CHAPITRE PREMIER
Le Reflet des Institutions, des Idées et des Sentiments du
Monde musulman de l'Epoque des premières Croisades
d'Occident et d'Orient, dans l'Action, les Tableaux
et l'Esprit de la Clianson de Roland.
LE REFLET DES CROISADES DU XI» SIÈCLE ET DU PREMIER QUART DU XII^ DANS LA ChANSON DE ROLAND. Ce n'cst paS
uniquement la géographie de la Chanson de Roland qui dénote d'une façon manifeste l'époque des Croisades, c'est encore la contexture même du poème, ce sont les tableaux qu'on y rencontre, c'est l'esprit qui l'anime. Le monde musulman ou païen et le monde chrétien, tels que le trouvère a pu les connaître, l'un d'une manière imparfaite, l'autre d'une façon moins sommaire, s'y reflètent avec une entière fidéUté. Ce n'est pas la lointaine expédition de 778, dont on ne savait presque rien ; ce ne sont pas des chants ou des légendes populaires, dont on n'a pas retrouvé trace; ce n'est pas un effort de reconstitution archaïque, qui ont inspiré le trouvère. C'est le spectacle de l'effort héroïque et continu accompli par le monde chrétien et surtout par la France, pour la défense de Dieu et pour le triomphe de la foi. La Chanson de Roland est inséparable des croisades, non seulement de celles d'Espagne, comme l'avaient pressenti par une admirableintuition Luchaire et Bédier, comme nous l'avons montré à la lumière des faits accumulés, mais encore de toutes les Croisades de cette même période, quoique à un moindre degré. Le chef-d'œuvre de Turold est le tableau de la guerre sainte qui a son principal théâtre dans l'Espagne du Nord, où le poète groupe tous les adversaires et tous les défenseurs du nom chrétien. Cette guerre sainte, ce n'est, ni au temps de Charlemagne, ni sous les Carolingiens ses successeurs, mais bien entre 1064 et 1120 que le poète en a vu
238 DU NOUVEAU sua LA CHANSON DE ROLAND
se dérouler les héroïques exploits, les merveilleuses aventures, et a senti son génie s'éveiller, sous le soufllc de l'enthousiasme qu'elle provoqua. La croisade ([u'il a décrite, ce n'est pas une fiction archaïque, un souvenir lointain, c'est une réaflité présente, vivante et glorieuse, qui l'a animé de ce feu sacré, dont la flamme fait les héros et les poètes. C'est, de touteévidencc,la croisade poursuivie pendant près d'un siècle au delà des Pyrénées par notre chevalerie avec tant de persévérance, et couroimée par la naissance d'un grandElat chrétien, qui a étélepremicr élément déterminant delà conception du poème. Luchaire et Bédier l'avaient entrevu ; nous l'avons démontré pyr l'histoire de ces croisades et par l'examen de la géographie de la Clianson de Roland. Mais ilarignan et Tavemicr, qui ont attribué aux Croisades d'Orient une part dans cette genèse de l'œuvre du poète, ont eu aussi le mérite de démêler une portion de ce qui nous semble la réaUté, c'est-à-dire l'élément secondaire de rélaboration du poème de Turold. Toutefois, leur démonstration, privée dcTexposé géographique et historique que nous avons donné, avait une moindre portée que la nôtre, et ils n'ont, ni l'un ni l'autre, soupçonné le rôle des croisades franco-espagnoles qui reste de beaucoup au premier plan dans l'inspiration de la Chanson de Roland. Quand on examine de prés cette épopée, ce n'est donc point une sorte de reconstitution savante d'un passé aboli, sembJalile à l'Enéide de Virgile, qu'on a sous les yeux. C'est un poème tout pénétré de la vie d'une époque, pleine d'une passionfrémissante ctd'uneaclivité débordante, teJ qntV Iliade d'Homère. En effet, action, tableaux, idées, sentiments, tout décèle, non pas le pénible effort de résurrection d'une société disparue depuis trois siècles, mais bien l'œuvre d'un grand peintre, qui a su choisir, dans l'ensemble d'une période héroïque récente, les ti'aits distinctifs grâce auxciuels il a ti-acé l'image d'une ère vibrante de foi, "d'ardem- mystique et d'exaltation chevaleresque.
■La faible PART DE l' ÉLÉÎVTENT HISTOmOUE ANCIEN (l'eXPÉDI- TION DE 778) DANS LA GENÈSE DE LA ChANSON DE RoLAND. — -Ce
n'est pomt en effet au temps du Chaiicmagne et du Roland historique que peuvent se rapporter les données fondamentales de l'action do son épopée. A Ihistoiie d'Eginhard il n'a ciiiprunté que ces deux noms et qu'un fait, le désastre de Roncevaux. La conquête de rEspagnen'aiamaisétél'ccuvredu grand Empereur, qni ne réussit point à prciuire Saragosse cl qui ne paraît pas avoir^ songé à tirer une revanche de l'embuscade où avait péri 1 "arrièregarde de son armée. A peine Qiarlemagne avait-il possédé un coin
LE REFLET DU MONDE CONrEMPORAiX 239
deJa péninsule, cette .Uarr/ie qui ne dépassa j)omt au nord-ouest Ja lisière des avants-monts des Pyrénées et qui n'atteignit TEbre intérieur à l'est que pendant quelques années (1). Jamais il n'avait déployé pour la guerre sainte d'Espagne l'ardeur obstinée que lui prête le poète. Son œuvre véritable avait été la conquête de la Germanie païenne et des pays danubiens, qu'il avait soustraits au joug des Avars. Dans la reconstitution de l'Elmpire romain, sous les auspices de l'Eglise, la lutte contre lemor.de musulman n'avait tenu quune place tout à fait secondaire, et c'est l'ère des invasions germaniques, non celle des invasions musulmanes, qu'il s'était avant tout efforcé de clore. L'Empire civilisé des Abassides et des Ommiades ne semble pas lui avoir inspiré d'appréhension, puisqu'il fut l'allié d'Haroun-al-Raschild et qu'il ne poussa point à fond la lutte contre les califes de Cordoue. Le poète lui prête donc, non pas les conceptions du viii^ siècle, mais celles de l'ère des Croisades,cjuand il le montre sept ans occupé à chasser Tlnfidèle du sol de l'Espagne, à pousser à fond l'œuvre de conversion, à détruire la puissance du plus grand Etat maure du xii« siècle, celui de Saragosse, le boulevard le plus redoutable de l'Islam en Occident.
C'est encore l'œuvre des Croisades, et non celle de la grande époque carolingienne, qu'il synthétise dans une conception géniale, lorsqu'il gi'oupe sur le sol ibérique tousles représentants des ennemis de la chrétienté, païens du Nord et de la Baltic[ue,païens de régions orientales de l'Europe, musulmans du ^laghreb, d"Eg\pte et d'Asie occidentale, pour leur faire engager la suprême bataille contre la chrétienté. Il n'eiit certainement pas évoqué un aussi grandiose spectacle, si, au moment même où il composait son chef-d'œuvre, la lutte n'eût été effectivement engagée, surtout sous les auspices de la France, contre la « pdienie » sur toutes les frontières du monde chrétien. L'action principale, la guerre sainte d'Espagne, s'inspire de faits souvent réels, à savoir la lente conquête du sol espagnol de la région d'Ebre, conquête mêlée de triomphes et de revers, couronnée enfin par les éclatantes victoires de la période de 1110 à 1120.Cesnoms qui sonnent dansla Chanson de Roland ne sont pas ceux de paj^s ou de villes nés de la fantaisie du poète, ce sont des noms réels de paj^ et de \llles que nous avons pu retrouver. Les exploits de Charlemagne et de
(1) Annales FTancoriun, Mon. Germ. hist., Scriptores, t. I", p. 158 (prise de Faïupelune) : 778 (perrexit usgue ad Caesurauguslam ) ; 182 (prise de Barcelone en 797) ; 183, 184, 197 (en 810, l'émir de Saragosse berne l'Empereur d'une promesse de soumission, comme Marsile dans le poème dcTuroW), Eginhard, \ ita Karoli {coW. Guizot, t. III, 138-139).
Roland sont, sinon ceux de ces personnages de légende, du moins ceux des Guilhen VI, des Rotrou de Perche, des Gaston de Béarn, des Bertrand de Laon, qui marquèrent leur empreinte profonde sur la formation des Etats chrétiens de l'Espagne du Nord. Ces Sarrasins qui leur opposèrent la résistance de leur bravoure, ce ne sont pas ceux du vm^siècle, mais bien ceux dont lepoète a noté avec soin les caractères distincts, conformément aux données de l'histoire des Croisades. Ce sont les Maures espagnols, groupés autour de Marsile, et les Almoravides accourus à son secours de toutes les parties du Maghreb. Les conclusions de l'épopée, contraires à tous les renseignements des annales carolingiennes, les victoires sur les bords de l'Ebre, la prise de Saragosse, la formation d'un Etat chrétien nouveau, sont celles dcl'histoire elle-même de la première période des Croisades franco-espagnoles. Si, dans la réalité, ce n'est pas sur le sol espagnol que la chrétienté franque a remporté ses victoires sur la païcnie du Nord et surtout sur celle de l'Orient, c'est ailleurs, maisaumêmemoment, sur les bords de la grande mer latine, vers laquelle s'incline le bassin de l'Ebre. c'est de TOronte à l'Euphratc, del'Asie ^lineure au seuil de l'Egypte qu'elle accomplissait son œuvre magnifique, dont le retentissement dure encore dansla mémoire des peuples. L'action de laC/!ansonrfe/îo/anf/,derépopée de Turold, sa claire et logique ordonnance demeurent incompréhensibles, si on ne les rapproche de ces épopées historiques que furent les Croisades d'Occident et d'Orient.
