‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 9 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Conquêtes de Roland et de Charlemagneen Espagne;

les itinéraires de l'Armée de Charlemagne dans le

val de l'Ebre et dans les Pyrénées

franco-espagnoles.

Les conquêtes de Roland en Espagne ; leur disposition SYMÉTRIQUE. — Dans le poème, Roland s'attribue la prise de sept v^ places fortes:

/ Set anz ad pleins qu'en Espaigne venimes;

^ Jo vos c'unquis et Noples e Commibles,

/ Pris ai Valterne e la tere de Fine,

I E Balasgued, e Tuele, e Sezilie (vers 197-200).

Tel est le texte du manuscrit d'Oxford. Les manuscrits de Châteauroux et de Venise ajoutent à Noples la ville de Morindre. Enfin, dans une autre strophe, il est question d'une cité forcée et détruite par Roland, celle de Gaine, ce qui porte à neuf le nombre des conquêtes du héros en Espagne et même à dix, si l'on admet que l'expédition du neveu de Charlemagne au-dessus de Carcassonne (vers 385) indique une prise de possession momentanée de la Cerdagne.

De même que le poète a disposé symétriquement dans la région de l'Ebre les fiefs des vassaux du roi Marsilc, de même il a groupé drns cette région, soit sur la lisière des Pyrénées, soit dans la vallée du grand fleuve ou de ses affluents, les conquêtes de Roland. Au nord, il a mis la Cerdagne, la terre de Pine, Noples et Gaine ; au centre dans la Barbitanie, Scbilie, c'est-à-dire le fameux fief Ide Séville ; au sud Balagucr, Tudela,Valtierra, Commibles, le tout /suivant une conception qu'inspirent la préoccupation de l'ordre €t de la vraisemblance.

L'expédition de Roland en Cerdagne. — Au moment où Ganelon quitte le camp pour se rendre en ambassade à Saragossc, Roland vient à peine d'arriver auprès de Charlemagne. Le traître raconte qu'il a vu le héros encore revêtu de sa broigne (cuirasse), au retour d'une expédition de pillage :

E out predet dejuste Carcasonie (vers 385).

On en a parfois conclu légèrement que le poète attribue à Roland la prise de la place forte qui avait eu un rôle si considérable

dans la Septimanie wisigothique et arabe. C'est ce que le texte ne permet nullement d'afTirmcr; le terme dejuste (1) signifie aux environs, dans la zone de Carcassonne. Il peut indiquer aussi bien le Carcasses et le Rasés, pays immédiatement voisins de la cité de l'Aude, que les deux Cerdagncs, qui n'en sont guère éloignées au sud, et que le poète groupe d'ailleurs au vers 855 sous le nom de tere Certaine. Cette dernière forme est la traduction romane assez exacte du vocable latin, qui se rencontre maintes fois dans les chartes du ix" au xii^ siècle.à savoir celui de Cerritania (2). Divisée aujourd'hui en deux sections séparées par la paix des Pyrénées (1650), la Cerdagne française, dont le chef-lieu est Montlouis, et la Cerdagne espagnole, dont la ville principale est Puyccrda. elle formait au moyen âge un comté qui fut réuni au commencement du xii*" siècle à celui de Barcelone (3). Détenant d'un côté, auprès du Confient et du Roussillon à l'est, du Vallespir à l'ouest, le grand passage des Pyrénées méditerranéennes par le col de la Perche (1G22 m.), non loin du col de Puymorens et du val d'Andorre, il commandait de l'autre côté des monts les voies fluviales du Ter et de laFluvia,qui mènent vers la plaine littorale catalane, et surtout l'artère principale du bassin de l'Ebre au nord, celle du Sègre, route des Etats musulmans de Balaguer et de Lérida. Les Sarrasins connaissaient fort bien celte voie d'invasion (4), et le célèbre géographe arabe Edrisi, en 1150 (5), ne manque pas, tout comme l'auteur de la Chanson de Roland, de mentionner Carcassonne à côté de la Cerdagne. Les relations étaient incessantes, dès ce temps, entre les versants français et espagnols.

Les évêchés de Carcassonne et d'Urgel limitrophes avaient l'un avec l'autre des rapports continuels. Les transactions se faisaient aussi par cette voie. Enfin, la position géographique des haute? vallées de l'Aude et du Têt d'un côté, du Sègre et des Nogueras de l'autre, prédestinait la Cerdagne à devenir l'un des champs de bataille permanents entre chrétiens et musulmans. Ces derniers avaient d'abord possédé les deux versants ; un Etat sarrasin avait existé au vin" et au ix^ siècle à Llivia (6). Puis, ils avaient été

(1)L. Gautier (Lexique) traduit de juste, près de (juxla). — (2) Textes groupés dans Marca, Marca hispaniea, chartes n- 200-284 et dans Vaissétc ". éd., t. III et V, ainsi que dans Villarueva. XXII, n° 57 ■ XX n° 334 A peu près tous les éditeurs et ccmmentatcurs de la Ch. de Bolard o:il admis 1 denti, cation de la terre Certaine avec la Cerdagne. malgré quelques difficultés pliilologiques peu importantes (le d du teime rcman. la juxtaposition imniéaiate du mot terre avec le nom du pays). — (3) Balaguer. II, 181-187 — (4) Ci-dessus chap I et iv, livre I". — (5) Edrisi II, 227. — (0) Codera, Cordillera ptrenaiea,B. A. .r. h., \h\ni,29i. cia, uo/

114 DU NOUVEAU SUR LA CHANSON DK nc.I.AM)

refoulés et lo comté chrélicn di- Ccrdagne élail apparu à la fin du ix" siècle, tandis que se constituait aussi, dansla:^Ianh.- d Espagne et sur le haut Sègre, ce comté d'Urgel. devenu au x,«s,èdc un apanaoe des cadets de la maison deBarcelone(l), qui joua un rôle si glorieux dansla lutte contre l'Etat musulman de Saragosse. l^n imaginant une expédition de Roland dans ces régions si disputées, et où, même au commencement duxii^ siècle, les Sarrasins obéraient de fréquentes incursions, le poète s'est donc conformé à'ia tradition historique. 11 était naturel que ce champ clos séculaire de la guerre sainte attirât le héros de la chrétienté en quête de glorieuses aventures.

La conqlêïe de la terre de P.ne. Pina près de Saraoosse

ou PLUTOT LA RÉGION DE LA PeNA (lE SoBRARReV - PluS à

l'ouest, le poète attribue à Roland, sur la lisière des Pyrénées et des plateaux subpvrénéens, deux autres exploits. 11 y a conquis I la terre de Pinc et Noples.- A peu près tous les romanistes ont vu dans la tenx de Pine une contrée imaginaire, née de la fantaisie du trouvère. Elle existe pourtant.et le témoignage des documents originaux de l'époque médiévale, aussi bien que celui de la toponymie, en prouvent clairement l'existence. D'abord, a 1 est, dans la région voisine de la Cerdagne, en Confient, pays limitrophe du Roussillon, dont le chef-lieu est Villefranche (actuellement département des Pyrénées-Orientales), les chartes du xi^ et du x^i siècle mentionnent le Ref de Pino, l'église de Samt-Paul de Pme et en 1022 une « villa Pino » dans la vallée du Tech, ainsi que les seigneurs de Pino ou de Pinos (2), qui ont eu un certain renom dans les annales de la féodalité catalane. Toutefois, il semble preferab e d'opter pour une autre région plus voisine du théâtre ou le poelc a placé l'action de son épopée. Ici se rencontrent, dans le voisinage deTudela, le puv des pins (podium pinosum),quc nomme le tuero de Carcastillo. et Penafria (Pcnna FrfffidaJ, territoire que mentionne le cartulaire de Fitero, la célèbre abbaye de cette zone (.3). Néanmoins, il convient de les écarter du débat; ce sont des lieux d'une très minime importance. . , , ^ j»

Beaucoup plus séduisante serait l'identification de la terre de Pine avec le territoire de Pina dans le voisinage de Saragosse. G. Baist et Tavernier (4) l'ont proposée, sans insister sur les raisons de leur choix. Le principal argument qu on pourrait

(1) Balaguer. II, 181 -(2) C^-tes ^^J^^ ^,^/^^,V'^\^3)™es "u "^n^ II" 29, 289 et 300.— Munoz, I, 279. — Marca, n -^ i. (o> Taver-

sièclc: Mufioz, I. 229. — Arigita, I. n° 40. — (i) Baist, \ar. -u. nier, Z. /. /r. spr., XXXVIU, 141.

invoquer serait tiré du voisinage de Pina et du fief des Monè^res Ce heu est motionné en 1178 dans une charte. De plus il a\nè réelle importance. Situé dans la plaine de l'Ebre, à 137 m d4i tude entre Escatron et Caspe, couvert au nord par la siema de' Alcubi rre d est une étape naturelle entre Saragosse et Mejui ne^za, la place forte du confluent du Sègre. Vers le sud-oues^ 1 est place sur la grande route de Saragosse à Madrid. Distant d 3o km seulement de la métropole de l'Ebre, il est le centre d un territoire riche, peuplé, parsemé de villages. C'est encore

(Ztltjar '''''' '"'''' '"' "" '' ""^" '' ^''"^^" '' ""-

Un autre territoire semble cependant mériter la préférence à cause de son voisinage avec Napal. autre conquête de Roland et aussi en raison des souvenirs religieux et historiques qui s'v rattachent. C'est celui de Plnna ou de Penna en Sobrarbe Ce der^ mer pays qui faisait d'abord partie d'une vaste région placée à la hsiere des Pyrénées centrales, vers les hautes vaUées du cLca

clrtef d :?:' ^' ?rTf °" ^''''''"^'^' ^- -«ntL en l charte d Alaon et de Roda (2), s'en sépara ensuite pour former ^ comte primitif, d'où est sorti l'Aragon, et où se réf'u gièrent"

^TnT' 'r' ""^ ^^^°P°^^ inexpugnable. C^ berceau sacré de 1 indépendance espagnole, placé au nord de la sierra d Arbe (parjus SuperarbiensisJ, au-dessus de la région de Barbast™ r^a. ,W; (3),qui occupe la terrasse méridionale. s7dom ne par des chames aux formes pyramidales (penas) dont la

pnncipale est la Pena de Oroel (1 .769 m. d'altitude). grandioL bel! vedere granitique, revêtu de hêtres et de sapins, d'où l'on dcouv,e un immense horizon jusqu'au delà de la rive droite de

sait et '7'' "" ™'"'' '" '^°"'^^>'°- S- -- "anc ori nta a ait été crée, en partie dansla montagne elle-même, qui surplombait sa crypte et lui formait une enceinte cvclopéenne le fameux

Cette vallée, dit une charte latine de Roda, est entourée ou hmitée par la Peua aiguë (Penna acuta), dont le nom s'était déformé

enceluideP^n.a.Onappdaitdonc lemonastère de San Jut dT^a Pena, crée, dit une charte, dans le lieu appelé Pinnumou Pannu^ On e^celso monHs Oro^li qui vocalur Plnno), du nom d'abba "

■ L. Barc, VW

nueva, XV, ,,0 83. ~(3tConu'ntinin,JT -^ ""*"«'"'. charte lOSO). ViUa-

de Pina (coenobium quod dicilur de Pinta). La chronique qui y fut rédigée se nomma le Clironiwn Pinnateme. Dans un diplôme de Sanchc Ramirez, il est question d'un abbé de P.nna (S Johannis de Pinna). Par abréviation, le district voisin se nomma le pays de Pinna ou de Pcnna. C'est ainsi qu'il est nomme dans diverses chartes de la fin du xi^ siècle et du premier tiers du xii« (1).

Les rapports étaient incessants entre ce district et Us comtes de Bieorre ou de Béarn. Gaston de Béarn y prélevait des droits aux foires de Jaca, et son père Centulle, comte de Béarn et de Biaorre, l'avait reçu en fief du roi d'Aragon. Il s'intitulait, vers 1080, cornes inPenna et Ara (2). On voit par les chartesde ce temps que les deux mots Penna et Pinna s'emploient concurremment, pour désigner cette partie fameuse du Sobrarbe. Elle était connue des pèlerins qui s'v rendaient en foule au sanctuaire de Sain.- Jean par la route du Somport ou par celles de la région navarraisc et aragonaise. Elle était pleine de souvenirs français ; nos Clunisiens en avaient fait le centre de la réforme religieuse et le séminaire de l'épiscopat aragonais.Nos croisés y avaient fraternise avec les Aragonais et en avaient parcouru les étapes pour descendre au sud à l'attaque des places musulmanes. Nos maisons féodales v avaient eu des établissements. Tout semble donc prouver que cette terre de Pine, terre vénérée, asile héréditaire des chrétiens contre l'islam, valait la peine d'être placée parmi les régions conquises à la chrétienté par l'épée de Roland.

NOPLES EST LA FORTERESSE DE NaPAL AC-DESSLS DE BaR-

BASTRO - A la lisière du Sobrarbe et de la Barbitanie, se trouve cette mystérieusecité de Xoples.quenul jusqu'ici n'était parvenu à identifier. Le poète insiste sur cette conquête ; Roland se vant^ au vers 200, de l'avoir réalisée. Plus loin, Ganelon accuse a ce sujet le preux d'indiscipline et d'orgueil :

Ja prist il Noples senz le vostre cornant (vers 177.^)

dit-il à l'empereur. Les interprétations les plus hasardeuses ont été essavées au sujet de cette place forte. Un contmuateur du pseudo-Turpin l'a confondue avec Grenoble ; Genin. le premier éditeur de la Chanson de Roland, avec Constantinop.e.

(1) Pcnna acu,a, l''nnuicUane^.lSu-^2,Pen.uH^ Pinnalensis: . cœnobium quod .hntur ''^J'^ „ •■^''^'Viiianueva. ^V; 283.

303. - Esp. Sagr XL^ I, n° o et 33 , ^Ll^-;-^ ij-^gi, 495, 587.- Arco, •)i4 Qoo 308 — Bnz Martinez, 5bO. — iraggia. 111. •*^''. •»-". B r. Â7h., LXV, 55. - ('2) Ci-dessus, livre 1", ch. \ .

