CHAPITRE CINQUIÈME
Les Souvenirs des Croisades d'Orient et la Géographie de l'Europe Orientale dans la Chanson de Roland.
Le reflet des expéditions et des croisades du Levant
D.\.NSL.\ GÉOGRAPHIE DELA ChANSON DE RoLAND. — La MÉTHODE
DU POÈTE. — De même qu'il a groupé succinctement, autour du chef suprême de l'islam, les peuples musulmans du IMaghreb et les peuples païens du Nord de l'Europe, dont le souvenir était associé à l'idée de la Croisade, de même le poète n'a pas manqué de faire intervenir en faveur de la païenie, menacée avec Marsile, toutes les nations païennes ou musulmanes de l'Europe orientale et du Levant. Il n'a pu connaître leurs noms, et insérer dans son épopée, aussi brièvement qu'il l'ait fait, les indications géographiques qu'on y rencontre, sans avoir eu recours aux historiens des premières croisades d'Orient, ou sans avoir acquis, au moyen de la tradition orale, provenant des Croisés eux-mêmes, les renseignements qui lui étaient à cet égard nécessaires. C'est ce que les partisans de la théorie des cantilénes, les romanistes de l'école de G.Paris (l)et deL. Gautier se sont toujours refusés à admettra. Pour eux, la Chanson de Roland est antérieure à la première croisade et les échos de l'Orient qui résonnent dans l'épopée de Turold proviennent, soit de souvenirs classiques, qui ont survécu à travers le haut ^loycn Age, soit des récits des nombreux pèlerins revenus des Lieux Saints au xi« siècle (2). Il y a assurément une part de vérité dans cette thèse, mais ni la tradition classique, ni les témoignages oraux des pieux adeptes des pèlerinages ne suffisent à expliquer la précision des données ethnographiques et géogra-
(1) G. Paris, Les pèlerinages avant les Croisades, Romania. IX, 19. — (2) Ibid, 1903, p. 411.
phiqucs relatives à l'Orient, qui se trouvent dans la Chanson de Roland. Il est vrai que beaucoup de ces termes sont resté? jusqu'ici fort obscurs. L. Gautier et G. Paris n'avaient pu identifier la plupart d'entre eux, faute d'avoir dépouillé les récits des historiens latins des Croisades, les textes des itinéraires des pèlerins du xii« au xve siècle et des géographes orientaux eux-mêmes. C'est ce travail de dépouillement qui nous permet aujourd'hui de montrer que le trouvère a possédé sur l'Europe orientale et l'Orient les renseignements précis qu'on rencontre dans son œuvre. Si l'on a pu s'étonner de l'absence, dans son poème, de noms des grandes villes rencontrées par les Croisés sur leur passage, et des lieux qui furent les théâtres des grands événements des Croisades orientales, c'est que ces mentions n'entraient pas dans son dessein. C'est qu'il traçait un tableau des secours que l'islam avait reçus de tous côtés, pour soutenir la lutte en Espagne, et non celui des événements de la guerre sainte de Syrie. C'est qu'il était contraire à la vraisemblance de faire intervenir, dans un conflit dont Charicmagne était le héros, la mention de victoires récentes, qui n'avaient pas plus leur place dans l'épopée que celle des %ictoircs franco-espagnoles de Barbastro, d'Huesca, d'.ycoraz ou de Cutanda. Il fallait enfin choisir et non entasser ; l'art sobre et simple du poète ne pouvait lui permettre d'accumuler les détails et de transformer son épopée en une chronique universelle de la Croisade.