Le monde MUSULMAN DANS LA Ch.VNSON DE RoLAND. — SoN
ORGANISATION POLITIQUE, SA SOLIDARITÉ. — ■ Ce sont bien d'ailleurs des tableaux du monde musulman de son temps et non de l'époque du haut Moyen Age, tableaux du monde musulman de la période des Croisades que le trouvère a tracés. Ils sont aussi fidèles qu'ils pouvaient l'être, en raison des difficultés qu'éprouvaient alors chrétiens et sarrasins à se comprendre et à saisir les difTérences de leurs institutions. Aussi le poète n'a-t-il de la société musulmane, de la « païenie », qu'une idée sommaire, où l'erreur s'entremêle à la vérité, comme dans les récits des historiens et des auteurs chrétiens contemporains. Il transforme leurs noms, étranges pour des oreilles latines, en vocables (1) sonores dérivés du latin ou de termes géographiques,voire
(1) Le nom de Corsablix pourrait être berbère ; on trouve un Correyax vers 1114 parmi les émirs almoravides'cliargés des expéditions sur l'Ebre. Voir ci-dessus livre 1^', chap. iv. — Il est à remarquer d'ailleurs que les historiens des Croisades d'Orient déforment presque entièrement les noms musulmans(voir. par exemple, Foucher de Chartres, les Gfs/a.Tudcbod, Indices du Rec. des Hist. Occid.des Croisades, t. III et IV). — DozY,ft<;c/i., II, 410, remarqueque les noms sarrasins dansTèpopée de Turold sont fantaisistes.
même de noms réels d'origine française ou normande. A côté des Marsilc, des Malbien, des Malquiant, des Blancandrins, des Clarun et des Margaris, il a mis des Borel et des Turgis (1). C'est de l'histoire des Croisades d'Espagne et d'Orient qu'il a tiré les notions superficielles qu'il possède sur la hiérarchie politique et sociale de la « païenie » musulmane. Mais il en a souvent confondu les degrés. Il se fait une idée juste de la puissance suprême d'un roi de Saragosse, d'un émir-al-mouménin Almoravide et d'un calife fatimite de Babiloine (le Caire). Il désigne le premier, le roi Marsile, comme le désignaient les Croisés franco-espagnols euxmêmes, qui qualifiaient du nom de reges ou de principes (2) les chefs d'Etats musulmans de la péninsule. Marsile, à ses yeux, est le neveu de Valgalije (3), notion qui se rapproche assez d'un fait réel, contemporain de l'époque du poèîe. La révolution de 1111 avait mis, en effet, quelque temps, à la tête du royaume des Beni-Houd,un prince almoravide, Abou-bekr, frère d'Ali, le chef suprême des musulmans d'Occident. C'étaient deux autres frères de ce calife, Temin et Ibrahim, qui avaient livré aux chrétiens les grandes batailles de 1118 et de 1120 (4). L'algalife que Gaston Paris (5) considère, à tort, comme un souverain, « qui règne à Carthage sur des noirs », est, en réalité, conformément à l'histoire, le maître du Maghreb depuis l'Iîrikiya jusqu'au Soudan et son titre n'est pas imaginaire. En effet, après Zalaca (1086), les 13 émirs d'Andalousie avaient décerné au fondateur de la puissance Almoravide, Youssouf-ben-Texufin, le kalifat, avec le titre d'émir-al-moumenin (prince ou commandeur des croyants), que nos chroniqueurs traduisirent par le vocable célèbre de miramolin. Une ambassade envoyée à Bagdad par Youssouf avait réussi à obtenir du calife abasside de Bagdad Motadher la confirmation de ce titre (Ci), qui fit des princes almoravides les détenteurs du pouvoir spirituel et temporel, que revendiquent encore les sultans du Maroc. On pria en leur nom dans les mosquées ; ils furent les héritiers des Ommiades de Cordoue, les califes de l'Occident, comme les Abassides de Bagdad étaient les califes de l'Orient.
Le trouvère a eu aussi une vague idée de l'hégémonie ces
(1) Voir ci-dessous, chap. iv. — (2) Chroniques citées au livre 1=', ch. ii à IV.— (3) Ch. de Roland, vers 493, 681. 1915.— (4) Voir ci-dessus, livre I", ch.iv. — A'ar/((S,201 et sq. -(5) G. Paris. Romania, 1903. p. 413: il remarque justement que le terme Algalife ne se trouve que dans la Chanson de Roland; on peut ajouter que c'est une forme arabo-berbère; en Orient, les historiens des Croisades emploient le mot calipha. — (6) Karlas, lt'3- 203. — El-Kairouani, trad. Dozy,183.
Fatimites d'Egj-pte, qui avaient étendu leur domination sur la Syrie et la Palestine (1). Baligant, le roi de Babylone.est pour lui un souverain dont la puissance est même supérieure à celle de l'al'jalije du Maghreb et du roi de Saragosse, car il a sous sa dépendance 40 royaumcset ist escorté dans son expédition par 17 rois(v(rs 2649-2CÔ0). Lemirageoriental.lerenom desrichesses fabuleuses des I-'atimites, auxquels le poète attribue même, par erreur, l'ancien domaine tout entier des Abassides jusqu'à l'Iran, l'ont amené à donner à cet auxiliaire deMarsile le rôle de chef suprême du monde musulman, que les princes du Caire eurent un moment en fait, au temps des premières croisades, lors du siège de Jérusalem, de la bataille d'Ascalon et des événements du premier tiers du xii<' siècle. Turold nomme ce puissant souverain, dont il se fait une idée semblable à celle que les historiens des Croisades ont transmise, précisément dars les mêmes termes que ces derniers,ceux de roi oud'émirdeBybylone(fia6(//on(oru/7J rer, admiralis, acimirabilis, admirauisiis, ammiratiis Bahijloniae) (2). Les événements de 1099 et de la période suivante avaient propagé dans le monde latin le renom de ce prince,que Guibert de Ncgent désigne comme le plus puissant des rois de l'Orient, «qui commande à un grand nombre d'Etats »(r/)an/(i7u 5 prwpotenlissimas et ngnis quampluribiis imperavit) (3). Il y a là encore une preuve des notions que le poète de la Chamon de Roland a pu recueillir, sur les vrais maîtres du monde musulman de son époque, chez les historiens contemporains.
Sur le caractère de ces princes, sur leurs appétits de luxe et de magnificence, sur l'étendue d.> kurs ressources matérielles, les tableaux que le poète épique a tracés traduisent aussi, d'une manière exacte, l'opinion que le monde occidental se faisait de ces grands souverains. Le fanatisme des rois .Mmoravides revit dans celui de Marsile et de ses parents, l'algalite et Falsaron, dignes émules des Youssouf, des Ali, des Abou-bekr et des Temin. Ils avaient inauguré en Espagne une ère de persécutions contre les Mozarabes, c'est-à-dire contre leurs sujets chrétiens, e ils avaient mis finaux rapports de tolérance qui existaient auparavan', entre les princes voluptueux, lettrés, sceptiques de l'ibérie arabe du xi^siècl' et les royaumes de la chréliinté hispanique ou occidentale. Le règne d'Ali, contemporain de Turold, fut celui des
(1) Guil. de Tyr, livre IV (année 1098). L'Etat des Fatimites s'étendait jusqu'à « 30 jours de niarclie » du Caire — (2) Baudri, Tudebod, Foucher, etc. (R. H. Occ. Cr., lU, 11, 94, 105, 106, 109.111, etc. — Geslii. cli. xvii, p. 274. — (3) Guibert, ch. v (.iljid., IV, p. 695). — G. de Tvr, livre VIII [ibid., I, 325).
/aÀ-ùs(l),c"est-à-diredes dévots de l'Islam, aussi remplis de haine pour les rois chrétiens que Marsile l'est pour Charlemagne. Ils avaient hérité des dynasties sarrasines, remplr.cées par eux et parleurs tmirs berbères, de magniflques palais de marbre, semblables à ceux qu'entrevoit l'imagination du poète, avec leurs tapis, leurs mosaïques, leurs trésors, où ruisselaient les diaman's, les rubis, les émeraudes, les perles, où scintillaient !es vases de cristal, d"or et d'argent. Les rois de Sé\aLle, d'Alméria, de Grenade, comme celui de Saragosse étaient célèbres par ce luxe prodigieux (2), cet entassement de richesses, dont héiitèrent les rudes Berbères du Maghreb et dont ils s'accommodèrent aisément.
Le poète a certainement exagéré l'union qui ; égnait dans ce monde musulman, comme celle qu'il attribue au mond chrétien. Des rivalités aiguës existaient entre ces grands princes sarrasins, Almo^a^^des, Fatimites, Abassides, Seljoucides. Mais il ne s'est pas trompé, quand, à l'image de ce qui existfdt dans la chrétienté, il a entrevu l'unité réelle que créait dans les Etats de l'Islam la communauté de foi et d'institutions on de mœurs. Au-dessus de leurs dissidences politiques s'élevait la rotion d'une solidarité réelle qui se manifestait,lorsquelerègne du Coran était menacé, ainsi qu'on le \it en Espagne, après la chute de Tolède (1085) et de Saragosse (1118), en Orient après la prise d'Antioche et de Jérusalem 1098-1099*. Une véritable continuité de relations existait, aussi bien dans le monde musulman que dans le monde chrétien, ainsi que le trouvère l'a montré à sa manière dans son épopée. Non seulement elle se manifestait par des interventions militaires, telles que celles des Almora^■ides sur le Tage ■et lEbre en Occident, des Fatimites sur la côte de Palestine et le Jourdain en Orient(3),ma;s encore dans l'envoi d'ambas-ades et ■dans l'organisation d'expéditions de guerre. C'est ainsi qu'en 1105, le calife de Bagdad accueille avec honneur un prince A'moravic^e, qui l'aide à combattre les croisés vers Damas. La même année, de même que Baligant promet fes secours à Marsile, le calife d'Et;ypte E!-Afdal ordonne de prêter secours à un autre envoyé des Amora\ides contre les Francs (4). Cette solidarité se montre enfin dans un échange continuel d'élé-
(1) Dozy, .Vu-t. tVEsp., IV, 248. — (2) Ibnel-Athir, -186. — Kartas. 191 (richesse de Youssouf-Texufin). Description du palais de Bâdis à Grenade (partout des émeraudes, des rubis, des perles, des vases de cristal, d'argent •et d'or), Dozy. Mus. d'Esp., Y\', 132. Altamira 1,275, 408. — Comparer avec les descriptions de Turold. Pour l'Orient, butin fait dans le camp musulman près d'.\ntioche (or, argent, pierreries, vases, vêtements et iweries, etc.). Foucher, Baudri, Tudebod, Guibert. G. de Tyr (H. Oce. Cr., II, III, rV). — (3) Ibn Khaldoun, 1182. — 4, Ibn el-Athir, 467, 486, 513.-
ments ethniques, dans l'ampleur des relations sociales et économiques. C'est ainsi que des Syriens se iixaient en Espagne, qu'une dynastie arabe avait régné à Saragosse avant 1111, que dis émirs berbères gouvernèrent avant et après le xi« siècle en terre espagnole, et que des musulmans espagnols, venus même d'IIuesca, avaient fait sOuche de dynasties au Maghreb (1). D'étroits rajiports existaient entre lettrés, savants et artistes des divers Etats musulmans. La Méditerranée était un lac musulman, où Valence, Alméria, Ceuto, Bougie, Tunis se trouvaient en continuelles relations d'échanges avec les grands marchés du Maghreb et surtout de Palerme, d'Alexandrie et de l'Orient (2). De cette unité, il semble que le poète de la Chanson de Roland ait eu la vague intuition, lorsqu'il montre unies dans une entreprise de défense mutuelle toutes les forces de la païenie.
