CHAPITRE QUATRIÈME
L'Echo des Croisades du Nord, de l'Est de l'Europe et de l'Orient, dans la Géographie de la Chanson de Roland»
L'ÉCHO DES CROISADES DU NORD ET DE l'eST DE l'EuROPE
DANS LA CHANSON DE RoLAND. — Dans la seconde jjartie de son épopée, le trouvère, au moment de la lutte finale engagée entre la chrétienté et la païenie, fait intervenir non seulement les musulmans d'Afrique, mais encore les peuples païens du Nord ^ et de l'Est de l'Europe, de même que les nations musulmanes de tout l'Orient. Ain.si s'affirme la conception grandiose qui fait l'originalité de son poème. On trouve donc, dans la Chanson de Ro an(/, un écho des Croisades du Nord et de l'Est aussi bien que decelle> d'Espagne, de Sicile et du Levant. Le tableau épique y i gagne en ampleur et en grandeur. Ces énumérations ne sont pas \ des hors-d'œuvre. dus à un auteur (jui étale son érudil ion. mais les '
témoignages mêmes de l'immensité de la tâche, qui incombe à la France gardienne de l'honneur et de la sécurité du monde chrétien Le souvenir des expéditions du x«, du xi« et du commencement du xii« siècle apparaît dans cette évocation des peuples païens du nord. Il y a là une nouvelle preuve de l'inanité de la théorie des cantilènes et un nouvel indice de l'influence des croisades du milieu du Moyen Age sur la genèse de la Chanson de Roland.
En efTet, on ne trouve pas dans cette épopée d'écho de la lutte soutenue par les peuples germaniques contre Charlemagne et contre la chrétienté. Allemands du sud, Souabes, Bavarois, Fri'^ons et même Saxons (Saisnes) apparaissent au contraire parmi les sujets du grand Empereur. Ils sont appelés à ses conseils (vers 3793-3700) et leurs contingents figurent parmi les corps (eschieles) de son armée. Au vers 2330 du poème, Ro'and se borne à rappeler le souverain pouvoir dont Charlemagne jouit en Saxe.
En Saisonie feit-il ço qu'il dcmandet.
Tout au plus, après le désastre de Roncevaux, l'Empereur craintil un moment une rébellion des Saxons, qu'il range alors avec les Hungres et les Bougres (Bulgares) parmi ses ennemis (tante gent averse) (vers 2922). On peut voir ici une obscure survivance du souvenir des guerres carolingiennes. Sauf dans ce passage douteux, le poète considère à juste titre les peuples germaniques, même ceux de l'ancienne Saxe, comme des membres de la chrétienté, rangés autour de la bannière impériale, à l'ombre de la croix. Cette conception, si exacte à la fin du xi^ siècle et au début duxii^ fait d'autant mieux ressortir le rôle tout diiïérent que le trouvère attribue aux païens de la grande plaine du Nord, qui restaient encore à son époque, obstinément attachés au paganisme.
Le-; peuples de la pl.\ine du Nord et leurs llttes
CONTRE LA CHRÉTIENTÉ A l'ÉPOQUE DETurOLD; LES RAPPORTS ENTRE L.\ CHRÉTIENTÉ FRANÇAISE ET GER.MANIQUE A CETTE
ÉPOQUE. — A leur égard, les Allemands, médiocres missionnaires, impatients et brutaux, féroces et pillards, avaient rarement emp'.oyé les voies de la douceur et de la charité. Mais on connaissait en F.ance les missions dirigées vers ces pays de la Baltique, de l'Elbç et de la Vistule. La conversion des Tchèques et des Polonais était toute récente (deuxième ninitié du x^et duxi^ siècle). Nos ordres monastiques français, spécialement les Clunisiens et
les Prémontrùs, avaient cnt repris l'cvangélisation de CCS régions. Un moine de notre abbaye de Saint-Gilles, Casimir I*"', était même devenu roi de Pologne (1010-1058), et y avait achevé la débâcle du paganisme. D'autre part, les relations entre la P'rance et l'Allemagne chrétieime étaient devenues si intimes et si fréquentes, qu'on n'ignorait pas dans nos provinces, et parmi nos clercs ou nos chevaliers, les luttes poursuivies contre la païenie du Nord. Le clergé allemand subissait l'influence du nôtre ; c'est Cluny qui avait entrepris la réforme du monachisme germanique. Des alliances dynastiques avalent été conclues. Une princesse de la maison de Poitiers, Agnès, avait été, au xi* siècle, la femm? de l'Empereur Henri III le Noir, et la mère du fameux adversaire de Grégoire VII, Henri IV. le vaincu de Canossa. Une autre française, !Mathilde de Normandie, fille d'Henri P"" Beauclerc, en épousant Henri V, avait ceint !a couronne impériale et était devenue reine de Germanie, à l'époque même oii vivait Turold (1;. Les mêmes conceptions et les mêmes préoccupations religieuses, militaires et i)oliliques, unissaient les membres de l'élite sociale des deux pays, Allemagne et France, placées dans le même groupement, qu'on nommait la chrétienté. Une haine commune contre la païenie faisait battre les cœurs, en deçà comme au delà du Rhin.
