CHAPITRE SIXIEME
Les Souvenirs des Croisades du Levant dans la Géographie de la Chanson de Roland.
La prétendue ignorance de Tubold au sujet de l'Orient MUSULMAN. — Précision réelle et exactitude des connaissances géographiques du trouvère. — L'une des thèses favorites que sou'enaient Léon Gautier et Gaston Paris, pour prouver que la Chanson de Roland était antérieure à la première Croisade, consistait dans raiTirmation de l'ignorance du poète au sujet de l'Orient. Il n'y avait, à les en croire, dans cette épopée, aucune trace des connaissances géographiques relatives aux pays que les premiers croisés avaient traversés ou occupés. On n'j' trouve en effet mentionnées ni Rohais (Edesse), ni Antioche, ni même Nicée. On y constate l'absence de ces Agolans, de ces Agopars, de ces Bédouins, de ces Turcoples, dont il est si souvent question dans les poèmes postérieurs. Quant aux noms cités dans la Chanson de Roland, à propos des troupes qui forment l'armée de Baligant, ni Paris, ni Gautier n'avaient pu y reconnaître des vocables
(l)Guibert de Xogent mentionne la Thrace (//. Occ. Cr., IV 133) et Orderic Vital les Thraces sujets de l'Empire grec.
orientaux (1). La lecture attentive des historiens latins, grecs, arméniens et arabes des Croisades, celle des itinéraires des pèlerins publiés en grand nombre, de même que les traductions des géographes arabes, permettent de prouveraucontrairequeTuroId a connu, à travers ces récits, ou encore au moyen de témoignages oraux, le théâtre des premières Croisades orientales et les peuples qui y ont pris part. On ne saurait attribuer à son ignorance l'omission de certains noms ; il était maître de son choix. Le poète a bien le droit de ne pas faire d'une épopée une nomenclature géograpliique, à la façon de celle qui s'étale dans la Chronique du Pseudc-Turpin, aussi bien que de prendre, parmi tant de termes, ceux (jui lui paraissent le plus opportuns. La sobriété habituelle de sa composition se fait jour, aussi bien dans cette description des peuples et des lieux de l'Orient que dans celle des pays, villes,et liefs de l'Espagne du Nord. Il n'a guère fait mention dans son épopée que d'une quarantaine de noms de peuples ou de cités et localités du Levant. Mais il en dit assez pour qu'on puisse désormais soutenir qu'il ne connaissait ni l'Orient, ni les récits des Croisés. De plus, la connaissance de ces noms n'implique nullement un voyage ou un séjour du poète au Levant ; ils ne sont pas tellement spéciaux, ils ne s'apj)liqucnt point à des régions si limitées, qu'il n'ait pules connaître que par une observation directe ; quelques lectures, quelques traditions orales ont pu suffiro à les lui fournir.
Le ROLE DE l'émir DE BaBYLONE ET LES FaTLMITES D.\NS
l'histoire des premières croisades d'Orient. — Le trouvère se fait du Levant une idée générale, conforme à la réalité historique immédiate ou à peine périmée. C'est pourquoi il groupe les peuples païens sous la direction de l'imir de Babylone (2), c'està-dire des Fatimites d'Egypte, notions qu'il n'eût pu posséder, s'il n'avait lu les récits de la prise de Jérusalem et de la bataille d'Ascalon, ainsi que ceux de la lutte acharnée, soutenue par les premiers rois latins contre les musulmans Egyptiens, de 1099 à 1120 (3). De même que le sultan du Caire a essayé de prendre sa revanche de la chute de la Cité .sainte, en se ruant avec ses armées innombrables, au dire des Croisés, sur la Syrie, de même Baligant apparaît dans la Chanson de Roland comme le vengeur de Marsile. Le rôle de chef de l'Islam que l'émir de Babylone joue dans
(1) G. Paris, Romania, IX, n° 4, p. 19; XXXI (1903), p. 411. — L. Gautier, 11,217 et passim (Lexique). — (2) Ch.de Roland, vers 2614 et suiv. ' — (3) Voir les récits de Fou cher de Chartres, des Gesta et des autres historiens des Croisades cités ci-dessus, chap. v.
le poème, il l'a joué effectivement après 1098 dans les croisades du Levant. Par suite d'une licence bien permise à un trouvère, Turold fait sans doute de cet émir un souverain plus puissant qu'il ne l'était en réalité. Il lui a donné la direc ion de la païenie tout entière, de celle du Nord et de l'Est, comme de celle de l'Orient asiatique et africain. Il a usé ainsi du privilège d'un poète épique, et qui oserait lui en faire un grief, tant est grandiose cette conception des deux mondes qui s'affrontent ? Mais il n'est pas absolument dans l'erreur, quand il groupe autour du sultan de l'Egypte les divers Etats orientaux. Un demi-siècle avant l'époque où fut écrite la Chanson de Roland la grande dynastie des califes Fatimites (955-1036) (1) avait étendu son hégémonie sur presque toute l'Afrique du Nord, sur la Sicile et les grandes îles de la Méditerranée, sur la Palestine et la Syrie. A la fin du xi« siècle, si elle avait perdu à jamais le Maghreb, elle conservait la vallée du Nil, Egypte, Nubie, Soudan Egyptien, partie de l'Ethiopie. EUe avait reconquis la Phénicie et Jérusalem sur les Turcs, et ces derniers avaient dû, pour combattre les Croisés, nouer avec les califes du Caire une alliance qui pouvait passer pour une sorte de vassalité aux yeux des Occidentaux. Les historiens latins duxii^ siècle, tels queGuûIaumedeTyr (2), décriv(*nt encore avec admiration la splendeur de la cour des Fatimites, l'immensité de leurs revenus (3 millions de dinars, 300 millions de francs par an), l'étendue de leurs ressources militaires. Les historiens de la première Croisade mentionnent, sous le même nom que Turold, celui d'amiral de Babijlone (ammiraius Babiloniaie) , le redoutable adversaire, auquel ils se heurtèrent à Jérusalem et à Ascalon en 1099.
Babiloine (le Caire) et Alexandrie dans la Chanson de Roland. — Le poète a sans doute jugé superflu de prononcer même le nom de l'Egypte, bien qu'il ne l'ignore pas, puisqu'il ^ mentionne les deux grandes villes de l'Etat Fatimite, le Caire et V Alexandrie. A la première qu'il nomme du nom de Babilunie (ou I Babiloine) , comme le font tous les historiens latins et Joinville lui-/ même, il reconnaît le rang de capitale du calife (3). En effet, depuis sa fondation par Gohar, le premier des Fatimites en 970, le Caire, la nouvelle Babylone des Latins, ou Fostat, terme dont usaient
(1) Ouatremère, Mém. sur l'histoire des khalifes Fatimites. 1837. • — Historiens Orientaux des Croisades, p. p. l'AcadiJmie des Inscriptions, t. I". — Sybel, op. cit. 307. — Mûller. I, 634. — (2) Guill de Tyr, livres I", X, XII, 497, 550, etc.. Voir ci-dessous, livre III, chap. i='. — (3) Il en existe une foule de descriptions, notamment celles d'Édrisi, I, 294 ; d'Aboulféda, II, 146: de Benjamin deTudèle.ch. XXI, 1,223.— Honorius d'Autun,cli, XVIII, p, 126 (donne aussi un tableau de l'Egypte) ; il est peu d'itinéraires de pèlerins qui ne parlent du Caire (Babilonia), par exemple Jean de Vérone, p, 238.
192 DU NOUVEAU SUR I.A CHANSON DE l'.OLAND
les Arabes, grâccà sa magnifique situation sur la rive droite du Nil, au point de croisement des routes fluvialeset terrestres, à l'abri de sa citadelle, qui couvrait les derniers mamelons du Djebel Mozkattan, était devenu l'une des plus splendides cités de l'Orient ; il avait éclipsé Bagdad et Mossoul (1). C'est bien là que Baligant pouvait convoquer le ban et l'arriérc-ban de ses vassaux, comme l'imagine le poète (vers 2C1!). Le trouvère sait fort bien que si Babylone (le Caire) est la capitale politique du calife, c'est Alexandrie qui a rang de métropole industrielle et commerciale. Il connaît les produits de ses fabriques, qu'il a pu voir en France et dans l'Espagne du Nord, les beaux tissus de soie qui servent à l'habillement et à la décoration (pâlies alexandrins) (vers 408, 462), dont on fait les tapis sur lesquels s'assoient les rois, tels que Marsile, etles vêtements de luxe, comme celui de Ganelon. Surtout il n'ignore point l'importance du grand port, où s'entreposaient les marchandises de l'Inde et du Levant, en regard de celles de l'Occident, et où se rassemblaient les flottes de commerce et de guerre (2).
Suz Alixandrc ad un port juste mer,
dit-il au vers 2626 : il y décrit le groupement de l'immense escadre organisée pai Baligant et dans laquelle apparaissent les divers types de navires de transport ou de combat alors connus, eschiez, barges, galies, nez (naves ou grands « dromons ») (vers 2625-2629). Les peuples sujets de Baligant. — Les Nubles et les NiGRES (Nubie, Soudan oriental). — Ethiopie orie.ntale. — Dans la dépendance immédiate de l'émir de Babylone, le trouvère a mis une vingtaine de peuples d'Etats orientaux, la moitié à peu près des quarante royaumes qui fournissent des contingents à Baligant (vers 2623, 3220, 3285). Ce sont d'abord les Nubles et les Nigres. Les premiers forment la troisième armée de l'émir (la ierce eschele). Tous les commentateurs ont reconnu dans les Nubles les Nubiens (3), dont il est question dans tous les géographes latins et surtout arabes. Edrisi, trente ans après la
(1) Mentions fréquentes dans les historiens latins des Croisades, sous ce même nom de Babilonia : notamment duiberl, .\lbert d'Aix, etc. (H. Occ. Cr., IV, 473. 514, .'544, 703). — Itim'raire de Londres. 121. p. p. Miclielant et Ravnaud, l'i7. —(2) Sur Alexandrie. Edrisi. I, 294 ; Aboulféda, Il 138. Relation d'Asculf, dans Tobler, 188-190. — Benjamin de Tudèle. I. 231.237 (ce dernier atteste que la ville faisait du commerce avec l'Espagne, la (iascogne. le Poitou et divers pays de France). — Itinéraires de Terre-Sainte (Asculf, 188, 190; Bernard, 312 ; Ludolf, 342; Jean de Vérone, 248). — R Michel, Rech. sur les étoffes de soie, 275, 280. — Hcyd, Hist. com. Levant Irad. F. Ravnaud, in-8°, 1885-86. — Schaube, 1906. —(3) L. Gautier, II, 396. — Baisl p. 219 (d'après la chanson d'Anlioche).
Chanson de Roland, donne une description exacte et assez détaillée de leur pays, la Nubie (Nuaba), dont il énumère les principales villes et forteresses, depuis Assouan sur le Nil moyen jusqu'aux frontières de l'Ethiopie (1).
Sous le nom de Nigres il est possible que le poète ait voulu désigner, non les Wagriens, commeFaconjecturéBaist (2), mais plutôt les noirs du Soudan et de l'Ethiopie orientale. Le trouvère les range dans la huitième échelle des troupes de Baligant (vers 3229), non loin des Gros ou Grudi, dont on verra plus loin la provenance orientale. Ce qui semblerait indiquer l'exactitude de cette dernière opinion, c'est que les Ethiopiens, gens à peau très noire, {gens nigcrnmx cutis), suivant l'expression d'Albert d'Aix, figurent dans les historiens des Croisades, notamment à propos de la bataille d'Ascalon, où les Croisés en firent un grand carnage. Ces nègres, dont il est aussi question dans Turold (3), provenaient des zones du Soudan oriental et de l'Abyssinie (4), que les géographes latins du moyen âge, tels qu'Honorius d'Autun (5), rangeaient dans l'Ethiopie orientale, par opposition à la Nigritie, dépendance du Maghreb. Ces Ethiopiens sont les plus beaux des noirs avec les Nubiens ; l'épopée post'rieureles désignera sous le nom d'Azoparls ou à'Achoparis, qui est inconnu de l'auteur de la Chanson de Roland.
Les Maures ou Mors.— Ce dernier mentionne également, dans la sixième échelle de l'émir de Babj^lone, les Maures (Mors, vers 3227), terme qui se retrouve aussi dans les lettres des Croisés, au sujet de la bataille d'Ascalon, ainsi que dans les récits de Raimond d'Aiguille et d'Albert d'Aix (6), où ils sont classés parmi les soldats du calife Fatimite. C'était un vocable ethnographique de signification imprécise au ]\Ioyen Age, puisqu'il a servi à désigner aussi bien les Berbères du Maghreb et les Sarrasins d'Espagne que les Arabes, mêlés aux autres éléments des races du Levant. C'est sans doute dans ce sens restrictif qu'ils sont nommés par le poète, sans qu'on puisse leur assigner un habitat bien net. Peut-être sont-ce
(1) Edrisi, I, 27, 37, 55. — Aboulféda.II. 229. — D'après Ibn-Haucal, les Nubiens sont des nègres; il y en avait à Jérusalem qui compta-ent parmi les chrétiens; Reinaud, Introd. à la Irad. d'Edrisi, I, p. LXXXV, et Jean de Vérone, 191. — (2'i Le mss d'Oxford donne bien la leçon « nigres ». — (3) Albert d'Aix, dans Migne, P. L..t. CLXVI, 247 « de terra .Ethiopiœ » — Guibert (/>'.//. Oc. Cr., IV, 237). — Foucher. chap. XVIII, massacre d'-EZ/i/opiens à Jérusalem (juillet 1098, XIX, Ascalon); XXXIII, LU (année 1123!; ils sont constamment associes dans les arniéesaux Turcs, aux Arabes et aux Babyloniens (Egypticnsi. (H. Oc. Cr., III. 359, 361, 393, 397,411,450,471, 580; c'est un roi d'Ethiopie qui blesse Baudouin, p. 407). . — (41 Edrisi, I, 37,44. — i5i Honorius d'Autun, ch. xxiii. col. 131. — (6' Epistolae, p.p. Hagenmever, p. 172. — R. d' Aiguille et Albert [R. H. Oc. Cr., III,2S5;IV. 493j.
les Bédouins ou nomades des déserts et des oasis d'Eg^'pte et de Syrie qu'il a eus en vue.
Les Arrabis (Araues), aristocratie militaire musulmane. — Il n"a pas oublié cette aristocratie militaire des Arabes, qu'il désigne à la manière des historiens et des pèlerins occidentaux du XI'' siècle, ainsi que des annalistes des Croisades, sous le nom d-Anabiis ou d'Arrofcis (ks Arabitae, Arabiks, d'Albert d'Aix, de Marianus Scotus et des Annales Altahenses majores) (1). On sait qu'ils étaient répandus dans tout l'Orient musulman, de même qu'en Espagne (2), et le poète n'ignore pas qu'ils forment l'élite de la cavalerie. Ce sont eux qui, dans la mêlée, frappent avec le plus de furie, à l'égal des Francs
Mult bon i (icrcnt Franceis c Arrabit (vers 3 181).
Eux seuls supportent la comparaison avec les premiers (vers 3511) ; ils sont pour l'émir de Babylone la réserve dernière, l'un des éléments les plus sûrs de ^a vieille garde (vers 3518). A lire la Chamon de Roland, il semble entendre le témoignage de quelque historien des Croisades, Albert d'Aix, par exemple, au sujet des plus braves chevaliers musulmans (mililes lortissinn, qui viilgo dicunlur Arabiks). Eloge justifié, si l'on songe à leur rôle dans les batailles des premières Croisades d'Orient (3). D'autre part le trouvère sait que cette aristocratie a monopolisé une large part' des richesses conquises par les califes Ommiades, Abassides ou Fatimites, lorsqu'à plusieurs reprises il mentionne le « fin or arabe » (vers 185,652), cet or avec lequel les ateliers monétaires fabriquaient les dirhems ou les lesans sarrasinois, si recherchés à l'époque des Croisades par le commerce international (4). Il n'est pas jusqu'aux montures, dont cette noblesse musulmane se servait en temps de paix, « les mules arabes », dont il ne soit question dans l'épopée de Turold (vers 185. 652, 3943) ; c'est sur l'une d'elles que le poète fera monter Thierry, le vainqueur de Pmabel (vers 3943). Le suprême exploit auquel rêvera un Sarrasin (vers 2282) sera d'emporter l'épée de Roland en Arabie. Le poète
(Il . MiUles lorlissimiquidiciintar Arahiles.fMhcrt d'.\ix, ch iii)- Anna les' Altahenses '.a/. G. II. Scn,,L. XX 815, 816.; M Scotus^ M^gne, PL^ t rXTVU ml 787-7881. — Gesla. éd. Ilagenineyer, .cil. X.X.XV 11, note 28 -^2/Les \rabes de Silves (Portugal) venaient de l'Yémen (Edr.si, éd.
montrera l'admiration qu'on éprouve à voir la fière contenance de ces adversaires à la bataille de Saragosse, "^enance
ki plus veïst les chevaler d'Arabe (vers 3473), avec la même conviction, que manifestent, au sujet de leur bra
T^"' ? 'ï'^^r '' ^^"^ ^^*"^^' t^l^ q- Richird de Mon s"„ et Ricoldo di Monte Croce (1).
LaMecql-e et le val Metas ou .AlECAs.-Le poète n'a
4u1'::::T;e?;f -r ^"""'^^ ^"^ ^^^^^ "^*^°- connufst tous'
porl no,rf ;/ 'i"°"' ''^'''''''' un Sarrasin, Abisme, qui porte pou se défendre, un admirable bouclier, enrichi de pierrenés, dont lui a fait don « l'almiralz Galafes >, (l'émir d'Alep) et que celui-ci a reçu du diable lui-même en « val Metas , En val Metas 11 dunat uns diables.
