‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 15 sur 56 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

Le Reflet des Institutions, des Idées, des Sentiments du

IVlonde Chrétien occidental et français contemporain,

dans la Chanson de Roland.

Bien plus précise encore, de contours plus nets et plus accusés est la peinture du monde occidental et surtout de la société française de l'époque des premières Croisades d'Orient et d'Espagne, que nous admirons dans la Chanson de Roland. Les traits distinctifs de cette société "militaire, profondément pénétrée de foi religieuse, imbue de l'esprit aristocratique et chevaleresque, où, à côté du sentiment de la solidarité du monde chrétien, se dégage déjà l'esprit national résultant des Croisades, apparaissent avec un relief saisissant dans l'épopée de Turold. On voit se détacher, sur le fond des tableaux que trace le poète, les multiples aspects du milieu où il vécut et qui agit sous ses yeux.

(1) Les plus beaux ciclalons venaient d'Espagne musulmane. (F. Michel, op. cil.,l, '''iO). — G. Migeon, op. Cl/., p. 380, 423. — Cox (H.),.Musée des lis.ius de Liinn. in-4'', 1902. — J. F. Riano, Spcinish arls lextilcf fabrics, 1890. — Quielurat., Hist. du Costume, 153. — Du Cange, Glossaire, v» ciclaton.

Les souvenirs de l'organisation féodale. — Ce sont d'abord les grands traits sobrement esquissés de la société féodale, de la fin du xi« siècle et du premier tiers du xii« siècle, qui apparaissent en pleine lumière. L'aristocratie. sur laquelle règne l'Empereur « à la barbe fleurie », n'est pas plus celle des leiides et des seniores de l'ère carolingienne que Charlemagne n'est le prince qui fut à la fois le chef de guerre germain et le dernier représentant, grâce à l'Eglise, de la tradition impériale romaine. Ce dernier n'est plus qu'un souverain, en grande partie féodal, qui a conservé, grâce à la légende historique et ecclésiastique, certains traits du passé, en revêtant en même temp- une auréole religieuse nouvelle. ]Maisavant tout.c'estlesuzerain detoute unehiérarchie devassaux unis à lui par des liens de dépendance et d'obéissance volontaires. Il est, par bien des côtés, sil'on fait abstraction du prestige idéal que lui vaut la tradition légendaire, semblable à l'un de ces Capétians. vaillants hommes de guerre et justiciers, qui commencèrent, avec un Henri l" et surtout avec un Louis VI, la fortune de leur maison etrestaurèrentla grandeur delà royauté. Comme eux, d'ailleurs, le chef de la société féodale représenté dans la Chanson de Roland porte en lui-même « la vivante image de Dieu». 11 remplit un ministère divin par un décret de la Providence. Celle-ci l'a investi d'une mission divine; elle lui confère même le don des miracles. Il est le grand exécuteur des desseins de l'Eglise, le mandataire du Tout-Puissant pour la défense de la foi catholique et l'extermination de l'impiété (1). Mais il est aussi, ce que le Charlemagne de l'histoire n'avait été que très imparfaitement, ce que le Capétien était presque entièrement à l'époque de Turold, le chef d'une société de soldats (2), qui, en échange des fiefs qu'il a conférés et des dignités qu'il a attribuées à ses hommes, peut exiger d'eux des services déterminés, dont les principaux sont ceux d'ost et de cour (3). Le poète indique d'un trait léger la variété de ces liens féodaux, quand il énumère ces titres qui vont depuis ceux des ducs, des marquis et des comtes, jusqu'à ceux des barons, des^hevaliers et même des simples écuyers et bachelit rs (4), tous d'ailleurs pourvus de liefs {honurs et fieus) (5).

(1) Comparer le Charlemagn» de Turold avec le roi Capétien du xi' et^du xii« siècle, tel que A. Luchaire décrit ce dernier, dont les prétentions s'étaient maintenues théoriquement. (Hist. Insl. mnnarch. (1883), I, 33, 46). — (2) Luchaire, ibid.. II. 46 et sq — Fliche, Philippe I" (1912), 163 et sq.— (3) Ch. de Roland, vers 211 (le bande l'ost); 3994 (Caries semun les oz de sun empire ;3741 et sq. (service de cour). — Comparer Luchaire, IL 35etsq.; Fliche, 99-100.— (4) Ch. de Roland, vers 105.243, 673,849,1275,1707.2407.3008. etc., ducs, quens, cuntes (vers 194, 378, 625. 635-1526,2171, etc.). marchis (630, 2031), escuiers (2437, 2747), bachelers (3020, 3196, 3197). — (5) Vers 315, 409, 470, 2833, 2883. 3399.

Il en a bien saisi et marque l'allure: l'attachement au suzerain (avoue:). i\m exeree sur ses vassaux une sorte de palronaf>c. Nul n'a lait en termes plus chaleureux que TuroitJ, l'éloge de la fidélilé due par le \assal dans celte maxime lapidaire, l'équivalent du potins niori (nuim focdnri,

Mcilz vall miirir <iuc fiuerpir sun Ijarnet.

Nul n'a mieux saisi l'image de la réalité elle-même que le grand poète, qui a su peindre avec tant de relief les relations créées par le compagnonnage militaire (la maisnie), placée à la base de la société féodale de son époque. Nul n'a mieux mis en lumière cette chaîne volontaire de dévouement et de sacrifice qui lie les hauts barons à leurs vassaux et l'ensemble des fidèles au suzerain. On entrevoit cette société aristocratique, avec la liberté de ses allures, l'indépendance de langage de ses membres, les rapports qu'elle entretient avec son chef suprême, et où l'obéissance n'est pas l'effet de la contrainte, mais celui de la raison et de la libre discussion. Le suzerain commande, mais il consulte auparavant ses feudataires (1). Il les réunit en cours de justice, comme dans la réalité, pour juger leurs pairs coupables de félonie; et ceux-ci procèdent à l'enquête et au jugement, suivant les règles de la procédure féodale. Pour décider delà paix ou delà guerre, la cour des vassaux est convoquée(2).Le trouvère nous fait assister aux conseils que Charlemagne réunit devant Cordres, à Ronceveaux ou à Saragosse (.3), comme les historiens et les annalistes ou même les scribes de la chancellerie royale nous décrivent ceux que les princes tenaient avant leurs expérli lions el dont ils faisaient consigner au besoin les résultats (4)

Toute cette société revit devant nous, dans les rares épisodes que le poêle a ménagés au milieu des tableaux de la vie guerrière, avec ses mœurs et ses coutumes, son goût pour le jeu (5), les chevaux (6), la chasse (7), les vêtements somptueux (8), avec la mobilité de ses pensées, de ses enthousiasmes, de ses querelles, de ses colères, les effusions de sa sensibilité, l'ardeur encore neuve de ses sentiments naïfs, tout ce mélange enfin de raffinement et

(1) Vers 136 ; 140 et sq., 670 et sq. ; 761 et sq.— (2) Vers 140, 170, 3699, 3741 et sq. — Comparer Luchaire, Irisl. mon. ,1,223. — (3) Chanson de Roland,\cTi 168 et sq., 29 15, 2965, 3340. —(4) Baudri et Guibert (H. Occ Cr., IV, 42, 48, 179, 195, etc.). — (5) Vers 111, 112 (les... tables ou échecs). — (6) Baugert.D/e Thiere in .i.lllranzi-jsi!iclicn Epus, ISS5 — Ch.de Roland, vers 345, 479, 1000, 3869 (légers cl curanz deslriers\, 1142, 1801, 2081, 2167, 3964, etc., 2993 (Tencendur), 1153 (Veillantif, etc.). — Marignan.88, 93. — (7) Vers 31, 129 (les liosturs ou ..utours, faucons). — Marignan, 123, 126, — (8) Vers 282 et 685, etc

de brutalité (1), de grandeur et de faiblesse qui marque d'un caractère indélébile le milieu féodal des premières années du xii^ siècle. Bravoure et générosité, cupidité et désintéressement, grandes et petites passions, tout y est indiqué en quelques notations précises et simples. ^lais les traits essentiels sont bien ceux du milieu féodal français de ce temps, de sa libre et souple organisation, née des besoins d'une société aristocratique et militaire. Le trouvère eii a laissé la vivante image dans ces douze pairs, qui résument les vertus du vasselage (2), la loyauté, la fidélité due au suzerain féodal et cet attachement réciproque, d'où naquirent tant d'exploits. Rien enfin dans la poésie épique qui puisse donner davantage l'impression de la solidarité des temps féodaux, surtout de la période des premières croisades, que la peinture de l'amitié héroïque, née des périls de la guerre, de la communauté des exploits, de la réciprocité des services, telle que le trouvère a su l'imposer à l'admiration des hommes, dans les figures sublimes de rhumble vassal GuaUer de l'Hum, aussi bien que dans celles des grands seigneurs, d'un Turpin, d'im Roland et d'un Olivier.

L'organisation milit.\ire chrétienne du temps des premières CROISADES ; le COMMANDEMENT: LES « ESCHIELES ».

C'est principalement dans les tableaux de la vie guerrière, qui forment le fond essentiel de la Chanson de Roland,que se remarque le mieux cette conformité de la poésie avec la réalité contemporaine. Le chef de guerre, Charlemagne, entouré de ses pairs qu'il réunit en conseil de guerre et auxquels il distribue les commandements de corps, formés de tant de nationalités diverses, présente une analogie frappante avec les généralissimes des croisades d'Espagne et d'Orient, un Gui GeofTroi, un Eudes de Bourgogne, un .\lfonse le Batailleur, un Godefroi de Bouillon, un Guilhen VII d'Aquitaine qui mènent aussi aux combats contre les Infidèles des troupes venues des diverses parties delà chrétienté. Rien ne ressemble mieux aux délibérations des barons de Charlemagne, sous les murs des villes assiégées, ou à la veille des grandes batailles, que celles qui, d'après les historiens des croisades, précédent les mêlées de Dorylée, d'Antioche, d'Ascalon, de Fraga. De même la distribution des grands commandements

(t) Vers 641, 761, 2417, 2425, 2880 et sq., 3720 et sq. — 1003, 1552, goût des riches ornements des pierres précieuses, 1662, 1848, 2599, 2633, 3306. — • Trait de mœurs simples (un grand seigneur met les cadeaux dans ses bottes), vers 641. Scènes de l'arrestation de Ganelon, vers 1820. Comparer avec les historiens des Croisades ^Baudri, 111, 116; Guibert, 731); et avec Orderic Vital, ll\Te VI, 6, 3. — (2) Eloge du vasselage, vers 530, 1116, 2049, 2135, 2814.

militaires, la formation des dix corps d'armée ou eschides que le poète décrit (vers 3026 à 3095) avant la bataille de Saragossc, rappellent d'une manière frappante celles dont tous les historiens des Croisades font mention à propos de la bataille d'Anlioche, ou qu'ils esquissent d'une manière plus vague au sujet des grands combats livrés en 1114 et 1120, dans la vallée del'Ebre.Sur les bords de l'Oronte, comme sur ceux du fleuve ibérique, les diverses nationalités sont groupées, sous la direction de grands chefs militaires, que dirige un généralissime. En Syrie, l'armée croisée formail douze es(/((>/es, comme elle en constitue dix dans la Chanson de Roland. Vnc organisation semblable se retrouve dans les vingt escincles, entre lesquelles Marsile distribue ses 400.000 hommes à Ronccveaux. A Antiochc, Hugues le Grand et Anselme de Ribcmont, Robert de l'iandre, Robert de Normandie et Etienne d'Albemarle, l'évêquc du Pui, le comte de Toulouse, Garnier de Grai, Raiinbatid, comte d'Orange, Lambert de Montaigu, Godefroi de Bouillon et Eustaclic de Boulogne, Tancrède, Hugues de Saint-Paul et Baudouin du Bourg, Rotrou du Perche, Dreux de IMonchi, Conan de Bretagne, Gérard de Roussillon, Boémond et d'autres encore, groupés au nombre de deux ou de cinq à sept, sont placés à la tête des corps qui combattent contre Kerbogah. A Saragosse, le trouvère met également en scène les dix eschieles, dont les chefs sont distribués, suivant une symétrie identique. Rabel et Guineman, Gebuin et Laurent commandent les deux premières sous la direction de Charlemagne ; ils sont en nombre semblable à celui des chefs du dixième corps, où figurait Rotrou de Perche, à Antioche. Puis viennent dans le poème les eschieles des Bavarois et des .\llemands de la ^larche, sous les ordres d'Hermann de Thrace et d'Ogierle Danois. A Antioche, les sujets de l'Empire, Lorrains, .\lsaciens, Comtois, sont de même formés en un corps, le cinquième, où, à côtédu comte de Toul, figurent Heinrich d'Asch et Reinhard d'Amcrbach. L'eschicle des Normands qu'a imaginée Turold,sous la conduite de Richard le N'icil, fait songer invinciblement au 3<^ corps de la bataille d'Antioche, placé sous les ordres de Robert de Normandie. A la sixième échelle du poète, formée de Bretons, sujets du duc Eudes et dont l'un des chefs est le comte ^evelon, correspond la 10« de l'armée croisée d'Orient, où figurait Conan de Bretagne, à côté de Rotrou du Perche, d'Evrard du Puiset et de Dreux de Mor.chi. La sixième échelle du poète, celle des Poitevins et des barons d'Auvergne, c'est-à-dire des Aquitains, commandés par Jozerean de Provence et Gaucelme, fait penser au 4« et au 11« corps de l'armée d'Orient, que diri-

geaient Raimond de Saint-Gilles et Gaston de Béarn, tous deux héros, comme Rotrou de Perche, des Croisades d'Espagne. A la huitième échelle de la Chanson de Roland, celle des Flamands et des Frisons, répond dans la croisade de Syrie le second corps que commanda à Antioche Robert le Frison, comte de Flandre. Enfin, la 9"^ et la 10>' « eschieles » du poète, où sont classés les Lorrains, les Bourguignons et les Français de France (du duché de France), fait songer au cinquième et au neuvième corps, l'un qui avait précisément à sa tète Rainaud, comte de Toul, l'autre qui avait pour chefs l'élite des barons français : Hugues de Saint-Pol, ThomasdelaFère, Rainaud de Beauvais, Galon de Chaumont, ainsi qu'au premier corps, dont la direction avait été attribuée à Hugues deVermandois et à Anselme deRibemont (l).Les similitudes sont doncfrappantes;ellesnesauraientêtrel'efi'et d'un pur hasard.

S'il est peu probable, contrairement à l'assertion de Tavernier, qu'il faille voir le souvenir des Croisades d'Orient dans le terme de cataigne ou calantes (2), dont se sert le poète pour désigner, tantôt de grands chefs, comme Roland, tantôt de simples barons (vers 1846, 1850, 3085, 3709), puisque ce vocable se trouve déjà dans les capitulaires de Charlemagne (duces capilanei, comiles in capite) (3), du moins une large part des traits qu'on remarque dans la Chanson de Roland, au sujet de l'organisation technique des armées chrétiennes, nous reporte-t-elle encore à la période des Croisades d'Occident et d'Orient.

L'armement défexsif et offensif ; les usages de la

GUERRE DU TEMPS DES PREMIÈRES CROISADES DANS LA ChANSON

de Roland. — Ces chevaliers, il les a vus armés de pied en cap, tantôt sur leurs lourds chevaux de parade ou palefrois, tantôt sur leurs légers chevaux de course (destriers cnrans), ou sur leurs fortes montures de combat (4). Il a montré l'attachement de ces hommes de guerre pour les vaillantes bêtes qui partagent leurs périls et dont le galop résonne joyeusement ou furieusement sur les routes des Pyrénées et de la plaine de l'Ebre. Il a immortalisé les Veillentif, les Passecerf, les Sorel, les Tencendur, comme il a immortalisé leurs maîtres (5). Il aime à les représenter avec leurs somptueux harnachements (giiarncmenls), leurs mors ou leurs étriers garnis d'argent et de métaux précieux (6). Les selles

(1) Ch. de Roland, vers 3026 et sa., 10C6, 1451. — Les acies ou eschieles à Anlioclie, Guill. de Tvr, livre VI (H. Occ. Cr., I, 262) .Baudri, Guibcrt.Albert d'Aix (IV. 75, 205, 422.). — (2) Tavernier, Vorgesch, 160. — (3) Ducang.', V Calancus. — (4) Ch. de Roland, vers 756, 792, 1000. 1153, 1490-96, 1801 et sq. — (5) Vers 1379, 1153, 1380, 1572, 2993, etc. — (6) Vers 1420, 1585, 1595, 1605, 1G4S. — Les étrieri (estreu.S) (vers 318, 2820, 3113) ; les éperons (345, 1215, 1350, 3430).

sur lesquelles s'asseyenlces chevaliers, iJ lésa observées à l'époque contemporaine des Croisades. Elles sont munies d'auues ou d'arçons, de manière à assurer une assiette solide à l'homme d'armes et à lui faciliter la manœuvre de la charge ou le combat singulier (1). Le trouvère se plaît à décrire ces chevaliers avec leurs cuirasses et leurs casques ornés de gemmes et d'or (vers 1995), ces armures étincelanles dont font mention les historiens des Croisades d'Orient et que Turold a pu admirer lui-même à celles d'Espagne, lorsqu'elles resplendissent sous les rayons du soleil

Clers fut li jurz e bels fut li soleilz. N'unt guarnement que tut ne reflambeit (vers 1002-1003).

11 nous présente ces héros, revêtus de l'armement qui se transforme précisément à cette fin du xi^ siècle ctpendant la première période du xii« (2), les éperons aux pieds, les e'cus (boucliers), divisés en quartiers ou bandes transversales (vers 1292, 3867), revêtus à leur crête de la lisière de peau {pêne halte) (vers 3425), pendus au co\ parVaUnchc (guigne) « en bon pâlie roe/»(vers 3151) (soiejouge), ornés à l'occasion d'une boucle d'or (vers 1314,2538). Sur leur poitrine et leurs cuisses, il a vu le haubert (osberr), avec son fin tissu de mailles d'acier clair ou bruni entrelacées (jazeries), relié au heaume par les lacs du capuchon (capelier), orné d'orfrois (safres)ou de broderies, en traits d'or et d'argent, qui flamboyaient sous la lumière du jour. Or, ce haubert est la tunique de mailles, qui, rare à la fin du xi^ siècle, remplace au xii^ l'ancienne tunique de métal, rigide et continue, que l'on nommait la broigne (3). Sur le menton et la bouche de ses héros, il a noté les plaques ou vanlailles protectrices, qui prolongent le haubert (vers 683, 995, 1022, 1284, 1293, 1603, 3426). Sur leur tête, il a placé le helme, le heaume, ou casque à nasal (vers 629,1042, 1326, 1995, 3926), formé de pièces de métal et d'un appendice, protecteur du nez, qui, remplaçant l'ancien casque conique sans nasal, triomphe dans les vingt premières années du xii« siècle,

(1) Vers 3881.- — Lef ebvre des Noëttes. Remarques et non v. remarques sur la tapisserie de Baveux, Bull. jVonum., tome LXXI (1912); LXXIII (19141, p. 129-131. — (2i Marigan. 60 et sq. — Des Noëttes. B. M., cité ci-dessus. — • (3) MariEînan, 55, 57, 60, 64, 67, 133. place l'apparition du haubert entre 1095 et 1119 et cite des textes des hist' riens des Croisades (p. 50-00). — Lanore. c.r. du livre de Marignan (B' Ec. Cb., 1903. p. 91) reporte l'apparition plus li;nit, entre 1069 et 1100. — Des Noëttes (op. fi7.,1912. p. 2'J9) prouve que le haubert s'est généralisé seulement au xii« siècle. La bmir/nc est portée aussi parles héros du poème, vers 38-1. 440. 1372. 1-183. 1495. 1543, 1843, '2988, 3087). — Sur le haubert, vers 1295, 1645, 2051, 2079, etc.

alors qu'il n'apparaît qu'à l'état d'exception sur les monuments figurés avant cette époque (1).

A ces chevaliers il met en main les armes oiïensives que la nouvelle tactique, imaginée grâce à l'expérience des croisades, avait suggérée, en vertu d'une transformation progressive de l'ancien armement. Ses héros éprouvent une sorte d'orgueil à les décorer.Les gardes de leurs épées, rehaussées de diamants (2), rivalisent d'éclat,comme dans la réalité, avecles ornements des armures. Ce sont avant tout des hommes d'armes. Aussi rarement leur met-il en main rarc(3), dont nos soldats se servaientavectantd'habileté, avant qu'ils n'eussent emprunté.en dépit des censures de l'Eglise, au milieu du xii'^ siècle, l'arbalète aux Sarrasins (4). C'est surtout leur arme favorite, l'arme du cavalier, la lance (haiiste, espiel), à la hampe en bois de frêne ou de pommier (vers 442, 720, 1541, 2050, 2537), au fer d'acier bruni (vers 1043, 1550), que nos preux dressent vers le ciel, campés fièrement sur l'arçon de leur selle, bien assujettis sur leurs étriers, et avec laquelle ils chargent, en la baissant, serrée sous leur bras, de manière à décupler par la vitesse du cheval et la violence du choc l'effet de leur attaque.Le poète a saisi le moment, où la cavalerie féodale, désormais capable de manœuvrer en ordre, attaque au besoin l'ennemi en muraille, ne se sert plus delalancecommed'un javelot, ainsi qu'en usaient les cavaliers de l'ère antérieure à la fin du xi^ siècle,et en fait l'instrument par excellence du combat. Instrument terrible, auquel rien ne résiste, cjui rompt hauberts, écus et heaumes, et dont on ne cesse de se servir,que lorsque le bois en a été rompu par la violence de chocs successifs (5). Les héros de la Chanson de Roland apparaissent ainsi, comme ceux des Croisades, en vrais précurseurs des lanciers et des cuirassiers de Lasalle et de Murât, de Nansouty et de Galliffet. Comme dernière ressource du combat corps à corps, ils ont enfin l'épée, assujettie par la poignée en croix {hdt)(6),et dont la lame fait merveilles dans leurs

(1) Sur le casque à nasal, C/i. rfe /Jo/an(/,v. 1995, 1583, etc. — Qiiicheral, p. 132. — Marignan, 67, 71, la date de l'apparition du heaume serait 11 15. — ■ G. Paris/'flomania,XXXI,409)et Lanore (op. ci7. 89-90) le contestent, le second en signale l'apparition vers la dernière dùcade du xi" siècle et même en 1066. — Des Noëttes (B. M., 1912,22S. 240,1914, p. 130) montre que, rare à la fin du xt", il se généralise seulement au xii». — (2) Marignan, 7S. — (3) C/i. de Roland, vers 767. — .\lbert d'A\x(H. Occ. Cr.. IV, 324, 367,471, 475, 502, 678). — Marignan, 1(9. — (4) L'arbalète n'est menlionn'e qu'uue fois (Ch. de Roland, vers 2265). Marignan en retrace la difïusion au xir» siècle et en nie à tort l'emploi chez les Sarrasin';, p. 105, 170. — (5) Sur la lance, Ch. de Roland, 867, 1155, 1265. 1273, 1322, 1352, 1579-77. 1600, 1616-19, 1675, etc., — Voir Quicherat. p. 134. - Marignan 84, '''S, et surtout L. Des Noëttes CB. M., 1912, 233; 1914.129, 131) et .'V.. Levé (La tapisserie de Baveux, B.M., 1913, 129 et sq.). — (6) Marignan, 78, 81, G. Rev, 28. — Des Noëttes (B. M., 1912, 231).

vaillaules mains, l-'-lle brille dans celles d'Olivier (Ilauledaire) ; elle frappe de taille (Durentlal) dans celles de Roland ; elle luit comme l'éclair et illumine la bataille, comme la Joyeuse (1) de (Iharlemagne à laquelle le trouvère « a donné le plus beau nom que ])uisse recevoir une épée «(2), symbole de la gaieté belliqueuse de notre race.

Devant nos yeux, le poète a mis aussi en action le matériel de siège (3) perfectionné des Croisades (vers 98). Il peint nos chevaliers, entraînés au son de la musique guerrière des Croisés, au rythme des cuivres ou de l'airain, des clairons (graisles) et des trompettes (liuisines), au son des cors qui lancejil leurs notes vibrantes, claires ou graves, dans les vallons de la Xive,de l'.Vrga et de l'Ebre (vers 1319, 1833, 3119, 3302), comme sur les champs de bataille de Dorylée ou d'Antioche (1). Aux chefs, il a réservé le cor d'ivoire (l'oUjanl) (5), instrument d'appel suprême, de la dernière charge, qui résonna réellement dans la bouche d'un Gaston de Béarn à Saragosse (6), de même que dans celle de Roland à Roncevaux.

Les ECUS armoriés, les gonfano.ns, l'oriflamme, le cri DE MONTJOiE. — Daus CCS tablcaux qui retracent le spectacle de brillants faits d'armes des Croisades, et comme pour en mieux marquer la date, voici encore qu'apparaissent d'autres traits qu'on ne peut guère assigner qu'à cette période. Sur les écus (boucliers) des héros le trouvère n'a pas manqué de signaler les motifs décoratifs et les signes individuels (lions, léopards, dragons, dessins géométriques), tout ce qu'on désignait sous le nom de cunoisances (vers 3090, 3866) (coynoscenlias) ou armoiries, au moyen desquelles les Croisés, à l'imitation de l'Orient, essayèrent d'indiquer, au milieu d'armées cosmopolites, leurs origines et leur condition sociale (7). Aux mains d'un des vassaux de chaque groupe féodal il a mis, comme le font les historiens des croisades, ces drapeaux rectangulaires peints de diverses couleurs, blancs, bleus, vermeils ou rouges, les gonjanons, qui étaient les insignes distiiictifs du chevalier banneret (vers 999, 1800), et qui n'étaient pas encore revêtus d'armoiries. Les expéditions des Croisés avaient développé, à l'imitation des Sarrasins, le goût

(1) Cft. flotonrf. vers 621-1363, 2501, etc. — (2) C/i. Roland, 446, 997. 2189 2340, 2.^00, 2880, 3089. - J.Bédier, Lég. Epiques, IIL — Hist. Xalion. fr. (1921), XII, 117. — (3) C/i. de Roland, vers 98, 137, 1140. Marisiiaii. 142. — (4) Ch. Roland, vers 183,1140,1319,2110, 3119, 3303. — Guill. de Tvr, livres IV-VII et Ilisl.Occ. Crois , H lot l\( Indices). — (5)C/i. Roland. \crs 1051, 1059, etc. — (6) Voir ci-dessous livre Ill.ch.iv.^ — • (7) A. de liarthéléniv. Essai sur les origines des armoiries, 1871 ; c. r. par Chabouillel (Rcu. Crit., 1872, I, 391). — Marignan,71-77.

immodéré des gonfanons(l). Enfin il a fait de Geoffroi d'Anjou le porte-étendard du drapeau royal, qu'il nomme Varie flambe (vers 3093). Or la mention de celui-ci se rencontre pour la première fois dans la V'(> de Louis le Gros, due à Suger, sous un nom entièrement semblable (aiiriflammim). On sait que les Capétiens, au début de leurs expéditions, allaient le prendre sur l'autel de l'abbaye de Saint-Denis. La légende lui attribuait une origine ancienne et on a cru longtemps que c'était l'étendard de la ville de Rome, confié par le pape à Charlemagne sur la colline de Montjoie (Morts gaudii, le monte Mario), d'où l'on peut apercevoir les églises et les palais de la Ville Eternelle. Le trouvère rappelle cette trddition, en donnant à l'oriflamme le nom de Montjoie ou de Romaine, et il en fait l'étendard de Saint-Pierre (vers 1180, 1234, 1398, 2510, 3095, 3096, 3565). Bédier a prouvé, dans un chapitre célèbre de ses Légendes Epiques, qu'il y avait là le souvenir d'une légende de pèlerinage, née de l'interprétation naïve d'une mosaïque de Saint- Jean de Latran et d'une confusion entre l'oriHamnie et l'enseigne envoyée par Léon III à Charlemagne (2). Le poète delà Chanson de Roland a recueilli cette tradition populaire ; il en a mêlé sans doute la réminiscence avec un événement historique, l'envoi de la bannière pontificale fait par Alexandre II à Guillaume le Conquérant en 1066. Pour faire honneur aux rois de France, suzerains de toute la chevalerie française, il a donné à l'orifiamme ces origines, qui en rehaussaient la signification et le prestige.

A l'époque des Croisades se rattache aussi visiblement le cri de guerre que le trouvère met dans la bouche de ses héros. Ainsi que l'a observé Bédier,du viii« au xi*" siècle, les combattants poussaient des cris variés, pendant que les chefs sonnaient l'attaque et le ralliement avec le cor, mais il n'existait aucun cri d'armes (3). Les historiens des Croisades d'Orient signalent au contraire l'emploi de ce cri, qui variait suivant les cas. Le plus général était celui de Dieu le veut ou Dieu aide ! (Deus hoc vult, Deus, adjuva!). Parfois, c'était le rappel de l'origine des chevaliers engagés dans la bataille. Les Provençaux et Languedociens poussaient le cri de Toulouse (Tolosa), les Normands celui de Normandie (Xormannia) (4). Or, les héros de la Chanson de Roland

(1) Marignan, 86, 87, 180 ; Lanore (p. 89) en observe l'apparition entre 1069 et 1100 — Quicherat, p. 132. — (2) Suger, ;'i7a Ludovici Grossi, 102. — Guil.de Poitiers, VVi7;e/nHGes/a,Migne P. L., CLI, 1246. — Luchaire, C«/«Ac/es LoiKs V/.n» 34S. — Sépet, Le drapeau de la France, essai hislorique, 1873. — Tavernier, Vorg., 182. — J. Bédier, II, 2,32, 235, 2i9. — (3) J. Bcdier, II, 235. net ■ : Marignan, Méthodes du passé dans l'archéologie. 198. — (4) Tudcbod, III.2.25;V. 10,43,55; Guibert, éd. Migne.livre III, 723; Albei t d'Aix, livre XI, 46, 686 ; Foucher,392, 395, 472, 475 ; Ralm. d'Aiguille, III, 257.

ont pour cri de guerre favori ce fameux Montjoie (vers 1181, 1034 1378,2151, 3.")65), dont .1. Bédicr a démêlé les origines avec sa lucidité o"rdinàire. Il résulte de sa démonstration, avec une évidence irrésistible, que c'était d'abord l'exclamation joyeuse des pèlerins, quand ils apercevaient du Monte Mario le panorama de la capitale du monde chrétien. Il a rappelé que du Cange avait, dès le xviie siècle, prouvé que le cri de Monljoie navait pas été connu des armées carolingiennes, ni des armées capétiennes primitives (1). Marignan a démontré, d'après un texte d'Ordenc Vital, que c'est pour la première fois, en 1119, dans un combat entre les Français de Louis VI et les Normands d'Henri 1", qu'on entendit partir des rangs des premiers le cri de Monljnir (meitm gaiidium), en réponse au cri des seconds, celui de roijauv (nrjale) (2). Or si dans la Chanson de Roland l'on rencontre une fois le en des Croisés : « Dieu aide « (ait vos Dcus) (vers 186.Ô), c'est pendant une accalmie de la bataille et à titre d'invocation pieuse ou liturgique C'est au contraire celui de Montjoie qui est le plus souvent en usage dans ce poème (3). Il y a ici encore à la fois la preuve de l'influence exercée par les cours féodales françaises, qui relevaient immédiatement des Capétiens, comme celle d'Anjou où le poète a fréquenté, et le souvenir d'une innovation dans les coutumes de la guerre, qui date seulement du premier quart du xii« siècle et des environs des années 1119-1120.