On savait d'une manière plus ou moins précise en France qu'au x« siècle les Empereurs de la dynastie des Otlonides avaient fait la guerre aux Slaves entre l'Elbe et l'Oder. Là, Herniann Billung, duc de Saxe, et le margrave Gero avaient créé les marches de Lusace, de ]\Iisnie et du Nord, les premiers évêchés et les premiers monastères (2). On honorait d'un culte mystique ce prince tchèque, Adalbert, évêque de Prague, qui avait converti les Magyars, voué sa vie à l'évangélisalion des Slaves de Poméranie et de Pologne, et qui était mort martyr chez lesBorusses eu avril 997. La papauté en avai' fait un saint ; on allait en pèlerinage à son tombeau à Gnesen : on lui avait dédié une église à Rome et son office était célébré dans tout l'Occident chrétien (3). Le recul de la chrétienté devantces païens de la plaine du Nord au xi"" siècle dut produire dans le monde chrétien une impression d'autant plus profonde que les progrès réalisés à leurs dépens avaient été plus grands pendant l'ère précédente. Un empereur Henri III
(1) I.amprecht, Deiitsclie Gcschidilc, II. 301. 30.'), 367. - Sackiir. Die Cluniacenaer. IS90. — A. Mickiewicz. Les premiers siicles de rhis(oirede la Pologne. 1867, in-18. — (2) Lavisse, la Marche de Brandebourg, p, 21 et sq, — (3) Ada Sanctorum (Mabillon) ; V, 816 Hi9. — Scripl. rer Prussic, 1861. I, 228, 237 ; II, 412, 1867. in-18. Paris.
avait dû autoriser lesWiltzes et les Obotritesà conserver leurs idoles. En 1056, les païens avaient remporté sur les Allemands chrétiens une grande victoire, où périrent le margrave de Saxe et de nombreux chevaliers, au confluent de l'Elbe et de la Havel. Les Obotrites avaient massacré leur duc converti à la foi chrétienne (1066) et avaient fondé avec les ^Yiltzes un grand Empire païen. Cet empire s'était maintenu contre toutes les attaques des comtes de Stade, des margraves de Saxe et du Nord, du roi de Danemark et même des Polonais devenus chrétiens. De 1107 à 1126, au temps même où Turold compose son épopée, une lutte acharnée et sanglante, où les païens tiennent en échec Allemands, Polonais^ Danois, toute la chrétienté du Xord, se déroule entre la Baltique, les monts de Bohème et les Sudètes, l'Elbe, la Vistule, et le Niémen (1). On en peut percevoir l'écho, quoique faible et lointain, dans l'épopée du trouvère français.
