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CHAPITRE TROISIÈME

La Géographie de l'Afrique du Nord dans la Chanson

de Roland et les Luttes des musulmans afrlcaing

contre les chrétiens en Espagne.

L'lNSPIR.\TION SECONDAIRE DE LA CH.\NSON DE RoLAND, — RÔLE d'ensemble DES CROISADES, DU SUD, DU NORD ET DU LE- VANT, DANS LA GENÈSE DE CETTE ÉPOPÉE. — S'il cst Certain quc la Chanson de Roland a été surtout inspirée par les croisades de l'Espagne du Nord, si cette inspiration occupe de beaucoup la première place dans la genèse historique de cette épopée, on y peut cependant reconnaître une inspiration secondaire et moins importante, celle des autres Croisades, dirigées à la même époque contre les ennemis de la chrétienté, ceux du Maghreb, aussi bien que ceux du nord et de l'est de l'Europe, de l'Egypte et de la Syrie. Une idée géniale a donné en elTet à ce poème une place à part, supérieure à celle de toutes les autres chansons de geste. D'autres trouvères,comm3 Richard le Pèlerin ouGrégoireBéchada,

avaient célébré la première croisade de Terre Sainte, sans s'élever à une conception d'ensemble, sans pouvoir se dégager des liens de l'histoire pour prendre l'envolée des vrais poètes. Ils avaient écrit, moitié en historiens, moitié en hommes d'imagination, le récit d'une croisade particulière. D'autres, qui leur furent encore inférieurs, ne seront plus capables que de travestir la réalité historique en romans ou en féeries, comme les successeurs dégénérés de Turold.Au contraire, le trouvère de la Chanson de Roland, élevant son sujet à la hauteur de ces grandes entreprises, s'est propos; de donner le tableau de la croisade, mais non celui d'une croisade. C'est pourquoi il a synthétisé en quelque sorte toutes les expéditions de son temps, dirigées contre les infidèles du nord et^ du sud, de l'est et de l'ouest. Il a fait de la vallée de l'Ebre le champ clos unique, où se sont rencontrés la croix et le croissant,! et il y a déployé tour à tour les étendards de Marsile et de Bali-\ gant. Il y a rassemblé toutes ks forces de la païenie, depuis celles des peuples de la Baltique jusqu'à celles des races du Maghreb,! depuis celles des Sarrasins d'Espagne jusqu'à celles des SarrasinsI d'Orient.

L'Afrique du nord et ses peuples dans l\ Chanson de Roland. — les Berbères et leurs rapports avec l'Espagne.

■ — LES AlMORAVIDES ET LES CROISADES FRANGO-ESP.\GNOLES. — •

Cette conception est, au fond, dans ses grandes lignes, conforme à la réalité historique médiévale, où en face de la civilisation chrétienne se dressait, soit la barbarie païenne des peuples du nord attardés, soit le fanatisme belliqueux des populations de l'Afrique etde l'Asie. Le trouvère, familier avec les croisades d'Espagne, ne pouvait ignorer l'alliance étroite qui existait entre les musulmans du Maghreb et ceux de la péninsule ibérique. L'Afrique du Xord était le grand réservoir où s'alimentait la force d'expansion et derésistance desSarrasinsd'Espagne depuis quatre siècles. Elle le fut encore plus, à partir du moment où les Almoravides, ces puritains de l'islam, groupant sous leur domination les tribus du Maghreb, en l'espace d'un demi siècle (10.50-1100), les conduisirent au secours des musulmans espagnols, affaiblis par la discorde et amollis par le bien-être. Un Ilot ininterrompu deBerbères ?e déverse alors, jusqu'au premier tiers du xiv« siècle, sur la péninsule, qui devient pour eux un territoire privilégié de guerre et de conquête. A partir de Zalacca (1086) en particulier jusqu'à Cutanda (1120), l'élément berbère pénètre partout dans l'Espagne musulmane, depuis Algésiras et l'Andalousie jusqu'aux bords de l'Ebre, depuis le Portugal jusqu'aux pays de Valence et

d'Alméiia (1). Ces Berbères retrouvent sur le sol espagnol des frères de race, qui avaient eu leur période de puissance, avant la réaction, dont ils furent les victimes pendant la première moitié du xi<' siècle. H y avait eu, en elîct, avant cette date, des émirs ou rois harbarins à Grenade, à Jerez, à Tolède, en bien d'autres lieux (2). Mais l'époque de la grande influence berbère coïncide I)récisément avec celle des Almoravides, qui surent infuser à ces tribus, d'où ils étaient issus, une vigueur nouvelle, leur donner la discipline religieuse et militaire d'un peuple de conquérants. Ce sont CCS peuples que nos croisés, ainsi que les chrétiens d'Espagne, rencontraient sur tous les champs de bataille, à l'époque du trouvère de la Chanson de Roland, et, qui appelés par leurs coreligionnaires espagnols, venaient disputer aux nôtres le sol de ribérie (■>).

Ce sont ceux que les chroniques désignent sous le nom de Moabiles (Moabitae), par altération du terme arabe de morabthine (marabouts) ou d'Almoravides, appliqué à ces sectateurs fanatiques de l'islam (I). Ce sont eux que le poète distingue nettement des musulmans d'Espagne, mélange d'Arabes, de Syriens, de Maghrébins, d'indigènes, et qu'il nomme les Sarrazins Espans (L'^spagnols) (vers 612, 2282), tandis que les annalistes latins les désignent sous le nom de Sarraceni, de Mauri, d'Agareni. Aux nouveaux auxiliaires et donùnateurs de l'Espagne musulmane le trouvère applique au contcaire la dénomination tout à fait exacte de Barbarins, Berbères, venus d'un « estrange pais », c'est-à-dire d'une région bien distincte de la péninsule ibérique (vers 65, 885, 886, 1235, 1236). A l'époque où il écrit, ce sont en elîet les musulmans d'Afrique qui mènent la lutte de tous côtés contre les chrétiens : en Italie, où ils disputent la Sicile aux Normands; en Sardaignc, où ils ont pour adversaires les Pisansetles Génois ; aux Baléares, où ils paralysent les tentatives des marins italiens, unis aux Catalans et aux Languedociens; en Espagne enfin, où ils ont remplacé les royautés arabo ou syro-berbères, usées par les plaisirs, à Séville,à Tolède, à Badajoz, à Grenade, à Valence, à Murcie, à Almeria (5). A Saragossc même, ils se sont substitués à la dynastie arabe des Béni Houd. après Yaltierra (1111),