D'autres l'ont transportée en Italie, à Naples. Gaston Paris, rejetant avec raison ces fantaisies géographiques, concluait en disant : « Cette ville, qui joue un rôle si considérable dans la tradition épique, reste à identifier (1). «Léon Gautier opinait dans le même sens. Tous deux admettaient qu'il fallait chercher Xoples dans la région des Pyrénées (2). Un érudit béarnais crut avoir résolu la question en proposant de reconnaître en Noples, Orthez en Béarn, sous prétexte que le château de cette ville avait porté le nom de Noble (castrum quod dicitur Sobilc) (3). Mais ce nom n'a été attribué au château des JNIoncade qu'au xiii^ siècle (4), cent ans après la publication de la Chanson de Roland. Il est, d'ailleurs, contraire à toute vraisemblance que les Sarrasins soient supposés avoir détenu une ville béarnaise, dont l'épaisseur des Pyrénées les aurait séparés. Andresen et W. Tavernier ont proposé de leur côté d'identifier Noples avec Nobléjas, localité située à 10 lieues 1/2 au nord-est de Tolède, à 1 lieue 1/2 d'Ocana (5). Mais il est peu probable que le poète ait pensé à un bourg presque inconnu, aussi éloigné de l'Etat de Saragosse (près de 300 km.), et placé en dehors de la zone oti sont situées toutes les autres conquêtes de Roland en Espagne. En interrogeant les anciennes chroniques espagnoles et surtout les chartes, ainsi que la toponymie, on parvient à des résultats plus sûrs, d'une certitude presque complète.

Noples n'est autre que le château-fort de Napal, que le grand annaliste Zurita décrit comme « une forteresse importante située ; sur la lisière de la sierra d'Arbe, à l'endroit où la chaîne s'abaisse ' vers la plaine du rio de Cinca » (6). Dans les chartes qui délimitent • le diocèse de Barbastro à la fin du xi^ siècle, elle est placée, avec Salinas et Alquezar, parmi les boulevards de la terre des Ismaéliens (Sarrasins), vers le rio Alcanadre. Sanche Ramirez promet d'attribuer son territoire à l'évêque de Roda, s'il parvient à en chasser les Maures (7). Dans une série de documents originaux, qui s'échelonnent entre 1070 et 1134, elle est nommée indifféremment sous les deux formes A'afta/ etA'apa/(8). C'est la première qui a aujourd'hui prévalu. Napal a donné aisément la forme romane Noples. Ajoutons que, dans une autre chanson de geste,

(1) G. Paris, Rev. Cril., II, 174. — (2) L. Gautier, II, 395 (Lexique). — (3) Cité par L. Gautier II, 395 ; et J. Bédier, III, 120. — (4) Marca, Béarn, 581. — (5) Andresen, Rom. Forsch., I (1883), 462 ; — Tavernier, Z. /. /r. spr., XXXVIII, 146. — (6) Zurita, I, fol. 29. — (7) Charte de 1070, Villanueva, XV. n" 36. 283. — (8) Chartes de 1070 à 1136,\'illanueva, XV, n"- 36, 37, 73, 74, 75. — Traggia, III, 484, 490, 581, 583. — Munoz, 214, 358 (formes Kabal, Napal, Napalc : ces deux dernières, surtout la seconde, dominent).

118 DU NOUVEAU SUn LA CHANSON DE ROLAND

Aymeri de Narbonne, Noitlcs se trouve associée à Barbaslro et à Lérida. Charlemagne, y est-il dit,

Pris ot Barbasire e Noples ol sessie, E ot cunquls la citét de Lerie (1).

A ces raisons d'ordre philologique, qui militent en faveur de l'identification de Noples avec Xapal, s'en ajoutent d'autres, d'ordre historique et géographique.

Napal occupe, en effet, une position de premier ordre sur le promontoire qui termine la région du Sobrarbe et qui borde celle delaBarbitanie. Elle confine, à l'est, à la sierra d'Arbe et au mont Arnedo; au sud, elle a pour voisine cette coupure où finit bri-squcment le plateau, comme par un escalier géant, et dont la forteresse de Grados détenait la clef. Elle-même, placée à l'issue de deux gorges, domine de son belvédère la plaine du rio Vero et de l'Alcanadre, commande la route de Barbastro aux Pyrénées à 17 km. au nord du chef-lieu de la Barbitanic, dont elle est le boulevard, séparée seulement par 50 km. de dislance d'Ainsa, la première capitale du Sobrarbe, sur le chemin de la vallée d'Aure et du Bigorre. Au sommet de la butte qui dominait ses rues tortueuses aux pentes rapides et caillouteuses, on voyait encore, avant 1850, les restes d'un vieux château arabe, et au bas les débris d'une enceinte murée munie de quatre portes. C'est aujourd'hui une petite ville industrielle, où l'on fabrique de l'alcool et delà porcelaine, où l'on moud les blés de la plaine (2). Mais ce fut autrefois, de même qu'Alquezar, une forteresse redoutable, d'où les ÎMaures, pendant près de quatre siècles, avaient menacé tous les jours l'existence des chrétiens du Sobrarbe. Elle avait été maintes fois assiégée ; elle a joué un rôle considérable dans les croisades d'Espagne. Elle a été très probablement mêlée de près à la grande expédition française de 1064, et elle n'a été enlevée par les Croisés qu'en 1091 (.3). Les rois d'Aragon y établirent un gouverneur (alcaïde) ; les titulaires de cette charge militaire sont souvent mentionnés dans les chartes depuis la fin du xi*' siècle jusqu'en 1134 (4). On ne saurait douter que la conquête de Napal ne soit l'un des titres de gloire que le poète, familier avec toute cette région de l'Espagne du Nord, a voulu attribuer à Roland.

La cité de Galne, détruite par Roland, serait-elle en 'Navarre ? De Galdeano a Gulina. — Une autre identification

(1) Aymeri de Narbonne, éd. Demaison, vers 105-106. — (2) Topographie, cartes de l'évêçhé de Barbastro; Madoz, XII, 40, 51. — (3) Voir ci-dessus, livre 1", cil. iii et iv. — (4) Chartes citées note 2 de la page précédente.

fait depuis longtemps le désespoir des commentateurs qui essaient d'éclaircir les mystères de la géographie du trouvère. Au vers GG2 du poème, Charlemagnc est représenté, avec son armée, campant, avant de gagner Roncevaux.sur les ruines d'une place forte prise autrefois par Roland :

Venuz en est à la citet de Gaine ;

Li quens Reliant, il l'ad e prise e traite ;

Puis icel jur en fut cent anz déserte

Ce nom étrange et introuvable a dérouté les comment ateurs~" qui ont admis à peu près tous que ce vocable est altéré (1). Roeh- ■; mer aproposéderemplacerlaformede GaZnepar celle de Gaine(2), ) Léon Gautier par celle de Gelne ou Gailnc (3) et Gaston Paris propose de lire Gelne (4). Stenge', en 1901, supprime la difficulté en supprimant le nom, qu'il remplace arbitrairement par celui de Valterne (5). Pour résoudre le problème que pose ce nom con- 1 troversé, il faut d'abord observer que le poète place Gelne oui Gailne sur la route de l'Ebrc à Roncevaux, de Cordres aux Pyré- \ nées. Charlemagnc et son armée, heureux de regagner « dulce / F"rance », de se rapprocher de leurs demeures, d' « aproismer leur repaire » (vers 662-664, 700), s'arrêtent sur l'emplacement de la ( cité détruite. C'est là que l'Empereur attend Ganelon et l'ambas- f sade qui doit lui rapporter la soumission et le tribut de Marsile (vers 665-666). Aussitôt après l'arrivée du traître, Charlemagnc lève le camp (vers 702), et après une journée de marche, passe en pleine campagne cette nuit d'angoisse, traversée de rêves lugubres, où il a le pressentiment du désastre qui attend son arrièregarde et de la trahison qui se prépare (vers 709-777). Puis, au matin, il franchit le col de Roncevaux, pour s'engager dans le val de Cize et regagner la plaine de Gascogne (vers 741 et suivants). On peut donc admettre que, d'après le poète. Gaine se trouve à ; peu près à une journée de marche ou deux de Cordres, à une jour- ' née ou une journée et demie de Roncevaux» des porr»et des^rfestreiz passages » (vers 741), c'est-à-dire à une quinzaine de lieues au sud-est des défilés pyrénéens, sur la route qui mène de Saragosse aux ports par Pampelune. J

Ces conditions topographiques obligent d'écarter des identifi- I cations séduisantes, par exemple celle de Gelne avec Gelsa (6),

(1) G. Paris, R. C. (1869), II, 175. — (2) B5hmer, édition de la C/i. d£ Roland (au vers 662). — (3) L. Gautier, II, 662. — (4) G. Paris, II, 175. — (5) Ch. de Roland, éd. Stengel (table). — (6) Madoz, IX, 613.

120 nu NOUVEAU SUR LA CHANSON DE ROLAND

l'ancienne Celsa de Strabon, ville voisine de Saragosse, de Pina et des Monegros, dans la plaine de l'Ebre, h plus de 200 km. de Pampclune, loin de la route de retour de l'armée des Francs. Des motifs d'ordre philologique et topographique forcent aussi à renoncer à identifier Gelne avec Gessona ou Gissona, vieille et im- Iiorlante place enlevée aux Maures dans le haut bassin duSègre, sur la route de la Ccrdagne (1). 11 faut également se résigner à ne pas faire entrer en ligne de compte diverses localités des diocèses d'Huesca et de Barbastro, parce qu'elles ne sont pas assez rapprochées de la route de Pampelune à Roncevaux, telles que Gesa, près de Lérida (2), et Guaso en Sobrarbc (3) ou Gistao, près des Pyrénées, non loin de Jaca, de la route du Somport et chef-lieu d'une vallée célèbre au moyen âge, le Gestabiensis pagus (1). Gainiza, dans le Guspuzcoa, à 2- lieues 1 /2 de Tolosa, à 10 de Pampelune (5), doit être éliminée, parce qu'elle occupe une position trop excentrique par rapport à l'itinéraire habituel des armées. Mais il est permis d'hésiter entre diverses localités de la Navarre, dont le nom se rapproche singulièrement de celui de Gaine, et dont la position géographique n'est pas incompatible avec le tracé de la route de Saragosse aux Pyrénées par Pampelune. C'est d'abord Galdcano, bourgade du val d'Allin, voisine d'Estella, la petite ville fortifiée qui jalonnait la route des Pyrénées à Puente-la-Reina et àCompostellc et que connaissaient bien les pèlerins. C'est encore dans le même district d'Estella, Gollano. dans le val d'Amescua, qui appartenait au même district, localité aussi mentionnée dans les documents des archives de Navarre. Plus au nord, dans la vallée de l'irati, où passait l'une des routes qui conduisaient à Roncevaux, non loin du mont Aralar, à droite du rio Aspiroz, dans le val d'Aoiz et le district de Pampelune, à 7 lieues 1 /2 à peine de cette ville, on remarque encore les bourgs de Gainza et de Galar; en ce dernier, les documents signalent vers 1 190 un ancien centre où vivait un riche Maure, du nom de Mouza. Trois centres de population du nom de Gi/enrfti/ai'n, vocable qui a pu donner Gaine par altération, existent, l'un dans la vallée d'Echauri et le district de Pampelune, l'autre dans le val d'Esteribar, dans la même région, et le troisième dans le val d'Aoiz et le district de Sanguesa, au nord-est de la capitale de la Na-

(1) Nombreuses chartes surGuissona, xi«, xii« siècle (Gessona in alveo Siqeris. Guisona, Gissona), Villanueva, X, n"" 15, 28 ; XI, 79. 109; XV, ii°34;.Varea hisp., n" 322. — Balaguer. II, 175. — (2) Madoz, VIII. 390. — (3) Madoz, IX, 57. — (4) Chartes dans VEsp. Sagr., XLVII. n" 27; XLVIII, 135, XLIX, p. 357. — Villanueva, IX. n"- 17 ; XVI, n"- 28, 29 (in Dalle Bollana) (Boltana) in terra Arbis. — (5) Madoz, \11I, 255.

varre. Enfin, signalonsle val de Gulina, groupement de sixbourgs, dont l'un porte le nom distinctif qui a désigné la vallée, aux environs de Pampelune, et auquel fut accordé, en 1192, une charte de franchises par Sanche le Fort (1). Il est possible que la mystérieuse Gaine soit une de ces localités, ou Galdeano, Gollano dans la région d'Est ella, ou l'une des trois Guendulain, ou encore Gainza, et surtout Gulina, plus rapprochées de Pampelune et de Roncevaux. Mais sur ce point on en est réduit aux conjectures.

Les conquêtes de Roland \v sud : Sévil, B.\laguer, Tu- DELA. — Essai d'identification deComibles;c'est probablement MoNUBLEs, MAIS NON CoiMBRE. — Aux conquêtcs de Roland sur la lisière et dans le voisinage immédiat des Pyrénées ou des avants-monts pyrénéens correspondent celles qu'il a accomplies au sud. De ce côté, il a enlevé Sévil ou Sébilie, ce fief musulman, dont on a vu la situation et les limites entre le rio Yero et r.\lcanadre, entre les terrasses pyrénéennes et la plaine de Barbastro. Au sud-est, dans le bassin du Sègre, il a pris la forteresse de Balaguer, célèbre dans l'histoire des Croisades franco-espagnoles. Au sud-ouest, il a, comme Rotrou de Perche, conquis l'importante place forte de Tudela, la clef de l'Ebre moyen, la porte des grandes routes du sud et du nord (2). C'est dans cette même zone que le poète a probablement placé la forteresse que le texte du manuscrit d'Oxford nomme Commibles (vers 198). On convient généralement que ce nom a été altéré ; Gaston Paris renonce à l'identifier (3). ^I. Bédier y voit un nom de fantaisie (4). Hoffmann croit y reconnaître une localité de la province de Santander, Commillas(5), qui se trouve beaucoup trop en dehors de la région de l'Ebre et de la zone d'action des croisades, pour entrer en ligne de compte. L'opinion générale à laquelle se rallient Baist et Tavernier se prononce pour la fameuse ville du Beira, au nord du Portugal, Coimbre (6). Cette identification, fondée à peu près uniquement sur une lointainehomonymie, ne résiste pas à la discussion. La forme latine Conimbria ne peut que difiicilement avoir donné la forme romane Comibles, même en admettant la leçon Colimbria qu'on rencontre dans la chronique du Pscudo- Turpin et dans les géographes arabes (7). Assurément Coimbre, « la plus grande cité » du nord du Portugal, suivant le témoignage

(l)Yanguas,£)(cc(o/iono, 11,2,12,13, 16, 31, 36, 212. — Adiciônes, 380. — (2) Voir ci-dessus, livre 1"^, ch. iv et v, et livre II, chap.i^'. — (3) G. Paris, II. 173. — (4) J. Bédier, III, 299. — (5) Roman. Forsch., I, 452.— (6) Baist, Var., 218. — Rom. Forsch., 1883, 453. — Tavernier, op. cit., 142, 148. — <7) Pseudo-Turpin, ch. m, éd. Castets, 1880. — Colimbricense provincia ."Munoz, I, 362). — Colimria, Edrisi, II, 16. — Colomria, ibid., II, 227.