Les TABLEAUX DE LA VIE MILITAIRE FRANÇAISE DU TEMPS DES

Croisades dans la Ch.^nson de Roland. — Le poète a saisi sur le vif, en même temps que les traits extérieurs de l'orgamsation militaire de son temps, les caractères distinctifs de la passion belliqueuse qui animait cettte société. Quelle inoubliable image de la vie guerrière de cet âge héroïque n'a-t-il pas laissée à notre admiration! Nul n'a su en faire mieux revivre la fièvre ardente, décrire en traits aussi vivants les mouvements des armées, l'aspect des camps à la lueur du crépuscule, les tentes avec leurs escarbimdes dressées sous la f euillée (vers 714), la veillée des sentinelles (escalguaites) la nuit (vers 2495), le réveil au matin à la clarté de l'aube, après les songes nocturnes (vers /!/, /37). les reconnaissances des avant-postes (enguardes) (vers 548, 561, 3130) les défis réciproques transmis par les hérauts, les apprêts de la mêlée, les charges fougueuses des cavahers, la bataille

m I Béclior II 225,2:i8. — i2)0nlciicVital, 0(1. Le Pr-vf-sl.IV.ISÎ.guerre Montjoie.— (3) Ch. de Roland, vers 1179, 1234, 13/8, 21ol.

rangée en eschieles, aussi bien que les combats corps à corps les froissements des cuirasses, le choc des lances.le cliquetis des ép'ées les provocations, les insultes, les cris, Fenivrement de la mêlée' rythmée par les clairons, les trompettes et les cors, la mort des adversaires, la fuite éperdue des vaincus et cette sorte de eriserie d allégresse, qui tlotte dansFatmosphère sanglante(l),quirendles héros insensibles à l'odeur du sang.aux âpres réalités de la guerre pour donner à leurs assauts l'allure dune fête et l'éclat d'une apothéose. Il n'est pas nécessaire de faire intervenir ici l'influence exclusive des récits des historiens des Croisades d'Orient (■>) Ordenc Vital, qui n'a point assisté à des batailles, Baudri de Dol qui n'a pas suivi les Croisés en Terre Sainte, non plus qu' \lbert d Aix, ont pu aisément, avec des relations de témoins oculaires avec la lecture des chroniqueurs mêlés aux événements, avec des souvenirs d'acteurs des expéditions féodales, avec des réminiscences d'auteurs classiques, écrire des tableaux de guerre qui ne manquent m de vraisemblance, ni de vie. Mais Turold qui a été presque certainement mêlé aux Croisades d'Espagne a eu sur eux l'avantage d'une vision directe,ou d'impressions encore toutes frémissantes, ressenties par les combattants français des grandes chevauchées poursuivies au delà des Pvrénées entre 10G4 et IIOQ C'est ce qui donne aux descriptions de batailles de la Chanson de Roland une allure de vérité et de vie, bien supérieure à celles de presque tous les historiens des Croisades orientales, où l'on sent trop souvent l'amplification oratoire et l'exercice d'école Des batailles, telles que celle de Tudela (1114), de Saragosse (1118) de Cutanda (1120), observées sans doute de prés, ne valaient-elles pas mieux pour l'inspiration du poète que celles d'Antioche et d'Ascalon, vues de loin à travers les récits de seconde main dus à un Baudry de Dol, à un Robert le .Moine ou à un Albert d'Aix Ce n est pas d'ailleurs dans ces historiens que le trouvère a puisé ce qui vaut mieux que la connaissance des détails extérieurs des mêlées guerrières, à savoir l'observation si pénétrante de l'état d'âme des Croisés, de l'enivrement des combats, de l'oroueil de la lutte et de cette exaltation, qui enivre les combattlmts au milieu du fracas de la bataille et des horreurs de la mêlée. Nul

LvV fx4x Vm" a'^'uiv ^rr'x?wv' \«f^l810, 181,, not. strophes LIH,

toncns des (.rocades d'Orient, mais en exagérant Ti Cnce de ces rVrii. sur e poème de Turold ; le trouvère a pu observer . n E.sp- gne benueoup de ces traits ou en avoir l'.dce par des récits, > témoins. —(2) Mari en ^1 4 s^^^^ vunier. Vorg., 32, 67, 82, 11.3, 117. 118, 161 ]6'> — P Frf Si n.rV.M ehlsclulclenuujen in clem àllcslen. Chanson de gcsle'kalle '1911 "'

historien, nul poète du x..e siècle et même de tout le Moyen Age. STrwnu, eomme le trouvère, à donner au tableau de la vie militaire la grandeur farouche dont on admire l'empreinte dans cette épopée qui est vraiment le poème de la guerre ^^mte.

L'auteur de /a Chanson de Roland n'excelle pasmoms a peindre cette sorte de détente nerveuse qui suit les périodes de fièvre euerrière. Ses tableaux de la vie du camp au repos, des dislracfions qui suivent les campagnes, l'escrime, le jeu d'échecs, la reve^ rite à l'ombre des arbres, sont l'œuvre d'un observateur (vers 110 115). dont la puissance visuelle égale en pénétration la sobriété et la netteté d'exécution. Et quelle psychologie pénétrante aussi qui ne doit rien à des souvenirs livresques, que celle qui lui ne. met de décrire l'état de l'âme de ces guerriers, quand, après delonfe"etpéniblesexploits,ilsaspirent,telslessoldatsdelagrande

armée'mpériale, au retour au foyer domestique et a a jouissant d'une vie calme, couronnement de tant de jours agîtes! L s clarons sonnent le retour ; on charge les sommiers ; L-mee s achemine vers douce France, vers le pays natal (vers /OO, /03).

Puis que il venent à la Tere Majur,

Virent Guascuigne, la tere lur ^eignur ;

Dune lur remembret des ms e des honurs

E des pulcele e des gentilz oixurs (vers 817-821).

LA PSYCHOLOGIE DU MONDE FRANÇAIS DES ^^^''■'l^^^^lt

LA Chanson de Roland. L'esprit militaire d aventlres ex BE conquêtes. - Dans ces âmes guerrières, le poète a su démener admirablement les mobiles variés, les uns élevés, les autre ésoïsteTet bas, qui les font agir et qui inspirèrent es croisés d'Occident et d'Orient. Avec la foi religieuse, c'est la fierté de a conq ête.l'air.rmat.on de leur personnalité et de leur supériorité qui dlerminent leurs actions. On sent chez le chef suprême de la ^ Croisade à côté de la conviction de la mission divine qui Im a été ass nrejajoiequeluidonneletriomphed'unevolonteconsci^^^^^^^^

de ses desseins et de la victoire, appelée à couronner ses efforts vers 96 97). L'orgueil de cette génération de conquérants frana auxquels est due la merveilleuse expansion de notre race au x.'et au xiie siècle, éclate surtout dans les strophes célèbre Z Roland retrace son oeuvre et celle de Charlemagnc- Espa ne ,< la terre altaigne » conquise en sept ans (vers 1 a o) 1 Italie, •(^.ri nt rOccdent rangés sous les lois du grand Empereur ^ers 401, 525, 530, 553, 555, 2322). A examiner de près ces enunierationî fameuses, on s'aperçoit, comme nous le démontrerons

plus loin (1), qu'elles s'appliquent pour la plupart à une série de faits réels survenus entre 1066 et 1120, et qui furent les témoignages éclatants de l'action triomphante de notre race. C'est l'esprit même de la fin du xi^ et du xii^, des conquérants de l'Espagne, du Portugal, des Iles Britanniques, des Deux-Siciles, de la Syrie, qui revit dans ces strophes. Elles sonnent, comme des clairons, l'enivrement d'une race militaire, fière d'avoir donné et reçu tant de coups de lance et d'épée, occupé tant de territoires, d'avoir tant « riches reis cunduiz à mendisted, morz e vencuz en champ » (vers 527, 555), et devant laquelle la carrière des triomphes paraît illimitée. Comme Roland, cette race veut réduire toutes gens à merci, « tu te teres mètre en chalengement (revendiquer) (vers 393, 394).

Dieu lui-même lui rappelle au besoin, par la voix de ses anges, qu'elle est l'instrument d'une mission sublime, et qu'elle doit sans trêve porter ses armes, partout où la chrétienté est en péril (vers 3998, 3999). Le trouvère ne se trompe pas, quand il montre la nation tout entière enflammée de ces rêves de domination et de puissance. Le héros de l'épopée, Roland, protagoniste de la conquête sans trêve, n'est-il pas. dit Ganelon son ennemi, l'idole de l'armée et du peuple de France ? A Blancandins qui demande

Par quele gent quiet il espleiter tant ?

il répond :

Par la franceise gent ; Il l'aiment tant ne li faldrunt nient (vers 395-397).

Trait permanent d'une nation qui, des croisades aux temps de l'épopée impériale, a goûté, plus qu'aucune autre, l'enivrement des aventures et les joies des triomphes de la guerre.

D'ailleurs, à cette nombreuse classe militaire, avide d'expéditions et de conquêtes, la victoire ouvre aussi la carrière de la lortune et des honneurs. Le trouvère a encore bien saisi ce mobile des croisades de son temps. De même que les conquérants de l'Espagne, du Portugal, des Deux-Siciles et de Syrie, les croisés de Turold savent qu'il y a comme prix de leurs épreuves et de leurs beaux faits d'armes :

Feus et honors et teres (vers 3399)

à gagner. Si Marsile vaincu et devenu chrétien peut espérer de conserver, à titre de vassal, la moitié de l'Espagne, Roland son

(1) Voir ci-dessous, livre IX, chap. ii.

vainqueur recevra l'autre moitié. Au moindre baron,Cliarlemagne reconnait qu'il doit récompense (érheC).

Ben le conuis que gueredun vos en dei

E de niun cors, de tcres c d'aveir (vers 3409, 3410).

Il lient le même langage que Baliganl ; il suit les mêmes principes que les chefs de la première croisade et qu'Alfonse le Batailleur ou Ramon-Bércnguer.

Les terres que le Cliarlemagne franc promet en pays espagnol à ses croisés, le Cliarlemagne aragonais ou catalan les a données effectivement aux Rotrou de Perche, aux Gaston de Béarn, aux Centulle de Bigorre et à leurs compagnons d'armes, Normands, Français, Gascons, Languedociens ou Provençaux, de même qu'en Orient les chefs de la Croisade ont réparti celles de la S}Tie à leurs soldats. Le poète n'a eu qu'à transposer de l'histoire dans la fiction les traits dont il a animé son épopée.

L'attrait du gain, du pillage et du carnage. — Peintre non moins fidèle de la réalité, il a su observer ces coutumes inséparables de la conque te, qui enflammaient de tant d'ardeur les âmes cupides des combattants, en excitant leur soif de l'or et de plaisirs. S'il met dans la bouche de l'émir musulman la promesse, alors si commune, d'une répartition des riches héritières entre les vainqueurs (vers 3398), on sait par l'histoire des Croisades d'Espagne que les chrétiens s'adjugeaient eux aussi «muillcrsgen tes et belles )),non seulement pour avoir leurs fiefs, mais encore pour les mettre en leurs harems. Le récit d'Ibn Hayian au sujet de l'occupation de Barbastro par les croisés, ceux des chroniqueurs arabes de Syrie et des historiens chrétiens des Croisades prouvejit,qu"en Occident comme en Orient, la fougue sensuelle des Croisés (1) tiouvait dans la guerre des satisfactions pareilles à celles que recherchaient les musulmans. C'est aussi la perspective des tributs extorqués aux vaincus réduits à la condition de vassaux et contraints de « duner de leur aveir », suivant les termes dont use Blancandriiis, qui encourage les combattants. Oiseaux de chasse, -bêtes de somme, chevaux de bataille, riches tissus, surtout monceaux d'or et d'argent brut ou monnayé, voiJà à cpioi rêvent les hommes d'armes, en dehors des autres perspectives de la victoire. IVfarsile promet ainsi de fournir à son suzerain Charlemagiie des ours, des lions, des lévriers enchaînés, LOOO autours, 700 cha-

(1) Voir ci-dcssiis, livre P', chap. ii. — Flecueil des hisl. Occid. des Croisndes, t. 1" à IV, nol:;ninient, III, 60, 146, 201, 303, 345, 28P, 498, 499, 821 : IV,

mcaux, 400 mulets chargés de métaux précieux, eu quantité suffisante pour solder une armée et pour emplir 50 chars de besauts affinés (vers 128, 134). Suivanlles usages de la guerre,il demande merci et offre de fournir des otages (vers 235 et suiv.). On croirait dans ces strophes lire les clauses, amplifiées et embellies par un poète, d'une des nombreuses conventions consenties parles émirs musulmans aux princes chrétiens ou imposées par ces derniers, au cours du XI*" et du xii^ siècle, ou encore les récits des pactes que les Croisés d'Orient, d'après Robert le;Moine,Baudri de Dol et leurs contemporains, concluaient avec les princes turcs ou arabes (1).

Aussi bien que le goût de l'aventure et de la conquête, que l'appât des bénéfices qu'on retire des hasards de la guerre et de l'exploitation du vaincu, le trouvère a noté avec un réalisme pénétrant la furie de destruction, de pillage et de carnage qui trop souvent animait les Croisés vainqueurs. Cordres, prise par Charlemagnc, est détruite. Gaine, conquise par Roland, est une cité dont il ne reste nulle trace (Jraite) et qui demeure depuis lors déserte (vers 97, strophe 53). Blancandrins accuse le héros du poème de ne rêver qu'œuvre de destruction (vers 392, 394). Les bulles pontificale^, les brefs épiscopaux, les centaines de hartes de peuplement qu'on possède et qui concernent les villes, bourgs et villages de l'Espagne du Nord, ruinés et dépeuplés (despoblados) (2), sont les commentaires éloquents des strophes du poème^ qu'on pourrait supposer issues de l'imagination du trouvère et qu'il a simplement tirées du spectacle quotidien de la vie guerrière.

De même, !es récits historiques des croisades espagnoles et des croisades orientales concordent avec les sobres tableaux que le poète a tracés des scènes de pillage et du sac des villes et des châteaux en pays conquis. Voici Charleraagne, maître de Cordres. Comme Alfonse I*"', vainqueur à Saragosse, comme Guilhen VI, maître de Barbastro, il laisse ses chevaliers se gorger « d'or, d'argent et de guarnemenz chers » (de riches dépouilles) (vers 99, 100). A lire ce passage, on croirait entendre le récit de la Chronique de Tours au sujet de la conquête du chef-lieu de la Barbitanie (3), ou celui des historiens des Croisades au sujet de la prise de Jérusalem et des villes d'Orient (4). Roland lui-même conduit

(1) Textes recueillis à ce sujet par Marignan. p. 145. — (2) Textes cités cidessus, livre I". cliap. m. v, ix. — (3) Dozv, IV, 125. Rcch., II. — (4) Foucher, Raimond d'Aiguille, Robert le Moine (II. Occ. Cr., III, 257, 363, 393, 771, 911). - Albert d'Aix (IV, 6J8), Baudri (ibid., 78). En Orient, les Croisés ouvrent le ventre aux morts, fouillent jusque dans les parties les plus secrètes des vaincus, violent même les tombes pour rechercher l'or et l'argent, Baudri r'fc'rf.. IV. SV, 51) ; Foucher (IV, 359, 390); Guibert ((ftirf., 258) Albert d'Aix (p. 356).

dfs expéditions, qui sont de vraies razzias. <■ Il fait buiin près de Carcasonie », tout comme un Rolrou de Perche auprès de Tudela, un Baudouin d'Edesse ou un Tancréde en Syrie. Sa popularité est faite comme la leur de ses largesses de chef de guerre. S'il est adoré des Français, c'est parce que

Or e argent lur met tant en présent,

Muls e dcslrcrs c pâlies e guarnemenz (vers 398-399).

Tel est, en ellet, l'appât ordinaire oflert à la chevalerie croisée, tel est le thème habituel qu'on retrouve dans ces discours que Guiberl et Baudry mettent dans la bouche des cliefs de la croisade (1). Les biens du Ciel pour les morts, les biens de la terre pour les vivants, voilà le double idéal que le poète, aussi bien que les historiens, ont assigné aux combattants. De même, le trouvère et les chroniqueurs des Croisades s'accordent pour décrire les affreuses tueries qui accompagnent le sac de, cités enlevées d'assaut, telles que Barbastro ou Saragosse. A Cordres, comme à Jérusalem, les vainqueurs se baignent dans le sang :

En la citet nen ad remés païen Ne selt ocis (vers 101-102).

Dans Saragosse, conquise par Charlemagne, aussi bien que dans Saragosse. enlevée par Alfonse le Batailleur, se présente le même spectacle : les habitations, les synagogues, Tes mosquées fouillées par le vainqueur, la chasse implacable faite au vaincu, et, s'il résiste, la mort sous ses diverses formes.

S'or 1 ad cel qui Carie cuntredle.

Il le fait pendre o ardeir ou ocire (vers 3669, 3670).

Au tableau synthétique si coloré tracé par le poète correspondent exactement les tableaux détaillés d'un Ibn Hayian au sujet de la prise de Barbastro (2), d'un Baudri, d'un .\lbert d'Aix, d'un Anselme de Ribemont, des Gesla (3) et de bien d'autres au sujet du sac d'Antioche et de Jérusalem.

(1) Guibert (ibid., IV, 161), discours d'un chef des Croisés, <• posl vicloriam gloria, ad haec ex Iwstium diviliis opiilenlia copiosa » ; Baudri (dans Migne. P.L. CXLVI, col. 10G8) « illnrum ihexaurns cxplorabitis ». — (2) Ci-dessus, livre 1<". chap. m ; Dozy. IV. 125. Voir aussi, pour les guerres entre chrétiens et musulmans en Espagne, leur caractère implacable, décrit par .\ltaniira, I, 449. — (.3) Gesla, XXX, 6. lettr/ iV Anselme de Ribemonl. pp. Hugenmeyer, n" 50. — Fouchcr, Baudri, .-Mbert d'.\ix, Guibert, Tudebod, Hobert le Moine fH. Oec. Cr., III. 71, 72, 109. 111. 296, .300, 359, 361,372, 515,517, 791, 840, 871, 879 ; IV, 103, 110, 228, 234, 523).

le reflet du monde contemporain 281

Le tableau de l'ardeur et des croyances religieuses

DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DE l'ÉPOQUE DES CROISADES DANS LA

Chanson de Roland. La naïveté et la profondeur de la FOI. — Peintre excellent de la société guerrière qui eut l'initiative des premières croisades d'Occident et d'Orient, dont il a décrit les multiples aspects avec une vérité saisissante, le trouvère n'a guère moins bien réussi à démêler les mobiles d'ordre religieux, qui entraînèrent la chevalerie française dans ces héroïques expéditions, bien dignes de susciter le soufTle de l'épopée. Une foi profonde,d'unc naïvetéetd'une ferveur sans limites, anime cette âme depoète,quen'ef!leurepoint l'ombre d'un doute et qui reste même étrangère aux agitations du monde ecclèsiasticiue de son temps. En Turold revit l'esprit même de la croisade, cette croyance absolue dans l'excellence de la cause de la chrétienté, dans l'infaillibililé du dogme chrétien, dans l'évidence aveuglante de la doctrine de l'Eglise, dans le prestige incomparable de ses chefs. Sa conception aussi simple qu'étroite est celle qu'exprime Roland :

Païen unt tort e chresticns unt dreit (vers 1015).

C'est celle des barons de France s'écriant :

Caries ad dreit vers la gent (paienur).

Deus nus ad mis al plus verai juise (vers 3367-68^.

Charlemagne est l'instrument de la justice divine, le dépositaire de la vraie religion, le mandataire de Dieu et des droits de la divinité méconnus. C'est ce qu'il dit à ses barons :

Ja savez vos cuntre païens ai dreit.

Respondent Franc : « Sire, vos dites veir» (vers 3413-14).

Pas un instant, comme les historiens des croisades et comme les héros eux-mêmes de ces expéditions, il n'admet la bonne foi de l'infidèle et du païen. La païenie n'est formée que de traîtres, de félons, qui refusent de reconnaître la doctrine du vrai Dieu, malgré sa vérité irrésistible, et qui sont ainsi en révolte contre le divin suzerain de tous les hommes. On croit entendre, dans les strophes de la Chanson, soit les échos de la Bible, soit ceux des sermonnaires des Croisades, quand le poète, d'un accent indigné, s'écrie à propos du Sarrasin Abisme :

Teches ad maies e niult granz félonies ;

Ne creit en Deu, le filz sainte Marie (vers 1472-1473).

Une religion qui nie la Divinité du Chrisl, <|ui au culte du vrai Dieu substitue celui des idoles, qui i)lacc ^hihoniel au-dessus de saint Pierre, le j)rince des Apôtres (vers 921), n'est qu'un ensemble d'abominables doctrines inspirées de Satan, l'éternel ennemi du genre humain. Ses prêtres sont en horreur au vrai Dieu; leurs doctrines ne sont que mensonges. Ils ignorent cette hiérarchie catholique, qui est l'indice du vrai culte, et leurs prêtres n'ont point le caractère sacré de ceux <le la vraie religion.

...Si clerc e si canonie De false Ici que Dcus non amat unkcs, Ordres ncn uni, ne en lor chefs corones (vers 3637-8).

L'enfer attend leurs âmes pcr\-erscs, et quand Marsile meurt de douleur à la suite de sa défaite

L'annic de lui as vifs diables duntt (vers 3647).

La vengeance divine s'abat sur ces peuples rebelles à l'appel du vrai Dieu (ver- 3455, 3456). C'est tantôt avec l'accent de l'ironie, tantôt avec celui d'une joie triomphante. que le poète montre l'impuissance de ces fausses divinités, dans lesquelles la païenie a mis son espoir.

Culvert, mar i moiistes !

De Mahumet ja n'i avrez aiude.

Par tel gUitun n'ert bataille oi vencue (vers 1335-1337)

s'écrie Roland en frappant un émir sarrasin. La douce Bramimonde elle-même ne peut s'empêcher de railler ces Dieux. « cil Hostre Deu >>, qui s'endorment dans leur fainéantise (rccréanlise) (vers 2715), puisqu'ils ont laissé mourir tant de leurs adorateurs. Vainement ces païens invoquent leur Tervagant, leur .\pollin et leur Mahum. Leurs prières et leurs sacrifices sont vains ; ces Dieux des gentils, comme dit la Bible, restent sourds aux prières, aux pleurs, aux cris de leurs sectateurs (vei"s 2468. 2169, 2695, 2697). Le trouvère exulte devant leur défaite et encore plus devant la révolte de leurs fidèles, lorsque ces derniers perdent tout espoir dans leur intervention. Il éprouve une allégresse maligne, quand il décrit les outrages dont le peuple de Saragossc les abreuve, la pendaison d'Apollin jeté bas do son autel, spolié de son sceptre et de sa couronne, puis piétiné et rompu à cou]is de bâton; celle de Tervagant, dépouillé de ses diamanis.et la chute

enfin de Mahom dans celle fosse, où il csl livré à la dent des chiens et des porcs (vers 2585-2591).

La foi en Dieu, en la mission divine des Francs, en l'aide

DE la divinité et DE SES MANDATAIRES CÉLESTES. — Cette foi

en Dieu, cette haine profonde du païen, serviteur des idoles, créations de Satan, donnent au héros de la Chanson de Roland, comme aux chevaliers des Croisades une confiance invincible en la victoire. Le duel est engagé entre le Christ et le démon ; rîssue n'en peut être douteuse. Christ vaincra ; c'est lui que Charlemagne invoque avec ferveur, à l'aube de la mêlée suprême (vers 3099, 3100). De même que Baudri de Dol ou que Robert le Moine, dans leurs récits de la bataille d'Antioche (1), Turold représente la bataille de Saragosse comme une lutte entre le vrai Dieu et les faux Dieux. Lorsque Baligant voit l'étendard de Mahomet abattu, ses yeux s'ouvrent à l'évidence. C'est pour sa foi ^ue Charlemagne a lutté :

Li admiralz alques s'en aperceit

Que 11 ad tort e Carlemaigne drelt (vers 3553-3554).

La victoire est vraiment le jugement de Dieu. C'est lui, ainsi que le disent Anselme de Ribemont, Robert le ^loine (2) et Turold, qui gagne les batailles, lui qu'on implore.

Veire paterne, hoi cest jor me défend,

La tue amurs me seit hoi en présent (vers 3100-107).

Ainsi prie Charlemagne, comme priaient les chefs croisés. De même qu'eux, de même qu'un Baudouin d'Ed.sse dans le récit d'Albert d'Aix (3), quand la victoire est assurée, c'est Dieu qu'il remercie humblement prosterné :

Li gentil leis descendut est a piet

Guichet sei a tere, sin ad Deu graciât (vers 2479-80).

Aussi bien la Providence divine vient-elle eij aide aux défenseurs de la foi. Le trouvère, fidèle adhérent de la doctrine ortho-

(1) Robert le Moine et Baudri (H. Oc . Cr , III, 776, 7S6 au sujet de Godefroi de Bouillon «Deiis mililem suum custodii'il. eumquc scuto suo defensionis munivit » ; IV, 109) ; Gesla, XXXIX, 16. Epistola II Anselmi, éd. Hcujenmeyer, n" 159. — (2) Baudri: iadminiinsus se lamente en disant :« aut Deus illorum omnipokiis est et pro eis piignat, aul iwsler nobis iratus est », ibid. — Robert le Moine » apparet auiem mine qui in eo (le Christ) con/idunl vincunt, illi aiitem vincuntur qui le (Mahomet) vencrantur. », (ibid., III, 878). — Lettre d'Anselme « qui semper speranles in se, non deserit, non reliquH suos »;» vere pro nobis pugnal Deus i (Epist. Simennis et Hademon ad fidèles, etc., éd. Hagcnmeyer, n" 142). — (.S) Albert d'Aix, « proeidens in e^- Tom ado'vvil Dominum eœli » (Hist. Oee. Cr., IV, 550).

doxc, croit fcrmemenl au miracle, sans néanmoins abuser de l'intervenlion de Uicu cl de ce qu'on appelle ■■ le merveilleux chrétien ». Ce n'est que dans des circonstances déci^ives, pour sauver un insigne champion de la Croix, pour assurer le triomphe des siens, que Dieu intervient en faveur de ses chevaliers. C'est lui qui sauve pour un moment Olivier des coujjs du plus redoutable des émirs sarrasins. Margaris (vers 1311). comme dans le récit de Robert le Moine, il conserve la vie de Godefroi de Bouillon. C'est lui qui vient en aide au duc Xaimcs étourdi par le grand coup d'épée de l'émir Canabcu et qui le maintient à cheval, jusqu'à ce que l'Empereur arrive à l'aide.

Semprcs caïst, si Deus ne li aidasl (vers 3430).

C'est grâce à Dieu, « qui ne veult qu'il seit mort ne vencut > (vers 3609), que Charlemagne lui-même ne succombe pas sous la furieuse attaque de Baliganl. C'est Dieu, enfin, qui, renouvelant en faveur de l'Empereur le miracle biblique, suspend le cours du soleil, pourpermettre d'acheverla déroute des Sarrasins (vers 2458- 59). L'idée d'une aide permanente de la Divinité, qui domine la théologie chrétienne et qui apparaît si souvent dans les récits des croisades, est toujours présente dans la Chanson de Roland, mais d'une manière discrète. Elle s'exprime dans ce beau vers digne de la poésie hébraïque

ISIult ben espleitet qui Damnesdeus aiuet (vers 36.57\5

Aux regards extasiés des Croisés, combattant dans les âpres vallées du Cinca et du Sègre, ou dans la plaine de l'Ebre, plus d'une fois les saints étaient apparus pour les rallier et les conduire à la victoire. Saint Gilles, sainte Foi, saint Pons combattaient dans les rangs de nos chevaliers, et saint Georges à la bataille d'Alcoraz avait mené les escadrons franco-aragonais à l'attaque des bataillons ennemis (1). De même, dans la Chanson de Roland, c'est un ange qur donne à Charlemagne la fameuse épée, cette Durendal, que l'Empereur sur un ordre divin transmet à Roland (vers 2318, 2319). C'est l'ange Gabriel, qui, dans la bataille de Saragosse, de sa « sainte voix » ranime l'ardeur de l'Empereur, un moment chancelant sous les coups de l'émir de Babiloine (vers 3609, 3614). Il veille sur le sommeil du champion de la chrétienté et lui révèle en songe le danger des siens à Roncevaux, ainsi que la future bataille (vers 2526, 2550). Il lui transmet au nom de

( 1) Voir ci-dessus' livre If'.cli. ii à iv.

Dieu, l'ordre de continuer la poursuite et lui annonce que l'heure de la vengeance divine a sonné pour les païens (vers 2453, 2454). C'est enfin en mandataire divin qu'il avertit l'Empereur qu'une nouvelle mission lui est assignée et qu'à la lutte contre les païens d'Espagne il devra ajouter la croisade contre les païens d'Orient {vers 3993et suiv.).De mêmeque, dansla réalité, les Croisés, gisant sur les champs de bataille d'Espagne et de Syrie, voyaient, dans leur agonie, se pencher vers eux le visage de quelque messager céleste, les anges Gabriel et Chérubin, ainsi que l'archange Michel viennent à Roncevaux recueillir l'âme de Roland pour l'emporter en paradis (vers 2374, 2390, 2395).