(1) Ibn-Khaldoun, Berbères.!, 215, trad.de Slane.— Dozv, Hi's/.'des mus. (i Espagne, I, 259, 260, 345 ; 111, 20, 52, 185 ; IV, 30, 5(5, 156, 209, 230, 301. — Voir ci-dessus livre I"^', ch. ni et iv. — (2) Dozy, t. I et II. Uech. 1.221-291 Bayon, 446.— (3) Ci-dessus, livre l«',ch. m et iv. — (4) ElBekri, 2(i2,trad. de Slaiie; Kartas, 162. — Relation latine, p p. Traggia, Memor.. III, bl& (mulli Moabilarum) ce terme est courant chez les annalistes chrétiens. — (5) Dozy, t. IV, 236, 1^43. — Kartas, 202 etsuiv.

et ils ont soutenu contre les Pranco-Aragonais une lutte acharnée de dix ans (1). Le poète de la Chanson de Roland a cer- -tainement en vue ces Berbères, venus du Maghreb, quand il montre parmi les auxiliaires du roi Marsile, dès la première partie •de son épopée, ces rois « barbaiins », tels que Malbien (vers 677), Corsablix (vers 1235-36), ou Malquiant, fils de Malcud (vers 1550). N'y a-t-il pas aussi un souvenir des légendes qui faisaient assister le calife Almoravide, le miramolin (émir-almoumenin), commandeur des croyants, aux batailles de Saragosse (1118) et de Catanda (1120) (2), dans ce passage, où figure parmi les derniers combattants de Roncevaux, Valgalife qui tient Karlagene, Alferne,Gaimalie et la terre maudite d'Ethiopie (vers 1914-1916). Si, d'ailleurs, le calife Ali ne figura point en personne dans ces mêlées et s'il n'était pas l'oncle du roi de Saragosse, c'est un de ses frères Abou Bekr, qui fut un moment (avant 1117), le vali de cet Etat ; ce sont ses frères Teniin et Ibrahim qui commandaient en chef aux grandes batailles de 1118 et de 1120 (3). La poésie semble bien ici le reflet de l'histoire. Dans la réalit", comme dans l'épopée, les musulmans d'Afrique avaient été les défenseurs intrépides et persévérants de l'Etat san-asin des bords de l'Ebre, les adversaires irréductibles de nos croisés.

Un écho de ces événements se retrouve aussi dans les rares termes relatifs à la géographie de la Sicile et de l'Afrique que le trouvère a consignés dans son poème. Ils sont bien moins nombreux que ceux qui concernent l'Espagne et i's ont t té déformés parleur passage dans la langue romane. On les a jugés inexplicables en général, ou bien on en a méconnu la signification. D"un examen attentif, il résulte cependant qu'ils correspondent à des réalités et qu'ils portentmême l'empreinte d'une certaine connaissance des termes arabes. Celle-ci s'explique, si l'on songe que les chrétiens espagnols savaient souvent cette langue et qu'un roi d'Aragon, PieiTe pr, pouvait signer ses diplômes en ces caractères sémitiques. Un Français qui aurait vécu en Espagne, nctamment dans la région de Calatayud et deDaroca, voisine de Tudela. pouvait avoir aussi une connaissance superficielle de ces vocables, sans dépasser d'ailleurs sensiblement le cercle restreint de connaissances relatives à l'Afrique du nord, où se mouvait l'Occident chrétien. De ces connaissances sommaires ou superficielles, on peut voir le reflet dans l'exposé que donne sur ce point l'Iniago

(1) Ci-dessus, livre I", ch. m et iv. — (2) Ibidem. — (3) Des cinq fils de Youssouf, Ali, le calÛe, était l'aîné, Temin le cadet, Abou-Bekr, le troisième, Ibrahim le cinquième, Kartas, p. 201.

niundi (1), œuvre presque contemporaine, due au moine allemand llonorius d'Augsbourg (improprement appelé d'Autun). Celles du trouvère sont restreintes, mais de caractère plus précis. De plus, les rares témoignages qu'il en a laissés sont évidemment l'écho des événements des Croisades d'Espagne, auxquelles les Berbères furent si étroitement mêlés de son temps.

Les noms de peuples et de lieux de l'Afrique dans la Chanson de Roland. La définition de l'Afrique. — Il sait d'abord que le Maghreb est un pays distinct de l'Europe, une contrée « eslrage » (vers 1236) et « d'ullrcmer » (vers 67). Il en connaît le nom arabe, Ifrikia, et celui de l'ensemble des peuples ui l'habitent; il dit de Malquiant.

I D'Affrike i ad un Aiïrican venut (vers 1593).

Mais on ne peut déterminer s'il l'entend au sens large, celui de l'Afrique du Nord, ou au sens étroit, c'est-à-dire s'il la limite à laTripolilaine, à la Tunisie, à l'Algérie orientale actuelle, (provinces de Constantine, pays du Zab et de Bougie), qui formaient r//riA-ia proprement dite,, dont Tlemcen était la porte (2).

II est permis d'hésiter, puisque, dans un autre vers, le trouvère met en regard des musulmans de Sicile, « cil d'Afïrike et cil de Califerne » (vers 2924-2925). Mais, d'autre part, le terme dCAjjrican semble bien à ses yeux désigner l'ensemble des musulmans du Maghreb. D'ailleurs, dès l'époque où écrivait le géographe historien El-Bekri (vers 1050 60), le terme Ifrikiya commençait à désigner tout le pays depuis Barca jusqu'à Tanger, et depuis le littoral jusqu'au Sahara extrême, sur la limite du pays des noirs (3).