(le la Chronique de Silos (1), a joué un rcMc émincnt dans les croisades de CasUUe, pendant lesquelles elle fut prise, perdue, reprise plusieurs fois au xi« et au xii<^ siècle (2). Mais le poète de la Chanson de Uoland a ramasse toute l'action de son poème dans le bassin . de rivbrc ; pas un trait de son œuvre ne concerne les croisades de / la région du Uucro ou du Tage ; tous ont rapport à celle de l'Espagne du nord-est. Or, il y a entre Coimbre et Saragosse une dislance voisine d'un millicrdekilomctres(3). Il est peu vraisemblable que le trouvère ait songé à Coimbre. 11 est au contraire naturel (ju'il ait pensé à quelque forteresse de la vallée occidentale de ) l'Ebre.

De ce côté, se trouve une localité jadis assez importante qui peut avoir attiré l'aUention des membres de la colonie de clercs ou de soldats qui habitèrent le territoire du fief de Rotrou de Perche. C'est Monubles.Du point de vue philologique, ce vocable s'éloigne peu de celui deComibles; ils ont le même nombre de syllabes; la dernière de ces syllabes est absolument la même dans Comibles et dans !Monubles ; ils ont exactement le même nombre de lettres. Ils occuperaient dans la strophe la même ])lace, conforme au rythme. Six lettres sont communes aux deux termes.- II faudrait avoir une croyance profonde en l'infaillibilité d'un manuscrit, pour ne pas admettre la possibilité d'une mutation de trois lettres, à savoir celle de M en C, de n en m, de Vu eu i. Ces altérations sont fréquentes dans les textes, et l'autorité du manuscrit d'Oxford n'eu est pas sensiblement diminuée. Le lieu de Monubles, aujourd'hui dépeuplé, appartenait à l'archidiaconé de Calatayud et au diocèse de Tarazona-Tudeb. Il est mentionné au xn<^ siècle dans les documents oritinaux. Il possédait une église et était le centre d'une paroisse. Comme il commandait le pont et le passage du Jalon aux abords de Calatayud sur la grande route de Saragosse à Madi-id, il paraît alors avoir eu une certaine importance (4). Il avait reçii les franchises (fucros) de la ville voisine (5). Il faisait partie de cette zone, où s'était déroulé l'un des derniers épisodes des grandes croisades francc-espagnolesen 1118-1120, et où dominaient les influences françaises, surtout normandes .C'est donc œ lieu situé dans l'évèché de Tarazona et de Tudela,qui a pris dans le souvenir du poète l'importance d'une

(1) Ch. de Silos, Esp. sagr., XXII, 349 (Conimbria Ularumparliammaxima civitas). — (2) Dozy.JW us. d'Espagne, IV, 125. — (3) De Coimbre à Compostelle Édrisi (II, 227) compte 3 journées ; qu'on ajoute la dislance de Santiago à Saragosse. — (4) Sur Monubles, chartes et bulles, xii* siècle, Es/). .srigr., XLIX, 358, ; L, 174. — BofaruU, YIII, 20. — Topographie, AiaUUon,. p. 22. — {5) Muiioz, I, 341.

forteresse redoutable, conquise par son héros, et dont il a voulu conserver la mémoire.

MoRiNDRE ET MiRANDA d'Ebro. — Un Certain nombre de manuscrits, autres que celui d'Oxford, ajoutent à ces conquêtes de Roland celle de Morindre (vers 200). Gaston Paris (1) et Tavernier (2) l'admettent. Mais le premier refuse avec raison d'identifier Morindre avec la vieille cité romaine du Tage Merida (3), située sur les frontières des Castilles et du Portugal, à une énorme distance du bassin de l'Ebre. On peut plutôt songer à Miranda d'Ebro, qui se trouve à la lisière de la Vieille-Castille et de la Navarre, à l'extrémité de la Rioja à l'ouest, à un nœud important de routes, celles de Pampelune à Astorga et à Compostelle à l'ouest, de Burgos à Logrofio, à Calahorra, à Alfaro et à Saragosse, à 140 km. environ de Tudela, à l'est, sur le haut fleuve, dont elle défendait le passage au moyen de sa vieille enceinte et de son château-fort. Elle avait reçu une charte de privilèges en 1099 (4), et son nom devait être fort connu de nos pèlerins et de nos croisés. Il convient d'ajouter qu'aux environs de Miranda, le trouvère paraît avoir placé Moria/îc, l'un des fiefs des vassaux de Marsile.

La conquête de Gautier delHum: Maelgut en Espagne; EST-CE IMaegr.^t ou Montagut (Monteagudo) ? — Le grand ./ conquérant Roland est accompagné dans ses expéditions par son | fidèle vassal Gautier de l'Hum, dont le poète parle avec prédilec- J tion. C'est à Gautier que le héros confie volontiers les missions d'avant-garde ; c'est lui qui est chargé à Roncevaux de disputer aux Sarrasins l'entrée des défilés. Quand il reparaît au moment suprême, presque seul échappé au désastre, aux yeux de son suzerain mourant, il se fait reconnaître de lui en lui criant : Je suis / Gautier qui conquit Maëlgut (v. 2047) : /

Ço est Gualtcr ki cunquist Maëlgut.

Pour Léon Gautier, ]\Iaëlgut est un nom d'homme (5). D'autres romanistes, notamment M. Dédier, font observer que c'est un vocable dérivé d'une forme germanique, Maddgudis ou Madalgudis. C'est, en effet, d'après le polyptique d'Irmiron.le nom d'une femme (6). Mais il paraît étrange que le terme cunquist puisse s'appliquer à la capture d'un être humain. La vraisemblance indique qu'il s'agit de la conquête d'une ville. Gaston Paris y a vu

(1) G.Paris, Romania, XI,48d. — (2)Tavernier,Z. /. /r. spr.XX'SyUl, 142. — (3) G. Paris, Romania, XI, 489. — (4j Munoz, I, 341. — (5) L. Gautier, II, 376. — (6) J. Bédier, III, 278.

en effet le souvenir de quckiue mystérieuse cité celtique, à cause de la consonance gaélique du vocable (1). Mais telle la fameuse ville d'Ys, cette cité a disparu dans les profondeurs de l'Océan, car on n'en retrouve pas la moindre trace dans la toponymie (le la Bretagne. La nature des missions confiées à Gautier dans le poème, et l'exactitude ordinaire du théâtre de l'action, nous permettent de conjecturer que ^Maelgut se trouve dans l'Mspagne du Nord, et que cette conquête faite par le vasssal est symétrique avec celles qui, sont attribuées au suzerain. Il va deux localités catalanes qui, par leur consonance, rappellent Maelgut. La première est Malgrat, petite ville placée à X lieues au nord de Barcelone sur la route de France.le long du littoral, à 15 km. d'.\renys del Mar, non loin des grands centres industriels actuels de Badaloua et de Mataro (2). Mais cette cité n'a joué aucun rôle dans les Croisades ; elle est trop éloignée du bassin de l'Ebre, jjour qu'il y ait lieu de s'y arrêter longtemps. Tout au plus pourrait-on se rallier à cette identification, si l'on admettait que Marsune, théâtre d'un des exploits de Charlemagne, se trouvait en pays catalan. Dans ce cas, l'action d'éclat du vassal de Roland aurait pu être accomplie dans la même zone.

Plus conforme aux principes posés au début de cette étude serait l'identification de Maelgut avec Malgrat de Soves, qui est un hameau placé à sept lieues de Lérida, bien qu'il appartienne au diocèse de Solsona et soit situé dans la vallée de la Seu d'Urgel, au pied de la sierra de San Quiri (3). Si l'on considère que Roland a dirigé une razzia en Cerdagne, il est possible que le poète ait imaginé d'attribuer à l'avant-garde la conquête de ce village, d'autant plus qu'au sud, dans la même vallée, Roland se flatte d'avoir conquis Balaguer. Toutefois Malgrat de Noves est une localité sans histoire, insignifiante, un simple écart de la commune de Novéa, si bien qu'on hésite à y voir le centre enlevé par Gautier de l'Hum. Il est donc légitime d'émettre l'hvpothèse d'une légère altération du texte d'Oxford et de lire, au lieu de Maelgut, Montagut, qui correspond à la forme espagnole Monleagudo. Or, dans cette région de Tudela, si familière au poète de la Chanson de Roland, se présentent plusicursbourgs de ce nom. L'un d'eux, près d'Estella, avait un château-fort, dont Valeaïde est désigné dans un fiiero de 1117 (4). Un autre, ;\Ionteagudo (Mons

(1) G. Paris, Romania. XH, 114. — (2) Laborde, III, 165. — Madoz, XV, 110, carte de la région inréncenne. — Atlas Vivien Sainl-Miirtin et Sticler.n» 34. — (3) Madoz.XV, 113, XI, 110. — (4) Fuero de Tudela (1123 -7), Munoz, I, 419.

Acutus), avec une place forte dont le châtelain est aussi connu par une charte du xii« siècle, se rencontre aux environs de Corella et d' Alfaro, dans le diocèse de Tarazona ; il appartenait au district de Tudela ; il en reçut les franchises en 1117 (1). Aux confins de l'Aragon et de la Navarre, cette forteresse, qui n'a disparu qu'en 1830, apparaît élevée sur une butte naturelle. Elle commandait la route de Tarazona à Tudela, non loin de Cascante, le fief du Normand Turpin, et à moins de deux lieues du chef-lieu de l'apanage de Rotrou de Perche. C'est à Montagul que le trouvère a probablement songé de préférence, quand il a voulu situer le lieu de l'exploit de Gautier de l'Hum, aux avant-postes de Tuele (Tudela), la cité conquise par son suzerain Roland.

L'exploit de l'Empereur a Marsune. Marsano et Nep.- BONE eu Arbona. — Cet exploit est relatif à un combat. L'Em pereur, dans un passage du poème, est représenté monté sur un destrier Tencendur qu'il a enlevé à un émir sarrasin (vers 2994)

Il le cunquist es guez desuz Marsune.

Presque tous les commentateurs ont renoncé à identifier ce lieu, à l'exemple de L.Gautier (2). D'au très, plus hardis, ont proposé des hypothèses inacceptables. Puisqu'il s'agit d'un fait d'armes)^ accompli dans une campagne contre lesMaures, il faut éliminer les i localités situées hors de l'Espagne. Or, c'est le cas de Mont-de-' Marsan en Gascogne(3), qui n'est d'ailleurs qu'une bastide ou ville neuve, fondée en 1141 seulement par le vicomte Pierre (4). C'est encore une objection de ce genre qu'on peut opposer à l'identification proposée par Tavernier. celle de Marsune avec Marsanne (.5). bourg de la Drôme, dans la vallée du Roubion, situé à 5 km. de Montélimar, où il est tout à fait invraisemblable de situer un combat contre les Sarrasins. Des recherches minutieuses sur la topographie de l'Espagne ne permettent guère de hasarder qu'un nom, celui d'une localité, celle de Marsano, placée dans la région de Siurana, où les Maures eurent au xii'' siècle un de leurs repaires, d'où ils faisaient de fréquentes incursions dans le val de Sègre d'un côté, de l'autre vers la plaine catalane. Lamême charte,

(1) Chartes, dans VEsp. Sagr.. L, n» 31, p, 53, 85 et 101. — Carte du diocèse de Tarazona'; ibid., XLIX. — Câlahgo de los fueros, 149. — Tanguas, m. 117. — Traggia, Diccion., II, 3.5. — Munoz, I, 418. —(2) L. Gautier. II, 380. — (3) Liebreclit a proposé cette identification Z. /. /. rom. Phil. IV. 372. — (4) Cliartes de Mont de Marsan, 1850 in-8°, Hatnulet. Bail. Soc. Se. Pou. 1843. 290.— i)c originevillae Montis Mnrsnni,R.H. Fr., XII, 386. — (5) Ta\einier, Z. /. fr. Spr., XXXVIII, p. 126.

126 DU NOUVEAU sua LA CHANSON IJE KOLANU

(jui mentionne (1) Marsano, contient un autre nom, celui du ripus (le Ulrnis. Est-ce le « gué desuz Mnrsune », qui se trouvait clans le lit de ce rio. Un examen topograpliiquc local permettrait seul de l'indiquer. Mais l'analogie est pour le moins singulière. Elle n'a à tout ])rendre rien d'étonnant, si l'on songe qu'entre 1100 et 1126 les Sarrasins de cette région montrèrent à MoUeruza, à Siurana, h Corbins, une activité souvent dangereuse pour nos alliés Aragonais et Catalans (2).

L'émir tué par Charlcmagne à Marsune est d'autre part appelé (vers 29 ">5) Malpalin de Nerbone. La localité ainsi désignée ne saurait être Narbonne, située en terre chrétienne, et que le poète ne peut avoir attribuée à un Sarrasin. En admettant l'addition d'un n parasite, qui se rencontre assez souvent en roman et même en arabe, où on trouve Arôona (3) pour Narbonne, et de plus l'altération d'une partie de ce terme, on serait en présence, soit d'une localité de la vallée du Sègre, Artesa, située dans la province et non loin de Lerida (1), sur la rive gauche du Sègre, soit plutôt d'une petite ville du royaume de Valence, placée au sud-ouest de Castellon de la Plana, près de Yillahermosa, à savoir Artona ou Ortona, qui fut conquise par Jacme P"' sur les Sarrasins au xni<= siècle (5). Peut-être y a-t-il, dans ccttemention, le souvenir de cette fameuse expédition de jMartorell (1114), où les musulmans Valenciens avaient subi précisément, dans les gorges voisines du Sègre, un désastre retentissant.

La ville de Cordre.s : Cortes et non Cokdoue. — A part cette expédition de Charlcmagne, à laquelle font allusion les vers relatifs à Marsune et à Nerbune, le trouvère signale, comme principaux titres de gloire de l'Empereur, avant les deux victoires de l'Ebre et de Saragosse, le siège et la prise de Cordres. C'est cette place que l'Empereur assiège au début du poème et devant laquelle il reçoit l'ambassade de Marsile.Cc dernier dit à ses ambassadeurs :

Seignurs baruns, à Carlcmagnes irez.

11 est al siège à Cordres la citet (vers 71)

Un peu plus tard, Cordres vient d'être prise d'assaut par les Francs et mise à sac. L'Empereur

(L) Rnlle d'Anaslase eu faveur de l'arcliev. deTarragone (Ilô4)(Iormes Marzaiw, iV/arsano),^ Blanch, Arqiiiei>iscoloifin, foL 50. — F. Fita. B. r. A. h., XrV, 536. — (2) Voir ci-dessus, livre I", ch. iv. — Zurita, L fol. 43 V.— (3) Kartas, trad. Beaumier. p. 2.51. .Arbonna). — Ei Bayan Xcrbona pour Narbonne. — (4) Cartes derévèchc de Lérida. — Madoz, Ô/cc.,v° Arlesa. — - (.5) .MendczSilva.fol. 165, v". — MadoZjV.Arlona. — Meudez donne les deux formes.

