , [iwhliées en 1813, avaient été composées avant la Révolution ; elles

faisaient partie d'un ensemble qui devait commencer à Cromwel et à Charles 1^^' poui- l'Angleterre, à Colomb pour IWmérique, à Louis XI pour la France, et se continuer parallèlement jusqu'au temps où l'auteur tenait la plume. (1783-1789.)

A partir donc de 1809, le conseiller absorbera le publiciste — non le penseur. Homme de devoir, dans toute l'étendue du terme, Joubert n'avait plus d'activité que pour la grande institution à laquelle le rattachait un titre fort honorable. Sauf trois lettres à Mme de Vintimille, toute sa Correspondance roulera sur cet unique objet. Et, de même, sa conversation; d'où le mot si connu échappé à la spirituelle vivacité de sa grande amie, Mn^e ^q Chateaubriand :

L'ennui naquit un jour de l'Université.

En pareil sujet, Joubert ne risquait pas de subir l'ennui pour son compte. Toutes ces choses d'instruction, d'éducation, d'administration, le passionnaient à l'excès. On en verra des preuves, au cours de ces études. En attendant, il y aura plaisir à relire ce passage d'une charmante lettre de M°i<^ de Chateaubriand : (( Val-de-Loup, ce 2.1 juillet 1811. — Joubert est retombé dans sa manie universitaire ; il n'a pas de plus grand bonheur que de pouvoir s'enfermer avec quelques inspecteurs, recteurs ou proviseurs, et de les pérorer lanl et si longtemps qu'il est ensuite obligé de se coucher pendant huit jours et qu'il a le plaisir de se plaindre éternellement. »

Quand l'Université sera supprimée, l'âge étant venu pour Joubert, l'âge de se recueillir, il se taira d'autant plus volontiers que les coutumières faiblesses se seront

fort aggravées. A peine aura-t-il la force décrire à ses vieux amis, à ses chères et fidèles correspondantes : (' Je n"en puis plus 1 » — « Je suis à bout de force. ■»)

Trois objections à prévoir :

La première : « Joubert », est-il écrit dans lexcellente Introduction des Œuvres, « na jamais réuni en une seule les lambeaux des pièces de quelque haleine insérées dans cette édition. Cest moi », continue M. de Raynal. « c'est moi qui. adoptant la leçon qui me paraissait la meilleure, parmi les nombreuses copies de ces parcelles, ai rapproché en faisceaux les rayons jusque-là demeurés épars )).

Or, les morceaux allégués en preuve, dans ces études critiques, comptent parmi ces (( lambeaux de quelque haleine ». Seule, la continuité de la trame autoriserait l'idée d'articles publiés ou préparés ; or, cette continuité n'est pas le fait de Joubert.

Je réponds: S'il a sufïi à l'éditeur de rapprocher les fragments épars pour en faire une trame suivie ; à plus forte raison cela devait-il suffire à l'auteur pour composer les articles dont ces fragments étaient la préparation. Ces articles furent ils publiés sous un nom d'emprunt, ou sous une simple initiale, comme faisait Fontanes, ou sous le voile de l'anonyme ? Je l'ignore*

Et toutefois, sans avoir jamais vu les papiers doù ces rayons furent réunis vn faisceaux, je serais, le plus souvent, en mesure de marquer de (|uel mot à (|uel

autre va le texte suivi de Joubert, lindisculaljle continuité du texte original ; en quel endroit et sur quelles phrases M. de Raynal s'est vu dans la nécessité d'opérer le rapprochement et de créer le lien. Parfois la soudure ne s'est pas opérée au bon endroit : dans la suite, j'oserai remanier tout un morceau, sans crainte aucune de me tromper. Dieu merci, le travail de léditeur ne fut que de mettre dans le meilleur ordre possible les feuilles éparses. Quant à la suite logique et à la trame textuelle, elle est le plus souvent de Joubert.

Seconde objection : « La nature de son esprit et de son talent prouvent quil n'a point publié d'article. « Le ciel, disait-il. n'a mis dans mon intelligence que (( des rayons et ne m'a donné pour éloquence que de (( beaux mots. Je suis, comme Montaigne, impropre (( au discours continu. »

C'est prendre trop à la lettre des expressions figurées où se complaît l'humilité du philosophe.