Les Berbères d'Afrique et les croisades normandes de Sicile. — Le trouvère étend même ses regards en face du rivage le plus proche de l'Afr'que. Il semble avoir été frappé de la rivalité qui existait entre les Sarrasins africains et les Normands, ses compatriotes en Italie méridionale. Charkmagne, en effet énumérant ses ennemis après la mort de Roland, ne manque pas d'y placer « cil de Palerne » (4) de Puillane et de Calabre. Or, ces deux dernières provinces, reprises par les Byzantins aux Sarrasins

(1) Imano miindi, dans Migne, chap. xii, P. L., CLXXH. — (2) El Bekri CJ.A., XII.416).— Kartas, 18. 126. —Ibn-Khaldoun LXXXVII. 180,197 — Léon l'Africain, éd. Schefer, I, 1, 2. — (3) El Bekri, ibid.. 4G3; .516, 524. — Edrisi, I, 262, 264. — .\boulfeda, II, 178. — Léon l'.\fricain, II. 128. — (4) Palerne est une des formes romanes connues de Pakrme ; on possède un célèbre roman du xiii= siècle intitulé Guillaume de Palerne, et la Sicile, comme l'a montré G. Paris, joue un certain rôle dans nos légendes épiques et romanesques.

d'Afrique au xi^ siècle, avaient été enlevées aux Grecs par les Normands de Guiscard et du comte Roger. Ceux-ci s'étaient attaqués ensuite aux musulmans de Sicile où ils avaient pris ]\Iessine et Palerme (1061-1072), poussant même leurs conquêtes jusqu'à Malte. La lutte était ardente depuis lors entre Sarrasins d'Afrique et Normands de Sicile ; le grand prince Roger venait de tenter après 1111 une expédition à El ]\lchdia en Tunisie, et par représailles les Sarrasins de Dénia en Espagne, frères des Berbères africains, étaient venus avant 1120 ravager les côtes siciliennes vers Syracuse (1). On trouve don", là encore un écho du conflit des chrétiens et des musulmans d'Afrique, coalisés avec ceux d'Espagne, au temps de la Chanson de Roland, écho qui ne se comprendrait guère s'il était fait allusion à un épisode de l'époque carol'ngienne, où Charlemagnc n'eut jamais pour ennemis des Sarrasins de Sicile, puisque cette île appartenait au ix« siècle aux Bj'zantins.

Le domaine de l'algalife et i e maghreb. — Dans un autre passage, le poète désigne évidemment l'Empire africain des Alnoravides lorsqu'il attribue à l'algalije, oncle de Marsile, un domaine, où pour lui les villes et régions caractéristiques sont celles de Kartagine, d'Alferne, de Califerne, de Garmalie ou Ganiarie et de la terre « maldite » (maudite) d'Ethiopie (vers 1911-1916-1925). Ce sont autant de termes géographiques, dont presque tous sont jusqu'à présent restés inexplicables. On en peut cependant trouver la justification, au moyen d'une lecture attentive et de l'interprétation des textes des historiens et des géographes arabes, rapprochés de ceux qui concernent l'histoire des expéditions almoravides en Espagne. ^

Kartagine et le pays de Carthage. — Tout d'abord le trouvère sous le nom de Kartagine a certainement voulu désigner Carthage, comme le pensait Léon Gautier. La forms romane répond exactement à la forme latine du cas régime « Carlhaginem (2) >'. Sur l'emplacement de l'ancienne métropole punique et romaine il n'y avait plus au xii^ siècle, que des ruines grandioses (théâtre, cirque, colonnes, aqueduc), pai'semées de villages, mais le nom subsistait et désignait chez les Occidentaux toute l'ancienne province romaine africaine. El Bekri, Edrisi et Aboulféda mentionnent encore Carthage sous le nom de Carthagène (3).

Cl) Ibn-el-Athir, 49S;— Amari. 111,42-55, 89, 200. — La Primaudaie, 222, 284, 289. — (2) L. Gautier, II, Lexique. — (3) El. Bekri (J. A., XII 516, .524, Car.'/ifïrf/enna; : Edrisi. I. 28L 264, trad. Jaubert. ; L'ÎL 1.33, éd. Dozy et Goeje ; Aljoaifcda ; II, 178, Istibçar, éd. Fagiian, p. 20-22.

Le nom de Cartilage, la grande cité chrétienne de Saint-Cypiien, s'était d'ailleurs perpétué au cœur du Moyen Age (1). Avant le triomphe des AJmoravidcs, le siège primatial de cette ville existait encore, avec cinq évéchés sulTragants, dont faisait partie celui de Bc^ne, grâce à la tolérance d'un prince musulman intelligent, En Nacer, qui correspondit avec Grégoire VII, échangeant avec celui-ci des ambassades et des présents (2). Carthage, dans la Chanson de Roland, apparaît donc, comme le centre dune des subdivisions de l'Empire du Maghreb, celle de l'Ifrikiya, proprement dite, sur laquelle les Aimoravides cherchèrent, sans y réussir toujours, à étendre leur iniluence.

Alferne et les Berbères Beni-Ifren. — Des Etats deValgalife dépendent encore deux régions, que le trouvère désigne sous les noms d'Allerneou Alfrène et de Ca/j/erne.Baist et Stengel (3) proposent de confondre ces deux termes en un seul, le dernier. Tous les commentateurs croient le texte du manuscrit altéré, ou bien déclarent qu'on est en présence de noms imaginaires, en tout cas inexplicables. Qu'il y ait en ces vocables quelques déformations, le fait est possible ; de l'arabe au roman, il est inévitable que se soient produites quelques modifications, mais il n'est pas nécessaire de supposer gratuitement qu'elles aient porté sur l'ensemble de ces termes géographiques. Il est probable que, sous le nom d'Alferne, se trouve représenté l'habitat d'une fédération de tribus berbères. Or, il en est une dont le rôle a été capital dans l'histoire de la Berbérie et même de l'Espagne musulmane. C'est celle des Beni-Ifrène. dont le nom à peine altéré a pu donner celui dWI-I frêne ou d'Ilfrene d'où viendrait celui d' Alfrène. On trouve en effet dans ce dernier terme avec l'article arabe al, et même sans cet article, les éléments constitutifs entiers du nom de la grande confédération, qui d'abord était connue sous le nom d'Alfarec ou Afanec, sous lequel on désignait les populations romanisées de Byzacène et de Pentapole (4) .Elles avaient eu la première place au Maghreb au viii^ siècle. Elles avaient ensuite étendu leur puissance depuis la Tunisie jusqu'à la Tripolitainc, depuis l'Algérie Occidentale, où Tlemcen fut un de leurs centres, et depuis l'Aurès, le bassin de l'Ouergha et le^laroc septentrional, jusqu'à la lisière du Sahara, à Sidjilmessa, ainsi que jusqu'au Tadla, à Salé sur la côte atlantique, à la vallée de l'Oum el-Rebia, et à Ifran, dans le Sous. Des essaims des Beni-Ifrcne