Il ne peut ici être question que du « val Mecas », c'est-à-dire de
Ïae ;r;' t7"' ""'^ '^ ''^^'^'"(=^)' oùles chrétiens du Moyen Age xo.aient le séjour du démon,« où gist, disait un évêque de Chalon la charogne de Mahomet . (3). îî y avait de la Mecque à Damas trente jours de voyage; les caravanes s'y rendaient pi!o diquement (4). C'est probablement dans la grande ville s rienn celebrepar ses fabriques d'armures et d'armes (5), que le Se ami de Galafe, s'était approvisionné, pour faire dn'd son boul
da;;r.;"'v'"''' ^"'^'^"* ^^^^^^^^^ p^'--^«^^ - - -'o-
a un voyage en \emen.
Pétrée'^"' P "'' "'' •^"'^'^ °'-^«-^"'^ "'^^'^^^^^ °^ °'Ahabie voXdi'.r ces contingents arabes, le poète semble avoir
les 0 n^t;^^ ''' E"^'- (-- 3243), qui constituent avec
essaje d identifier jusqu'ici ce peuple païen. Après de longues
rlu situer:™'- T^"'"^^"'^'^^^ niédiévLx.nous crovont^ro réussi a découvrir le pays où se trouvaient ces musulmans Les osmographes du début de la Renaissance, tels que JearSonse et Fernandez de Enciso (6), auquel le premier\ emprunté se«
166 169 (3) J. Gèrmâin!"/3j.o^>.:7u5oT P 3 "' ''■<'^^^1''''T^^''a' ~{o)Journ. Asial., 3= série HT rtV^'d ^ ^'^^ Ednsi, 1,146. Emm-eddin-Ebil Ganvm — (M \\fn.Lr 9' ^^^'' "?■ "'' 3°' d'après p. 357: .provinces SassèneeRirn^Pt H 'T^^ l"^' ^ ^^"^^et,
gnole d'Alfonse, à savo rie rnsmLro^i ^ desEgees»; surla source espa- HaM, 1912. p. 20rL'ôuvra°e d'Fn^f.." espagnol Enciso, L. Sainéan (B.Et. en 1519, et eu"; troL éditi^'S^au x^ i» sîècfe""'" "' (^'"^rafla, parut à Sé^nlle
1% DU NOUVEAU SUH LA CHANSON DK HOLAND
notions nunUonncnl en ciïct certainement, d'après des sources antérieures mé<liévales,sous le nom d'Egées.les Arabes des refiions qui avoisinent le golfe Persique. régions qu'ils nomment provinces de Massénc et de Régane, «terre bien peuplée., à proximité de l'Arabie heureuse (Yémen). Ce serait donc la zone du Ras- Reccan pays voisin du Djebel Ared, de l'Oman ou de Mascate, prés de 'laquelle se trouve l'île Mosena. Mais il convient d'observer que les mêmes cosmographes assignent aussi pour habitat aux Eugez l'Arabie Pctrée ou septentrionale (1). voisine de la Syrie et de la Palestine. Dans les deux cas, il semble Lien qu'il convienne d'identifier ces auxiliaires de l'émir de Babiloine avec les guerriers d'une des régions de l'Arabie, placée soit à l'est, soit au nord de cette péninsule.
L'Asie AIineure, l'Asie Occidentale, et leurs peuples DANS LA chanson DE RcLAND. - Parmi les autres vassaux du calife fatimitc, suzerain présumé de tout l'Orient, le trouvère a énuméréles divers peuples de l'Asie-Mineure, de la Syrie, de la Palestine des régions du Tigre et de l'Euphratc, du plateau de l'Iran peut être même du Caucase, des bords de la mer d'Aral ou de la Caspienne. Sur ce point encore, ses connaissances géographiques ne peuvent s'expliquer que par les notions, dont la diiïusion était due aux pèlerins, aux voyageurs, aux historiens de l'époque des Croisades d'Orient. Mais Ucst souvent difTicile de reconnaître dans la Chanson de Roland, aussi bien que dans les itinéraires et les narrations des Latins, les noms orientaux, tellement ils ont été déformés par la prononciation romane. On sait nue dans la bouche des peuples latins, Laodicécpar exemple, est devenue la Liche, Sidon Sagette, Béryte Baruth, Apamee Fémie Rosette Rexi, Ecbatane Beteran. Il ne faut donc pas s'étonner si des déformations semblables se retrouvent dans l'œuvre de notre trouvère et si elles ont rendu l'identification des noms qu'il cite tellement malaisée, que ni Gaston Pans, m Léon Gauiierne sont parvenus à en débrouiller l'énigme. Pour eux, comme pour presque tous leurs successeurs, elle est restée mdechilTrable.A force de patientes investigations parmi les au eurs latins, arméniens et arabes, on peut cependant parvenir a reconstituer laplusgrande partie de ces vocables exotiques.
lU T Alfonse p 281.— Bruzen de la Martinièie "0".™?/" ^«^''vf,"
laut, p. 18).
Notons d'abord que le trouvère ne parle ni des Publicans ou Puplicani, ces hérétiques Pauliciens que les Gesta anonymes font intervenir parmi les auxiliaires des Turcs Seljoucides, et quel'épopée postérieure a adoptés, ni des fameux .4 giilans, dont il est question dans le récit du chevalier normand, et qui paraissent avoir été simplement des cavaliers turcs cataphractes, c'est-à-dire cuirassés d'acier ou de fer. Mais il mentionne avec une certaine insistance, probablement sous l'influence des historiens des Croisades ou de récits oraux, les Turcs, les Kurdes et les Arméniens, qui se partageaient l' Asie-Mineure et qui avaient refoulé les Grecs sur les bords de la mer de ÎNIarmara, pendant la seconde moitié du xi^ siècle.
Les Turcs dans la Chanson de Rol.\nd. — LesTurcs surtout, dans la Chanson de Roland, comme dans les Gesta, dans Raimond d'Aiguille, Foucher, Albert d'Aix, Tudebod, Baudri et Robert le IMoine, sont rangés parmi les adversaires les plus redoutables de la chrétienté, ce qu'ils étaient effectivement à cette époque (1). Les Gesta les distinguent, ainsi que le fait Turold (2), des Sarrasins, maîtres de l'Egypte, et des Arabes, membres de l'aristocratie militaire du monde musulman. On sait que ces mercenaires, venus des marches de la Chine et du Turkestan, avaient fini par s'emparer de l'autorité réelle en Perse et dans l'ancien Empire Abasside de Bagdad et de Mossoul, où un de leurs chefs, sous le titre de régent (aiahek, tuteur), exerçait le pouvoir réel, au nom des anciens califes, dont ses compatriotes formaient la garde. Hardis, autant que légers d'argent, avides autant que braves et belliqueux, ils avaient fondé au xi^ siècle des principautés à Bagdad, à Alep, à Damas, à Tripoli et à Nicée, enlevé Jérusalem aux Fatimites, Antioche et la Remanie (plateau d'Asie ^lineure) aux Grecs, subjugué Arméniens et Syriens, et créé, aux portes de Byzance, ce sultanat de Roum ou d'iconium (Konieh), qui menaçait de ruine l'Empire romain d'Orient. Leur histoire est aujourd'hui bien connue, depuis les travaux de Weill et de Muller, de Chalandon (3) et de Laurent (4).
Le poète a puisé visiblement les notions qu'il possède sur eux dans les témoignages des chroniqueurs ou des pèlerins latins, qui en font souvent mention, et qui admirent leur courage, ainsi que
(1) Gesla, éd. Hagenmever, p. 118, 314. — Foucher, ch. v, 7, 18, 19, 33, 49.— R. d'Aiguille (/?. H. Oc.Cr., III, 23G); G. dcTvr.livre I", II, 111, 112, 126, 145, 149 ; IV, 153.— Guibert. livre III, ch. \'i,o fmci jeroccs k—{2) Gesta, p. 314. 425. — De même Gilo de Paris (Arabes, Turcos) dans Migne (p. 986). — (3) Chalandon, les C.ommène, 1907.— (i) J. Laurent, Byzance et les Turcs Seljoucides en Asie Occidentale, thèse Nancy, 1919.
leur hardiesse, tout en signalant leur cruauté et leur fanatisme. Ce sont ces Turcs S^ljoucides que le trouvère a placés parmi les ennemis les plus redoutables de Charlemagnc. Il suppose que la deuxième armée de l'émir de Babylone (vers 3240) est formée de leurs contingents. Il les considère comme des soldats d'élite, qui composent la vieille garde de Baligant (vers 3284-3518), au même titre que les Arabes ; il est même possible, que le terme Enfruns, qui accompagne leur nom en ce dernier passage, ne désigne pas un peuple distinct, mais est un qualificatif, qui caractérise la bravoure turque (1).
L'Asie Mineure dans la Chanson de Roland. Buuise .n'est PAS Brousse. — Du Nord de l'Asie ;\Iineure, occupé par les Turcs, le trouvère ne dit rien. On chercherait vainement dans la Chanson de Roland la mention de Nicée ou de Dorylée. Il est presque certain que les païens de Bniise.dont il parle, comme d'auxiliaires ou vassaux de l'émir de Babylone (vers 3245), n'ont rien à voir avecranciennePr(j.sa,la ville de Brousse moderne, qui s'étend dans la belle plaine.située au pied de l'Olympe de Bithynie, à 22 lieues au sud de Byzance et à 17 à l'ouest d'Ismid. Cette identification proposée par l'érudit allemand Liebrecht (2) est en général rejetée, non sans raison. Elle mérite d'autant plus de l'être, que Pruse est restée une cité grecque jusqu'en 135ô,et que le poète qui a lu les historiens des Croisades n'a pas dû ignorer qu'elle ne joua aucun rôle dans ces événements.
La Cappadoce. — Au contraire, les parties centrale et sud-occidentale de r Asie-Mineure, où se passèrent quelques-uns des grands faits de ces expéditions, lui sont connues. C'est ainsi qu'il fait figurer à la bataille de Roncevaux « le païen Grandouies, filz Capuel, li rei de Capadoce» (vers 1571), et qu'il le dépeint sous des traits sympathiques (vers 159.3-1594), de même que les historiens des croisades reconnaissent parfois l'héroïsme de certains émirs d'Orient. 11 est vrai que les Turcs avaient appelé d'un autre nom, celui de Caramanie, cette partie du plateau, à laquelle ils avaient ajouté, en totalité ou partiellement, les anciennes provinces grécoromaines de Phrygie, de Galatie et de Pisidie. Ils y occupaient, au centre Angora (Ancyre), à l'ouest Nicée et Antioche de Pisidie, Césarée et Icoirium (Konieh), le Coine des Latins, au sud les passes du Taurus et Héraclée. Mais le nom de la Cappadoce, pays d'où venait le culte de Saint-Georges (3), était toujours usité parmi les Latins. On retrouve le nom de cette région dans
(t) L. Gautier, II, 23L Cette identification est contestée d'ailleurs. — (2) Liebrecht, Z. f. rom. Philol., IV, 372. — Tavcrnier, Vorgesch., 185.note — (3) G. Paris, Romania, IX. 44.
les Gesta et dans les amplificateurs ou les remanieurs de cette histoire, ainsi que dans Orderic Vital et dansHonoriusd'Autun(l). Il n'y a aucune raison pour admettre, avec Gaston Paris (2), que le poète en avait connaissance uniquement par la tradition classique ou par les pèlerinages du xi« siècle, antérieurs aux croisades.
BUTENTROT ET LE DÉFILÉ DES PORTES DE CiLICIE. — DeUX
noms de cette région n'ont pu d'ailleurs être connus de Turold que par l'entremise des Croisés ou des témoins et des narrateurs de leurs expéditions. Ce sont ceux de Bulentrot et d'Argoilles. Au vers 3220 de la Chanson de Roland,\e poète, indiquant la composition de l'armée de l'émir de Babylone, y place en première ligne les gens de Butentrot.
On a beaucoup discuté au sujet de la situation de ce lieu, que L. Gautier et d'autres érudits ont voulu identifier avec Butrinto en Epire, rancien Buthroti'.im des Grecs ou avec Butestrot à Corfou (3). Butrinto eut en efïet au Moyen Age une certaine importance et fut le siège d'un évêché byzantin ; il occupe à cinq lieues au sud-ouest de Delvino, à deux lieues nord-est de Corfou, une situation assez heureuse (4), au débouché des routes qui conduisent vers Janina et la Thessalie. Quant à Butestrot, ce lieu n'est guère connu que pour avoir servi de point de relâche aux Croisés en 1190, d'après le récit du Cistercien Brompton, abbé de Jorvaux (5). On ne voit pas pourquoi le trouvère aurait songé à placer, soit à Corcyre, soit surla côte Epirote du sud, le centre de la puissance d'un peuple païen ou musulman d'Orient. C'est plus au nord, à Durazzo et en Esclavonie, qu'étaient passées les armées de la première Croisade, et ce n'est pas l'Epire, mais bien la Thessalie et l'Albanie, qui étaient les sièges de la domination des Vlaques. dont le poète a déjà fait mention.
Tout semble, au contraire, indiquer qu'il a voulu mentionner les Turcs Seljoucides, maîtres des passes du Taurus, où se trouvait la fameuse gorge de Butentrot, célèbre dans l'histoire de la première Croisade. P. Meyer(6), Hagenmeyer(7), G.Baist(8), Tavernier (9) ont déjà relevé sur ce point les principales indications, auxquelles on peut apporter quelques précisions plus grandes.
(l)Gesta. cil. ix, p. 22S — Honorius d'AïUim, ch. xix.col. 27. — Orderic Vital, I. 17, 234, 262. — III, 479 ; I\'. 120, 12.5. -- Lettre d'.\lexis à Robert de Flandre (1093), les Turcs ont occupé "Cappadociam », dans Migne,co\. 46, 467 Albert d'.\ix(Capadoc!a. H. Occ. Cr., IV 283,285.312 341). —(2) G. Paris.44. — (3) Gautier, t. II (Lexique). — Tavernier, Vor^esc/i. p. 166, note. — (4) Edrisi, II. 121. — (5) Michaud, Bibl. hiit. des Croisades, II. 732 et sq. — (6) P. Mever, Romania, VII. 439. - IX. 27. — (7) Gesla ch. x, note 42. — (8) Baist, Var, p. 220. — (9) Tavernier, 166.
Ce lieu, que les Byzantins appelaient W-lnlzc et que les Arabes nommércnl Bozanla, est connu des historiens 'des Croisades, sous les noms de vallée de Bothrenlrol ou de Buelrenlon, de Butrote ou de Bolreinlol (1), formes dans lesquelles on retrouve aisément celle qu'emploie l'auteur de la Chanson de Roland. Ce lieu apparaît dans V Itinéraire de Bordeaux à .Jérusalem, dés le v^^ siècle, avec le nom de mansio Opodano, comme un relais sur la grande route de poste, voisine de la ville de Podandos(2). C'est là, en elïet, que passait la voie célèbre, qui menait de l'intérieur del'Asie-Mineure vers la Cilicie, par les fameuses Pijles ou portes Ciliciennes (aujourd'hui passe sud de Giillek-Boghaz). à l'altitude de 'JBG mètres. Là est entaillée, dans la muraille du Taurus, la sauvage gorge où coule le Scïhouii ou Saros, l'un des lleuves de Cilicie ; elle est orientée du nord au sud-est, et s'étend du moderne village de Bozanta, oîi il y a encore un relais (khan) turc, jusqu'à la passe de Gûllek (3). Gaston Paris, qui avait saisi l'importance d'un pareil argument, prétendait que la mention de Butentrot ne prouvait rien contre la date qu'il assignait à la Chanson de Rolnnd.Cc lieu était connu, croyait-il, parce que les pèlerins, dès le xi<^ siècle, avant la première Croisade, suivaient cette voie pour se rendre à Jérusalem (4). Cet argument est contestable. P. Meyer en a senti la faiblesse ; il remarque que les pèlerinages ne prenaient pas souvent cet itinéraire dangereux. Beaucoup de pèlerins venaient en Terre Sainte, par mer ou par la côte (5).
La grande célébrité de Butentrot coïncide au contraire avec les premières croisades. A peu près tous les historiens de ces expéditions ne manquent pas d'en parler, parce que la grande armée des Croisés s'engagea dans ce défilé, après la victoire d'Héraclée. De l'Anonyme des Gesla à Raoul de Caen et à Orderic Vital (U), en passant par Tudebod, Albert d'Aix, Baudri et Guibert, il n'est guère de narrateur qui ne mentionne Butentrot, d'autant plus que l'aspect sinistre des passes et le voisinage des précipices du Taurus et du Seïhoun avaient donné nai.ssance à la légende, d'après laquelle Judas Iscariote, désespéré de son crime, serait venu s'y donner la mort, en se jetant dans un de ces gouffres (vallis coniigua baralhro, disent les uns; porta quaevoeatur Judas, disent les autres) (7). Ces événements, inséparables de l'histoire des pre-
(1) Gesta, ch. x, p. 217 (inlkm de Bollirenlol). — Albert d'Aix ( vallis Buelrenlon) ; Raoul de Caen(Bulroli vallis), R. H. Oc. Cr.,167 : HT. 5, 360, IV, 37,, 164, 34?. 513) ; Orderic Vital, 111. 513 (Botentrot). — (2) Itinc'raire, 1, 15. — A'olitia Aniiocheni vatnarralw (vi' s.), p. p.Tobler. 1, 332 (Poderados).— (3) Tcliihatcheff, Asie Mineure. p.'iG. — (4) Roniania. Nil. 435, IX. 20. — (5) 7*;f/.,Vll,427 : IX.' 27. — (6) Cités ci-dessus. — (7) Raoul de Caen, Tudebod Baudri, Guibert Cii. H. Oc. Cr., III 30, IV, 37, 164).
mières Croisades d'Orient, peuvent seuls expliquer la célébrité dont la gorge de Butentrot fut entourée, et dont on trouve l'écho justifié dans la Chanson de Roland.