Le rôle du clergé et les pratiques du culte. — Ce souffle de foi, cette croyance profonde dans le secours de Dieu et de ses mandataires surnaturels, qui animaient les Croisés, donnaient aux manifestations du culte, au cours des expéditions contre les ennemis de la chrétienté, une singulière importance. On en retrouve la trace dans les tableaux de la Clianson de Roland. Les clercs accompagnent les guerriers et enflamment leur courage, tout comme le fait l'archevêque Turpin dans le poème de Turold. Ils bénissent les combattants, ainsi que le fait, dans le poème, l'ange Gabriel, qui veut lui-même « tracer la croix, son signacle », surl'Empereurau réveil (vers 2845), de même queTurpin, alors qu'il étend samain bénissante sur les héros de Roncevaux (vers 2193-2197).

Ils leur distribuent le réconfort du divin sacrifice; ils les absolvent de leurs péchés. Comme dans la Chanson de Roland, ils viennent réciter auprès des morts les prières qui assurent le repos de l'âme (vers 2955). La lecture des historiens des Croisades forme à cet égard le commentaire éloquent du poème (1). C'est un spectacle usuel que celui qu'évoque l'épopée à l'imitation de la vie réelle lorsqu'elle nous montre les clercs dorunant l'absolution aux blessés et aux mourants et traçant sur leur front le signe sauveur de la croix (vers 2204, 2205); lors-

(1) Albert d'Aix (H. Occ. Cr., IV, 332, 647) ; Guibert (livre VI, 772) ; Foucher (III, 8, 45,335 ; Robert le Moine (III, 761) ; Guill. de Tyr, livre III, p. 2G2. Ci-dessus, textes relatifs à saint Raimond de Barbastro, livre \", ch. IV et V. — (2) Adémar prêche, ordonne des jeûnes, garde le camp, s'occupe de faire ravitailler les chevaux, reçoit des prisonniers, mais une seule fois à la bataille dWntioche, on le voit une lance à la main dirigeant la quatrième « échelle» (acics> à la place du comte de Saint-Gilles; Tudebod (H. O Cr., 111,503, 827, 829, 8:;0 et autres ; 7li, 81, 259, etc.). — Foucher.à la bataille d'.\ntiiche, décrit les évèques, revêtus de leurs blancs ornemen's, chantant des psaumes, récitant des prières entrecoupées de pleurs (ch. iv); Baudri et Guibert les montrent seulement dans leur rôle de prédicateurs et de distributeurs de bénédictions (H. Occ. Cr., IV, 75, 182, : 02). Comme dans la Ch. de Roland (vers 2955 et sq.), ils ensevelissent les morts (.\lbert d'.\ix, itid., 322,332).

qu'elle peint ce tableau sublime, où Turpin, aux portes de la mort, seul devant Dieu :

Cleimet sa ciilpe, si reguardct amunt,

(Aintre le ciel amsflous ses mains ad juinz.

Si priet Deu que parais li duinst (vers 2239-2212).

Ainsi que dans l'histoire réelle des Croisades, les combattants, comme Roland, meurent la prière aux IcvTes, implorant Dieu pour leurs pairs et pour eux-mêmes (vers 2365-2373), frappent leur poitrine, pour implorer la miséricorde divine (veis 2368, 2372), et invoquent le secours de Dieu, leur suzerain suprême (vers 2373)

Sun destrc guant en ad vers Deu tendut.

L'Eglise militantl dans la Chanson de Roland et les Croisades d'Espagne. — Où le poète a-t-il pu, hors des expéditions contre les musulmans, et spécialement hors des Croisades d'Espagne, trouver le modèle de ces évêques pleins d'une ardeur à la fois mystique et belliqueuse ? Assurément dans les milieux féodaux de la chrétienté occidentale, le type du prélat batailleur était loin d'être rare. Mais la Chanson de Roland n'est pas le tableau d'une guerre de féodaux, c'est celui d'une lutte épique entre le monde de l'islam et le monde chrétien. Or, avant les Croisades, le trouvère ne pouvait avoir eu sous les yeux d'exemples semblables à ceux qu'il a synthétisés dans la figure si vivante de Turpin. Ces exemples, il ne les a pas trouvés dans les Croisades d'Orient. Les historiens de ces expéditions ne montrent presque jamais les évêques, tels que le légat du pape Adémar de Monteil, prenant une part directe aux batailles, l'épée ou la lance à la main. Au contraire, c'est le spectacle fréquent que présentaient les Croisades d'Espagne. Au delà des Pyrénées, le précepte de l'Evangile n'était pas, depuis plus d'un siècle, une simple métaphore. Le pasteur donnait vraiment sa vie pour ses brebis, en combattant les ^Jaurès. Plus d'un évêque catalan de Barcelone ou de Vich avait péri les armes à la main, pour défendre son troupeau (2). Turold lui-même a pu admirer, dans la région de l'Ebre, les exploits d'un évêque de Liscar, Gui, d'un archevêque d'Auch, Bernard, au cours des campagnes d'Alfonse le Batailleur. Il a pu apercevoir le Béarnais Gaston Guillaume, évêque de Pampelune, conduisant lui-même les Navarrais à

(1) Toiiletf.is l'offrande du qanl est une trouvaille de génie, duc à l'inspiration harilie du poète et sans fondement réel; cUe est un symbole. — (2) Voir ci-dessus, livre I'', ch. ii et m.

l'a'^saut do Saragosse. II lui a été permis d'entendre le récit des exploits de cet évêque d'Huesca, Esteban.qui, après vingt ans de campagnes, devait mourir en soldat, aux côtés de Gaston de Béarn sous les murs de Fraga (1130). Il n'est pas impossible qu'il ait même entendu de la bouche du saint Français qui occupait le siège deBarbastro, Raimond, la narration des épreuves subies par ce combattant malgré lui, que l'ardeur de la foi entraînait à la suite de l'infatigable batailleur Alfonse et qui mourut des suites des fatigues de l'expédition d'Andalousie (1). C'est là, en terre d'Espagne, que le trouvère a certainement eu sous les yeux ces prélats, pleins d'une ardeur généreuse, aussi pieux que braves, et pour lesquels verser le sang des Maures, pour sauver celui des chrétiens, était l'œuvTC pie par excellence, la mission même que Dieu leur avait assignée. C'est au delà des Pyrénées surtout que le poète a pu prendre sur le vif la fière et vivante image d'un Turpin, apercevoir l'Eglise militante, qui préparait l'avènement de l'Eglise triomphante.

L'esprit et les croyances du temps des croisades dans la Chanson de Roland. Le culte des reliques. Les mobiles mystiques des Croisés, le fanatisme religieux. — E a saisi avec une exactitude tout aussi gi-ande la pensée religieuse de ces masses de combattants, fermes dans leur robuste croyance, inaccessibles au doute, accessibles aux idées simplistes de leur époque, dans l'àme desquels une sorte de matérialisme mystique se mêlait à une foi sans bornes dans les secours mystérieux de la Divinité, ainsi qu'à une intolérance fanatique envers les dissidents ou les infidèles. Ses héros, comme ceux des Croisades, n'ont pas seulement confiance dans la protection divine, dans l'efTicacité de la prière, dans l'intervention toute puissante des ministres du Christ. Ils sont aussi persuadés de la vertu souveraine des reliques des saints. Cette croyance était sans doute fort ancienne,mais ce sont les croisades qui lui donnèrent le plus d'ampleur. Il y eut alors, de la part des Croisés, une véritable chasse aux reliques, et tous les moyens furent bons, pour dérober celles-ci à leurs détenteurs, infidèles, schismatiques ou orthodoxes. Dans le pillage des villes, ce furent les trésors que clercs et chevaliers recherchèrent souvent avec le plus d'ardeur. Les combattants voyaient en elles autant de préservatifs contre la mort ou d'adjuvants de la victoire ; les clercs les regardaient comme des garantes de la gloire et de la richesse de leurs sanctuaires ou de leurs couvents. On les portait

(1) Textes cités, livre I", cliap. iv et v.

-sur le front des armées, et à Alcoraz (1090), c'est la châsse de saint Viclt)ricn qui avait contribué, autant que l'intervention de saint Georges, au triomphedes chrétiens (1). Aussi, les héros de l'épopée de Turold ont-ils dans leur équipement militaire quelque parcelle précieuse de ces reliques si puissantes. Ganelon luimême jure à Marsile d'observer son pacte de trahison, en étendant la main sur les reliques du pommeau de son épée (vers 007). Roland a eu soin de placer dans le pommeau d'or de Durendal un fragment d'une dent de saint Pierre, des cheveux de saint Denis, du sang de saint Basile et un morceau de la tunique de la Vierge (vers 2.345). Ici apparaît le souvenir évident de ce vêtement du trésor de Chartres, dont l'ostcnsion avait mis en fuite les Normands, d'après Guillaume de Jumièges, historien du xi»^ siècle (2). De même, c'étaient les Croisades d'Orient qui avaient répandu en Occident le culte et les reliques de saint Basile, le saint de Césarée de Cappadoce, et l'un des auteurs, avec les bienheureux Georges, Théodore et Demetrius, de la victoire d'Antioche (10<,)8) (3).Charlemagne lui-même a fait enchâsser dans le pommeau de son épée Joyeuse un fragment de la sainte lance, qui avait percé le flanc du Christ, et le poète, en quatre vers, ne manque pas de signaler l'importance exceptionnelle de cette relique, seule digne d'un Empereur (vers 2502 à 2507). Or, ainsi que Tavernier et Marignan l'ont démontré (4), c'est la première croisade seule qui avait fait l'immense renommée de cette prétendue relique, découverte le 14 juin 1098 par le pauvre prêtre provençal Barthélémy, instrument inconscient du comte de Toulouse, Raimond de Saint-Gilles. Suspecte dès la première heure aux yeux de Boémond, des Normands et de l'historien Foucher de Chartres, elle avait suscité, au contraire, parmi les simples chevaliers, comme celui des Gesia, parmi les clercs d'esprit borné, comme Raimond d'Aiguille et Tudebod, ainsi que dans le peuple (5), un immense élan d'enthousiasme qui se propagea jusqu'en Occidenl. Sans doute, il est question de la sainte Lance dans une tradition, que

(1) ci-dessus, livre I", cli. iv. — (2) Souchet, Ilisl. du diocèse cl de la ville de Chartres. Soc.Arch. Eure-el-Loir.lll. 1860, Tl.^Gallia Chrixl.. VIH. 1108.- Guil. de Jumièges, P. L. Minne. CLI, 799. — (3) Patriarcliae Hieros. et aliorum episcoporum cpistola (1097), dans Martène, Tlwsaurus. l, 271 (saint Georges, saint Basile accompagnent les chrétiens) ; lîaudri et Guibert (H. Occ. Crois.. IV, 7, <)(>, 2()fi) ; Tudebod (lU, 69, 81) : de même saint Georges combat à Dorylce contre les Turcs (ibid.. 183, -196) ; il est le « du.r e.rercitus » (Raimond d'.Xiguille, ibid. ,20. 292). — (4) Marignan. 151 ; Tavernier, Von/., l.'jl. — (5) Gesla. XXV et XXVIU. 362 : Tudebod R. d'Aiguille, Foucher (H. Occ. Cr.. TU, 48, 59, 61, 91, 240. 243, 279, 306, 338, 350, 389 à 481. etc.) : Baudri, Guibert, Albert (ibid., IV, 67, 68, 73, 74, 196, 205, 257, 218, 541, 568).

rapporte Guillaume de Malmesbury (1), et d'après laquelle un roi anglo-saxon aurait reçu un fragment de cette relique, comme cadeau d'Hugues Capot. Mais l'historien anglais écrit quarante ans après les événements d'Antioche qui ont inspiré presque certainement la légende qu'il a relatée. D'autre part, si la Chanson du Pèlerinage à Jérusalem attribue à Charlemagne le don des reliques de la Passion, dont s'enorgueillit l'abbaye de Saint-Deui£, il faut encore voir dans ce récit l'influence des faits de la première croisade, et non, comme le supposait Léon Gautier, (2) la source des vers de Turold, puisqu'il est aujourd'hui démontré que cette Chanson est postérieure d'un demi ou d'un tiers de siècle à l'épopée du trouvère normand. L'écho des croyances et des pratiques développées par les Croisades se perçoit donc nettement dans les strophes de la Chanson de Roland.

On peut l'entendre encore vibrant dans les appels que l'archevêque Furpin fait à la foi des Croisés d'Espagne. On connaît le célèbre passage, que Bédier a déjà signalé, avec infiniment d'à propos (3), où le fougueux prélat harangue les héros de Roncevaux.

Chrestientet aidez a sustenir ! ^

Bataille avrez, vos en estes luz fiz,

Kar a voz oilz veez les Sarrazins.

Clamez voz culpes, si prciez Deu mercit ;

Asoldrai vos pur voz anmes guarir.

E l'arcevesque de Dcu les beneïst:

Par pénitence les cumandet a ferir.

Franceis se drecent, si se metent sur piez.

Ben sunt asols e qultes de lur pecchez,

E l'arcevesque de Deu les ad seignez (vers 1129-1130).

Ce langage est celui des bulles pontificales, qui depuis Alexandre II jusqu'à Calixte II ont appelé pendant trois quarts de siècle, en passant par Grégoire VII, Urbain II, Pascal II et Gélase II, la chevalerie française à la guerre sainte contre les musulmans d'Espagne et d'Orient. Le « saint voyage », déclare Urbain II, « sera compté comme pénitence «. La croisade, dit-i],.dans le discours qu'on lui attribue, est une institution divine, « au moyen de laquelle chevalerie et peuple peuvent faire leur salut, en obtenant la rémission de leurs fautes ».Et les bulles prononçaient, en

(1) Guil. (le Malmesbury, Rer. Gcrm. Scripl., X, 460. — G. Paris, Hist. poét. de Charlemagne, 374. — Marignan, répondant aux assertions que G. Paris avait formulées dans la Romania (XXXI, 1903), observe que la relique de la sainte Lance conservée à Bvzance (Sainte-Sophie) n'était pas connue en Occident^ies Méih. du passé,'p. 194). — (2) L. Gautier, Cli. de Roland, II, 191, 194. — (3) Bédier, Lég. Epiq., III, 372.

200 DU NOUVEAU SUlî I.A CHANSON DE ROLAND

effet, même pour les crimes les plus graves, l'absolution (1), en faveur de ceux qui allaient combattre le bon combat pour l'Mglise et pour Dieu. Une autre perspective, qui exerça une action puissante sur les âmes des Croisés, qui exalta leur courage jusqu'à l'héroïsme et leur foi jusqu'au martyre, était celle des récompenses célestes, promises à ceux qui succomberaient au cours de leurs expéditions. Cet argument, l'archevêque Tur|)in l'indique en quelques vers d'une mâle préci.sion.

Se vos murez, esterez scinz martirs.

Sièges avrez el greignor pareïs (vers 113 1-11.'}.j).

Quand la bataille fait rage, c'est l'auréole des martyrs qu'il fait luire aux yeux des héros de Roncevaux. Dieu leur interdit de reculer ; ils sont des preu.x et ils savent

Asez est miclz que moeriuni cumbatant (vers 1.51S)

La mort est sûre ; ils ne verront pas se lever l'aube d'un jour nouveau,

Mais d'une chose vos soi jo ben guarani,

Seint pareïs vos est abandunant.

As Innoccnz vos en serez séant levers 1521-1523).

L'archevêque en mourant voit sa promesse accomplie pour lui-même :

De pareïs li set la porte uvcrte (vers 2258j.

et les anges viennent également recueillh' l'âme de Roland, pour la transporter parmi les fleurs, au paradis des bienheureux (vers 2396, 2398, 2399). Le trouvère a traduit et résumé ainsi, en grand poète, les promesses des sermonnaires des croisades. « .\u prix d'une vie temporelle, vous allez acquérir la vie éternelle », dit Adémar du Puy aux combattants d'.\ntiochc. La couronne de martyr vous attend, proclament les clercs, sur le front des armées d'Orient, si vous mourez « dans le combat en donnant votre vie pour Dieu», n faut, écrivent Grégoire VII et L'rbain II, «risquer votre existence pour le salut de vos frères », et ainsi vous conquerrez «par une heureuse mort l'accès dn royaume du Ciel» (2). De

(l)Voir ci-dessus livre 1='. cli. m et iv; Guibert f//. Oc. Cr..l\', 124; concilcde Clciinont,Mansi,XX,S15,ctc.). — (2) Pour les Croisades d'Espagne, bulles des papes citées livre I^^'. Pour celles d'Orient, principaux textes; discours d'Urbain II, au concile de Clermont, d'aprcsBaudri et Guibert (Hisi. Occ. Cr., IV, 12, 136): des évêques (Hugues de Fleury, Script, rer. Germ., IX, 393);bulles des papes Nicolas II, Grégoire VII (Migne, p. l., CLXVIII, 326, 329, 390 : CXLIII, col. 13 n.) ; de Jean VIII (Riant, Inv lelt. hisl. Croisades, n» 3i; discours du légat Adémar (H. Occ. Cr., III, 829, etc.).

même que chez les musulmans, chez les croisés chrétiens c'est là gloire des martyrs qu'on promet à ceux qui succomberont, pouT le salut des sectateurs de leur foi et pour le triomphe de leur Dieu. Nul n'a mieux exprimé la profondeur d'un pareil sentiment que le poète de la Chanson de Roland.

Nul n'a également peint avec autant de force le fanatisme qui souleva ces âmes de Croisés d'Espagne ou d'Orient. Croire ou mourir, voilà l'alternative à laquelle doivent se résoudre les ennemis de la foi. "Marsile obtiendra son pardon, « il peut encore guérir », s'il consent à se faire chrétien avec ses barons. Charlemagne lui ordonne de se convertir. :

Que recevez seinte chrestientct (vers 431, 471).

A ce prix, il recevra en fief la moitié de l'Espagne; sinon il sera traité sans pitié, lui et les siens.

Aux propos de Baligant, qui ose le sommer d'adopter Tislam, Charlemagne répond avec une fierté hautaine et une absolue confiance dans l'excellence de sa foi :

Pais ne amer ne dei a paien rendre.

Receif la lei que Deus nos apresentet,

Chrestientct, e pui t'amerai sempres ;

Puis serf e crei le Rei omnipotente ;vers 3596-3598).

On ne doit donc la fraternité qu'aux chrétiens, et aux païens que la haine et le châtiment de leur obstination. C'est pourquoi, à Cordres, Charlemagne ordonne qu'on ne fasse pas de quartier :

En la citet nen ad remés paien

Ne seit ocis u devient crestien (vers 101-102).

Et ce sont presque les mêmes termes dont se servent les historiens des Croisades, quand ils racontent la prise d'Antioche ou de Jérusalem ( 1). A la prise de Saragosse, le trouvère trace le dramatique tableau des vengeances des Croisés. Ils parcourent les synagogues et les mosquées (makiuneries) ; munis de maillets de fer ou de coignées, ils brisent les idoles. Sur l'ordre de Charlemagne, les évêques poussent les vaincus en masse aux baptistères ; 100.000 Sarrasins acceptent le baptême et le reste est pendu[

(1) Robert le Moine (Hist. Occ. Crois., III, 797, 840) : Foucher ail 343i ■ Albert d'Aix (IV, 173,386,875) ; Foucher. à propos de la prise d'AiitiocJiV observe que Dieu a permis qu'on immolât les Turcs pour la perte de leurs âmes, sauf quelques-uns qui se firent chrétiens.

292 DU NOUVEAU SUH LA CHANSON DE l'.OLAND

brûlé ou occis (vers 3660, 3672;. Ainsi, rKinpiTeiir acconiplil la mission que Dieu lui assigna :

Li rei Deu creit, veut faire sun service.

La veuve de Marsilc, la douce Bramimoiide, est comme Pauline :

Elle a trop de vertus pour n'èlre pas elirélienne.

Aussi recevra-L-elle le baptême de son plein gré à Aix-la-Chapelle, car la divinité l'a éclairée de sa grâce :

Croire voelt Deu, chrestientet demandet (vers 3980, 3987).

Cet état d'esprit est celui que les Croi<ades étaient venues mettre en pleine lumière. Comme Charlemagne, Raimond de Saint-Gilles et Tancrèdc refusent de recevoir les présents des émirs et les somment de se faire chrétiens (1). De même dans les expéditions d'Espagne, à Barbastro, à Huesca.à Tudela,à Saragosse, les Croisés franco-espagnols ont donné la chasse aux musulmans'eL aux juifs, transformé les synagogues et les mosquées en églises. Dans les premiers enivrements de la victoire, la population musulmane a dû opter entre la conversion forcée ou la mort, et ce n'est qu'après que l'esprit pratique a repris ses droits, qu'interviennent des mesures de tolérance intéressées, inconnues du fanatisme des Croisades à leurs débuts (2).

/ La peinture du monde féodal TRANSFOmili PAU LA CHE-

VALERIE, AU TEMPS DES CROISADES, DANS LA ChANSON DE

Roland.— Ainsi que l'a observé Luchaire, « la passion religieuse n'est pas cependant ce qui frappe le plus » dans l'épopée de Turold, « La Chanson est encore plus guerrière que chrétienne» (3). La remarque est juste, mais la classe aristocratique et militaire qui y occup.e la première place n'est pourtant pas tout à fait celle de l'époque que le grand historien suppose, d'accord avec l'ancienne date assignée au poème. Ce n'est pas la féodalité antérieure aux croisades que le trouvère a su faire revivre avec tant de relief, c'est bien au contraire celle de la fin du xi^ siècle et du premier tiers du xii^. Elle a conservé, il est vrai, de l'ancienne classe féodale les traits essentiels, la soumission volontaire au suzerain et la notion du libre contrat. Certains traits survivent, comme ils onl survécu presque jusqu'à la fin de l'ancien régime léodal.

(1) Baudri, Robert le Moine (ibid., .'ilS, 840) : Gcsla, XXX, 10 — (2) Pour les Croisades d'Espagne.textes cités, livre I", ch. ni à \. — (J) Luchaire, //. de Fr., Lavisse, II', 392.

Tels sont par exemple l'orgueil de classe (1), le culjtejle la force physique et le prestige de la valeur militaire. Le poète admire dans ses héros la vigueur du corps, chez un Hercule, tel que Chernubles, capable de porTér le poids de quatre mules, la rapidité à la course chez ]Malprimes, l'émule d'Achille aux pieds légers, la résistance surhumaine à la fatigue, chez un Roland, la beauté des traits qui enchante les cœurs féminins, chez Margaris (2). Se^ hé*Qs^ prompts à la colère et à l'injure, comme ceux d'Homère (3), sont bien les représentants de cette classe militaire que l'anarchie du x« siècle avait mise au premier plan dans la société. Ils se ressentent de la grossièreté et de la férocité de ces premières générations féodales, sur lesquelles le haut idéal chevaleresque n'exerçait pas encore son action. Ils en ont d'ailleurs les vertus, la bravoure, l'audace, la témérité même, l'attachement au clîefsuzerain, « au seignur ki les niirril » (vers 2379) (4), qui les^ éleva aTsa cour et qui les forma au métier des armes ; la tendresse du compagnon (pair) pour son pair, le souci de la vie et de l'honneur de leurs vassaux, « des hums de hir lign ». Lïvresse du combat et du danger, le sentiment instinctif de la nécessité de " la foi » vàisalique et l'horreur de la trahison existent chez les héros de Turold, comme ils existaient déjà, lors la première ère féodale.

!\Iais un esprit nouveau y apparaît qui se révélait à peine avant l'ère des Croisades. C'est le souci de l'opinion et la préoccupation de la renommée (5). C'est le sentiment nouveau de l'honneur. C'est l'exaltation du courage jusqu'à la « prouesse «, de la bravoure jusqu'à l'héroïsme (6), que provoqua le mouvement d^nthousiâsrné^è cette époque inoubliable, où l'épopée sortit de l'histoire pour entrer dans la poésie. C'est l'esprit religieux du sacrifice librement accepté, accompli avec la joie hautaine du martyr, qui sait qu'il va mourir pour la plus grande des causes (7). C'est le souffle des grandes entreprises chevaleresquess et religieuses, celui des conquêtes normandes,des expéditions françaises d'Espagne, des croisades de Castille, de Portugal, d'Aragon et du Levant. Ce n'est point pour la Croix et pour Dieu que combattaient les féodaux contemporains des derniers Carolingiens ou des premiers Capétiens, c'était pour leurs ambitions locales et leurs rivalités furieuses de fief à fief. Mais voici que s'est éveillée la flamme

(1) Ch. de Roland, vers 2252 n el gentilz hom, chevaler de bon aire ». — ^2) Ibid., vers 975, et suiv. — (3) Vers 280 et sq. ; 1050 et sq., surfout 116. — 4| Pour son suzerain il faut « susfrir granz mais, endurer é granz forz frelz et granz chalz. sin deit hom perdre e del quir edel peil« ivers 1010 et sq.)— (.=1) Vers 1014, 1466, 1054.— (6) Vers 176, 576, 1096 et sq., 1514 et sq. — (6) Vers 1048, 1075, 1130, 1472 , 1701, 1734.

nouvelle, et qu'au nom de l'Eglise et de Dieu s'ébranlent les milliers de Croisés, et c'est leur âme même qui vibre dans les strophes héroïques de la Chanson de Roland. Que l'on compare à cet égard la prière d'un Foulque Xerra avec celle d'un lioland. La première moitié du xi^ siècle n'avait poiut connu la grandeur morale de l'institution chevaleresque. C'est au souille des Croisades que celte institution a grandi, qu'elle a épuré l'ardeur belliqueuse du baron, ennobli ses entre])rises par quelques parcelles . d'idéal, qu'elle lui a donné l'idée d'une haute mission colleeliVe, qu'elle a exalté en lui jusqu'au sublime le sentiment de l'hojaiieur ei, du devoir(l). Assurément, une partie des traits qui distinguent la société aristocratique et militaire, décrite dans la Chanson de Roland, convient à la féodalité antérieure aux guerres saintes, mais l'autre partie resterait inexplicable, si l'esprit des croisades et de la chevalerie triomphante n'avait ins])iré le génie d'un grand poète.

Le sentlment de l'unité du monde chrétien, résultat DES Crois.udes, dans LA Chanson DE RoLAND. — Pius inexplicables encore seraient, sans l'influence de cet esprit, les traits qui montrent dans le poème de Turoldlevit sentiment de l'unité du monde chrétien et surtout du rôle prédominant de la France. Avant la fameuse réforme Clunisienne, œuvre française qui donna à la papauté, entre 1060 et 1125,1a direction incontestée de la société occidentale, avant les grandes expéditions organisées sous ses auspices pour la défense ou pour l'expansion de la civilisation clirétienne, ce sentiment de la solidarité et de l'unité de l'Occident chrétien existait à peine. Il ne se manifeste avec netteté et avec force qu'à partir du moment où triomphèrent simultanément la théocratie pontificale et les croisades d'Occident et d'Orient. On s'explique ainsi la composition que le poète assigne à l'armée de Charlemagne.

Les principales nationalités chrétiennes qui ne s'étaient pas encore entièrement dégagées au ix«^ siècle du chaos des invasions apj)araissent au xii<', dans la Chanson de Roland, grouj^ées en une fraternelle union, autour de l'organisateur delà lutte contre la païenie. Cette vue est conforme à l'iiistoire. A aucune époque du Moyen Age il n'y eut alors entre nations chrétiennes naissantes moins de rivalités ethniques ou nationales. Les deux plus puissantes, qui apparaissent à ce moment organisées, figurent dans le poème de Turold sur un pied d'intimité semblable à celui sur

(1) . Pur tut l'or Dcu ne volt estre cuard . (vers 888, 1116, 3043) — melz vocill mûrir que hunlagc me venget (vers 1091), etc.

lequel elles vivaient dans la réalité. Les premiers Capétiens ont poursuivi à l'égard des rois de Germanie, Empereurs des Romains, une politique qui tendait à l'indépendance, non à la rivalité aiguë (1). Peut-être Turold a-t-il eu la pensée de mettre en relief la prééminence théorique de la France, e;i montrant dans Charlemagne, qui chérit avant tout les Français, le représentant de l'ancienne suprématie que l'Empire franc avait exercée sur la Germanie, dont il mande les p uples à son os/ et à son conseil. Nos grandes maisons féodales, de même que nos rois, entretenaient d'ailleurs avec les dynasties seigneuriales allemandes des relations cordiales. Une Agnès de Poitiers, fille de Guillaume le Grand, duc d'Aquitaine, épousait Henri III le Noir et exerçait comme régente la tutelle de l'Empereur Henri IV (2). Une fille d'Henri l" Beauclerc, duc de Normandie et roi d'Angleterre, Malhilde, était unie à l'Empereur Henri VI (111-2-1125) (3). Allemands et Français coopéraient aux œuvres communes d'évangélisalion du monde païen dans les paj's slaves et magyars. Ils se retrouvaient à la première Croisade et à ses grandes bataille.?. Dix-huit ans avant l'apparition de la Chanson de Roland, le duc Welf de Bavière, l'archevêque Thiémo de Salzbourg, la margrave d'Autriche, Ida, chevauchaient en compagnie de Guilhc-i VII, duc d'Aquitaine, comte de Poitiers, d'Etienne de Blois, d'Etienne de Bourgogne et des croisés français de l'Est ou de l'Ouest, pour aller délivrer la Terre Sainte (1101,1102) (4). Une tradition, rapportée par Zurita, assure même qu'un fils de l'Empereur Henri IV, de retour de Compostelle, voulut prendre part, à côté de nos croisés gascons, à la bataille d'Alcoraz (5). Aussi s'explique-t-on la présence des éléments germaniques au milieu de l'armée de Charlemagne, comme au milieu des armées des Croisés d'Occident et d'Orient. Animés d'une foi aussi ardente que la nôtre, façonnés par la même civilisation féodale, les Allemands du xii^ siècle prenaient sans effort place auprès des Français dans l'immense chevalerie opposée par le monde chrétien à la multitude accourue de tous les côtés du monde païen.

En lisant dans la Chanson de Roland la description célèbre de

(1) .\. Luchaire (H. de Fr. Lovisse, 11% 151, 160. 165. Même à la fin du XI" siècle!, la Francia orientaUs(.\l\evnag,ne du Sud) jusqu'à laLeithaest encore comprise dans la Gcillia par Albert d'Aix el d'autres annalistes (H. Occ. Cf.. IV. '299. Du Cange. Glossaire (\133),V Gallia). — (2) Script, rer. Germ.. XVII. 356 ; Von Salis Marschlins. Astnes von Poitiers, kaiserin von Deutscliand, Zurich, 18S8, in- ». — 3) G. Rossler. Kaiserin Malhitde, in-S", 1897. — (4) iîis(. Occ. Cr., III, 79 à 709; IV, 579 et sq. — (5) Zurita, Ana/cs, I 10 32.

l'ordre de bataille de Charlemagne (1), il semble qu'on parcoure une page des historiens des Croisades, décrivant les préparatifs de la bataille d'Antioche, sinon de celle d'IIéraclée, et où Lorrains, Allemands, Bavarois et Thiois apparaissent auiircs des Fruncigenae (Français), des Normands, des Bourguignons, des Aquitains ou des Provençaux (2). La composition réelle et la composition fictive des armées sont identiques, parce que, dans cette société des Croisades, l'unité des deux grandes nations du monde chrétien s'était affirmée sans eiïort, en vue des entreprises communes, où la chrétienté tout entière se trouvait engagée. Dés lors, les Allemands de la Marche peuvent légitimement combattre dans les rangs des armées de Charlemagne, les Bavarois et les Saisnes (Saxons) être appelés à ses conseils (vers 3038, 3068, 3074, 3701, 3793, 3795, 3900, 3960, 3993), sans que cette coopération puisse être taxée de fantaisie, due à l'imagination du trouvère, ou de réminiscence d'un passé qui n'avait jamais présenté une telle fraternité d'armes.