(1) Honorius d'.\utuii. cli. xii, p. 1.30. — (2) Mas-Lalrie. Pcc. de traités, introd. 22 et texte p. 3. — (3) Baist, 218. —Stengel, C/i. de Roland (Lexique). — (4) El Bekri, II, 424,

étaient même passés en Espagne au x^ et au xi^* siècle. Adversaires des Fatimites, partisans des Idrisi':!es, ils avaient pris Kairouau vers 960 ; ils avaient été les ennemis, puis les alliés des Ommiades d'Espagne. Bien que décimés par les Almoravides qui les subjuguèrent,ils ont probablement, comme les autres tribus berbères des Zenata. participé aux expéditions conduites par Youssouf et Ali dans la péninsule ibérique, puisque diverses fractions d'entre eux survivaient dans les régions de Tlemcen et de Tunis deux siècles plus tard (1). Il est difilcile de trouver dans la géographie compliquée des tribus et des pays berbères ou arabes du Maghreb des noms qui se rapprochent davantage de celui qua conservé l'épopée deTurold. en le déformant légèrement, suivant l'usage des Occidentaux.

Califerne et la Kalaa des Ifrène. — D'Alfrène, il est naturel de rapprocher Califerne qui se trouve aussi au Maghreb, puisque le poète mentionne ce lieu ou ce pays à côté de l'Afrique, d'Alferne, et des possessions des Sarrasins d'Afrique, telles que Palerme. Comme Alferne, CaUferne a passé pour un terme qui désigne un pays imaginaire ou introuvable. Il est cependant possible d'arriver à en reconstituer la physionomie vraisemblable. Le mot est composé, semble-t-il, de deux vocables berbéro-arabes, celui de Calaa (kalaa) et celui d'Iferne ou d' Ifrène. Or le premier était connu de ceux qui avaient séjourné dans l'Espagne du Nord, au temps des Croisades franco-aragonaises, ou qui en avaient entendu la narration de témoins oculaires. Il y avait en efïet dans l'évêché de Tarazona-Tudela une kalaa ou place forte, celle qui avait été fondée par Ayoub (720), Calatayuh, dont on a fait Calatayud (2). Elle avait été enlevée par nos croisés gascons et normands, joints aux Aragonais, dans la brillante campagne de 1120 (3), et son territoire formait un arcliiprêtré du diocèse de Tarazona. D'ailleurs, d'autres châteaux-forts musulmans étaient partout disséminés sur le sol espagnol, où les noms de Kalat ou d'Alcala perpétuent leur souvenir.

Une foule de kalaa ou de kalat et de kasr de même nature jalonnaient les principaux points stratégiques du Maghreb. Tels étaient le kalat Fazaz, au sud, dans le Tadla,à deux journées de Fez ; celui de Karroub, grand centre du Ketama, à une journée de Tanger; les Kasr el Felous> l'un entre Oran et Mostaganem,

(1)* Ibn-Khaldoun, II, LXXXVII, 36, 198 ; II. 12, 74, 131. 154, III, 83. 125, 180, 215, 234, 235, 251, 253, 254. - Kartas. 185,186. etc. — Abu-Zakaria, trad. Masquerav, p. 57. — Bavan, 75, 814. 369, 374. — Dozy, Mus. d'Esp.. m, 66. — (2) Esp. Sagr., XLIX. — Zurita, I, cU. i, 45, 51. — Mendez Silva, fol. 103, v°. — (3) Ci-dessus, livre I, ch. iv.

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port et cité fréquentée, où l'on voyait, au xiii^ siècle, des ruines imposantes, l'autre, prés de Carthage, tous deux en face du littoral espagnol et sicilien. Les vocables de kalat Fazaz et de Kasrcl-Felous ne rappellent que d'assez loin celui de Califerne. On en peut dire autant du Kasr el-Ifrikia, grande ville dont il ne restait plus que des décombres au xi« siècle, sur un coteau entouré de pâturages, et qu'Kl Bekri décrit, dans le bassin du Mcllag, près de Tigir, sur la route de Conslantinc.Les kalaa des Ifrcn se trouvaient surtout dans le Maghreb central, autour de Tlemcen, où l'autorité de ces tribus était restée trèsgrande. C'était d'abord celle d'Ifgan (kalaa Jfgan), au bord du désert, au pied du massif des monts des Beni-Ournid, à 30 km. au sud-ouest de Mascara, à trois jours de marche de Tiarel; elle avait été fondée par un émir des Beni- Ifren, vassal des Ommiades de Cordoue vers 950. Une autre, la kalaa de Djcrawa,à peu près à la même distance de'Tiaret, datait de 870, et, placée au centre des villages des Beni-Ifren, étalait ses maisons de briques, sa mosquée, ses bains, ses faubourgs, son enceinte percée de quatre portes, dans une riche contrée plus voisine de la mer (1). La première de ces fo teresses l)0urrait être dentifiée iavec Calijerne, en admettant une légère altération du nom de la kalaa Ifgan, qui devint sujette de VAlgalije, c'est-à-dire des Almoravidcs, lorsque Youssouf s'empara de Tlemcen et du Maghreb central (1062-1079).