Les squrces d'information probables de Turold .\u sujet DE l'Orient. —Le trouvère n'a donc groupé dans son tableau que les traits indispensables, destinés à mettre enlumière la participation des peuples orientaux à la lutte suprême engagée entre la chrétienté et la païenie. Mais il est évident, quand on étudie à fond le sujet, qu'il n'a pu se procurer ces traits que par une connaissance, sinon profonde, du moins assez poussée des sources narratives ou des récits oraux relatifs aux Croisades d'Orient. Les renseignements qu'on trouve dans son poème ne prouvent d'ailleurs nullement qu'il ait assisté cà ces expéditions; ils ne sont, en effet, ni aussi circonstanciés, ni aussi particuliers, ni aussi significatifs que ceux qu'il donne sur l'Espagne du Nord, pour prouver qu'il ait séjourné au Levant. Il a dû les puiser aux sources ordinaires, où puisèrent ses contemporains, même ceux qui ont écrit l'histoire de la première croisade avec le plus de talent. Ni Baudri de Dol, par exemple, ni le chanoine Albert d'Aix-la-Chapelle, ni Guibert de Nogeiit n'ont été en Orient, ainsi qu'ils l'avouent eux-mêmes, mais des témoignages oraux et des écrits
provenant des acteurs même de ce grand drame leur ont permis de donner de ces événements des tableaux souvent supérieurs en intérêt ou en valeur littéraire à ceux des témoins directs de l'expédition. On pouvait aisément, à l'époque où Turold composa la Chanson de Roland, avoir une connaissance générale suffisante des événements d'Orient et du théâtre des Croisades du Levant, ainsi que des régions que les Croisés avaient traversées avant d'arriver en Asie. Les beaux travaux d'Hagenmeyer et de P. Riant ont mis en lumière la popularité et la diffusion qu'eurent les lettres de Croisés, telles que celles d'Anselme de Ribemont, comte dg Valcnciennes, et d'Etienne, comte de Blois, dont on n'a conservé que de rares spécimens. Elles pullulèrent à cette époque. On lisait, on commentait en chaire ces bulletins de victoire, dont l'impression fut aussi profonde sur les foules que celles des bulletins de la grande armée napoléonienne ou de la grande guerre récente. Chacun pouvait y apprendre ou y retenir sans peine les principaux faits et les principaux noms relatifs à ces lointaines expéditions, qui surexcitaient l'imagination des masses. D'autre part, l'histoire de ces Croisades suscita presque aussitôt l'émulation des historiens, chevaliers et surtout clercs, qui eurent l'ambition d'en transmettre les merveilles à la postérité. La plupart des historiens de la première croisade et des « passages » qui suivirent, tels que celui de 1101-1102, ont écrit leurs récits avant la publication de la Chanson de Roland, de sorte que le trouvère a pu les connaître. Deux érudits, ilarignan (1) et Tavernier (2) ont cru même démêler dans ces narrations la trace d'une influence directe, qui se manifesterait dansle tableau dessièges, de^ batailles, dans les descriptions de l'état d'esprit des combattants et dans bien d'autres détails. La démonstration est hasardeuse. Ces analogies ne prouvent point que Turold ait imité ces historiens. Il a pu puiser dans les événements des Croisades d'Espagne, soit directement et par lui-même, soit par les témoignages oraux qu'il a recueillis, assez d'éléments, pour composer ses tableaux, et pour n'avoir pas besoin de recourir de préférence aux narrateurs des expéditions d'Orient. D'ailleurs, Tavernier et Marignan se sont trompés, quand ils ont vu dans les faits des Croisades d'Orient les grandes sources d'inspiration, les seules même du poète, et quand ils ont cru que ces exploits avaient mis en émoi son imagination, provoquant ainsi la genèse de son œuvre. En réalité, la part fondamentale prédominante et décisive de cette inspiration
(1) Marignan, La tapisserie de Bayeux (la Ch. de Roland, p. 150 et sq.). — (2) Tavernier, Vorjesc/ii'c/i/e, 140 et sq.
revient aux Croisades de l'Espagne du Nord. Les Croisades d'Orient ne sont intervenues ([u'à titre de facteurs secondaires et accessoires de cette genèse.