A plus forte raison le trouvère devait-il comprendre dans la comnmnauté chrétienne groupée autour de Charlemagne les Frisons et les Flamands (Thiois). Ils forment même un contingent double de celui des Allemands dans l'armée de l'Empereur, et le poète leur décerne cet éloge qu'ils « n'ont jamais bataille guerpie » (vers 3071). Leur rôle avait été en elTet bien plus considérable dans l'histoire des Croisades que celui des Rhénans, des Bavarois et des Saxons. Les liens qui les unissaient à la France étaient infiniment plus serrés, bien qu'on les rangeât volontiers, à cause de leur langue, parmi les peuples de race germanique {Flandrenses et omne geniis Teulbonicorum, dit Albert d'.\ix). Un Capétien contemporain de Turold, Philippe I*""", avait épousé Berthc, fille du comte de Frise et de Hollande (3). Robert le Frison avait été l'un des premiers hardis promoteurs des Croisades d'Espagne, et sa sœur Mathide était la femme de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie. La Flandre était un fief mouvant de

(1) Vers 3068, 3074. — (2) Fouchcr, après Dorylée, énumérant les divers (îic'mcnts de l'armée des Croisés, nomme les Français, les Allemands, les Bavarois, les Lorrains, les Flamands, les Frisons, tout rrmmc Turold les énumcre dans les armées ou aux conseils de Charlemagne. Le même historien (chap. xxxii) note que, malgré la diversité des langues et des races, les croisés se nomment tous = Francs » (//. Occ. Cr., IIL 336-468). Raoul de Caen ibat^ d'Antioche), 547 ; Guibert, ch. v, 136; Alemanni, Franciqcnae. J.olliaringii. Bawarii. Flandrienscs ci universum genus Theiilonirurum [ibid., IV 339, Albert d'Aix) : Ge.s/a,106, 119 (Alemanni. Lonijobardi, Franci) — (3) Liens entre la Flandre et la France. F. Lot, Hiiytws Capel. 23•^. — Ch. Ptister, fioier/ le Pieux, 218 cl sq. ; Fliche, Philippe 1", 36 et sq. ; rapports avec la Flandre. 252 et sq.

la couronne de France ; elle n'avait cessé, depuis le ix« siècle, d'évoluer dans l'orbite de la nationalité française. Son comte Baudouin avait été le tuteur de Philippe I^"" (1), et un autre de ses souverains, Robert le Jérosolymitain, s'était couvert de gloire à la première croisade, où il avait joué un rôle de premier plan (2). Comment un poète antérieur aux guerres saintes aurait-il pu marquer, aussi fortement que l'a fait Turold, la place occupée par les Frisons et les Flamands dans une expédition contre l'islam, et la fidélité vassalique qui les anime à l'égard du souverain suprême de la chrétienté ? L'unité du monde chrétien, mise en lumière principalement par les croisades, apparaît donc nettement dans la Chanson de Roland, moins toutefois qu'un autre sentiment inconnu de la période carolingienne, celui de l'unité de la nationalité française.

L'unité de la nation française et le sentiment du patriotisme, RÉSULTANT DES CrOISAUES, DANS LA ChANSON DE

Roland. — L^n poète qui aurait voulu reconstituer le milieu réel de l'époque de Cliarlemagne eût commis un anachronisme, en représentant unis par les liens d'une langue commune, d'aspirations et d'idées communes, les races et les peuples qui constituaient l'Empire carolingien. Au contraire, au xi<^ siècle, les nationalilés provinciales apparaissent formées dans un cadre national. L'ancienne Francia occidentalis du traité de Verdun, absorbant les vieilles divisions ethniques, rAquitaine,la Provence, la Bourgogne, est devenue la France de l'ère capétienne, distincte de la Francia orientalis, transformée en royaume chrétien de Germanie. Une personne morale est née, dont les membres, encore pourvus d'une vie particulière puissante, deviennent cependant de plus en plus solidaires (3). Elle se développe surtout depuis le milieu du xi*' siècle Elle sort alors de l'enfance pour entrer dans la jeunesse, en attendant qu'elle atteigne, deux cents ans plus tard, la pleine maturité de l'âge viril. Les nationalités provinciales ont dû, en effet, dès lors, se rapprocher, pour que la nation française fût en mesure d'entreprendre et de poursuivre la haute mission civilisatrice qu'elle assuma, sous l'impulsion de son génie et de sa foi. Elles ont été obligées de coordonner et de discipliner leurs efforts, pour suffire à tant d'expéditions et de conquêtes.

(1) Pirenne, I, 94, 98, 196 ; Fliche, ci-dessus. — (2) Sur le rôle des Flamands et Frisons à la première Croisade, Guil. de Tvr (livre IV-VIII), Albert d'Aix, Raoul de Caen, Foucher, Baudri, H. Occ." Cr., I, 95 à 768: m, 336, 626 646, 660, 693, 886 ; IV, 50. 77, 500 (Frisons). — (3) Voir à ce sujet F. Lot, Hugues Capet, 187 et sq. ; Pfister. Robert le Pieux. 209 ; FViche, Philippe I", 163 et sq. ; A. Luchaire (H. deFr., U',39 et sq. ; Flach, Orig. de ianc. France, III. 506 et sq., IV, 1 et sq.

C'est en présence des ennemis du monde chrétien qu'elles ont le mieux senli la solidarité, jusque-là latente, f|ueleur donnait la communauté de langue, de croyances, d'institutions et d'idéal. Le trouvère a netlement montré cette diversité des nationalités provinciales, subordonnée à l'unité naissante de la patrie française. Il a voulu, à l'image de l'histoire des croisades, tracer le tableaudela participation des divers grands Etals féodaux à la lutte contre la paivnic. Cette préoccupation est visible dans cette célèbre énumération des corps de troupes (des eschieles), dont se compose l'armée de Charlemagne, et où l'on a cru parfois reconnaître l'un des îragmen's des prétendues cantilènes, dont l'assemblage aurait constitué la Chanson de Roland (strophes 216, 224). Comme aux croisades d'Espagne et surtout à celles d'Orient, pour lesquelles on possède d'amples récits, l'armée chrétienne est formée naturellement des éléments provinciaux, groupés ensemble suivant leurs afiinités. De même qu'à la croisade de 1064, et qu'aux cxi)éditions postérieures au delà des Pyrénées, de même qu'aux grandes entreprises de 1096,d-' 1099, de 1 101, de 1 102 en Orient, dans la Chanson de Roland, les Croisés vont à la bataille en groupes provinciaux distinct.. Les eschieles de l'armée de Charlemagne olTrent ainsi une similitude frappante avec celles de l'armée de Guilhen VI en 1064, l'iUfonse le Batailleur en 1118, de Guilhem VII en 1 120 et surtout avec celles de l'arméedes chefs croisés devant Antioche et Jérusalem en 1098 et 1099. Si l'analogie apparaît i)lus nettement du côté de cette dernière, c'est que les récits des historiens de la première croisade ont une ampleur inconnue des sèches et fragmentaires chroniques des croisades d'Espagne. Comme dans l'histoire des Croisades, Aquitains, Normands, Bretons, Français du duché de France, Bourguignons, Provençaux, Flamands, Lorrains forment les groujjcs naturels de celte nationalité française, à laquelle le trouvère assigne la lâche de vaincre le monde jiaien coalisé. Chacune de ces nationalités est caractérisée d'un trait sobre et précis, destiné à bien mettre en relief sa valeur militaire. C'est la fiére contenance des barons du duché de France, avec leur riche équipement, qui arrache à l'Empereur ce témoignage : « En tels uassals deii hom aveir fiance, ase: es! fols ki enlr'elsse démente» (désespérer d'eux est folie) (vers 3009, 3010), cri d'admiration, où l'on pourrait voir comme une anticipation des événements d'un passé récent. C'est la froide résolution et la ténacité des chevaliers normands, qui meurent plulôl que de se rendre, comme leurs descendants, les héros britanniques et français de 'Waterloo. Ce sont les brillants chevaliers d".\quitaine,

de Poitou et d'Auvergne, de tous les plus «curleisi,(vers 3060 et 3796). Ce sont les « preux » de Lorraine et de Bourgogne et les fiers barons de Bretagne (vers 3052, 3077).

On reconnaît dan.s ce tableau le reflet même de Thistoire. Ces Français ne sont-ils pas ceux qui prirent une part si brillante avec Ebles de Roucy et Berlrand de Laon aux croisades espagnoles, avec Hugues de Vermandois. surnommé le Grand, aux Croisades d'Orient ? N"avait-on pas vu ces Aquitains chevaucher pendant plus d'un demi-siècle sur les routes des Pyrénées, pour combattre le Maure sur l'Ebre, avec la même ardeur qu'ils ont mise à le vaincre sur l'Oronte, le Jourdain ou l'Euphrate ? Ces mêmes Normands, ces mêmes Bourguignons n'ont-ils pas été « les preux » de la croisade historique d'Orient et d'Occident ? A chaque strophe, l'historien voit se dresser devant lui les héroïques bandes guerrières qui firent de l'épopée une réalité, avant que le poète tirât de leurs exploits son admirable fiction. S'il n'a pas fait à certaines de ces nationalités françaises une part distincte dans rénumération de ses « eschieles », le trouvère n'a pas cependant oublié d'attribuer à presque toutes un rôle dans la personne des héros de son poème. Il a célébré la Gascogne, terre française (vers 819) (1), en plaçant, parmi les pairs, les Gascons .\scelin et Engelier deBurdèle,ces dignes émules de vaillance desCentulle de Bigorre et des Gaston deBéarn. Il a mis à la tête d'une des armées de Charlemagne un légendaire comte de Provence, Josceran, de même qu'il a fait figurer au combat de Roncevaux le Dauphinois Austorie de Valence ou Guion de Saint-Antoine de Viennois (2).

Toutes ces nationalités provinciales, dont le poète a pris soin de marquer l'individualité, apparaissent cependant dans son œuvre, comme dans l'histoire des croisades d'Occidentet d'Orient, animées des mêmes passions, des mêmes espérances et du même idéal. Les guerres saintes, en les rapprochant dans la communauté des périls et des gloires, leur ont fait une même âme, qui est celle de la France. Au-dessus de l'image de chacune d'elles, le trouvère a en effet placé bien haut celle de la patrie commune. C'est pourquoi il a fait de Charlemagne le représentant idéal de cette unité, dont les vrais suzerains, au xi« et au xii« siècles, les Capétiens, ne pouvaient donner qu'une idée imparfaite. C'est pourquoi encore, dans la grande armée du monde chrétien, il a

(1) F. Lot a fort bien montré que la Gascogne, quoique d'allures indépendantes, revendiquait, dés le x' siècle, sa place dans le royaume de France (Hiigurs Capel. p. 207) et que la suzeraineté de la Navarre sur cette province « est une fable ridicule ». — (2, Ch. de Roland, vers 15S1, 1583, 30(31-3075, 3113, 3535.

300 DU NOL'VEAt" SUR LA CHANSON DE ROLAND

conféré tous les romniandemcnts, sauf un peut-être, celui des Allemands de la Marche à des I-Yançais. C'est pourquoi, enfin, il a fait de l'érhelle des barons de France la plus nombreuse des troupes de ri*"mpereur et en quelque sorte sa garde d'honneur, réserve d'élite.

Suz cel n'ad genl que Caries ait plus chère.

Fors ccls de France, ki les règnes cunquerent (vers 3031, 3032).

Les pays de l'ancien duché capétien, Picardie, Champagne, Ile-de-France, Orléanais, comtés de Blois et de Chartres, Anjou et Touraine, formaient en effet dés lors le véritable centre d'attraction, le cœur de ce royaume que les Croisades avaient mis au premier rang de la chrétienté. Cette unité se manifeste dans le poème, comme elle s'était révélée au cours des guerres saintes. En Espagne, les Sarrasins confondaient, sous lenomdeFrancsetd'vl//ra/ic, tous les chevaliers et les pays chrétiens (1). En Orient, musulmans et chrétiens s'accordent à déclarer que tous les Croisés, quelles que soient la nationalité provinciale à laquelle ils appartiennent, sont des Francs (Francigenae). On connaît à ce sujet le passage fameux de Raimoad d'Aiguille, où il déclare qu'au camp chacun se réclame de sa province, tandis que l'ennemi ne connaît que des Français (inter Iiostes autem Francigenae omnes dicebantur), témoignage confirmé d'autre part par Foucher de Chartres (2).

Ce sentiment de l'unité française, inconnu desgénéralionsantérieures au xi^ siècle, encore vague parmi celles qui ont précédé les Croisades et de plus en plus net depuis le début des guerres saintes, se combine dans la Chanson de Roland avec celui du patriotisme naissant. A côté de l'ancienne conception qui bornait la France aux frontières du duché de ce nom, le poème donne l'idée d'une nouvelle acception qui s'est fait jour au xi" siècle, et qui oppose le royaume de France (regnuni Francoriim),i\u\ limites encore indécises vers le nord et l'est, à TEmpire germanique (3). Charlemagne est à la fois Empereur et roi, Empereur du monde chrétien d'Occident (4), comme l'était théoriquement l'Empereur allemand, et roi de France, comme l'était un Capétien. C'est dans

(1) Ci-dessu.";, livre I", ch. u et sq. ; Fuero de Logrofio,1076, • populalores iam Francigenœ quam Hispani »(Mun07, 1334).- Guibert, « Francica expedilio ad twertendos Hispaniae Arabes 0 (H. Occ. Cr., TV, 15G). — (2) Raim. d'Aiguille, ch. V {H. Occ. Cr., IH. 244), Raoul de Caen (ibid., 607). — (31 Flichc, Philippe 1^^,104. — (4) G. Paris, iîomania. XXXI (1903), 410; L.Gautier sur les mots France et Franceis (Ch. de Roland, II, note vers 116).

les nouvelles bornes de ce royaume que s'est formée cette franceise geiit, dont parle le trouvère, et qui est tout à fait distincte de la race des Francs, investie de la domination sur l'Occident à l'époque carolingienne (viii'^-ix® siècle). C'est cette nationalité, cette patrie nouvelle, obscurément surgie des limbes au x^ siècle, déjà pleine de vie au xi^.que papes, liistoriens et poètes célèbrent, à laquelle ils font appel, dont ils signalent les exploits. C'est la franceise genl de Turold (vers 39(5, 2515), la gallicana gens de Robert le Moine, de Raoul de Caen, de Baudri de Dol (1), Vexercitus Francorum, dont la papauté invoque le concours, toutes les fois que la chrétienté est menacée (2). Elle se compose déjà de tous les éléments qui la forment aujourd'hui : Gascons, qui, dès le temps d'Hugues Capet, revendiquent hautement leur qualité de Français ; Provençaux et Languedociens, Aquitains, Bretons et Normands, qui, d'après Guibert de Nogent, sont « notoirement » membres de la France (3) ; Bourguignons et Lorrains, bref de tous ceux que le trouvère groupe parfois, sinon constamment, sous le nom collectif de « Franceis », comme aujourd'luii. Déjà le mot de upatrie », de « douce France «apparaît dans un Baudri de Dol et un Guibert de Nogent (4),. mais nulle part avec autant de fréquence que dans cette épopée de la croisade qui s'appelle la Chanson de Roland. C'est la France, que le poète nomme le pays grand entre tous, «la TereMfl/ur» (vers 818) ou la terre des ancêtres (majonim palria), ou France la sainte (l'absolue) (vers 2311). C'est avant tout de«dulce France» que Charles est empereur et roi (vers 16 et 116). C'est d'elle qu'il attend conseil et aide avant tout ; c'est son sort qui l'angoisse le plus (vers 835). C'est pour elle que meurent les héros de Roncevaux, en la bénissant comme leur mère (vers 2016). C'est son charme qu'exalte Roland :

Tere de France, mult estes dulz pais (vers 1861).

Et c'est vers elle que s'élève la dernière pensée du héros mourant.

De plusurs choses à remembrer li prist De dulce France (vers 2377,2379).

(1) Robert le Moine, Tudebod, Raoul de Caen, Baudri (H. Occ. Cr., III, 11, 62, 199, 228, 667, 744, 870 ; IV, 12). Il est à noter que Gallia et France sont synonymes, dans ces écrivains, de même que dans Hugues de Fleury (Script, rer. Gerin., IX, 390, 392). Ces historiens distinguent dans la France les regiones, provinciae, palriae Gallicanonim (H. Occ. CIII, 10, 11. 128, 190, 218, 228). — (2) Bulle de Nicolas II, dans .Migne. CLXI.13U et autres citées dans notre chapitre. — (3) Guibert (Hisl. Occ. Cr., IV, 134). — (4)Patria vesira (discours de Boémoiul, dans Baudri, //. Occ. Cr., IV, 34) ;« dulce soluni visuri », Guibert {ibid., 256).

L'exaltation de la victoire, l'orgueil du triomphe, la conscience de la haute mission conférée à l'ensemble de celte communauté nationale, pleine de l'ardeur de la jeunesse et toute imprégnée du sentiment de l'honneur, tout avait contribué à hâter l'éclosion de cette idée naissante. Les Français ont été et ils se croient, grâce aux Croisades, les premiers soldats du monde ; ils se jugent invincibles et leur fierté engendre en eux les vertus des héros. Turcs et Sarrasins, d'après Raimond d'.\iguille, répétaient : -i Qui pourra donc soutenir le choc d'un tel i)euple(l) ? » Kt rémir.dans le poème deTurold,nc peut s'empêcher de dire à Baligant, auquel il annonce la défaite imminente :

Caries est fiers e si hume vaillant,

Une ne vi gent ki si fust cumbatant (vers 3515, 3516).

La même émulation de prouesses existe chez les Croisés d'Espagne et d'Orient, tels que les représentent les historiens et les héros de Roncevau.x. Elle arrache à Blancandrins celte exclamation, que d'autres traduiront plus tard en un langage plus moderne, mais identique au fond :

Francs sunt mult genlilz home (vers 377).

Ils sont la « fleur » de la chrétienté (vers 2131) et leur mort est un deuil, une perte irréparable pour elle (vers 1985). A cette France des Croisades, Urbain II disait déjà au concile de Clermont : « Vous êtes le peuple auquel Dieu a donné, avant tous « autres, la gloire des armes, la grandeur du courage, la mission « d'abaisser les superbes » (2). C'est la conviction profonde qui anime les preux de Turold et qui leur donne cette grandeur morale, dont les Croisés ont donné souvent la preuve dans l'histoire réelle.

]Mieux vaut mourir que laisser périr l'honneur du nom français. Qu'importe le nombre des ennemis, c'est la France (ju'il ne faut pas laisser atteindre dans sa gloire.

(1) a Audacia GalUca » (R.ioul de Caen, H.Occ. Cr.. 111,625 I; forliludo Franccrum (Tudcbod ; ibid.^ 159) ; nomen .-eUbre Franeorum (Robert le Moine, 780) ■,suj>er omncs aiidaciores et forliorcs cl in bcllo prompliores (Baudri et .Mbert d'.Xix, ibid.,YV, 28, 408); Francia victoriosa ; Franci Turcix /orliorcs (ibid., 40-56) ; optimi, superbi (Guibert, ibid., 136, 151); Raimond d'.Xigiiille « Snracenr coniradiccbtinl, quis poteritsustinerc banc gcnlem > ? fibld , III, 271, 276) « plus quam bomines, id eos Dcos esse jalebantur : iiffirmnntes omnino non esse mirum, qucd Imjusmodi bellalores oHeclarent sibi subticcrc mundi.niK; (Elckeliard. XVII, 24) : Franci triumphalores orbis et dominatores invictissimi » (ibid.. IV, 38). — (2) CAùbert (ibid.,lW, 135, 136): Robert le Moine (ibid., III. 727 ; ils sont : • flos eleclus • (.\lbert d'Aix, ibid., IV. 438) saper omnes exIoUenda, dit Baudri ; ses chevaliers « Utx et flos victoriie Franciae • (ibid., livre I" 24, 28, II, 14, 46).

Ne placet Damnedeu ne ses angles

Que ja pur mei perdet sa valur France 1

Melz voeill mûrir que huntage me venget (vers 1089-1091).

Ainsi parle Roland, et sa dernière pensée est encore celle qu'il exprimait au début de la bataille

Deus ! perrc, n'en laiser luinir France I (vers 2337.)

Voilà les sentiments que les Croisades et la chevalerie ont fait naître, et sur lesquels repose, autant que sur la communauté des aspirations de conquête et des périls affrontés, l'idée nouvelle et sublime de la patrie française. Ce n'est pas le moindre titre de gloire du grand poète que d'avoir su la dégager, l'exprimer avec une tendresse et une force qui n'a pas été dépassée.

Peinture de la vie et de l'organisation, tableaux des sentiments et des idées du monde musulman et du monde chrétien, qui se heurtèrent en Occident et en Orient; manifestation des aspirations de la chrétienté et apparition du sentiment national au temps des Croisades, tout se retrouve avec plus ou moins de vérité, de précision et d'intensité de couleur dans la Chanson de Roland. Qu'on supprime l'inspiration venue de l'époque et du souffle de ces expéditions, le poème de Turold reste presque entièrement inexplicable. On a beau prétendre que l'esprit des guerres saintes existait avant leur apparition. C'est une formule dont il serait malaisé de prouver l'exactitude, aussi bien par l'histoire de la période antérieure aux Croisades que par l'analyse de notre épopée. En fait, celle-ci porte presque à chaque strophe l'empreinte profonde et indéniable des expéditions qui l'inspirèrent. Ce la'est pas dans un ensemble de chants populaires, rapiécés même par le plus habile des rapsodes, que l'on trouverait cette unité de couleurs, cette vérité de tableaux, cette impression de vie qui se dégage de l'ensemble du poème. L'épopée de Turold porte partout, pour ainsi dire en elle-même, sinon la date précise à laquelle elle fut composée, du moins la marque indélébile d'une époque, sans laquelle elle n'eût pu naître, et dont la flamme enthousiaste brîile encore dans ses vers. Elle se trouve être ainsi à la fois le premier chef-d'œuvre où palpite l'àme des croisades et où résonne, pour la première fois, la voix même de la patrie.

301 DU NOUVIvAU SUK LA CHANSON DE ROLAND

CIIAFIT1U-: THOISIËME

Traditions anciennes et Réalités contemporaines dans

les Personnages du premier plan de la Chanson

de Roland.

La méthode de composition. L'esthétique, les procédés

ET les fins du poète DANS LE CHOIX DES PERSONNAGES DE

SON ÉPOPÉE. — On a souvent remarqué combien les principaux personnages de la Chanson de Roland donnaient l'inipre.ssion de la vie, mais d'une vie idéalisée, dans laquelle fiction et vérité se mêlent sans se heurter. « Le génie épique, dit J. Bédier, c'est une recherche du passé... une époque privilégiée à l'image et à la ressemblance du temps présent, mais plus belle que le présent (1).- Le poète a donc conçu son œuvre comme une puissante synthèse, où se combinent à la fois des éléments traditionnels, einijruntés aux légendes historiques et religieuses, et des éléments réels, empruntés au milieu contemporain. Il n'a nullement essayé de reconstituer à force de science une époque disparue, comme l'a fait Virgile, ou de retracer, à la manière d'un historien, comme l'auteur de la Chanson d'Antioche, les événements de son époque, en les entremêlant de légendes populaires récentes. 11 a voulu, en usant du privilège de la poésie, dans un cadre ancien, à l'aide de quelques personnages, dont les noms seuls et quelques traits sont empruntés à la réalité ou à la fiction anciennes, faire revivre les hommes de toute une époque réelle et héroïque, dont il a été le témoin. Il n'a pris au passé qu'un petit nombre de figures ou de faits légendaires. C'est la vie même de son temps, ce sont les physionomies mêmes de son siècle qu'il a su faire revivre par le miracle de son art. Il a ressuscité ces morts ; il leur a rendu une nouvelle âme, en les mêlant à la foule des vivants, ses contemporains.Héros des Croisades et grands seigneurs, quelquefois même sini]ilcs vassaux signalés par quelque exploit, et par exception grandes dames, ont ainsi pris place dans la galerie variée et animée que présente la Chanson de Roland.

La part RESPECTIVE DE LA LÉGENDE CAROLINGIENNE, DES LÉGENDES MONASTIQUES ET DE LA RÉALITÉ CONTE.MPORAINES

DANS LA Chanson de Roland. — Transposant à la fin du viii^ siècle les événements des Croisades de la fin du xi« et des vingt premières années du xiif", le trouvère a pris pour thème de

(1) J. Bcdier, La clianson de geste, Hisl. .Vu/., XII, 20S.

son épopée un épisode secondaire des expéditions de Charlcmagne, qui n'eut, dans la réalité, qu'une portée infime pour l'ensemble de l'œuvTe du grand Empereur. Il en a transformé entièrement l'esprit. Dans ce moule froid, vieux de trois cents ans, il a coulé la matière toute brûlante de la Croisade. Aux faits de ces anciens temps, dont les chroniqueurs monastiques euxmêmes savaient si peu de chose, il n'a pris que le nom d'un combat, Roncevaux, que celui d'une entreprise, d'ailleurs manquée,le siège de Saragosse. Il les a entièrement modifiés, en y juxtaposant l'ample et vivant tableau, dont Roncevaux n'est plus qu'une partie, et dont le duel à mort entre la chrétienté et l'islam est le véritable sujet. De même, à la légende carolingienne il a emprunté quelques noms, ceux des protagonistes, Charlemagne, Roland, à un moindre degré, celui de Turpin, et ceux de quelques acteurs moins considérables de son drame épique, comme Ogier. A la légende postérieure à l'époque du grand Empereur il a pris encore quelques-uns de ses héros, Girart de Roussillon et le traître Ganelon. Le plus souvent les légendes monastiques lui ont servi d'appoints pour fixer quelques-uns des traits de ces personnages. Mais c'est la société aristocratique du xi^ et du xii» siècle qu'il a surtout mise à contribution. Dans la galerie des quarante personnages principaux et surtout secondaires, qui apparaissent au milieu de l'action de l'épopée de Turold, la majeure part de beaucoup provient du milieu où le poète a vécu. Un examen attentif portant sur la personnalité de ces héros de premier et de second plan permet, croyons-nous, de démêler les procédés dont le trouvère a usé et les mobiles qui paraissent avoir déterminé son choix.

Les procédés du poète d.\ns le choix des personnages DE l'épopée. — Tout d'abord, il semble qu'il ait pris de préférence quatre à cinq de ses personnages de premier plan parmi ceux de la légende historique ou religieuse. Mais, en même temps, il en a transformé l'image, en les idéalisant, en composant leur physionomie au moj'en de celle des plus brillants représentants de la société chevaleresque de son époque, de sorte que, sous des noms anciens, suggérés souvent d'ailleurs par la réalité contemporaine, il a peint en un héros tout un groupe des plus illustres protagonistes de l'ère des premières croisades. Tel paraît être le cas pour Charlemagne, pour Roland, pour Turpin, pour Xaimes, pour Ganelon, qui comptent parmi les grandes figures dominantes de l'épopée de Turold. D'autre part, ce sont bien les héros des croisades d'Espagne et d'Orient qu'il a voulu mettre en relief.

soit qu'il ait eu en vue les chefs d'cxpédilions saintes, symbolisés par la fiqurc légendaire de Charlcmagne, et idéalisés dans la grande fresque qu'il a tracée de l'Empereur, soit qu'il se contente de les marquer d'un trait sommaire, comme pour les personnages de second plan, les Raimond et les Hugues de Bourgogne, les Guilhen d'Aquitaine, les Raimbaud, les Milon, les Xéveion ou les Hermann. Ce sont bien les intrépides chefs de ces guerres, les types de la bravoure tantôt impétueuse et tantôt réfléchie, les Alfonsc d'Aragon, les Rotrou de Perche, les Gaston de Béarn, les Robert de Flandre ou de Normandie, les Charles de Danemark, les Bertrand de Laon qu'il a synthétisés dans ces physionomies, tantôt mises en pleine lumière et tantôt à peine esquissées. Ce sont les évêques batailleurs des croisades espagnoles qu'il a vus à l'œuvre et personnifiés dans rarchevêtiuc Turpin, ligure nouvelle de vivant sous un masque ancien de mort. C'est l'amitié chevaleresque, fidèle jusqu'à l'aveuglement volontaire, qu'U a figurée dans Pinabel. C'est cette même amitié, franche et héroïque, qu'il a immortalisée en une création inoubliable, celle du personnage d'Olivier. Ce sont les traîtres de la croisade d'Occident et d'Orient qu'il a flétris dans la personne d'un Ganelon, ou un souvenir archaïque llottant et vide de sens sert d'enveloppe à l'une des réalités brûlantes des grandes expéditions de 1087 cl de 1098. Ce sont enfin les dévouements de cette humble masse de vassaux, qui aidèrent au triomphe des croisades, c'est leur gloire anonyme et collective, ce sont leurs héroïques vertus, en regard des défaillances et des trahisons de quelques-uns, même des plus grands, qu'il a glorifiées dans le personnage du serviteur de Roland, Gautier de l'Ilum, dont la figure se détache avec tant de relief, qu'elle égale presque en puissance celle des preux, ses suzerains. Ainsi, comme aux plus belles époques de notre histoire, le trouvère a su, du fond le plus pur et le plus noble de notre race, en combinant les éléments de la légende et de la réalité, dégager les types généraux, représentatifs de l'une des plus grandes périodes de^ la France médiévale, aussi bien que de celles de l'humanité, régénérée par la fusion de la culture antique, de la pensée chrétienne et des idées de la société chevaleresque.