Argoilles est Eregli ou Héraclée. — Nul jusqu'ici n'a pu percer l'énigme que présente un autre nom, celui d\Argoilles. Au vers 3259 du poème, le trouvère, énumérantles troupes de l'émir de Babylone, chef suprême du monde musulman, y fait figurer une échelle (ou corps d'armée), la huitième, tout entière formée des contingents venus de ce pays mystérieux : « l'oidme est d' Argoilles p. Ce sont des chevaliers si braves, qu'à la bataille de Saragosse ils excitent l'admiration, autant que les Arabes et les Vlaques (vers 3474). Pour rétablir l'action compromise, on conseille à Baligant de faire donner cette vieille garde (vers 3473). Léon Gautier (1) et tous les romanistes postérieurs ont renoncé à expliquer ce terme. L'identification que P. Raymond, l'érudit béarnais, a proposée à cause de la forme altérée « Bascles «.rapproché du nom d'Argoilles. est inadmissible. On ne saurait faire venir des Arbailles (2), petite vallée de Basse-Navarre, de SouIe ou du pays de Cize, les vaillants auxiliaires de Baligant. Ce sont certainement des tribus turques Seljoucides, dont le poète n'a pu connaître l'habitat, que par la lecture des historiens de la première Croisade ou des expéditions qui suivirent, telle que celle de 1102. Après de longs tâtonnements, nous avons en effet reconnu dans Argoilles une Héraclée (Eregli ou Erekli en turc). Il y a, en effet, plusieurs Héraclées en Asie-lMineure, l'une, aujourd'hui fameuse par les charbonnages voisins, est ce port de la mer Noire à quarante-cinq lieues nord-est de Constantinople, où ^lithridate fit massacrer les marchands romains. L'ne autre Héraclée (appelée aussi Périnthe), est à vingt-huit lieues nord-est de Gallipoli sur la mer de Marmara et a joué aussi un rôle dans l'histoire ancienne. Toutefois ni l'une ni l'autre n'ont été les théâtres d'événements de l'histoire des Croisades.
Mais il y a une troisième Héraclée, fameuse dans cette dernière histoire. C'est l'ancienne Archelaïs ou Arkalla, qui aurait peutêtre succédé à Cybistra, et que les Ges/a nommaient Erac/if a ou Erachia. et Foucher de Chartres Eraclea urbs, d'où les Turcs ont tiré la forme Eregli. Elle est située en Cappadoce ou Caramanie, à vingt-six lieues sud-est d'iconium (Konieh), sur un afiluent du Kizil-Ermak, non loin des fameuses Portes de Cilicie.Les lettres et les historiens des Croisades, décrivant l'itinéraire et les exploits
(1) L. Gautier, II, 2S8. — (2) Cité par Gautier.
des Croisés, racontent que ces derniers, vainqueurs à Dorylée, poursuivirent sur le plateau désertique, qui s'élève jusqu'à 1.050 mètres, les Turcs en fuite, pendant quatre journées, lis traversèrent les Nifjri montes (l'Emir ou le Sultan dagh), suivirent la grande voie romaine (uia regia) jus(|u'à Anliochia minor (Akscher), arrivèrent près d'un fleuve, ï Ercharsrhembesu ou le Kodja-Tschaï, à peu de distance d'Eregli. et y restèrent deux jours, en attendant que leurs éclaircurs fussent revenus. Ceux-ci rapportèrent qu'à Eraclia s'était formé un fort rassemblement de Turcs. L'armée chrétienne, qui venait de passer trois semaines au milieu des chaleurs étouiTantes d'août et descptembre. s'avança cependant, pleine d'une ardeur nouvelle, contre l'ennemi, qu'elle mit en déroute à Héraclée le 20 septembre 1097. Elle séjourna quatre jours dans la ville conquise, dont les lettres des vainqueurs, telles que celle d'Anselme de Ribemont, annoncèrent la prise à tout l'Occident. Cet événement se grava d'autant plus dans les mémoires, qu'il coïncida avecl'apparition dans le ciel d'une comète fulgurante en forme d'épée, dont la pointe était tournée vers l'Orient et qu'on aperçut, aussi bien en Asie-Mineure qu'en Normandie, ainsi que l'attestent les récits de Foucher de Chartres et de Raoul de Caen (1). C'est le souvenir de cette ville orientale que Turold a voulu conserver, lorsqu'il a placé les Turcs d'ArgoiUes au nombre des plus braves auxiliaires de l'émir de Babiloine, l'adversaire le plus redoutable du monde chrétien. Cinq ans plus tard, d'ailleurs, un autre événement, celui-là funeste, le désastre du 26 septembre 1102, où fut presque détruite l'armée de Guilhen VII, de Welf de Bavière, d'Etienne, comte de Bourgogne, de la margrave d'Autriche, Ida, et de Thiémo, archevêque de Salzbourg, faisait retentir de nouveau en Occident le nom d'Héraclée. Peut-être ce second événement a-t-il contribué encore à attirer sur les Seljoucides de cette partie de r.\sie- Mineure l'attention du poète de la Chanson de Roland.
Les Arméniens (Ermines) dans la chanson de Roland. Satalie et Laj.\zzo. — C'est sans doute aussi par l'entremise des historiens des Croisades que le poète a connu les Arméniens, qui occupaient alors la région des sources du Tigre, de l'Euphrate (Grande-Arménie) et du Taurus orientil. et qui commençaient
(1) Gesta, ch. x. 214, 215. 284, note 36. —Foucher, Tudebod (forme Herchlia), Robert, Baudri. Albert d'Aix {R. H. Occ. br., III. 333. 339 : 33, 37, 43, 99 ; IV, 37. 164, 340, 576, 581). — G. de Tyr, livre III; ancienne forme Arclmlla, de Saulcy, Tancrède, B. Ec. Ch., V, 505. — Leslie, Journal o/ a tour trougb Asia Minor, 20. — Sur le désastre d'Eregli (26 sept. 1102) P. Riant, Reu. Quest. hisl., XXXIX, 218, 237.
aussi à se répandre en Cilicie (Petite-Arménie) jusqu'à la mer. Il se conforme aux données réelles de Thistoire, lorsqu'il fait des Ermines les vassaux des musulmans. Dès 1072, en elTet, les Seljoucidcs avaient enlevé l'Arménie à l'Empire byzantin et enrôlé les populations arméniennes parmi leurs troupes. De même que les historiens de la première Croisade classent l'js Hcrmenii (1), à côté des Turcs, au nombre des soldats de Curbaran (Kerbogah) et de Cassien (Yaghi Sian), de même le trouvère compose la sixième armée de l'émir de Babiloine (vers 3227) de contingents d' Ermines et de il/ors. C'étaient, il est vrai, des sujets peu fidèles, qui ne tardèrent pas à seconder leurs coreligionnaires, les chrétiens latins, et à nouer avec eux une étroite alliance, dès que s'affaiblit la domination seljoucide (2). Faut-il voir dans le nom d'un roi de Siiaiilie, dont il est question au vers 90 de la Chanson de Roland, \e souvenir de quelque émir de la région de la Petite- Arménie, où se trouve, en effet, à 65 lieues au sud-est de Kutaïeh, la pittoresque et forte ville de Satalie ou d'Adalie (3), bâtie en amphithéâtre sur un golfe au bord de la mer? Ce qui pourrait porter à adopter cette identification, c'est que ce roi fait à Marsile un présent qui consiste en mules. Or, au Moyen Age. la Cilicie était renommée pour le commerce de ces bêtes de charge. ^lais, d'autre part, Satalie, au xii" siècle, n'était pas encore au pouvoir des musulmans; elle appartenait aux Commène. Elle n'a été connue dans l'histoire des Croisades qu'à partir de 1148, date à laquelle elle reçut les débris de l'armée de Louis VII, après le désastre de ÎMéandre. Enfin, l'élevage des mules d'Andalousie était aussi fameux que celui de Cilicie. Le roi de Suatilie, auxiliaire de^Iarsile,peut avoir été aussi bien un roi maure d'Espagne, qu'un prince turc d'Asie-Mineure.
La seule ville de Petite Arménie, dont il soit question accessoirement dans la Chanson deRolandii), mais d'une manière certaine, est celle d'Aïas ou de Lajazzo, à 16 lieues à l'est d'Adana. Elle était la plus grande place de commerce de Cilicie méridionale, aux portes de la Syrie, non loin des fameuses passes de
(1) Gcsta,ch. XI, pp. 228,244, cli. xviii, 284. — Foucher, ch. vi-viii, (souvent ils viennent piller les Croisés, pantois ils les secondent). — G. de Tyr, III. — Gilo (livre IV, col. 971, les associe aux Turcs). — Foucher les prend d'ailleurs pour des hérétiques presque aussi dangereux que les païens (chap. xv). — (2) Sur les F.rmeni ou Hermeni, Gesla, ch. xi, p. 228 et sq. et note 35. — Hist.Occid. Croisades, t. là IV, indices, spécialement t. IV notamment Albert d'.\ix. Foucher, — Hisl. Arméniens des Croisades, 3 vol. in-4» (notamment, introd. par Dulaurier). — (3)Baist, 219, opte pour Satalie sans donner d'autre raison que l'homonjTnie. — Jean de Vérone (Satalie gulfus), 175, — Odon de Deuil dans Migne, P. L., t. CLXXXV, 1205 et sq. — (4) Vers 2973 « bcnsdn cuvertd'un pâlie gatazino.
Bcilan, qui la faisaient communiquer avec Antiochc, et au point de départ ou d'arrivée des importantes routes de caravanes, qui se dirigeaient par Iconium vers la mer Noire et le Caucase, par les portes Syriennes, vers Damas, Alep, la Mésopotamie, l'Iran et le golfe Persique. C'est là que s'entreposaient les tissus précieux, les camelots ou étoffes de poil de chameau ou de laine, les soieries légères et les épiccs, là que se tenait l'un des plus grands marchés d'esclaves d'Asie. C'est de tissus de soie (pâlies (jalazins). c'està-dire l'Aïas, ou de Lajazzo, (jue le poète fait recouvrir les véhicules qui amènent les glorieux morts de Roncevaux aux blancs sarcophages de Saint-Romain de Blaye. La seule mention de ces produits industriels, dont le trafic ne devint actif que depuis les Croisades, prouve que l'auteur de la Chanson de Roland a été le témoin du mouvement économique suscité par ces expéditions (1).
Les Syriens dans la Chanson de Roland. — C'est surtout de la même source, les récits écrits ou oraux des Croisades, que le trouvère a tiré les notions fort sobres qui se trouvent dans son poème sur les pays Syriens. Les contemporains de Turold se faisaient de la Syrie une idée précise, grâce aux Croisades. Orderic Vital en indique nettement les limites, qui vont de la Cappadoce à l'Egypte, de l'Euphrate à la Méditerranée (2). Le trouvère de la Chanson de Roland a certainement puisé, dans les historiens des expéditions du Levant, les traits de la physionomie qu'il donne aux Syriens. Ces historiens les représentent serviles à l'égard des musulmans, versatiles, prêts aux besognes louches d'espionnage, bref avec les vices habituels aux vaincus, qui changent souvent de maîtres (3). Les « Siiriani », ainsi que les « Henneni ><, reviennent souvent dans leurs récits; les musulmans les employaient peu en qualité de soldats, mais leur confiaient volontiers les services d'espions. C'est précisément sous cet aspect que le trouvère de la Chanson de Roland imagine ses « Snlians ». Dans l'armée de Baligant en Espagne (vers 3131 et 3191), ils sont chargés d'aller reconnaître la position et les forces des troupes de Charlemasne.
(1) Sur .\ias et son commerce, Ahoul/('<la, II, 227. — - Marco Polo, éd. Pauthier, p. 35. — F. Michel, Rcch., I, 329 — Rey,201, 219.— (2) Order c Vital, I, 217. — Ludolf, 360. — F.jucher (H. Occ. br., III, 3.')2, 479). 13audri, ibid., IV, 40, etc.' — 13) Les Syriens, avides de lucre, rusés et cauteleux (catliiJilas), Baudri et Guibert (ibid., 43, 172, 178, ISS), espions des Turcs (ibid., 41, 179). I a forme usitée chez ces historiens est celle de Suri'jni, Gesia, p. 206, 244, 284 ; Foucher, Robert le .Moine, Raoul de Caen, lettre d'Etienne de Blois,Tudebod (Rec.H. Occ. br., III, 77, 488, 667-763). — Baudri et Guibert {ibid., III, 37, 131, 163).
la géographie du poème de turold 205
La Géographie de la Syrie, de la Palestine et des pays DE l'Euphrate DANS l'épopée DE TuROLD. — Fidèle à son esthétique.qui n'embarrasse point l'action de détails parasites, le poète ne donne sur la Syrie, la Palestine et les pays de l'Euphrate, que les notions destinées à faire comprendre l'immensité de l'efïort déployé par l'islam contre la chrétienté. Ce sont des noms de peuples ou d'Etats qu'il énumère, et non des souvenirs de faits militaires ou d'épisodes, qui nuiraient à l'unité et à la simplicité de sa composition, plutôt qu'ils n'y contribueraient. C'est pourquoi, ni Antioche, ni Tripoli, ni Tortose, ni Acre, ni tant de lieux célèbres par les conquêtes des Croisés, n'apparaissent dans son épopée. C'est pour la même raison qu'il ne parle même pas de la prise de Jérusalem ou de la bataille d'Ascalon. Ce n'est pas une encyclopédie des Croisades sous une forme épique qu'il a voulu composer, c'est l'épopée de la croisade concentrée en un lieu et en un court espace de temps qu'il a pour objet.
Alep dans la chanson de Roland. — Aussi ne mentionnet-il dans la Syrie que le plus puissant Etat vassal de l'émir deBabiloine, celui d'Alep, qui avait en clTet joué un rôle capital dans les luttes contre les chrétiens et qui continua d'être le grand foyer de la résistance contre eux, depuis la bataille d'Antioche (1098) jusqu'à la seconde croisade. De même que dans la réalité les sultans ou émirs d'Alep prêtèrent main-forte aux Seljoacides contre les Croisés, pour le siège de la cité de l'Oronte et dans la bataille mémorable de l'été de 1098 (1), aussi bien que dans les expéditions postérieures, de même le trouvère imagine que l'émir d'Alep est en rapports avec le roi de Saragosse ou avec ses alliés, et qu'il a envoj'è ses contingents au généralissime Baligant. L'écu merveilleux qu'Abîme porte à Roncevaux est en effet un don de K Vamiralz Galajes » (vers 16C4). On s'est demandé quelle était l'origine de ce nom étrange. Baist y a vu, en philologue, une variante ou une déformation du mot al-galife ou kalifa (calife), un nom commun devenu nom propre (2). Il nous paraît au contraire presque certain qu'il s'agit de l'émir d'Alep. Ce prince musulman est appelé dans une lettre fameuse d'Anselme de Ribemont Galepiœ ou encore Galapiae re.z ; dans les autres historiens des croi-
(1) Récits des historiens latins des Croisades (H. Occ. Cr., III et W surtout ) — Geslu, 250, 344. — Rec. des lusl. orientaux (not. Ibn-el-Athir, II, 15, 17, C9, 110, etc.). — Ousama, Autobiographie (Rev. Or. Lalni.. p. 256). — Kamal-ad-Dhin,p. p. Barbier de Mevnard (R. H. Or. Crois., III, 1884) etBlochet.TÎ. Or. Lcit., III (1895). 510 et sq. —(2) Aleph (Gcsla, p. 122), Calepia, Ilalapia, Galapia (H. Occ. Cr..p. 62,171, 329.)— Guibert, Baudri, Albert d'Aix, Ilalapia urbs (Guil de Tyj, livres IV, 170; V, 194 ; VII, 282, etc., t. I", ibid.), Marino Sanuto (Sccreta fidelium crucis), p. 166,« Alapla»^
^.06 DU NOUVEAU SUH LA CHANSON DE HOi.AND
iades, c'est à peu près dans les mêmes termes, ou sous le vocable de rex ou ammiraliiis de Calep (1), qu'il apparaît. La similitude esl Irappante entre ce prince et Vamirafle de la Chanson de Roland. Dans une autre strophe de l'épopée, c'est l'émir lui-même qui apparaît revêtu dans l'armée musulmane de la plus haute dignité vassalique, de celle de portc-élc'ndard qui appartient dans l'armée de Charlemagnc à ('leofTroi d'Anjou. Auprès de Baligant,
L'enseigne portet Amborrcs d'Olufcrnelvers 3297).
Or, ce terme « d'Olufcrne » est couramment employé dans les écrits poétiques postérieurs, comme sj'uonyme d'Haleb ou à' A leppo, ainsi que l'ont observé G. Paris et G. Baist (2). Il n'y a rien d'étonnant à ce que Turold ait enrôlé, dans la lutte suprême pour l'islam, le plus grand Etat de la Syrie du nord, dont Alep était la reine, sur cette grande route, où elle tenait les avenues de la Mésopotamie, de la Palestine et de l'Egypte, de la Cilicie et des pays de l'Oronte (3). Le trouvère, qui a nommé Babiloine (le Caire), Alexandrie et Byzance, a sans doute voulu conserver la mémoire de la troisième grande ville du monde oriental musulman, qui était précisément la capitale syrienne.
La Palestine dans la Chanson de Roland. — Jérusale:^l — Ce sont naturellement des noms de l'ancienne Palestine qui se rencontrent un peu plus souvent que ceux de la Syrie du Nord dans la Chanson de Roland. Les .souvenirs bibliques interviennent ici à côté des récits des historiens et des pèlerins, sans que le poète se départe de sa sobriété coutumière. Il ne cite que les vocables nécessaires à son dessein. .lérusalem, Jéricho, Hébron, le Jourdain, voilà, avec les noms de peuples et quelques noms de vallées difTiciles à identifier, tout ce qu'il a jugé nécessaire à l'action de son épopée. De la cité sainte, Jérusalem, il n'a rien dit que ce qui pouvait avoir rapport avec son poème ; il n'a indiqué que les avanies auxquelles les musulmans y avaient soumis les chrétiens. Gaston Paris a vu dans ce souvenir unique la preuve que le trouvère écrivait avant la première Croisade. Rien n'est moins sûr. Il est certain, en effet, que le poète a connu les personnages et les nations engagées dans cette croisade, mais il a volontairement éliminé de cette épopée tous les traits qui n'avaient
(liAdmiraldus Calepi, Gilo, livre II, col. 951,éd.Migne, « praclia contra regem Galapiae » (Ans. de Ribemont, éd. Migne, P. L., t. CLV, p. 455, éd. Riant, Arch. Or. Latin.) I. — (2) P. Paris, Hisl. I.itt. France, XXXI. 418, note 3. — Baist, 222. — (3) Benjamin de Tudela, ch. XI, p. 127. — Khalili. p. 51. — Edrisi, II, 156. — AbouUéda, II, 43 — Shcfer-Nameh, 33. — Blochet note 5, p. 547. — Volney, Voyage en Syrie, II, 39.
avec celle-ci aucun rapport immédiat. Or, pour le drame héroïque, dont l'action était située dans l'Espagne du Nord, et auquel il faisait participer le monde musulman et le monde chrétien tout entiers, ce n'étaient pas les éuenements d'Orient qu'il lui fallait évoquer, mais bien les peuples de l'Orient, et il n'a pas failli à cette conception. C'est pourquoi il n'est question de Jérusalem qu'à propos des excès légendaires qu'y aurait accomplis l'un des auxiliaires de ^Marsilé, Yaldabron, représenté sous les traits d'un païen fanatique.