Mais il est certain que le trouvère lésa connues, au moins dans leurs grandes lignes, par les récits historiques des contemporains. A-t-il eu sous les yeux l'exposé le plus original de tous, ces Gesta FrancoTum d alionim Ilierosolymitanonim, que composa dans un stvlc rustique le pieux chevalier normand d'Italie qui accompagna Boémond et Trancrède à la première croisade, et qui étaient déjà publiés en Orient en 1101 ? C'est peu probable. Toutefois il a pu en connaître la substance par les clercs qui adaptèrent ce récit, essayèrent avec plus ou moins de succès de le mettre en beau latin classique, l'amplifièrent, y ajoutèrent diverses traditions orales, commele firent Pierre TudeLod,Baudry de Dol et Albert d'Alx, Guibcrt de Nogent ou Robert le Moine de Reims. L'Historia de Hicrosolymitano itinere. due au prêtre poitevin Pierre Tudebod, a été en effet publiée avant 1111. Celle de Robert de Reims, qui eut unevogue immensc,et qui fut composée à la dem.ande de Bernard, ; bbé de Marmoutier, est antérieure, semble-t-il. à 1107. L'histoire , écrite par Albert d'Aix paraît avoir été composée, du moins dans ses parties essentielles, avant 1120. L'œuvre brillante, due à Baudri de Bourgueil, archevêque de Dol, qui paraît avoir été la plus familière à Turold, comme à Orderic Vidal et à Guillaume de Tyr, est postérieure à 1107, mais a été écrite très probablement en 1108 et publiée peu après. Les abbayes normandes, par exemple, celle du Bec, en conservaient pieusement le manuscrit. Les (ksla Dei per Francos, œuvre fameuse de l'abbé de Nogent-sous- Coucy, Guibert, plus exacts et d'une forme tout aussi littéraire que le travail de Baudri, existaient déjà complets, entre 1108 et 1112, et avaient dès lors sans doute vu le jour, de même que le poème relatif à la première Croisade,composé parle moine Clunisicn, G lies de Toucy ou de Paris, qui a été écrit vers 1118. Avant 1119, avait été composé par un Norm.and d'Italie méridionale, Gaultier, le De Bello Antiocheno. En Allemagne, Ekhehard d'Aura avait écrit, vers 1112, à la requête de l'abbé de Corvey, la narration de son voyage en Orient et de la croisade francoallemande de Guillaume VII d'Aquitaine (1101-1102). qu'il faisait précéder, d'après les Gesta du chevalier normand, d'un exposé do la grande expédition antérieure. Enfin les deux récits les plus originaux, avec les Gesla, relatifs aux Croisades d'Orient, ont pu être connus de l'auteur de la Chanson de Roland. Le chanoine du Puy,Raimond d'Aiguille, chapelain du comte de Toulouse, avait
LA GÉOGRAPHIE DU POÈME DE TUROLD IcSl
publié avant 1110 son Historia Francoriim qui ceperunt Jérusalem, dédiée à l'évêque de Viviers. De son côté, le meilleur narrateur de ces événements, avec l'auteur des Gesta et avec Guibert, Foucher de Chartres, qui avait fait un long séjour en Terre Sainte, où il fut chapelain de Baudouin d'Edesse, avait écrit les premiers livres de son histoire avant 1118,et mèmelivréàlapubîicité.avant 1107, la première partie de son œuvre, puisque Baudri de Dol a pu l'utiliser (1). Ainsi l'auteur de la Chanson de Roland a été à même de consulter tous les principaux historiens des Croisades d'Orient, pour y puiser les renseignements utiles à son œuvre. Il est enfin probable qu'il a dû, comme tous ses contemporains, entendre les récits des croisés et des pèlerins de toutes les parties de la France, spécialement de Normandie, d' Ile-de-France, de Gascogne, de Languedoc, revenus de Terre Sainte, et dont un certain nombre, comme on le verra, prirent aussi une part brillante aux Croisades d'Espagne, après leur retour du Levant.
Les peuples de l'Europe orientale et l'écho des expéditions DES Croisés du Levant dans la Chanson de Roland. — Les Hungres et les Huns. — C'est dans ces lettres ou bulletins, dans ces récits, dans les traditions orales, que le poète a puisé, pour tracer le sobre tableau du secours apporté par la païenie d'Europe orientale et du Levant à la païenie d'Espagne renforcée de celle du Maghreb et du Nord. Ce sont les souvenirs des incidents qui marquèrent l'itinéraire des Croisés, en route pour l'Orient, qu'on retrouve dans les mentions relatives aux peuples tartares, slaves, roumains de l'Orient européen, aussi bien que dans celles qui concernent l'Empire byzantin, ce frère ennemi de la chrétienté d'Occident. Sur les chemins qui menaient à Byzance les premières bandes des croisés, sous les ordres de Pierre l'Ermite, de Gautier sans Avoir, du comte Emichon (1096), du comte Hermann et de Guillaume le Charpentier, puis les armées de Godefroi de Bouillon (1097), et enfin celles de Guilhen VII et de Welf de Bavière (1101-1 102), avaient rencontré les Magyars convertis depuis plus d'un siècle au christianisme. Ils en avaient reçu un accueil fort différent. Les masses populaires de l'ermite picard, bandes faméliques qui se livraient au pillage, avaient été traquées et massacrées sans merci par les Hongrois. Les hordes franco-allemandes indisciplinées de Guillaume le Charpentier, d'Hermann,
(1) Sur ces questions, voir Sybel. Gesch. des ersien Kreuzzuges, 15, sq., surtout Hagenineyer, Pré/ace des Gesta, et A. Molinier, Sources h. de Fr., III, p. 280-28S. — Sur les lettres historiques des Croisades, Riant, Arch. Orient Latin, I, 91, 224.