Toutefois, il semble que l'Occident chrétien ait alors surtout connu et admiré une autre kalaa qui fut la reine de la Berbérie au xi^ siècle, et dont la splendeur éphémère s'éteignit par degrés, pendant la période suivante. C'est celle dcsBcni-Hammad fondée par un grand soldat de ce nom, dont la renommée légendaire ressemble ù celle de Salomon. A la tête des Sanhadja, il créa un véritable Empire, dont les Beni-Ifren furent les vassaux, qui comprit toute l'Afrique du Nord, depuis Tunis jusqu'à l'Atlantique. Cet Etal fut tour à tour allié et adversaire des Ommiades d'Espagne et des Fatimites d'Egypte. La capitale en était située à quatre jours de marche de Bougie, à 50 km. au sud-ouest de Sétif,à 31 km. de Bordj-bou-Arreridj, sur le versant méridional du Djebel Maadid.On y voyai': une sorte de formidable acropole, en face de l'immense bassin du Hodna.sur la route qui menait de l'intérieur à la côte et dont elle commandait les défilés. Son enceinte épaisse de 1™20 à 1" 60 se développait sur 7 km. de tour,

(1) Ibn-KIialdoun, I, lxxiii, lxxxvii, II, 71. 73, 7.=;, 137; III, 213. — El Bekri, XIII. (39, 145,167, 185, 321.— Aboulfcda, II, 184— Havan. I 282, 288. — IsUbçar, 43, 115, 118.

englobant les hauteurs voisines de Tagerboust (1.410 m.). On n'y avait accès que par trois portes. Des fouilles récentes, exécutées par P. Blanchet et le général de BeyJié (1897-1908), sont venues confirmer l'exactitude de la description qu'en avaient laissée les géographes et historiens arabes. Elles y ont montré l'existence d'un centre original de civilisation, comparable à ce que fut Grenade en Espagne, et dont la tradition populaire berbère faisait remonter la création aux géants. On y a ret'ouvé toute une série de magnifiques palais, dont la beauté rivalisa avec celle des édifices de l'Egypte et de la Perse musulmane, un donjon dont l'architecture égale celle de la fameuse Ziza de Palerme, une mosquée aux colonnes de marbre rose, dont le minaret subsiste encore et dont le type devance laGiralda de Sévilleet la Cuba de la capitale sicilienne, sans compter des aqueducs, des débris d'une ornementation riche, et notamment des fa'iences à reflets métalliques,des poteries estampées et émaillées. Les Hammadites peuplèrent la kalaa de gré ou de force avec des captifs chrétiens et des tribus berbères. Ils en firent une grande métropole industrielle, dont les tissus de soie furent célèbres, une cité opulente, où aflluèrent les caravanes d'Orient et d'Occident et où s'établirent même des artistes et des savants. Ce fut pour les Occidentaux la kalaa par excellence des Berbères, dont les Ifrène étaient, en vertu d'une vieille tradition périmée depuis la seconde moitié du xi<= siècle, les principaux représentants. Il y exista une communauté chrétienne, peut-être même un évêché,et Grégoire VII entretint une correspondance avec ses princes. Au temps où écrit Turold, la kalaa déclinait ; les attaques des envahisseurs arabes avaient déterminé les Hammadites à transporter leur capitale à Bougie (1090), mais c'est seulement au milieu du xii^ siècle que la fameuse cité berbère, peu à peu abandonnée, disparut (1153), saccagée par les Almohades (1). C'est probablement le souvenir de sa splendeur qui revit dans la strophe, où le poète en fait l'un des centres

(1) Ibn-Klialdoun, I, 385; II, 16, 17, 43, 46, 50, 54, 82; 111,89, 90, 124, 249,263. 285, 295. — El Bekrl (J. Asiatique, XIII, 59. 135). — Ibn-al- Athir, 414, 452, 572. — Bayan. I, 391. — Istibçar, 34, 102, 105. — Edrisi, trad. Dozy et Goeje, 99, 100, 106 (il en fait la capitale des Zénata, dont les If ren était une des grandes tribus). — Mas-Latrie. Traités, l, 15, 16,21, 52. — Chr. de Pierre du Mont-Cassin dans Perl:, VII, 786. — P. Blanchet, La kalaa des Beni-Hammad(RfC. Mém. Soc). Constantine, XXXII (1898). 97 et suiv. — Robert, idem. Rev. Xord Afric, VI (1907), 219.— Saladin et Blanchet. notes sur la kalaa, B. Ardu Com. Tr. Ii , 1904, 243, 246 ; 1905, 185, 198. — Nouv., Arch. Missions, XXll, let sq. — de Bevlié,L" ne capitale berbère au xi« siècle, Journ. As., 10= série, XII,193-211 : idem. /.a Aafoa des B.H.,gr. in-8°,1908.— Dieulafoy et de Bevlié, Ci?. Ar. 7n.sc.,,30 juil. 1908. — G. Marcais, La kalaa, Rec. Mém. Soc. Const., XLII(1908), 161. — Rech.d'Arch. mus., Rev. Afric., 1922, p. 21 . — Idem, Les Arabes en Berbérie, in-8°, 1913.

]f)2 nu NOUVEAU SUH LA CHANSON DE ROLAND

lie la puissance de Valgalife et des musulmans d'Afrique, conception où la poésie s'éloigne peu de l'hisloire.

Aucun ? cité forte ne se prête, aussi bien que la kalaa de ce centre des Scnhadja et des 7/rène, à l'identitication avec la Calilcme(Ka\aa-Ilrène ou A' a/- //rêne; mystérieuse de la Chanson de Koland, puisque la forme romane, avec ces deux mots, reproduit jiresque exactement le terme berbéro-arabe. .Singulière destinée que celle de ce vocable du Maghreb, qui, dans un roman portugais et espagnol, las Sergas deEsplandian, ajouté à YAmadis de Gaule, auxv^etau xvi« siècle, désigne le pays imaginaire des Amazones noires, puis, par extension, enarrive à s'appliquer, en Amérique, au pays devenu depuis fameux sous le nom de CaUfornie. Long voyage d'un terme géogra phiquc, né sous le ciel algérien et qui se survit sur le littoral enchanteur delà mer Vermeille etdc l'Océan Pacifique (1) ! GA>rARiE n'est pas le pays des Garamantes, mais celui des Berbères Ghojiara. — Sous le nom de Garmalie ou de Gamarie (2) le trouvère a certainement indiqué le domaine d'une autre grande confédération de tribus berbères. 11 convient de rejeter sur ce point en eiïet l'interprétation que suggère Tavernier (:^.). Il ne saurait être question de cette cité de Garama.que la tradition médiévale, telle qu'on la trouve au xii" siècle dans Vlmayo mundi d'Honorius d'Autun (4), représente comme la capitale du pays des Garamantes, situé entre les deux Ethiopics ou régions des noirs. Les Garamantes dont les géographes grecs de l'époque romaine, tels que Ptolémée, avaient connu le nom, se trouvaient entre le Fezzan et la Tripolitainc, probablement dans la partie du Sahara central qu'occupent les Tibbous. Mais il n'est plus question d'eux au Moyen Age et il n'est guère probable que Turold ait été prendre leur nom chez les géographesJieUéniques. A lorlwn, on ne saurait admettre à aucun degré l'autre hypothèse formulée aussi par le savant allemand (5), d'après laquelle ( aniarie serait Djerba, l'ancienne île des Lotophages, dans k golfe de Gabés ou des Svrtes ; il n'y a aucune analogie possible entre les deux formes, et les' géographes arabes qui décrivent cette île ne lui donnent jamais que le nom sous lequel elle est encore connue (6).