Jérusalem prist ja par traïsun
Si ^•iolat le temple Salomon
Le patriarche occist devant les funz (vers 1.566-67).
Il y a là une allusion aux mauvais traitements très exagérés, dont les chrétiens avaient été victimes. On a cru qu'il s'agissait exclusivement de la persécution infligée aux membres de la communauté chrétienne de Palestine, sous le régne du fanatique calife fatimite Al-Hakem, vers 1009-1010, sévices qu'ont racontés le Byzantin Cedrenus et les historiens occidentaux, Raoul le Glabre et Adémar de Chabannes. L'église de la Résurrection avait été alors détruite ; les chrétiens et le patriarche avaient été molestés, mais non égorgés (1). Quant au temple de Salomon, situé au sommet du mont Moriah, sur un plateau où se trouvaient le palais, l'enceinte, les tours attribuées à l'ancien roi d'Israël, en face du mont Sion à l'ouest, qui renfermait la citadelle et la tour de David (2), il paraît avoir été converti en mosquée dés l'origine de la conquête arabe. Il n'avait jamais été le théâtre de la profanation et du meurtre, dont le poète, d'après une légende populaire, charge les musulmans.
D'ailleurs, le souvenir de ces événements du commencement du xi^ siècle était sans doute bien effacé à l'époque de Turold. Les chrétiens avaient joui à Jérusalem d'une tolérance insigne de la part des Fatimites. depuis 1021, de celle des Seljoucides eux-mêmes, depuis 1055 (3). ^lais, à mesure que le monde musulman se sentit menacé, il est probable que les procédés vexatoires recommencèrent à l'égard des pèlerins et des chrétiens. Le patriarche de Jérusalem, Siméon et les évêques orientaux adressaient à ce sujet des plaintes à l'Occident. La légende de
(1) Rec. H. de Fr., X, 34, 152. — Guil. de T\t, livre I", ch. iv (H. Occ, Cr., I, lôV — (2) Sur ce temple, nombreuses descriptions des itinéraires des historiens et des géograplies, par ex, Foucher, cii, xvm. — G. de Tyr, livres VllI et IX, p. 687 ; Benjamin de Tudela, ch. xi, I p. 85. — Itinéraires antérieurs au xii« siècle, Tobler, 1, 347, 369 — Itinéraires, p. p.'.l/ic/ie/anZ et Raynaud, 29, 87, 166 — 3) G. de Tvr .livre I" ch. vi.
la persécution s'enflait, grossissait, dénaturait les faits, créait à rencontre des musulmans des crimes imaginaires. Les Fatimites eux-mêmes, qui avaient repris Jérusalem aux Seljojcidesenl098 et oficrt aux Croisés de laisser aux pèlerins sans armes le libre accès de la cité sainte, se virent contraints, sous la menace de l'attaque de leurs adversaires réfractaires à leurs avances, de recourir à des mesures de précaution, que le fanatisme des Occidentaux inter])réta contre eux (1). Déjà, au concile de Clermont, Urbain II avait tracé un tableau poussé au noir des souffrances des chrétiens d'Orient ; dans ce tableau, il était précisément question de ce temple de Salomon, enlevé au culte divin et voué à celui des idoles païennes (2). Il est probable que les prédicateurs populaires avaient enrichi ce thème des nouveaux détails qu'on retrouve chez le poète de la Chanson de Roland. On peut se faire une idée des amplifications qui avaient cours en Occident, en ce moment d'exaltation guerrière, par les légendes qu'a recueillies Guillaume de Tyr, et où il accuse les Fatimites d'avoir résolu le massacre général des habitants chrétiens de Jérusalem en 1099 et la subversion totale des églises de la Résurrection et du Saint- Sépulcre (3). C'est donc l'écho de ces légendes contemporaines de la Croisade, propagées par la crédulité populaire, bien plus que celui des événements de 1009-10. qui se retrouve dans l'épopée de Turold. Il y a là une preuve de plus de l'influence exercée sur les détails de son poème parles récits relatifs aux expéditions d'Orient. Le val d'Hebron. — Le chef j)aïen, qu'il mêle à ces profanations et à ces crimes légendaires,porte précisément le nom d'une région bien connue de la Terre-Sainte, observation qui ne semble encore avoir été faite par personne. Yaldabron, comme Eslamariz, est un nom d'homme fabriqué avec un nom de lieu. Ce nom est celui de la fameuse vallée d'IIébron, que les Arabes, assure Volney, nomment Habroun (4), précisément comme l'auteur de la Chanson de Roland. Historiens, pèlerins, géographes du temps des Croisades ne manquent pas de mentionner cette vallée fameuse, bassin oblong de cinq à six lieues d'étendue, qui se trouve à une trentaine de lùlomètres au sud de Bethléem, et qui était également révérée par les musulmans. les juifs et les chrétiens.Benjamin de Tudela, le rabbin hébreu, les géographes arabes Edrisi et Abulféda en parlent avec autant de vénération que Fouchcr de
(1) (iuill. de Tyr, livre I", ch. x et suiv., VII, cli. xxiii ; son récit a un caractère légendaire. — (2) Discours d'Urbain II, Migne.P./. , CLXVI. col. 1066 — (3) Guill. de Tyr, livre 1", ch xv ; livre YII, ch. xxiu. — (4) Volney, Syrie, II, 182, 183,
Chartres, Burchard, Ludolf ou Jean de Vérone. On y montrait en effet les tombeaux des patriarches Abraham, Isaac, Jacob et de leurs femmes, dans le temple de Saint- Abraham, tout auprès de ce qu'on croyait être la maison de ce dernier et la fontaine qui la ])récédait (1). Les Croisés latins y avaient établi une seigneurie du même nom, qui relevait de celle du Krak ou de ]\Iontréal, située au bord de la mer Morte (2). En face de cette mer se trouve Hébron, qu'on croyait encore avoir été la résidence primitive de David et le centre de la tribu de Juda. Ce sont ces souvenirs que le poète avait sans doute en vue, quand il donnait à un émir musulman la seigneurie de cette vallée célèbre, dont ce féroce chef, amiral de 400 dromons de la flotte de Baligant (vers 1519- 1525), avait pris le nom.
JÉRICHO. — Ce sont de même des réminiscences bibliques et des impressions rapportées de leurs voyages par des soldats ou des pèlerins qui ont fixé l'attention du trouvère sur le nom de Jéricho. 11 fait venir de la région, dont cette ville est le centre, la septième armée de l'émir de Babiloine (vers 3228). Tous les commentateurs de la Chanson de Roland n'ont pas eu de peine à reconnaître dans ce nom celui de la ville fameuse, dont les murs, d'après la Bible, s'écroulèrent au son des trompettes de l'armée de Josué, et où Jésus avait rendu la vue à un aveugle (3). Mais, ce qu'on n'a généralement pas observé, c'est l'immense renom que Jéricho dut aux Croisades. Ce bourg, situé à 23 km. nord-est de Jérusalem, à un jour de marche de celle-ci, sur la grande voie romaine qui remonte du Jourdain vers le Baradas, fleuve de Damas, assis dans une plaine fertile et chaude de six à sept lieues de long sur trois de large, attirait les pèlerins qui venaient y admirer la fontaine d'Elisée et y cueillir les palmes qu'ils rapportaient triomphalement de leur voyage, après avoir pris soin de se baigner dans les eaux du fleuve sacré, où Jean-Baptiste avait baptisé le Christ. C'est ce que ne manquent pas de raconter Foucher de Chartres et tant d'autres avec lui et après lui (4).
(1) Itinéraires, p, p. Tobler, I, 80, 139 ; par Raynaud-Miclielant, 13, 09, 186. — Ludolf, 348, — Jean de Vérone, 251, 254.— Albert d'Aix (H.Occ.Cr.. IIL 703, 708) ; Foucher, ch. xxin, 403 et sq. — Guibert, ibid., 511, 522. — B.deTudela.ch.x.t l", 99, 101.— Aboulféda. 11,16.— Khalili, 66.— Modjir- Ad-Dîn, Histoire de Jérusalem et d'Hébron. p. p. Sauvaire, 1876, in-8''. — Munk, p. 13 et sq.- (2) P. Riant. Les fouillesd'Hébron, A. O. L., II, 411. — Schlumberger, la seigneurie d'Hébron, .\. G L., I, 665. — Ch. Kohier, récit de l'inv. des patriarches à Hébron. R. O. L.. iv, 477-622. — Munk, 57. — Rey, 390. — (3) Josué, VI, 10 ; Deutéronome, xxxiv, 3. 2; Guill.de Tijr , livreVIII, p. 321 328. — (4) Foucher, ch. xxi.p. 364-366 : 462. — Guibert, p. 512, 518. — Riant, Scandinaves en Terre-Sainte, p. 39. — Xeubauer, Géogr. du Talmud. 161.— .\boulféda, II, 15. — Jean de Vérone, p. 210. — Itinéraires, p. p. Tabler, I, 353,367. — Rey, 386.
La cent Samuel. — 11 n'est pas probable que le trouvère, quand il parle d'un autre des corps de troupes de Baligant (vers 3241) formù de « la gcnt Samuel » ait songé aux Juifs, car il place ce peuple après les Ormaleus (païens de la Baltique) et avant les Prussiens et les Esclavons. Toutefois, et bien que la gent Samuel puisse être identifiée avec les Borusses du Samland, il ne serait pas totalement impossible qu'un souvenir biblique ail ici inspire le poète. C'est celui du grand-prêtre et juge d' Israël (1055-10o7), successeur d'IIéli, restaurateur du culte Israélite, promoteur de la royauté de Saul et de David, et auquel on attribuait les Iintcs des Juges et de Ruth, ainsi que les deux premiers livres des Rois (1). Ce personnage illustre peut avoir, dans la pensée de Turold,servia désigner le peuple, qui, ayant refusé de recevoir la vraie foi, pour immoler ensuite Jésus, mérit ait la réprobation de tous les chrétiens, et que ceux-ci jugeaient capable de toutes les apostasies, prêt à se joindre aux pires ennemis de la chrétienté. Cette hypothèse semble jusqu'à un certain point admissible, par suite du voisinage des Eugez que le poète assigne à la gent Samuel. Or, les Eugez, habitants de l'Arabie Pétrée ou orientale, peuvent être supposes voisins des Israélites, assujettis par les Fatimites et enrôles dans les troupes de ces derniers. D'autre part, les Eugez sont le seul peuple oriental qu'avoisine cette mystérieuse nation, tandis que les gens de Jéricho sont entourés de tous côtés, dans le poème, de races orientales : Arméniens, Maures, Ethiopiens et Kurdes. Le problème reste donc sans solution décisive Si le poète, parsmte d'une réminiscence biblique, a voulu désigner une partie de la Judée, ce serait ceUe d'où était issu et où avait habite Samuel, à savoir le territoire de Rama, au nord de Jérusalem, de Bethel etdeGalgala.
Les C-^nelius, les Chan.^néens et le val Fruit. — Ue la Bible viennent aussi ces Canelius que le poète pemt sous des couleurs peu svmpathiques, ce peuple de « laides «gens qui composent la première armée de Baligant, qu'il met même, avant les lurcs et les Perses, et dont l'émir compose la garde d'honneur de 1 étendard musulman, où sont représentés Mahom, Tervagant et Apollin. Comme les muezzins, ces gardiens du drapeau invitent les pa-iens à la prière (vers 3238 et 3269). Des hypothèses variées ont été émises sur leur compte. Génin y voyait une troupe de porte-cierges ! Francisque Michel les croyait originaires du pays d'où vient la cannelle, c'est-à-dire des Indes Orientales (2). Toutes
(1) E. Renan. H,s^ du peuple d'Israël 1887, t. I».- Verncs, Précis dhisU Juive, Paris, 1889. — (2) L. Gautier, 11, 218.
ces suppositions sont également inadmissibles. Léon Gautier observe justement que les chansons de geste postérieures rapprochent les Canelius des Achoparis (1). Bien que Paul Meyer estime que Canelius cl Achoparis n'ont rien à voir avec les souvenirs des croisades (2), il nous semble, au contraire, que, sans la Bible et les expéditions des Croisés, ces noms restent inexplicables. Or, il est sûr que les Achoparis désignent les Ethiopiens, ces troupes noires qui aidèrent les Fatimites dans leurs luttes contre les Croisés, notamment à Ascalon. Tout porte donc à croire, comme le suppose Tavernier(3),qu'il s'agit des Chananéens. Nous ajouterons qu'au lieu du Val Fiiil. d'où le poète les fait venir,on pourrait lire le Val Fruit, par allusion à la fertilité traditionnelle de leur pays. La terre de Chanaan, dont le renom est légendaire, et dans laquelle Josué, après avoir massacré ou expulsé les Philistins, établit les tribus d'Israël, cette terre que Jahvé avait promise à Moïse, comme le lieu d'élection où son peuple trouverait la j oie de vivre, estune vallée situéeentre la mer,le Liban et l'Antiliban. D'abord habitée par les sept ou dix peuples auxquels Josué fit la guerre, elle désigna ensuite surtout la zone fertile que les Grecs et les Romains appelaient Coelé-Syrie C'est un long couloir de 60 km. de long, de 25 à 30 de large, produit d'une dislocation séismique, dontle point culminant se trouve à 500 mètres à la source du Jourdain ; il fait suite à la Galilée et U s'abaisse en pente douce vers la plaine de l'Oronte. C'est la grande et belle région que la poésie lyrique des Hébreux a tant célébrée, où croissaient les roses de Saron, où la vigne se mariait aux arbres fruitiers, où la terre bien irriguée donnait de magnifiques récoltes de céréales et d'autres produits (4). Mais les fils de Cham, les Chananéens, maudits par Dieu, et les Philistins, leurs descendants, y avaient laissé flotter ce souvenir odieux et repoussant que la Chanson de Roland a recueilli. Du fond de leur tombeau, le poète a ressuscité ces ennemis de Jahvé et du peuple élu, pour les faire figurer dans la dernière bataille que Satan livre au vrai Dieu. Ce sont les échos des combats livrés dans ces vallées entre les Croisés et les païens, qui ont à leur tour fait surgir devant l'imagination du trouvère ces anciennes tribus des temps bibliques.
(1) L. Gautier, II, 218. — (2) P. Meyer, Romania, VII, 435. — (3) Tavernier. Vorg.. 164, note 323. — (4) Genèse, IV,25 ; X, 19. XII, 6 — Exode, XIII, 31. — Nombres. XM 1,52, « Le Seigneur dit à Moïse : Je t'Introduirai dans la terre de Chanaan. > — E. Renan, Mission de Phénieie, in-4'', 1874.
— Beaucoup de relations mentionnent cette vallée, ex. Shefer — Nameh. 55.
— Foucher et Raoul de Caen (H. Occ. Cr., III, 460, 469, 673,674). — Guil. de Tyr, livre X, 444. — Munk, 77. — M. Vernes, Pop. anc de la Palestine (B. E.H. EL, I, 1889).
212 DU NOUVEAU SUR LA CHANSON DE l'OLANU
Canabeus, le royaume de Floredke lt le Val Sevrée.— Presque inextricable est un autre problème relatif aussi à un des auxiliaires de l'émir de Babiloine. C'est le propre frère de ce dernier (vers :5125 et 3499).
...Canabeus, li rcis de Flortdce
Cil tint la ttre cntresqu'cn val Sevrée.
Puisqu'il est question d'un membre de la famille de l'émir, son fief doit être évidemment recherché en Orient. Son nom lui-memc n'est pas sans analogie avec celui de Chanaan (Chananœus) ou avec la ville galiléenne de Cana, à 10 lieues sud-est d'Acre, située sur le penchant occidental du mont Thabor et célèbre par le miracle dont parle l'Evangile de Jean (1). Quant au royaume de Floiédée, il semble être désigné par un qualificatif, plutôt qu H ne concerne un royaume de nom réel. Peut-être est-il possible de trouver dans la mention du val Sevrée (vallis separata) (2) un élément qui permette de fixer d'une manière très hypothétique la situation de cet Etat vassal. Etait-il situé dansl Asie-Mineure. De ce côté, auprès de Dorylée et de Nicée, un historien des Croisades met un campus floridus (3), qui a quelque analogie avec Florédée Mais pareil fief serait bien éloigne de 1 Empire des Fatimites ou de Baligant. Faut-il voir dans le pays de Florédec un nom poétique qui désignerait quelque région de la Syrie ou de la Palestine.analogue à la terre de Chanaan ? Les écrivains arabes mentionnent sur le cours supérieur du Jourdain une vallée, dont le fond est formé d'une terre noire fertile et qui s étend de 1 est du lac de Tibériade et au sud de Damas jusqu'à Belkaa. C est le Djolan actuel, qui se nommait au MoyenAge '^ Souad, Soad Savada, et dont les chrétiens s'emparèrent vers 112D-112J. La se trouvait le chcâteau de Saphet, qui commandait la route de Tibériade (4) et la grosse bourgade de Sq5horie(5), qui n'est pas sans analogie avec le terme Sevrée, ainsi qu'un casai de Seiera, mot aussi voisin du terme roman.En n01,Tancrède,pnncede Galilée, fait cadeau de ce casai à l'abbaye du Mont Thabor. Dans cette même région, au milieu de bosquets de myrtes. ^^ trouvait a 30 lieues nord-ouest de Tibériade. S«/.d, l'ancienne Bethulie (6) C'est donc peut-être vers le Souad ou vers Séphorie qu il faudrait
(1) Evang. de Jean, n 7. -^Fouchcr p 462. parle de Ç^- • f^ "/- Syrie dans le voyage de Volney, II, 110.
chercher le fief du frère de Baligant. en cette partie de la Galilée, où Loti a vu « des fouillis délicieux d'arbres et de fleurs, de marguerites jaune pâle, de lins roses, de jasmins et de rose^^ » (1), comme en avaient sans doute admiré, au r-iyaume de Flore dée, nos pèlerins et nos chevaliers des premières Croisades, compagnons des Normands de Tancrède et compatriotes de Turold.