L'identification des peuples p.\iens du Nord cités dans LA Chanson de Roland. — De ces peuples païens du Nord, il n'a pu guère, en efïet, savoir quelcj noms plus ou moins déformés par la tradition orale. Le premier ouvrage, où la géographie de ces régions a été exposée avec une précision et une exactitude suffisantes, celui d'Adam, chanoine et écolâtre de Brème, mort vers 1076, date seulement de la fin du xi*' siècle et ne paraît guère avoir été répandu en dehors de l'Allemagne. Un seul manuscrit, celui de Lyon, en existe, écrit probablement aux environs de 1100 (2). Quant à la grande chronique d'Helmold, qui est la plus précieuse pour la connaissance du monde ilave septentrional, elle a été composée aprèsla publication delà Chanson de Roland; l'auteur mourut en efïet en 1172 (3). Aussi l'énumération que le poète donne des peuples païens du Nord est-elle sèche; les noms sont parfois déformés. Mais il est possible d'en reconnaître l'exactitude, ainsi que G. Paris l'avait fait dès 1872, d'après les travaux de Schafarik et de Mùllenhofï (4), que sont venus depuis confirmer et approfondir ceux de ile'tzen (5), de Niederlè (6), de Tetzner (7). Les notions du poète sur ces peuples ne paraissent pas avoir dépassé les bords de la Baltique orientale. C'est seulement d'ailleurs au xiv^ siècle que les Catalans et les Italiens parvinrent à réunir sur les régions de l'intérieur, situées au delà du
(1) E. Lavisse, p. 21 et sq. — (2) A. Bernard. De Adamo Bremensi geographo. in-S", 1895. — Lappenberg, .1/. G. H. Script., VII, 2(;7-80. — Migne, P. L. CXLVI, 43.3, 52. — 13) M. G. H. Script.. XXI, 1, 10. — Archiv. (de Per'.z.), VI, 554, 66. — (i) G. Paris dans Romania. II, 330-334. — (5) Mes-
tzen, Siedelung der Slaven, t. II. 1895. — (6) Xicderle. La race slave.
trad. Léger in-12, 1911. — i7) Tetzner, Slanen im Deatschland. 1Q02.
172 nu NOUVEAU sur la chanson de ROLAND
Niémen et du Dnieper, qielques données encore confuses (1).
Les Lectices ne s'int pas les Juives. — Il n'est pas sûr que Turold ait voulu désigner, comme le conjecture Stengel, les Livoniens ou Lives, qui étaient encore païens jusqu'à la conquête de la Livonic par les Lubeckois et par les chevaliers Porte Glaives (après 1150), sous le nom de Leiiliz ou Leulices (2), ni que le roi Dapaniort, auxiliaire de Marsile, appartienne à cette variété de la race finnoise. Ce terme semble plutôt s'appliquer à un prince slave de la nation des Lioutistes, Irilius dont parle le chroniqueur russe Nestor au x^ siècle, et qui étaient une variété des Lekhs ou Polianes Polonais (3), ou encore, comm? le pense Léon Gautier (4), à un Lithuanien, ou mieux encore aux WiUzes.
Les Borusses et les Ormalecs. — C'est au Niémen que paraissent commencer les notions géographiques de Turold. Là, entre ce fleuve et la Vistule, il paraît avoir connu deux peuples, ceux de la Prusse et de l'Krmland, les Borusses et les Ormaleus. Dans l'armée de Baligant, la huitième échelle (corps), qui va combattre les Français, est en effet formée de Prussiens
L'oidmc est de Bruise (vers 3245).
On reconnaît ici, non la ville d'Asis jNIineure, Brousse, comme le suppose Gautier, mais bien la Pruzzia et les Pruzzi, dont parle Adam de Brème. La traduction allemande de la Chanson de Roland, due au curé Conrad (vers 1150), indique de son côté qu'il s'agit bien de cette contrée de la Bal'iqucet non d'un pays du Levant. Les Borusses étaient de race lithuanienne ; ils habitaient la vaste région de marécages et de forêts qui borde la Baltique, depuis les bouches de la Vistule jusqu'au Niémen. L'écolâtre de Brème les représente, comme des sauvages de mœurs douces, secourables aux naufragés, tout occupés à élever leurs troupeaux ou à vendre les produits de leur chasse, notamment les peaux de martres. Mais Allemands et Polonais leur avaient fait une fâcheuse réputation,par s'iite du martyre de saint Adalbert et de l'obstination avec laquelle ces païens refusaient d'accepter le christianisme. On sait que l'Ordre Teutonique, fidèle aux méthodes germaniques d'èvangèlisation, trancha la difficulté en les exterminant au xiii^ siècle (5).