Tous les indices sont au contraire en faveur de la puissante fédération berbère des GImnara, appelés aussi par les historiens

(1) Miss Pulnam.CaJ//orn,V7., 7.5 n«m« ( Vnh'crsilé <^"''>""'^;Pl'*'':J''"X ^éric histoire. IV. n» 4-, Analyse el commentaire par L. Gallois Anna/€S «ôV XXX 462-463. — (2 l.a leçon G<,marie semble la meilleure —

dieu» /maffo Jnd,, dans Mig.»e P. L^- tome ÇLXXU co . 31. - "5 Tavernier, ,ft,rf. — (6) El Bekri. XII, 459. — Edmi, I, 2d2 et siuv.

et géographes arabes Ghamara, Chaînera, Ghoiimara, où il est facile de retrouver la Gamarie du trouvère. C'étaient ces intrépides et belliqueux montagnards, du Rif, autrefois, comme aujourd'hui, mi-pasteurs, mi-brigands, «beaux et braves », ainsi que les qualifie El Bekri. Ils avaient conservé les habitudes de la vie primitive, tout en s'i<lamisant. Ils demeuraient dans les âpres vallées comprises entre Tanger et la .Aloulouïa. El Bekri décrit longuement ce pays, dont Ibn-Khaldoun indique les limites. « Il a, dit-il, une longueur de cinq journées depuis Ghassaça, au « nord des plaines du Maghreb (Sébou) jusqu'à Tanger, et il ren- « ferme outre ces villes (Ghassaça et Tanger), celles de Nekour, « Badis, Tikisan, Tittawin (Tétouan), Auta et El-Ksar. » Il ajoute : « La largeur de ce territoire est aussi de cinq journées, « depuis la mer jusqu'aux plaines qui avoisinent Kasr-Ketama (i et la rivière Ouergha >■. Edrisi, qui, au xn^ siècle, s'occupe aussi de cette zone, nomme après Ceuta et :Mellila, le château-fort de Kuçal en Ghamara (1). Ce nom s'est perpétué jusqu'à nos jours dans un torrent qui coule vers le Nord-ouest, et qui se jette après 20 lieues de cours en Méditerranée, ainsi que dans la forteresse située sur un roc près de son embouchure, celle de Velez-Gomera ; celle-ci n'est autre que l'ancienne Badis, distante de vingt licue~> de Tétouan. Les vaillantes tribus Berbères de Ghomara soumises, non sans difficultés, depuis 1087 par fes Almoravides, avaient de tout temps eu de fréquents rapports avec l'Espagne, alors aux mains des musulmans et depuis devenue leur ennemie. Il n'y avait en eiïet au xi" siècle que deux jours "de navigation entre Mellila et Almunecar, qu'un jour entre Nokrour et Malaga ou Cadix (2). Aussi prirent-ils une part brillante, à côté des Sanhadja, des Ifrène, des Lemtouna, des Masmouda, des Zeneta, des Beni-Merin aux expéditions musulmanes de la péninsule. Leur intervention à Zalaca (octobre 1086), où ils avaient trouvé devant eux des Croisés français, avait décidé la victoire en faveur de Youssoiif (3). Il est probable que les califes almoravides ne cessèrent d'utiliser les vertus militaires de ces nouveaux sujets, aussi bien sur ks bords de l'Ebre que sur ceux du Guadiana,dans la période décisive de luttes qui a inspiré le poème de Turold.

Le rovao.e beubère d'Alméria; BELFERXEEr les Beni- Merin du M.\ghreb. — Le trouvère semble avoir connu

hiP ?^'"5''''^i?,^iy' A*^^' "^' ^?t- ^^5' 3^^' -^18. - Edrisi, 227, éd. Jaur vvvT.f i7n' Tt^•,??^^■o-~ -^boulféda, II, 173. - Ibn-Khaldoun, î, k^u À-\l^,^ ' «^' l^S^H^H'"' 1 Af"cain. I, 18, 20. - (2) El-Bckri 154 i% îot'^e^ Kartas,62.- Ibn-al-Atliir,37ô.-Istibçar, 142, 144-103

d'autres Berbères que ks Ifrùne et les Ghomara. Sans parler de cette région qu'Edrisi décrit et où il nomme la v.llc de Macul, qui fait songer au roi Malcud (1), auxiliaire de Marsile. e souvenir d'une autre grande fédération du Maghreb surgit dans un passage jusqu'ici inexpliqué de la Chanson de Roland. C est celui où le poète évotiue le nom d'un roi, venu au secours des Sarrasins d'Espagne. A l'issue du vallon de Roncevaux, sans doute vers la vallée de l'Irati. il nous montre aux prises avec l'avant-garde ou les flancs-gardes que commande le vassal de Roland, Gautier de l'IIi^m, v ngt mille musulmans, dont le chef livre aux Francs un terrible assaut.

Rcis Almaris (ou Aumaiie) del règue de Bclferne Une bataille lur livrât le jur pesme (vers 812-81JJ.