d'Emichon el de Gottschalk avaient subi.nonsans raison, le même sort. Les Hongrois, au contraire, avaient facilité le passage des armées régulières, commandées par Godefroi de Bouillon (1). Mais les événements de 1096 avaient allumé de terribles rancunes parmi les peuples chrétiens d'Occident, chez les((ucls survivait le souvenir des invasions magyares du ix« et de la première moitié du x<^ siècle. Aussi le trouvère a-t-il placé les Ilunfjres, à coté des //uns, leurs féroces frères de race du x" siècle, parmi les auxiliaires de l'émir de Babylone, où ils forment la troisième armée (échelle) des païens (vers 3251). Quant aux Hun-^, ils avaient rlisparu depuis le VI <^ siècle, en tant que peuple, mais leurs débris s'étaient fondus parmi ceux des autres peuplades des steppes d'Europe Orientale (2). Lorsque le poète évoque leur nom pour les faire figurer dansla seconde armée païenne (vers 3251), c'est une simple réminiscence d'un passé éloigné de cinq siècles qui l'inspire. On peut en dire autant au sujet des Avers ou Avares, que le poète range avec les Soltiras dansla cinquième armée païenne (vers 3242). Ces fameux ravageurs, venus des bords de la mer d'Azof, au vi« siècle, avaient été à peu près r.néantis par Charlemagne à la fin du viii« siècle, sur les bords du moyen Danube et de la Theiss, si bien (^u'un proverbe, conservé par le premier chroniqueur russe, Nestor, disait à propos de ce désastre : « Périr comme les Obres » Ils n'avaient laissé de traces que dans la région du Caucase et surtout que dans la légende, où le poète a recr.eilli leurs noms.
LesPinceneis ouPetchenègues; leur rôle dans l'histoire DES Croisades. — C'est, au contraire, le souvenir très réel et vivant d'un peuple tartaro-finnois, celui des Petchenègues, encore célèbre au xii^ siècle par sa férocité, qui se trouve évoqué dans la Chanson de Roland. Es avaient absorbé les .Vlains et les Huns, si bien que les historiens des Croisades les nomment à côté de ces devanciers, et qu'il est possible (jue le poète ait cru, comme ces chroniqueurs, à la survivance des descen'tants des compagnons d'Attila. La quatrième armée de Baligant est formée, d'après le trouvère, de ces cruels guerriers, les « Pinceneis n {vers 3241). On y a reconnu depuis longtemps, dès les premiers essais de Gaston Paris (3), ces riverains de la merXoire et du Bas-Danube, qui firent si longtemps le désespoir des Byzantins, jusqu'au jour où
(l) Guill. de Tvr, livres I" et II^R. H. Occ. Cr. I, 4S, 64. 66, 68, 691. Foucher, chap. II. - Guibert, oh. iv; Baudri .'Ubcrt d'.\ix fibid., IV, 18, 256, 290, 293, 294. 3U0. — (2) Jleitzcn, II, 150. La croyance à la survivance des Huns se remarque encore dans VlUncrarium régis Ricardi (lin xii" siècle), cité ci-dessous. — (3) G. Paris, II, 322-333. — L. Gautier, II, 412, s"obslinc à y voir un nom de fantaisie
ceux-ci s'avisèrent de les prendre à leur service. Les « sauvages » Petchenègues,ainsi que les appellent les A'jeèe/un(/ereux-mêmes(l), sont nommés dans une foule de chroniques grecques et latines (2) du x^ du xi'= et du xii"^ siècle (3). Comme ces mercenaires prenaient aussi bien du service auprès des princes musulmans qu'auprès des Empereurs grecs, on s'imaginait, en Occident, à cause de leur réputation de férocité, que la première Croisade avait pour objet de leur enlever Jérusalem, aussi bien qu'aux Turcs. Une charte angevine de 1096 parle du départ des Croisés, qui vont en Orient chasser de Jérusalem les « perfides persécuteurs Petchenègues » (ad depellendum Pincinnalorum perfidiae perseciilionem) (4). Les incidents de la marche des armées chrétiennes à travers la péninsule des Balkans ne contribuèrent pas peu à affermir cette répulsion de l'Occident pour ces païens sauvages. Lorsque l'armée des Français du midi, sous les ordres de Piaimond de Saint-Gilles, traversa la région du lac d'Ochrida ou Pélagonie, en Macédoine Occidentale, elle se heurta aux mercenaires Petchenègues de l'Empereur. Il en fut de même de celle des Normands d'Italie, qui, de Durazzo, s'avançaient vers Byzance, sous les ordres de Boémond et de Tancrède, par la via Egnatia. Au passage du Vardar, elle subit une attaque imprévue des Petchenègues (Pinzinicae), qui essaimèrent de culbuter l'arrière-garde commandée par Gérard de Ruscignolo. Boémond, revenant sur ses pas, dut infliger aux agresseurs une rude leçon (5). Plus tard, Frédéric Barberousse lui-même devait avoir affaire (1190) à ces bandes indisciplinées de mercenaires Petchenègues, auxquelles son chroniqueur associe les Huns et les Alains (6). Il est peu probable que le poète de la Chanson de Roland eût mentionné ces païens, s'il n'avait eu présents à la mémoire les incidents récents de l'itinéraire des Croisés d'Orient.