Cordres ad prise et les murs peceiez (détruit) Od ses cadables (machines) les turs en abatied (vers 97-98)

Presque tous les romanistes ont identifié Cordes avec la capitale des Ommiades, Cordoue en Andalousie (1). Il est à peu près certain que le poète connaissait, aumoins de réputation, comme tous les chrétiens d'Occident, la merveilleuse cité musulmane que la iioune Hroswitha,au fond de son cloître, au x^ siècle, nomme « la ville auguste, superbe, riche, fameuse par ses délices ». INlais a-t-il voulu désigner Cordoue sous le nom de Cordres ? Il est permis d'en douter. Déjà G. Paris (2) ne l'admettait point et son argumentation a conservé sa valeur. L'identification de Cordoue avec Cordres est contraire à toute vraisemblance. En effet, Cordres est certainement dans le bassin de l'Ebre sur la route de Saragosse à Pampelune et aux Pyrénées. L'ambassade du roi Marsile y parvient en uae seule journée, quand la ville est prise. C'est également en une journée que Ganelon revient de sa mission à Saragosse et rejoint Charlemagne au camp des Francs (3). C'est seulem nt dans un conte de fées que le trajet entre Cordoue et l'Ebre pourrait être accompli en un laps de temps aussi court, et le poète de la Chanson de Roland n'est pas un arrangeur de féeries. Il y a entre la cité du Guadalquivir et l'Ebre près de 800 km. et le géographe arabe Edrisi compte dix-huit journées de marche, entre le grand fleuve du nord et celui du sud (4). Le trouvère, qui montre un souci particulier de la précision géographique.ne peut avoir pensé à faire de la capitale des Ommiades, qui était si distante de celle de l'Etat de ]\larsile, le théâtre d'un des exploits de l'Empereur, et avoir placé en Andalousie une ville située à deux ou trois jours de marche des Pyrénées, alors qu'il y a un millier de kilomètres, presque toute l'épaisseur de l'Espagne, entre Cordoue et Roncevaux. Pareille extravagance ne saurait être imputée à un poète qui donne tant de preuves de l'empire qu'il accorde à la raison sur les caprices de la fantaisie. Enfin la forme latine Corduba (5), qui adonné Cordnba en espagnol, ne peut avoir abouti à une forme romane française telle que Cordres.

C'est donc ailleurs qu'au sud de l'Espagne qu'il faut chercher Cordres. Il convient d'abord de ne pas s'arrêter au nom de Cior-

(1) Tavernier, Z. /. /r. spr., XXXVI, 146. — Bédier, 111,291. — Baist, Var., 217, etc. — L. Gautier, II, 308 (avec réserves) ; et note du vers 71, (p. 99-100), ville imaginaire d'après lui née du souvenir de Cordoue. — (2) G. Paris, Reu. Crit., II, 174.— (3) Ch. de Roland, laisses VIII. XXIX, LIV. — (4) Edrisi, II, 12. — (5) • Rex Sibille et Cordube », Gcsta Roderici (le Cid), éd. Bonilla, ch. tt, p. 191, et autres nombreux textes du xi« et du XII' siècle. — Edrisi, II, 57-66.

128 DU NOUVEAU si:n la chanson de roi.and

dia, village qui se trouve dans l'arcliiprèlré d'Araquil, au pied de la sierra de Andues (1), mais sur la roule de Panipelune à Vitoria, à l'opposilc de la grande voie de l'Ebre aux porls du nord. On peut hésiter davantage en ce qui concerne Codos, forteresse située sur le territoire de Calatayud, et donnée en 1111 aux Templiers jjar Ramon-Bcrengucr, prince d'Aragon. Ces deux formes s'écartent, d'ailleurs, surtout la première, un peu trop de celle de Cordres (2). Quant à Cortes d'.Vragon, petite localité située à 13 lieues de Saragossc, elle se trouve dans une région, celle de Teruel, qui ne fut occupée par les chrétiens qu'en 1171 (3). Mais il y a au sud de l'Ebre une petite ville navarraise du même nom, ([ui répond entièrement aux exigences de la topographie et de la toponymie (l).La transformation de la consonne dure (/)de Cortes en (/ou réciproquement est chose courante en philologie. L'addition d'une autre consonnerne dépasse pas les licences que se permettent tous les auteurs du moyen âge, qui font de Rerbcgal.Bregal, etdeXapal, Noples, deBarbastro.Barbaste, deValtierra,Valterne, d'Andorre, Anorra, tantôt raccourcissant, tantôt allongeant les termes géographiques. Si l'onprétcnd que la description du poète ne saurait s'appliquer qu'à une grande ville, puisqu'il présente le butin fait à Cordres comme fort riche, il suffira d'observer que les conquêtes attribuées à Roland ne concernent également que de petites villes ou bourgs, grandies par le poète épique, et que le butin de Cordres est sans doute un souvenir légendaire de celui d'une autre ville de la même région, Barbastro, dont tout l'Occident, alors encore fort pauvre, avait été émerveillé (5). Cortes avait d'ailleurs une certaine importance, égale ou même supérieure à celle de Valtierra, de Napal, de Sé.vil, deBerbegal, dont le trouvère fait les chefs-lieux des fiefs des grands vassaux de ]\Iarsile(fi). Elle occupait une position géographique heureuse, sur les confins des trois Etats de Navarre, d'Aragon et de Saragosse, à 79 km. de Saragosse, à 21 de Tudela, à 10 de Galhir. première ville de l'Aragon, à 126 de Pampelune, un peu plus que la distance qui sépare Poitiers de Tours. Elle se trouve à un nœud de routes, celles de Tarazona à Saragosse par Tudela, de Tudela à Miranda d'Ebro, de Tarazona-Tudela à Pampelune et à Roncc-

(l)Yanguas, /Jifoo/i., XIII, 84. — (2) Ksp. Sn(ir..h.-ilâ. — (3) Mufioz. I, 436. —(4) Chartes de 1U7, 1127. 113.T (la forme Cnrles et non Curies y existe déjà ; Curtes se trouve dans un autre acte). Esp. Sngr., XLIX, 35, 350 ; n" 13, 334. Munoz, I. 429. — Yanguas.III, 297. — (5) Edrisi, II, 12 ; Aboulfcda, II. 249. donnent, par exemple, pour Cordoue la forme Corlhoba. alors que les peuples latins adoptent celle de Cordoba. — (6) Voir ci-dessus, livre I<", ch. m.

vaux. Elle est au sud-est de l'Ebre, dans une plaine, au confluent du fleuve avec l'Huecha, non loin de la ville fameuse de Borja, aux bords d'un ravin. EUe était dominée par un château-fort et avait conservé jusqu'au xiv« siècle sa population moresque, dont la Peste Noire (1348) enleva en peu de temps 400 membres. La petite ville apparaît dans les chartes de la première moitié du xii« siècle, sous les deux formes Curtes ou Cortes, cette dernière la plus fréquente. Elle avait été conquise par les Français; elle fit partie de l'apanage de Rotrou de Perche et reçut en 1117 et 1127 les fueros de Tudela. Plus tard, elle devait être le centre d'un comté qui appartint à Godefroi, fils naturel de Charles 111, roi de Navarre, puis (1466) à Alfonse, fils naturel de Juan II, roi d'Aragon, dont les descendants sont de grands seigneurs, les ducs de Villalicrmosa (1). Avant eux, pendant près de 30ans, des barons Normands l'avaient possédée, et c'est sans doute pour en perpétuer le nom que Turold y plaça l'un des épisodes de la Chanson de. Roland.

Les itinéraires de l'Ebre aux Pyrénées dans la Chanson DE Roland. — Ce souci de la précision et de la vraisemblance n'abandonne point le trouvère, quand il achemine les héros de son poème vers Roncevaux par lesroutes del'Espagne du nord, quand il décrit le champ de bataille où Roland trouve la mort, les gorges qui l'avoisinent et les chemins qui, des PNTénées, ramènent l'armée vengeresse de Charlemagne jusque sous les murs de Saragosse. Une connaissance exacte des itinéraires apparaît dans ces tableaux, sans que le poète, comme il en avait le droit dans une épopée, se croie tenu de suivre strictement, à la manière d'un car tographe, les données de la géographie.

Le retour de Charlemagne de Cordres a Roncevaux

PAR L.\ grande route DE Saragosse-Tudela-Pampelune.

Pour ramener l'armée deCharlemagne des bords de l'Ebre à Roncevaux, le trouvère lui fait suivre l'itinéraire traditionnel. C'est la grande route de Saragosse à Pampelune et aux défilés des Pyrénées Occidentales, connue dès l'époque romaine. Elle est jalonnée dans le poème, au sud par Cordes, qui est le point de départ sur la rive de l'Ebre, au nord par Gaine, qui se trouve dans l'une des vallées qui avoisinent la capitale de la Navarre, et elle aboutit au port de Cize vers la haute vallée de la Nivelle, sur le versant français. Elle se raccordait à l'ouest avec la grande voie des pèlerins, qui s'infléchissait de Pampelune vers Estella, Puente la

(1) Moret, Anales, t. I". — Yanguas, Diccion., I, 238. — Madoz, VII, 33.

Rcina et Logror:o,c'csl-à-dirc vers les liautes vallées de l'Ebreet du Duero (1).

L'itinéraire des Sarrasins de Saragosse a Boncevaux

PAR LE SÈGRE et le CHEMIN DE RONDE DES PVRÉNÉF.S, DE LA

Cerdagne a la Haute-Navarre. — Auximisulniaiis ([iiivont à Ror.cevaux essayer de détruire l'arrière-garde française, le trouvère fait suivre un autre chemin, que l'on a trouvé généralement fantaisiste ou étrange.et qui ne l'est qu'en apparence. Marsile, grâce à la trahison de Ganelon.se flatte de surprendre les F"rançais. 11 ne perd pas de temps, aussitôt après le départ de l'envoyé de Charlemagne. Il rassemble toutes ses forces, mande tous ses vassaux, réunit 400.000 hommes en trois jours. Celte mobilisation rapide éti.it possible, puisque l'Etat du roi musulman avait en Saragosse un centre stratégique, dont les points extrêmes ne dépassaient guère 150 km. de dislance dans presque toutes les directions. Il faut d'ailleurs ajouter que, sur ces 400.000 hommes, on en compte 300.000, dont Ganclon a annoncé faussement le départ et qui forment l'armée de secours amenée antérieurement par l'algalife, oncle du roi de Saragosse (2). Puis, Marsile fait « sunerses laburs » dansla grande ville, etlesSarrasins,d'un « ejfort furibond », c'est-à-dire en forçant leur marche, se lancent à la poursuite des Français (vers 848-855).

Puis si chcvalchcnt par mult grant cuntençun

La tere Certeine et les vais et les munz ;

De cela de France virent les gunfanuns (vers 855-57).

On en a conclu que le trouvère ne connaissait pas la disposition réelle de ces régions, puisqu'il croyait la Cerdagne voisine de la Haute-Navarre. Un traducteur, M. d'Avril, en avait même inféré, que le lieu de la rencontre entre l'armée de Roland et celle de Marsile devait être cherché dans la haute vallée du Sègre, de l'Aude ou du Têt, hypothèse qui ne résiste pas à l'examen et que nul ne soutient plus (3). En scrutant de près le texte, il est indéniable que la route suivie d'abord par les ^laures est bien celle de la vallée supérieure du Sègre, la Cerdagne. A la lumière des documents historiques, on n'aperçoit dans cet itinéraire rien de contraire à la vraisemblance. Pendant tout le xi« siècle elle premier

(1) Ch. de fto/and, vers 705 et suiv.; sur cette route, Bédier.III, 123, 124, 29.3. — (2) Cil. (il- Roland, v. 680, «90.— (3) Ch. de Roland, éd. d'Avril, p. 277. Réfutation par P. Raymond. Rev. de Gascogne, X, 365 (1869). — Fr. Saint- Manr, RonceiHuii cl la Ch. de Roland, 1809, in-8». — G. Paris, Rev. Crit., 1809, n» 37 —L.Gautier, II, 101-103.

tiers du xii^, cette vallée avait été le champ clos perpétuel, où s'étaient heurtés musulmans et chrétiens. Les Maures de Balaguer, de Lérida, des montagnes de Prades et de Tiurana dirigeaient dos incursions continuelles vers Ager,Urgel, Pallas, Roda, non seulement en Cerdagne, mais encore en Ribagorza, après avoir, aux siècles antérieurs, poussé leurs razzias jusqu'en Septimanic. A l'époque même de Turold (vers 1102), ils avaient battu et tué Ermcngol d'Urgel à Molleruza, à 40 km. environ du cheflieu de la Cerdagne espagnole, à 10 km. de Lérida, à 5 ou 6 de Balaguer (1). En 1 1 16 et 1 124, ils organisèrent d'autres expéditions de ce genre et dans la dernière ils infligèrent un désastre à Corbins aux Croisés d'Alfonse le Batailleur et deRamonBerenguer(2). Or, Corbins se trouve un peu à l'écart de la vallée du Sègre, dans celle de la Nogucra Pallaresa, au voisinage de ces mêmes régions de Lérida, de Balaguer et d'Urgel, par lesquelles le trouvère fait passer la grande armée de Marsile. Il se conforme ainsi à une tradition historique. Le val du Sègre était un des grands couloirs d'invasion des Sarrasins vers les terres chrétiennes du nord ; le sol delà vallée était arrosé du sang des générations qui en avaient tour à tour défendu l'accès ou essayé la conquête. Il y a de Saragosse à la Cerdagne par Lérida environ 200 km. de distance, mais en prenant par Huesca et par Monçon, la distance est environ d'un tiers moins grande (.3).

Pour aboutir à Roncevaux, il semble étrange que l'armée mu- ) sulmane ait pris ainsi un chemin oblique. Il serait absurde de (^ supposer qu'elle s'est arrêtée en Cerdagne, et que le poète ait à ce point ignoré la géographie de l'Espagne du nord, qu'il ait supposé Urgel et Puycerda, limitrophes delà région de Roncevaux. Toutefois, il ne connaît guère d'une manière très précise que la région de Tudela, de Barbastro, de Tarazona,et une partie de celle qui avoisine immédiatement Saragosse et Balaguer. Il est possible qu'il ait cru la distance plus courte qu'elle ne l'est dans la réalité, entre le haut Sègre et l'irati. Aucun trait n'indique qu'il ait, en dehors du Sobrarbe et des environs de Balaguer ou de Tamarite et peut-être de Tiurana des notions approfondies sur les vallées qui s'étendent entre le haut Sègre et le haut Aragon. D'autre part, les auteurs de cette époque, même les plus instruits, tels que les géographes arabes, vrais professionnels, par exemple Edrisi, se font une idée imparfaite de la longueur des Pyrénées

(1) Voir ci-dessus livre I", cli. ir à iv. — (2) Zurita, 1, ch. 49, fol. 49. — (3) Edrisi, II, 35, 252, compte entre Saragosse et Huesca 40 milles, 10 de moins qu'entre Saragosse et Tudela; d'Hucsca à Lérida, 80.

et par conséqucnl des distances. Aboulféda croit qu'en quatre journées on peut aller du cap Crcus au golfe de Gascogne, le long de la chaîne. Edrisi, qui place Carcassonne en Gascogne et Jaon à l'est, ù peu près vers la Cerdagne, évalue à neuf journées le trajet entre Port-Vcndres et Bayonnc. Il compte presque la même distance (GO à 65 milles) entre Comminges (liaute vallée de la Garonne) et Saint-Jean Pied de Portqu'entre Saint- Jean et Bayonnc (1). Pourquoi demander à un trouvère une plus exacte appréciation de la longueur des itinéraires qu'à des hommes qui comptent parmi les premiers géographes du moyen-âge et qui s'étaient entourés de multiples sources d'information ?