L'OHGANISATION DELA FÉODAI ITÉ MUSULMANE. Au-dcSSUS
de ces grands hefs d'Etat, algalife(le miramolin Almoravide), sultan (admiravisus) de Babylone (ou d'Egypte), roi de Saragosse.le poète, se conformant aux notions imparfaites qu'il a pu tirer de l'observation du monde musulman de son temps, a entrevu une aristocratie de grands et de petits feu dataires, qu'il se représente sous les traits de la féodalité occidentale. Cette conception n'était pas tout à fait erronée. La monarchie absolue des Ommiades avait disparu dès !e commencement du xi« siècle. Celle que les Almoravides essayèrent de fonder au Maghreb et en Espagne n'enraya guère le courant qui portait h s pays musulmans, comme les pays chrétiens, vers le morcellement politique et territorial. L'Espagne, en particulier, s'était couverte de petites seigneuries sarra.'-incs, où s'étaient installés des roitelets, qui n'avaient souvent à gouverner que deux ou trois lieues carrées (.3). En Orient, il en était de même, et bien qu'au xii« siècle, dans les pays musulmans, ce morcellement semble être devenu moins sensible, on peut voir par les récits des historiens des Croisades, ainsi que par la curieuse autobirgraphie d'Ousàma, qu'une noblesse militaire s'était formée, aussi brillante, aussi fière, aussi belliqueuse que la nôtre, parmi les Sarrasins. Cette aristocratie détenait, à la fois, une part des terres et du pouvoir, à charge de divers devoirs, dont le principal
(1) Ci-dessus, livre 1", ch. ii, vi ; livre II, cliap. m et iv. — Ibn-Khaldoum, I. XXVII et passim. — Rec. des Itisl. Occ.et Orient des Croisades, passim. — (2) Edrisi.t. I"'. — Aboiilféda. t. II, cités ci-dessus ; outre les ouvrages spécieux de \V. Hevd et de Schaube. — (3) El Kaïrotiani, trad. Dozy, 168. — Ibn-Khaldoim.5i, 1162. — Dozv, Mus. d'Espagne, IV, 168. — Altaraira, I, 363, 407 409.
était celui du service militaire. C'est ainsi que Marsile et Baligant convoquent, pour la gujTi-e, lebanet l'arrière-bandeleurs vassaux. Le second fait même venir de l'Oxiane les barons et chevaliers turoomans ; il paraît avec une escorte de « conteî et de « ducs » (vers 2649-50). Le premier convoque à Saragosse
d'Espaigne les baruns Cuntes, vezeuntes, e dux e almaçurs, Les amirafles e leî fllz as cunturs (vers 848-850).
Leur nombre est prodigieux ; le poète épique, en vertu de son privilège, enfle, à la manière des historiens eux-même% l'importance de ces effectifs féodaux, qu'il s'agisse de ceux de l'algalife du Maghreb, ou de ceux du roi Marsile ou de l'émir de Babylone.
Les noms que le trouvère donne à ce^ vassaux musulmans forment; un mélange pittoresque de termes empruntésàla hi^^rarchie d'Occident et à la hiérarchie féodale musulmane. Mais il n'a de cette dernière qu'une idée incertaine. Empruntant à l'histoire d? l'Espagne sarrasineun nom défiguré.celui du célèbre .-Vlmanzor, il en fait un titre féodal, celui d'almaçur (1), dérivé de la langue hispano-arabe (2), et qui pour lui est à peu près l'équivalent du titre très fréquent encore d'amiralt, d' amirals ou d'admiralz (3) (employé 26 fois), où l'on retrouve déformé le nom des émirs. C'est sous ces termes qu'il désigne constamment les grands vassaux du roi Marsil?. A chacun d'eux il suppose la possession d'un fief et il leur assigne avant tout la fonction militaire. Le fief est appelé, d'après la terminologie en usage en Occident, la icrre ou l'honneur (honor) (4). Le poète prend soin même parfois d'en désigner les limites, comme on le faisait alors dans le dénomhrement, qui accompagnait Vinvesliliirc. Le fief consiste à l'occasion en une ville, une forteresse, une partie de cité. Climborin, l'un des pairs de Marsile (vers 637, 1425, 1483), possède ainsi la moitié de Saragosse, tout comme, dans la réalité, la possédèrent Rotrou de Perche et Gaston de Béarn. Outre le devoir d'osi ou
(1) Ch. de Roland, vers 849, 909, 1275. L'étymologie est certaine; G.Paris, Roman/a, 1903, 414 ; Gautier, II, 282. — (2) Baist a démontré que ce terme était espagnol, Arabische Beziehungen von den Kreuzzùgen (dans Verhandlungen der 49» Versammlung. d. d. Philol... iim Basel, 1908, p. 128) et dans ses Beiiràge, p. 220 — C'est une preuve de plus de l'influence des Croisades d'Espagne sur le poème de Turold. — (3) Lexique, Gautier, t. II. 2S,t ; amirafle n'apparaît qu'une fois. — Le terme d'amiral désigne dans les historiens des croisades d'Orient, des chefs de troupes de terre ou de nier (amiraux, chevetaines) ; le sultan de Babylone en a 123 au xiii" siècle. (Les chemins de Babilone, éd. Schefer,A. O.L., IÏ,89, 101 ) — Albert d'Aix(ammiraW(K),Baudri (admi-avisius, etc.) fH. Oc-. Cr., IV, 148, 368, 599, etc.). Inde.x du tome III. — (4) Sur l'iwnur (fief), vers 315, 2833, 3319, etc.
de iersice militaire (1), celte féodalité musulman; apparaît, dans le poèm ■, astreinte au service de cour. Elle forme le couseil(la curia, comme on disait en OccidL'nl), du roi suzerain. Marsile convoque les vassaux dans son palais de Saragosse, pour leur demander leu' avis sur la continuation de la guerre ou la conclusion de la paix (2), ainsi que le faisaient les suzerains d'Occident. Mais le p( èie montre qu'il ne connaît point à fond cet a organisation politique musulniinc, quand il attribue aux femmes, telles que la reine Bramimonde, une participation effective et patente aux cours du suzerain (3). CVst un trait des coutumes de l'Occident chrétien qu'il a transposé dans le tableau du monde musulman. Observateur plus exact de la réalité historique, il ne se livre point à la fantaisie et n^ cède.point à l'invraisemblance, quand il imagine, même entre chrétiens et musulmans, des liens de vassalité. L'histoire des Croisades d'Orient et d'Espagne lui en offrait de nombreux exemples. Les Etats latins de Syrie avaie;it pour vassaux de; Etats sarrasins. Lorsque Charkmagn,' somme Marsile de devenir son vassal, de reconnaître sa suzeraineté, il n'agit pas autrement que n'agirent jVlfonse VI de Castille à l'égard de l'émir ou du roi de Tolède, les comtes de Barcelone et les rois d'Aragon à l'égard des émirs de Lérida, deBalagucrou d'Huesca, voire même à l'égard du roi di Saragosse. Mais le clerc altère ce trait réel, en surajoutant une clause qu'on ignorait dans ces conventions, celle de la conversion du souverain vassal exigée par l'Empereur (4).
L'organisation et les idées religieuses du monde musulman ou PAÏEN DANS LA Chanson DE RoLAND. — Sur l'organisation religieuse des musulmans, le trouvère n'a que les notions superficielles et en partie erronées que le spectacle ou l'iiistoire des croisades lui avaient fournies. 11 faut se souvenir que l'Occident chrétien n'a connu le Cora :i qu'au milieu du xii<^ siècle, grâce à la ti'aduction latine entreprise sous les auspices de Pierre le Yénérable,abbé de Cluni, et d'un autre grand Français, Raymond de Salviac, archevêque de Tolède, qui groupèrent toute une école d'arabisants et d'orientalistes.inaugurcnt ainsi en quelque sorte l'étude comparée des philosophies et des religions médiévales (5). Auparavant, les idées les plus confuses avaient cours,
(1) Vers 1630 « od sa granl osl ia/iie», etc. — (2) Vers 14 et su'v. — (3) C/î. de /?o/anrf, vers 6.34, 2574,2576, 2"349, 2822. 36:6 36S0. — Sur la femme dans la société féodale d'Occident, A. Luchaire (U de Fr. Lavisse, II«. 20). — L Gautier, la Chevalerie, p. 363, 395. —(4) Ch. de lioland.xeTS 85 et sq. Ci-dessus livre I^'', ch. ii à iv. — (5) Hist. Litl. France. XIII, 245. — Migne, P. I. , CLXXIX. 657.
non seulement chez les lettrés comme Turold, mais encore chez les théologiens humanistes, comme Hildebert de Lavaidin (1), et même chez les historiens, qui avaient suivi de près les péripéties des Croisades, tels que l'auteur de Gesta et Foucher de Chartres, Raimond d'Aiguille et Raoul de Caen. La plus répandue des erreurs, au sujet des institutions religieuses des musulmans, était celle qui en faisait des adeptes du paganisme. Dans tous les textes du temps, lettres et discours des papes, relations des croisés, chroniques, écrits théologiques, les Sarrasins sont couramment qualifiés du nom de païens (pa^ani), aussi bien par les papes Grégoire VII, Urbain II, Pascal II, Gélase II,Calixte II, que par le chroniqueur de Saint-^Iaixent, le chevalier des G(sta, les prêtres Tudebod, Raimond, Foucher (2), et que par le poète de la Chanson d; Roland.