(l)Hamy, Les origines de lacartographie del'Europesept.et orieiilaU',i3u//. Corn. Tr. h.,Géogr. Iiist., III, 339, 432.— (2) Ch. de Roland, vers 320.Î, 3350. • un rci Leulice ». — (3) Cité par Niederle, 03. et Meitzen, II, 151. — (1) L. Gautier. II, Le.Kique. — (5) Adam de Brème, livre IV, 18. — Lavisse, Etudes sur l'histoire de Prusse, 1885. — Hermmn de Salza, 1875, thèse latine. — G. Paris, Romania, II, 332
Auprès d'eux la Chanson de Roland nomme les Ormaler.s, qui forment avec les Eugez la sixième échelle de l'armée de l'émir de Babylone (vers 3243). Il n'est pas diflicile d'y reconnaître les voisins des Borusses, les Jarmlenses, qui habitaient l'Ermland, appelé Ormaland dans les documents Scandinaves (1). Toutefois, ce ne sont pas des Slaves, ainsi que le croyait G. Paris, mais bien des peuples de race lettone, comme les habitants de la Prusse. L'Ermland, cette région située entre le Pregel, l'Aile et la Passarge, dans les cercles actuels de Braunsberg, d'Heilsberg et d'AUenstein, bien connue depuis ne tre victoire de Friedland, a gardé le nom de cestribus païennes, qui opposèrent à la religion chrétienne la même résistance que les Borusses.
Les Elcez ne sont pas les Ehstes. — Faut-il aller plus loin et identifier les Eugez. qui forment, à côté des Orma/ews, l'un des corps de l'armée de l'émir de Babylone, avec les Ehstes ou Esthoniens, parents de race des Lives (Livoniens) et des Korses (Courlandais), Finnois comme eux, convertis aussi par les Danois et les Allemands à la fin du xii^ et au xiii^ siècle? Entre ces habitants de V Eslhiandia (forme de nom russe) ou de l'Ehstland (forme allemande), dont Reval est aujourd'hui la capitale, la ressemblance topomonastique ne paraît pas assez établie. D'ailleurs, on trouve la mention de peuples appelés Eugez en Orient (2).
La gent Samuel et le Sajiland. — La similitude serait plus grande entre les païens de la genl Samuel (vers 3244), qui, au dire du poète, constituent la septième armée de Baligant et les tribus du Samland. Tavernier repousse cette assimilation (3), qui lui paraît trop conjecturale, mais il ne semble pas avoir connu le texte d'Adam de Brème, qui concerne les Semli, habitants du Samland (4), et qui parassent avoir formé une fraction des Borusses. Le Samland était fort connu, parce que c'est dans cette presqu'île située entre le Kurisches et le Frischeshaff, où s'élève ■ aujourd'hui Kônigsberg fondé au xiii^ siècle, qu'on recueillait l'ambre jaune, l'un des articles les plus anciens du trafic international, et que sur cette côte aboutissait l'une des plus grandes routes traditionnelles du commerce. Toutefois, il est possible que le poète ait désigné sous ce nom quelque peuple de race sémitique des régions de l'Orient.
La Pologne est sans doltélaPuillane. — LesLeusetles Lettes ou Lithuaniens. — Le trouvère sait évidemment que la
(1) G. Paris, ibitl. — (2) Il n'y a aucun rapport de nom entre ces jEslhii (Finnois) dont Tacite parle déjà (Germanie, ch. 45) et les Eugez. — (3) Tavernier, Z. /. /r. Spr., XL, 17, 178. — (4) Adam de Brème, IV, 18.
Pologne est une conquête du cliristianisme.mais que celle-ci et récento. Aussi est-il possible d'admettre qu'il la mette au nombre des pays conquis par Roland (vers 2'i28). La grande plaine (polie), où habitaient les tribus slaves des Lecks, était en efTet devenue chrétienne, seulement depuis l'époque de Miécislas (fin du x" siècle) et de Boleslas le Vaillant (959-1025). Il n'est pas iiiVraisemblable que le poète l'ait rangée parmi les régions païennes ou hérétiques, dont le neveu de Charlcmagne s'est emparé, parce que la conversion complète des Polonais pouvait laisser quelqu.' doute dans l'esprit d'un chrétien d'Occident.