Les musulmans chevauchent à marches forcées, non seulement à travers la Cerdagne (haute vallée du Sègre), mais encore à travers les "/'a/s et les munz ».Le texte a ici un sens très clair, si on se représente la configuration géographique générale de cette zone. Il signilie que l'armée de Marsile a traversé, du même élan endiablé, les vallées qui séparent la Cerdagne de la Haute-Navarre. Il y a là, en effet, le long des Pyrénées, une sorte de chemin de ronde naturel. Ce chemin est parallèle, au nord, à la crête centrale de la cordillière pyrénéenne, au sud aux sierras qui courent de l'est à l'ouest, et qui sont coupées de brèches (grados), où les rivières se sont creusé des passages étroits. Entre ces remparts monlueux, s'étend une série de dépressions ou de cuvettes, semblables aux llanos d'Urgel, reliées les unes aux autres par des cols. Elles ont formé les pagii (pays), appelés, au moyen-âge, comté de Pallas à l'est d'Urgel, dans la vallée de la Noguera. Palleresa, comté de Ribagorza, dans celle de la Noguera Ribagorzana, en face du val d'Aran et du Comminges, Sobrarbe dans les hautes vallées du Cinca et du Gallego (vais de Broto et de Tena), en face du Bigorre, enfin vallées de Jaca ou de la Pefia en face du Somport, non loin de la vallée de l'Irati qui mène à Roncevaux. Ces couloirs longitudinaux servaient tant bien que mal, au moyenâge, aux communications. Un série de sanctuaires, la Seu d'Urgel, Notre-Dame d' Alaon, Roda, Saint-Victorien, San Juan de la Pefia les jalonnaient, visités par les pèlerins et les clercs. C'est par cette voie, pendant quatre siècles, que les armées féodales avaient dû passer, puisque toutes les issues vers les plateaux subpyrénéens et la plaine étaient barrées par les forteresses maures, Balaguer, Huesca, Monçon, Alquezar, Napal, Barbastro. Au xi^ siècle, et jusqu'aux premières années du xii'=, les troupes du

(1) Aboulféda, II, 85; Edrisi, II, 252, 286.

comte d'Urgel, notamment lors des grandes croisades, de 1C64 et de 1094-1096, n'ont point connu d'autre itinéraire que celui de ce chemin de ronde (1). Aussi n'est-il pas extraordinaire que le trouvère, qui connaît si bien la topographie de l'évcché de Barbastro, ait assigné cette route à l'armée musulmane. Les seuls désavantages de cet itinéraire sont sa longueur et ses difTicultés. Entre la vallée du Sègre et celle de l'Irati, en passant par celles de la Noguera Ribagorzana, du Cinca, du Gallego et du haut Aragon, ce trajet comporte plus de 150 km. en pays accidenté. Mais il n'est pas inaccessible à des troupes montées et surtout à des cavaliers disposant de ces chevaux berbères (barbes) ou arabes, dont la résistance et la vigueur, ainsi que la célérité, sont si remarquables, au dire des spécialistes. Des officiers de cavalerie estiment que, dans la grande guerre récente, nos cavaliers ont pu franchir en deux jours l'étape de 160 km. à marches forcées. Les chevaux sont capables de cet effort, pourvu qu'on ralentisse aux montées et qu'on conserve aux descentes et en plaine l'allure régulière du trot. Si l'on observe, qu'il a fallu en trois jours et ^ demi rassembler l'armée musulmane à Saragosse et la diriger f vers le champ de bataille, il convient de noter, qu'avec les / 300.000 hommes de Valgalife déjà concentrés sur l'Ebre, avec la I levée rapide du ban féodal dans les fiefs voisins de la capitale et \ même dans tout l'Etat qui dépend immédiatement de Marsile, celui-ci a pu disposer d'un temps suiBsant pour exécuter son hardi mouvement. Enfin, tenons compte des erreurs dans les appré- 1 dations des distances, plus admissibles encore chez un poète que 1 chez les meilleurs géographes du temps. Observons qu'un poème épique n'a pas la rigueur d'une carte d'état-major, et le tableau d'une épopée la précision d'un exposé de quartier général.

Il reste à dégager la cause plausible du choix du poète. Elle semble provenir de la conception qu'il s'est faite des projets de Marsile. Le roi sarrasin compte sur un effet de surprise ; il veut dérober son approche à l'ennemi, en exécutant une marche de flanc, rapide et secrète, ce qui lui eût été impossible, s'il eût suivi de Saragosse à Cordres et de Cordresà Roncevaux la retraite de l'armée de Charlemagne. Leséclaireurs chrétiens auraient aisément pris le contact avec ses avant-gardes et donné l'alarme, tandis qu'en longeant les Pyrénées du Sègre à l'Irati, le subtil Sarrasin réussit à s'avancer, sans que la présence de son immense armée soit déceléc, jusqu'aux abords des « ports » de Haute- Ci) Ci-dessus livre !«'', ch. ii à iv.

Navarre. De là, rimprcssion de stupeur qu'éprouve Olivier, lors- j quc,du haut d'un observatoire naturel, l'un des puis qui avoisinent> le col, il aperçoit les masses sombres des païens s'écouler, comme V un torrent intarissable, des forêts et de la gorge de l'Irati. '

Les itinéraires de Charlemagne vers les Pyrénées et

RONCEVAUX. les VALLÉES d'AsPE ET DE CiZE ; LE VAL d'AsPE

et Sorance. — Divers traits dont une étude minutieuse, conduite / du point de vue géographique, montre seule l'importance, prou- X vent également que le trouvère de la Chanson de Roland n'a pas / seulement connu par les récits ou les guides des pèlerins, mais bien ^^ar une expérience personnelle et une vue directe, les grandes Ivoies qui menaient de France vers l'Espagne du nord, de même Aquc le fameux bassin intérieur de Roncevaux. Il désigne.en eflct, ( à l'est la première de ces grandes routes, celle du val d'Aspe qu'il \ nomme à deux reprises, une première fois comme frontière sep- / tentrionale de la péninsule ibérique (vers 869) et la seconde fois, lorsque Olivier invite Roland à regarder en haut (amun[) « par devers les porz d'Aspe » (1) l'arrière garde « dolenle » (vers 1103) qui va se trouver aux prises avec les masses débordantes des Sarrasins. Le Somport (le summus Pgrenxus des Romains) est, , en effet, plus élevé (l.filO m.), que le port de Cize (imus Pyre- ' nteas), dont le point initial ou final, suivant la direction, se trouve à Roncevaux. Tous deux constituaient les grandes voies , qui conduisent, l'une vers la vallée de l' Aragon et Jaca, l'autre f vers le val de l'Arga et Pampelune, et auxquelles aboutissaient /les anciennes routes romaines de Bordeaux à Dax, à Pampelune, \ à Astorga et à Compostellc, ou bien de Bordeaux à Dax, à Oloron, '^ Jaca et à Saragosse. Les pèlerins, qui, par la via Tolosana, venaient de la France de l'est et des régions adjacentes, empruntaient généralement la route du Somport, après avoir longé les PjTénées de Toulouse à Oloron, puis rejoignaient, s'ils n'allaient pas visiter les sanctuaires aragonais, la voie de Jaca à Pampelune, où ils retrouvaient le fameux chemin de Saint-Jac([ues. Les pèlerins et les chevaliers, provenant de toute la France occidentale, prenaient de préférence la voie du port de Cize, aboutissement de la grande route romaine de Paris, Tours, Poitiers, Blaye, Bordeaux, Dax, Sorde (2). Que le poète ait connu directement

(1) Le mot lui-même d'Aspe ne se trouve pas dans le mss. d'Oxford, mais il se rencontre dans les mss. postérieurs. Bédier, III, 295, note 1 et tous les éditeurs l'ont admis par conjecture. — (2) Les textes groupés par Raymond,/>((/. Topofjr. Bus. l'yr., p. 2-1.5. — Livre des Pèlerins, éd.. Fila, p. 11, « in pcde moiitis Asperi, transHus portibus Asperi ». — Dcscr. du val d'Aspe, Marca, 253 ; Camena d'Almeida, les Pyrénées 67 (port d'Aspe).

la plus orientale de ces voies, celle du val d'Aspe, il est difTicile d'en douter. Il en sait l'altitude différente de celle du port de Cize. Il en fournit le nom médiéval (val d'Asprc.Aspera vallisj, donné par les chartes depuis le x« jusqu'au xix^ siècle, qui a précédé le nom moderne (Aspe).

Dans cotte vallée, qui se décompose en une série de vallons (Ossau et Baretous), auxquels on accède par une succession de défilés, depuis les environs d'Oloron jusqu'au col de Canfranc, et où se trouvaient des seigneuries béarnaises célèbres, comme celles d'Aydie et ai Lescun, il a noté une localité qui a eu au Moyen Age un renom spécial, à savoir Sorence. On n'a pas remarqué que c'est là que se trouve le fief de l'ami (pair) de Ganelon, aussi loyal que Ganelon est traître, c'est-à-dire Pinabel. Ce lieu de Sorence est nommé deux fois (vers 3783 et 3915). Il n'y a en France aucun autre bourg qui porte ce nom. Il est vrai que la forme Sorence qui se trouve dans le poème n'est pas tout à fait la forme géographique actuelle qui est Sarrance. Mais la difïérence est insignifiante. On a le témoignage d'une charte du xi^ siècle où ce liju e^t appelé X. D. de Soricinii, forme qui correspond en roman à peu prèî à celle d^ Sorence (1). Une localité de la vallée d'Aspe, telle que celle -là, n'a pu être d'ailleurs remarquée que par un observateur qui avait visité ces gorges, où coule l'un des gaves, affluent de celui d'Ossau, à travers le défilé d'Urdos, et où se trouvait à mi-côte une route, dont Lescun marquait l'un des points stratégiques. Il y avait à Sarrance une paroisse et une église dès le xi^ siècle, un sanctuaire de la Vierge, où se rendaient les pèlerins, un hôpital, un prieuré dépendant des Prémontrés de l'abbaye gasconne de Saint-Jean de la Castelle (2). Ce lieu était fort connu, placé sur le grand chemin des pèlerins de Saint- Jacques, non loin de la pêne (chaîne) d'Escot, à trois lieues seulement d'Oloron, d'où le gave gagne la plaine à Saint-Jean de Sorde. Il et naturel que le trouvère ait parcouru cette vallée d'Aspe, où passaient des milliers d'hommes, que le commerce, la piété, les croisades amenaient au delà des Pyrénées,où Sarrance était l'une des étapes obligées,et où une seconde

(1) Charte d'Oger de Pardiac, citée par le P. Anselme,//. G. M. Fr.,U, 626. — (2) Gallia Clirist., I, 1301, d'après celle-ci c'était une abbaye célèbre.» Oratorium beatae Mariae de Sarrancia ■ (1354). — Raymond,/). T. B. P., 156. — Menjoulet, X. D. de Sarrance. Oloron. 15S6, in-S". — Dubarat, Doc. sur N. D. de Sarrance. Eiud. h. l. diocèse Bayonne XI (1892), 36 et sq. — Le prieur était membre des Etats de Béarn, L. Cadier, p. 228. — Tavernier hasarde une identification avec Sorrente, la célèbre plage napoUtaine, ce qui est inadmissible, Z. f. fr. Spr., XXXVII, 133 (1911).

étapc.l'hôpital français de Saintc-Christinc,fondé par les vicomtes de Héarn, se trouvait au xi« siècle à 2 km. du Somport.

/ Le VAL DE ClZE ET LE CHEMIN DE HoNCEVAUX. DcS autreS

^cols pyrénéens, le trouvère ne désigne que celui de Cize. Entre L. le Somport et Roncevaux, c'est en effet le seul qui se prêtât à ' la grande circulation. Les autres passages, situés entre Sainte- (Ihristine et Honcevaux, à savoir ceux d'Eray, ou du val d'Ezca (Hil.S), de Roncal (1700), d'Ochagavia ou de Larrau (13.'j0), sont tous ])lus hauts et moins accessibles que celui de Cize (1,100 m.) ou d'Ibaùeta. De plus, cette voie, depuis l'époque romaine, était le grand chemin (cami Roumiu), comme on l'appelait au Moyen Age, qui unissait Hordcaux à la Navarre et au plateau de Ca.itille, comme l'ont montré P. Raymond, François Saint-Maur, L. Collas, 'C. Jullian et J. Bédier. On a accès à Roncevaux par une vallée profonde, analogue à celle d'Aspe, et que le poète nomme les « meillurs ou greignors porz de Sizer » (vers 583, 719, 2939), nom qu'on retrouve sous les formes Cirsia, Cisera, Cisara, Cisra, Sizre, dans les chartes latines ou françaises du x« au xiv^ siècle, et sous celle de Cezar dont le géographe arabe Edrisi (1). C'était, au XII'' siècle, la seule grande voie qui s'ouviît aux pèlerins ou aux armées. Celles de Maya (G02 m.), des Aldudes (947 m.), de Velate ou du val de Baztan (868 m.), bien que moins élevées que la route du val de Cize (1.'222 m.), n'attiraient point la circulation, parce qu'elles offraient un itinéraire, à certains égards moins direct, plus accidenté, et surtout parce qu'elles étaient livrées aux brigandages des Basques, qui rançonnaient les pèlerins et les voyageurs, ou dressaient des embuscades aux chevaliers. L'envoyé de l'évêque de Compostelle, Gelmirez, qui dut suivre ces voies écartées vers 1120, les décrit avec le sentiment de frayeur d'un voyageur moderne qui devrait traverser les pistes du Sahara 'OU de l'Afrique centrale. Le choix du poète est donc conforme à jla vérité historique. Le val de Cize était bien la grande route ' que devait suivre l'armée de Charlemagne, puisque c'est la voie la plus courte pour des troupes qui viennent, non de Saragosse, mais de Cordres, c'est-à-dire des environs de Tudela. Elles ont, dès Vlors, avantage à emprunter, non la route du Somport, le chemin I le plus court vers la métropole de l'Ebre, mais celui de Roncevaux \^ du val de Cize. Soult, en 1813, dans sa marche vers Pampelune, n'a pas suivi d'autre itinéraire que Charlemagne. Comme

(1) Formes du mot dans Raymond, op. cit., 50; le même, Rei\ de Gasc, XI, 365. - Fr Saint-Maur, Roncevaux, p. 4. — Collas, La voie romaine de Bordeaux à Astorga, Rev. Et. Ane., 1912. — J. Bédier, III, 301, 313.

l'a fort bien observé Bédier (1), cette route qui suit, non le fond du val, mais la crête, repose sur le roc, est toujours sèclie et se prête admirablement au passage des troupes. Bédier suppose que l'itinéraire suivi par le héros coïncide, après Roncevaux (962 m.) at la côte d'ibaûeta (1.066 m.), avec le chemin en corniche, qui suit le flanc méridional du mont Altabiscar, puis le col de Bentarte (1.130), et qui gagne, par Château-Pignon, Saint-Jcan-Piedde-Port.