Le Chariant et le Val Marchis — Identification avec LE Jourdain et la Galilée. — C'est dans cette même région qu'il convient de placer un autre Etat, vassal de l'émirde Babiloine, et dont on avait jusqu'ici vainement cherché l'emplacement que nous croyons avoir découvert, non sans peine. Baligant, pour encourager l'ardeur belliqueuse de son fils, lui promet, s'il peut rabattre l'orgueil des Français, de lui donner un apanage.
Jo vos durrai un pan de mun pais
Dès Cheriant entresqu'en val Marchis (vers 3207-08).
Aucun des commentateurs de la Chanson de Roland n'est parvenu à identifier ce mystérieux fief. Liebrecht et Stengel j' voient seuJemen': une réminiscence de l'Orient, sans donner aucune précision. Le Cheriant est cependant reconnaissable ; c'est le Jourdain que les Arabes appellent, dès le ;\loyen Age, el Cheria ou Al Charia, Cheriat el kebir, terme qui se retrouve dans les ouvrages d'Aboulféda (2). aussi bien que dans celui de Volney (3), et dont le trouvère donne l'équivalent tout à fait exact. On sait que ce grand fleuve de la Palestine, né dans le sud de l'Antiliban, à quatre lieues nord-ouest du massif neigeux de l'Hermon, près de Baniah (à 750 m. d'altitude), à 13 lieues sudouest de Damas, parcourt d'abord une vallée marécageuse, encombrée de joncs (le lac de IVIérom), arrose pendant 90 km. la région qui précèdele lac de Tibéri.id;. traverse ensuite ce dernier lac, si célèbre depuis l'époque de Jésus, et va se perdre, après 110 km. de nouveau cours, dans la mer Morte, développant ainsi une longueur totale de 215 km. Dans cette vallée fameuse se trouvaient d'antiques villes dont les premières Croisades remirent les noms en honneur : Tabarie, Xaplouse ou Xaples, Sichem, Samarie ou Sébaste. Une principauté de Galilée fut créée, en faveur de Tancrède. et des forteresses françaises s'élevèrent sur ces hauteurs, telles que les monts Garizim, qui rappelaient
(1) P. Loti, la Galilée, Œuvres complèles, VII. p. 402. 426. — (2) Aboulféda II, 46, 60, 61 (le fleuve de Scitaria, nahr-al-Scharya ou al Scharyé on Scharyé) — (3) Volney, II, 164 (ne connaît pas le texte d'Aboulféda).
214 DU NOUVEAU SUR LA CHANSON Dli ROLAND
tant de souvenirs bibliques, tandis qu'une flottille de guerre et des enceinte", franques de villes se miraient dans les eaux du lac fameux, où le Christ avait prêché la doctrine de paix et d'amour aux humbles pêcheurs de Galilée (1). I>'apanage destiné au fds de Baligant est donc probablement celui de la principauté de Tancrède, la Galilée que baigne le lleuvc Chérial (le Jourdain) avec ses eaux lentes et bourbeuses, bordées d'un rideau épais de saules et de roseaux. Que serait donc le \V// Marchis, si ce n'est cette région ? L'hypothèse est d'autant plus plausible, que les Gesia, composés par un compagnon de Tancrède, et les récits d'autres historiens, notamment ceux de Raoul de Caen, appellent constamment le héros de la première Croisade Marchisides, MarcMsi filiiis, parce qu'il avait pour père Odon le bon Marquis, baron normand, gendre de Tancrède de Ilauteville et beau-frère de Robert Guiscard. Tancrède, fils d'Odon, avait amené avec lui en Orient un de ses propres frères, Guillaume, vaillant soldat qui fut tué prés de Dorylée et qui est aussi appelé Marchisi fîliiis (2). Il y a là une analogie frappante avec le nom de ce val Marchis que le poète assigne comme futur fief au fils de Baligant et qui devait s'étendre depuis les sources du Jourdain jusqu'aux confins de la vallée (/a princéede Ga/i/e'e^, assignée en 1099 à l'héroïque fils du Marquis Normand. Cette hypothèse nous semble préférable à celle à laquelle nous avons aussi songé, qui donnerait pour bornes à cet apanage le Jourdain au sud et l'oasis de Damas au nord, c'est-à-dire la lagune Behaviah el Mardji où finit le Baradas qui arrose cette oasis et le vivifie (3). Dans tous les cas. qu'il s'agisse delà Galilée ou de l'oasis de Damas, le souvenir des Croisades apparaît encore ici en évidence. Les hypothèses au sujet du Val Penuse. — C'est au sud de cette région que l'on peut, avec bien moins de probabilités, d'ailleurs, placer ce pays de Val Penuse. où l'émir de Babiloine a recruté sa cinquième armée (vers 3256). S'agit-il ici de quelque stérile et âpre contrée delà haute région du Tigre etdel'Euphrate? On pourrait le supposer, puisque « ceux (cels) de Val Penuse » sont énumérés après les contingents de Baldise la Lunge. Mais ce n'est
(1) Nombreux souvenirs du Jourdain et de sa vallée dans les Itinéraires, p. p. Tobler, I, 123, 174 ; par Michelant et Ravnaud, 53 ; Jean de Wurzbourg, dans Migne, p. 1065 ; Ludolf, 362 ; Foucher, 367. 380, 432, 462, 477 : Guibcrt, 512. 522 ; Edrisi, 358, etc. — Sur la principauté de Galilée ou de Tabaric, Rcv, 428-429. —(2) Gesla, ch. iv, 153 : III. 138. IV, 153; X, 216 ; XXI.X, 371. — Ordéric Vital, III, 183. 456. 487. — Haoul de Caen (Tancrède, Marchisides.Marchisida) (H. Occ. Cr 111,612, 618 621.632,633, etc.). — (3) Aboulféda, II. 8; Volncy, 11,240: lieu célèbre, dans les chroniques Arabes, par la victoire de Mérouan en 683. L'émir de Damas possédait toute la vallée du Jourdain jusqu'à Jéricho (Jean de Vérone, p. 249).
pas dans un ordre absolument strict que le poète désigne les « escheles » des troupes de Baligant. Aussi ne serait-il pasimpossible qu'il ait eu en vue cette morne terre de TransJordanie, que les Croisés occupèrent de 1100 à 1120. et qui s'étend de la mer Morte ou des confins de la Galilée à l'Ouadv-Arab et aux frontières de l'Egypte. C'était une région désertique, bien connue des pèlerins, qui la suivaient, pour se rendre au célèbre sanctuaire de Sainte-Catherine au mont Sinaï, et que jalonnaient ces admirables forteresses franques, comme le Ivrak de ^Montréal, dont on voit encore les ruines imposantes. Foucher de Chartres, qui a parcouru avec Baudouin ler cet itinéraire, l'a décrit en traits précis.et nous apprend qu'il fallait sept jours pour arriver de Jérusalem au golfe Elamitique, à travers cette vallée sauvage, de pénible accès, domaine traditionnel des Arabes Nabatéens, ces pillards du désert (1).
La géographie des pays et des peuples de l'Euphrate DANS LA Chanson de Roland. — Les premiers Croisés avaient de bonne heure, dès 1098, sous les ordres de Baudouin et de Tancréde, saisi hardiment les avant-postes de la Syrie vers l'Euphrate, et créé la principauté ou comté de Rohez ou d'Edesse. Le poète de la Chanson de Roland a certainement connu ces événements dans leurs grandes lignes. Son épopée en porte la trace manifeste. Cinq noms qu'on peut identifier, d'une façon à peu près sûre, en sont la preuve, sans compter deux autres,dont l'identification est plus douteuse.
Les Kurdes (Curti, Grudi). — Le premier est celui des Kurdes dont l'appellation latinisée, celle de Curti, Grudi, se trouve dans les historiens latins des premières Croisades. Ils y figurent à côté des Turcs et des Perses aux batailles d'Antioche et d'Ascalon (2). Turold leur donne le nom déformé de Gros, les met auprès des gens de Balide la Fort, et c'est des Kurdes que Baligant forme son neuvième corps d'armée tout entier (vers 3229). Ces montagnards robustes, grands et farouches, étaient d'excellents soldats au service des Seljoucides et de Valabeck de RIossoul au xii'' siècle. Ils habitaient la région de plateaux et de monts qui se nomme aujourd'hui le Kurdistan, entre la Perse, la Grande Arménie et l'Asie-^Minoure, aux abords de la vaste plaine du Tigre et de l'Euphrate (3). Ils n'ont cessé d'être, comme aux temps des Croisades,
(1) Foucher. ch. xxiii, 367, 432. — Guill. de TjT, livre XIII — Ernoul, 67.— Guibert. 312, 522. — Jean de Vérone, 225. — Rev, 393-398. — (2) Gcsla, XXT. 314. — Tudebod (H. Occ. Cr . III. 59, 98, 115, 116,142. 197, etc.)— Baudry et Guibert (ibid., IV, 59, 91, 189) ; Curti Cnidi. — (3) Edrisi, I, 407 : Aboulféda. II, 164.
une race militaire par excellence, dont le renom devait être parvenu jusqu'en Occident, puisqu'un Normand, contemporain de Turold, Orderic Vital (1), les a mentionnés.
Le PAYS DE MaRASCH dans LA HAUTE RÉGION DU TaURUS,
VOISINE DE l'Euphratèse. — Tout auprès du Kurdistan, le trouvère place correctement, presque comme un géographe, le pays de Marasch.Il composela sixième armée ou écjielle des troupes de Baligant de la « gcnt de ]\Iaruse » (vers 3257). Il est facile d'y reconnaître la Manisis de l'un des historiens de la première Croisade, le Poitevin Pierre Tudebodde Givrai. Les autres variantes, qu'on trouve dans nos narrateurs latins, sont celles de Marescum, Maresium, Marusis, Marasis. Mariseum, Maresli, qui s'éloignent peu de la prcmièie (2). Cette région avait été l'une des premières conquêtes de Baudouin et de Tancrède. Elle était peu])lée de populations mélangées de Turcs, de Kurdes, de Grecs et d'Arméniens. Marasch fut, avant de devenir le chef-lieu d'un pachalik turc, celui de l'un des grands fiefs de la principauté d'Edesse. Assise en amphithéâtre sur les pentes sud-est de l'Akour-dagh, dominée par une puissante enceinte byzantine garnie de tours carrées, et par une forte citadelle, elle commandait à la fois la route du Taurus et le bassin initial du Seihoun, fleuve de Cilicie, ainsi que le chemin de la grande plaine, qui se déroulait à ses pieds et qu'arrose l'Eikenes, sous-affluent du Djihoun ou Seihoun. C'était l'ancienne Germanica, à 154 km. nord-ouest d'Alep(3). Les Croisés, d'accord avec les Arméniens, en firent un des principaux centres de leur puissance. C'est elle qui semble le mieux répondre au vocable de la Chanson de Roland, et il convient de la préférer à un autre centre, conquis également par les Croisés (4). celui de Marrah, sur la grande route de caravanes, situé à trois jours au sud d'Alep, à trois d'Hamath, non loin de Damas. La forme Marra, donnée par les historiens latins, répond en effet moins bien que celle de Marusis (Maruse) ou de Marasch au vocable que Turold emploie. D'ailleurs la ville d'étapes de la région de Damas et d'jVlep est bien moins connue que le grand fief du comté d'Edesse, dans l'histoire des Croisades.
Balidela Fort et Balis sur l'Euphrate. — Au vers 3230, le trouvère nomme après les Gros (ou Kurdes), parmi les contin-
(1) Orderic Vital, III, 513, 547. — (2) Occupée pendant la 1" Croisade; Foucher, Tudebod, Guibert, Albert d'Aix en parlent (H. Occ. Cr., III, 34, 132, 337, etc., IV. 40, 159, 35S); Gesla.Xl, 5. 236. note n» .50. — Blochet, Kamal-ed-Dîn, .525.— (3) Rcv. 316.— Aboiilféda. 11.39.— (4) Gcsia. XXX. 387 ; XXXIII, 402. — Foucher, Tudebod, .Mbert (H. Occ. Cr.. III, 85, 272, 352, etc ).
gents dcBaligant.une dixième échelle ou armée, formée des païens de Balide la fort.
Ço est une gent ki unches ben ne volt.
Léon Gautier y a vu la mention d"un peuple et d'un pays imaginaires. Nul, jusqu'ici, n'est parvenu à l'identifier. On le peut cependant à force de recherches. La lecture des géographes et des historiens arabes prouve qu'il existait sur la route d'Alep à Bagdad, et non loin du coude de l'Euphrate.à l'ouest, une ville importante, Balis ou Beles, appelée aussi Balitch, Balitz. Benjamin de Tudela y est passé au milieu du xn'' siècle et nous apprend qu'elle était à deux journées de marche d'Haleb (Alep) ; il y a vu une tour qu'il attribue à Balaam. Le géographe Yakout la décrit : « C'est une ville, dit-il, en Syrie entre Alep et Rakkah ; elle était anciennement sur le bord occidental de l'Euphrate, mais le fleuve n'a cessé de se retirer de l'Orient, de sorte qu'il y a entre le fleuve etBàlis quatre milles». Kamal-ad-Din, l'historien d'Alep, raconte que c'était une des principales places fortes de cette région, presque égale en importance à Homs (l).Elle se trouvait au point de départ de la navigation de l'Euphrate, à quatre journées d'Alep, au point de rencontre des routes de caravanes, vers Nisibe, Mossoul à l'est, Iconium au nord, Damas et Palmyre à l'ouest. Les croisés l'avaient enlevée à l'émir d'Alep, Rodouan (2). De plus, un événement survenu en 1104 l'avait fait connaître jusqu'en Occident ; c'est là que les Croisés avaient essuyé une importante défaite, où ils auraient perdu 12.000 hommes (3). Enfin les itinéraires des pèlerins la mentionnaient, parce que là se trouvait le tombeau de saint Bacchus, frère de saint Serge (4). L'évocation de son nom dans la Chanson de Roland est encore l'un des témoignages les plus probants, au sujet des notions que Turold avait recueillies sur les croisades d'Orient.
La terre de Bire et le fief de Bir en Euphratèse. — A la fin du poème, l'ange vient annoncer à Charlemagne, vainqueur des Sarrasins d'Espagne, que sa mission n'est pas terminée. Dieu lui en assigne une autre et le messager divin dit à l'Empereur :
Par force iras en la tere de Bire.
(1) B. de Tudela, ch. xi, tome I", p. 127. — Blochet, Kamal-ad-Din, 528. — Edrisi, II, 13S, 156. — .\boultéda II, 246 : « C'est le principal port de l'Euphrate. dit-il, en allant de l'Irak en Svrie».— Rev, 137, 200.— (2) Hist. Orient. Croisades (Arabes) . I, 265, 278. — (3) Rohricht, Gescli. K. H., 1898, 49. — (4) Itinéraires, p. p. Tobler, 1,75, 118. — (Elle était aussi connue sous le nom de Barbalissus.)
Peu de noms ont autant fait travailler l'imagination des commentateurs. IIofTmann (1) y a vu, par suite d'une fausse interprétation de l'itinéraire de retour de Charlcmagne, qu'il fait passer à Narbonnc, la mention'dc l'étang de Berre, comme si Charlcmagnc avait pu être chargé de la tâche de délivrer ce paisible pays de Provence de la domination sarrasinc. G. Baist est allé chercher Bire à Vera dans la province d'^Umeria (2). Mais on ne voit i)as pourquoi ce bourg, à 14 lieues nord-est d'Almeria et à 15 lieues sud-est de Bacza, aurait pu attirer l'attention du poète. Pourquoi également serait-ce Vera dans l'Andalousie, plutôt que Vera sur la route de Tarazona à Calatayud, ou Vera en Navarre à 11 heures 1 /2 de Pampclune, vers la frontière française, qui mériterait l'honneur d'une grande expédition ? Ces suppositions sont également dénuées de vraisemblance. D'ailleurs la forme Vera ne rappelle Dire que d'assez loin. D'autres, tels que Léon Gautier (3) ont supposé arbitrairement que le texte était altéré, et proposé de lire au lieu de Bire, Libye. Une quatrième hypothèse confond Bi/-('avecrEpire(Ebire)(4); elle se fondesurles prétentions que formaient depuis 1080 les Normands de Guiscardet de Boémond sur cette province de l'EmpireByzantin. Le premier s'intitulait déjài duc, roi, empereur de Corfouet deGrèce ».Le second avait assiégé Durazzo, était revenu en France épouser Constance, fdlc de Philippe !*"■, et nourrissait le projet de supplanter les Commène (1106-1107). Mais il avait dû renoncer provisoirement à ses ambitions par un traité conclu en 1108 (5). Tout porteà croire qu'il ne peut être question de l'Epire, province d'un Etat chrétien, dans la strophe finale de la Chanson de Roland, mais bien d'un pays de l'Orient musulman et d'une certaine importance. C'est pourquoi il convient d'écarter aussi du débat le village de Bire (viculus Birrus), entre Jérusalem et Naplouse, incendié par les E^gyptiens, d'après Fouchcr de Chartres, à l'époque de la bataille d'Ascalon (1099), et qui fut encore, d'après Yakout, ruiné par Saladin (6).