Pour la même raison, il se peut qu'il ait voulu, cmme l'a admis G. Paris (1), désigner les Polonais sous le nom des Leus de ces païens qui figurent dans l'un des corps des troupes de l'émir de Babylone (vers 32-58). L. Gautier, de son côté, n'y voit qu'un terme de pure fantaisie tiré du latin lupus (loup). Il conviendrait plutôt toutefois de les identifier avec les Lithuaniens, peuples de race indo-européenne, distincts des Slaves, auxquels lis Allemands donnaient le nom de LUtauen, et dont les géographes ou cartographes catalans italiens et flamands du xiv*= et du xv« siècle appellent encore le pays Litejania paganorum (2). Ces tribus sauvages, qui vivaient isolées dans leurs marais ou leurs forêts, entre le Niémen et la Vilia, résistèrent en effet longtemps aux efforts des Allemands et des Polonais. Elles ne devaient embrasser le christianisme qu'environ trois siècles après l'époque de Turold, en 1386 au temps de Jagellon.
Identification des Leutices avec les Wiltzes. — Trois ou quatre peuples slaves du Nord, les Leutices ou Wiltzes, les Miltchanes,les Sorabcs et peut-être les Wagriens ont trouvé place dans la Chanson de Roland, à cause de la ténacité de leur lutte contre le christianisme germanique. Les Leutices que le poète fait figurer dans son poème (vers 3206 et 3260) ne doivent pas cire confondus avec les Slaves de Lusacc, comme l'observe Gaston Paris (3), mais peuvent être presque sûrement identifiés avec la confédération de tribus connues sous le nom général de Wiltzes. La description d'Adam de Brème ne laisse aucun doute à cet égard. C'est sous le nom de Leutices qu'il désigne ce groupement (Leuticii qui alio nomine Wilizi vocanfur) (4). Compris entre les Obo-
(1) G. Paris, Romania, II, 322.— (2) Hamv, op. cit., 350, 398 (Litcffanic, Litva), Meitzen, II, 155,157.— (3) G. Paris, Tîomonia, II, 331. —(4) Adam de Brème, Scr. R. G., VII, 12344. — A. Bernard, 68. — Niederlé, p. 92. — E. Lavisse, p. 4 et sq. — Niederlé p. 94.
britcs (Mecldembourg) et les Pomoranes (Poméranie) au nord, et les Sorabes au sud, ces peuples occupaient d'abord tout le pays entre la Saale et la Sprée, puis la région des Marches de Brandebourg, entre l'Ebre et l'Oder, oti s'est fondé l'Etat Ascanien au Moyen Age et plus tard l'Etat militaire des Hohenzollern (l).On les connaissait, au temps de Turold, sous les traits d'adversaires irréductibles de la chrétienté germanique.
L'hypothèse de Baist relative aux Wagfiens. — Faut-il admettre avec G. Baist, que la huitième armée de Baligant est composée, non de nfiyrf s. mais de Wigres ? Le philologue allemand oî;serve,en effet, que le mot n'gres constitueunc leçon défectueuse et que le terme niger pour désigner les nègres n'apparaît qu'au xvie siècle en anglais. 11 appartient aux linguistes de discuter cette assertion. Au cas où l'on admettrait l'hypothèse de Baist, le peuple désigné par Turold serait celui des Wagrien-, appelés Wuagrcs dans les sagas Scandinaves. Moins important que celui des Wiltzes, il formait à l'ouest l'avant-garde de la race slave, dans la région de l'Elbe inférieure, qui correspond à peu près au Holstein et au pays de Liibeck, et où Adam de Brème place leur capitale Aldinburg sur mer (2). Les Wagriens, en lutte fréquente avec les ducs de Saxe, étaient pour ce motif assez connus de la chrétienté d'Occident.
Les Micènes et les Milziaxes de la plaine du Nord. — Le trouvère décrit sous des traits singuliers les païens groupés dans la deuxième armée de Baligant et qu'il nomme (vers 3221)
Les Micenes au chef gros ;
il les représente recouverts dans le dos de vêtements de peaux de bêtes, semblables aux soies des porcs.
Cil sunt seiet enseinent cume porc (3).
Ces peuples, ainsi que l'a montré G. Paris, sont les Mili/'anes ou Milcènes qui habitaient de l'Oder à l'Elbe les pays actuels de la Haute-Lusace, vers Budissin (Bautzen), et de la Misnie (Meissen), c'est-à-dire les bassins de la Neisse, de la Haute Sprée et du haut Elster, le long des monts de Bohême au nord (4). Ils ont été convertis de force, détruits ou assimilés par la colonisation germanique, surtout entre le xii^ et le xiii« siècle.