Le trouvère observe si bien la vérité topographique, qu'il esO, difTicile de supposer qu'un simple guide de pèlerins ou que le récit fort sec d'Eginhard aient pu seuls l'inspirer. Ainsi que l'ont déjà remarqué C. JuUian (2), G. Paris (3), J. Bédier (4), il décrit dans le val de Cize « le paysage de haute montagne » (Bédier), la gorge profonde et étroite, qu'on voit du haut de la route et que surplombent de hautes masses sombres de rochers :

Hait sont li pui et li val tenebrus (vers 814),

Les roches bises, les destreiz merveillus,

Li val parfunt et les ewes curant (vers 1831).

Une série de pics élevés, ceux d' Altabiscar (1.494 m.), deLau^ rigna (1 277 m.\ de Leiçar-Atheca (1.609 m.), de Château-Pignon / (1.168 m.), d'Orisson (1.063 m.), d'Urculu (1.404 m.), dominent/ en effet la gorge profonde, revêtue smlout au col de Bentarte de) masses épaisses de sapins et de hêtres, de chênes et de châtai-, gniers. De là, du sommet des rochers gris, dont parle le trouvère, et des défilés boisés, dévalent une multitude de torrents aux eaux, rapides, qui viennent grossir les deux Nives d'Arnéguy à l'ouest, l et de Béhérobie à l'est. Il est peu de descriptions d'une vérité aussi stricte, aussi saisissante, que celle que donne de cette vallée-' de Cize le vieux trouvère de la Chanson de Roland.

Précision de l.\ description de Roncevaux et de ses

ALENTOURS DANS LA CHANSON DE ROLAND. On retrOUVC CCttc )

précision, unie à la sobriété, dans la description du val de Ronce- \ vaux, auquel aboutissent la route du val de Cize au sud-ouest, \ et celle du val d'Erro vers Pampelune au sud. Divers critiques \ ont contesté cette exactitude et ont vu dans le tableau que brosse / le poète une œuvre vague « faite de chic » (5) qui ne donne pas,

(1) Hisloria Composlellana, livre II, ch. xx, p. 198, éd. Florez (Semita invia, per dumeta, per rupes... inamoeni et feri atque ejj menés homines. ^(2) C. JuUiau, Ann. F. L.Bordeaux, 1898. — (3) Paris, Roncevaux, Revue de Paris, 235. —(4) Bédier, III, 301-303. — (5) G. Deschamps, chroniques du Temps, IGseptembre, 16 déc. 1900, 13, 27 janvier,3 février 1901. — La bibliographie relative à Roncevaux donnée par Bédier, III, 207.

dit l'un d'eux, Edward Fry, « l'impression de l'exactitude topographique » (1). Telk' n'est pas la conclusion à laquelle, avec un historien éminent C. Jullian (2), nous aboutirons, et que des maîtres, G. Paris (3) et J. Bédier (4), ne sont pas loin de partager, bien qu'ils soient moins alTirmatifs. Que le poète ait fixé à Roncevaux la bataille, à laquelle son génie plus, que le récit étriqué d'Eginhard a donné l'immortalité, bien des raisons l'expliquent. La tradition carolingienne l'y obligeait. De plus, au xi« et au xii« siècle, Roncevaux était l'étape nécessaire des armées de croisés qui se rendaient de la France occidentale, Normandie, Poitou, Gascogne, aux Croisades d'Espagne, et des bandes de pèlerins qui allaient à Compostelle, en suivant la grande voie romaine. Par cette voie, l'on peut arriver de Roncevaux en une journée à Pampelune, distante seulement de 36 km. du col d'ibafiela et de 70 km. de Saint-Jean-Pied-dc-Port. « A cheval, par l'Altabiscar, dit Bourgoing en 1780, on est à deux ou trois lieues de Saint-.Jean à Roncevaux, et de là à Pampelune, il n'y a plus que six lieues d'un beau chemin,à travers de profondes vallées(5). " A l'époque où fut composée la Chanson de Roland, on avait l'habitude, comme le fait l'armée de Charlemagne, de se reposer en ce lieu.

Tens est del herberger.

En Rencesvals est tart del repairc-r (vcr.s 2483).

Chevaliers et pèlerins venant du val de Cize y trouvaient un hôpital récemment fondé par le comte d'Erro, Sanche (6), h une date que nous pouvons préciser, mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici, à cause d'une erreur chronologique due à l'éditeur du cartulaire de Conques, G. Desjardins (7). C'est, en effet, entre 1094 et 1104, qu'avait été donné aux moines de la fameuse abbaye du Rouergue cette aumôneric de Roncevaux, à laquelle devait succéder le célèbre monastère du mcm? nom, une vingtaine d'années plus tard. Les Français y trouvaient ainsi une hospitalité toute française, et aux yeux d'un poète patriote comme Turold, il est possible qu'D y eut là un motif de plus pour placer dans ce vallon le grand combat, dont Eginhard n'avait nullement indiqué l'em-

(1) Ed. Frv, Roncesvalles, Enrjl. hisl. rtcvicw. XX (190r)), p. 30. — (2) C. Jullian, op. cit. — (3) G. Paris. /tec. rfc Paris, 19U1, V, 230 et suiv. — (4) Bédier, 303 et suiv. — (5) Bourgoing, Tableau de l'Espagne, III, 53. — (0) Bédier, III, 31. — (7) Desjardins. Car/, de Conques, n" 472, n'a pas remarquéquerun des cvèques qui souscrivent la charte, à savoir Ponce de Barbastro, est mort au plus tard en 1104 et est devenu titulaire de ce siège vers 1094. Voir sur cet évêquc notre livre !<■', cli. v.

placement et qui a eu peut-être lieu vers le col de Velate on le val de Baztan (in ipso Pyrenci jugo), comme le remarque J.Bédier (1). La description de Roncevaux n'est pas en efïet compatible) avec celle d'un paysage de défilé ou d'un paysage de crête. J. Bé--' dier l'a établi avec sa pénétration habituelle. Le poète décrit") un paysage de vallée. Sa description est à cet égard encore d'une ( remarquable précision topographique. Tout s'y trouve en traits j sobres, où rien d'essentiel n'est omis, mais d'où sont éliminés'^ les détails. Le vallon de Roncevaux,quoique il soit situé à 962 m., présente en effet l'aspect d'un vaste cirque ou d'une plaine intérieure,qui ne mesure pas moins de 5 km. à 3 km. de diamètre, comme l'ont remarqué Pio Rajna (2) et G. Paris (3). P. Raymond assure même que le terme Roncesvals ou Resçabal, employé au Moyen Age, vient du basque ça6a/, qui indique un large vallon (4). Rajna et Sarrasa (5), ce dernier historien du monastère espagnol, relèvent la forme elliptique de ce vallon, « verdoyant d'arbres et de prairies, dit le célèbre romaniste italien, ceint de hauteurs gazonnées jusqu'au sommet et qui ont l'air plus de collines que de monts «.Paysage, ajoute G. Paris, « plein de charme, de poésie et de paix ». C'est bien l'aspect qui a frappé tous ceux qui ont accompli,avant ou après ces maîtres,le pèlerinage de Roncevaux. Bédier a insisté sur ce caractère (6) ; il observe c[ue Turold décrit toujours Roncevaux, sous la forme d'un « champ », d'une haute plaine boisée, d'où la vue s'étend sur des monts, des landes (lariz) et d'autres étendues à peine ondulées (jdaignes) (vers 1085), celles sans doute qu'on aperçoit à l'horizon se déroulant vers Pampelune. « Un poète d'aujourd'hui, remarque J. Bédier, pourrait peindre ces paysages (ceux de Cize et de Roncevaux) avec plus de détails pittoresques, et non avec plus de force ni de vérité (7). » C'est là seulement que le trouvère, avec un sens remarquable de la vraisemblance topographique, pouvait foire évoluer les masses de la cavalerie chrétienne, opposées à celles de la cavalerie sarrasine. Une bataille de crêtes ou de défilés eût été contraire à ce souci de la vérité géographique, dont le poète s'est fait une loi. De plus, et cette remarque est encore due au fin critique qu'est Bédier, là seulement à 2 km. de la ligne de retraite encore libre, où commence le val de Cize, le poète pouvait placer ce

(1) Bédier,III, 299. — (2) P. Rajna, Ronce valte dans Homenaje à Menendez ijPelayo, Madrid, 1900, 383, 395. — (3) G. Paris, loc. cit., 327. — (4) Note cilée par L. Gautier, II, 432. — (5) Sarrasa. Resefia liistorica... de Roncesvalles, 1878. — (6) Paris, 238. — (7) Bédier. III, 303. — Antillon, p. 80, qualifie déjà ce vallon du nom de « belle plaine. »

drame de la volonté, qui fait la beauté de la Chanson de Roland (\), puisque le héros, maître de livrer la bataille ou de se replier sans péril, préfère courir les risques d'une lutte sans précédent que de diminuer l'honneur du nom français, en ordonnant le repli (2). L'observation de pareils détails, qui sont essentiels pour la conception du poème, suppose donc autre chose que l'inspiration esthétique. Elle n'est explicable que si le trouvère a eu sous les yeux le paysage lui-même, que s'il en a connu les proportions exactes et la disposition précis >.

Quand on examine les autres traits de la sobre description donnée par Turold, on en constate aussi l'exactitude. Autour du vallon de Roncevaux, il signale une série d'éminences, cie pics. C'est la « muntaigne » (vers 2010), sur laquelle Gautier de l'Hum a essayé d'arrêter l'avant-garde sarrasine ; c'est le « puij hniçur » (élevé), d'où Olivier a pu découvrir « suz désire « (à droite) les flots pressés des païens qui s'avancent à travers le « val herbus », et entendre la rumeur qui monte du versant espagnol, annonçant la marche de leur armée immense (vers 1017-1038). C'est le tertre, couronné de deux beaux arbres, avec quatre perrons de marbre dur (sardoine) comme le diamant, où Roland s'étend sur l'herbe verte pour attendre la mort, et d'où il aperçoit le vallon (guaret), couvert à perte de vue des cadavres des combattants. La connaissance seule du terrain pouvait permettre au poète de telles précisions. Ceux qui ont visité Roncevaux, ceux-là même qui ont examiné la carte du 200/1000<^,ou celle plus détaillée encore qu'a dressée Wallon, savent que le val est environné d'une série de pics, qui sont d'abord, tout à fait au nord de Roncevaux, celui de Leiçar Atheca, ensuite, un peu plus au sud, celui de l' Altabiscar (1.498); au nord-est l'Or.sansurieta (1.570 m.),et enfin, .iu sudest, le Laussaren (1.198). C'est sur l'un de ces pics que Gautier de l'Hum et Olivier ont dû se poster, l'un pour enrayer la marche de l'avant-garde sarrasine, l'autre pour observerl'afTlux terrifiant des païens. L'ami de Roland invite celui-ci à regarder « anuint » (en haut ) « devers les porz d'Aspres » ; c'est dans cette direction qu'il montre l'arrière-garde « dolente » (vers 1103), la troupe qui doit retarder l'avance ennemie, et probablement celle-là même qui vase sacrifier presque jusqu'au dernier homme avec Gautierde l'Hum. De ce côté, les positions d'observation indiquées, à savoir rOrsansurieta et le Laussaren, permettent d'apercevoir les mou- Ci) Bédier, III, 304. — (2) Ibid., 305.

vements de troupes qui se produisent dans les vallées de l'Irati et d'Aezcoa, la route de Jaca. à Ticrmas ou de Sanguesa à Lum- ' bier.par lesquelles les niasses musulmanes, qui viennent de dérober leurmarclic, en s'avançant rapidement du Sègre jusqu'au haut Aragon, débouchent vers Orbaiceta et Burgucte. Quant au tertre sur lequel Roland s'étend pour mourir, c'est sans doute l'une des ondulations moins élevées qui entourent le vallon de Roncevaux, et dont le sommet arrondi formé de roches dures est souvent couronné de bouquets de hêtres ou de pins. La critique est trop facile qui consiste à arguer qu'il n'y a pas à Roncevaux de « sardonie «, (vers 2312), cette pierre précieuse sur laquelle Roland essaie de briser son épée Durandal, pour conclure que la description du poète est imaginaire, comme si le terme sardoine n'avait pas un sens métaphorique et ne pouvait pas s'appliquer à une roche aussi dure que le diamant.