Bien mieux, à cette païenie, qu'elle vienne du nord, de l'est, du sud, on prête une croyance à un ensemble hétéroclite de divinités, qui sont autant de manifestations des puissances des ténèbres, et qui proviennent delà mj'thologie antique, aussi bien que du paganisme germanique et que du monothéisme musulman, confondus avec le polythéisme. Tous leurs sectateurs sont également, comme le dit Baudri de Dol, « des ennemis de Dieu » (3), des rebelles à l'autorité du Christ, à cette lumière divine, que des aveugles volontaires peuvent seuls refuser de voir. Aussi sont-ils pour Turold « des félons », et il s'exclame avec une indignation naïve : « Ne croient en Dieu, le fils sainte Marie «(4) ! De même que les païens de l'antiquité gréco-romaine, ils aiment mieux adorer le démon, figuré par Jupite; et surtout par cet Apollon, dont les Pères de l'Église, notamment saint Augustin, faisaient l'une des divinités préférées de l'antiquité (5). Ma sile est le fidèle de ce Dieu (vers 4163, 490), de même que ses sujets et alliés et quel'émir d.^Babiloine. Celui-cifaitportersursonétendarduneimage de cette fausse divinité. Une garde d'honneur de Canelius proclame bien haut la puissance à'Apollin le félon, comme celle deTervagant
(1) Poème i de Mnlnimele r,,Hisl. LUI.. XI, 380. — (2) Bulles ciU'es ci-dessus, livre !«', cli. ii à iv. — Bulle de Grégoire VII (1074),» gentes paganorum »(P. Riani, Lettres hist. Crois., 1 88 1, n" 23).— Gesta, XXIV, 3. — Foucher, ch. XX, 24-25 (pour lui les Turcs et les Egyptiens sont d.'s païens ) ; de même pour les autres historiens (voir H. Ocr. Cr , tome III. index, p 969-970, grand nombre de références). —Lettre de Marguerite de Navarre à son oncle Rotrou, pour le prier de revenir eu Espagne, cette " terre de païens », dont il a fait une terre chrétienne, li.IL F.. XV. — (3) Baudri, livre I", p. 23. — (4) Cli.de Roland, vers 1634. — (5) Saint Augustin, Ci7(' de Dieu (éd. Nisard, 1867, livre VII, p. 248). -^ Jupiter n'est nommé qu'une fois (C/i. de Roland, vers 1392) ; il conduit en enfer l'âme d'un magicien, .Siglorel.
et de Mahomet, que tousadori ni, grands et peuple(vers32C5).Déjà dans les Gesia Franconim (1) se retrouvaient sur la croyance des païens au Dieu du soleil, les idées qui se sont propagées d"âge en âge, jusque chez les écrivains contemporains de Turo'.d. Foucher de Chartres mentionne le temple de ce Dieu à Pergamc. Guibcrt connaît celui de Delphes, et Raoul de Caen parle, comme le trouvère, d'une idole d'Apollon, placée dans un temple à Jérusalem, prés de celle de Mahomet (2). Dans toutes les chansons de geste, ainsi que l'a observé Paulin Paris (3), cette trinité, Mahomet, Apollon, Tcrvagant, qui rappelle le polythéisme grec, la mythologie germanique, les croyances musulmanes mal interprétées, figure en face de la Trinité chrétienne, à la manière d'une ennemie irréductible.
Aux souvenirs déformés de la vieille religion celtique ou germanique appartient ce Tervagant, dont le nom est peut-être la forme altérée du Thor Scandinave, du Thingsus ou du Tuisco germanique, que déjà l'allemand Widukind. moine de Corvey au x^ siècle, confondait avec Mars, en même temps qu'il supposait chez les Germains le culte du soleil ou d'Apollon (4). Dans l'épopée de Turold il est toujours associé avec ce dernier (vers till; 2468; 2589, 2696, 3267 3491).
Par une erreur qui lui est commune avec presque tous ses contemporains, sauf Guibert de Nogent, qui seul s'est aperçu que les musulmans pratiquaient un monothéisme, dont ]\Iahomet est le prophète et non le Dieu (5), le trouvère croit que les Sarrasins adorent en ce prophète leur divinité principale. Les historiens des croisades d'Orient montrent les musulmans, invoquant dans le péril Mahomet ou Baphomet, leur « patron et leur maître » (prœceptorem et patronum), comme dit Raoul le Moine, avec la même ferveur que le fout les Sarrasins d'Espagne dans la Chanson de Roland :
Paien escient : Aïe nos, Mahum I
Li nostre deu, vengez nos de Carlun (6).
Ce sont presque les mêmes termes qu'emploient Anselme de Ribemont dans l'une de ses fameuses lettres, et Robert le Moine
(1) Gcsla Franconim (Rec. H. Fr.. III. 27, c). — (2) l'oucher, Raoul de Caen, Guibert r//. Occ. Cr., III. 4S4, 605: IV, 221). — (.■?) Ilisl. LUI. Fr , XXII, 742. — (4) Widukrind, Res Gcstac Saxonicae. liber I (dédié à M:Uhilde, impératrice), cli. XII ; P. L., Migne, CXXXVII, col. 135. — Voir sur le culte de Thor, W. Goltlier, Handbucli dcr t/erm. MijlboUniie (1895). p. 204. 243,283. C'était le Dieu vénéré des Xortlmuins, et, au temps d'.-\dam de Brème (xi» siècle), il était adoré dans le lempled'Upsal. Lenom de TourviUe en Normandie dérive du nom de ce Dieu. (Ibid., 247, note 3.) — (5) Guibert (H.Occ. Cr., IV, 128, 130, 191, 202). — (0)C/i.de Roland, vers 1906,1907.
OU Albert d'Aix, dans leurs chroniques. Non seulement les historiens des Croisades croient, comme Turold, que, sur leurs enseignes, les musulmans ont peint Timage de Mahomet, mais encore ils s'imaginent, contrairement à la vérité, que les sectateurs de l'Islam ont des idoles (1), alors que le Coran prohibait le culte des représentations figurées de la Divinité. Le trouvère montre les Sarrasins élevant sur la plus haute tour de Saragosse l'eiïigie de leur Dieu prophète (vers 853-854), de même que le prêtre poitevin Tudebod représente à Antioche les musulmans promenant sur les murs, au haut d'une lance, une divinité analogue. Foucher de Chartres s'imagine qu'ils adorent une idole du nom de Mahomet dans le temple de Salomon. Robert le Moine place dans la bouche d'un émir sarrasin, à l'adresse de cette idole, à laquelle on rend un culte et qui est revêtue d'ornements précieux en métal, les mêmes invocations pathétiques que Turold attribue à Baligant et à xAIarsile (vers 3490-3492).
Il y a également une analogie complète entre les historiens des croisades et Turold, au sujet de leur croyance aux pratiques magiques des Sarrasins. Robert le ÎMoine et .\lbert d'Aix racontent qu'on trouva dans les forteresses des musulmans des grimoires, où étaient consignées les formules de leurs sortilèges (2). Turold n'en estpasmoins persuadé, d'autant que l'Espagne sarrasine, et Tolède en particulier, furent considérées, pendant tout le Moyen Age, comme les patries d'élection des « nigromanis », et qu'un proverbe courant y plaçait l'art de « nigromancie » (3). C'est pourquoi il place, parmi les combattants de Roncevaux, l'enchanteur Siglorel, « qui jà fut en enfers », où Jupiter (Satan) l'a conduit par artifice, pour lui révéler l'art de troubler la terre, et qui succombe sous les coups de l'archevêque Turpin, exécuteur de la vengeance divine envers ce « culvert » (misérable) (vers 1390-1394). Le trouvère connaît enfin en gros l'organisation du culte musulman. De même que les historiens des croisades, il nomme d'un terme inconnu antérieurement en Occident, celui de inahumeries (vers 3662), les mosquées (macbumarias), dont il
(1) Chanson rfcfio/and, 412, 612, 2580, 2619,3496, vers 3664 (ydles, ymagines);sur la crovanceaux idoles chez les musulmans, voir aussi les historiens des Croisades (i/. Occ. Croîs., III, 63, 105,115,116, 144, 163, 199,222, 223 (Tudehod) 357. — Foucher fidolum in nomine Machomel), 340. — (Machomet advocatus Turcarum), IV. 110, 127, Baudri) ; — Gilo, dans Migne, P. L., 943. — Raoul de Caen (ofïendere deum Mahumet), 664, 695 (Tancrède à Jérusalem pille un temple, où est une idole de Mahomet et il se demande si c'est celle d'Apollon ou de Mars). — Robert le Moine (R. H. Occ. Cf., III, 788 et 878). — Lettre d'Anselme de Ribemont fibid., III, S9'2) — (2) Albert, ibid, IV, 428. — Robert le Moine. III, 851 — (3) A. Morel-Fatio,£/udessi;r l'Espagne, l" série, p. 8 (d'après Rutebeuf).
250 DU NOUVEAU SUR LA CirANSON' DE ROLAND
est si souvent question dans les textes relatifs à l'Espagne, aussi bien que dans les Gesia, dans Tudebod, Fouchcr, Baudri, Albert d'Aix et Robert le Moine (1). Ses idées sur le corps sacerdotal muulman, sur ce qu'il nomme « les clercs et les chanoines » de « false Ici » ne peuvent provenir que de la même époque, d'autant qu'elles sont empreintes d'une certaine vérité. 11 observe que ce corps n'a pas la hiérarchie réglée des prêtres chrétiens (ordres n'en uni) et qu'ils ne portent pas la tonsure (n'uni les chejs coronez), insigne du caractère sacré de ces derniers.
L'ORGANISATiON MILITAIRE DU MONDE MUSULMAN DANS LA
Chanson de Roland. — Du monde musulman de l'époque des Croisades, c'est assurément l'organisation militaire que le poète connaît avec le plus de précision. Les traits qu'il fournit à ce sujet dans son épopée ne peuvent provenir que de cette premiè''e période des expéditions chrétiennes, qui mirent en contact chevaliers d'Occident d'un côté. Sarrasins d'Mspagne et d'Orient de l'autre. Deux érudits,^Iarignan et Tavernicr (2), ont attaché une importance toute particulière aux descriptions des batailles qu'on trouve dans la Chanson de Boland. Ils les ont rapprochées de celles qui ont été données par les historiens des premières Croisades d'Orient. Ils sont, à notre avis, victimes d'une illusion. Ces descriptions, en effet, peuvent s'appliquer à toutes le mêlées de cette époque, aussi bien à celles qui curent pour théâtre! les pays chré iens.qu'à celles qui se produisirent en pays musulman. De plus, les meilleures, celles de Baudri de Dol.par exemple, portent l'empreinte de souvenirs classiques, et presque toutes sont des amplifications des lettres des croisés ou du fruste récit de l'anonyme des Gesta. Elles n'ont donc rien de caractéristique et elles auraient pu être écrites au milieu du xi« siècle, aussi bien qu'au commencement ou au milieu du xii«, si d'autres t'aiLs autrement précis ne permettaient de leur assigner une diate plus certaine.
La hiérarchie militaire et la composition des .\rmées
MUSULMANES DANS l'ÉPOPÉE ET l'hISTOIRE AU TEMPS DE Tu-
ROLD. — Parmi ces traits, on peut placer d'abord la connai.ssance de la hiérarchie militaire musulmane, celle du pouvoir suprême exercé par les émirs, tels que celui de Babiloine , celle de l'auto-
(1) Machomaria, mahumeria (mention de deux à Aiitioche, de nombreuses en Svric à Jérusalem et entre Naplouse et Jérusalem) (R. H. Occ. Crois., III, 45, 16, 49, 94, gs, 149, 169. 205, 243, 254, 28S, 643 ; IV, 48, 51, 75 (Baudri; ; 131, 179, 181, 205, 208 (Guiberl). Pour l'Espagne, textes cités ci-dessus, livre I*'. — Foucher et Gautier mentionnent même des « cpiscopi Sarracenorum ». (H. Occ. Cr , lll. 389, 507, 559). — (2) Marignan, op. cil., p. 148. Tavernier, Vorg., p. 118 et sq.
ri'.é dévolue, sous leurs ordres, à d'autres émirs, gouverneurs de provinces ou grands feudataires. Les titres des premiers (ailmiralius, admiraldus) reviennent sans cesse à propos du calife fatiniite, dans les historiens des Croisades, qui définissent les seconds à la manière de Baudri ou de Robert le Moine, de Foucher et de Guibert de Nogent, les chefs des districts ou des corps de troupes (quos admiraldos vacant, reges sunt qui provinciis regionum praesunl) ou encore " principes. ..agminibus, quos admiraldos vacant », ou même "praefecti quos barbaricaillilinguaadmiravisos vacant' (l). Ce sont précisément les amirajles de Turold, qui défilent à tour de rôle devant Marsile, à la tête de leurs co~ps de troupes et qui l'assurent de leur dévouement. Hiérarchie politique et hiérarchie militaire se confondent dans le poème, comme dans la vie réelle, ])uisque la possession du fief entraînait l'obligation du service et l'exercice d'un commandement proportionné à l'importance de la terre noble.