(1) Baist, Var., 218. — (2) Adam de Brème, loc cit. — Bernard, p. 66. — (3) G. Paris, II, 331. — (4) Zeuss, Die Deiiischen und ihre Xachbarslamme, 600. 64.5 (descriplio regiontun ad seplentrionalem plagam Danubii). — E. Millier, Das Wendenthum in Xiederlausilz, 1893. — A. Hoffmann y avait vu les peuples de Mjxènes (en Grèce !)
17g du nouveau sur la chanson dr roland
Les Sorbres et les Sors ; identification avec les Sorabes. — Enfin, à l'ouest des Milcènes ou Millchanes ou Milzianes, le poèlc n'a pas manqué de nommer les Sorbres et les Sors, qui forment la cinquième échelle (corps) de l'armée de Balif^ant (vers 322G).Ccs Slaves, dont le nom s'est conservé dans un des rameaux méridionaux de la race, celui des Serbes, ne sont autres que les Sorabes ou Sorbes, placés à l'avant-garde du slavlsme contre le germanisme, entre la Bobra, la Spréc, la Werra, sur l'Elbe moyen ; ils étaient même parvenus jusqu'aux bords du Mein au temps de taint Boniface (viii^ siècle). Charlemagne les avait rejetés au delà du massif de Thuringc, mais ils devaient se maintenir dans la Saxe actuelle, jusqu'au milieu du A'oyen Age, époque où ils subirent le sort de leurs frères, les Milcènes (1).
Essai d'identiitcation des Solteras : S';ythe^, Stoderans DU Nord ou Sulains (Sulianes) de Pet. te Pologne ? — Peutêtre, enfin, un dernier peuple slave du nord se trouve-t-il désigné à côté des Avares (Avers), parmi les païens de l'émir de Babylone. Ce sont les Solteras qui forment la cinquième armée (vers 3212). Léon Gautier déclare qu'il renonce à toute explication ; Gaston Paris n'en hasarde aucune. G. Baist, raisonnant en philologue, y voit un nom commun d'origine orientale, celui de Soudan, sultan (sohlanus, suldanus), transformé en nom propre de peuple (Sollans, Solleins, SolilainsJ, et il corrige en ce sens le vers du manuscrit d'Oxford (2). Faut-il voir dans les Solteras-les anciens Scythes de la plaine Sarmate, dont le nom a survécu parmi les historiens et les géographes du ^loyen Age? (3) Leur nom semble assez éloigné de celui de Soltras,à moins que le copiste ait confondu ce dernier vocable avec celui de Scfithas, ce qui est possible. Peutêtre convient-il de rapprocher le mot employé par le poète de celui des Sloderanni (Sloderas, d'où Solteras) qui désignait au xi^ siècle un rameau imiioriant du groupement des Wiltzes, désigné aussi souvent par le synonyme de Hcvclden, et dont l'habitat se trouvait vers la Havel en Brandebourg (4). Enfin il est aussi fort possible que les Solteras soient le vocable altéré (Solias, Sulias), sous lequel on désignait les Sulanes, dont le souvenir se retrouve parmi des noms de lieux (sola) (.i), assez nombreux dans la grande plaine qui s'étend de la Haute Vistule au Dnieper.
Il n'est guère douteux que le trouvère, en énumérant ces diver-
(1) G. Paris, Romania — II, 331. — Zeuss, GOO. — Meitzen, II, 148.— Xiedcrle, 92. —(2) Baist, 222. — (3) G. Vital. I, 119. 269, 303 ; III. 471. Honoriusd'Autun, dans Jl/i3ne,CLXII. — (4) Hclniold, livre I. 2, 37 ; .Vdam de Brème livre IV. — Annales, de Quedlinbnrg, 99. — (5) Meilzeii, II, 144 (d'après la Géographie de Ptolémée).
ses tribus, qui représentaient, dans la région du Nord, de la Baltique aux monts de Bohême, du Niémen et du Dnieper à la Saale et à l'Elbe, les dernières réserves du paganisme des nations septentrionales, n'ait eu l'intention de montrer que toutes les forces de la païenie se sont coalisées, pour livrer à la France chrétienne ce dernier assaut, dont elle sort victorieuse, sous la conduite du légendaire Charlemagnc, devenu le glorieux chef de la grande Croisade de la fin du xi<^ et du xii^ siècle.