Les personnages de la légende historique et religieuse DANS LA Chanson de Roland ; leur tr.\nsform.\tion sous l'action de la réalité contemporaine. — Le premier groupe de héros de la Chanson de Roland est formé pour une large part de personnages légendaires, empruntés à la tradition historique ou religieuse ancienne et qui apparaissent dans l'épopée

de Turokl avec un puissant relief . Ces figures, que le poète a rencontrées momifiées dans de sèches chroniques ou déformées dans des annales et des légendes monastiques, ont ressuscité sous son souffle ardent de croyant et de croisé inspiré. Il leur a rendu une vie intense.il les a revêtues d'une jeune chair, il leur a restitué toutes les apparences de l'existence réelle, il leur a inspiré l'âme héroïque, les sentiments et les idées de l'élite des croisades. Il les a fait évoluer dans le mouvant et ardent tableau des passions, des croyances et des mœurs guerrières de son temps. Il a réalisé ce miracle de faire revivre en ces antiques figures les jeunes physionomies des héros des guerres saintes. Ce travail de résurrection, d'adaptation, de transformation, analogue àcelui qu'exécutent nos grands classiques du xvn^ siècle dans leur galerie de figures, gréco-romaines d'apparence, si humaines et si françaises en réalité, Turold l'a accompli, à l'égard des cinq personnages de premier plan, qu'il emprunte à la légende carolingienne et monastique.

Le personnage de Charlemagne ; éléments anciens et

NOUVEAUX DONT IL EST CO.MPOSÉ D.\NS l'ÉPOPÉE DE TUROLD.

Le grand critique, auquel nous devons le chef-d'œuvre littéraire des Légendes Epiques, a exposé avec une admirable lucidité la difTusion de la légende carolingienne, dut beaucoup moins à la popularité des secs écrits d'Eginhard et de ses contemporains qu'à l'action intéressée des clercs et qu'au vague souvenir d'une période glorieuse à jamais disparue. Pour l'Eglise, gardienne traditionnelle de l'idéal romain et chrétien du gouvernement, Charlemagne était resté le nouveau Constantin, qui avait mis son épée et son génie au service de Dieu et de ses ministres, papes et évêques, qui avait comblé de ses bienfaits chapitres et monastères,et qui avait triomphé de la barbarie païenne sur le Rhin, l'Elbe et le Danube. Pendant trois cents ans, grâce aux clercs, sa mémoire avait vécu. On lui avait attribué des desseins qu'il n'avait jamais formés, tel que celui de la conciuête de l'Orient, ou de la guerre sans trêve contre l'islamisme. On avait fait de cet Empereur à la vie libre, aux mœurs sans ascétisme, une sorte de saint de légende, en communion intime avec Dieu et ses saints, tels qu'Ogier de Meaux et .rEgidius de Provence. On lui avait conféré le titre de promoteur des pèlerinages et une foule d'abbayes faisaient remonter leur fondation jusqu'à lui. Son histoire embellie et défigurée en chaque siècle par les nouveaux chroniqueurs, les Adémar de Chabannes, les Aimoin, les Raoul Tortaire, les Hugues de Fleurj', était coimue dans tous les centres

monasliques et épiscopaux de la France et même de l'Occident chrétien (1), où se trouvaient souvent les manuscrits d Egmhard à côté de ceux de ses amplificateurs. Elle avait passé jusqu'en Espagne, où l'on fabriquait sur son époque la chromque et les chartes d'Alaon (2), et où ses exploits légendaires excitaient en 1103 l'humeur atrabilaire du moine castillan de Silos (3). Il semble établi que le poète de la Chanson de Roland a lu et mis à profit en quelques passages cette Vila Karoh d hginhard, dont il y avait des manuscrits à Rouen, à Lire, a I-ecamp, a Saint-ECroul, c'est-à-dire dans la patrie même du trouvère (4). Mais jusqu'à l'époque des Croisades, la physionomie de Charlemagne n'avait point subi la transformation profonde, dont elle porte l'empreinte dans le poème de Turold. .\insi que 1 ont observé J Bédier (5) et F. Lot (6),avant le milieu du xi* siècle, époque à laquelle commence la grande vogue des pèlerinages de Compostelle et le mouvement ininterrompu des Croisades francoespagnoles, le grand Empereur n'apparaît nullement dans ce rôle de chef des guerres saintes que lui assigne le poème. Ni Adcmar de Chabannes, ni Raoul Glaber, qui mentionnent les premières expéditions françaises contre les Sarrasins espagnols, n'évoquent à ce sujet le souvenir de celles de l'époque carolingienne. Charkmagne n'est jusque-là que le prince saint, élu de Dieu, dont la papauté et l'Eglise commémorent la mémoire bienfaisante, il n'est pas encore le champion par excellence de la chrétienté contre l'islam et le mandataire de la France chrétienne.

Bientôt, chez les clercs, apparaît, avec la vogue du pèlerinage de Saint-Jacques, liée à celle des centres monastiques français, où s'arrêtaient les pèlerins, Vézelay, Saint-Gilles, Saint-Martm de Tours, Saint-Romain de Blaye, Saint-Jean de Sorde, 1 idée nouvelle de l'Empereur, chef de la Croisade (7). Elle se fortifie, orâce à l'ampleur croissante des expéditions franco-espagnoles, qui entraînent, sur les \hemins des Pyrénées et de l'Ebre la foule des chevaliers, à côté de la multitude des pèlerins. Les

,,^ n . ;,.* oi Ardp nnr G Paris. Hisl. poétique de Cliarlcmagne, in-8», Romunia. XXV (1896), 168-169 (Saint-Romain de Blaye).

LE REFLET Du MONDE CONTEMPORAIN 309

sanctuaires, dotés de privilèges, se hâtent d'invoquer le patronage du grand Empereur et se placent sous son invocation. Saint-Gilles rappelle qu'/Egidius fut son protecteur et son ami ; Aniane qu'elle tient de lui ses plus beaux privilèges. Saint-]Martia de Tours et Saint-Jean de Sorde se glorifient de son passage, de même que Saint-Romain de Blaye (1). Parmi les faux diplômes, qui surgissent alors, il est toutefois à remarquer que deux seulement sont contemporains de la Chanson de Roland. Ce sont ceux de l'abbaye gasconne de Saint-Jean de Sorde qui est précisément mentionnée dans le poème comme l'une des étapes de l'armée de Charlemagne (2). Ce monastère avait été dans la réalité le séjour temporaire des ducs d'Aquitaine Guilhen VI (1063) et Guilhen VII (1120), au cours de leurs expéditions en Espagne (3) ; là s'arrêtaient, d'ailleurs, constamment, les bandes en marche de soldats ou de pèlerins. La charte de cette abbaye, invoquée en 1 120, pour obtenir une confirmation de privilèges, de la part de Guilhen VII (4), est donc simplement le témoignage de la naissance relativement récente de la légende de Charlemagne, chef de la croisade. Quant à la fausse charte de Saint-lMartin de Tours, attestant le passage de l'Empereur à Saint-Yrieix en Limousin, elle est conçue en de tels termes, qu'il est impossible d'en tirer parti pour déterminer la formation du personnage épique. Tandis qu'à Sorde une charte réelle de concessions de date sûre (1120) se grefïe sur une fausse charte, dont les moines appuient leur demande, à Saint-Martin de Tours, aucun indice ne permet d'attribuer, comme on le verra plus loin, à une époque quelconque certaine du xi^ ou du xii"^ siècle la fabrication du faux impudent relatif à Saint-Yrieix (5).

La transformation de la physionomie de Charlemagne, qui apparaît en pleine voie dans l'épopée de Turold, n'est pas seulement attestée par le faux diplôme de Saint-Jean de Sorde, contemporain de la Chanson de Roland (1120). Elle l'est encore par l'itinéraire légendaire qu'on fait suivre à l'Empereur et à son armée et qui se confond avec celui des pèlerins de Saint- Jacques ; par l'appellation de val Carlos {vallis Caroli) et de croix de Charles (crux Caroli), donnée au calvaire de cette vallée, située précisément à l'entrée du val de Cize, appellation qui apparaît

(1) Bédier et Jullian, loc. cit. De même, -\imoiii invoque un prétendu privilège de Charlemagne pour Cassinogilum (R. H. Fr., X, 338, Bédier, III, 375). — (2) Sur l'abbave de Sorde. Cart' pp. P. Ravmond, in-8», n» 81. p. 65.— Bédier, III, 335. — (3) Ci-dessus, livre I", chap. m et iv. — (4) Charte n» 81 ci-dessus citée. — (5) G<illia Christ. ,U, 547, iristr., n" XXII; Mabille, La pancarte noire de saint Martin, 1866, n» 83. •

dès 1106 d'une façon sûre dans une bulle de Pascal II (l).Elle est enfin (U'montr6c par rimjjoriancc croissante du val de Roncevaux. L'abbaye navarraise de Saint-Sauveur y reçoit d'abord en don une chapelle (1071), puis aux environs, à Roncal (1087), un autre domaine (2). Ensuite, le comte d'Krro, Sar.che, concède à Sainte-Foy de Conques, à une date que nous pouvons préciser mieux que ne l'ont fait G. Desjardins et J. Bédier (3), c'està-dire de 1094 à 1 104 (4), l'église et l'aumôncrie qui prendront plus tard, à une époque indéterminée, mais très probablement postérieure à 1120, le nom d'abbaye de Roncevaux (vers 1127) et d'hôpital (I de Roland » (5). On peut donc fixer, entre 1 100 et 1 120, l'époque où s'est constitué le personnage nouveau, dont Turold a tracé la physionomie. Il s'est transformé définitivement alors, après un lent travail antérieur,d'abord, comme l'a excellemment montré Bédier, sous l'influence de légendes monastiques intéressées. Celles-ci placèrent sousiepatronagedugrand Empereur les privilèges des monastères, surtout de ceux qui étaient sur les routes des pèlerinages. Elles firent de Charlcmagne « le premier des pèlerins » de Saint-Jacques. Saint-Gilles, Saint-Romain de Blaye, Saint-Seurin de Bordeaux, Saint- Jean de Sorde, Saint- Sauveur d'Ibaf.eta se disputèrent l'honneur d'avoir reçu sa visite et ses bienfaits. L'abbaye provençale accrédita la légende, d'après laquelle Saint-Gilles lui-même avait assisté à la bataille de Roncevaux et en avait donné une relation déposée au moutier de Laon, légende conservée par Turold (Chanson de Roland, vers 2095, 2096). Ses concurrentes prétendirent qui! leur avait confié les corps ou les souvenirs des héros du grand combat (6). Il fut dès lors établi que Charlcmagne avait ouvert la voie aux grandes entreprises religieuses et militaires du Moyen .\ge.

Une seconde influence, à la fois religieuse et chevaleresque, agissait dans le même sens. De Charlcmagne, vainqueur des Germains et des Avars, mais qui n'avait eu que des contacts passagers avec les Sarrasins, elle faisait à la fin du xi^ et au xii*" le premier des Croisés. La pensée des clercs travaillait dans ce sens, comme elle travaillait dans la réalité, sous l'impulsion des Cluniliens et du Saint-Siège, à la préparation des premières croisades d'Occi-

(1) Dtmonstration probante due à J. BMier. ibid..2î>2. 319. 331. .326. — (2) J. Bidicr, III. 310 ; Sarasa. 32. — (3) Cart'. de Comjiies. pp. G. Desjardins, n° 472 : J. Dédier, III, 317 : IV. 180.— (4) L'un des signataires de la charte est en effet Ponce, évêque de Barbastro de I0H6 à ilO-i ; ci-dessus livre !<"•, c)i. X. Le donateur Sanche. comte d'Erro.est mentionné en 1084 et en 1113, Villanueva, XV, n» G5 ; Marca (d'après Briz Martinez), B^nrn, p. 43 t. — (5) Charte de Sanche de la Bosa. évèquc de Fampelune (1127) (B. r. A. h., IV, 180 ; Bédier, III, 317). — (fi) Bédier, III, 358, 360, 382, 409.

dent et d Orient. Suivant la formule heureuse de Bcdier : « On peut comprendre Turold dans la mesure où on comprend Pierre l'Ermite (1). » Le Charlemagne de la Chanson de Roland est une création de la foi mj'stique et de l'exaltation chevaleresque qui engendrèrent les guerres saintes. Seul, il parut assez grand pour assumer le rôle idéal que l'Eglise et la nation naissante assignaient au pouvoir monarchique. Au moment où la roj^auté germanique était absorbée par son rêve de domination égo'iste sur l'Occident et par sa lutte contre la Papauté, où la royauté française se vouait obscurément à une besogne utile, mais prosaïque, de gendarmerie régionale, tous, clercs eL chevaliers, firent revivre dans la flgure héroïque de Charlemagne le modèle idéal de la monarchie, telle qu'ils la concevaient, restauratrice de l'ordre et de la suprématie clirétienn2 dans un monde nouveau, héritière de l'Empire romain régénéré, redresseuse des torts, missionnaire armée du christianisme contre le monde païen. Tel est le thème habituel des écrivains ecclésiastiques du xi'' et du xii^ siècle, depuis Raoul Glaber jusqu'à Guibert de Nogent. Tel est celui des papes eux-mêmes, lorsqu'ils appellent les chrétiens, comme le fait Urbain II à Clermont, aux grandes entreprises. C'est l'exemple de Charlemagne qu'ils invoquent pour émouvoir les âmes, en attendant que le poète lui-même fasse revivre, suivant la belle image de J. Bédier, la figure du grand Empereur « par ses incantations » (2). Dans la carence de la monarchie française, Charlemagne devient le fondé de pouvpirs de toutes les aspirations idéales des clercs, des soldats et des lettrés.

De l'ancienne conception du ix^ siècle, survivance partielle elle-même de l'Empire romain finissant, amalgamée avec la conception du xi'' siècle, qui reconnaissait dans la royauté, capétienne une autorité sacrée, interprète de la volonté et de la justice divine, et qui faisait des rois « les oints du Seigneur », doués même à l'occasion d'une puissance miraculeuse, la Clianson de Roland, d'accord avec l'opinion contemporaine, conserve la croyance au caractère à demi divin de Charlemagne. Elle le montre sous l'aspect d'un roi-prêtre, promu par Dieu à une vieUlesse surnaturelle de 300 ans, semblable à celle des premiers patriarches bibliques. Dieu l'inspire et le guide, comme il inspira et diri-

(1) J. Bédier. III. 462. III, 577 : F. Lot Romania. 1912. 596. — (2) Texies recueillis par J. Bédier dans son lumineux exposé, IV, 154-158 .On y peut joindre ceux d'Orderic Vital pour le premier tiers du xw siècle (I, 154, 176, 448, 452 ; II, 253, 357 ; IIJ, 6. 44 138, 564).

gca David. Les anges veillent sur lui eL lui transmettent les ordres du Tout-Puissant (1). A sa prière, l'Eternel accomplit des prodiges. Il commande à ses barons au nom de Jésus ; il les absout et il les bénit (vers 339, 310, 21.59). .Mais il est bien aussi le prince selon le cœur de l'Eglise du temps des Croisades, tout comme les rois d'Aragon, de Sanche à Alfonse le Batailleur, tout comme les rois croisés d'Orient, depuis (îodefroi de Bouillon jusqu'à Baudouin. Son armée, comme les leurs, est remplie de prêtres (vers 2955, 3667, 3671), ou comme le dit le poélc, de c munies, de proueires, de canonies ». Son compagnon quotidien est un archevêque, Turpin. Il est le soldat-né, consacré au service de Dieu et de l'Eglise romaine; il est leur mandatairequi ne doit connaître ni trêve ni repos. Il a reçu son enseigne de Rome (vers 3092, 3095) ; il la conduira partout où il y aura une chrétienté à secourir et une païenic à combattre (vers 3994, 4000). Il est le souverain idéal de la grande théocratie rêvée par Grégoire YII et ses successeurs français de 1073 à 1120, et non l'Empereur, qui, en l'an 800, tenait dans sa dépendance la papauté, trop heureuse d'une telle alliance (2). Il est, en un mol, non plus le Charlemagne de l'histoire, mais le roi docile, pieux et soumis aux ordres du Saint-Siège triomphant, à l'image des souverains, qui firent, avec le concours de nos croisés, les expéditions d'Espagne (3), et des barons qui, ceignant en Syrie une couronne royale, allaient la déposer humblement sur le tombeau du Christ ou la recevoir des mains du patriarche, délégué des successeurs de Saint-Pierre (4).

Mais le Charlemagne nouveau que le poète a peint en traits immortels, plus vivants encore que ceux de l'histoire, dans sa majesté sévère, dans ses exploits héroïques, dans sa bravoure farouche et au besoin cruelle, est surtout par excellence le roi de la croisade contre l'infidèle. L'histoire réelle ne fournissait à cet égard presque aucun élément à la légende populaire et poétique. Les expéditions contre les Sarrasins n'avaient occupé qu'une très faible partie de l'activité politique et militaire du Charlemagne historique. La défaite de son arrière-garde à Roncevaux, en août 778,était due, non aux Sarrasins, mais aux montagnards basques, et on le savait encore si bien, à la fin du xi<= siècle, que le moine gallophobe de Silos le rappelle avec une sorte de joie haineuse à ceux qui lui rabattent les oreilles des exploits de Français contre

^ïl) J. Bi'dier, IV. 458, 460 ; Ilist. Mal. Fr.. XII. 204, 215. — (2) Sur le Charlemagne historique et ses rapports avec la papauté, Kleinclausz (H. de Fr.. Lavisse. II . — (3) Ci-dessus, livre 1", chap.ii, m à v. — (4) Hisl. Occid. Cr., (Baudr , Guibert, Albert d'Aix. IV, 105, 225, 245, 286).

les Jlaures (1). Ainsi que l'observe le chroniqueur espagnol, Charlemagne n"a jamais vengé cette défaite et jamais pris Saragosse. C'est avec les Croisades que cette personnalité historique se transforme au point de devenir le type de l'éternel croisé, investi de la mission de combattre partout, en Occident comme en Orient, les hordes des infidèles. Dès la seconde moitié du xi« siècle et le premier tiers du xn^, des annalistes monastiques, ceux de Saint- Genou en Berri, de Saint-Servais en pays Wallon et de Sainte- Marie de Laon dans l'Ile de France, lui attribuei-ont, comme l'a remarqué en partie Bédier (2), la conquête de l'Espagne entière et même du monde. Turold, au début de son poème, ne s'exprime pas autrement que le moine berrichon (3). C'est que, dans les 70 ans qui ont précédé son poème, la grande épopée des Croisades avait déroulé la trame de ses héroïques événements. Un nouveau Charlemagne apparaissait, synthèse d'une foule de héros, chefs d'armée, les Guilhen d'Aquitaine, les Godefroy de Bouillon, les Robert de Normandie, les Raimond de Bourgogne, les .Alfonse le Batailleur. Le souvenir du grand Empereur hantait si bien les imaginations qu'on croyait le voir revivre en eux. Godefroy de Bouillon et Baudouin de Flandre se vantent de descendre de cet illustre ancêtre (4), aussi bien que les Roucy (b), organisateurs des Croisades espagnoles et unis à la dynastie aragonaise par les liens du sang. Un contemporain de Turold, que le trouvère a peutêtre connu, le moine Heriman de Laon, familier de l'évêque Barthélémi, neveu du roi d'Aragon, ne va-t-il pas, dans son enthousiasme, en un passage significatif resté ignoré, jusqu'à appeler le vainqueur de Saragosse du nom de « nouveau Charlemagne » (6)? C'est donc son souvenir que l'on croyait retrouver sur toutes les routes des armées, que l'on s'imaginait flotter encore sur les vieilles ruines romaines, sur la croix des sanctuaires monastiques, sur les passages des Pyrénées. C'est son âme qui revivait dans ces vaillants conducteurs d'hommes, qui de Barbastro à Cutanda avaient reconquis la terre de l'Ebre sur les Maures, de même qu'en Orient les troupes des Croisés en marche s'imaginaient rencontrer sa trace sur les vestiges des voies romanobyzantlnes et exécuter ses desseins sur la conquête du monde

(1) citée ci-dessus : 'qiiodjaclam usque in hodiernum diem inullum pcnnansit » (le chroniqueur écrit vers 1103). — (2) Textes cités par J. Bédier, IV, 454, 456. — (3) Translation de saint Genou, Periz, XVII, 1216, citée par Bédier. Cliarlemagne a conquis l'Occident, « a monte Gargano usquc Corduham, Hispaniae civitatem » ; il a porté secours, « rhrislianis in Hispania sub Sarniccnis laborantibus ». — (4) Hist. Occ. Cr. (Raoul de Caen). III, 633. — (5) Voir ci-dessous livre IX. — (6) Hériman de Laon (H. H. Fr., XII, 267-.\).

oriental (1). Ainsi que Bédicr (2) et F. Lot (3) l'ont déjà entrevii, sans les Croisades, jamais Charlemagne n'eût revêtu cette physionomie de chef suprêpie des chevaliers de Dieu qu'il présente au plus haut degré dans la Chanson de Roland. Jamais un poète n'eût songé, s'il n'y avait eu dans l'Kspagne du Nord un demisiècle d'âpres mêlées, couronnées par la défaite des Maures, à faire de Charlemagne le conquérant de l'Espagne, de la terre de Pine, de Tiidela et de Saragosse et de tant d'autres châteaux dont les noms sonnent dans les vers de Turoid, mieux que dans les secs récits des annalistes ou les brèves mentions des chartes. Et il est bien possible que le Charlemagne du trouvère n'eût jamais connu sa fortune nouvelle, s'il n'y avait eu, à l'époque où le poète vécut, des Guilhen d'Aquitaine, des Hugues de Bourgogne, des Godcfroi de Bouillon et des jVlfonse d'Aragon. Dès lors, sa renommée a été enrichie de nouveaux titres qu'il n'avait ni prévus, ni mérités, et, pour tous les hommes du Moyen Age, il sera désormais sacré l'Empereur des Croisades.

Deux éléments enfin, qui ne peuvent provenir que des générations contemporaines des guerres saintes, sont intervenus dans la formation du personnage de Charlemagne, tel que le trouvère !'a dépeint. Le premier est l'élément féodal et aristocratique. (^harlemagne,dans la Chanson de Roland. est,coïi\me Gui-GeofTroi, Guilhen VII. Alfonse le Batailleur, Godefrci de Bouillon, un souverain féodal, un haut baron, chef d'autres barons, de chevaliers, d'écuyers et de bacheliers. Il est entouré de leur respect et de leur affection, mais il doit entendre leur mâle et rude langage. Ses conseils de guerre sont les mêmes que ceux que tinrent les chefs croisés, lors de leurs expéditions au delà des Pyrénées, ou au delà de la mer. Son autorité est faite, comme celle des chefs des Croisades, du prestige militaire qu'il possède, des récompenses en butin ou en fiefs qu'il peut décerner. Il partage les sentiments et les passions de son armée ; loin de lui imposer ses desseins, U est le plus souvent le plus fidèle exécuteur des volontés des siens (4). De plus, s'il n'a pas cessé tout à fait d'être l'Empereur des vingt races qui se partageaient jadis l'Empire franc, et qu'il domina par l'ascendant de son génie (.'3), il est devenu avant tout le

O) Chr. univ.d'Ekheliard d'.\ura (Perlz.Xl, 215) ; croyance des Crois(5s PII 1101, 1102 à la résurrection de Charlemagne; Robert le Moine (H. Occ. Cf.. III. 732). — J. Bédier, III. .367. IV. 151. 437. — (2) J. Bédicr. IH. 99, 373. IV, 453. — (3) F. Lot, nomania. 1912. 596. — (4) Ci-dessus, livre III, ch. II ; J. Bédier. rV, 432. — (5) Ci-dessus livre III, cl], ii. De là. les réminiscences relatives à l'Empire carolingien et révocation du souvenir d'.\ix-la- Chapelle^C/i. de iîoZ., vers 36,154,401, 2909), capitale de cet Empire.

représentant de celle que les Croisades viennent de nietlre au premier plan (1). Il est le chef, non plus des Francs, mais de la " /rcnceise geni v, de la nation «é/uerfeDie»)', pour accomplir la grande mission chrétienne. Ce sont « les Francs de France cjui sont les plus proches dclui»au combat, comme au conseil, remarque Bédier. Il est le roi de «cels de M les règnes cunquerent » (vers 3032) et son épée, ditl'éminent auteur des Légendes éjAques, porte le plus beau nom que puisse porter une épée, le nom que .seul un Français pouvait inventer: elle est «Vespée de France » (vers 3615).

Une conception pareille ne pouvait naître qu'à l'époque où se dégagea nettement la nationalité française, au temps de nos premiers Cape liens (2), et surtout à celle où cette nationalité triompha dans le monde, à cette période grande entre toutes, où le génie français réformait l'Eglise et la papauté, inspirait à la chrétienté la flamme d'un esprit nouveau, propageait l'élan enthousiaste des Croisades et donnait pour la première fois à la France le sens de sa sublime mission. Le Charlemagne, dont la figure vétusté, effacée, sans vie réelle, était sortie des récits d'Eginhard et des légendes diffuses des chroniqueurs monastiques, a pris dans la Chanson de Roland, grâce à l'influence du milieu de la seconde moitié du xi'' siècle et des vingt premières années du xii«,les traits d'un être vivant, qui palpite d'une vie nouvelle et profonde. Ce n'est plus seulement le personnage hiératique, à demi surnaturel, dont le trouvère a conservé certains aspects, c'est le généralissime de la chrétienté en lutte contre l'Infidèle, c'est le chef des armées qui, à l'exemple de celles des croisades d'Espagne et d'Orient, fondèrent tant d'Etats et remportèrent tant de victoires. C'est le suzerain respecté d'une brillante chevalerie féodale. C'est en même temps le représentant d'une élite humaine, auquel rien d'humain n'est étranger, ni la loi de l'effort, ni le sentiment de la tendresse, ni celui de la douleur (3). Son cœur, sous l'épaisseur de l'armure, bat des mêmes émotions que celui de l'homme civilisé de notre temps et de tous les temps. Symbole du passé, représentant de l'idéal de la génération contemporaine des Croisades, il demeure aussi tout proche de notre humanité.

Le personnage de Roland ; éléments dont il a été composé PAR LE TROUVÈRE. — Plus Caractéristiques encore du monde

(1) J.Bédier, IV, 461, 462; H/s/. iVo/. Fr.. XII. 204.— (2) Lot a fort bien montré que, dès la fin du x' siècle, Charlemagne est considéré comme Français fH. Capel. p. 238, 239. 3.30). — (3) Ch. de Roland, vers 825, 834, 184.5. 2110, 2905, 2419, 2414. 2430. 2880 à 2945, 3711 et sq., 2524 4000, 4001 (mull ad apris ki bien coi-nust ahan).

clu'valcresque de la fin du xi^ siècle sont les personnages de Holand, de Turpin et de Ganelon. Aux légendes carolingiennes et monasli(|ues, !c Irouvcre a emprunté leurs noms et quelquesuns de leurs traits, mais il a pris les autres au monde conlemporain. On a pu dire que si la grande figure de l'^mpeTeur à la irtr/;e//<'U/7('dominelepocme,rinlérétvéritablees' HxésurRoland el. ses comiiagnons de Koncevaux (1). Comment le poêle est-ii arrivé à dégager cette image idéale et réelle à la fois du preux chevalier, modèle du croisé, dont l'intensité de vie est si puissante et dans laquelle revivent l'héroïsme sublime, la grandeur impie, l'invincible fierté, le haut sentiment de l'iionneur de l'élite française des Croisades ? La légende carolingienne ne lui fournissait qu'un nom, qu'un événement, le tout dans les deux lignes fort sèches d'Eginhard. L'historien de Charlcmagne avait mentionné brièvement, à propos de la surprise deHoncevaux (15 août 778), qu'une des victimes desBasquesavaitélé'<Roland,com!e delà Marche de Bretagne » (2) (Bretagne française). Rien de plus que cette laconique indication ne se retrouve pendant trois cents ans. Roland n'apparaît nullement, dans le récit de cette expédition secondaire, sous les traits d'un héros de la lutte contre les musulmans (3). C'est seulement à la fin du xi^ siècle que se forme, à peu près en même temps que la nouvelle figure de Charlemagne, la nouvelle physionomie de Roland. Le moine de Silos, qui écrit vers 1103, se borne encore à copier presque littéralement le récit d'Eginhard sur la mort de Roland (4). La légende se précise, elle se complète, elle prend forme en un petit nombre d'années ; ce travail de création apparaît presque achevé dans l'épopée de Turold (5). C'est ce grand poète qui donne à ce personnage de physionomie encore indécise et sans relief toutes les couleurs, toute l'ardeur, tout le bouillonnement de la vie, par le couji de baguette magique du génie.

La tradition relative à Roland, de formation toute récente, est probablement d'origine monastique et liée à la vogue du pèlerinage de Compostelle. C'est sur la route des pèlerins qu'on a évoqué, à la lumière lointaine du récit d'Eginhard, le héros tombé à Roncevaux. On en a fait un neveu de l'Empereur, trait que l'historien carolingien n'avait nullement rapporté. C'est entre

(1) A. Luchaire, H. de Fr., Lavisse, IP, 390-93,. — (2) « Brilanniae limitis praefectus» Vita Karoli, ch. IX, dans Pertz.III, 447. — (3) Roland a été tué « dans une bataille contre des chrétiens », .1. Bédier. III, 27G. 282,. — (4) Chr. de Silos, Esp. Sagr.. XVII. 264. — (5) Bcdier. III, 194 : IV, 196 et suiv., a monlré l'inanité de la théorie de G. Paris et de son école, relative à l'existence de canliléncs au sujet de Roland.