De même, le poète a été frappé de la puissance des effectifs mis en ligne par les musulmans, eiïectifs dont il amplifie encore la force, en vertu du privilège de la vision épique. Quand il trace le tableau des grandes mêlées de Roncevaux et de Saragosse, co sont, pour une large part, les souvenirs de celles des Croisades d'Espagne et d'Orient qui l'inspirent ; c'est le spectacle de ces millions de combattants musulmans ou chrétiens, qui entrent en lutte à l'époque des Almoravides, des Fatimites, des Seljoucides, des Croisés, et dont l'ère féodale antérieure ne pouvait donner l'idée (2).
Les armées sarrasines mettaient en ligue, non seulement les détenteurs des grands fiefs et leurs vassaux, mais encore des troupes de pied, des levées en masse (.3) ou milices (djonds), qui
(1) Robert le Moine. Foucher. Baudri Guibert (H. Occ. Crois.. III, 6?, 79. 92 • IV, 64, 92, 98, 106, 109. 755). — (2) L'algalife amène à Marsile ■lOO.OOd soldats (Ch. de Roland, \eTS 684); or, Youssouf, dès 1053. pouvait lever 40.000Morabethin;enl061, il avait 100.000 cavaliers Berbères, outre les troupes de pied (Karias, 194-195) ; les chroniqueurs chrétiens, à propos de Zalaca, de Saragosse, de Cutanda parlent de multitudes de • païens ». De leur coté les musulmans attribuent aux chrétiens à Zalaca une perte de 280.000 hommes. (Karias, 212.) Foucher (ch. vi) compte à Nicée 600.000 soldats croisés et 360.000 Turcs à cheval (ch. v). Dès lors, l'effectif des 500.000 hommes de Marsile ne dépasse guère celui que les chroniques prêtent aux musulmans. Le chiffre de 1.500.000 hommes, attribué par le poète à Baligant, est évidemment l'effet d'une fiction poétique. Mais il faut songer que c'est celui de la 0 païenie •• entière ; que nos historiens mentionnent sans cesse « des multiludes innombrables » de païens (par exemple, Foucher. ch. xviii); et que la première Croisade a peut-être mis en ligne, du côté des chrétiens, deux millions d'hommes, si on y comprend les bandes d'irréguliers. — (3) Ibn- Khaldoun, 1,221. - Codera, d'après Aben-al-Atsir, B. r A. h., YIII 349. — Altani'ra, I, 270-271.
formaient d'ailleurs des éléments peu aguerris, sujets aux pani(]ues, comme purent l'observer nos Croisés français aux grandes batailles d'Alcoraz, de Saragosse, de Cutanda et d'Antioche. Elles faisaient aussi un large emploi des Iroupes noires, et ce trait, que le trouvère a parfaitement observé, est une preuve décisive de l'exactitude des notions qu'il possédait sur les expéditions d'Espagne, aussi bien, quoique à un moindre degré, que sur celles d'Orient, Comme dans la réalité, les armées de Marsile et de Baligant sont constituées pour partie de nègres (vers 1917-3225-3'22y). Deux des corps de l'armée de Baligant en sont formés, et des Ethiopiens se trouvent sur le champ de bataille de Roncevaux. l-'ietion poétique, a-t-on dit jusqu'ici ; image de la réalité, dirons-nous à la lumière de l'histoire. Déjà, les califes de Cordoue avaient recruté en Afrique des troupes noires, mais ce sont surtout les Almoravides qui en firent un large usage, enrôlant dans le Soudan (Ethiopie occidentale), dans les oasis du Sahara et le Maroc méridional, des corps de noirs, dont le trouvère a parfaitement décrit les caractères ethnographiques. Le grand conquérant Youssouf-bcn-Techufn en avait formé sa garde ; ils eurent un rôle décisif dans la bataille de Zalaca (octobre 1386) (1). Il n'est pas douteux qu'Ali les ait employés de la même manière et qu'ils n'aient figuré aux actions décisives, où se joua le sortdel'Espagne, depuis Alcoraz jusqu'à Uclès, depuis Saragosse jusqu'à Cutanda. Les croisés d'Orient, de leur côté, à la même époque, faisaient connaissance à Ascalon avec les troupes noires, nubiennes et étliiopiennes, du calife Fatimite (2). Bien avant l'époque du héros de Soissons, bien avant le temps du général Mangin, les noirs avaient fait leur apparition sur les champs de bataille et montré ce que peuvent leur bravoure et leur dévouement, quand on sait les discipliner et les conduire.
Les QUALITÉS militaires des musulmans DANS l'histoire ET l'épopée. — Le poète, comme tous ses contcmi)orains, comme les chevaliers qui ont écrit les lettres des croisades, comme les clercs qui ont raconté ces exj)éditions, reconnaît et parfois admire le coarage, l'ardeur et même l'héroïsme des musulmans. « Vous^ seuls Francs et nous Turcs sommes de vrais soldats ». disaient
(1) EL-Bekri, J. As.. XIII, 470. 484,512 ; dans le royaume de Ghana, les Almoravîdes pouvaient lever 200.000 soldats noirs : dans celui d'Aoudcgliast 100.000 cavaliers méharistes. Les Beni-Mérine avaient aussi des sujets nègres(A'or/as, 401). — Sur la garde noire à Zalaca, Ibn-Khaldoun, II. 6.''), 78, 10.5. 22.5.— (2)Quatreinère, Mém. sur lEgijpte, 11.350.- Dozv. Mus. d'Esp.. IV, 189-203 — Foucher et autres (H. Occ. Cr. III, .S93, 307, 411, 564,577, etc..
les chefs des troupes de Soliman et de Kerbogah à nos Croisés d'Orient. «Nul n'égalerait les musulmans en vaillance militaire, déclare le chevalier anonyme qui a écriUes^gg.s/ff^ s'il n'y avait nos chrétiens. )).AJbert d\\ix s'extasie devant la valeur de Soliman, le vaincu de Dorylée, et Baudri reconnaît que les Turcs sont braves, ingénieux, doués de toutes les vertus militaires, mais « hélas, ils ignorent Dieu » (1) ! C'est le même sentiment qui éclate à chacune des strophes de la Chanson de Roland, où sont relatés les exploits des batailles de Roncevaux et de Saragosse. Le poète dirait volontiers comme les Gesfa et comme Baudri.
Ils ont trop de vertus, que ne sont-ils chrétiens ?
Et il le dit,d'ai!leurs, lorsque, émerveillé du courage de l'émir de Balaguer, il laisse échapper ce regret (vers 899) :
Fust chrestiens, asez oiist barnet (quel baron c'eût été) !
Les connaissances de Turold sur l'armement, la tactique. LES USAGES DE GUERRE DES MUSULM.\NS. — OÙ le trOU-
vère aurait-il aussi pu puiser, sauf dans le spectacle des croisades, les notions si précises qu'il possède sur l'armement défensif et ofTensif, sur la tactique, sur les machines de guerre, sur les usages militaires accessoires, admis parmi les musulmans. Baist pense que le terme fameux adouber, qui signifie « s'armer ou armer )),si souvent employé dans l'épopée de Turold (vers 993,994,1143, 1797,2987,3139 etc..) est d'origine arabe et espagnole (3). De même, le poète ne manque pas de décrire les hommes d'armes, revêtus des hauberts et des heaumes de Saragosse, protégés par les écus de Tolède, munis même de cuirasses à mailles d'acier d'Alger (4). L'armement défensif des chevaliers croisés différait peu, surtout au delà des Pyrénées, de celui des Sarrasins, et même en Orient, Tudebod s'étonne de rencontrer des Turcs bardés de fer (5). C'est surtout dans l'Espagne musulmane que Turold a pu
iJH?'"^'"' ^^■■^'^' P,- V '^P'^'sage caractéristique . si in fide Chrisli... firmi fuisssenl.. ipsis potentwres, vel fortiores, vel bellonim inoeniosissimos nullus nrnTJnff? n'''';''^-\''b'''' Pv,205 -Baudri (sunt ingcniosi et bcllicosi. sed prohdolorlaDco aliem); dicunt {les Turcs) . nuUos nataralilerdehere militare. Ml ^l^i,^/""f°^ "' Guibert, Foucher (H. Occ. Cr., III, 35, 53, 162, G95, ctc ) ;lt -.^'^ ^'*5^-,i-^' ^^-^^ ^^^""^ "°te dans Burchard et Ricoldo (éd. Lauvers9l\ Â^ir^^K^n'"' 'I'h*' ^'^''^■' "'? ""dessus.- (4) CI,, de Roland. % ers 9J5, 1568.— (3) Ils ont des cuirasses (loricae). des casques (ijalene), des boucliers ou ecus (dipe,). (Albert d'Aix, p. 258, 319, 395). - Cli.de Roland 7;j}u'.^^^' ^°^^' -^-'1' l'^l-l' 1326, 1361, 1452, 3141. 3144, 3150, etc — ^ ^-^^' P'J^'i^'^^ ParGautier, XI, 365 (/a.-eranc, Ch.de Roland, vers 1604). — (0) Tudebod (H. Occ. Cr., III, 59).— Orderic Vital,III, 544 (/erro loricati).— Rey, op. cU., 26, 31 — Altamira, I, 271.
observer l'armement des Sarrasins, plus varié en Occident qu'en Orient, où ils se servaient surtout de l'arc (1) et rarement de l'épée (2). Au delà des Pyrénées, au contraire, où la nature du terrain se prélait moins aux évolutions de la cavalerie légère, les musulmans avaient adopté ces divcrsesarmes.ct c'est avec raison que le poète montre l'armée de Marsile revitue du heaume (casque), du haubert (cuirasse) et de l'écu (bouclier), munie d'épées et de lances (vers 710 et sq.) (3).