Les Esclavons et leurs rapports avec l'histoire des CROISADES d'Orient. — C'est pour les mêmes m.otifs, et sous la
(1) "Die wilden Piscoenere », Xiebelungen, éd. Bartsch,V, 1310». — (2) A. Rambaud, l'Empire grec au x« siècle (1870), 391. Constantin Porphyrogenete. De Adm. Imperii, prartie II, ch. 37. — (3) Ekkehard (de Saint- GaU) « Pincinnalores ». — Chr de Krewmïmsler, « Pincernati ». — Chr. Polonaise» Pincinnatri «.— Hugues de Fleury «imperium orientale a Tiircis et Pincennatis graviter infestabatar », Script. R G., VI, 212; IX, 43, 552, 892. — Aboulféda, 11,292. — Lettre d'Alexis Commène au comte de Flandre (1095), l'Empereur « angustialur jortiter a Pincinnalis et Turcis quotidie. Ego, quamvis imperator, fugio sempcr a jacie Turcarum et Pincennarum » (Migne, P. L.. CLV, 465). — Pincenarii (Albert d'Aix, 268). — (4) Charte d'Angers (1096). Du Gange, Glossaire. V Pincinali. — (5) Raimond d'Aiguille (R. H. O. C, m, 236, 246), « Pincenati«, Usi (Ouzes), Cumani (Cumans). — Gesta, éd. Hagenmeyer. p. 163 et 180, note 9. — (6) Itinerarium régis Ricardi, « Huni, Alani, Bulgares et Pincenates », éd. Stubbs, 44.
mciTic influence d'événemcnl-s contemporains, qu'il cite parmi les auxiliaires de Baligant les Esdavons ou Esclavoz. Il les nomme seuls, comme membres de la neuvième échelle (armée) de l'émir de Babylone (vers 3225-3245), et à côté des Russes dans la ([uatrième échelle. Sous ce nom on désignait alors les peuples de race slave (Slovènes), qui étaient venus se fixer au vi« et au vu'' siècle, entre la Drave, le haut Vardar, le Bas Danube et la côte Dalmate (1). L'anonyme, auteur des Gcsla, l'oucher de Chartres, Guillaume de Tyr et le chapelain du comte de Toulouse, Raimond d'Aiguille, mentionnent la Sdavinia ou la Slavania, c'est-à-dire la Croatie, la Dalmatiç, et la Rascie ou Serbic,oiî habitaient les Serbo-Croates, dont les uns, les Croates, étaient convertis au christianisme latin, les autres au christianisme grec,depuisdeux siècles. Mais ces peu pies passaient aux yeux des premiers croiséspour des demi-sauvages.rudes et grossiers (agrestes et rudes), quireins^ienl les vivres, se réfugiaient dans les bois et les gorges des monts, enlevaient les convois, massacraient les traînards et disparaissaient à l'approche des troupes régulières. Les Croisés d'Aquitaine, de Gascogne, de Languedoc et de Provence en avaient gardé le plus mauvais souvenir dans leur pénible trajet à travers l'Istrie, la Dalmatie et la Croatie, de Scodra à Durazzo. Aussi les considérait-on comme des païens. « Ils ignorent Dieu », déclare sans ambages Raimond d'Aiguil'.e, et « s'ils ne se corrigent de leur férocité, ils encourront le jugement impitoyable da Seigneur (2). »
Les Ros ou Russes, mercenaires byzantins. — C'est sous le même aspect d'adeptes cruels de la païenie que nos Croisés, et Turold à leur suite, se représentent les Russes, bien que ces derniers se fussent convertis dès l'époque de saint Vladimir et de Jaroslav le Grand au christianisme byzantin, pendant la deuxième moitié du x" siècle et la prcniih-e moitié du xi^, et qu'ils fussent même entrés en rapport avec l'Occident. Il est vrai que le paganisme survivait encore parmi un certain nombre de tribus de la Russie. Mais ce qui accréditait le plus la légende de la païenie varèguc, c'est qu'un bon nombre de ces géants blonds de la plaine sarmate étaient enrôlés, à côté des Turcs, des Alains, des Bulgares et des Petchenègucs, dans les troupes mercenaires des Empereurs byzantins, de sorte qu'en plus d'une rencontre, les armées des
(1) L. Léger, Russes clSlaves, 1890. — Nicderle, 135, 181. — Les Byzantins les nommaient Sklabenoi ou Esllavenoi. — (2) Faucher, c\i ii,p 327. — R. tVAiguil. - (R.H. O.C , IIL 235, 236). — Ges(a,p. 131, 139 (ch. m). — Guil. (le Tyr, livre III, p. 98.— Baudri, p. 20. - Ordeiic Vital, III, 485.