1090 et 1 100, au plus tôt, dans un poème latin de Raoul le Tourticr, bénédictin de Saint-Benoit-sur-Loire (Fleury), que se rencontre, pour la première fois, d'après J.Bèdier, une description de l'épée de Roland et que Charlemagne est appelé « l'oncle (palruus) » du héros (l).Or,ce moine lettré, né à Gien en 1063, est mort peu avant 1120 et se trouve être tout à fait le contemporain de Turold. Il serait intéressant de connaître la date exacte de la publication de son poème; elle ne saurait guère, en tout cas, être reculée à une période de beaucoup antérieure aux dix dernières années du xi^ ou aux vingt premières années du xii« siècle (2), la plupart de ses œuvres paraissant avoir été écrites aux environs de 1114. Hugues de Fleury, mort peu après 1119, et qui compose après 1114 son Li&er modernonim Frandae regum, dédié à ]\Iathilde, fille d'Henri P^ Beauclerc, ajoute un autre trait nouveau ; il prétend que Roland a été enseveli au château deBlaye (3). Les faux diplômes de Saint-Jean de Sorde et de Saint- ^Martin de Tours ne mentionnent pas Roland. La gloire du héros n'apparaît en son plein jour que dans les récits de Raoul de Caen, d'Orderic Vital, de Guillaume de Malmesbury, ainsi qu'on le démontre plus loin, c'est-à-dire qu'après la publication de l'épopée de Turold. S'il n'est pas possible de déterminer l'époque exacte du xi;e siècle, où l'aumônerie de Roncevaux prit le nom « d'hôpital de Roland >, il ne l'est guère moins de fixer celle où le sarcophage de Saint-Romain de Blaye, probablement d'origine romaine, fut considéré comme le tombeau du preux de Roncevaux (4). ^lais la légende apparaît déjà formée peu avant 1120, puisque Turold relate dans une strophe fameuse la présence de Volifant du héros à Saint-Seurin de Bordeaux et celle de sa sépulture à Blaye (vers 3685, 3689). On est là en présence de quelque tradition de pèlerinage, ainsi que l'a conjecturé Bédier avec infiniment de vraisemblance (5), et on peut assigner à la formation de celte tradition une date voisine du premier quart du xii*' siècle, puisque, antérieurement à la Chanson de Roland, s'il est fait mention de l'épée du preux, il n'est question, ni de son olifant, ni de son tombeau. Tel a été le premier élément qui a servi à la formation de la phy-

(1) Poème latin sur Ami et Amile (cité par Bédier, IV, 453) ; il convient de repousser la date jusque vers 1114 ou 1120, puisque Tortaire vivait encore à cette dernière époque ; le poème n'est pas daté. — (2) Sur la vie de Tortaire: Hist. LUI. France. 85, 94 ; Molinier, Sources H.Fr., II, n° 1103 (Tortaire, écrit vers 1114 ; il est mort avant 1120).— (3) J. Bédier,III, 349, note 1.— Hist. LUI. France, X, 285, 306.— (4) Bédier, III, 366, 376. — C. Jullian, Le tombeau de Roland à Blaye, Romania, XXX (1896), 161. — (5) Bédier, ibid.— Surleslégendespostérieuresà laChanson de Roland, le Guide des Pèlerins, éd. Fita, p. 43. — Pseudo-Turpin, ch. XXIX. — Bédier, III, 342.

318 DU NOUVEAU SUR LA CHANSON DE l'.OLAM;

sionomie du héros de Houcevaux. La légende monastique, née de l'interprélatiou arbitraire du récit d'ICyinhard, des récits de pèlerinages et de l'attribution fantaisiste de quelque monument de sculpture ancienne, peut-être enfin de quelqu'une de ces pieuses supercheries alors si fréquentes, a donné au poète les premiers linéaments de la figure de Roland. D'autre part, ce nom était familier à des oreilles françaises. Contrairement à l'opinion courante, qu'exprime Gaston Paris, ce vocable n'était point particulier à la région bretonne ou celtique. Le nom germanique d'origine (Hruolandus), dont se sert Eginhard, transformé par Raoul leTourtier en /{H//a.'jf/(/s(l),et quia donné les formes françaises Ro'.illant, liuellan, liuellcniis, provençale Rolland, espagnole Roldun, semble avoir été très répandu au xi'' siècle, comme au xu"^. Nos recherches dans les cartulaires nous ont permis de retrouver antérieurement à 1120 des personnages divers, chevaliers ou clercs, porteurs de ce nom en Gascogne, en Saintonge (2), en Bordelais (3), en Languedoc (4), en Provence (5), en Dauphiné (6) (région de Valentinois et de Diois), en Haute-Italie (7), au nord de l'Espagne en Catalogne et eu Aragon (8), où il y a même des Rollander, à ce té de Roland {Rod!an,Roltendus, Rollendis). ^lais ce nom, qu'on rencontre encore en Auvergne, en Bourgogne et dans r Ile-de-France (9), paraît avoir été particulièrement fré-

(1) G. Paris, Romania, XI, 485 (formes du nom de Roland). — (2) Rodlan d'Arbecave,témoin avec son frère Olivier ûsm& une charte de Gaston deBéarn, 109C, jl/arca, p. 35(1; Rollandus. témoin dans un acte d'Adimar, cvêque d'Angouléme (1055-1098), Cari, de Baignes, n» 80.— i3) Rotlandus de Castello Novo, témoin dans une charte deGaucelme de Lesparre, 1108, Roland (Rottlandus, Rodlandus), ibid.,23. 27, 101, 181,200, 211 ; Cari. Conques, n" 481, p. 31S.— Rollandus de Latapie (acte xii« s., Cart. Sainte-Croix, Bordeaux, n° 87i ; — Rollandus de sancta Genove/a, charte pour l'abbaye de Condom (xi« siècle), Dacherv, Spiri/é(/c. XIII, 380. — (4) Rodlandus. "CaW. Conques, 300 ; 312 « bonus hômo » à nèziers (charte 1013), ibid., n» 18, p. 23. — Roland de Bisans, vassal du comte de Carcassonne, Vaissèle, III, 671. — (5) Saint- Roland, arih». d'Arles 855-809), GaUia Christ., l ; Poupardin, i?ec. actes rois de Piovence.n" 43, Rotlindis uxor Adalelmis comitis. ibid., p. 13, 79..ROland, abbé de Montma our (1060). Reg. Dauph., n ' 2037. — (6) Rctiandus, 77ii7cs (à Roman) : Roland, cellerier à Domène (fin xi« siècle). Régestes Dauph.,pp. V. Chevallier, 1956, 19G8, 2244 (Rnland de Puvbodon , 2249, 2470,2807, 2860, '.905).— (7) Roland, clerc de Parme (1076i.ei!vovi:- ;iiiprès de Henri IV, Zeler, Hi.<;t. d' Italie. S'iiK — Rolannus il084i, Rolandusjudex (1081 i (chartes lombardesi. Cart. Cluny, p. p. Bruel,IV, n" 3606, 3617. — (Si Ixodlan, noms de chevaliers : Rollendis, noirn de femmes : R. Uand abbi- de Sainl-Cucufat (chartes du xi« si' cle, 1118, 1127), Villanue\ a, XVII, n» 27 ; 35; XVIII, p.152,153; Rollandus, témoin dans une charte de Roda (1084), ibid., XV. n" 6.j.— (9) Rodlandus témoin (1000-1030), Cart. Brioude, n" 30 *; Rotlindis. femme d'Altasius (885i. Cart. BcauUeu. (Limousin . n° 175; Roland cvêque de SiiUis, Roland de Dammartin, Cat. actes Ptnlippe /<", pp. Prou, p.l24, 102,1 14. ~ Rollandis, fille d'Eudes de Chaumont, R.H.de Fr.. XI, 233. — Rodlandus, ircmier iibbc d'Hasnon (en Hainaut), ibid., XI, 108, IH',111. — Rollanus Brixauus ill08).C/i. Cluni, éd. Bruel.V, n" 3744 .

qucnL en Basse-Normandie et en Bretagne française. Les cartiilaires de l'Avranchin, notamment ceux du Mont Saint-Michel et de Montmorel, ainsi que celui de Saint-Martin de Séez, font mention de chevaliers du nom de Rolland Calcebeuf {Riielendiis), de Roland de Macey, de Roland de Hum (Rualendus de Hum), (Riiellenus de Hume), et de Roland de Courtomer (1089) (1). Deux seigneurs notables de la région du Mont Saint-!Michel au xii* siècle portent ce nom. Ce sont Roland de Verdun, baron qui possédait une importante seigneurie en .\vranchin, et Roland (i?u«lodus) d'Avranches, vassal de Raoul de Gaël, auquel Henri I«'' confia le commandement des 200 hommes chargés d'aller secourir Breteuil assiégé. En Bretagne française (2), au xi« siècle, une charte révèle le nom d'un grand vassal du duc, à savoir Roland, vicomte de Léon (3). Dans la première moitié du xn^ siècle, on rencontre un notable personnage, du nom de Roland, archevêque de Dol (1093, 1107) (4). En 1119 le fils d'un grand seigneur, .\lani de Vitré, se nomme Roland de Retz (5). Un Roland ou Rualon de Dinan avait été mêlé aux combats livrés contre Balak dans la principauté d'Edesse (6). Dans la seconde moitié du xii^ siècle apparaissent deux puissants barons bretons du nom de Roland. L'un est iïo//and(/e£)ma/), oncle d'.\lain de Vitré (7) et l'autre Roland de Rieux (8), qui paraît avoir appartenu à la grande famille bretonne originaire de cette dernière localité. G. Paris a observé la fréquence de ce nom de Roland (Rowland), même dans la région celtique, et signale quelques légendes relatives à Roland, dans la zone de la Bretagne française voisine de l'Avranchin (9). Ajoutons enfin que, d'après Ordéric Vital, le porte-étendard des Français dans une bataille livrée contre RoUon aurait été désigné à la fin du ix^ siècle ou au x^ sous le nom de Roland (10). Il est fort possible que ce soient les souvenirs de ces

(l)Ruallendus de Humou Hume fCart. du Monl Saint-Michel, 10126,1155 h 1172. — Cart. deMontmorel.n- 10.— RualendCalcebof, Car/. Af on/ Safn^-Mic/ie/, f" 150(xi«siècle).— Rob. de Torigny, éd. L.Delisle 11,233,253; Rualendde Uacey(ibid., II, 229, 300) ; Rualend, prévôt de Genest. xii'' s. (ibid.. II, 237, 287) ; Riiellenus de Curteomer (1089), Car(. Séez, nnOO. — (2) Rotlwlandus de Verdun (xn« s.) Cart. de Montmorel, n» 291. Rollandus de Verdun (1124) Cart. Mont Saint-Michel, l" 126. Nombreuses souscriptions de Ruelien, Rualen, chevaliers ou clercs (€■ rt. Mont-Saint-Michel, f°> 89. 90. 93. 94, 101) au XI" siècle (2« moitié); Rollandus decanus d'.Vvranches (1171). Cart. Montm Tel, n° 9. — Orderic Vital (Rualodus d'.\vranches). IV, 367. — (3) Signe un acte de donation d'Hoël, comte de Rretagne (1070), Ctirt. Quimperlé. 10, 54 ; acte de 1132, Rollandus, patcr Angevini, Cart. Redon. 110 353. — (i)H. de Fr.,XIV, 804 ; Jaflé, Regesti. n" 5475, 5520 (1093-1094) : Morice.I, 447. 452. — (5) Charte d'octobre 1111, Morice, Preuves 103. — (6) Ordéric Vital, IV, 255, 259. — i7) Rob. de Torigny, éd. Delisle. II, 5, 6, 46. 56 115. — (8) Ibid., II, 3. — (9) G. Paris, Remania, cité ci-dessus. F. Lot (Hug. Capet, 246 note) observe qu'il y a des miUiers de Rowland en Galles. — (10) Orderic Vital, II, 7.

légendes ou de ces personnalités régionales, d'origine normande ou bretonne, qui aient contribué à attirer l'attention du poète sur la figure de Roland, du héros carolingien autour duquel la tradition monastique brodait déjà d'autres récits. Cette hypothèse est d'autant plus plausible que le fidèle vassal de Roland, dans le poème de Turold, Giialler de l'Hum, est très I)robablement un personnage dont le type a été fourni par une famille noble normande, originaire de l'Avranchin, ce qui conduit à admettre pour le suzerain une origine semblable ou presque identique. A ces souvenirs normands ou bretons il conviendrait donc d'attribuer une influence secondaire dans la prédilection que le trouvère manifeste pour le héros de Roncevaux, cet homonyme de grands seigneurs de son pays natal.

Mais, pour achever d'arrêter les traits de cette grande figure, il fallait autre chose qu'une sèche réminiscence historique, que des légendes de pèlerinage fragmentaires, que des noms empruntés pour partie aux familles seigneuriales. Il fallait animer ce personnage en lui attribuant les hautes actions des meilleurs des Croisés. Roland a été la figure synthétique dans laquelle Turold a fixé avec amour les caractères distinctifs des illustres chefs des croisades d'Espagne, qui avaient été aussi parfois ceux des croisades d'Orient. Il a emprunté quelque chose, selon toute vraisemblance, au souvenir de ces intrépides rois d'Aragon, Sanchc Ramirez, Pierre et surtout Alfonse le Batailleur, à demi Français par leurs alliances de famille avec les comtes de Roucy et de Poitiers. Leportrait que tracent d'Alfonse Hériman de Laon,Orderic Vital et la chroniquedeSan Juan delà Peùa rappelle par bien des côtés celui de notre Roland. Il est, comme le neveu de Charlemagne, « supérieur en bravoure à tous les chevaliers », bouillant, impétueux, ardent à l'attaque (1). Ainsi le dépeint le moine du Sobrarbe. Hériman le compare volontiers à César (2), tandis qu'Orderic Vital, racontant la bataille de Fraga, met dans la bouche du héros franco-aragonais, à l'adresse de chefs trop prudents, le langage que Turold met dans celle de Roland à l'égard d'Olivier, au début de la bataille de Roncevaux (3). Comme ces

(1) Voir ci-dessus chap. m et iv.Le renom d'Alfonse était parvenu jusqu'en Orient, où le chroniqueur arabe Kamel Altevarik mentionne ce prince (Hist. Orient. Crois. ,t.»I«'). Le Kartas au Maghreb montre combien les Berbères avaient été frappés de ses exploits (voir ci-dessus livre I".ch. iv) . — Chronique de la Pena, éd.Ximcnez, p. 6G: « /oma/nirafti/;.'!» (d'Alfonse) tiuae digesla per orbem ipsum. inler orbis mililiac slrenuos aniccellebal ». — (2) Hériman, cité ci-dessus. — (3) « Strenuus rex » (Ordcric Vital, V, 16) ; son impétuosité et SCS colères (ibid., p. 16) ; son dialogue à Fraga avec Bertrand de Laon ibid., (p. 21) : « lorlis rex » (p. 23).

princes issus du sang de France, mêlé à celui d'Aragon, le liéros du trouvère a conquis Napal, la terre de Pine et les seigneuries du bassin de l'Ebrc.

Toutefois, Roland a dû avoir surtout pour prototypes les deux grands chefs des croisades d'Espagne, contemporains deTurold, Gaston de Béarn et Rotrou de Perche. L'un, le brillant chevalier béarnais,qui fait pressentir déjà la fougue impétueuse du vainqueur de Ravenne, Gaston de Foix, son descendant, s'était placé au premier rang des héros de la première Croisade aux batailles de Dorylée, d'Antioche, d'Ascalon et au siège de Jérusalem (1098, 1099). Les historiens de la guerre sainte parlent tous de ses exploits avec une sorte d'admiration (1). Bien des traits rapprochent sa vie réelle de la vie fictive de Roland. Comme lui, aux croisades d'Espagne, où il s'est couvert de gloire pendant vingt ans, il fut le premier à l'assaut ou à la bataille. Son courage et son audace ne s'y démentirent pas un instant. Comme Roland, il enlève les forteresses en se jouant. De même que le neveu de Charlemagne reçoit en fief la moitié des conquêtes faites sur les Infidèles, de même Gaston obtint en fief la moitié de Saragosse, avec bien d'autres domaines. Pour compléter l'analogie, le paladin Béarnais mourra en héros sur un champ de bataille, celui de Fraga, en 1130 (2). Coïncidences non moins troublantes, il a pour vassaux et amis deux barons qui portent le nom d'Olivier (3). Il va au combat en sonnant d'un olifant d'ivoire, qu'il a conquis sur les Sarrasins en Palestine, et que l'on conservera après sa mort au trésor de Notre-Dame del Pilar à Saragosse (4). Il est le beau-frère ou le cousin bien-aimé d'.\lfonse, cet autre Charlemagne, comme Roland est le neveu du grand Empereur. 11 est son conseiller le plus écouté et son chef d'armée le plus brillant (5), de même que Roland à la bataille et au conseil est le bras droit du roi de « douce France ».

Toutefois, le trouvère, ainsi qu'il arrive en général aux romanciers et aux poètes, pour lesquels les portraits ne sont pas des décalques, semble avoir varié son inspiration en empruntant encore quelques caractères de la physionomie de son héi'os à un autre modèle. Il est probable qu'il a eu sous les yeux, pour tracer le portrait

(1) Guill. de Tvr ; Tudebod. Robert le Moine, Foucher. Baudri, Guibert ; Albert d'Aix (Hist. Occ. Cr., I, 213, 317, 339, 352 ; III, 79, 110, 114, l(i2 : IV, 17, 102. 108, 228, 316, 332, 422, 442, 460, 504 ; Chr. Saint-Maixent. éd. Labbe, I, 213. — (2) Ci-dessus, livre I", ch. iv. — (3) Ci-dessous, livre III, eh. m. — (1) F. Fila, X. S. del Pilar, B. r. A. h., XLIV, 430.— Marca. Béarn (1647), p. 423, remarque que cet olifant était semblable àcelui de Roland que l'on conservait à Saint-Sernin de Toulouse. — (5) Ci-dessus, livre I", ch. iv et V ; Zurita, I, î" 45.

de Roland, l'exemple de la carrière d'un autre grand seigneur, son propre protecteur, celui qui l'avait amené, seniLIe-t-il, en Espagne. Le rôle de Rotrou de Perche, surnommé le Grand, avait été presque aussi éclatant que celui de Gaston de Béarn. Ce haut baron normand, apparenté aux rois d'Angleterre et d'Aragon (1), époux lui-même d'une lille de roi (2), s'était aussi distingué à la première croisade, sous les ordres du duc Robert de Normandie (:i). Puis,de 1116 à 1135, on l'avait vu s'illustrer sur tous les champs de bataille de l'Espagne, où sa bravoure avait puissamment contribué à l'œuvre de la conquête chrétienne (4). De même que Roland est le neveu de l'Empereur, Rotrou est le cousin germain d'Alfonse le Batailleur. Comme Roland a reçu de Charlcmagne, au dire de Ganelon, la promesse de la moitié de l'Espagne, à titre de fief, Rotrou a obtenu d'Alfonse la moitié de Saragosse. Les conquêtes de Roland, Tudela, Val tierra, ou Comibles (Monubles), sont précisimtnt celles de Rotrou de Perche, et ici encore l'analogie est trop frappante pour être tout à fait due au hasard. Notons enfin que quelques-uns des héros delà première croisade, tels que Robert de Normandie(.3) et Boémond (6), peuvent avoir suggéré quelques traits de la physionomie de Roland.

D'une légende ancienne qui tenait en une ligne, de quelques traditions ec( lésiastiques de caractère anecdotique, de quelques souvenirs monastiques régionaux, et surtout des traits épars dans la phvsionomie des principaux héros des croisades d'Espagne,Alfoiise, Gaston de Béarn,Rotrou de Perche,ou de quelques autres personnages des expéditions d'Orient, le poète a composé une des plus admirables figures que l'épopée ait transmises au culte des hommes et qui vivra, tant qu'il y aura une humanité sensible à la beauté de la poésie. Et c'est celle d'un P.oland plus vrai, plus vivant, plu-s réel, plus beau que le Roland effacé, silhouette sans vie de l'histoire carolingienne, celle, en un mot, du chevalier idéal, du héros français, en qui se résument les âmes héro-iques de l'élite de l'ère des croisades.

Les éléments légendaires et réels du personnage de TuRPiN. — Un procédé semiilable a permis au trouvère de faire vivre un autre de ses personnages, Tuipin,qui se détache sur le fond du poème avec un relief aussi saisissant que Roland. L'his-

■ ni n dP<!siis Ihrc I" ch. iv et v. — (2) Rotrou avait épousé Mathilde, rni ■ri^Hpmi T" Beauclêrc (Orderic VitaJ, IV,187; V, 4).— (3) Il commande u.^ de" àrmées'rAnUoche (Il Occ. Cr., I, 46 106, 263, (307 ; U,. 945) ; (le une aes ai mj ,4, q.jcssus, ch. IV. Il parait avoir fait

(IL oJ. cr., III, 627). — (6) Ordcnc ^ ital, III, 1S6.

toire. ne. fournissait à Turold que le nom insignifiant, dénué de toute auréole guerrière et poétique, d'un prélat carolingien. Le Turpin de l'histoire (Turpinus, Tijlpinus) avait été un moine pacifique de Saint-Denis, revêtu du pallium par le pape Hadrienll (774), et qui était mort entre 789 et 791, après une carrière honorable de prélat administrateur. Flodoard (au x^ siècle), historien bien connu de l'Eglise de Reims, a brièvement résumé les fondations et l'œuvre de cet évèque. On avait élevé à celui-ci dans sa cathédrale un tombeau exposé à la vénération des fidèles (1). Il ne semble pas que le poète ait songé à d'autres personnages da nom presque semblable, tels que le bienheureux Turpion d'Aubusson (mort en S44), évêque de Limoges, qui avait entouré d'une enceinte l'é^glise Saint-Etienne et créé ainsi la Cité limousine, en face du châte.ai (2). Moins encore, paraît-il avoir connu l'existence de ce comte d'Angoulême, Turpion (843), qui mourut en combattant les Normands (863) (3). C'est donc du pacifique Turpin, archevêque de Reims, que proviennent les premiers linéaments de la figure si vivante du prélat guerrier que la Chanson de Roland met en pleine lumière. Les légendes monastiques ont permis au poète d'ajouter à cette physionomie, si archaïque que le caractère réel en était presque entièi-ement elTacé, quelques traits où elle apparaît déjà transformée. De cet archevêque qui n'avait jamais peut-être accompagné Charlemagne dans une seule de ses nombreuses expéditions, les légendes de pèlerinages (4) font e compagnon inséparable de l'Empereur, sans lui donner encore les allurcs d'un soldat, ou du moins sans préciser son rôle dans les croisades attribués au gi'and adversaire supposé des 'nfidèles. Dès la fin du xi^ siècle, dès les vingt premières années du xn«, de faux diplômes montrent la légende en voie de conquérir l'adhésion universelle. L'abbaye gasconne de Saint-Jean de Sorde, désireuse de secouer le joug de sa maison mère. Saint- Michel de Pessan au diocèse d'Auch, attribue à Charlemagne la fondation de l'église et du monastère établis près du Gave d'Oloron, ainsi que la donation d'une parcelle du sang de Saint- Jean et d'autres reliques. La confirmation des privilèges de l'abbaye en 1120, par Guilhen VII de Poitiers, montre que cette pré- Ci) L. Gautier, Epop. fr., I, 70-SS: II, 1G8, 173. - G. Paris, De Pseudo Turpino. 1865, in-S"; surtout J. Bédier, IV, 349, 352; III, 380. L'historien Flodoard (894-966), auteur d'une Histoire de l'Ér/tisc de Reims, a dû contiiljuor à populariser le nom de Turpin. — (2) Adémar de Cliabanncs, XXVI, p. 148, éd. Chavanon. — Gallia Chr., II, col. .509. 575. —(3) Lot-Halplien, Charles le Chauve (1909), p. 119, note. — Richard (.\.), Comtes de Poitiers, I. 9, 13, 24, 41. — (4) Formation de la légende monastique, J. Bédier, IJI, 284, 337, 339, 350.

Icndue origine est déjà accréditécet que l'aullienlicilé de !a fausse charte est admise (1). II résulte de ce document qu'on croyait déjà à la présence de Turpin parmi les compagnons ordinaires de l'Empereur aux Croisades d'Espagne, que même Sorde se flattait de posséder le tombeau du prélat, mort au retour d'une de ces expéditions et enseveli par ordre de son maître en terre de Gascogne. C'est donc dans le premier quart du xii" siècle que la légende monastique a fait triompher la nouvelle tradition. On ne peut tirer une induction aussi certaine du faux diplôme de Saint-^Martin de Tours, qui concerne une dépendance de l'abbaye tourangelle dans la vicomîé de Limoges, celle de Saint-Yrieix de la Perche. Charlemagne, accompagne de Turpin et de Guillaume auCourb-Nez.est supposé avoir accordé au prieuré limousin divers privilèges, à condition qu'il se soumettrait à la juridiction de Saint-Martin (2). Mais l'original de cette prétendue concession de privilèges, que le faussaire date de 794, est perdu, et les suscriptions fantaisistes qui l'accompagnent ne fournissent aucun élément de datation, ni noms de personnages réels, ni circonstances précises, qui permettent de savoir à quelle époque ce faux diplôme a été fabriqué. Après un examen attentif, il nous est impossible d'admettre, comme le font cependant ]Mabille et Miihlbacher (3), que cette pièce puisse être sûrement datée des années 1090 à 1097. Si, en en'et,il y eut alors un procès entre Saint- Yrieix et Saint-Martin, au sujet delà juridiction delà maisonmère de Tours sur sa fdiale, procès terminé par un accord et par une bulle d'Urbain II (,4),il n'est pas du tout certain que le document ait été écrit par le faussaire à cette date, pour appuyer les prétentions des moines tourangeaux, au cours de ce diiïérend. Il se pourrait qu'il y ait eu dans la suite d'autres procès analogues, dont les pièces ont disparu, car on n'a plus qu'une partie des copies provenant de l'ancien chartrier de Saint-Martin. Il est tout aussi plausible d'admettre que la dilTusion de la légende carolingienne, d'origine épique, admise unanimement au rang de vérité historique dans la seconde moilic du xii«^ siècle, ait inspiré à quelque moine érudit l'idée de confirnier par cette fausse charte

(1) Cari, de Sordc, p. 65. — Voir ci-dessus livre I", ch. iv. — (2) Charte éditée par la Gullia chr., TV, 100 ; puis par Mabille, Pancarte noire Saint- Martin (I8fi6), n" 83 (il prend à tort celle pièce pour un faux testamcnl de Charlemagne) ; sa publication est faite d'après une copii- de Baiuzc, exécutée par celui-ci sur l'original du faux aujourd'hui perdu. H date la pièce de la fin du xi» siècle. — (3) Muhlbaclier. Diplomata Karolina. I, n» '2'A, p. 355 (accep e sans discussion l'assertion de Mabille). — ^4) Mabille, p. 152, note 1, n" 193 (transaction avec le chapiire de Tours), p. 197 ; bulle d Urbain Il (1090, 97) ; n" 202, p. 199.

les prétentions, même momentanément ^^cto^ieuses, de son abbaye, et de la prémunir contre une nouvelle tentative d'émancipation de sa filiale. Ce faux document peut être postérieur, tout aussi bien qu'antérieur, au procès de 1090-96. La même abbaye n'a-t-elle pas eu l'idée, pour attirer les pèlerins de Compostelle, de fabriquer une autre charte, qui supposait qu'elle était en relations avec le célèbre sanctuaire de Galice dès 906 (1). Plus probante est la légende recueillie par la Chanson de Roland, et d'après laquelle « Varcevesque qui fut sages e pro: » aurait été conduit àSaint-Romain de Blaye, pour y être enseveli dans un des blancs sarcophages de cette abbaye (vers 3691). A quelle date les moines de Saint-Romain s'enhardirent-ils jusqu'à montrer à Blaye le tombeau de Turpin(2), comme on le montrait antérieurement à Reims ? A quelle époque le chapitre Saint-Seurin de Bordeaux fit-il de cet archevêque son fondateur ? Il ne semble pas que ces dernières légendes se soient précisées, avant l'apparition de la Chanson de Roland Ce qu'il importe avant tout de retenir, c'est que les clercs, promoteurs des pèlerinages et des croisades, s'étaient eiïorcés de rattacher à la personnalité de Charlemagne celle d'un prélat qu'ils lui donnaient pour compagnon et conseiller, auquel ils attribuaient la collation de privilèges qui leur étaient avantageux, ou dont ils se flattaient de conserver quelque souvenir matériel. C'est alors qu'interviennent, grâce au milieu où Turold a vécu, d'autres éléments qui permettent au trouvère de transformer entièrement, de préciser et de \'ivifier la physionomie de son héros. Comment d'abord a-t-il été surtout attiré par le nom de ce personnage ? Des souvenirs régionaux ont probablement joué dans cette occasion un rôle secondaire. Le nom de Turpin, qu'on n'a pas rencontré jusqu'ici dans les cartulaires d.' cette époque en dehors de la Normandie, s'était conservé dans la province où Turold était né. Des documents d'origine espagnole ont prouvé qu'il y avait à Cascante, dans l'apanage de Rotrou de Perche, un chevalier normand du nom de Turpin qui s'était établi dans le pays (3). Il y a mieux encore : le cartulaire inédit du Mont Saint-^Iichel mentionne un Guillelmus Turpis infans au temps de l'abbé Bernard (4). A plusieurs reprises, on voit apparaître dans les donations faites à la célèbre abbaj^c, soit à la fin du XI» siècle, soit dans le premier quart du xii*', un dignitaire monastique considérable, le second après l'abbé, un Tur-

(1) Mabillc, ibid., n" 90. — (2) J. Bédier, III, 350. — C. JaMianM isl.de Bordeaux, p. 115, et autres travaux cites ci-dessus. — (3) Voir ci-dessus livre I", chap. V. — (4; Cart. Mont Sainl-Michel (inédit), f" 90.

pinus praeposUus nwnachorum (1), que Turold a vrai.seml)lablemcnl connu. Du ])r(ivOt de labbaye du Monl Saiul-ilicliel à l'archevêque de lAeims le passage pouvait se lairc, en vcrlu d'une associalion d'idées.

]\Iais ce qui importe davantage, c'est la genèse du caractère même du héros. Comment le poète a-t-il pu songer à transformer le pacifique administrateur de l'Eglise de Reims du vni« siècle, le compagnon, probablement non moins pacifique, sorte d'aumônier ou de ministre des ad'aires ecclésiastiques de Charlemagne, provenant des légendes cléricales, le non moins pacifique prévôt des moines du Jlont Saint-Michel, en ce belliqueux ])rélat, émule des plus vaillants chevaliers, en cet ejitraîncur d'hommes, plus apte à la bataille qu'aux exercices pieux. Sans doute, Turpin, dans le poème de Turold, sait manier îa parole, mais il la manie moins que l'épéc ; sans doute il est pieux, mais il est encore plus jouteur intrépide, et l'on sent qu'il aime mieux rendre et donner des coups que des bénédictions. L'examen attentif du milieu historique où vécut l'auteur de la Clianson de Roland iwus autorise à assigner comme prototypes du bouillant archevêque, d'une part, des prélats français que Turold a dû connaître, de l'autre, les fameux évêques batailleurs des croisades d'Espagne. Familier et protégé probable des grands seigneurs normands, spécialement de Hotrou de Perche, peut-être admis dans ce cercle lettre de Eaon que présidait l'évêque Barthélemi (2), et où écrivit le moine Hériman Turold a certainement connu, au moins de réputation, deux membres de la grande famille des Roucy qui avaient au xi« àiècle administré l'Eglise de Reims. L'un, Ebles de Roucy, avait été comte et archevêque de la métropole de Saint-Remi (1021-1033); il avait lutté contre Eudes de Blois en 1023 (3). L'autre était l'ai'istocratique et fougueux archevêque de Reims, l'un des successeurs de Turpin, Glanasses I^''. Ce dernier fut un des plus grands personnages du temps de Pliilippe I^'', admis aux conseils de ce Capétien, chargé par ce prince de plusieurs missions diplomatiques (4). Sa sœur Adélaïde était la femme d'Hilduin de Roucy et de Montdidier. JManassés P' était donc l'oncle de l'organisateur de la croisade dcl073, le fameux EblesdcRoucy, et d'un grand nombre de hauts barons de Bourgogne, de Champagne, de Hainaut, de Picardie, de Flandre, avec lesquels ses nièces avaient contracté alliance. Il était l'oncle des rois d'Aragon

(1) Cari. Mont Saint-Michel (ini'dit). f» 98. 99. 103. diartes de 1;\ fin du xi= siècle et du début du xii'. — (2) Voir ci-dessous, livre IV. — (3) Lcx, Eudes de Blois (1892).— Luchaire, Insl. mon., 11,58.— Pfister,7<o6fr( le Pieux, p. 15,32,183, 194,238, 239.