(( Comme Montaigne ! » A la bonne heure ! Montaigne s'est-il donc privé de publier ses « fantaisies ? » 1^^ rapprochement nous laisse de la margp.

Et d'abord, on me persuaderait malaisément que les choix de M. de Raynal n'ont pas été systématiques. On voulait offrir au public deux volumes de Peméea et de ïj'Urc^. Pas plus, et rien autre. Tout ce qui sortait du titre et du cadre convenus aura été volontairement sacrifié. Dans le (( journal » et dans les papiers divers, que d'indications précieuses dont on aura méconnu l'importance. Revoyez tout ce que laissa Joubert. Des fragments historiques, des anecdoctes et des citations doivent s'v trouver, comme dans les immortels /:.s.sy//.s\

ISn DU NOUVEAU SUR JOUBERÏ.

A la leçon morale, ils auraient ajouté ragrément des portraits, l'intérêt des choses vécues, la fleur des lectures et des réflexions, la variété des souvenirs personnels.

{( Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu. En toutes choses, il me semble que les idées intermédiaires me manquent ou mennuient. »

C'est vrai : Montaigne aussi dédaignait « d'entrelacer ses idées de paroles, de liaison et de cousture. introduictes pour le service des aureilles faibles ou nonchalantes ». (( Mes fantaisies se suyvent, disait-il encore, mais par fois c'est de loing; et se regardent, mais d'une veue oblique. » Un jour vint où ses chapitres lui semblèrent (( d'une coupure trop fréquente ». « Il se mit à les faire plus longs ». Et comment ? Par d'incessantes additions d'anecdotes, de traits, de citations, par des fantaisies et rêveries de toute nature. — « 0 Dieu ! que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté, et plus lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuite. » « Cette farcissure », le mot est encore de Atontaigne sur lui-même, — gratifiez-en l'œuvre de Joubert. à l'aide de ses écritures mêmes. Et vous aurez des chapitres de longueur raisonnable, merveilleux de grâce en leur a fantastique bigarrure ».

Tels, certains dialogues de Platon, selon la remarque de Montaigne.

« Joubert est perpétuel d'images », selon la remarque de Sainte-Beuve. — Perpétuel d'images : « comme .\fontaigne. »

Joubert. très conscient de sa force intellectuelle, bien que très défiant de ses forces physiques, n'hésitait pas au besoin à s«' lancei- hardiment en de vastes

LE Pl'BLICISTE. IS7

sujets. Il les parcourait avec rapidité, comme Afontaigne, (( à la françoise ».

On s'en souvient : Fontanes le consulta sur l'éducation, ou, plus exactement, l'appela au secours. Il y avait urgence. Que fit Joubert ? il aborda résolument limmense sujet, le divisa en trois points, et le traita en trois jours.

Le 6 juin 1809, première lettre sur les connaissances nécessaires — éducation élémentaire ou primaire.

Le 7 juin, deuxième lettre sur les connaissances agréables, — éducation littéraire ou secondaire.

Le 9, troisième et dernière lettre sur les connaissances utiles — éducation savante ou définitive.

Trois lettres, coup sur coup, admirables de sens pratique, de clarté, de précision, d'atticisme et de philosophie.

L'immense sujet est exploré, non dans tous ses détails, mais dans toute son étendue — en trois étapes.

C'est alors que Fontanes lui adressa le remercîment typique — maintes fois mérité : (( Je brillerai beaucoup, mah grâce à vous. »

A elles trois, ces lettres forment un joli total de dix-huit pages d'impression. Si le chapitre de Montaigne, sur le même sujet, de l'institution des enfants, en compte trente-deux, c'est que, selon l'habitude de l'auteur, il est « bigarré » et « farci )) de compliments, de souvenirs, d'anecdotes, et de digressions. Remarquez que c'est aussi une lettre. Car, telle est la riche et fantaisiste variété des Essais : maximes, discours, citations à l'infini, anecdotes multipliées, sonnets de La Boëtie, dédicaces, lettres, tout s'y case, et sous toutes les formes, tout ce qui mit en activité le cerveau de

18S DU XOUVEAr SUR .lOUBERï.