Croisés eurent à se plaindre des attaques de ces auxiliaires du basileus(l). Aussi le trouvère n"hésite-t-il pas à les classer parmi les païens qui forment la quatrième armée ou échelle de l'émir de Babylone. G. Paris, Hoiïmann et Ta vernier, corrigeant, en efïet, avec raison, le texte du manuscrit d'Oxford d'après la traduction allemande du prêtre Conrad et le manuscrit de Venise, ont montré qu'il faut lire au vers 3225 de la Chanson de Roland, au lieu de la forme Bruns, qui est inexplicable, celle de i?os(Russes)(2),qui est très usitée dans les documents du Moyen Age.
Les Bugres et les Vlaques dans la Chanson de Roland. — Un autre peuple de l'Europe Orientale avait une réputation encore plus détestable que les Russes et les Esclavons, à peine dépassée par celle des Petchenègues. C'étaient les Bulgares, bien qu'ils eussent adopté au x^ et au xi<= siècle le christianisme byzantin, et qu'ils fussent devenus au ix*^ les vassaux de Byzance. La Chanson de Roland les range parmi ces nations suspectes, qu'il faut surveiller, comme les Hungres (tante gcnt averse, vers 2922). En efïet, ils avaient auprès des Croisés un fort mauvais renom. Leur domaine, qui s'étendait de l'Adriatique à la mer Xoire, avait été traversé par les Occidentaux. A l'est, étaient passées les bandes de Pierre l'Ermite, et les troupes de Godefroi de Bouillon, qu'ils n'osèrent combattre, et celles de Guilhen VII d'Aquitaine (1101), qu'ils attaquèrent. A l'ouest, toutes les autres grandes armées, qui, de l'Italie méridionale ou de la vallée du Pô, convergeaient vers la côte adriatique, entrèrent en contact avec d'autres Bulgares, lorsqu'elles se dirigèrent vers Salonique et Byzance, en suivant la grande voie romaine (via Egnatia) . Foucher de Chartres, qui a traversé ce pays, à savoir l'Albanie et la Macédoine, alors partie intégrante de la grande Bulgarie, a gardé l'effroi de ces contrées presque déserte; et de ces monts escarpés, voisins d'Ostrovo, de Bitolia et du lac d'Ochrida, que durent franchir le; troupes d'Etienne de Blois et de Robert de Normandie. Hugues de Vermandois, qui débarquaavec d'aulres croisés à Durazzo, « ville d' la Bulgarie », fut même, dit le chroniqueur, traîtreusement capturé par les habitants du paj's pour être amené à Constantinople (3).Boémond et Tancrède, avec les Normands d'Italie,
(1) Gcs/o, 142, note 36-37. — Rambaud; Hi's/oirerfe fliisçïe, écl. Haumant. 19i2. — 2i Le terme de Ros se trouve dans les auteurs byzantins ; celui de Rous chez les géographes arabes qui les croient parents des Turcs, Edrisi, II, 336, 401 ; Aboulféda, II, 284, 296. — Albert d'Aix, p. 294. 395, 525 (Russia, Ruscia). — Mordtmann, Bulles byzantines relatives aux Varègues, ArcI}. Or Lai. I, 697 et sq. — (3) Guill. de Tvr, livre I" et II. — Gcsla, p. 140, note 25. — .\lbert d'.\ix, Baudri, Guibert (fl. H. Occ. Cr., III, 579, 580; IV, 23. 152, 278, 280,579)
qui avaient abordé à Vallona (per parles Bulgariac), en terre bulgare, durent batailler avec ces Bulgares, grossis de Byzantins, d'Epirotts, de mercenaires Turcs et PetchenL-gucs. Ils brûlèrent une de leurs forteresses vers Castoria et la Pélagonie, avant d'arriver au Vardar pendant l'hivfr de 1096-1097. Prés du grand fleuve de JMacédoinc, leur arriére-garde, sous les ordres de Gérard de Ruscignolo, fut violemment attaquée par cesalliéi trop zélés de Byzance, qu'ils durent châtier durement. Foucher, Guillaume de Tyr, Raimond d'Aiguille, les Gcsta (1), décrivent ces Bulgares comme des espèces de sauvages (2), hôtes des forêts et des montagnes, étrangers au monde chrétien, sortes de bêtes de proie. D'ailleurs, ils détestent en eux, soit les tenants du paganisme, soit des hérétiques (3), qui ne valent pas mieux que les païens, des adeptes, comme les Poplicans, de ces sectes des Bogomiles et autres Manichéens, que le Moyen Age devait longtemps llétrir, sous le terme injurieux de Bougres, dérivé précisément du nom des Bulgares.