La justesse de ce tableau géographique apparaît au contraire encore dans l'indication du ruissellement des eaux et de la richesse de la végétation du paysage. Lepoète sait qu'il existe à Roncevaux une rivière aux eaux rapides, - y

« En Rencesvals ad une ewe curant » (vers 2225) \

celle où va puiser l'archevêque Turpin, afin d'étanchcr la soif / de Roland mourant. Tous les touristes qui ont visité Roncevaux y ont remarqué le charme qui naît de l'abondance des eaux ruis-1 sciantes, dont s'alimentent les deux torrents, affluents de l'Irati, à savoir l'Urrobi à l'est et l'Erro à l'ouest. C'est certainement l'une des rivières que le poète a voulu indiquer. C'est de là que provient cette luxuriance de la végétation, que signale l'auteur de la Chanson de Roland, et que développe aussi la fréquence des pluies. La chute de celles-ci enhaute Navarre est en efïet de 1 m. 12 par an, triple par conséquent de celle de la plaine d'Aragon. Du sec paysage des Monegros au frais paysage de Roncevaux, le trouvère a su tout observer, de manière à bien marquer la différence. Il a su noter dans le vallon ccsbelles prairies, avec leur tapis de fleurs, que Charlemagne aperçoit rouges du sang de ses barons (vers 2398, 2855, 2913), et où ses chevaliers laissent leurs chevaux en liberté parmi « les freiches herbes » (vers 2492). En automne et en hiver, le sol en est même parfois marécageux, ce qui a permis à un critique de prétendre qu'il était impossible d'y faire évoluer des cavaliers, comme si, au mois d'août, l'aspect du val n'était pas différent ; or, c'est précisément en été que,,

dans le poème, se livre la bataille. G. Paris a déjà fait ressortir la faiblesse de cette remarque (1).

f De même, le poète ne se trompe pas, quand il donne au paysage de Roncevaux une parure de bois. Autrefois, cette région des Pyrénées espagnoles était encore plus boisée qu'au-

I jourd'hui. Strabon y constatait, au temps d'Auguste, la pré-

I sence d'abondantes forêts, et, comme l'a observé Jullian, le géographe latin Avienus donnait aux Pyrénées le nom de pin-

Knilerae verlices (sommets couverts de pins) (2) . Bien que la déforestation, duc surtout à la transhumance et aux défrichements inconsidérés, ait sévi en Haute-Navarre, les botanistes remarquent qu'il y a encore dans cette zone, outre des hêtres, des sapins etmême des pins. Antilion, au xviu« siècle (3),\Vcbster au xix^ (4), Philippe (.5) et Daubrée (6) signalent la présence de ces beaux arbres, tel que celui sous lequel va mourir Roland. ' Leur dôme s'élance souvent au-dessus des hêtres (7). On peut voir encore aujourd'hui, auprès du pic d'Anie, des bouquets de pins magnifiques, semblables à celui qui couvrit de son ombre l'agonie -du héros. Tout concourt donc à montrer que le trouvère a vu le paysage qu'il a su décrire, en traits aussi précis que sobres, dans son poème. L'étude topographique qui vient d'être esquissée le prouve suffisamment. Ce n'est pas un récit de pèlerin ou de chevaliet, ce n'est pas l'exposé d'un guide de pèlerinage qui auraient pu lui permettre une description aussi exacte dans sa simplicité. « Je crois, disait, il y a plus de vingt ans, C. Jullian que le cher poète a été à Roncevaux, qu'il a vu les lieux et fait le pieux pèlerinage du martyre de son héros. » Peu après G. Paris ajoutait avec infiniment de sens : « Il serait bien téméraire d'afTirmer qu'il n'ait pas passé par Roncevaux, à l'époque où tant de gens y passaient (8) ». C'est à cette conclusion qu'un examen attentif nous a également conduit. Elle se fortifie de toutes les preuves qui permettent d'afrirmcr que le poète a séjourné en Espagne, pendant la période la plus glorieuse des croisades françaises.

(1)G. Paris, loco cit., 252, 348.— (2) C. Jullian, Rev. Elud. ^nc. I (1899).

— (3) Antillon, p. 43. — Laborde, III, 193. — (4) G. Bonnior, Flore des Pyrénées, Assoc. avanc. sciences, 1892 — Webster, cité par G. Paris. 252. — (5") Philippe, Flore des Pyrénées, 1859, 2 vol. in-8», Bagnères. Il, 275 et sq.

— (6) Daubrée, ,S7o/. des Forêts, in-4'> 1912, t. II (les hêtres dominent dans les Pyré lées occidentales, mais il y a aussi des sapins et des pins). — (7) Philippe II, 275, cite quatre variétés depins dans cette zone, dont une, le pinns sylvestris. à branches étalées, atteint, 15 à 40 mètres, une autre le pm mugho au feuillage sombre 6 à 5 mètres, une troisième, le pinus maritima, à rameaux divergents étalés, enfin le pinus pinça, aux feuilles en parasol, qui s'élève très haut. — (8) G. Paris, p. 250. — Jullian, op. cit.

la géographie du poème de turold 143

Les itinéraires de Charlemagne des P\"rénées a l'Ebre. — De Roncevaux par le « val Tenebrus » a l'Ebre. — Une dernière étude reste à faire; c'est celle des itinéraires de Charlemagne après le désastre de Roncevaux. Deux fois encore, il reprend le chemin qui mène des Pyrénées à l'Ebre ; deux fois il revient de l'Ebre aux Pyrénées. A l'appel du cor de Roland, l'empereur est revenu en hâte sur ses pas ; il a franchi le défilé de Cize, mais il arrive trop tard à Roncevaux. Les Sarrasins, à son approche, se sont repliés en toute hâte. Le duc Naimes montre à Charles leur retraite éperdue :

Véez avant de dous liwes de nus,

Vedeir puez les granz chemins puldrus (vers 2425 - 26).

Les Sarrasins n'ont donc qu'une avance de deux lieues (environ deux heures), équivalente à une dizaine de kilomètres. L'Empereur, laissant, pour occuper les défilés, une forte arrière-garde (vers 2432), se lance aussitôt, avec le gros de son armée, à la poursuite de l'ennemi. Un miracle lui permet de la continuer après la chute habituelle du jour, puisque le soleil arrête sa course. Le poète signale le lieu où les Français prennent contact avec les Sarrasins :

Paien s'enfuient, bien les enclialcent Franc (V. 2450) ; El val Tenebrus là les vunt atteignant.

C'est la première étape de cette marche à outrance. Dans la seconde, l'Empereur coupe à ses adversaires la ligne de retraite vers Saragosse. Dans la troisième, il les accule à l'Ebre et les y précipite.

Vers Saraguce les enchalcent férant,

A colps pleners les en vunt occiant

Tolent lur veics et les chemins plus granz.

L'ewe de Sèbrc ele lur est devant (vers 2462-2465).

Cette description prouve que le trouvère connaissait bien les diverses routes qui conduisaient des Pyrénées à l'Ebre, ou réciproquement.

Auparavant, quand il trace le tableau du retour des Français vers la Gascogne, après la prise de Cordres et le traité simulé consenti par Marsile, c'est le grand chemin de Tudela à Pampelune et à Roncevaux qu'il fait suivre à l'armée de Charlemagne. Nul autre itinéraire ne pouvait mieux convenir. C'est le plus direct,

Je plus facile, le plus court pour des troupes, quand elles viennent de l'extrémité occidentale du bassin moyen du fleuve et delà ville importante qui engardc le passage. Mais pour unearmée qui bat précipitamment en retraite de Roncevaux vers Saragosse, ce n'est plus cet itinéraire qui convient. Il éloigne trop de la métropole du bassin ; ce n'est plus la ligne la plus courte, mais l'une des plus longues qu'on puisse suivre. Au contraire, la description du poète convient parfaitement à une seconde route plus âpre, mais plus directe, qui mène de Roncevaux à l'Ebre. C'est celle du sudest ou del'IratietdcSanguesa, non plus celle del'Argaet de Pampclune. Il paraît en effet difficile que les Sarrasins se soient repliés vers Jaca, qui est à plus de 100 km. de Pampelunc, puisqu'ils auraient dû, en outre, descendre par la vallée du Gallcgo, par Villanucva et Gurrea, sur Saragosse, qui est précisément au confluent de cette rivière et de l'Ebre, ce qui ajoute un supplément de 1 10 km. d'un trajet à travers une région accidentée. Les musulmans, en ce cas, eussent été obligés de parcourir plus de 200 km. avant d'arriver à l'Ebre ; de même que pour venir de Roncevaux à Saragosse par Pampelunc et Tudela.il leur eût fallu faire une traite de 218 km. La descente par la route de Tlrali leur offrait, ainsi qu'aux poursuivants, une voie moins longue d'un bon quart ou d'un tiers (140 à 150 km. au lieu de 200 et de 218 km.),quipeut être parcourue en vingt-quatre heures à la rigueur, à marches forcées, par des troupes à cheval en débandade et par leurs adversaires acharnés à leur poursuite.

A cette route répondent assez bien les traits de la description donnée par le poète. Elle s'engage, en effet, à gauche et au sudest, dans une gorge, celle de l'Urrobi, torrent qui descend précisément du port de Cize par Roncevaux et Burgucte et qui se jette dans rirati, venu du val de Roncal. Elle traverse ensuite l'Erro, autre affluent de l' Irati, venu, comme l'Urrobi, du vallon de Roncevaux. Elle se sépare à cet endroit de la grande voie des pèlerinages, celle de Pampelunc, pour s'engager ensuite dans une vallée profonde, celle de Foz, qui correspond bien au val tenebrus décrit par le poète. Il n'existe pas, en effet, dans toute la Navarre, de vallée portant le nom propre de Val Teniebras; il y existe seulement un val Tulcbras, situé sur la rive droite du rio Quelles, au sud de l'Ebre et de Tudcla (1), et qui ne répond, ni par sa situation géographique, ni par son aspect, à la gorge boisée que décrit le

(1) Carte de l'évêché de Tarazona, .E.'îp. Sngr., XLIX. — Documents sur .ce val au xii« siècle, ibid., LI, 238. — Traggia, Diccionario, II, 400.

trouvère. Au contraire, la haute vallée de l'Irati et de ses atTluents est encore couverte de magnifiques forêts qui dévalent jusqu'au bord des torrents. C'est là que se trouvent, en particulier, les 5.200 hectares du massif forestier le plus beau de notre département des Basses-Pyrénées, qui empiète de ce côté sur le versant espagnol, de même que l'Espagne, détentrice des 21 .000 hectares du val Carlos (vallée supérieure de la Nive et de la Nivelle),empiète au nord-ouest sur le versant français.

Des gorges de Foz (Fossa) et de V Irait, où Charlemagne culbute l'arrière-garde sarrasinc, la poursuite a dû continuer par Aoiz, Lumbier, Sanguesa et Sos. A*Lumbier, qui se trouve à six lieues à l'est de Pampelune, les Français pouvaient traverser, sur deux ponts de pierre, l'Irati, qui s'y grossit du Salazar. A une lieue et demie plus au sud, ils rencontraient, au pied de l'enceinte murée de Sanguesa, le confluent de l'Irati et de l'Aragon, où on passait le fleuve ; l'armée n'y étiiit plus qu'à 2 lieues nordouest de Sos et de la zone des Cinco-Villas, qui précède la plaine de l'Ebre. C'était une régionbien connue des Croisés, qui, depuis 1090 jusqu'en 1110, avaient enlevé une aune les forteresses maures, en débouchant de Sanguesa et de Sos, dans les vallées des deux Arba et du Gallego, parles passes de la sierra de Santo-Domingo, Là se trouvaient ces châteaux d'Ejéa, conquis par les chevaliers gascons avant 1089 et en 1110, d'Uncastillo, l'apanage de Gaston de Béarn, deBiel,deLuna,deLoarre, d'Ayerbe,qui avaient marqué les étapes de la croisade franco-aragonaise pendant vingt ans. Par là, en forçant sa marche, l'armée de Charlemagne était en mesure, si elle débouchait avant l'ennemi sur l'Arba inférieure, vers Tauste et Gallur à droite, ou sur le Gallego, vers Gurrea et Zuera à gauche, de couper aux fuyards la route de Saragosse et de les jeter, en efïet, dans le grand fleuve. Une manœuvre dece genre enlll4etlll8,roccupation de Castellar entrel'Arba et le Gallego,avait isolé la métropole de l'Ebre et préparé sa chute.

L'itinéraire de retour de Charlemagne après la b.\taille DE l'Ebre; de l'Ebre a Roncevaux. — Après sa victoire auprès du fleuve, l'armée de l'Empereur reprend pour la seconde fois la route des Pyrénées. Cette fois, d'après le poète, les Français suivent

Cez veies lungues et ccz chcmhis mult larges (vers 2852-53)

afin d'aller rendre à Roncevaux les honneurs funèbres aux héros qui y sont tombés pour l'honneur de leur pays. Charlemagne,

monté sur un tertre, a contemplé le spectacle de mort que présentent le vallon et le lieu où Roland a expiré. Ensuite, les funérailles ont été célébrées par les clercs, et les cadavres des barons chargés sur trois charrettes, recouvertes d'un tapis (/a/azin, sont envoyés sous bonne escorte à leur dernière demeure à Saint- Romain de Blaye (vers 2855-2973). Les troupes, revenues du champ de bataille de l'Ebre, ont suivi très probablement dans ce nouvel itinérairela grande voie de Saragosse àRoncevaux par Tudcla et Pampelune, qui est en effet la plus longue, mais aussi la plus large et la plus facile, puisqu'elle est moins accidentée. C'est à Roncevaux que les éclaireurs (enguardes) de l'armée de Baligant, arrivée au secours de Marsile, viennent reconnaître les forces de l'adversaire et que les deux hérauts musulmans se rendent, pour provoquer l'Empereur à une nouvelle et décisive bataille (vers 2975-2985).

Charlemagne relève le défi ; les clairons sonnent, les troupes chrétiennes quittent la région du val de Cize, « passent ces puy et les roches plus haltes, — ces vais parfunz, cez destrciz anguisables, — issent des porz ede la terre guaste».Le texte semble bien indiquer que l'armée française a accompagné le cortège funèbre dans les défilés de la Nivelle, du moins en partie.et qu'elle revient sur ses pas, pour rejoindrele gros oul'arrière-garde à Roncevaux.

Le poète ajoute en effet ce vers :

Devers Espaigne sunt alez en la marche,

En un emplein unt prise lur estage (vers 3125-3134).

Le retour de l'armée de Charlem.vgne de Roncevaux a Saragosse. — C'est donc encore la grande route que les chrétiens reprennent ; il n'y a pour eux aucune raison de précipiter leur marche, puisque, suivant les règles des défis, ils sont sûrs de rencontrer l'armée ennemie au lieu indiqué. De plus, il vaut mieux, ,en ce cas,ménager les forces des troupes et ne pas forcer les étapes. Le terme de « plain », employé par le trouvère, indique bien qu'il est question de la belle voie romaine de Roncevaux à Pampelune, qui ne présente que des ondulations et où on peut parcourir sans fatigue les 35 km., qui séparent le célèbre vallon delà capitale de la Navarre,par Burguete, Larrasoâna,la vallée de l'Arga et la conque d'Huartc. De là, on gagne aisément Tudcla (à 108 km.) et on peut suivre ensuite la rive de l'Ebre. Le trouvère montre alors les chrétiens pratiquant une reconnaissance et prenant contact avec les avant-gardes des Sarrasins (vers 3125-3135).

la géographie du poème de turold 117

Le lieu présumé de lasuprèmebatailledeCharlemagne PRÈS de Saragosse. — La bataille suprême si disputée, où Charlemagne Unit par remporter la victoire (vers 3265 et suiv.) a dû se livrer à quelque distance de Saragosse, en été, puisque le poète ne manque pas de mentionner que la mêlée se poursuit au milieu de la chaleur et de la poussière. Il est probable que le trouvère, qui connaissait fort bien le théâtre des croisades d'Espagne, s'est inspiré des événements réels qui s'étaient déroulés pendant les deux sièges de Saragosse en 1114 et en 1118. Peut-être pourraiton placer sur la rive gauche du fleuve, dans le triangle compris entre Castellar au nord (oti se trouvait le camp des Croisés en 1114), Alagon au sud-ouest et Villanueva de Gallego, le lieu de cette lutteépique, en face de l'emplacement situé sur l'autre rive, où s'était livrée la bataille du 6 décembre 1118 contre les Almoravldes, venus de Valence. L'intervalle entre la grande ville et le lieu du combat est supposé peu considérable, puisque les vainqueurs,poursuivant les vaincus l'épée dans les reins, entrent presque en même temps que les fuyards dans l'enceinte de Saragosse. C'est, réduite à l'optique de l'épopée, l'histoire réelle de la reddition de la place en 1118. La seule différence, c'est que, dans l'épopée, la reddition s'accomplit dans la même journée, an crépuscule et aux premières heures de la nuit, tandis que, dans la réalité, en 1118, Saragosse ne capitula que huit jours après la bataille. Toutefois on ne peut s'empêcher de faire ressortir, ici, comme dans l'ensemble de cette étude, la part de véiùté ou d'observation qui se retrouve dans la Chanson de Roland.