Mais les armes caractéristiques qu'énumère Turold, et dont il montre les Sarrasinssfu/spour\us, n'ont pu lui être connues que par les Croisades et spécialement par celles d'Espagne. Ces armes sont les algiers, les dar~, les wigres et les musera: (vers 2075, 2156) Or, il est certain que les musulmans avaient une redoutable supériorité dans le maniement de ces javelots à fer empenné, parfcis empoisonné (4).
Les AJmoravides, en particulier, avaient organisé des corps de troupes, dont les uns étaient armés de longues piques au premier rang, dont les autres, au second rang, lançaient des dards de la nature de ceux que nomme le poète, dont ils tenaient plusieurs en réserve, et qui manquaient rarement le but (5). Le nom même de ces javelots (mizrad, mazarak, mizrak au pluriel) est d'origine berbero ou hispano-arabe (6). Ils avaient joué probablement un gi-and rôle dans les guerres de la péninsule. Où le trouvère pourrait-il en avoir eu connaissance, sinon aux Croisades d'Espagne? De même l'arbalète, qu'il mentionne en passant, (vers 2265) étail encore d'un usage très restreint en Occident (7) ; Foucher obser\'e que les Croisés en ignoraient le maniement. Au contraire, les Sarrasins d'Orient y étaient fort experts (8), et encore plus les Almo^a^^des.Youssouf avait créé en effet des lé-
(1) Leur habileté y était extrême. Voir Hist. occ. Cr., III, 332. Foucher, 2'13-244 (Raimond), 960, (Robert), IV, 808 (Albert). — Aboulféda, II', 135; de même, les archers alnioravides et Zencta étaient très habiles (Kar- .as, p. 139). — A Dorylée, il y avait 360.000 archers turcs, dit Foucher.
— (2) « Turci insoliti àgere lielluin gladiis. ncc lanceis i (R. d'.\iguille, :bid, 243, 244) ; ils les connaissaient cependant et en usaient. — (3) Sur l'armement des musulmans d'Espagne, .\ltamira, I, 277 271. — Sur celui des Sarrasins d'Orient, G. Bey, op. cil., 31 et sulv. On sait la réputation des fabriques d'armes desSarrasiiïs. .Mbcrt d'Aix {H. Occ. Cr., IV, 392. et Tudebod (111. 33.71,202) parlent des ^nstoc des Turcs —(4) Ch.de Roland, vers 442, 444, 1315, 1540, 2153, 3152, etc. (Albert d\\ix),p. 411.— Ilinéraire de Londres p.p. Mlchelant-Raynaud.p. 311. — • Darz, turcois » dans Eracles, n.600.— EnOccidentils ne sont mentionnée qu'au xiv" siècle(V.Gav. Gloss. Arch. moyen âge, p. 340). —(5) ElBekri. trad. de Slane, J. As XÏII,490.
— (6) Baist,iî<ric/iiin3cn (loco cil.). — Variai, p. 216.— (7) V. Gay, GIossaire(un texte de Richcr 988 en cite l'omploij.p. 41. — (8) Foucher, ch. XI, p. 335 (s'agjt-il d'arbalètes ou d'arcs?). Baudri (III, p. 85) mentionne des sagillahi et des balistarii (arbalétriers). L'affirmation de Marignan, p. 163 ('l'arbalète n'est pas uîie arm.e turque »,i, est donc contestable.
LE REFLET DU MONDE CONTEMPORAIN 2o5
gionsd arbalétriers, OÙ il avait enrôlé de force les Berbères; il en avait plusieurs corps, à côté de sa nombreuse cavalerie (1). On retrouve encore dans ce souvenir du poète la trace des expéditions de nos chevaliers contreles Maures du Maghreb et àeVA ndalus .
Où, sinon dans l'histoire des Croisades, eût-il pu avoir l'idée de ces puissantes machines de siège, les châbles ou cadabks, au moyen desquelles Charlemagne abat les tours de Cordres (vers 99-137) ? Sans doute, les Occidentaux connaissaient l'emploi d'un matériel obsidional varié, emprunté aux anciens, balistes ou machines à lancer des pierres, tours roulantes (berfredi), où l'on mettait des arbalétriers et des archers, et autres artifices qu'énumère Gilo, liistorien de la première croisade. La machine à lancer des pierres était donc connue antérieurement à ces croisades, comme l'observe Gaston Paris. Jlais, quoique il le conteste, on ne connaissait pas avant le xii* siècle les appareils perfectionnés, issus, grâce aux Arabes, de la vieille baliste, ni le mangonneaa revêtu de peaux, qui, au siège d'Edcsse (1123) pouvait lancer des pierres à 300 m., ni le chdble ou cadable, la pierrière turcoarabe, qui, par un jeu de cordes et de ressorts, permettait d'envoyer de tout aussi puissants projectiles. Le nom de cette dernière apparaît pour la première fois dans la Chanson de Roland et dans Guillaume de Tyr, l'archevêque de cette même ville, pour le siège de laquelle (1124) l'Arménien Havedic construisit précisément l'un de ces appareils, dont Joinville, un siècle plus tard, admire la supériorité (2).
Il n'appartient qu'aux historiens de la tactique de se prononcer sur la valeur d'une autre opinion que formule Marignan.Est-ce aux souvenirs des Croisades que le poète emprunte l'idée delà formation des armées en ordre mince et en rangs parallèles (eschicles), propre à l'emploi de la cavalerie, et que Baudri de Dol décrit sous le nom d'acies, tandis que l'emploi prédominant de l'infanterie avait fait prévaloir, même au xi^ siècle, le système de l'ordre profond à forme géométrique (le cuneus) (3) ? La question dépasse la compétence d'un simple historien, qui ne peut s'y attarder. La musique militaire musulmane dans la Chanson de Roland. — Il n'en est pas de même d'autres notions qui remontent à peu près certainement à l'ère des Croisades et que l'on
(1) Karlas, p 195. — (2) Gilo, II, 15, 739.— Gualter le Chancelier. III, 118.
— Balduinus B.N.,XXU, 151.— Robert le Moine. III, 5, 757. — Guiliert, 778-780.-Foucher, 464.-Tudebod, III, 8, 23. Indices des H.occ.Cr.. III et IV.— Ordcric-Vital, XII, 36, 449. — Du Gange, Glossaire, v" Cabulus. — G. Paris, Romania, 1903, 415. — Marignan, 142,145, 170 — G. Rey, 37.
— Jàhns, Handbuch einer Gesch. d. Kriegwesens, 630. ^ (3) Marignan, 144.
trouve dans la Chanson de Roland. Tandis que l'usage des buisines et des graiales (trompettes, cors, clairons) était commun aux chrétiens et aux musulmans (1), celui des tambours était plutôt réservé à ces derniers. On a pu, dés 106(j, suivant la remarque de G. Paris, observer quelques li/mpana en peau de taureau (2) chez les Normands, mais c'est bien des Croisades que date incontestablement la connaissance généraledel'usage du /w/x/rCatambor). Le mot lui-même, d'après G. Baist, est sûrement d'origine arabe et espagnole (3). Bien mieux, si les Sarrasins d'Orient avaient des instruments de ce genre, sorte de tambourins {tympana) (4), ce sont les Almoravidcs qui avaient emprunté aux nègres soudanais et répandu l'usage du vrai /amftoHr.inconnu auparavant des musulmans de Maghreb et d'Espagne (5). Les Croisés français d'Occident en avaient entendu les roulements à Zalaca (6) et en bien d'autres batailles. Or,lemot de lahurcst employé couramment par Turold,qui n'use en aucune façon du terme de /(/mpanon. Marsile fait rassembler ses troupes à Saragosse, au son des tabiirs (vers 852), et c'est encore au son des lahurs que s'engage la bataille finale du poème (vers 3137). Les Croisés d'Orient, peu faits au bruit sourd et prolongé (horribilis sonus) de ces instruments, en éprouvèrent d'abord une véritable impression de terreur ; ce bruit provoqua même la panique parmi les chevaux (7). C'est à l'exemple des Sarrasins que les Francs du Levant, qui ignoraient le tambour, l'adoptèrent à leur tour dans le premier tiers du xii« siècle; mais il est à remarquer que, dans la Chanson de Roland, seuls les Sarrasins d'Espagne en font usage.
Les enseignes jiusulm.vnes dans l.v Chanson de Roland. — Il est probable aussi, ou possible, sans qu'on puisse l'afTirmer aussi catégoriquement que le fait Marignan (8), qu'on se trouve en présence de la mention d'un usage musulman, au vers 3265 de la
(1) Sur la musique militaire des Sarrasins etwdes chrétiens, araines, cors, trompes, buisines. graisles, nacaires, G. Rev, op. cit., p. 47. — Gav, Glossaire, 41, 22,3, 435, 792. — Ch. de Roland, vers r004 ; 1319; 1454. — (2) G. Paris, Romnnin, XXXI (1903), 412. — Marignan (157) cite les textes, mais il confond lo tympanon et le tabiir ou atambor. — (3) Les mots tabur, alambur sont d'origine arabe-berbère, G. Baist, \'ar, 220, et non persane, comme le croit Marignan (p. 158). — G. Paris (p. 413) estime qu'il est passé en France par l'intermédiaire du persan et de l'arabe ; il le croit d'origine hispano-arabe. Les mss arabes de la Bibl. Nat. décrivent des tambours ronds, assez larges au xiii« siècle (.Marignan, les Mt'thodcs du passd dans l'arcMoloqie. p. 196). — (4) Baudri, Haoul de Caen. .Mbert d'.Mx, etc. (H. Occ. Cr., III. 78, 634 ; IV. 494). — (5) El Bckri (trad. de Slanc, XIII, 386}, dont le texte semble être resté inconnu de tous ces savants, atteste que le tambour était l'instrument spéciliquc des .Almoravides. — (6) Karlas. 195, 209, attribue àYoussouf la diffusion de l'usage du tambour et des enseignes. (7) Guil. de Tvr (III, 14, p. 131) et autres historiens desCroisades —(8) Marignan, 180-181.
Chanson de Roland relatif à l'étendard surmonté d'un dragon, porté devant l'émir de Babiloineàla bataille deSaragosse. A la bataille d'Ascalon, nos Croisés prirent en efTet une lance surmontée d'une pomme d'or.recouverte de feuilles d'argent, qui était, disent les historiens latins, l'étendard du calife du Caire : « stantartiim amiravisi ou admirabilis Babiloniae, qiiod vocanl standarl, ou slantartiim » (1). L'étendard était formé, en effet, d'une haste assez longue portant au sommet une figure ou un ornement, et qui se distinguait des bannières {ve.villa,gonfanons) en usage chez les Occidentaux (2). Les archéologues seuls peuvent se prononcer à ce sujetet dire si l'usage de l'étendard provientou non des Croisades et de l'imitation du monde musulman (3), où il se retrouve non seulement en Orient, mais encore en Occident, chez les ."Umoravides. Ceux-ci plaçaient toujours en avant de la première ligne des combattants un étendard ou drapeau, autour duquel ils se battaient jusqu'au dernier souille (4). Le trouvère a donc pu admirer plus d'un insigne sarrasin de ce genre, réservé aux chefs d'armée, parmi les trophées des batailles d'Espagne, telles que celle de Saragosse. C'est précisément à une grande action militaire, sous les murs de cette ville, qu'il place l'épisode de la capture de l'étendard de Baligantpar Ogier le Danois (vers 3550), exploit analogue à celui que l'histoire de la première croisade attribue à Robert de Normandie à la bataille d'Ascalon (5).