Ces peuples, moitié pasteurs, moitié soldats et brigands, si mal frottés de christianisme, qu'on les prenait pour des membres de la « païcnie », s'étaient, à cette époque, fondus avec les Vlaques. Ces derniers étaient nettement considérés, au xii« siècle, par les Croisés, comme des pa'iens, bien que ces montagnards fussent aussi convertis au christianisme grec. Au vers 3474 delà Chanson de Roland figurent, à côté des contingents d'Occiant et d'Argoillc, parmi les chevaliers de Baligant, ceux d'un peuple, qu'une leçon fautive du manuscrit d'Oxford désigne sous le nom « cel de Bascles ». Déjà Léon Gautier doutait de la correction de cette leçon (4). Si les Bascles ou Basques étaient, d'après Eginhard, les auteurs réels de la surprise de Roncevaux, au xii^ siècle il n'y avait personne en Occident qui pu tics ranger parmi les adeptes du paganisme, bien qu'ils eussent la réputation de montagnards inhospitaliers, ]Mllards et à demi-barbares, comme on le voit dans VHistoria Composlellana et dans la chronique du Pseudo-Turpin (5). Aussi Baist (6) et Tavernier (7) ont-ils proposé la forme de Vlaques au lieu de celle de Bascles. La première se justifie beaucoup mieux que la seconde. Les armées croisées, telles que celles de Boémond, d'Hugues le Grand et de Raimond de Saint- Ci) Foucher, ch. ii cl m. — Guibert fli H. 0. C, IV, 191'. — Gesla. 122, 135 (note 10) 149, 15S (note 19). — Albert d'Aix, etc. — (2) Terme qu'emploie Guillaume de Tvr, li\Te lU. — (3) Gesla, 156. — (4) L. Gautier, II, 294. — (5) Hist. Com'postellana, éd. Flore/,, Esp. Sagr.. XX. — Pseudo- Turpin, éd. F. Fita « telliis Basdorum... ipsi sunl féroces et terra in qiin commorantur jerox et silvestris et barbara Iiabelur ' — (6) Baist, Var., 219 — (7) Tavernier, Vorgesch., 184.
Gilles, qui traversèrent l'Albame, la lisière de la Thessalie, l'Epirc, la Macédoine occidentale, se heurtèrent à ces Vlaques, descendants assauvagis des anciens colons romains (Riimini, Rouinani), qui, dès le xi^ siècle et le xiii^, s'étaient emparés des châteaux byzantins, et qui imposèrent le nom de Grande et de Petite Valachie (1) précisément à la zone de la péninsule balkanique, comprise entre l'Adriatique et le Vardar. JMontagnards aussi agiles que des chèvres, ils bâtissaient leurs villages, vrais nids d'aigles, sur les sommets abrupts de rOhmpe et du Pinde, fondaient sur les caravanes, les convois, les arrière-gardes, pillaient et massacraient sans pitié Latins et Grecs. En 1150, Benjamin de Tudela, le fameux voyageur juif qui parcourut la Macédoine, les prend encore pour des païens, malgré leurs noms bibliques (2), tout comme l'a fait Turold. Les Croisés devaient éprouver plus tard en 1205, à la bataille d'Andrinoplc, ainsi que l'avaient fait les Byzantins, la valeur et la férocité de ces Vlacho-Bulgares, qui allaiant fonder à la fin du xii"^ siècle l'Empire de la Grande Ylaquie. Leur mention dans la Chanson de Roland est sans contredit l'un des nombreux échos qu'on y entend des récits des premiers Croisés d'Orient. Les Astrimonies. — Il est probable qu'on en peut f'ire autant de celle des Aslrimonies (vers 3258), classés dans la sixième échelle de l'armée de Baligant, auprès des Leus. On en cherche vainement la trace dans l'Europe du nord-: st. Il est probable, comme l'a conjecturé Gautier (.3), qu'il faut voir dans les Astrimonies les peuples du bassin du Strymou (Aslrimonie), le fleuve fameux des légendes helléniques, qui arrose pendant 256 km. la Macédoine orientale et se jette dans le golfe d'Orfano. Turold, lecteur de Virgile, a été peut-être frappé par le passage de l'Enéide, où le Strymon est évoqué. Dans cette hypothèse, les Astrimonies seraient les Esclavons ou les Vlacho-Bulgares de la région orientale macédonienne, que les armées croisées traversaient, avant d'arriver en Thrace et à Byzance.