On sait que, pour le reste de l'itinéraire. de Charlemagne, les belles études de Jullian (1) et de Bédier (2) ont démontré qu'il se confondait avec la grande route des pèlerinages. Charlemagne, de retour à Roncevaux, pour la troisième fois, après avoir laissé une garnison dans Saragosse, regagne son palais d'Aix-la-Chapelle, en suivant la voie romaine, qui par Arbonne sur la Nive, la vallée de r Adour, Sorde, les Landes, le conduit à Bordeaux « le citet de renom », à Blaye, où il passe a la Girunde à mult grands nefs et enfin dans la France du nord (vers 3683-4002).

Les conclusions de l'étude géographique du thé.\tre de. LA Chanson de Roland. — limitation de ce théâtre. — Prédominance des localités d'une zone restreinte de l'Esp.vgne du nord. — De cette étude minutieuse, fondée à la

(1) JulUan, Romania, XXV, 161. — Reo. Etiid. Ane, I, 233. — (2) J. Bcdier, III, 335-355.

fois sur les documcnls, sur la géographie, la topographie cl l'histoire, se dégagent des conclusions précises. D'abord le soin que "montre le poète pour délimiter le théâtre de son épopée. Quarantecinq noms déréglons ou de lieux lui ont sufh.Il s'est gardé d'un vain étalage de termes géographiques, qui eussent nui à l'intérêt de son sujet plus qu'ils ne l'eussent servi De toute cette Espagne, dont il attribue la conquête à Charlernagne et dont il se représente imparfaitement les contours, il n'a presque rien voulu indiquer, en dehors du cadre qu'il assigne à son drame épique. Tolède, Valence, Almcria, Marbrise, Marbrosc, la Galice n'apparaissent qu'accessoirement à propos de faits secondaires. Les cinq sixièmes de la terminologie géographique du trouvère se retrouvent dans f le bassin de l'Ebre et dans la région pyrénéenne, dont il semble I connaître des coins restreints sur lesquels il possède des détails caractéristiques. Trentc-ua de ces noms appartiennent, en effet, à cette partie de l'Espagne du nord. Dans l'ensemble on identifie avec une quasi-certitude plus des trois quarts (27 sur 39) de la totalité de ces noms, et 22 sur 31 de ceux qui sont particuliers à la zone de l'Ebre et des Pyrénées espagnoles (1). Sur le dernier quart, deux peuvent être identifiés avec de grandes chances de jirobabilité, à savoir, Marsano et Durera ou Daroca (Durestant). !1 ne reste donc que dix noms {un quart) dont l'identification demeure très douteuse (2).

On remarquera en second lieu que le trouvère a porté sou choix, non sur les centres urbains importants de la région de l'Ebre, dont deux seulement sont nommés, l'un en première ligne, Saragosse, centre de l'action, objectif des chrétiens comme des musulmans, l'autre en seconde ligne, Tudela. Autour de Saragosse, se groupent, en une certaine symétrie, le plus grand nombre des lieux que le poème indique, et qui sont disséminés dejîuis le Sègre jusqu'au Haut Ebre, depuis les terrasses pyrénéennes de Sobrarbe jus-

(1) A savoir Tolède, Valence, Almeria, la Galice, l'Ebre, Saragosse. les Monegros, Balagucr (nommé 2 fois), Tamarit, la terre de l'ine, Xoples (nommé 2 fois), Berbegal, la Cerdagne, Roncevaux, Tudela et Valtierra (nommés chacun 2 fois), Tortoles, Moriane et Miranda (.Morindre), Haltilie ou Peraltil!a,Monubles (Commibles), Certes (Cordres),Sevil (Sibilie), Valferrée, le Pui, Premisan (Primes), Camarinas ou Camaron. — (2) Ce sont Gaine (Gulina), Montagut(Maëlgut), Éstercucl(Estorgant), Valtonda(Maluenda),Besaon(Basan), Ibcro, Ezcaba,.\rtona pourArbona (Xerbuni) (royaume de Valence), Marbrise, Marbrose (Miriorque et Majorcjue). soit .'i dans l'Espagne orientale et 7 dans la ri'gio:i de l'Ebre. Les noms iiientiliés dans la zone des Pyrénées françaises doivent être comptés en plus ; ce sont ceux de Carcassonne, Aspe, Sorance, Cize, Saint-Jean-Pied-de-Port, .\rbonnc, au total G, ce qui porte à 15 (les doubles emplois déduits) le nombre des lieux empruntés à la géographie de l'Espagne et des Pyrénées, utilisés dans la Chanson de Roland.

qu'aux plaines ondulées du Jalon et du Jiloca. A l'est, dans le val du Sègre,ce sont Marsano (Marsune), Balaguer (dont le nom est répété deux fois) etTamarit; au centre, sur l'Ebre lui-même, Saragosse et les Monegros; au nord de la terre de Pine (le Sobrarbe), Noplcs (Napal) (dont le nom revient deux fois), Sevil, nommée aussi deux fois, Haltilie dans la région des puis de Barbastro, Premisan, Camarinas ou Camaron, et enfin Berbegal ; au sud, dans la vallée de l'Ebre et de ses aiïluents méridionaux, Tudela et Valtierra (qui sont chacune deux fois nommées). Durera ou Daroca, IMonublcs (Comibles) Cortes (Cordres) Tortolcs, Estercuel, Besaon, Montagut, Malonda (Valfonda), dans l'évêché de Tarazona, j dont Tudela était le principal centre ; enfin Morindre ou INIiranda, j Valfcrrée et Moriane sur la route des pèlerins et du haut fleuve.] On observera que, d'après ce relevé, c'est la région de Tudela qui| revient le plus souvent dansles souvenirs du trouvère, puisque aux lieux qui la composent appartint le iiers des localités qu'il] nomme (10 sur les 30 de la zone de l'Ebre), et plus du tierr, si on y ajoute Miranda, Valherrero et Moriana, qui ne sont pas très éloignées de cette zone. Ensuite, vient la région de l'évêché de Barbastro, représentée par sept noms (soit un peu moins d'un quart du total). En troisième ligne, apparaît la région du Sègre avec quatre noms (le septième), celle de Saragosse avec trois, dont le nom du fleuve (un dixième), mais avec un nom qui revient fréquemment, celui de la capitale. Le trouvère a enfin une connaissance particulière, sinon de la Cerdagne, qu'il se figure plus rapprochée qu'elle ne l'est de la Haute-Navarre, du moins de la zone des Pyrénées-Occidentales, oii il connaît bien les routes qui mènent vers l'Ebre, Roncevaux, ainsi que la vallée française de Cize, avec Saint-Jean-Pied-de-Port et Arbonne (Nerbonne), et celle d'Aspe avec Sarrance (Sorance) (1).

Le souci de la réalité géographique compatible avec LA liberté épique ET AVEC l'esthétique DU POÈTE. — Outre cette netteté dans la délimitation, sans doute voulue, du théâtre de l'épopée, et cette prédilection évidente du poète pour quelques zones restreintes, qu'il semble connaître plus particulièrement, se manifeste chez le trouvère le souci de la vérité et de l'exactitude géographique,en tant qu'elles sont conciliables avec la liberté permise à la poésie. Ce souci se fait jour dans le sobre tableau de l'Ebre et de Saragosse, aussi bien que dans celui des champs de

(1) A la région navarraise appartiennent les lieux de Roncevaux, d'Ezcaba, d'Ibero et de Galme, total 4 sur 31, mais la zone des Pyrénées francoespagnoles est représentée par sept noms de plus, soit 11 sur 44 noms.

bataille et des itinéraires. Cette préoccupation apparaît aussi évidente dans la distribution des fiefs des vassaux du roi Marsile, dans l'indication des villes et tles régions conquises par Charlemagnc, par Roland et par son vassal Gautier, dans la description des l' ports» de Cize, d'Aspc, du val de Roncevaux, et enfin dans les itinéraires suivis par les armées avant et après le désastre. En tenant compte des licences que peut se permettre un poète épique dans le tableau des mouvements des armées, on n'observe nulle part ces extravagances, ce mépris de la vraisemblance géographique et historique qui distingue les auteurs des Chansons de gestes postérieures. Le génie du trouvère se manifeste pleinement ici, avec ce goût de la précision, de la sobriété, de la clarté, de la raison, modératrice de l'imagination, qui fait de lui le premier de nos giands classiques. En même temps il montre le sens de la ^-métrie et des proportions, qui est encore la marque du tempérament littéraire français. Tout est ordonné, concentré, ramassé, pour que l'action se passe dans le minimum de temps et d'espace requis, afin de contribuer à l'unité et à la force de l'impression d'ensemble.

Les conséquences des identifications et de l'exactitude relative du cadre géographique du poème pour la genèse historique du poème, ainsi que pour la date et la PERSONNALITÉ DU TRCUNÈRE. — Majs cc n'est pas seulement le génie du poète qui apparaît ainsi éclairé d'une nouvelle lumière, c'est encore la genèse historique de son œu\Te. Chacun des traits de son tableau géographique ne peut s'expliquer, tant ils présentent généralement deprécision, que par les souvenirs des croisades françaises de l'Espagne du nord et spécialement que par l'histoire de celles qui se déroulèrent dans le bassin de l'Ebre depuis 1064 jusqu'en 1120. Comment le trouvère eût-il pu, s'il n'avait suivi de près l'histoire de ces croisades, et probablement accompagné les dernières, connaître des localités ou des régions, aujourd'hui aussi obscures, que la terre de Pine, Haltilie, Napal,Scvil,Bcrbegal et la Barbitanie, les i\lonegros,Balaguer, Tamarite, Estercuel, Durera, Tortoles.^lonublcs, Valtierra, Moriana, Gulina, Cortes ? Pour la postérité qui a perdu rapidement le souvenir des exploits des croisades d'Espagne, ces noms sonnent dans le vide. Pour un contemporain des Rotrou de Perche, des Centulle de Bigorre, des Gaston de Béarn, des Robert Bordet et de tant d'autres héros, ils évoquaient tout un passé, encore vivant de luttes, un sol arraché aux mains de l'Infidèle et arrosé du sang de nos chevaliers. La voix des morts s'y élevait

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vraiment et inspirait les vivants. Ces conquêtes, suivies parfois de revers, ces sièges, ces batailles, couronnées par les grandes victoires de Saragosse et de Cutanda, n'étaient pas des souvenirs de légendes perdues dans une brume imprécise et lointaine. Elles étaient des faits réels et récents, dont témoignaient chacun de ces lieux qui ne nous disent plus rien, et dont l'identification a suscité depuis un siècle tant de vaines recherches des érudits. En essayant de soulever le voile ni3'stérieux qui les enveloppait depuis tant d'années, c'est une jeunesse nouvelle qu'il nous semble restituer à notre vieille et grande épopée nationale.

Enfin, une quatrième déduction résulte de ce travail pénible et aride de reconstitution géographique. Comment la Chanson de Roland pourrait-elle avoir été inspirée de vieilles cantilènes, dont nul n'a trouvé trace, alors que visiblement elle porte l'empreinte des Croisades d'Espagne ? Comment aurait-elle pu être composée avant la fin du premier quart du xii« siècle, alors que les lieux où se passe l'action n'ontété conquis qu'entre 1070 etle premier quart duxii* siècle, surtout entre 1110 et 1120, et qu'il était dilRcile de connaître ces localités d'importance si secondaire, avant que les croisés en eussent pris possession ? Comment,avant le xii^ siècle, Roland eût-il pu conquérir Tudela, puisque Tudela n'est entrée dans l'histoire des croisades qu'en 1087 et n'a été conquise qu'en 1114 par Rotrou de Perche ? Comment eût-il pris Balaguer, alors que Balaguer n'a été occupé qu'en 1106 ? Comment eût-il pu devenir le maître de Valtierra, qui n'a été débarrassé des musulmans qu'en 1110? Comment encore le poète eût-il pu placer divers épisodes ou faits de son poème aux Monegros, à Tortoles, à Berbegal, à Napal, à Durera, à Cortes, à Monubles, dans la région de Barbastro et de Tarazona, qui n'ont été bien connues qu'après les succès de 1101, de 1114, de 1118, de 1119, de 1120? Comment enfin eût-il pu insister avec tant de force sur l'importance de la lutte dont Saragosse était l'enjeu et sur les batailles finales livrées devant cette place, ou non loin d'elle, faits étrangers à la légende carolingienne, s'il n'avait été le témoin des glorieux événements de 1114, de 1118 et de 1120 ?

Mais de l'étude historique et géographique à laquelle nous nous sommes livré provient encore un dernier enseignement. iLe trouvère, auquel nous devons la Chanson de Roland, n'a pu connaître, commeilie montre avec autant deprécision etd'exactitade relatives, parfois même avec tant de minutie, ce théâtre de l'action, ces défilés, ce vallon de Roncevaux, ces routes le long des Pyrénées ou des Pyrénées à l'Ebre, ces diverses localités des .cégionB

du Sègrc, de l'Alcanadre, du rio Vero, du rio Quelles, du Jalon, ces pays de Sobrarbe, de Barbitanie, de Navarre, des diocèses deBarbastro, de Saragosse, de Tarazona-Tudela, sans les avoir visitées en pieux pèlerin, ou plutôt en clerc, compagnon de route des barons qui avaient pris part à ces croisades. Il résulte, jusqu'à l'évidence, du tableau géographique, où il a encadré son œuvre et dont il a fixé en certains cas minutieusement les traits, qu'il a dû passer dans l'Espagne du nord, qu'il a dû même plutôt y faire sur quelques points restreints un séjour plus ou moins long. Pour pouvoir connaître avec autant de précision, jusque dans le détail, la physionomie de ce théâtre de l'épopée, il a fallu le regard d'un témoin oculaire familier avec ces lieux, et non le témoignage superficiel ou banal d'un pèlerin ou d'un soldat de retour de quelque expédition au delà des monts. C'est ainsi que s'éclaire d'un nouveau jour la genèse de la Chanson de Roland, œuvre non d'un compilateur de vieux chants populaires, mais d'un grand poète, dont le génie s'enflamma au spectacle de lalutte soutenue en Espagne entre la Croix et le Croissant et dont la vue s'était familiarisée avec le spectacle de cette terre « altaigne », sacrée à jamais par la mort de tant de nos héros de France.

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