Au contraire, les présomptions les plus fortes, celles qui ont frappé des érudits, tels que Génin, Baist (7),Tavernier (8), et qui nous semblent décisives, sont eu faveur de la région de Biredjik sur l'Euphrate, à l'avant-garde de cette principauté d'Edesse,
(1) Terre de Bire, Roman. Forsch., I, 430. — Romania, XX, 151. — (2) Baist, 226. —(3) Gautier, II, 246,295.— (4) Tavernier.Z. /. /r., Spr., XXXVII (1911), p. 272. — (5) Orderic Vital, IV, 179-180, 242. — ChaJandon, Alexis Commune, 1900, ."il, 94. 217, 253. — (6) Liebrcclit. I.ilerrtturcblalt, I, 181. — (7) Baist, p. 226. hésite entre El-Bireh et un port de mer. — (8) Tavernier, Vorg. 192. id. Zur Roland's terre d'Ebie, Z. /. fr. Jîpr., XXXVII: 272.
dont l'Occident chrétien suivit pendant près d'un demi-siècle avec tant d'anxiété les destinées et partagea les épreuves. Les Croisés avaient fait de la terre de « Bir », comme ils l'appelaient, l'un des principaux fiefs, avec Tulupe et Corice, de ce vaste Etat, qui avait appartenu à Baudouin et à Joscelin de Courtenay. Ce dernier l'avait inféodé en 1117 à un autre Français de la Loire, son cousin Valeran, et c'est seulement en 1143 que le fief tomba aux mains du prince musulman de Mardin (l).Le chef-lieu, appelé aujourd'hui Biredjik,au nord-est d'.\lep,est admirablement situé au coude de l'Euphrate vers l'ouest.sur la grande route d'Alexandrette et d'Antioche vers Bagdad et l'Iran, sur le chemin des caravanes et du commerce. C'était un point stratégique de premier ordre, défendu au xii« siècle par une gigantesque citadelle en maçonnerie, à trois étages de meurtrières, à quatre étages superposés de magasins, si solide qu'elle a résisté aux tremblements de terre. Elle était flanquée de tours, et on l'aperçoit sur sa colline au nord du fleuve à 180 pieds de haut. Le géographe arabe Khalil en parle en ces termes : « Bire, dil-il, est une belle cité avec une citadelle très forte ; un pont y est jeté sur lequel les cavaliers traversent l'Euphrate et ses environs sont peuplés de villages » Une troisième Bir se trouvait aussi, d'après Yakout, proche de Samosate, et pourvu également d'une forte citadelle, ^lais il est peu probable qu'elle ait eu en Occident la célébrité de cette terre deBire, le fief des Courtenai, sans cesse assiégée par les Turcs et objet de sollicitude pour les Latins.
Baldise l.\ Luxge et Bagdad. — Les commentateurs n'ont pas réussi jusqu'à présent à reconnaître quelle est la région dont le chef-lieu est indiqué dans le vers 3255 de la Chanson de Roland. La quatrième échelle ou armée de l'émir de Babiloine est formée des contingents de Baldise la Lunge. Sur ce point encore, en dépouillant avec soin les récits des historiens et les descriptions des géographes, nous croyons être arrivés à découvrir cette vUle mystérieuse que le trouvère place non loin de Maruse. Elle n'est autre que la célèbre cité des Mille et Une Nuits et d'Haroun-al- Raschid, la capitale prestigieuse des Abassides, qui déchue de sa prééminence au profit de JMossouI et du Caire au xi^ siècle, n'en conservait pas moins son immense renommée. Nos Latins l'appelaient par erreul- la vieille Babylone, par opposition à la Nouvelle Babylone, qui était le Caire. En même temps, en vertu des défor-
(1> G. Rev, 302-304. — Blochet, Kanial-Ad-Dîn. 525. — Guill. de Tvr, livre XVII, ch. XVI, i/. OcC Cr., I, 786. — Khalili, 54. — Aboulfcda, II', 46, 52. — Shefer Nameh, 31.
220 DU NOUVICAU SUH LA CHANSON DE HOLAND
mations qui leur étaient familières, ils avaient transformé le nom de Bagdad en celui de lialdac, d'où est venue la forme employée par Turold " Baldace, Haldise ». C'est cette dénomination de Baldac, qu'on rencontre, depuis les historiens des Croisades et depuis Orderic Vital au xn« siècle, jusqu'à Ludolf de Sudheim au xive siècle et jusqu'au cosmographe Jean Alfonse au xvi^ siècle (1). Le renom de Baldac s'était encore accru à la fin du xi« siècle, puisque nos Croisés étaient en lutte ouverte avec les Turcs, qui se servaient du prestige du calife de Bagdad pour affermir leur empire en Orient. Edrisi,.\bouIféda, Benjamin deTudela.qui la décrivent, en montrent l'immense étendue, les hauts murs de briques, flanqués de tours et entourés de fossés, les palais au milieu des jardins, le mouvement prodigieux de caravanes qui apportaient dans ses bazars les produits de l'Inde, de la Perse, de la Syrie et de l'Arabie. Le Tigre la divisait en deux, et le vers de Turold s'applique parfaitement à la grande cité orientale, qui mesurait 4 à 5 km. de long sur 2 1 2 environ de largeur seulement (2).
Imphe identifié AVEC Edesse ou Xisibe. — On a essayé aussi de soulever le voile qui entoure le nom d'une autre ville orientale, dont il est question dans la strophe finale de la Chanson de Roland. I-'ange qui vient annoncer à Chaiicmagne,de la part de Dieu, la mission nouvelle qui lui est imposée, lui assigne comme objet de la Croisade qu'il devra entreprendre la délivrance d'un prince chrétien :
Reis Vivien si succuras en Imphe (vers 3996).
Divers commentateurs, notamment G.Baist,ontcru reconnaître dans Imphe la fameuse ville d'Egypte, Memphis, déchue au Moyen Age ; elle est appelée en efi'et Nemphi dans quelques itinéraires (3). Mais il y a peu d'apparences qu'une ville qui n'était dès lors qu'un amas de ruines, dont le nom n'apparaît presque jamais dans les historiens des Croisades (4), qui était au pouvoir des Fatimites,et non d'un roi chrétien, ait pu attirer l'attention du trouvère. Pour des motifs encore plus graves, on doit
(1) "Baldac, quae es', capul regni Turcarum, dux urbis Bardach '. Baldac . Baldacensis calipha (H. Occ. Cr.. IV. 563, 613, Albert d'Aix : III. 892, Robert le Moine ; I, 170, 774, 903, 1135, Guill. de Tyr). — Ordaric Vital, IV, 247. 260.- Ludolf 3.39. 343. — Table deVelletri.dans Hamy (G. de Bcrry,p. 248) de Siicheim Baldac. super Euphratem lA O L, 3731. — Marco-Polo, 1299., ch. 26. p. 22 iBaudac et Mossoul). — .Tean .\lfonse, 362,363. — (2)F.drisi, II, 156. ,328, 389.— -Aboulféda. II. '■.6.76.- Asolik, 60. 68.— B.de Tudela I, 146, 153. — (3) Itinéraire (VAnlnnin marlijr, éd. Tohler, I, 3S0. — (4) Tavernier, Z. /. /r. Spr., 1913, 56, 57, rejette avec raison cette identification.
écarter Nymphie ou Nif qui se trouve sur le plateau d'Asie- Mineure, à dix lieues à l'est de Smyrne, puisqu'elle n'a jamais été le siège d'un Etat latin et que son rôle historique au Moyen Age a été à peu près nul. A plus forte raison, n'j^ a-t-il pas lieu de s'arrêter à l'hypothèse d'Hoiïmann, qui identifie Imphe avec Imphès ou Nymphœus, ville de Thessalie(l). On ne peut supposer, sans extravagance, que Charlemagne puisse être chargé de diriger une Croisade en ce pays grec, où il n'y avait pas trace, au xn"= siècle, d'Etat latin. Il semble donc qu'il s'agisse plutôt d'une des métropoles de la Syrie ou de la région de l'Euphrate, sur lesquelles les Francs avaient établi leur domination, et qui leur étaient âprement disputées par les musulmans. Ce fut principalement dans le comté de Rohez ou d'Edesse que la lutte atteignit entre 1100 et 1142 le plus haut degré d'acuité, parce que cette principauté, enfoncée comme un coin au cœur des Etats musulmans, interceptait leurs communications avec Alep, Damas, l'Arabie, l'Egypte au sud, et l'Asie-Mineure au Nord,leurbarrant de plus l'accès de la Méditerranée syrienne. Dans les vers de Turold, il est fait allusion à une ville que les païens tiennent assiégée et dont les défenseurs appellent la chrétienté à leur secours.
A la citet que paien unt assise,
Li chrestien te recleiment et crient.
Cette cité ne paraît guère pouvoir être que Nisibe ou Edesse. Liebrecht (2) opte pour la première, qui se trouve sur une petite rivière, tributaire du Khabour, à 112 lieues nord-ouest de Bagdad et à 12 lieues au sud-est de Mardin, non loin du Taurus, dans une plaine fertile. C'était une place forte de premier ordre, longtemps disputée entre les Romains et les Parthes, et qui était devenue une des capitales des Turcs Seljoucides, en attendant d'être l'un des centres principaux du Diarbékir. Benjamin de Tudela et Edrisi en donnent au xii<= siècle des descriptions (3).
Mais Nisibe ne paraît pas avoir été occupée par les Croisés ; les comtes d'Edesse se contentaient de pousser des incursions dans le Diarbékir, jusqu'à Amida et à Nisibe. Aucun prince chrétien n'en a été le possesseur et n'a pu y être assiégé. 11 faut donc se rallier à une autre identification. Celle qui semble le plus acceptable tend à confondre Imphe avec Ourfa ou Rohès, c'est-à-dire avec Edesse elle-même. Nous rejetterons en eiïet encore une autre
(1) Roman. Forxch. I (1883), 429. — (2) Liebrecht, cité par Tavernier, Vor<7., 166.— (3) B. de Tudela, ch. ir, 1,129. — Edrisi II, 150.— Aboulféda II, 50, 59 (\asibim ; forme arabe).
hypothèse, celle d'IIofmann, qui iflenliliait Impheavec l'ancien fleuve mésopotamien du Xijmijimus (1), car elle ne lient aucun compte du fait que dans l'épopée de Turold il est question d'une ville et non d'une rivière. Avec W. Tavernier, au contraire, nous estimons que le poète a voulu désigner Ourfa, sans toutefois nous prononcer en faveur de l'hypothèse de l'érudit philolof^ue allemand, d'après laquelle Urfa serait devenue en dialecte normand Irfe et dans le texte d'un copiste peu instruit Imphe (2). Occupée dès la fin du xi"^ siècle, la célèbre cité arménienne, qui s'étend au pied de la montagne sainte, sur la rive droite du Karatchan, à 184 km. au nord-est d'Alep, commandait au sud-est de l'Euphrate toute une vaste région qu'Aboul-Faradj délimite. Cette région s'étendait depuis Mardin et Mélitène au nord, jusqu'aux frontières du sultanat d'Haleb au sud. Divisée en deux par le cours de l'Euphratc, elle s'appuyait au Taurus, couvrait la principauté d'Antioche à l'ouest et la petite Arménie vers ]Marash. Elle tenait à Samosate, à Bire, à Turbessel les passages de l'Euphrate et au sud les chemins des oasis vers Damas et l'Egy^îte. Cette merveilleuse position géographique avait frappé les Byzantins comme nos Croisés. Ils avaient fait d'Edesse une formidable place d'armes, dont la citadelle, bâtie sur une colline de 90 mètres, développait, sur près de 1 km., une enceinte rectangulaire, munie de fossés, taillés dansle roc à 12métres de profondeur, et de 17 tours, tandis que les murailles extérieures de la ville, percées seulement de quatre portes, avaient 10 à 12 mètres de hauteur, 2 m. 1/2 d'épaisseur, et étaient garnies d'un grand nombre de tours carrées ou barlongues (3). C'est là que les Latins soutinrent pendant 43 ans l'effort furieux des musulmans, et c'est à quelques-uns des événements de cette lutte épique que le poète a songé. Edesse avait été assiégée, une première fois, après le désastre qu'avaient essuyé en 1104, à Balisch sur 1" Euphrate, Boémond, Tancrède et Baudouin. Le fameux Balak que Foucher de Chartres et Albert d'Aix appellent le plus remarcpiable des chefs militaires turcs, «le terrible dragon sarrasin >', et qui avait épousé la fille de l'émir d'Alep, bloqua étroitement la métropole des Croisés. C'est en grande partie pour intéresser l'Occident à sa délivrance que Boémond fit en France ce célèbre voyage, dont l'épisode le plus notable fut l'assemblée de Chartres (llOC-1107). Depuis cette époque, Balak n'avait guère laissé
(1) Hoffmann, op. cit., ri-dessus. — (2) Tavernier, Z.f.fr. Snr.. XXXVÎII, 56, 57. — (3^ Baver. Hist. d'Edesse, 354 — Edrisi, II, 150 — Aboulféda, II, 64. — G, Rey, 3ÔS-314.
l.A GÉOGRAPHIE DU POÈME DE TUROLD 223
de répit aux chrétiens, guerroyant sans cesse contre Joscelin de Courlcnay, contre Baudouin du Bourg et contre Baudouin I de Jérusalem, auquel succéda en 1 118 Baudouin II lui-même, auparavant comte d'Edesse (1). Ce dernier avait choisi pour gendre un prince français. Foulque, qui appartenait à cette maison d'Anjou, dans laquelle Turold semble avoir trouvé de puissants protecteurs. Or, aux environs de 1118-20, Edesse était de nouveau le théâtre d'un conflit terrible entre les musulmans et Baudouin II. Ce dernier, d'abord victorieux d'Yl-Gazy et de Balac, éprouva à son tour des revers et fut même un peu plus tard (1 123) fait prisonnier par les Turcs (2). C'est sans doute à l'un des épisodes de cette lutte que fait allusion la dernière strophe de la Chanson de Roland.
Clarbone, difficultés d'ide.ntification. — Est-ce Calo- GENBAR ? Il est bien malaisé, au contraire, tellement le nom a été déformé ou altéré, de reconnaître le site d'une autre ville dont le poète fait mention. Dans l'armée de Baligant, après le huitième corps (échelle) formé des païens d'Argoilles (Héraclée) il place le neuvième, composé de ceux de Clarbone (vers 3259). Où se trouve la cité qui a servi à désigner ce pays (3) ? Faut-il voir en Clarbune le nom altéré d'une de ces places fortes arabes d'un kalat, d'un krak, tels que le Kalal-el-Hisin (hadum), dont parle l'auteur des Gesta, et qui se trouvait dans la Bekaa, vallée supérieure de l'Oronte (4), ou le Krak-el-Sehaubak (Carcensis), la fameuse forteresse de Montréal qui appartint à Renaud de Châtillon, située en Arabie Pétrée, l'ancienpays de Moab d'après Khalil ? Celui-ci appelle ce château-fort le Carc-el- Gorab (5). Faut-il porter les yeux vers la région de l'Euphrate et chercher la mystérieuse Clarbune dans la région d'Edesse, à Roum-Kalah, résidence du catholicos (patriarche d'Arménie), la place la plus importante de la vallée du fleuve, qu'elle dominait de sa citadelle aux tours barlongues, bâties sur le roc d'un promontoire escarpé, et où régna Joscelin II de Courtenay, cet ancien vassal des comtes d'Anjou-Gâtinais(6) ? Est-ce Tell-Kalid (7), autre forteresse de
(l)Foucher(//.Ofo. Ct., 111,4,50,470); Albert (IV, 391,416, 573, 614, 670) ; Guill. de Tvr, livre Xlll (I, 537 à 5S4) — Extraits de la Chroniaae d'Alep, p. p. B. de Mevnard (Hist. Or. Crois., III, 499, 562, 636). — Orderic Vital, IV, 247, 250, 259, 266 — Rùhricht, Gesch. d. kuniqr. Jérusalem. 1898. 104.
— (2) Foucher H. Occ. Cr., IV, 450, 454, 460-463}; Historia Hierosolymitana (ibid., 580); .Mbert d'Aix [ibid., IV, 446) ; Guill. de Tyr (ibid., I, 537 à ô?t2);Hist. Or.des Croîs., et Kamal-ed-Dîn, cités ci-dessus.— Orderic Vital, de même. — (.3) L. Gautier, II, 306 (» de clarabona », pavs imaginaire, dit-il).
— (4) Ges/a, ch. XXXIV, p. 430. — (5).\boulféda, IP, 6,24.25. — Klialili, 38.
— Rey, 395. -(6) Hist. Or. Cr., III, 161. - Aboulféda, II, 45. — Rey, 302- 318. —(7) H. Or.Cr., Il, 183.
cette zone que Noureddin, sultan de Damas, conquit sur les princes d'Edcsse en 1 152? On trouve encore, dansia principauté d'Kdcsse, une forteresse importante du Taurus, construite au-dessus d'un affluent du Djihoun, et qui fut le siège d'un évêché arménien, à savoir Kalal-Iiaban ou Gahan ; elle lit ensuite partie du royaume d'Arménie et tomba aux mains du fameux Bibars en 12G8 (1). Les Croisés latins avaient dû, pour passer du bassin de l'ICupli rate vers les défilés de la Cilicie, s'approcher de cette place.
Il y a enfin dans ce pays de Méliténe,(]ui appartint à nos croisés, vers le coude de l'Euphrate, le kalat-Djabar, ou Caloqenhar, dont le nom offre certaines analogies frappantes avec Clarbune. On l'appelait en latin Cohimbar. Guillaume de Tyr en fait mention, et c'est là, en septembre 1140. que fut assassiné, dans des circonstances dramatiques, l'atabek Zenghi, père du sultan d'Alep, Nourreddin. Cette importante forteresse devait être fort connue des Croisés, car, d'après Yakout,ellc étaitvoisinedeBàlis(2).dont parle le trouvère de la Chanson de Roland, et où s'était donnée la grande bataille de 1104. Aux alentours s'étendait un territoire de chasse, où abondaient les gazelles, d'après cet émir arabe, chevaleresque adversaire de nos Latins. Ousama-ibn-Mounkidh, contemporain de Turold, et dont Hartwig Derenbourg a traduit la curieuse autobiographie. Calât Raban ou Gaban et Caloçjenhar ou Columbar semblent être les localités, qui présentent le plus d'analogies avec la Clarbune du poète, et (jue leur situation dans la principauté d'Edesse, qui paraît avoir fixé son attention, ont probablement désigné à son choix.