L'ÉVOCATION DE l'EjIPIRE ByZANTIN DANS LA ChANSON DE
Roland. — C'est également au souvenir des Croisades d'Orient que se rattache l'évocation des noms de Constantinople, de l'Epire et en général de l'Empire byzantin. Au vers 401 de la Chanson de Roland, Ganelon, pour donner une idée de l'immense prestige de Charlemagne,lui attribue le proj et de la conquête du monde oriental
(1) Xénopol, L'Empire Valacho-Bulgare, Rev. hisi., nov. 1891. — Les Roumains au Moyen Aç/e, 1885. — Aboulféda, U, 318, assigne Tirnovo pour capitale au peuple Vlaque. — (2) Benjamin de Tudela, Voyage, ch. IV, éd. Baraticr, t. I»' p. 40, 41, « ils ne suivent point la loi des chrétiens ». — (3) L. Gautier. II, 217
1<S8 DU NOUVEAU sua LA CHANSON DE ROLAND
L'cmpcrere mcïsmes ad tut a sun talent Cunqucrrat li les teres d'Ici qu'en Oriente.
Roland lui-même se vante d'avoir déjà réalisé ce plan et d'avoir réduit Byzancc à se déclarer vassale du grand Empereur ; grâce à sa valeur, la capitale byzantine est ville franquc.
Costcntinnolile dont il eut la fiance (vers 2329). •
L'émir de Babylone, à la lin du ijoéme, fait à son rival la proposition dérisoire de recevoir son hommage pour celte nouvelle conquête.
Yen mci servir d'ici qu'en Oriente (vers 3594).
Gaston Paris n'a vu dans cette mention que la preuve imaginaire de l'antériorité de la Chanson du Pèlerinage de Cliarlemagne à Jérusalem par rapport à la Chamon de Roland, qui se serait inspirée de l'œuvre du trouver.- parisien, auteur du Pèlerinage (1). Le malheur est, ainsi que J. Bédier l'a démontré en dernier lieu, que la Chanson du Pèlerinage, loin d'être antérieure au poème de Turold, est postérieure à cette épopée et qu'elle date en réalité du milieu du xii^ siècle (2). D'autre part, Tavernier (3) observe avec raison que c'est dans la Chanson de Roland qu'apparaît pour la première fois l'idée de la suzeraineté des Latins sur l'Empire d'Orient. Dans la réalité, Charlemagne n'y avait jamais aspiré ; il s'était contenté de conclure avec l'impératrice Irène et ses successeurs des conventions relatives à la délimitation des frontières du royaume d'Italie. Au contraire, au xi<' et au xii^ siècle, l'Occident se posait déjà hardiment en héritier de Byzance. Des Français, les compatriotes de Turold, les Normands des Deux- Siciles ne cessèrent pendant plus de cent ans de revendiquer l'Empire byzantin. Ils voulurent faire de l'Adriatique et de l'Archipel des mers latines ou franco-latines. Ils attaquèrent les Commène en Epire, en Thessalie, en Grèce, jusqu'en Macédoine, et même dans la seconde moitié du xn« siècle dans la Thrace, dans la mer de Marmara, jusque sur les côtes d'Asie-Mineure. Le trouvère de la Chanson de Roland a pu connaître déjà les entreprises de Robert Guiscard (1080-1085) et de Boémond (1098-1108) sur rillyrie, l'Epire, les côtes grecques, les violents démêlés du prince de Tarente et de son frère Tancrède avec Alexis en Macédoine, en Thrace, en Asie-Mineure, dans la principauté d'Autioche (4).
(1) Romania, IX, 22,note. — (2) Bédier, Lég. Epiques. IV, 138, 142. — (3) Tavernier, Z /. /r. Spr., XXXIX a913), 59. — (4) Chalandon, Les Normands dans les Deux-Siciles, 1907, 2 vol. in-S°.
Il a pu, par haine contre les Grecs schismatiques, odieux aux premiers Croisés, considérer comme une revendication digne de la mémoire du grand Empereur la conquête de l'Orient, au profit de l'âpre ambition Normande, mandataire en quelque sorte de la grande France. 11 convient d'ailleurs de remarquer que déjà le poète attribue à Charlemagne l'œuvre accomplie plus tard par les Latins en 1204, la distribution des fiefs de l'Empire byzantin. La Thrace, dans son poème, est un duché concédé à l'un des chefs de l'armée impériale (vers 3142), Hcrmann, celui qui conduit contre les musulmans d'Espagne les Allemands de la Marche, vassaux du roi des Francs. Ici encore, comme on le verra plus loin, remble revivre le souvenir positif d'un personnage de la première croisade, en même temps que la mémoire du passage des armées croisées en 1096-1097 et en 1101-1102, à travers la belle province qui formait le boulevard de Byzance à l'ouest (1). Ainsi, l'Europe orientale a laissé aussi sa trace, grâce aux événements des premières croisades, dans le poème de Turold.