Pierre et Alfonse, le grand-oncle de Rotrou de Perche, l'un des prototypes de Roland. Il avait élevé auprès de lui son neveu de Bourgogne, Barthélemi, qu'il nomma chanoine et trésorier de Sainte-^Iarie de Reims, et qui devint dans la suite, peu après, l'épiscopat du fameux Gaudry, évêque de Laon. C'est un autre archevêque de Reims, Raoul, l'un des successeurs de Manassès, qui avait préconisé cette candidature, et c'est Barthélemi, resté en relations étroites avec -\lfonse le Batailleur, qui conservait pieusement en ce moulier de Laon, qu'invoque le poète, la mémoire des victoires des croisades franco-espagnoles (1). En ce centre que le trouvère a connu s'était aussi gardé le souvenir d'Ebles de Roucy et de JManassés I'^'', ces fougueux archevêques de Reims, dont le second surtout avait l'âme d'un féodal, plus que celle d'un clerc. Il batailla avec son chapitre et ses abbayes; il osa tenir tête au pape Grégoire VII lui-même (2). Il mena enfin après sa déposition en 1080 une existence aventureuse. Il paraît avoir pris part à la première croisade, et on le trouve, en 1098, prisonnier des Turcs à Bagdad (3). Nul ne difîéra plus que lui de l'historique Turpin,sou pacifique et lointain prédécesseur. Il y a au contraire quelque chose de l'âme aristocratique,ardente etbelliqueuse de ce prélat grand seigneur et lettré (nobilis et lilteralus) dans le héros de Roncevaux. Le poète a pris les autres traits qui distinguent le compagnon de Roland dans le spectacle habituel que lui donnaient les guerres saintes au delà des Pyrénées. Les Gui de Lescar, les Guillaume Sanche de Pampelune, les Pierre de Saragosse, les Estban d'Huesca (4) bénissant d'une main et brandissant l'épée de l'autre, haranguant les combattants pour les mener ensuite à l'assaut et à la bataille, n'étaient-ils pas des modèles vivants qui suffisaient à inspirer le poète ? Ils lui ont permis de tracer ce portrait immortel de l'archevêque guerrier, presque aussi beau que celui de Roland, et dont il a orné la galerie de> héros de son épopée.

Les éléments légendaires et réels du person.nage de Ganelon. — Aux preux, symboles de la loyauté et de l'honneur chevaleresque, le trouvère a opposé le type du grand seigneur, que l'orgueil, ren\Te et la cupidité ont ravalé jusqu'à la trahison.

(1) Hcriman de Laon (H de Fr., XIL 267 c). — (2) SurManassès, déposé au concile de Lyon, voir Cal. actes Philippe l"', pp. M. Prou. n° 43 : il figure au conseil de ce roi, p. 112-113 et sq. — Benzo d'.\lbe (Pi-rlz. XL 657) le qualifie nobilis et litteralus » : Fliche. Philippe 1". 35, 116. 314. 315. Marlot, IIL ISJ (d'après Guibert) ; 331. 360, 368, 391. etc.. Il fut dépose en déc. lOSO ( Gallia Clirisl., IX, 70). - (3j Cet épisode, à peu près inconnu de la vie de Manassès.nous est révélé par le récit de Guibert de Nogent et du continuateur de Tudebod (H.Occ. Cr.. III, 1682, 13. 214). — (4) Voir ci-dessus livre I«% chap. iv et v, III, ch. ii.

Parmi les douze pairs, ces clievalicrs héroïques dévoués jusqu'à la mort à leur foi et à leur roi, s'csl glissé le Judas que les mauvaises passions oui rendu traître à son Empereur et à son Dieu. C'est le Lucifer, l'ange déchu dont parle plus tard le trouvère Bertrand deBar-sur-Aubc. Où le poète a-t-il recueilli les éléments de cette physionomie complexe, aussi frémissante do passion et de vie que celle des plus grands héros de son poème ? Sans remonter, comme l'ont fait certains érudits allemands, jusqu'aux légendes de la mythologie Scandinave (1), et sans assimiler Ganclon au loup de ces légendes, il suffit de rappeler, avec tous les historiens, depuis Leibniz jusqu'à F. Lot et à J. Bédier (2), qu'une tradition carolingienne, d'origine ecclésiastique, a fourni le premier élément de la physionomie du traître de l'épopée de 'lurold. 11 y eut en effet, au temps de Charles le Chauve, un prélat du nom de Wcnilon, ancien chef de la chapelle royale et abbé de Ferrières, qui fut promu archevêque de Sens en 837, qui abandonna la cause de son bienfaiteur qu'il avait couronné roi à Sainte- Croix d'Orléans, et qui fut flétri par ce roi comme traître, au concile de Savonnièrcs, d'après l'Annaliste de Saint-Beitin. Mais il rentra bientôt en grâce et mourut le 3 mai 865, revêtu encore de sa dignité épiscopale. C'est donc une de ces légendes d'origine cléricale, dont la ténacité esl proverbiale, qui se trouve à l'origine de la physionomie du Ganelon de Turold. Mais au moment des croisades, comment le nom d'un prélat versatile du ix^ siècle a-t-il pu désigner un haut baron, le beau-père de Roland, qui joue dans t'épopée un rôle presque semblable à celui du futur connétable de Bourbon, et qui,par dépit,superbe ou envie, se laisse aller à commettre envers ses pairs une trahison sournoise ? Comment cet évêque est-il devenu un grand seigneur, beau, fort, éloquent, fier, impétueux, modèle de vaillance chevaleresque, jusqu'au jour où la haine l'égaré, au point d'en faire un traître?Il faut évidemment supposer ici le même travail d'élaboralion que pour les autres figures du poème.

Le trouvère clerc reçoit de la légende un nom à demi-elTacé. Ce nom lui est probablement suggéré encore' par quelque vocable courant qu'il a entendu résonner à ses oreilles. Or, le cartulaire inédit du Mont Saint-jMichel fait mention d'un seigneur de

(1) Ganelon ser.iil, d'après Hugo Mcycr (Rfv. Critique, 12 fév. 1872), un nom dérivé de Gamalo (loup en norrois), allusion à Lupus. duc de Gascogne, qui trahit Charlemagne. L. Gautie' (ILH.'i(i) y voit un vocable fabriqué avec le mot garmare (tromper). — (2) J. Bédier, "IV, 350, ."?( 0 - I-". Lot, Ilugves (:npet,?.45. — Rajna ( Origini dcl l'( popeu, 424)et L. Gautier (Epopées /r.. IH, 154) doutent de la valeur de cette explication.

rAvranchin Hugues Guineleu (1), notable personnage, puisqu'il est témoin en compagnie de GeolTroi de Cliantemerle, de Païen du Bois (de Semore), de Guillaume de Moncels et autres chevaliers connus de Basse-Normandie. Observons d'ailleurs que, d'après Orderic Vital, il y avait eu un Guenilon, archevêque de Rouen au ix« siècle (855) (2). Les noms de Ganelon et de Baudouin étaient donc connus dans la région normande. Ajoutons enfin que Turold a attribué un fils du nom de Baudouin à Ganelon (vers 314); que ce fils, qui est le neveu de Roland, «preux sera, dit le père ». Il est à remarquer que ce nom de Baudouin se retrouve parmi ceux de seigneurs de l' Avranclûn de la région de Séez, du pays de Brionne (3), sans qu'il y ait lieu d'attribuer à ce fait beaucoup de portée. De plus, Ganelon, dans le poème, est parent d'un oncle appelé Guincmer (vers 348), vocable assez répandu dans la région du nord (4). Le premier nom, celui de Ganelon, qui est le seul important, avait été porté au xi*^ siècle par quelques clercs et chevaliers, notamment par un trésorier de Saint-^Iartin de Tours, possesseur d'une forêt en Perche, d'un château à Montigny et de domaines dans la région de Chateaudun (vers l'an 1044) (5). Il était le fils d'un puissant seigneur, qui fut disgracié, en même temps que ce dignitaire ecclésiastique, par le comte d'Anjou, Geoffroi II Martel (6). Peut-être y a-t-il dans cet événement l'une des origines du rôle que le trouvère, qui semble avoir eu quelque prédilection pour les Angex-ins, attribue au traître de son épopée. Il faut ajouter qu'on trouve encore un Ganelon, moine de Saint- Aubin d'Angers, chargé de rédiger un acte de Foulques Xerra (7). Enfin, dans les dernières années du xi^ siècle, vivaient un Ganelon, seigneur de Chàtillon.qui reçut en fief Faye-la-Vineuse dans le Chinonais, de Geoiïroi le Barbu (8), et Ganelon, un autre vassal en 1038 de Geofïroi de Mortagne, père de Rotrou le Grand (9). Mais le poète, en prenant ce nom, s'en est servi pour l'attribuer à un haut baron croisé, jusque-là renommé par son éloquence, sa force, sa bravoure, dévoyé par l'esprit de rancune ou de cupi-

(1) Cart. du Mont Sainl-Micliel, f°9y (charte fin xi« siècle). — (2» Orderic Vital, II, 358 V. 153. — (3) Baudoin de Meule et du Sap (fin xi" siéclei. Orderic Vital, III, 121 ; III, 340, 370. — Baudoin, sgr de l'Avranchin, Cart. Monl Sainl-Michel. î"' 94, 95. — Baudoin, évèque d'Evreu.x (Orderic, II, 214), etc. Toutefois ce nom est très répandu depuis la Normandie jusqu'à la Flandre, au Hainaut, au pays Chartrain (ex« Cart. St. Père de Chartres, index 745); il se retrouve même en Bordelais (Baudouin de la Tresne (xi« s.), Cart. G. de Sauve, î" 9). — (4) Voir ci-dessous, chap. iv. — (5) Gallia Christ., VIII, instr. col. 299.- F. Sœhnée. Cat. actes Henri /"(1907),n'> 71.

— L. Halphen, Comté d'Anjou (1906), 265.— (6) F. Sœhnée, léid. — Hauréau, Sing. hist. et litter.. in-12 (1861), 209, 210. — (7) Halphen, 106, n» 4.

— (8) Halphen, p. 102, n» 352. - (9) Charte de Geoflroi de Mortagne (lu88), Cari. Cluny, éd. Bruel, IV, n- 3689.

dite. Quel est donc le personnage réel qui lui a servi de modèle ? L'iiistoire des croisades d'Espagne eL d'Orient lui en fournissait un, qui eut une renommée retentissante et dont le souvenir devait certainement persister encore, au moment où le poète écrivait. C'est Guillaume I'""', vicomte de Melua, fils d'L'rsion, cousin probablement d'Hugues le Grand, comte de Vermandois, et par conséquent du roi capétien, Philippe l*^"". I>es historiens des croisades, depuis le moine de Saint-Maixent jusqu'à Guibert de Nogent, en passant par l'anonyme des Grsia et par Tudebod, nous indiquent les traits expressifs de ce'!c physionomie. C'était une sorte de géant, d'une force extraordinaire, qu'on avait surnommé le Charpentier, à cause de la vigueur de ses bras, et qui avait été à certains moments la terreur des Sarrasins, ainsi que le rappelle Guibert de Xogcnt. Le moine de Saint-.Maixent déclare avoir vu, comme s'il l'avaitencore présent à la mémoire, cetype de beau soldat. Guillaume avait, de même que Ganelon, la réputation d'être un des plus vaillants et un des plus redoutables adversaires des infidèles (ierribilis admodiim annomni fueral el darucrat). Comme Ganelon, il était éloquent ; le plus « beau parleur qu'il y eïit entre Seine et Loire » (in verhis audax, didis polens). Comme GaneJon il avait une superbe, une hauteur incroyable (fasiuosa rigiditas, famosa ferodtas). Comme Ganelon, il était cupide, et on l'accusait d'avoir dilapidé l'argent des pauvres recueilli pour la croisade. Comme Ganelon encore, il supportait mal le second rang, et il aimait autour de lui le bruit des louanges que soulève une activité continuelle (inediae impatiens). Or, ce prototype de Ganelon a trahi ou fut accusé d'avoir trahi deux fois la cause sainte des Croisades. L^ne première fois en Espagne même, en 1087, lors de l'expédition de Tudela, on prétendit qu'il avait amené l'échec de l'entreprise et manœu%Té de manière à livrer ses compagnons à l'ennemi. Une seconde fois, lors de la première croisade d'Orient, à laquelle il prit part dès 1096 et d'abord parmi les bandes de Pierre l'Ermite, il encourut les mêmes accusations. Au moment où les Croisés étaient bloqués dans Antioche par Kerbogah (1098), l'éncrvement causé par la famine et l'inaction où on laissait les combattants amenèrent une dépression morale parmi les plus vaillants. Guillaume le Charpentier voulut s'enfuir, en compagnie de Pierre l'Ermite lui-même. Boémond. furieux, se stiisit du vicomte de Welun, l'exposa pendant une nuit dans son camp, et le lendemain, il l'interpella avec violence devant l'armée assemblée, le couvrant de reproches et d'outrages, l'accusant d'avoir mis en périU'honneur des Français, l'appelant « méchant, bavard et jélon ».

De même que Gauclon, dans la Chunson de Roland, est livré à la fureur et aux quolibets des valets de l'armée, de même Guillaume le Charpentier fut abandonné aux insultes de la multitude qui lui criait : « Tu as voulu sans doute, vaurien (nequam), livrer l'armée et les chevaliers du Christ, comme tu as trah' tes compagnons en Espagne (siciit iradidisti eos in Hispania) (1). Presque tous les historiens des croisades relatent ces incidents, qui paraissent avoir eu un retentissement énorme en Occident, surtout en France, à cause du renom et de la haute origine même d'un homme, qui, en quelques jours de défaillance, avait sombré sou.^ le mépris public. C'est presque certainement de celte double accusation qu'est née la légende de Ganelon, telle qu'elle a été immortalisée par l'épopée de Turold. Le personnage du poème est donc, comme les précédents, un assemblage complexe, dont la tradition lointaine, les souvenirs régionaux, l'histoire encore toute frémissante des guerres saintes ont fourni les éléments, qu'a groupés et qu'a vivifiés un grand poète, au souille de son génie.

Auprès de ces quatre figures de premier plan, Charlemagne, Roland, Turpin, Ganelon, dans lesquelles la légende se mêle à l'histoire, et qui ont été transformées, grandies, vivifiées par le trouvère, il en est quatre autres, Naimes Olivier, Piuabel, Gautier de IHum, qui ne doivent presque l'ien ou même rien au passé légendaire et que le poète semble avoi ' formées, en empruntant à la réalité contemporaine idéalisée les principaux traits dont il a composé leur portrait. C'est le procédé usuel des classiques, qui ont su dégager de l'observation de la vie réelle 'es caractères permanents, généraux, humains, à l'aide desquels leurs héros semblent aussi vivants qu'au moment où ils sont sortis du cerveau de l'auteur.

Parmi ces personnages, l'un des plus marquants est le duc Naimes, que le poète nomme aussi « A'aùnt/n» et « Naimon »(2). Il est le Nestor de l'épopée française, le plus pondéré et le plus sage des membres du conseil de Charlemagne.

Meillor vassal n'aveit en la curt nul (vers 231, 775).

(1) Sur Guillaume le Cliarpentier, voir Orderic Vital, III, 481, 524; Gesta, ch. XXV, p. 258. — Guill. de Tvr, liv. I. II, VI (H. Occ. Cr.. I. 45, 96, 118) ; Tudebod, Raoul de Caen. Robert le Moine (ibid., III, 40, 41, 135, 188, 564, .651, 782. 871) ; Baudri, Guibert (livre n^ ch. iv); Albert (ibid., IV, 43, 44, 174, 175, 294, 295,306, 417,598. 599): d'après Albert d'Aix, il .serait ensuite rentré en grâce, car on le retrouvée Jaffa avec Baudouin du Bourg et Tancrède, ainsi qu'au siège d'Ascalon, après lequel il est reçu à la table du roi (1102). — (2) Ch. de Roland, vers 1767, 1790, 2417, 3008, 3013, 3061, 3075, 3432, 3444, 3544, 3937.

Mais c'est aussi un preax (vers 3013 et sq.),un homme de j^'uerre d'une expérience consommée,le major-général de l'année de Charlemagne, auquel éciioil le soin d'organiser les eschieles el de désigner leurs généraux, une sorte de lîerthier du grand ICmpereur. Aussi ferme dans la bataille qu'au conseil, il apparaît souvent, dans l'épopée de Turold, avec sa physionomie grave, rélléehie, calme, entourée du respect universel. Les hypothèses les plus diverses ont été émises à son sujet. Observons d'abord que nulle part, dans la Chanson de Roland, il n'est appelé, ni Naimes de Bavilre, ni duc (h' Bavière. Ces deux additions sont poslérit'ures, de même que la légende d'Adcnet le Roi (l)dans Berte aux tjrands pics, (]ui fait de Naimes le fondateur de Xamur. Schober a voulu identilier Naimes avec Nominoé I"^', duc de Bretagne, mort en 851, au temps deCharlesleChauve.Tavernier('2)aremarquéavec raison que le nom de Naimes est d'origine méridionale (3) ; il correspond à celui de Raimond, d'Aimés et d'Aimeri (Naimun, I laimon N'Aimes, N'Aimeri), qu'on trouve avec l'article n'(en) jusque dans Orderic Vital (4). Il y a eu des personnages ainsi nommés, de bonne heure en Gascogne, où VHisioria regum Francorum, due au moine de Saint-Denis, place un duc des Vascons {Xaimone duce Wascono, Naimonen, primicerium Gasconum duccnt), qui vint rendre hommage à Charlemagne à Aix-la-Chapelle (5). Là se trouve peut-être la première origine du personnage de la Chanson de Roland. ^lais ce duc des Vascons n'avait pas d'histoire, en dehors de ces quelques lignes d'un chroniqueur monastique, que le trouvère peut bien n'avoir nullement connu.

Quel est, parmi les contemporains de Turold, le Piaimond (Naimon, Aimon), ou l'Aimeri qui a pu provoquer l'associa lion de noms ou d'idées à laquelle est dû le portrait si vivant du poème. On songe d'abord à deux Raimond. L'un est le vicomte de Turenne, qui s'illustra par sa bravoure dans la première croisade (6), d'après tous les historiens de cette expédition, et qui était de plus uni par des liens de famille aux Roucy et à Rotrou de Perche (7). On pmse encore plus à Raimond IV, comte de Saint-Gilles, de Rouergue,de Nîmes,de Narbonne (1066) et de Toulouse (1088) (8),

(1) Bédier, IH, 336 (au sujet d'Adcnet). — (2) Tavernicr rZ. f. fr. Spr., 1903, p. 150). — (3) iiirf..il n'a pas remarqué le texte d'Orderic : voir G. Schulze (Z, f. roman. Pliilol.. XVllI, 1894. 126) (sur N'Aimes pour Alsmeri).

— (4) Orderic Vital, V, 21 (X'Aimarus de Xarbona). — (5) Historia regiim. Francorum a monacho S. Dionvsii, pp. G. Maitz (Pertz, IX. 39.) et sq.).

— (6) Tudcbod. Robert le Moine (//. Occ. Cr.. III, 50, 98, 103. 109. 193, 206,210,854. 863.865); sur son rôle à.\ntioche. Marra, Tortose, .Jérusalem, Joppé, voir Baudri, Guibert. Albert f/ftid.. IV. 91, 97, 216, 2'23). Orderic Vital, III, 587, 599. — (7) Hériman de Laon ci-dessus cité. — (8) Vaissète, Ilisl. J.antj., nouv. éd., III (index).

qui joua un grand rôle à la fois dans les croisades d'Espagne et dans celles de Syrie. Epoux d'Elvire, fille naturelle d'Alfonse VI de Castille, il avait participé à la grande expédition de 1087 au delà des Pyrénées (1). Neuf années après, l'un des premiers, il prit la croix.

On sait, d'après son panégyriste, Raimond d'Aiguille, quelle place il occupa dans la guerre sainte, où il fut, à côté de son rival Boémond, le véritable chef des croisés, bien plus que le pieux Godefroi de Bouillon et que les brillants chevaliers, Robert de Flandre et Robert de Normandie. C'était, non seulement, comme le Naimes de l'épopée, un homme de guerre brave et expérimenté, qui donna à Dorylée, à Antioche, à Jérusalem, des preuves de sa valeur, mais encore et surtout un diplomate et un politique avisé, prudent, rélléchi,« un autre Aaron »,ainsi que l'appelle Baudri de Dol. Ses ennemis lui reprochaient sa souplesse ; ils lui ont donné les traits d'un calculateur froid et égoïste, de caractère peu sûr, intrigant et ténébreux, astucieux et caressant. Mais il faut se souvenir qu'il eut pour adversaires, outre les Normands, tels que l'anonyme des Gcs/a et Raoul de Caen, les panégyristes des Lorrains, tels qu'Albert d'.\ix, et même, quoique à un moindre degré, des chroniqueurs français qui ont subi l'influence des Gesta, comme Baudri et Guibert (2). Turold, qui a su se dégager des préjugés étroits de sa province et qui exalte équitablement les diver.-es nationalités provinciales, a pu être attiré par cette haute figure de sage, encore grandie par le prestige de deux Croisades. D'ailleurs, il convient de noter que Raimond était le seigneur de cette abbaye de Saint-Gilles, pour laquelle le trouvère a un culte tout particulier (3). Enfin, celui-ci attribue à Naimes un titre élevé que Raimond de Saint-Gilles portait réellement, puisque le comte de Toulouse était aussi duc de Narbonne ou de Gothie (4).

11 existe, il est vrai, d'autres grands seigneurs de l'époque du poète auxquels il a aussi pu penser. Tels sont, outre Aimeri !«''

(1) Voir ci-dessus livre 1='', cli. m et iv. — Orderic Vital, IV, 75 ; V, 133. — Vaissète, 11,468-470. —(2) Sur le rôle de Raimond de Saint-Gilles, voir Tudebod.Raimond d'Aiguille, Raoul de Caen, Robert le Moine (Hisi. Occ. Cr., III, passjm, index, p. 978 à 9S0i : c'est un « grand nom », dit Raimond, d'Aiguille (p. 275) ; Guibert, Baudri, Foucher, A bert d'Aix (ib d., IV, index, 792-795), armis mirabiliter industriaque claruit » (Guibeit. 229) ; « alter Aaron » (Baudri, p. 16) ; Gesta, éd. Hagenmayer, ch., m note 3, p. 131.; Raoul de Caen, ch. xv, malgré son hostilité, le dit « vir aequilalis ciillor, iniquitatis ultor, ad timidos agnus, ad tumidos leo » ; Orderic Vital, III, 469, 583. V, 62, 69, 124, 126. — (3) Ch. de Roland, vers 2096. —(4) Vaissète, III, 655 (charte de 1124) ; F. Lot, op. cil., p. 211 (charte de 1079). — Teulet, Laijellcs. I, n° 28. — Charte de 1112, « R. duxNarbonnensis »,Cari. Clumj, éd. Bruel, V, n- 3908.

cl Aimcri II de la puissaiilo maison de Rançon en Saiulonj^e, dont un membre pril parla la croisade de Culanda (1120) (l),Aimeri IV, vicomle de Thouars, le beau-frère de Guilhen VII (2), qui est sans doute le même que ce vicomte du Thouars qu'on ti-niive déjà en Syrie, où il combal, de 1095 à 1099, en compagnie d'Hugues de Lusignan, et dont parle aussi le fragment provençal de la Chanson d'Aniioche (3). 11 y avait également en Gascogne un Aimeri, comte de Fezensac (xj«^ siècle) (4), et un Aimcri, seigneur de Bourg-sur-Gironde (1108) (5). Toutefois aucun de ces pereoiinagas n'a porté le titre ducal, et ils n'eurent point l'illustralioa des Aimeri de Narbonne que gueLLait l'épopée, .\imeri U'"', l'époux de Mahaul, veuve du comte de Barcelone, est l'une des figures marquantes de la France méridionale. 11 avait pris part aux premières croisades en Orient, où il alla seconder son beau-frère Boémond, prince d'Antioclie, entre 1103 et 1106. II y reçut même, d'à près une lettrcdel'évêqued'Albara, qui annonce sa mort (1106), soit du prince d' Antiochc, soit du roi de Jérusalem, le titre d'amiral ou d'émir (G). Son fds Aimeri II, plus célèbre encore, fut l'un des héros des croisades d'Espagne, où il vint en aide à son frère utérin, le comte de Barcelone, Ràimond Bérenger III, et au roi d'Aragon, Alfonse le Batailleur. Il contribua pour une large part à la conquête des Baléares, aux victoires de Martorell et de Barcelone (1114, 1116). Il devait tomber glorieusement aux côtés de Bertrand de Laon, de Ccntulle V de Béarn et des chevaliers gascons ou normands sur le champ de bataille de Fraga (1 134) (7). Il n'est pas impossible que la physionomie héro'ique des .\ymerides, ces protagonistes de la Geste des Narbonnais, soit sortie de la grande et grave figure du duc Naimes, inspirée par celle des deux premiers Aimeri de Narbonne.

Les PERSONNAGES DE PRE.MIER PLAN NON LÉGENDAIRES, EM- PRUNTÉS AU MILIEU CONTEMPGR.MN' DES CROISADES : OLIVIER

La figure du duc Naimes ne doit donc presque rien à la léj^ende, c'est du présent qu'elle tire sa vie. Sur les quarante personnages qui évoluent autour de Charlcmagnc dans le poème de Turold, on n'en peut rattacher encore que trois autres, Anséis, Ogier, Girart de Roussillon, aux éléments légendaires, et ils ne peuvent plus être rangés parmi les héros que le poèt« a mis au premier

(1) Ci-dessus livre I<''.(h.iv. — Richard, Comtes du Poitou, 1, Ifil, 103, etc. — (2) Richard, op. cit., I, 297, 301, 350, etc. — (3) H. Occ. Cr., III, 400. — Ch. d'.'\iitioche. poème provençal, p.p. P. Meycr, Arcli. Or. Latin, II, 507. — (4) Généalogies des comtes de I-êzensac, citées ci-dessous, ch. iv. — (5) Charte de Gaucelme de Lesparre (IIOS) citée ci-dessous, ibid. — (fl) Vaissètc, II, 375, 41.5, 433, 5(j9.— y) Ibid., IJ, 569, 613 616, 690 ; Orderic Vital, V, 21 ; Zurita, I, f«27.

LE KhFLET DU MONDE COMIi:virGR.\lN' 335

plan Au contraire son génie lui a permis de tirer, du milieu chcvmeresque et féodal où il a vécu, la plus belle de toutes les physionomies de son épopée, celle d'Olivier. Ce preux est \Taiment, à côté de Roland, le principal acteur de ce drame héroïque. Son image se détache avec une fermeté, une profondeur, une vérité et une beauté saisissantes (1), auprès des portraits de Chariemagne, de Roland et de Turpin, et comme lidéale image de la loyauté et de la fidélité, en regard de la physionomie du traître Ganelon. Il ne doit rien à la légende caroUngienne. Tout au plus un embryon de légende monastique apparaît-il autour de cette figure dans le premier quart du xîi<' siècle, puisque la Chanson de Roland atteste qu'on voyait à Saint-Romain de Blaye le blanc sarcophage où reposait OlÎNier (2). Le nom que le poète a donné à ce héros de l'amitié et de la loyauté chevaleresque, celui d'Oii-vier {Ol:verius), est fréquent dès le xi« siècle. Les érudits allemands (3) se sont imaginés à tort que ce vocable était d'origine anglosaxonne. Us citent à l'appui de !eur théorie l'histoire de cet Elsmerus ou Olivcrius, ou Eihelmeras, qui, d'après Guillaume de ilalmcsbury, fut astrologue, mathématicien et mécanicien vers 1066, dans l'abbaye anglaise où a écrit le chroniqueur (4). C'est du moine de Malmesburs' qu'Aubri des Trois Fontamcs a extrait la mention de ce moine savant (5).