Montaigne, et son CŒ'ur, et son àme, et même tout ce qui mit son corps en soulîiance. — La forme des lettres, qu'affectionnait tout particulièrement Joubert, c'est également celle que Montaigne eût préférée, nous le tenons de lui:

(( Sur ce subject de lettres, je veulx dire ce mot, que c'est un ouvrage auquel mes amis tiennent que je puis quelque chose : et eusse prins plus volontiers cette forme à publier mes verves, si j'eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme je l'ay eu aultrefois, un certain commerce qui mattirast, qui me soutinst et me soulevast ; car de négocier au vent comme d'autres, je ne sçaurois que de songe : ny forger de vains noms à entretenir de choses sérieuses : ennemy juré de toute espèce de falsification. J'eusse esté plus attentif et plus seur, ayant une addresse forte et amie, que regardant les divers visages d'un peuple : et suis déceu s'il ne m'eust mieulx succédé... »

(( Addresses fortes et amies », Joubert eut au moins cet avantage qu'elles ne lui man(|uèrent pas. Ce (|u"il déroba de la sorte à l'd'uvre future, (et ce fut de beaucoup la meilleure parti il lallribua, pour son bonheur, à l'œuvre vécue, au commerce alîectueux et présent ; celui-ci l'attirait, le soutenait et le fiou- Irrait, varié, amical, poétique, littéiair»^: tantôt avec lesliommes les plus (Ml vue de son ttMn[>s. tanl('»t iwoc les femmes les plus aimables et les plus distinguées de la vieille aristociatie. C'est où s'épanchait le meilleui' de ses a verves )>. Il .niinsail. éclairait et moralisait tout ensemble ses chers coriespondants. Ainsi faisaitil quand il éciivait à Fontanes, à Chaleaubi'iand, à Mnl('. et ;ui.\ antres ;iinis: ;iinsi. surtout, ipiand il

LE PrBLICISTK. tJSil

commerçait avec M"i^"* de Beaumont, dn Chateaubriand, de Vintimille.

(( Comme Montaigne », lequel a adressait )) les lettres des Essais à M"'^'' de Foix, de Grammont, d'Eslissac, de Duras, voire à la reine Marguerite de France. La lettre sur (( l'institution des enfants » est dédiée a à M^o Diane de Foix, comtesse de Ourson ».

« ... Quel({u"un doncques, ayant veu l'article précédent me disoit chez moy l'aultre jour, que je me debvois estre un petit estendu sur le discours de l'institution des enfants. Or, Madame, si j'avoy quelque suffisance en ce subject. je ne pourroy la mieulx employer que d'en faire présent à ce petit homme qui vous menace de faire tantost une belle sortie de chez vous (vous estes trop généreuse pour commencer aultrement que par un masle) ; car ayant eu tant de part à la conduite de vostre mariage, jay quelque droict et interest à la grandeur et prospérité de tout ce qui en viendra ; oultre que l'ancienne possession que vous avez sur ma servitude m'oblige assez à désirer honneur, bien et advantage à tout ce qui vous touche ; mais, à la vérité, je n'y entends, sinon cela, que la plus grande difficulté et importance de l'humaine science semble estre en cet endroit... Veoyez Cimon, veoyez Themistocles... Madame, c'est un grand ornement que la science, et un util de merveilleux service, notamment aux personnes eslevées en tel degré de fortune comme vous estes. A la vérité, elle n'a point son vray usage en mains viles et basses... Ainsi, Madame, parce queje croyque vous n'oublierez pas cette partie en l'institution des vostres, vous qui en avez savouré la doulceur et qui estes d'une race lettrée (car nous avons encore les

escriptz de ces anciens comtes de Foix. d'où Monsieur le Comte, vostre mary, et vous, estes descendus, et François, M. de Candale vostre oncle, en faict naistre touts les jours d'aultres qui estendront la cognoissance de cette qualité de vostre famille à plusieurs siècles, je veulx dire là dessus une seule (!!!) fantaisie que j'ay, contraire au commun usage : c'est tout ce que je puis conférer à vostre service en cela. »

Suivent mille fantaisies merveilleusement spirituelles, au service d'une raison exquise, un peu trop particulière « à un enfant de maison qui recherche les lettres », à l'enfant des ducs, marquis et comtes.

Non moins exquise est la raison qui dicta les lettres de Joubert sur l'enseignement. Comparez-les : c'est tout plaisir ; elles sont en accord sur l'ensemble et en désaccord sur plusieurs points, notamment sur la question des collèges.