Le fief de Falsaron ; DatliunetBalbiun. Est-il en Syrie, EN Palestine, ou dans la région de l'Euphrate ? ■ — C'est aussi dans la région de l'Euphrate, à mcms qu'on ne le situe en Syrie ou en Palestine, que doit se retrouver le domaine féodal assigné par le trouvère au frère du roi Marsile, ce Falsaron qu'il dépeint sous un jour peu avantageux et qu'il qualifie du titre occidental de « duc )' (vers 879, 1213). Ce grand seigneur sarrasin tient, dit le manuscrit d'Oxford,la terre D«//iuf! eu Dalhun etBalbiun.Tous les éditeurs de la Chanson de Roland ont interprété ce passage dans le sens d'une allusion à une région biblique. L. Gautier, qui n'explique pas le terme de Balbiun et qui interprète celui de Datliun comme équivalent de celui de Dathan, voit là ' une mons-
(1) Hisl.Or. Cr.AV, 115,235— Rey,. 302,314. -(2)C/îr.rf'A;fp. p.p. Ulochet. p. 513 ; Il sur un roc inexpugnable entre Raqqah et Bâlis, .sur la rive nord de l'Euplirate >•.— AbouUcda, II', 53 — Aulob. d'Oiisama, p.p. Derenbourg (H. 0. L., II, 1894, p. 543). — Kaniel Altevarvk (H. Or. Cr.. IV 149).— Guill. de Tyr, livre XVI, p. 714.
trucuse erreur du scribe »(1). Finalement il attribue à Falsaron la terre d'Abiron, parce que ce mot serait l'équivalent du terme Abirun, mais il n'en interprète pas moins, une seconde fois, Daltiun par Abiron, ce qui est tout à fait invraisemblable. Il est plus logique d'admettre que Dathan représente le terme Datliiin et Balbiun le mot Abiron. IMais comment concilier cette double méprise du copiste avec la réputation que l'on attribue au scribe d'Oxford, dont le texte doit en somme faire loi, sauf pour certaines altérations difficiles à éviter ? Ou bien son ignorance est monstrueuse, comme le croit Gautier, et quelle foi doit-on dès lors ajouter à ses autres graphies, auxquelles les tradilionnalistes accordent une importance primordiale. Ou bien, et c'est notre croyance, s'il altère plus ou moins les termes géographiques, le fond de ses transcriptions correspond, autant pour l'Espagne, l'Afrique du nord, l'Europe orientale, que pour l'Orient, à des réalités qu'il a déformées, en raison de l'origine plus ou moins exotique des vocables. Il semble difTicile ou quasi impossible d'admettre qu'il ait pu ignorer les vrais noms et la transcription exacte des noms de Dathan et d'Abiron. Un scribe, comme lui, trouvait constamment, dans les chartes, les termes des imprécations, où l'on vouait les contractants de mauvaise foi au sort terrible de Dathan et d'Abiron. engloutis vivants dans les entrailles du sol et dans l'enfer par l'effet de la colère divine. Des milliers de documents du Moyen Age contiennent cette formule et ces noms qu'un copiste, c'est-àdire un clerc, occupé à des besognes courantes de rédaction, ne pouvait ignorer, tandis qu'il était excusable de ne transcrire que d'une manière approximative des vocables hispano-arabes, berbères ou sémitiques. D'autre part, la vengeance exemplaire que Dieu avait tirée de ces lévites Coré, Dathan et Abiron qui s'étnient révoltés àla sortied'Egypte contrel'autorité d'Aaron et deMoïse(2), était un des thèmes habituels des sermonnaires, que le scribe avait dû entendre développer bien des fois. S'il était donc deux noms qu'il ne pouvait ignorer ou mal transcrire, c'étaient ceux de Dathan et d'Abiron. Aussi, bien qu'il soit facile d'identifier cette terre attribuée à Falsaron avec le désert situé entre la Palestine, où le livre des Nombres place le théâtre de l'aventure des deux rebelles, conviendrait-il de considérer une autre interpr-^tation plus vraisemblable, à savoir celle d'après laquelle la transcription du copiste est assez exacte et voisine d'une réalité moins illusoire.
(1) L. Gautier, II, 292. 316.— (2) Nombres, XVI, 10, 26; Dcutéronome,-S.Ï, C. — Psaumes, CV, 17.
226 DU NOUVEAU suri LA CHANSON DE ROLAND
AUribuer au duc Falsaron un fit'f désertique, qui n"avail guère qu'une valeur niiliLaire par sa silualioii sur la roule de Jérusalem à Pélra, distant de quatre jours, du chef-lieu de la Judée, vers le Hedjaz et rRgy])lc (1), n'est ])as lui désigner un domaine d'une biengrande importance, si l'on songe que le bénéliciaire est le frère du])uissanlroi de Saragosse, adversaire de Charlemagne. Enfin, il convient de noter cjue partout, dans 1<.- poème, la me iition d'un fief {1ère) est accompagnée, non pas des noms d'hommes, mais bien de ceux de localités déterminées, ce qui exclut i'identilication précédente.
C'est pourquoi d'autres éventualités sont admissibles. D'après la première, le fief de Falsaron se trouverait non loin des Etats de Baligant, en cette région de Syrie, d'où le trouvère fait aussi venir, dés la première partie du poème, l'émir d'Alep (Galafe). Datliun pourrait être identifié avec l'Atlilit (Alhlitum) arabe; l'une des plus fameuses forteresses des Croisés, l'un des chefsd'œuvre de notre architecture militaire en Orient. C'est le Cliàtcau Pèlerin que possédèrent les Templiers, qui se trouvait à l'extrémité de la principauté franque de Césarée, sur la côte, sur la route d'Acre à Gaza vers le sud, à Naplouse et à Jérusalem vers l'est. Elle fut enlevée en Î264-(J5 aux Croisés par le sultan Bibars. Son renom était grand dans le monde latin, de sorte qu'il n'y a rien de téméraire à penser que la « 1ère d' Atliun » du trouvère concerne l'Athlit des Croisades (2). En ce cas il faudrait chercher Balbiun dans la même zone et aussitôt se présente à l'esprit le souvenir de la vieille métropole phénicienne, célèbre par le culte d'Aslarté et d'Adonis, Byblos, devenue au IMoj^en Age le Djébail arabe, le Gibelet, le Gibelon de nos Croisés. Les historiens de la première croisade mentionnent ce lieu, devenu le centre d'une seigneurie latine, située entre Tripoli et Baruth (Béryte, Beyrouth). L'un d'eux l'appelle « Biblius uibs ». Il y avait là un évêché, un port, un château-fort, avec une enceinte murée, qui font honneur aux talents militaires des Francs (3). D'Athilt (Datliun) à Djebaïl {Bibliis, Byblos), le fief de Falsaron eût compris une part impor-
(1) Sur cette région, Foucher, ch. >:xiii, 43 et 44 (il l'a parcourue) ; Albert dWix. livre XII, ch. xxi — Fretcllus, dans Migiie,7-'.i., col. 1061.
— Ludolf, 34S.— Jean de Vérone, 214, 22.5, 237, 238, 28!), 290.— EdrUi, 350, 357 — Aboulféda, II-.24, 25. — Rev, 394, 395. —(2) //is/. Or. Crois., II' 220, 236. — Ricoldo di Monte Crorc, Itinéraire, p.p. Laurent, 1873, p. 113 — De Saulcv. Dicl. top. Palestine. 215 (.\tlilit, «appelé autrefois Magdcl- El», mentionné d'ansjosué, XIX, 38).— Aboulféda. 11,34.— G. Rey., Archmil. Croisés, in-4», p. 93- — F. C. Rev, Périple des côtés de Syrie, Arch. Or. Latin. II, 342. 343 (carte et texte de'Sanuto).- G. Rey, Col. /r. .Syrie, 417.
— Rohricht, Arc/!. Or. La/m, 11,378. —(3) Guill. de Tvr (//. Occ. Cr..l, 542).— Baudry et Guibcrt, Albert d'Ai.\ (ibid., IV, 92, 216. 222, 453-830).
— Rûlirirht, licqc.flcn, p. 6, textes xii" s. (Gihcllas minor. Gabulum. Gibelel,Gibellet.) — G. Rey, Col. fr. Syrie, 153-367. — Arch. milit. Croisés, 219.
tante du littoral syrien, où se trouvent Acre, Tyr, Sidoii, Béryte ou BejToulh. C'était le domaine vraiment digne d'un duc, d'un frère de Marsile. Si l'on suppose que Datliun et Athlit ne sont pas les deux formes d'un même lieu, peut-être, mais avec moins de NTaisemblance, pourrait-on songer à Darum (altéré en Datliun), ce qui agrandirait encore l'Etat féodal de Falsaron en le portant jusqu'à la frontière égyptienne. Darum ou le Daron était en effet une forteresse quadrangulaire franque, le dernier poste frontière des Croisés, sur la route du Caire, et où on percevait les droits de péage sur les caravanes qui revenaient d'Egj^pte. Guillaume de Tyr en fait mention, et le Darum se trouvait à peu de distance de Cadres (Gaza), le « vestibule » des Etats de l'amiral de Babiloine(l), et la ville préférée de certaines de nos épopées françaises.
D'après une seconde hypothèse, moins séduisante, de divers points de vue, Datliun pourrait être identifié avec Daltim, casai, c'est-à-dire petit domaine qui appartient à l'abbaye de Josaphat, dans le territoire voisin de Jérusalem (2). JNIais il y a peu d'apparence qu'une terre d'aussi mince valeur, dont on ignore même la situation précise, ait pu être connue du poète. Près des monts de Béthulie. les descriptions de la Terre Sainte font aussi mention de Doctaim ou Do/aym, situé dans une belle vallée, au sud de Jérusalem, où abondaient les arbres fruitiers. Un château-fort, le Douiain, qui eut un rôle dans les guerres contre Saladin, s'y élevait (3). Quant à Balbiun, il est dilïicile de lui trouver une analogie aussi grande que celle qu'offre Byblos, à moins qu'on ne songe à la célèbre ville de Balbec, que les historiens des Croisades mentionnent, soit sous cette forme (Balbec), soit sous celles de Baalbeth et de ]\Ialpec. C'était une puissante position militaire, sur la route de Damas à Laodicée et à Tortose. Foucher de Chartres et le roi Baudouin I" y furent vainement assiégés par les Turcs, et le premier ne manque pas de rappeler que cette cité s'appelait jadis Hiérapolis. Elle avait été aussi l'objet des attaques du sultan d'.\lep, Balak. Les vestiges de sa grandeur passée, notamment ceux du palais qu'on attribuait, soit à Salomon, soit aux démons, y frappaient encoreles yeux de nos Croisés, qui avaient fait d'elle l'un des centres de leur domination (4).
(1) GuiU. de Tvr, livre XX {H. 0. C, II, 975). Les chemins de Babilonie, p.p. Ch. Schefer, Arch. Or. Lat., II. 89. — G. Rcy, Col. fr. Syrie. 101, 143, 144, 146, 403— F. C. Rev, Périple, 344. — Quatremère, Hisl. de.-s Mamelacks d'Eoypte, 237, 238 — Itinéraires, p.p. Michelant et Raynaud, 136, 237. — (2) DeiaboTde, Charles Tcrre-Sainle 21,37,90. — (3) Itinéraires, p.p. Jlichelaut et Ravnaud, 72 — Jean de Vérone, 272 — (4) Foucher. ch. xxi et i.v — GuUl. de T>T, livre XXI-X.\II, p. 1013, 10S9.— Aboulféda, II', 32 —Benjamin de Tudela, ch. xr tora; I»', 121,124vetc. — Kilili 47.
Enfin, une troisième hypothèse, presque aussi attrayante que la première, permet de placer l'Etat de Falsaron dans la région de l'Euphrate. Là, se trouvaient les vestiges grandioses d'une cité illustre entre toutes, Babylone, l'ancienne capitale de l'Empire assyro-chaldècn.Elle avait compté plus de six cent mille âmes, avait été abandonnée pour Sélcucie, et n'était plus, au temps de l'Empire romain, qu'un amas de ruines, où, à l'époque de Saint- Jérôme, les rois des Parlhes avaient établi un parc rempli de bêtes fauves. Pendant la période des Croisades, Benjamin de Tudcla y trouva encore un palais rempli de serpents et de scorpions. La magie des souvenirs bibliques, de la tour de Babel, des splendeurs de Nabuchodonosor, les légendes de Daniel et des Israélites jetés dans la fournaise lui valaient une survivance extraordinaire dans la mémoire des peuj)les musulmans, juifs et chrétiens. On la connaissait sous le nom de Bahijlonia velus (l'ancienne), par opposition avec la nouvelle Babylone {le Caire). Les itinéraires des pèlerinages ne mainjuaient pas de la mentionner. Les historiens arméniens, tels qu'Asolik.qui la nomme Babelon, aussi bien que les historiens latins des Croisades, qui l'appellent Babylun urbs (inlii]iia, de même que les géographes arabes qui la désignent sous le vocable de Babel ou de Babil (1), termes voisins de Balbiun, attestent que la vieille métropole vivait toujours dans l'imagination des hommes du xii^ siècle, comme la capitale d'un puissant Etat, où certains mettent même le cœur du califat de Bagdad. Si le poète a pu l'attribuer à Falsaron, sa conception est flatteuse pour ce dernier. Elle peut s'expliquer non seulement par l'inlluence des souvenirs universellement répandus dans le monde chrétien, au sujet de l'ancienne importance de Babylone, mais encore par ce fait que les Almoravides. depuis la fin du xi"^ siècle, avaient reçu l'investiture, à titre de commandeurs des croyants en Occident, de la part du fantôme de calife qui régnait encore à Bagdad (2). Un fils de Youssouf, le premier des émirs almouménins, avait régné quelques années à Saragosse vers 1114-1115, et il se pourrait que l'attribution d'un fief en Orient, au profit d'un frère de Marsile, n'eût en somme rien de contraire à la logique des événements interprétés par la fantaisie du poète.
Il resterait à déterminer dans cette troisième hypothèse l'emplacement de la terre de Dalliun, complément de celle de Bal-
(l) Itinéraire de TModosius p. p. Toblcr, I. 359 — Baudri, Guill. de Tyr (H. Oce. Cr., I, 560. IV, 104).— Jean de Vérone, 242, 287. - Chr. Arménienne d'Asolik. p. 62. 128 146. 150. ICI. — Benj. de Tudcla, ch. xir. I, p. 154. — Aboulféda. II', 67 ; IP. 77-78. — (2) Guill. de Tvr, livre XVII cil. XVII. — Albert d'Aix (H. Occ. Cr. IV, 485, 528, 649). "
biun (ou de Babel-Babylone). On serait tenté de songer à Damas (leDamascus des liistoriens et des itinéraires latins), mais ce terme est un peu trop différent de celui qu'emploie le trouvère, du moins sous le rapport philologique. D'autre part, il ne s'adapte pas à la quantité du vers. Enfin, Damas est à une très grande distance de Babylone.C'est pourquoi il semble qu'il convienne plutôt d'opter pour Dalouc, située commeBabylone, dans la région del'Euphrate et au nord de l'ancienne métropole. Dalouc apudonnerenlatin Dahicum,Dailuciim (d'où Datliun).De plus, elle était placée dans une région, celle de la principauté d'Edcsse,qui paraîtavoir été chère au poète, et où il a choisi plusieurs des noms conservés dans son épopée. Dalouc ou Dolouc s'appelait aussi Tulupe. C'était une forteresse fameuse, l'une des clefs du fleuve, non loin de la place moderne bien connue d'Aïntab, où récemment les Français ont soutenu un siège. Elle avait appartenu dès la première Croisade à Baudouin du Bourg, fils du comte de Réthel, futur roi de Jérusalem, et lui avait été disputéepar Tancrède qui l'y assiégea(l). C'était le centre d'ungrand fief et même d'un archevêché latin. Elle était donc connue des Croisés et son nom avait dû pénétrer jusqu'en Occident. Le trouvère, auquel certaines formes de noms arabes ne sont pas étrangères,a pu connaître aussi bien celle-ci, que celles de Chériat et d'Athlit.
Les pays au delà de l'Euphrate. — Les Perses dans la Chanson de Roland. — Au delà de l'Euphrate même, le poète, ainsi que les historiens des croisades et que les géographes contemporains, a de vagues notions sur des peuples, qui furent les auxiliaires des musulmans contre nos Croisés, soit à Antioche, soit en Syrie,soit dans la principauté d'Edesse. Comme Foucherde Chartres,il range parmi les nations païennes lesPerseset les Turcomans. Au nombre des partisans de l'émir deBabiloine il place un roi de Perse, Torleu (vers 3204); le troisième corps d'armée dugrandchef musulman, venu au secours de IMarsile, est formé de Pers (vers 3240-41). Il est en eiïet certain que le sultan de Perse, Barkiarok (1092-1104), vas?al des Turcs Seljoucides, avait été l'adversaire constant des Croisés. Ceux-ci avaient trouvé Perses et Turcs devant eux à Civetot,où avaient été détruites les bandes de Pierre l'Ermite (octobre 1096) (2). De là une foule de captifs chrétiens
(1) Khemal-ed-Din, trad. Blochet, III,' 626.— Mgr Petit, Tulupa, C.R.Ac. Insc, juin 1922. - G. Rey, Col. fr. Syrie, 302. — (2) Lettre des chefs croisés, 1098 frexPersarunj rapproché du rex Babyloniae, adversaires commun.s des Croisés), Martène, Amplis. Collectio. I, 578. — Lettre d'Anselme de Ribemont, (Corbaran, princcps miliiiae régis Persarum), dans Migne, col. 474.— Guill. de Tyr, livre I" (H. Occ. Cr., 10, 11, 14, ibid., IV, 168, 169), etc. — Guibert, 121, 131, 171, 189, 254, 260. — Baudri, 35,, 59. — Gesta, 118, 122, 128, 203,
avaient c'té expédiés au fond du Khorassan et de la l'erse (in Corosanum et Persidcm), disent les Gesta. Une chanson célèbre, celle des Chétis, rappelait.au xii» siècle, cet épisode. La grande armée croisée avait retrouvé Turcs et Perses à Nicée.à Dorylée, à la bataille d'Antioche. Le fameux Curbaran (Kerbogah), qui commandait l'ennemi dans cette grande mêlée, venait du Khorassan, comme le racontent les historiens latins. Ce sont ces événements qui répandirent jusqu'au fond de l'Occident le nom des Perses, considérés comme des ennemis implacables de la chrétienté.