Léon Gautier estime que ce royaume de Belferne est du don-aine de la fantaisie (2), et ne cherche pas à donner d'expbcation au sujet du nom d' Almaris ou Aumarie. Les variantes de Beflerne seraient.d'après Baist (3). Balverne et Biierne, cette dermere à rejeter comme une mauvaise leçon. Nul n'a essaye d eclaircir ce mystère. L'histoire des Almoravides et la géographie de 1 Espagne orientale, ainsi que celle de la Berbérie, donnent encore la clef de cette énigme. ,

Remarquons d'abord que, dans les vers du trouvère. Almeria r.J umarie) est intimement associée au nom d'une région, celle de Bellcrne. 11 nous paraît presque certain qu'il s'agit de celle de la confédération fameuse des Beni-Merin. En effet, ks géographes occidentaux, depuis ceux de la Table de ydletri jusqu'à ceux de Vltincraire de Bruges et au héraut Gilles le Bouvi.r dit Berry. désignent ces Berbères sous le nom de Belmerin ou Belmanne (4), altération phonétique qui se retrouve dans la forme BeZ/erne ou Bclmeine du copiste d'Oxford. Les Beni-Merine, comme les Ifrene et les Ghomara, ont eu, entre le xie et le xn- siècle, un rôle considérable, soit au Maghreb, soit en Espagne, rôle même supérieur pendant plus de cent ans à celui de leurs émules. Appartenant à la grande variété berbère des Zeneta, qui avaient été pendant un certain temps maîtres du Maghreb central, ces nomades pasteurs, qui vivaient aussi de razzias, erraient d'abore aux conhns du Sahara, du Mzab à Figuig,à l'Aurès et à Sidjilmessa, ainsi

graphie du héraut Berry, p. p. 1. Hamy,p. 188, 129

qu'aux sources de la Moulou'a.d'oùils s'étendirent ensuite vers le Djebel- Anio'.ir et le méridien de Tiarct et de Tlemcen.Ils passaient la saison d'hiver à l'intérieur et descendaient l'été dans le Tell. Ils entretenaient d'étroites relations avec les montagnards Riata, auxquels nous avons dû disputer de nos jouri la fameuse trouée de Taza, route de Fez à l'Oranie. Ils finirent par occuper Oudja, qui devint leur principal centre, etilsdevaient,au coursduxiii'^s'ècle. remplacer les Almohades, eux-mêmes successeurs des Almoravides, à la tête de l'Empire tout entier du Maghreb occidental (1).

Leur histoire se tf'ouva, au moment de nos croisades, intimsment associée à celle des musulmans d'Espagne, dont ils furent au xiv^ siècle les derniers soutiens et que leur désastre au Rio Salado laissa désemparés. Mais bien auparavant, ils avaient été comme 1 s autres Zeneta, vassaux réels ou nominaux des Ommiades de Cordoue au x^ siècle. Au xi'', il est vraisemblable qu'ils figuraient parmi ces Zeneta, qui aidèrent Youssouf à la victoire de Zalaca, à la conquête de l'Espagne orientale, et qui secondèrent Ah ou Ibrahim dans le grand effort dirigé du côté de l'Ebre, au moment des batailles de Saragosse et de Cutanda (2). Ibn Khaldoun atteste qu'ils furent ensuite les plus précieux auxiliaires des Almohades au xii^ et au xiii^ siècles dans la péninsule ibérique. Il n'est donc pas surprenant que leur nom ait été conservé par un poète, qui a connu les événements et probablement même le théâtre des Croisades de l'Espagne du nord.

Mais comment un chef des Beni-Merin aurait-il pu régner à Alméria ? Aussi étrange que ce fait puisse paraître, il n'a rien d'étonnant, si l'on songe que pendant quatre cents ans des émirs berbères furent pourvus de gouvernements en Andalousie et en Espagne orientale, et même de 1111 à 1120 administrèrent le royaume de Saragosse. L'infiuence des Berbères avait pris au temps des Almoravides une nouvelle force dans la péninsule. Les Sanhadja,dont les Lemtouna de Youssouf et d'Ali n'étaient qu'une fraction, et les tribus de même race entraînées par eux, Ifrene, Ghomara, Masmouda, Zeneta trouvèrent en Espagne une riche proie pour leurs appétits de pillage et de domination. Almeria devait en particulier allumer leurs convoitises.

Admirablement placée à l'est de la côte de la Méditerranée,entre

(1) Kartas, 376. 3S9, 396, 398, 401. — Edrisi, trad. Dozy et Goeje, 101. — Ibn-Khaldoun, 150, 230, 231 ; II, 139 ; III, 180, 202, 307, 326; IV, 5, 25. — Abou-Zakaria, trad. Masquerav, 230, note. — (2) Kartas, 2, 9, 109, 23.4. — Ibn-el-Athir, 186; Bayan,"371, 376, 407, 424, 434, 493, 526.

les caps de Gala et de Sanla Elcna, protégée au nord-ouest par la sierra Nevada et par d'autres chaiiiesà l'ouest et au sud, cette grande cité industrielle et marchande, qu'Aboulféda nomme (I la clef de l'abondance », avait dével()p|)é sa marine de commerce et de guerre d'une manière extraordinaire. Elle envoyait les fruits de l'Andalousie et les tissus célèbres, la verrerie, les bronzes qu'elle fabriquait, en Afrique, en Egypte, en Syrie et même en Occident. .Son port, commode et bien abrité des vents, offrait à ses corsaires un refuge presque inexpugnable, et le pavillon de ses pirates dominait dans la ^Méditerranée (l). Ses riclicsscs étaient proverbiales. l'Jle était de longue date en relations avec le Maghreb, notamment avec Tlemcen (2). Les iVJmoravides en avaient fait un Etat vassal à la fin du xi" siècle. Youssouf, dans la campagne de 1086,cnrùla,àcôté de son avant-garde de Morabethyn, 'es troupes de Ben Sanhadja, émir d'Alméria,dont le nom semble indiquer l'origine berbére.Parlout, à jjartir de 1091, à Cordoue, à Séville. à Badajoz, à ^lurcie, h Dénia, à Jativa et spécialement à Almeria, le calife avait voulu installer des hommes de sa race (3). Il n'y a rien d'improbable à ce qu'un des chefs des Beni-Merin ait été pourvu de ce grand fief militaire ou que le poète ait supposé qu'un de ces Berbères avait pu en être investi. Ce royaume, terreur des chrétiens, qui eut pendant deux siècles du Moyen Age jusqu'en 1147 et même jusqu'à l'époque suivante, le même rôle que l'Alger des Barbaresques aux temps modernes, avait tellement d'importance, que l'on conçoit le souci qu'eurent les Almoravides d'y installer les plus énergiques de leurs vassaux. Ceux-ci manifestèrent leur fidélité au moment de la grande crise de 1110 à 1120. Un fils du caïd d'Alméria périt en ellet à côté d'Ibrahim, le frère du caUfe, à la bataille de Cutanda (4). Il est, dès lors, légitime d'admettre que le nom et l'origine de ces Berbères, qui figurèrent parmi les cinq ou sept rois maures dont parlent les chroniques, ne devaient pas être inconnus de nos Croisés et par suite du grand poète qui s'est inspiré des exploits de ces derniers.