(( Pour tout cecy. je ne veulx pas qu'on emprisonne ce garson : je ne veulx pas corrompre son esprit à le tenir en la géhenne et au travail, à la mode des aultres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaix... J'ay ouy tenir a gents d'entendement que ces collèges où on les envoyé, de quoy ils ont foison, les abrutissent, etc. Le bon homme [un si bon père] se laissa enfin emporter à l'opinion commune et se rangea à la coustume... et meiivoya environ mes six ans au collège de Guienne très florissant pour lors, et le meilleur de France... mais taiU y a (jue c'estoit tousjours collège. ..car, a treize ans que jesoilis du collège, j'avois achevé mon cours (((u'ils appellent) el^ à la vérité, sans anlriin fruictque jepeusse à [iréseni meltic m compte. » Kt .Idiihci-I an ciuilraii-»' :

LE PrHLFCISTE. VA\

(( Regrettons nos anciens collèges... on en sortait capables de devenir, par ses propres efforts, et par ses seules forces, tout ce que la nature roulait. »

En désaccord, ai-je dit. Je crois bien qu'à voir les choses d'un peu près et dans le vrai fond, on les trouverait d'accord, même sur ce point, malgré l'apparente contradiction des termes.

Troisième objection : — Vous dites a revoyez le journal ». Précisément, il est muet sur les publications de Joubert : et le silence prend l'autorité d'une preuve. Il a dû provoquer en partie les négations de M. de Raynal.

— Eh ! n'est-ce pas M. de Raynal qui s'exprime ainsi : « Diderot l'accueillait avec bouté ; il lui ouvrait de toutes parts des vues nouvelles, l'encourageait dans ses travaux, et ne dédaignait pas de proposer à son ardeur impatiente certains sujets d'ouvrages, dont je retrouve, dans le journal du néophyte, les traces abandomiées. Plein de confiance en la parole du maître, le disciple ébloui se mettait à l'œuvre ; mais les lignes délicates d'un dessin improvisé ne tardaient guère à s'effacer sous le travail, et les éclairs du premier jet, à s'éteindre dans la réflexion. )) Ces traces abandonnées me seraient bien plutôt un argument : j'y vois les notes des études publiées, qui sait où? Au surplus, de concert avec M. de Raynal, je demande (( d'où vient que le journal de M. Joubert, confident habituel de ses pensées les plus intimes, laisse cà peine découvrir le vestige des opinions qu'il s'est reproché plus tard d'avoir partagées?... Ce recueil, où, sous des formes diverses, sont fidèlement consignées les impressions reçues pen dant une longue vie, aurait il été épuié dans les der-

i'.»:> lU" xouvEvr sni .iouhert.

niers temps ? Laiiteur aurait-il fait disparaître les passages où dominaient des principes qui nétaient plus les siens ? »

Aces questions, très bien et très loyalement posées, }i[. de Raynal répond : a En présence des manuscrits quil a laissés, une telle supposition ne saurait être admise. II y a là tant de précipitation et de désordre, tanl de négligences et de contradictions, qu'il est impossible, en y jetant les yeux, de s'arrêter à la pensée d'une revision ultérieure. »

Et moi, j'oppose simplement les aveux de Joubeit à la conclusion purement subjective de M. de Raynal. Ces aveux, on ne peut plus explicites, prouvent ou bien que le journal n'a pas reçu toutes les confidences, ou bien qu'il a été revu et corrigé. Cela suffit pour écarter une objection qui ne s'appuie que sur des remarques d'ordre négatif.

Relevons, pour terminer, deux passages très importants, dont c'est ici la place. Ils nous montreront Joubert préparant de vigoureux articles de critique transcendante, tout juste contre les maîtres crili([ues de son temps, et Joubert s'engageant dans les longs discours, (des discours continus», mais en se ménageant des repos. Ils nous diront aussiquelle était la forme préférée, celle qui convenait le mieux à son génit* et à son souille. Ils nous i-('(lii(iiit ciilin (|nt'l iiifaillihle fiuil .)i>ul)tMl retii-ait de ses (ia\aiix. (ju ils (hissciil païaîlce ou i-csleimanuscrits.

LK IHBLICISTK. VSA

A M. Mole, à Parfit.