Les cris de guerre des musulmans. — Le poète a noté encore les cris de guerre des musulmans, si étranges pour des oreilles d'Occidentaux. Le chevalier, auteur anonyme des Gesta, relate avec étonnement les clameurs des Turcs (cœperitnt stridere et (jarrire et clamare excelsa yoce), tableau que Robert le Moine ne manque pas d'amplifier (6). On est frappé de l'analogie de ces observations avec celles de la Chanson de Roland (vers 3526), où
Cil d'Ociant i braient e bénissent, Arguillc si cume chen i glatissent.
Les usages de guerre musulmans. — Il n'est pas jusqu'aux coutumes et aux mœurs de la guerre et de ses intermèdes, provocations de l'ennemi par l'entremise dehérauts,envois d'ambassades
(1) Guibert, Albert d'Aix, etc. — (2i (//. Occ. Crois., IV, 236, 237,392, 494 ; Tudebod (III, 116) ; Robert le Moine (ibid., 879). — (3) Marignan, 88, note. — (4)EIBekri, J As.. XIII, 491 : ce texte est resté jusqu'ici inconnu des historiens. — (.5) Baudri et Albert d'Aix (//. Occ. Cr., IV, 109, 110, 497). ^(6) Gesta, IX. 3. — Robert le Moine. Tudebod, Guibert. Albert d'.\ix (H. Occ. Cr, III, 25.43. 55, 759: IX, 686, 759). Baudri (Sli. « ils espèrent, dit-il, par ces cris diaboliques effrayer leurs ennemis»), 12, 89, 90.
chargées d'ofTrir des cadeaux (chevaux, muJes, objets d'équipement), recours réciproques à la solidarité des Etats musulmans, discours supposés des envoyés, exhortations, appels à l'énergie des troupes et au fanatisme islamique, lamentations supposées après les défaites, qu'on ne retrouve à la fois dans le poème de Turold et dans les historiens des Croisades (1).
Originalité du tableau de l'intervention de la marine musulmane; sa conformité avec l'histoire. — ÎMais il est un trait que nul n'a encore observé, dont personne n'a noté la conformité avec l'histoire réelle et qu'il convient de signaler fortement. C'est le tableau que le trouvère a tracé de l'intervention de la marine de guerre musulmane dans la grandelutte engagée entre sarrasins et chrétiens. On a vu en général dans ce tableau, dans l'arrivée de la flotte de Baligant au cœur de la vallée de l'Ebre, la preuve de l'ignorance du poète, qui aurait confondu Saragosse avec un port de mer et prolongé jusqu'au milieu du bassin du lleuve les côtes de la Méditerranée. Ici, au contraire, les documents font ressortir l'exactitude relative de l'information du poète et les notions qu'il possède sur la marine de son temps. Seul un contemporain des Croisades d'Orient et d'Espagne a pu se rendre compte de l'hégémonie navale qu'exerçaient alorsles Etats maritimes musulmans. Celui d'Egypte pouvait envoyer de véritables Hottes sur la côte de Syrie, bloquer ou défendre les places par mer comme par terre (2) et concentrer dans le port d'Alexandrie des armées navales, comme celles que décrit la Chanson de Roland, à propos de l'expédition de Baligiant. Non moins |)uissants étaient les Etats Barbaresques de l'Afrique du Nord, depuis ceux de Tunis et de Bougie, jusqu'à ceux de Maroc (3). Enfin, sur les côtes d'Espagne orientale, les Etats musulmans des Baléares et d'Alméria furent pendant plus de deux siècles les cauchemars des chrétiens espagnols, voire même des Provençaux et des Italiens. L'Historia Composlellana elle-même a conservé le souvenir de leurs courses audacieuses jusque sur les côtes de Galice et de l'vUlantique (4). Ce n'est qu'au cours du xii" siècle que les Normands des Deux-Siciles, les Génois, les Pisans, les Mar-
(l)C/i. de Roland, vers 70 cl suiv. — Baudri, Robert le Moine, Raimond d'Aiguille (His^ Occ. Cr., III. 27, 28, 91,275; IV, 867, 871,87.")). — G<;s/o. XXXIV, 10, etc. —Cf. Marignan, 52 — Tavernier. Vorg., passim. — (2) Albert d'Aix, Fouclier, Guibeit, Gesta, sur la Btibi/Ionensis clnssis (H. Occ. Cr., m, 415-416,429, 441. 531, IV, 604, 675-078, 099, 704. — Foucher, en 1115, mentionne une nette de guerre égyptienne de 70 navires (ch. LXIIl). — G. Rev, 150, 154. — (3) Voir ci-dessus les textes des géographes et historiens arabes, cites livre II», eh. i, m, v, vr cl livre 1", ch. U et sq. — Altamira, I, 271. ^ (4) Ci-dessus livre l", ch. ii et iv
seillais, les Languedociens et les Catalans, purent venir à bout de ces Etats sarrasins. La lutte fut aussi longue que vive. Au temps de Turold, les musulmans étaient encore les maîtres de la mer et l'entrée d'une de leurs flottes dans la vallée de l'Ebre n'était qu'un événement normal.
De même, le poète connaissait aussi bien que les historiens des Croisades d'Orient eux-mêmes la variété du matériel naval alors en usage. Il compose la flotte de Baligant, comme l'eût composée un marin de son époque (vers 2624-2645). Ce sont d'abord de grands navires de guerre, les dromons, ainsi appelés par les Byzantins, et dont les historiens des croisades font souvent mention. Ils se mouvaient au moyen de voiles, pouvaient transporter chevaliers, chevaux, armes, parfois en grand nombre, en haute mer. Ensuite viennent les navires de commerce, qui peuvent servir aux transports, les nefs, navires de deux mâts et de six grandes voiles ; elles mesurent jusqu'à 30 m. de long sur 8 de large. Puis ce sont les bateaux de tonnage plus faible, aptes à remonter les fleuves et à transborder les chargements des premiers, barges, chalands, calans, galées (galidae des historiens des Croisades). Celles-ci, longues de 30 à 40 mètres, mues à la rame, peuvent être montées par une centaine de rameurs et ont une marche plus rapide que les autres. Ce sont les galées ciirans dont parie !e trouvère (strophe 196) (1). L'époque que le poète désigne, pour l'appareillage d'Alexandrie en Espagne, est tout à fait conforme aux usages de la navigation méditerranéenne au Moyen Age. C'est en été que la flotte de Baligant lève l'ancre, et c'est en août qu'elle arrive sur les côtes de Valence et de Catalogne. Le trouvère a bien observé les coutumes de la mer. Il sait comment sont conduits les navires qui « cinglent, nagent et gouvernent », soit à la voile, soit à la rame. Il a vu sans doute, si Ion en juge par le tableau qu'il a tracé, la manœuvre du départ, où l'on attaclie le mât debout avec des cordes, en déployant les voiles, et celle d'arrivée, où on dresse un pont pour aborder sur la rive. Il a admiré les mâts et les hautes proues (vernes) des dromons, et il n'ignore pas (vers 2632-2643) qu'ils portent à leurs sommets des fanaux carbuncles et lanternes », pour éclairer la nuit leur marche.
.Mais il est poète épique, et c'est par milliers (4.000) qu'il compte les navires, autres que les dromons, nécessaires pour
,J^l.^"''J^^^ variétés de bâtiments de guerre et de transport, Albert d'Aix ^^J^'"';£''\ ^^ ' ,^^^' ^^^' ^^^- ^^^' 67fi 678, 696, 699). Le dromon pouvait porter 400. chevahers. — Marignan, 100, 102,172,174 — Rev 158 163 1899?'°r?39 ou^^^"^^ ^° ^''°'^''"^' ^tc. — La Roncièrc, Hist. Marine
2G9 DU NOUVEAU sua LA CHANSON DE ROLAND
transporter en Espagne les centaines de milliers de combattants venus de tous les côtés de la païenie. Certains dromons pouvaient d'ailleurs embarquer 1.500 hommes chacun. C'est cette immense flotte, dont il a décrit la marche en un de ces courts tableaux de dessin net où il excelle :
Siglent a fort et nagent c guvernent.
En sum ces maz c'en cez haltes vernes,
Asez i ad carbuncles e lanternes ;
La sus anumt pargclent tel luiserne
Par la noit la nier en est plus bêle,
E cum il vienent en Espaigne la tere
Tut li pais en reluist eesclairct (vers 2631-2637).
Un témoin oculaire seul a pu trouver des traits aussi précis, de même que ceux qu'il emploie pour décrire l'entrée de la flotte dans les eaux de l'Ebre,
Tssent de mer, vencnt as ewes dulces,
Par Sebre amunt tut lur naviries turncnt ;
et la remontée du fleuve par tous ces bâtiments dont les fanaux illuminent de leurs feux les ombres de la nuit
Tute la noit mult granl clarlet Uir dunent (vers 2644).
Sans doute,usant des droits du poète épique, le trouvère s'affranchit quelque peu des lois du temps et de l'espace, puisqu'il fait remonter en une nuit l'Ebre à 4.000 navires de transport (vers 2728-2729). Mais il n'a nullement cédé à la fantaisic,quand il montre des bâtiments de guerre abordant non loin de Saragosse(l), d'autant plus que, dans ce dernier passage, il ne vise expressément que les 4.000 chalands, barges, cschifs et galées,qui, par les dimensions réduites de leur tonnage, étaient aptes à remonter le fleuve.