Il est probable qu'auprès des Perses devaient se trouver ces «géants de AIalprose,(le M alpreise ou 6e Malperxo^àontle trouvère compose la troisième armée de l'émir de Babiloine (vers 32.')3- 3285), et qui forment des troupes d'élite enrôlées dans la vieille garde de Baligant, au même tilre que les Turcs et les Ormaleis. Vaillance et haute taille semblent désigner des montagnards de la haute région de l'Euphratc ou du Caucase, voisins de la Perse, ou de l'ancienne Médic, d'où peut-t-tre viendrait le nom de Malperse {Mala Persia). Peut-être faut-il y voir aussi un souvenir de ces Parthcs placés, à l'est de la Médic, dans les régions montueuses du nord de l'Iran, dont les géographes contemporains de Turold ont gardé le souvenir, et qui s'étaient co.nfondus, de même queles Modes, avec les Perses. Il est bien dilTicile.cn effet, d'admettre que Malperse puisse être identifiée, soit avec Maniistre, la ville de Cilicie ou de Petite Arménie que connaissaient bien les Croisés, ou avec la place forte de Mopsueste (Mopsacale), située dans la même région, siège d'un évêché. Malatia ou ^Mélitène qui se, trouve dans la zone des monts de Kurdistan, voisine de la Perse, à cinq lieues ouest du confluent du Mêlas (Karasou) avec l'Euphrate conviendrait mieux. C'était la ville la plus septentrionale de la principauté d'Edessc, d'après Guillaume de Tyr, et elle était devenue vassale de Baudouin dès 1100. Mais son nom (Malaiia) n'offre qu'une consonance assez éloignée de celle de Malperse II en est de même de la ville sainte des musuhnans, Mardin ou Marde, à 125 lieues nord-ouest de Bagdad, également dans les monts du Diarbekir. à 633 mètres d'altitude, sur une co!line que domine une belle enceinte byzantine, au cœur de la région des Kurdes et des Turcs les plus fanaticjues. Il ne paraît guère possible non plus de songer à la grande cité de Mossoul, la capitale des Seljoucides, dont le nom était défiguré par les Latins
314,275. — Foucher.ch.xi (Perseset Turcs confondus). — LcsGps/n rùpi'tcnl plusieurs fois le nom du Khorassan. — W'eil\, GeschiclilederCItalilen 111,134
en celui de Maseul ou même de Masade. La grande ville du Tigre, héritière de Ninive, centre de l'industrie et du commerce musulmans, se trouve dans une plaine, dont la population ne rappelle guère les traits caractéristiques des géants de Malperse. C'est donc plutôt dans le Diarbékir (Kurdistan) ou dans les zones montueuses de l'Iran (1), qu'il convient de placer les belliqueuses populations, dont le nom probablement trèsaltéré apparaît dans la C/iansonfZefio?and. Les barons d'Occi.\n et les Turcomans de l'Oxiane. — Un deriiier peuple enfin, que les commentateurs ont renoncé à identifier, est nommé dans l'épopée de Turold, où sa bravoure est comparée à celle des Turcs, des Arabes et des géants (Kurdes ou ParLlus). C'est celui « des chevaliers et barons d' « Occian la déserl i-, qui forment la 10'^ armée de Baligant et sa vieille garde.
Ço est une gent ki Damnedeu ne sert.
De plus feluns n'orrez parler jamais, Durs unt les quirs, ensement cume fer, Pur ço n'unt soign de hehne ne d'osberc ; En la bataille sunt felun e engrès (cruels)
(vers 3247 à 3251). A ces traits, on reconnaît des pa'iens, c'està-dire des musulmans, aussi fanatiques que braves, d'une rare endurance physique, qui combattent à visage découvert, et dont la cruauté n'a d'égale que la vaillance. Ce sont précisément les caractères de ces cavaliers Turcomans, qui prirent une grande part aux Croisades d'Orient, à côté de leurs frères, les Turcs Seljoucides, et qui se rendirent célèbres par leur férocité, comme par leur intrépidité. Guillaume de Tyr connaît ces tribus et les distingue de celles des Turcs (2). Leurs chevaux de grande taille, sans crinière, servaient dans les armées musulmanes et franques, à cause de leur endurance (3). Les contrées, telles que la Sogdiane, où habitaient les Turcomans,ont laissé un vague souvenir, jusque dans Guibert de Nogent (4). Au xiii« siècle, on supposait même que Boukhara était la « meior dépendance Persie » (5) . Le nom d'Occian, que nul n'a encore reconnu, est pourtant facile à identifier, si l'on songe aux survivances des notions provenant des géographes anciens, Strabon, Pline et Plolémée, conservées
(1) Sur ces régions et ces villes, Honorius d'Autun, Imago mundi, ch.xv, XIX et XX. — Tobler, Itinéraires antérieurs aux Croisades, I, 75. — Edrisi. 11,148, 158 et suiv. — Benj. de Tudela, cli. xi, I, 132 et suiv. — Aboulféda, IV, 51. 62. - Hist. occ. Cr.,t. IV (Index). — Fouclier ch. xix. — G. de Tvr livre XI, ch. xxi — Cosmogr. d'Alfonse, 362. — (2) Guill. de Tvr, livres 1,22, 24 XII, 527, XVIII, 836. — (3) G. Rey, Co(. /r. Syrie. 34. —
(4) Guibert, p. 189. (Il prend le terme de Sogdiane pour un nom de roi). —
(5) Rusticien de Pise, dans Michelanl-Raynaud, p. 204.
par les cosmographes du xii« siècle. Honorius d'Autun.dans un chapitre de son Imago mundi, décrit sommairement ces régions de la Caspienne (qu'on appelait l'I lyrcanic), du lac de Kovarezme ou mer d'Aral et du Turkestan, où les Turcomans dominaient, au XI" et au xii** siècle (1). Déjà, dans sa Ger/nanicTacite plaçait en Sarmatie (dans les steppes de la mer Noire et dans la zone Caspienne) un peuple des Oxiones(2),et Pline l'Ancien mentionne rOxiane ou pays de l'Oxus (3), forme latine dont la transcription romane est presque identique à celle d'Occian. C'était le grand fleuve de l'Oxus, le moderne Amou-Uaria, qu'Edrisi appelle le premier « fleuve du monde pour le volume et la profondeur des eaux » et l'étendue du cours (2.500 km.), qui avait donné son nom à cette immense région. L'Oxus est encore désigné dans les cartes catalanes et italiennes du xiv<' siècle, sous le nom ancien. Ces régions, où avait autrefois pénétré la civilisation helléno-romaine, furent peu à peu connues du monde occidental, depuis l'ouverture des Croisades. Les pays de l'Oxus, l'Oxiane, la Bactriane et la Sagdiane des anciens comprenaient une série d'oasis et de zones désertiques, qui sont aujourd'hui les steppes des Turkmènes et qui s'étendent au sud, depuis la lisière du plateau septentrional de l'Iran et depuis Merv jusqu'aux pays Trancaspiens, voisins de la Caspienne, l'Hyrcanie des anciens et du Moyen âge. Là, habitèrent les farouches musulmans Turcomans, mêlés aux Turcs, qui, entrés en conflit avec nos Croisés, ont laissé dans la Chanson de Roland un dernier écho, resté jusqu'ici méconnu, de leur réputation médiévale.
Inductions qve four.mt la Géographie de la Chanson de Roland sur la genèse et les idées maîtresses du poè.me. —
L'étude de la géographie de l'Orient, telle qu'on en retrouve la trace dans la Chanson de Roland, confirme donc l'impression que donne celle des autres pays et peuples que le poète a mentionnés. Les quarante noms orientaux qu'il a choisis et qui proviennent évidemment delà tradition orale ou écrite des Croisades appartiennent, scmble-t-il, presque tous, non au domaine de la fantaisie, mais bien à celui de la réalité. Les événements de l'histoire ou le souvenir des légendes bibliques et gréco-romaines en expliquent l'emploi. On reconnaît ainsi dans l'épopée de Turold, en Egypte,
(1 > Honorius tr.Vutiin. ch. XIV et suiv. — Fouclicr de Chartres, ch. Lxix (sur l'Hvrcanie). Les meilleures descriptions, celles des .\rabes. sont restées inconnues de l'Occident - (Edrisi. II. 188. 332. 344. 358, 360. 473. 489. — Aboulféda, II, 77. 209. 2)2. — (2) Germanie, chap. xlvi. — (3) Ptolémée, livre VI, ch.n(Oxiaen Sogdiane) - Strabon, XI, 7, 3.— Pline.//is/.iV<i/.,VI, 16 (Oxiana).
Alexandrie et Babylone-la-\ouvelle (le Caire), avec leurs dépendances, la Nubie et le pays des noirs d'Ethiopie ;à l'est la région des Arabes et la ^lecque; au nord l'Asie Mineure et ses peuples, les Turcs et les Arméniens (Hermines), avec la Cappadoce, Eregli (Argoilles), ButentrotAïas et Satalie.Plus ausud,le poète a connu la Syrie et les Syriens, ainsi que la grande ville d'.\lep (Galapia, Halapia). 11 connaît aussi la Palestine, surtout représentée par les noms fameux de Jérusalem, de Jéricho. d'Hébron, par le Jourdain (le Chériat) et sa vallée, le val Marchis (la Galilée), le pays de Chanaan (les Canelius), les régions plus malaisées à identifier de Canabeus, de F'iorédée, du Val Sevré, du Val Penuse, qui correspondent probablement à des divisions de la Judée. Sur la côte.le fief deDatliun et deBalbiun peut correspondre aux territoires d'Athlit ou du Daron et de Byblos, ou bien il peut se retrouver à l'intérieur, vers le Dotain et Balbeck. Le trouvère semble enfin avoir connu, par les récits des Croisés, la région de la principauté d'Edesse et de l'Euphrate, où on peut identifier presque certainement Marash, El Bireh, Balis, Baldac ou Bagdad, ainsi que les Kurdes (Crudi, Gros) parmi les noms de lieux ou de peuples qu'on rencontre dans ses vers. Peut-être, est-ce encore là qu'il faut mettre Babel ou Babylone (Balbiun) et Dalouc ou Tulupe (Datliun), de même que Clarbone, qui serait Calogenbar ou une ville du Taurus. Au delà du grand fleuve, s'il connaît les Perses et les Parthes, comme les connaissent les historiens des croisades, il ne semble pas avoir eu une idée nette de leur pays, puisque la situation de IMalperse reste mystérieuse. Enfin, les souvenirs d'^s auteurs latins et des témoins des expéditions d'Orient lui ont suggéré l'idée de ces barons d'Occian, les Turcomans, venus des déserts du Turkestan, pour prendre part aux grandes mêlées dont l'Asie occidentale fut le théâtre.
En résumé, la cinquantaine de noms relatifs à l'Espagne, la liuitaine qui concerne l'Afrique, la dizaine de termes relatifs à l'Europe du Xord, la dizaine encore qui se rapporte à l'Europe orientale, et les quarante mentions de lieux ou de peuples, où résonne l'écho de la géographie orientale, sont reconnaissables, pour une proportion des neuf dixièmes, dans la Chanson de Roland.
Leur mention est la preuve indéniable de l'impression profonde que le poète a ressentie, au beau spectacle du monde chrétien en lutte, pour le triomphe de la Croix, contre le monde des infidèles, qu'il confond sous le terme générique de païens. Que ce soit sur le sol de l'Espagne, sur celui du Maghreb ou de la Sicile,
des pays de l'Klbc, de l'Oder, de la VisLulc, du Niémen, des bords de la Baltique, de la péninsule des Balkans, de TEgypte, de l'Arabie et de l'Asie occidenlale.parlouL son imagination a été frapiiéc, à la vue de tant d'entreprises, de tant d'exploits, dus au génie aventureux et magnanime de notre race, qui est la sienne. Il en a éprouvé la fierté, qui éclate à toutes les pages de son poème, celle que suggère le sentiment d'une entrei)rise sainte,conduite par les chevaliers de France, qui sont les chevaliers de Dieu. Qu'il ait connu le théâtre de leurs luttes, soit par lui-même, comme il semble qu'il ait pu le faire en Espagne, ou par les récits des témoins oculaires, des acteurs et des narrateurs de ces grandes expéditions, comme celles du Nord et de l'Orient, qu'il ne lui en soit parvemi parfois qu'un écho lointain et déformé, il importe peu. Une idée essentielle se dégage de cette enquête, souvent aride, tou- ) jours difllcile, l'idée de l'inspiration qui a déterminé la genèse de \ la Chanson de Roland, et celte inspiration est celle des grands j événements des guerres saintes, d'où devait surgir sans effort le ' soufile puissant de l'épopée.
La conception vraiment épique,qui apparaît dans le chef-d'œuvre de Turold, est donc née, non d'une légende ancienne perdue dans le recul de trois siècles, réduite à quelques traits à demipérimés, mais bien du spectacle de la Croisade universelle, conj duilj; depuis les dernières années du xi^ siècle et les vingt pre- ( Qiières du siècle suivant, par la chevalerie chrétienne, surtout \par celle de France, au nord contre les païens de la Baltique, au Isud contre les Sarrasins d'Espagne, d'.\frique et de Sicije, à l'Est /contre les populations suspectcsde jjaïenie des régions dajiu- / biennes et balkani(|ucs, au Levant enfin, contre les musulmans I d'Egypte, d'Arabie, d'Asic-Mineure, de Syrie, de l'Euphrate et du '^ .Turkes tan. Cette conception grandiose lui a permis d'élinùner /les épisodes inutiles, les exposés prolixes, oîi se complairont les I poètes épiques des Chansons des Croisades, ainsi que ceux des Chan- \ sons degesieàes cycles postérieurs. Elle lui a inspiré cette idée, où / l'on reconnaît déjà un ancêtre des classiques, celle de l'unité de lieu ( et presque celle de l'unité d'action. C'est pourquoi il a réuni les j représentants du monde païen tout entier connu de son temps, ; aux prises dans les plaines de l'Ebre et le val de Roncevaux, aux portes de la France, citadelle suprême de la chrétienté, avec les champions du monde chrétien, cette fleur de la chevalerie, groupés sous les ordres de Charlemagne.Ce qu'il s'est efforcé de donner, c'e.5t la sensation de cette ruée immense de peuples, qui, d'abord sous les ordres de Warsile, puis, sous ceux de son auxiliaire.
essaient de barrer la route aux missionnaires armés de Dieu, et qui réussissent un moment à Roncevaux, par la trahison d'un Ganclon,àmettre en échecrœuvre divine delà Croisade. De la Baltique au Pont-Euxin, de l'Elbe et de la Vistule à TAxios et au Strj-mon, de rOxus aux déserts d"Arabie et aux bords de la Méditerranée orientale, des bouches du Nil et des rivages du Maghreb jusqu'aux mystérieuses régions de l'Ethiopie, de la Nubie et de la Nigritie, toutes les nations païennes, multitude immense, groupées autour de l'émir deBabiloine, viennent enfin, au secours du roi de Saragosse, livrer sur les bords de l'Ebre la bataille suprême qui doit décider de l'avenir du monde et du christianisme.
Ainsi apparaît dans toute sa grandeur héroïque le rôle de Char-j lemagne et des barons de France, soldats de Dieu et de la chré-l tienlé. Ce n'est donc pas un vain étalage d'érudition incohérente/ un vain cliquetis de vocables sonores, que le poète recherche dans! ces tableaux des peuples, ennemis du nom chrétien, c'est au con-| traire l'impression profonde et probante de l'immensité de l'efTort; déployé parla chrétienté, de la beauté surhumaine de la victoire que, Dieu aidant, la France de Roland et de Charlemagne remporte sur la « pa'i'enie » coalisée. Ce n'est plus l'un des épisodes des Croisades qu'il met ainsi en scène, c'est la croisade tout entière qu'il résume, qu'il concentre dans les plaines de l'Ebre, où s'accomplit l'œuvre du Christ par l'épée des Francs. Cette sobriété même, dont on a fait un grief au trouvère, cette discrétion dans le choix des éléments qu'il emprunte à l'iiistoire ou à la géographie des croisades du nord, du sud, du Levant, nous apparaissent comme les marques de son génie, attentif aux ensembles, impitoyable aux détails oiseux, adversaire des développements superflus, merveilleusement doué pour donner, à l'aide d'une centaine de noms habilement choisis, l'idée de l'effort gigantesque tenté par les ennemis de la foi chrétienne. C'est avec le même esprit de symétrie qu'il a su disposer ces traits, prenant dans les diverses parties du monde païen et musulman qu'il pouvait connaître les noms les plus caractéristiques, sans abuser d'une nomenclature, qui aurait surchargé inutilement son exposé, aux dépens de l'unité de la conception et de la simplicité claire, logique, d'autant plus frappante, de l'exposition. Géographie et lùstoire des Croisades, en première ligne des Croisades d'Espagne, à un moindre degré des Croisades du nord, d'.Afrique et du Levant, sont donc inséparables de la genèse de la Chanson de Roland. Elles en ont inspiré la conception d'ensemble, celle du conflit entre le monde chrétien et le monde païen, où la France apparaît
investie de la haute mission que lui assigne la Divinité même. C'est l'esprit des croisades qu'on va encore relrouver dans l'action, dans les tableaux des institutions, ('es sentiments et des idées, qui forment la trame de la grandiose épopée du poète normand.