48 février, 180o.

u. ...L'impulsion précédente et la puissance d'une résolution première ; lespoird'un changement en mieux, (jui renaît au moindr-e relâche du pire; le printemi)s (jui s'approche ; l'accroissement des jours dont je puis mieux jouir ici ; les regrets et presque les remords que j'aurais d'aniver là bas !à Paris] avec nue foule de c omme n cerne ni ii, dont jr ne tiirrais plii<i aucun parti, nv' me pour moi, si je changeais de place, dans l'état où ils sont; le peu de plaisii- que j'aurais d'arriver, en partant ainsi mécontent ; le trop peu d'agrément que causerait infailliblement à ceux que j'aimerais à voir, dans des circonstances meilleures, la présence d'un homme aussi mal disposé que je le suis... me retiendront probablement dans le lieu où je suis jusqu'au temps que je m'étais prescrit. »

.4 M. Mole, à Paris

Vilk'iipuvp-sur- Yonne, 10 mars 180^).

« ... Ce qui m'occupe est peu important. Je vous en parlerai. Ce sont des caractères ou caricatures littéraires, mais en grand ; c'est-à dire les défauts des écrivains vus et montrés dans leur esprit, et leur esprit mis en relief, en corps, en visage. Fiévée et Delalot m'y servent à modeler mes sentiments de déplaisance (1).

« J'apprends à Delalot. par tous les vers qu'il aime, et

11) (( Il faut, pour le mthite de la caricature, qu'elle soit traitée par un liomme qui a en lui le type du grand, et qui y pense eu s'en écartant. » iPensf-ps^ p. 29V>i.

par tous ceux quil n'aime pas (vous savez qu'il aime les siens) qu'il s'entend peu ou même ne s'entend point en poésie. Ceci est bon. très bon, du moins pour moi; qui suis parvenu à déterminer et fixer à mes yeux les caractères de la poésie et de la versification, de manière à pouvoir, au premier mot, distinguer Lucain de Virgile, et à savoir pourquoi les vers de Voltaire, d'Esménard et de quelques autres ne sont pas de bons vers, de véritables vers. Il me semble que je sais très bien maintenant ce que c'est que la poésie, le poète et la versification. — architecture de mots.

a Je lui prouve, en outre, qu'il n'observepas les lois de la critique : accusation grave, comme vous sentez ; car c'est l'accuser là de prévarication, puisque la critique est pour lui un ministère, une sorte de sacerdoce auquel il s'est promu. Mes lois de la critique sont aussi une bonne, quoique plaisante chose ; mais je fais plus de cas de mes caractères de la poésie. Cela ne sera pas oitièrement perdu.

(( J'aime mieux Fiévée que son compagnon ; d'abord il a souvent plus de bon sens :

Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante;

ensuite il se fait juger plus nettement; ses défauts sont plus clairs. Il est borgne; (n'a-t il pas l'air, en effet, d'un spadassin qui a un emplâtre d'un côté, pour avoir reçu quelque mauvais coup en duel?) mais c'est un hardi borgne, et ([ui voit bien de son bon (ril. Delalot montre un esprit louche, même quand il voit droit. Dieu le bénisse et le corrige! car c'est un insupportable mérite que le sien. Ses défauts sont cent fois pires que ceux des philosophes, contre lesquels ces messieurs

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crient tant. Ceux là au moins faisaient mal avec le mal; celui ci fait mal avec le bien, ce qui est horrible. Dites tout cela de ma part à Chateaubriand, à qui j'en dirai bien d'autres, et à qui je ne pardonnerai jamais de m'avoir appris l'orthographe du nom de M. Delalot, que j'appelais de Ddaleau.

«J'arrive à ma dernière occupation. Celle ci a quelque importance. Il s'agit de lettres sur la question proposée par l'Institut : Le dix-huitième siècle et sa littérature.

{( J'avais voulu d'abord esquiver ce que le sujet a de trop remuant et de trop pénible pour moi, en noyant ma matière dans un grand espace. Je considérais le dix-huitième siècle au bout de tous ceux qui l'ont précédé, dans la littérature française, c'est à-dire que je ne voyais en lui que la langue et l'esprit français, parvenus au point où il les a mis, et considérés dans leur cours.