L'Ethiofieou le Soudan et la Nigritie d.\ns la Chanson DE Roland. — Enfin le trouvère indique, parmi les possessions de l'Algalife, l'Ethopie, cette « terre maudite ». Ce dernier trait, qui fait allusion à la légende biblique de Cham maudit par son père et devenu l'ancêtre de la race noire, n'est pas incompatible avec le premier. Les géographes latins du xii<^ siècle, tels qu'Ho-

(1) Ibn-Khakloun, HT, 326, W, 6, 27. — (2) Edrisi, II, 44. 45. — Aboulféda. II, 254. —(3) El-Bekri, XUI, L38. — Ibn-Khaldoun, II, 570. - • (4) Kartas, 206 et suiv.

norius d'Autun, dési,£;nent Tancienne Nigritie sous le nom d'Ethiopie occidentale (1). Elle correspondait au Soudan, et au Sahara méridional au sud du Maroc, depuis le grand Atlas jusqu'à l'actuelle Mauritanie. El Bekri vers 1050 1060, Edrisi vers 115'1 et plus tard Aboulféda et Ibn Khaldoun en ont laissé de curieuses descriptions (2). Les Zeneta, tels que les Beni-Merin, et surtout les Senhadja au lilham, porteurs du voile qui couvre le visage et ancêtres de nos Touaj-egs, avaient, au milieu du xi^ siècle, soumis les royaumes nègris jusqu'au Haut Niger et au lac Ti had, pris leurs principales villes, Sidjilmessa, Ghana et Aoudeghast. Ils avaient établi leur domination sur cette vast? région, dont l'un des royaumes comptait vingt Etats vassaux, où l'on pouvait lever 100.000 guerriers montés sur des chameaux de course (méharis) (3). Les .\lmoravides avaient enrôlé ces nouveaux sujets en grand nombre et ils avaient trouvé parmi eux une élite de soldats dévoués jusqu'à la mort, semblables à ce que sont nos tirailleurs sénégalais et soudanais. Ils recrutaient dans le Sous, le Kano, la région du Sénégal, du Niger et de.'i oasis du sud, les éléments de cette garde noire qui fit mer» eiUe. pendant deux siècles au serv'ice de ses maîtres, les Morabethyn, puis les Almohades. Les Croisés français éprouvèrent la valeur de ces hommes à Zalaca, où un nègre blessa à la cuisse le roi de Castille lui-même, Alfonse le Vaillant (4). 11 est probable que ces troupes noires assistèrent aussi aux batailles de l'Ebre, à celles de Saragosse et de Cutanda. Le trouvère de la Chanson de Roland se conforme ici encore à la réalité, quand il les montre parmi les auxiliaires de Marsile, de même qu'ils étaient ceux de personnages réels, tels que Youssouf, .\li et Ibrahim. Il les a fait figurer à la mêlée de Roncevaux. En un passage de son poème il les a décrits en quelques traits sobre>, conformes à l'ethnographie des races soudanaises sahariennes,

La neirc gent en ad en sa baillie;

Granz unt les nez et Ices les oreilles,

E sunt ensemble plus de cinquante millie (vers 1918-1920).

Les grandes dimensions du nez et l'écartement des oreilles

(1) Imago mundi, P. L., CLXII, chap. xxxiii, col. 131. — Table de Velletri (xvo siècle), dans la Géographie de Berry, éd. Hamy, 249. — Itinéraire de Londres (xiii'' siècle), pp. Michelant et Ravnaud, p. 138. — (2)El-Bekri.XIl, 446: XIII, 199. 399, 411, 470, 501 ; XIV. 117.— Edrisi,!, 10,11.— Al)oulféda, 11,48,188, 204.216.221. —Khaldoun, 105. 22.5, 1165,.- Ibn al Althir. iôl, 466. — Léon l'Africain. III. 282. — (3) El- Bekri, XIII, 470. — (4) Kartas, p. 206. — Voir aussi ci-dessus U^Te III, ch. I"

1G8 DU NOUVEAU SUK LA CHANSON l)K HOI.AND

sont en effet avec le prognatliisme (l'aspect saillant des mâchoires), que le poète n'indique pas, les caractères physiques de ces races. Il est infiniment probable que Turold a eu sous les yeux quelques spécimens de ces nèç^res de l' Ethiopie occidentale, de cette Nigriti^ médiévale, puisqu'il a su le> décrire avec une certaine exactitude.

CoNC.LU.-iioN nu CHAPITHK III. — En résumé, les données peu nombreuses relatives à l'Afrique du Nord que fournit la Chanson de Roland, et sur lesquelles les historiens ainsi que les géographes arabes nous ont permis de projeter une lumière nouvelle, concordent évidemment avec le plan général du poème. Autant elles n'auraient point de raison d'être dans une épopée qui aurait pour objet de célébrer des événements de l'époque carolingienne, autant elles ont leur place dans un j)oème de la Croisade, dont l'objet principal est d'exalter la lutte des Français contre les musulmans d'i-lspagne, soutenus par leurs frères du IMaghreb. Les Berbères d'Afrique, de Tunisie ou de Carthage.Beni Ifren, Beni-Merin, Ghomera et leurs auxiliaires noirs d'Ethiopie occidentale, apparaissent dans la fiction, ce qu'ils furent dans la réalité, au temps des Almoravides de Zalaca à Cutanda, à savoir l'un des suprêmes espoirs de l'Islam aux abois.

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