Ce sera, sans doute, pour les historiens et surtout pour les commentateurs de la Chanson de Roland, une surprise que d'apprendre, qu'à l'époque où écrivait Turokll'Ebre était accessible à la marine de guerre, dont les bâtiments de tonnage assez faible (100 à 400 tonneaux), souvent à fond plat, pouvaient se hasarder
ni Au vers 2645, il est dit que « en iccl jur (le même jour I) les navires vcnenl à Sanaauce »; mais d'après les vers suivants, Baliganl n a pas abordé à Saragosse mùme, puisqu'il envoie d'abord une ambassade, qui se rend du poinl inconnu où s'arrête la flotte jusqu'à la capitale de Mamle (vers 2669 pt sa1 Peut-être faut-il supposer que le poète, qui connaît mal la partie du blssin nuvial restée aux niaius des musulmans à son époque, fail remonter plus rapidement qu'il ne convient la llotle de l'émir jusque vers Mequinenza, où arrivaient couramment les navires de guerre musulmans.
dans ses eaux. Le fleuve avait alors un débit double de celui d'aujourd'hui, d'après l'ingénieur Antonio de la Mesa. La transhumance et les défrichements inconsidérés n'avaient pas encore abouti à une déforestation excessive, qui a depuis influé sur le régime torrentiel des affluents de l'Ebre. La navigation remontait même au-dessus de Saragosse, jusqu'à Tudela, où une charte de 1125 atteste l'existence d'un port fluvial (fn Ebro portas navibus) (l).En 1133, Alfonse le Batailleur concentraità Saragosse ses galères et autres navires appelés busses (2), types de bâtiments à deux mâts, qui pouvaient atteindre 500 tonneaux, et les expédiait à la chasse des Sarrasins dans les mers du Ponant. Peu après, en aoiit 1134, à la bataille de Fraga, au confluent de l'Ebre et du Sègre, les Normands de Robert Bordet, compatriotes de Turold, délivraient les prisonniers chrétiens que les musulmans victorieux avaient commencé à entasser sur deux navires de guerre, ancrés dans le fleuve (3). Enfin, un dernier document, le texte de la capitulation de Lérida (1149), prouve que le gouverneur musulman de cette ville possédait sur le Ssège et l'Ebre une flottille, puisqu'il se réserve le droit d'en détacher 20 galies pour expédier ses chevaux aux Baléares (4). En faisant intervenir dans la lutte grandiose engagée entre chrétiens et Sarrasins la puissance navale des musulmans, le trouvère, fidèle à son idéal, où la fiction ne force point en général les limites du vraisemblable, a donc observé la réalité et en a retiré les éléments d'un tableau d'une vie intense, où le souci de l'observation fait Aicore mieux ressortir la précision des traits et de la couleur.
Les souvenirs de la vie économique et sociale du monde MUSULMAN DANS LA Chanson DE RoLAND. — 11 n'est pas jusqu'aux souvenirs de la vie économique et sociale des musulmans dont on ne retrouve quelques traits bien observés dans la Chanson de Roland. Tel est l'emploi des mules qui étaient à la fois l'attelage de luxe de l'Espagne médiévale (vers 652), les animaux de transport et même à l'occasion les montures de guerre en pays montueux, aussi bien dansl'Orient que dans l'Occident sarrasin (5). Tel aussi celui des chameaux, comme bêtes de charge ou de course, que les Sarrasins d'Espagne se procuraient en Afrique, et
(l)Fuerosde Tudela, 1115-27, Muno:. I, 419. —(2) Zurita, I, f ° 50. — (3) Chronique de Saint-Etienne de Caen, dans Scriptores Xormannorum, p.p. A. Duchesne, 1 122. — Orderic Vital, V, 16 (10.000 musulmans auraient été amenés, per transfrelum). — (4) Traité(latin) entrele comte de Barcelone et Adilef, châtelain de Lérida (1149), Villanueva, XVI, n» 1, p. 159. — (5) Sur les mules et mulets dans les armées sarrasines, Foucher. Baudri, Albert d'Aixi Tudebod (H. Occ. Cr., III, index, III, 966, 1 — V, 782).— Altamira, I, 270 (Espagne). Ch. de Roland,\eTs 90, 847, 880,
dont les Almoravides, comme les Falimiles, faisaient un grand usage (1). Marsilc promet d'en envoyer 700 chargés d"or à Charlemagne (vers 31, 129, 130, 645, 847). On ne s'en étonnera point, si l'on se souvient qu'à la bataille de Culanda 2.000 de ces animaux tombèrent aux mains des croisés franco-espagnols (2). Le trouvère connaît encore la passion des émirs musulmans pour les chevaux, pour les oiseaux de chasse (autours) (vers 31, 129), dont ralTolaient les princes sarrasins, et pour les ménageries d'animaux, tels que les lions de l'Atlas (vers 128, 847) (3).
Il sait leur goût pour les jardins de plaisance, tels que celui oîi iMansile tient sa cour, pour les beaux palais de marbre aux chambres voûtées et fraîches (vers 11, 12, 2709), dans lesquelles ils vont goûter le repos aux heures chaudes du jour et à celles de lanuit(4). Il connaît leur goût pour les pierreries et l'ornementation du costume(vers415et638), qui dépassait celui des Occidentaux. Il semble avoir connu jusqu'à leurs rites funéraires, jusqu'à la coutume des embaumements, qui passa en Occident au temps des Croisades, d'après Marignan. Elle consistait à préserver de la corruption les corps des grands personnages, au moyen de l'enlèvement des entrailles et de la macération des morts dans les épices, le vin, l'alcool ou le sel, complétée par l'ensevelissement dans des suaires faits de peaux de cerfs (5). C'est ainsi que Charlemagne fait embaumer les corps d'Olivier, de Roland et de Turpin.
Devant soi les ad fait tuz uvrir,
E tuz les quers en paile rccuillir :
En quirs de cerf les treis scignurs unt mis ;
Ben sont lavez de piment e de vin (vers 2964-2969).
Après quoi, il les fait conduire à leur somptueux tombeau de Saint-Romain de Blaye.
Au spectacle de l'Espagne du Nord, ou bien aux récits des témoins des Croisades, le trouvère a pu aussi se faire une idée sommaire de la vie économique des pays musulmans. Certains aspects de la vallée de l'Ebre, où s'annoncent déjà les caractères des régions méditerranéennes, ne lui sont pas inconnus. Tel
(1) Sur l'emploi des dromadaires et chameaux, mr/ioris chez les .\lmoravides, El. Bekri. p. 262, 490. — Kartas. 401. — -Vlbert d'Aix, Baudri, Guibert, Foucher et autres pour rOrient (H. Occ. Cr.. III. index, p. 919 : IV, p. 748). — G. Rcv, p. 35. — (2) Ci-dessus, livre I»', ch. iv. — (.3) Rey, 55. — (4) H. Saladin,l'.4r/ musulman, I,1907,in-8°, p. 209. 260. Migeon. l'Art musulman, II. 149-159. — (5) Marignan. 1 ap. de Bayeux, 160-1(>3 (textes recueillis par lui danslcshistoriens des Croisades). — Idem. Méthodes du passé, p. 190, maintient et prouve son assertion, à l'encojslre de G. Paris.
LE REFLET DU MOXDE CONTEMPOKAIX 263
celui de la zone aride des Monegros; tel encore celui de la région des lauriers et des oliviers (1), alors si abondants dans le pays de Saragosse, qu'elle était désignée sous le nom de ces derniers arbres dans les géographies arabes (2). Il a été souvent frappé de la beauté des grandes villes, comme il le montre dans le tableau qu'il consacrée la capitale de Marsile. Ce n'étaient pas seulement les cités d'Orient, décrites par les historiens de^ Croisades (3), mais encore celles de l'Espagne musulmane, qui excitaient l'étonnement et l'admiration des peuples d'Occident. Le spectacle du mouvement d'une capitale, telle que Saragosse, sufTisaitpourdonner au poète l'intuition de l'activité et du mouvement qui régnaient dans les centres urbains du monde musulman. Il lui a inspiré le tableau plein de vie qu'il trace de la métropole de l'Ebre. C'est encore, grâce à la connaissance du trafic né des Croisades, que le trouvère a pu avoir quelques données sur la richesse et le système monétaire des musulmans. Ces allusions au « fin or » et à V» argent arabe » (vers 645,652) sont les souvenirs de cette abondance de la circulation des monnaies sarrasines, les dirhems et dinars d'Orient, les mdcalfs et les morabatins, qu'imitèrent les souverains chrétiens espagnols (4). Et comment le poète aurait-il pu connaître, autrement que par le mouvement commercial des Croisades, ces abesans esnierez» (raffines, taillés) (vers 132), dont il fait mention, dont le nom revient sans cesse dans les récits des historiens des expéditions d'Orient (5), et qui, de monnaiesbyzantines devenues monnaies ou besants sarrasinois, eurent depuis 1100,dans les relations économiques de l'Orient avec l'Occident, une place considérable? Nul n'ignore, après les travaux de W. Heyd et de Schaube, que le grand commerce de la chrétienté avec les paj's musulmans, surtout avec ceux du Levant, date principalement du temps des Croisades. Sans doute, le trouvère pouvait! onnaître, avant la première période du xii^ siècle, les produits de l'industrie musulmane espagnole, écus de Toléde,épieux de Valence, heaumes et hauberts de Saragosse ou d'Alger. Mais il est peu vraisemblable qu'il eût pu mentionner, avant cette époque, les tissus de soie légère servant pour les tentures et le
(1) Ch. de Roland, vers 72, 366. STO.") Colivelialte, branches d'olive), etc. — (2) Edrisi, éd. Dozy et Goeje, p. 211. — (3) Marignan, 147, et Tavernier, Vorg. 159, ont cru reconnaître exclusivement dans la description de Saragosse les traits des cités d'Orient, ce qui est tout à fait excessif. On peut voir dans l'ouvrage de Saladin que celles d'Espagne ne leur cédaient en rien. — (4) Marignan, 153. — Tavernier, 33. — Migeon, op. cit., II, 159. — Lavoix et Casanova, Catalogue des Monnaies musulmanes, 3 vol., 1887-92. — (5) Tudebod et Foucher (H. Occ. Cr., III, 49, 63, 73, 94, 99, 101, 116, 359, 390).— Baudri, Guibert et Albert d'Aix (IV, 29, 47, 51, 87, 94, 172, 181, 353, etc.).
vêtement, tels que les « pâlies » d'Alexandrie, les belles soieries orientales, qu'on nommait les cirlalons (vers 84'i) et surtout les tissus de soie galazins, qui s'exportaient par le port d'Aïas en Cilicie, dont le trafic n'a commencé qu'après la première Croisade (1).
Trails j^ènéraux et sommaires de l'organisalion polili(]iic, sociale, économique du monde musulman d'Occident et d'Orient du xi« et du xii" siècle, notions plus ou moins confuses sur son organisation et ses croyances religieuses, données plus précises, plus exactes et plus abondantes, sur son organisation militaire, concourent h montrer que l'auteur de la Chanson de Roland, à la fois poète et réaliste, a su tirer du spectacle de son époque les éléments des tableaux qu'il a tracés. Ces tableaux portent en eux-mêmes, en quelque sorte, leur date. C'est bien à l'époque des Croisades du Levant' et surtout d'Espagne qu'il a été possible d'en assembler les couleurs, de sorte qu'il s'en dégage l'impression de celte vérité, compatible avec le sens épique, qu'on observe dans le poème de Turold, comme dans celui d'Homère.