(( Je prenais donc la langue (elle naquit sous les Capétiens) et je la conduisais, de livre en livre, et de siècle en siècle, jusqu'à nos jours.

(( Des citations nouvelles, piquantes, utiles, me reposaient et m'aidaient à faire ma route légèrement. Cela serait, je vous assure, une charmante besogne à faire. Mais voici ce qui s'est trouvé sur mon chemin, et en remuant le sujet. C'est que cette chose-là n'est que la quatrième qu'il faille faire ; c'est qu'avant d'y venir, il faut se rendre le cœur net et contenter le lecteur sur tout le reste.

« L'état de la littérature veut dire, en elîet, quatre choses : !« son caiactère, par son esprit particulier; 2" ses traits, en quelque sorte, par ses principaux auteurs; 30 son sort, ou la condition dont elle jouit dans

im DU NOUVEAU SUR JOUBERT.

le monde ; enfin sa place, ou le rang qu'elle occupe parmi nos autres littératures, dernier aspect sous lequel j'avais d'abord voulu la considérer uniquement. (( Me voilà donc, depuis trois semaines, occupé des trois premiers points. J'ai médité là-dessus une dizaine de lettres, courtes et rires. Je prépare mes fils ; mais je ne sais ce qui en arrivera, car le plaisir commence à se passer par trop d'ardeur qui survient. En tout cas, je n'aurai pas perdu ma peine pour moi... »

(( Pour moi, » — (( ceci est bon, très bon, du moins pour moi, » — a cela ne sera pas entièrement perdu, » en écrivant ces mots très caractéristiques, Joubert faisait allusion au trésor a mystérieux et sacré » des Pensées. Comme plus haut, il les opposait aux eaux courantes — lesquelles ont emporté sans retour une partie de ses travaux, associés aux travaux de Fontanes.

Joubert a t-il concouru ? Je l'ignore, et, à vrai dire, je ne le suppose pas. D'ailleurs, avec les juges routiniers, et philosophes pour la plupait. qui refusèrent un prix au (renie du Christianisme, quel succès pouvait il espérer ? Hardi novateur, au sens littéraire, il n'avait rien de commun avec les tenants d'une littérature usée, avec les partisans de cette perfectibilité, expression dont ils faisaient étalage, alors qu'ils met laient tout en œuvre poui' étouffer la chose.

Pauvres livres, que les leurs! Que pèsent ils aujour d hui, mis en balance avec les Pensées o\ la Correspondance de notre moraliste ?

Les chapitres intituh''s Le Siècle (xviii), Prosateurs. Philosophes, PuhliriKies, comme le plus grand nombre

LK PUBLICISTK. VJl

des pensées sur Ir stijlc et /^'-s^ qualitrs de rérriraiu, je les crois de cette époque, nés de cette étude. Il n'aurait (( perdu )) ni son temps ni sa peine ; il aurait obtenu, mieux que le prix du Concours, le grand prix de la postérité. Rien de plus beau que ces pages hardies, rien de plus originalement écrit et pensé, de plus profond et de plus limpide, de plus concis et de plus coloré, de plus fin et de plus délicat. — rien, pas même, à mon humble avis, le beau chapitre de La Bruyère sur les ourrages de l'esprit. Les idées, — non les tours quil revendiquerait à bon droit, — La Bruyère les trouvait partout dans le courant intellectuel du xvii« siècle. Tandis que les idées de Joubert. au commencement du xix« siècle, étaient ses idées à lui, et nullement celles des auteurs contemporains, ni celles de la société, ni même celles de sa société. Chateaubriand était moins hardi, moins avancé. Certains jugements de l'école romantique, ceux-là précisément qui firent plus grand scandale et opérèrent une révolution littéraire, non seulement Joubert les devançait et les préparait, il les dépassait en ajoutant, au trésor critique de toutes les écoles et de tous les temps, des vues esthétiques, philosophiques et morales, dignes de Platon, u C'était un Grec que M. Joubeit », a un Athénien, touché de la grâce socratique ». — (( Ce n'était pas un goût simple ment délicat et pur (jne le sien, un goût correctif et négatif de Quintilius et de Patru ; c'était une pensée hardie, provocante, un essor. Imaginez un Diderot qui avait de la pureté antique et de la chasteté pythagorifir'uno » (i).

il) Sainte-Beuvp.

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