L'examen des documents dément cette hypothèse exclusive. On trouve en effet des féodaux du nom d'Olivier en Aquitaine. L'un deux, vicomte de Castiilon-sur-Dordogne, f ut le promoteur de l'établissement des chanoines réguliers de Saint-Augustin à Saint-Emilion,dans le diocèse deBordeaux (entre 1059 et 1088)(6). Un frère de cet Olivier fut moine à l'abbaye de Xanteuil au diocèse de Saintes (6). Son successeur Pierre, vicomte de Castillon, s'illustra à la première croisade, notamment à Antioche et à Tripoli (7), à côté de Guillaume de Montpellier. Or, il avait pour frère un certain 01i^^e^, qui l'a peut-être accompagné dans cette fameuse expédition et qvi fut le gendre de Foucauld d' Archiac (8), l'un des barons saintongeais, compagnons de Guilhen VII à Cutanda (9). Il est également curieux de constater l'existence de

(1) Ch. de Roland.vers 176, 576, 586, etc. — (2) J. Bédier, III. 350 ; C. Jullain, Romania. .XXV (1896), 161. — (3) H. Wendt.XJic Oliviersage . in alt/ranzôsischen Epos, Iviel, in-S», 1900, p. 8 et s<i. — (4) Guill. de Mulmesbunj, Evre II, ch. ccxxv, éd. Stabbs, I, 273. — (5) Auhri des Trois-Fontaines, dans Perlz, XXIII, 793. — (6) CoiTesp. d'Urbain II. 1097 (Rec. H. de Fr., Xr\", 726). — (6) Lettre adressée à Urbain II (1097) citée ci-dessus. — (7) H. Occ.Cr., III. 33, 50, 98(Tudebod>; 132 (Raimoiid d'Aiguille) 770, etc. ; IV, 38 (Baudri).168 (Guibert). — (S) Chr. Sainl-MarticU de Limoges, éd. Duplès -Agier, 60-61.- Geoffroi de Vigeols, éd. Labbe, II, 332. — (9> Ci-dessus )ivr« I", ch. IV.

plusieurs chevaliers du nom d'Olivier en Béarn. L'un d'eux, Olivier (Olivarius) de Montf<iscard, est le vassal fidèle (meus varo) de Gaston de Béarn, et tous deux fondent d'un commun accord, dans la vicomte de Dax, dont Gaston était le détenteur, une église en l'honneur de la Vierge, de la Trinité et du Saint-Sépulcre, qu'ils donnent à l'évcché gascon de la Chalosse (1107, 1108) (1). Dix ans auparavant, il est question, dans une charte en faveur d'un monastère des confins du Béarn et du Bigorre, du seigneur d'Arbecavc, Olivier (Oliver), qI de son frère Roland (Rudlan), qui sont témoins dans une donation du même Gaston V, à côté de la comtesse de Bigorrc, Bèalrix, d'Oger de Miramont et d'Eudes de Castillon(2).L'ne autre charte atteste la présence d'Olivier d'Arbecavc à la bataille de Cutanda (juin 1120). Tous ces barons béarnais ont pris vraisemblablement part aux grandes expéditions franco-aragonaises de 1114 et de 1118, auprès de Gaston V. On trouve encore quelques personnages désignés sous ce même nom d'OliNicr en Bordelais (3), en Auvergne (4), en Limousin (5), en Languedoc (6), en Lyonnais (7), dans la région du sud-est, notamment dans le pays d'Embrun en Dauphiné en 1106 (8). Un savant suisse. E. Ritter, se fondant sur les vers de Turold (2207), où Roland, s'adressant à son ami mourant, l'appelle

<c Bels cumpainz Oliver,

Vos fustes filz al bon cunte (ou duc) Reincr,

Kl tint la marche dcl val de Runers,

a soutenu que Renier était un comte de Genève dans le val du Rhône (Runier) et qu'Olivier était aussi un comte de Genevois (9). Wcndl (1900) semble accepter cette opinion (10) bien fragile, qui ne paraît reposer que sur l'identification du ('<(/ Runier avec la vallée du Rhône. W. Tavernier (11) estime qu'il s'agit d'un comte de Viviers ; il s'appuie sur un passage de Garin le Loherain, où Viviers est nommé après Pierrelate, et sur une autre strophe àWimeri de Narbonne, où il est question d'Achart de Viviers.

(l>CliarteduchapitredeDax(1101-02).Marca,B<?arn.401-402. — (2) Charte de 1096,i7>!d., 356.— (3) Olivier.fils d'Oger de Rions ; Olivarius de Turre.1080 (Viki 1" S. Gcrardi. 132. — Priil rart. de la Sauve, î" i). — Le vicomte OliviiT. seigneur de S.iint-Emilion.lOfuS-lOSO (cliarle dans Gai. Chr. not>., II, p. 324, n» 61). . — (4) Oliverius souscrit une cliarle (vers 1020-30), Cari, de lirioiidc, n" 300. — (5)0Uverius del Bosc, Car/, de Benulieu.no 192 (xii« s.) — Oliverius de Turribus (de Lastours) (R. H. Fr., XII. 422). — (6) Olivier, chevalier de Melgueuil (1130) (H. de Fr.,X\, 371). — (7) Plusieurs Oliverius, Cari. Lyonnais, 150, 57, 69. — (8) D'après Tavernier etWendt.-Lcs lidgesles Dauphinois n'indiquent aucun Olivier, 356. — (9) E. Ritter. Olivier et Reiner, comtes de Genève, c. r. dans Rnmania, XVII, 335. — (10) Wendt, ch. II. — (11) Tavernier. Z. f. Ir. Sprache, 1911, p. 126.

Mais il est évident qu'il y a loin de Viviers ou Runiers à Viviers et d'Achart à Olivier. Signalons enfin un héros de la première croisade de Nicée et d'Ascalon, Olivier de Château-Jussey (1), que mentionne Albert d'Aix, parmi les contemporains de Turold, et surtout Olivier de Ramerupt, en Champagne. Celui-ci était le lils d'André (2), le frère du fameux Ebles de Roucy, l'un des organisateurs des Croisades d'Espagne, i.t le neveu de Fèlicie, reine d'Aragon, le cousin par conséquent d'^Vlfonse le Batailleur et de Rotrou le Grand, ces prototypes de Roland.

Faut-il attribuer à la Normandie ou à la Bretagne française la principale part dans le choix du poète ? On serait tenté de l'admettre. Turold est normand ; il a pris principalement en Basse- Normandie ou en Bretagne française, dans la région voisine de l'Avranchin, le nom de Roland, et dans la figure réelle de Rotrou du Perche quelques-uns des traits de la figure épique du neveu de Charlemagne. Il est assez naturel que le fidèle ami de Roland ait aussi un nom d'origine normande ou bretonne. Ecartons d'abord un brigand féodal, Olivier, baron de Pontchâteau dans le pays de Nantes (3), dont Conan IV.duc de Bretagne, dut réprimer les rapines (1120-25). Nous trouvons précisément à l'époque de Turold, en Bretagne française, une famille de grands seigneurs de premier rang, chez lesquels le nom d'Olivier est presque héréditaire. Ce sont les sires ou princes de Dinan. Olivier de Dinan est l'allié du duc Conan IV en 1064 contre ses vassaux rebelles du pays de Dol (4). Un autre Olivier, prince de Dinan, est témoin en 1110 dans une charte de Conan IV; il assiste en 111& aux obsèques d'Alain. Fergant, et ce même prince fonde en 1137 l'abbaye cistercienne de Notre-Dame de Broquien, au diocèse de Saint-Brieuc (5). Ce nom d'Olivier foisonne en Normandie à la lin du xi« siècle et dans les premières années du xii^. Guillaume de Jumièges mentionne un chevalier ainsi nommé, qui se fit moine à l'abbaye du Bec (6). Des clercs appelés Olivier figurent à cette époque dans le cartulaire inédit de Saint-;Martin

(1) .\lbcrt d'.\ix (H. Occ.Cr., IV, 317, -194). Ce Jussey est probablement le gros bourg de la Franche-Comté, situé sur IWmance, non loin de Vesoul. et qui possédait une importante maison seigneuriale éteinte au xvi= siècle, Condriet et ChâteleX, Histoire de Jussey, 1876, in 8°.— En 1099, dans une charte de l'évcquc de Nevers, figure un Olivarius, GalliaClir.,'S.lll, inslr., 337. — (2) Genealogia regum Francorum (H. de Fr., XIX, 6 ) ; les frères d'Olivier sont Ebles, évèque de Châlons, et Hugues, comitem in Hispania. — (3) Cari, de Redon, p. 392(1120-30).— Morice, Preuves, 1,553 — ( 1) LaBorderie, op. eil., III, 20.— (5) Cari, de Redon, p. 3G0. — Chartes d'octobre 1119 (Morice, 1,103) et de 1137 ('/Sid.. II. CXLII).Six Ody/cr, chevaliers ou clercs, figurent dans le Carlulaire de Redon, 235, 338 (parmi eux Olivier du Pont, seigneur considérable de la région au xii« siècle, première moitié), p. 394. — (6) G. de Jumièges dans Migne, P. 1.., CXLIX, col. 854.

de Sccz (1). Quant aux clicvaliers du nom d'Olivier, on les voit apparaître presque à chaque feuille des carlulaires de Séez et du Mont Saint-Michel. C'est, dans ce dernier, Oliverius de Varesna (Varennc) qui fait une donation conlirniée |)ar Mathilde, fille d'IIenri 1«' Beauclerc et femme de Conan lil, comte de Bretagne (vers 1113) (2). Un autre Olivier, seigneur de Dessertines, signe comme témoin une charte de l'abbaye, au sujet d'une dîme que restitue Simon de Balliol (3). Un Olivier de F'resnay (de Fraiino) est en 1103 le prisonnier de Robert de Belléme (4). Dans les comtés du Perche et d'Alenron, domaines de Hotrou, en celle région où règne l'influence de Saint-Martin de Séez, voici entre autres Olivier d'Aunay (de Alnelo) contemporain de Gcoffroi d'Escures (5), Olivier de Saint-IIilaire (6) ; Olivier de Merula, prés de Courtonier (7) ; Olivier Pellis Encisa (8), compagnon du comte Roger de Monlgommery; Olivier, seigneur de Laire (9). Le nom de Rainier ou Renier, le père d'Olivier, n'est pas moins fréquent en Normandie, il est porté par des clercs moines ou abbés (10) et même par un évêque normand de Both (11), qui dut son élévation à Henri I<''", ainsi que par des chevaliers, dont l'un est l'héritier de Foulques de Saint-Aubin (12). Peut-être fautil voir dans le val Ranier, soit ce val Hcrmier ( Vallis Hermeri), qui se trouvait dans la forêt du Perche et dont Rotrou III fit don au xii« siècle à l'abbaye de la Trappe (13). Peut-être s'agitil d'un val de Rivier, ainsi que le proposent divers éditeurs (14), qui pouvait être ce lieu de Rivière (de Rivaria) que mentionne en Basse-Normandie une bulle d'Urbain III (1136) (15), de même que le val de Runier pourrait être Runiacum, la localité qui devint ensuite Saint-Josse, célèbre par son abbaye (16). Peutêtre enfin est-il question de quelque seigneurie qui appartint à la grande fcniille de Reviers ou Redvers, célèbre dans l'histoire de la Normandie et de l'Angleterre. Ces hauts barons, dans l'un desquels on pourrait voir le comte Renier, seigneur du val Runier, de la Chanson de Roland, ont joué un rôle consi-

(l)Carl. de S<'<'r(incdit),f'> 15, 14G et sq. — (2) Cari, du Mont Sainl-Michel, t" 74. — (3) Ibid., f» 100. — (4) Orderic Vital, IV, 180. — (5) Cari, de Séez, n« 26, 30, 282. — (G) Ibid., f» 18 (finxi" siècle). —(7) Ibid., n<" 105, 106 (1094). — (8) Ibid^no 102. — (0) Ibid., n" 8 (avant 1060). Toutes ces chartes sont du XI» siècle ou des premières années du xii«. — (10) Orderic Vital, II, <S1, 82, 95 (un prieur de Sainl-Evroult, un abbc de la Trinité de Rouen). — (11) Ibid., IV, 164. — (12) Ibid., II, 471. — (13) Cartulaire de la Trappe, pp. Cliarencey, p. 583,587, 599 (bulle d'Alexandre II, 1173).— (14) Gautier donne la leçon» val de Rii'iert ; Longnon (Haoul de Cambrai, p. 375) y voit le paiiiis liipiiarius (Cologne). — (15) Une « erclesia Rii'eria • est mentionnée dans la région de l'Eure; bulle d'Urbain 111(1186) ; ( GaUiaClirist..Xl,2i8 c, Instr.). — (16) Orderic Vital (II, 135).

dérable au temps de Turold, d'Henri l" et de Geofl'roi le Bel. Ils avaient des seigneuries importantes à Xehou, auprès de Saint- Sauveur-le-Vicojiite et de Valognes, ainsi qu'à Montebourg dans l'AvrancIiin (1). Ds furent en rivalité avec les Sai, dont l'un semble avoir été le protecteur de Turold, et une chronique nous apprend qu'un Reviers fut assiégé et fait prisonnier dans un château de rHum(2) (de Hiilmo), qui rappelle par sa situation et son nom le fief du fidèle Gualter, vassal de Roland.

Le nom d'OUvier semble donc avoir été suggéré au trou%'ère par celui des nombreux chevaliers du IMidi, de Champagne, de Normandie ou de Bretagne française qid portaient ce vocable à cette époque. Mais les traits du personnage lui-même sont visiblement inspirés par le milieu chevaleresque des premières croisades. Partout, dans le poème, Olivier est le type de la bravoure réfléchie, de la courtoisie, du courage à toute épreuve.

En uule tere n'ad raeillor chevaler (vers 2214)

dit son ami Roland ; nul ne l'égala pour rompre les lances, percer les boucliers, briser les hauberts dans la bataille. Il est « H proz et li genlilz, li pros et li curieis >', l'égal en courage de Roland (vers 176, 546, 559, 794, 1093, 1094, 1516) ; Roland lui-même en con- Nient etle trouve seul digne de lui être comparé (vers 1094, 1095). Son épée Hauteclere accomplit presque autant de prouesses que Durendal. Avec Roland il peut seul partager le commandement (vers 575, 576, 585, 586). Mais il est aussi prudent que brave :

Reliant est ijroz e Oliver est sage (vers 1093) ;

il excelle à « tenir et conseiller prudhommes » (vers 2212). Lui seul ose blâmer l'orgueilleuse témérité « la légerie » (vers 1726) de Roland, parce que le \Tai courage, comme il le dit, « est bon sens, non folie, et qu'il vaut mieux mesure que démence » (vers 1725). Délicieuse et charmante figure que celle de ce précurseur des Bavard et des Marceau, bon, humain, généreux, ménager du sang des siens, d'une franchise parfois rude, mais si loyale, dévoué jusqu'àla mort à ses amitiés, fidèle à son Dieu, à son roi, etdont la dernière pensée est pour son ami Roland, pour Charlemagne et pour douce France ! ^vers 2017, 2018).

Il est évident que le poète en a surtout tiré les traits de son imagination géniale, mais il a pu avoir sous les yeux des modèles

(1) Charte de 1080 (Richard de Redvers et son fils Baudouin), Gallia Chr., XI, n" 4, col. 229 ; Orderic Vital, III, 351 : IV, 95, 110, 276. — Le Prévost, Notes sur le départ, de l'Eure, 125. — (2) Orderic Vital,V, 104-105.

imparfaits que nousignorons. Parmi ces Olivier du pays de Dinan, de l'Avraïuhin, delà région d'Alençon, d'Argenlan et de Perche, il est possible et même probable que plus d'un dut, comme les Escures, les Bordet, les Sai, accompagner en Espagne l^otrou, le vainqueur de Tudela et de Saragosse(l). La pénurie des documents sur les croisadesd'1'^spagne expliqueciueleurnom ait sombré dans l'oubli. D'autre ])art, un grand seigneur de la famille des Roucy, cousin de Rotrou et d'Olivier de Ramerupt, issu de la grande famille des Roucy, Bertrand de Laon, comte de Logrofio et de Carriou, qui combattit pendant vingt-ciuatre ans aux côtés d'Alfonse le Batailleur et qui tomba héroïquement sur le champ de bataille de Fraga (été de 1134), paraît avoir présenté quelques-uns des caractères qui distinguent Olivier dans la Chanson de Roland. Brave comme Olivier, intrépide comme celui-ci, il en avait la prudence et la sagesse, si l'on en juge par l'anecdote que rapporte une chronique au sujet du combat, où il trouva la mort. De même qu'Olivier à Roncevaux, il avait proposé d'attendre l'arrivée de secours pour engager l'action contre les Maures, mais, comme Roland, l'impétueux Alfonse avait raillé son sage conseiller de cet accès de prudence et Bertrand s'était jeté dans la mêlée l'un des premiers, pour montrer que la sigcsse et non la crainte avait inspiré son avis (2). Que l'on combine avec cette noble figure celle des brillants chevaliers gascons, aquitains, comtois, normands ou bretons, qui, soit aux croisades d'Espagne, soit à celles d'Orient, ont illustré le nom d'Olivier par leurs exploits, et on admettra que Turold n'a pas eu besoin de rechercher dans le passé cet admirable portrait, dans lequel il a synthétisé l'élite d:- la chevalerie de son époque et les hautes vertus dont elle fut capable. En réunissant les souvenirs delà réalité présente, il a créé la physionomie si douce, si noble et si pure de l'ami de Roland ; il lui a donné une vie et un charme qu'aucune des figures dessinées dans les autres chefs-d'œuvre de l'épopée n'a dépassés.

Le poète a voulu aussi idéaliser deux autres modèles de la constance dans l'amitié, soit entre égaux, soit entre suzerains et vassaux. Pinabel nous est représenté comme un bon chevalier, « l'ami et le pair « de Ganelon (vers 363). Il est un modèle de vaillance, aussi droit dans ses jugements que disert dans ses discours :

Ben set parler e dreite raisun rendre

Vassals est bons por ses armes défendre (vers 3784-85).

(1) Ci-dcssiis, livre !<■'. ch.iv et v. — (2) Orderic Vital, N', 21 (dialogue entre Bertrand de Laon cl Alfonse).

Lorsque Ganelon lui demande d'être son champion en justice, Pinabel se croit obligé par son amitié et son passé d'homme d'honneur de prendre en mains une cause que personne n'ose soutenir. Sa fière contenance provoque les sympathies des plus courtois, les barons d'Auvergne. Au combat judiciaire à Aix-la- Cliapelle, cet adversaire « forz, isnel (prompt) e legiers », suscite l'admiration de son propre adversaire, Thierri d'Anjou qui lui rend hommage en ces termes :

Grans les e forz e tls cors bcn moUez ; De vasselage te connoissent ti per.

Vainement lui propose-t-on de renoncer à défendre son ami, il s'y refuse, préférant la mort au blâme :

Mielz voeill mûrir qu'il me seit rcprovet (vers 3909).

Ce personnage, comme celui d'01ivier,ne doit rien à la légende. Il représente avec force et vérité l'un des traits permanents des vertus de la classe chevaleresque, à savoir l'attachement invincible au « pair », au compagnon de guerre. Mais le poète lui-même semble avoir pris soin de désigner un gentilhomme de son temps, qui n'a pas laissé d'autre trace dans l'histoire, en donnant à Pinabel pour fief ce château de Sorance (vers 3783), qu'on retrouve dans une localité assez connue de la vallée d'Aspe (1). Ce preux serait donc un Béarnais ou un Gascon, et les traits sous lesquels Turold le présente s'accordent avec ceux que l'on reconnaît dans ces montagnards de la région pyrénéenne, ancêtres des cadets de Gascogne, musclés, lestes, braves, dont le rcMe fut si considérable dés l'époque des Croisades. On trouve précisément deux noms de lieux, qui, à défaut de celui de Pinabel, qu'on n'a pas encore rencontré dans les chartes béarnaises ou gasconnes, rappellent le héros de l'épopée. L'un est celui de Pimbus ou de Pimbo, à 4 lieues au sud d'Orthez, dans le bailliage de Navarrenx (2), non loin de Sarrance, l'autre Pinbad ou Pimbat, à l'est de Vic-Fezensac (3). Peut-être est-ce ainsi un des compagnons de Gaston de Béarn et de ses émules que le poète a voulu montrer, fidèle jusque dans l'adversité, à la cause d'une amitié même indigne.

GUALTER DE l'HuM, SON FIEF ET SA FAMILLE EN BASSE-NOR- MANDIE. — C'est parmi les Normands que le trouvère a été chercher un héros de moins grande extraction, mais qui symbolise

(1) Ci-dessus, livre II, ch. vi. — (2) Charte de 1227, Marca, Biarn, 753. — Raymond, Dict. Topog.,B. P., 135. — (3) Charte (xii= siècle) Carf Sainte Marie d'Auch, n" 138.

l'inébraïUablc lidélilé et ]a bravoure à toute épreuve du vassal. C'est ce Gualter de l'IIuni, dont on a vainement essayé jusqu'iei (le découvrir la mystérieuse origine. Dans l'épopée de Turold, il est l'homme de confiance de son suzerain Roland. Celui-ci, avant d'occuperRoncevaux.le charge, avec 70U barons de I-'rance, de se saisir solidement desdéfdés et des sommets, d'où il pourra observer et arrêter ou retarder la marche de l'ennemi (vers 803). C'est une sorte de Léonidas, qui mourra avec les siens, plutôt que de faiblir à son poste. Il est l'homme d • Roland, s'écrie-t-il, et ne faillira point à ce titre d'honneur (vers 804, 80.5). Assailli l)ar l'armée du païen Aumaris, il lutte en désespéré, perd un à un lous ses compagnons ; il a seulement la force de se I rainer, criblé de huit coups d'épieu, la lance brisée, l'écu et le haubert rompus, jusqu'auprès de Roland, pour lui demander secours. !Mais il le trouve mourant, et, comme Roland ne le rernnnnît i)as, il se penche vers lui, en lui disant :

Ço est Gualter, ki cunquist Maelgut,

Li niés Droïm, al vieil! c al canut I

Pur vasselage suluie estre tun drut

Sempres murrai, mais cher me sut vendut (vers 2047-2019, 2053).

Toute la fierté du fidèle vassal, qui veut mourir, digne de l'amitié du héros, se fait jour dans ces vers. En effet, il meurt, après s'être encore battu en brave, aux côtés des deux derniers preux, survivants de la bataille, Turpin et Roland; il tombe, le iircmier des trois, sous l'assaut d'une nuée de païens (ver? 2059, 2067, 2072, 207G). Tel est celui que le poète salue de ce cri d'admiration ;

Gualters de Hums est bien bon clievaler I

L'insistance avec laquelle le trouvère apjH'lle l'altenlion sur ce modèle de vassaux montre assez que Gautier était un chevalier, auquel Turold portait une affection toute spéciale. La détermination de son identité présente un intérêt de premier ordre pour la question de l'origine de Roland et du poète lui-même. Dès 1883, Gaston Paris posait fort bien le ])roblème, quand il écrivait : « Si l'on pouvait identifier ce Hum avec sûreté, on saurait positivement .si la Chanson connaissait encore le pays dont Roland était comte '> (1), et on pourrait ajouter : celui d'où Turold luimême était originaire. I\Ialheureusement, les recherches, s'il en a été fait, sont rtsiées jusqu'ici infructueuses ; presque tous

(1) Romania, XI, 108.

les critiques ou les commentaires n'ont pas même tenté de les aborder. Nous espérons avoir réussi à déterminer la situation du fief de l'Hum et l'identité de la famille qui le posséda pendant trois siècles.

Notons d'abord que le nom de ce fief,r//i;m ou l't'm.est assez commun en Normandie et dans l'Ouest. Il vient de la présence de bouquets ou de forêts d'ormes (ulmi). C'est ainsi que dans la Haute-Normandie on trouve le Houlme, dans le canton de Maronne, à deux lieues nord-ouest de Rouen, et dans la région de Saint-Calais voisine du pays bas-normand, l'Homme, près du confluent de la Veui'e et du Loir (1). Il y a même toute une petite région boisée et marécageuse qui portait le nom de Houlme ou de Houme (iiagiis Hiilmetus ou pagiis de UImo), dès le xi*^ siècle, et qui formait l'un des cinq archidiaconés de l'évêché de Séez, jusqu'à la Révolution. Elle comprenait 125 paroisses, réparties entre les quatre doyennés deBriouze, d'Asnebec,d'Ecouché et d'Argentan. Adossée aux hauteurs boisées qui s'étendent du massif d'Ecouves jusqu'à ceux d'Andenne et d'Halaise, cette région descendait jusqu'à la rive droite de l'Orne ; elle parvenait au nord jusqu'à la forêt de Gouffern et à la campagne de Caen (2). ;\Iais le Houlme est un nom de pays ; ce terme ne s'applique pas à un fief. Nous avons au contraire relevé les noms de vrais fiefs ou de terres qui portent la dénomination de Hum. C'est d'abord en Haute-Normandie, près de Beaumont-le-Roger, le domaine du Homme, détenu vers 1160 et 1175 par Odon et Guillaume de Hummo, possesseurs d'un château -fort important (3). En Basse-Normandie, dans le Perche, dont une partie dépendait aussi du duché de France, les cartulaires du xii^ et du xiii" siècle mentionnent quelques noms de membres de familles féodales obscures, par exemple une Placensia de Ulmo, un Simon et un Hugues de Ulmeio (1188)(4).I1 y avait même, dans leterritoire de Moulins-la-lMarche, à 3 lieues 1 2 nord-est de Mortagne et à 8 d'Alençon, deux terres de l'Hum, dont l'une appartenait à Cniallerus de Ulmo et l'autre à Johannes de Ulmo (1229) (5). Dans le même arrondissement de Mortagne, à 18 km. du chef-lieu, se trouve, sur un coteau voisin de YHuisne, affluent de la Sarihe, la commune du Home

(1) Joamie, Dicl. Geogr. France (1888), tome III. — Dicl. Georg. l'niv. (1850), V= 82, 119. — (2) Dict. Gcngr. de Vosgien (1750), 277. — Angot des Retours, Le pays de Houlme, Bul. Soc. Orne, XVII (1S9S), 442 et sq. — L. Duval, Essai'sur la topog. ancienne de l'Orne (1882), in-S". — i3) Chartes analjsées par Le Prévost, Noies sur l'Eure, p. 9 et 93. —|4) Cari' de la Trappe, p. p. Charencey,p. 619. — |5) Ibid., p. 355, 548 (Chartes de 1229 et suiv., où est aussi mentionné un Raoul Rivier (Riveri).

Chatnondol (1). On rcnconlrail encore, en 1093, non loin dWrgenlan, ie caslrum Iliilmelum (du Ilonimet), où Robert Courlclieuse lit prisonnier P.oger le Poitevin, comte de Montgommery (2). ;\Iais, malgré ces similitudes, si visibles pour les deux fiefs de Hum, voisins de Moulins-la-Marchc, c'est vers le Cotenlin et l'Avranchin qu'il convient surtout de chercher la terre du vassal de Roland. Cette dernière région (diocèses de Coutanccs et d'Avranches) fit en cITct partie de cette Marche de Bretagne (française), dont le héros était comte. Elle ne fut réunie à la Normandie qu'en933, sous le gouvernement de Guillaume Longue Epée (3). On sait, d'autre part, que le poète a pour le pays, où se trouve l'abbaye du Mont Saint-;\lichel, et où il était sans doute né, un attachement tout spécial. C'est donc de ce côté qu'il a sans doute regardé, quand il a voulu introduire dans son poème le type du parfait vassal. Or, il y avait dans le pays de Valognes, au diocèse de Coutances.un château de l'Hum {caslrum de Ulmo), dont le nom a disparu sous celui de l' Ile-Marie, aujourd'hui seul connu ; il se trouve dans la commune de Picauville et le canton de Sainte-^Ière-Eglisc. C'est là qu'Enguerrand de Sai, chef d'une grande faniille avec laquelle Turold (1) fut en relations, et VJ ienne de Blois, prétendant au duché de Normandie, firent prisonniers deux partisans de Geofl'roi le Bel (1136), à savoir Rainaud de Dunstanville, plus tard comte de Cornouailles, fils naturel d'Henri V^, et Baudouin de Rcviers (de Radvariis), seigneur de Nchou (.5). Ce château avait été aussi assiégé en 109 1 (6). 11 paraît avoir été un des centres de la grande famille des Revicrs, qui avaient d'importantes possessions en Cotenlin.

Près de Montebourg, non loin de Saint-Sauveur-le-Vicomte, dans le diocèse de Coutances, existait aussi, à la même époque, une paroisse de Saint-Nicolas de l'Hum (de Hulino) (7), connue dès la fin du xi<= siècle par les cartulaires. En écartant du débat les nombreux Hommet (Ulincliim) qui existaient dans cette même région et qui s'éloignent trop de la forme onomastique, l'Hum (Ulrnwri), on pourrait se demander si le fief dont le héros de la Chanson de Roland était le propriétaire ne se trouvait pas au château des Reviers ou à Saint-Nicolas. Mais cette dernière paroisse paraît avoir eu fort peu d'importance, et quant aux Rcviers, ils ne portaient point le nom de barons de Hum, bien qu'ils eussent

(1) A. Joanne.III (1888). -(2' Robert de Torigny. éd. L. Dclisle. 1, 53.— (3) Ph. Lauer, Raoul I" de Bourgogne. in-S". IStïO, p. 71. — i4) Voir cidessous, livre IV, cil. ni. — (5lOrderic Vital. V. 104. 107. - i6) R. de Torigiiy, ISO. — (7) Gallia Christ., XI, n" 6, col. 231 et 922.

un château de ce nom ; les noms de Reviers et de Xehou étaient ceux de leurs seigneuries principales. C'est pourquoi, finalement, c'est vers l'Avranchin qu'il a paru bon de s'orienter, et ici, en effet, a bien existé, dans cet ancien territoire de la^larche de Bretagne, dont Roland fut le comte, un fief important. On en peut suivre les destinées pendant trois cents ans.

Ce fief, et c'e^t encore un motif qui incite à y mettre la résidence du vassal du héros, relevait de l'abbaye du Mont Saint- ^lichel ; dès le xii^ siècle, la forme française l'Hiim y apparaît d'une manière certaine. Cette terre se trouve dans la paroisse de Poilley, près de la rive gauche du petit fleuve de la Sélune, dans le canton actuel de Ducey, à 2 lieues au sud-est d'Avranches. Dès 1121,1e possesseur de ce fief, Hugo de Hiilnw, apparaît dans une charte inédite, à côté d'Otton ou d'Eudes de Subligny, de Turgis, évêque d'Avranches, et de Richard, abbé du Mont Saint- Michel (1). Il semble avoir fait partie de la moyenne noblesse de l'Avranchin. Un peu plus tard, une autre charte mentionne la mort d'Hugues de l'Hum {de Ulmo), qui est remplacé par son fils Rualen ou Roland (Riialendus) (1150). Celui-ci est en différend avec le célèbre abbé du ^lon t Saint-ilichel, l'historien Robert de Torigny, parce qu'il refuse l'hommage pour le fief d'Ascheteville et la restitution d'une somme de 16 marcs, due lors du décès d'Hugues. Finalement, un accord intervint entre l'abbé et Rualendus de Hum (2). Peu après on relève, dans un état des chevaliers vassaux de l'abbaye du ]Mont Saint-]\Iichel, à côté du nom d'Eudes de Tanie, celui de Riiellaniis de Hume (c'est le terme même de la Chanson de Roland). Le chef de cette maison ne possède pas seulement l'Hum, mais encore les terres d'Ascheteville et d'Ardevon. Un Raoul de Hum ou de Humme, probablement parent du précédent, est témoin dans une donation faite à l'abbaye ; il se trouve auprès des Peverel, des Camp, des Veim et autres chevaliers puissants de l'Avrancliin (.3).

C'est à la famille de Hum, qu'on appela ensuite famille de Houme, qu'est due la fondation d'une abbaj'e bien connue de l'Avranchin, celle de Montmorel, placée au pied d'une colline boisée, entre l'Ardée et leBeuvron, à 3 lieues 1 /'2 du Mont Saint- ISIichel et à un peu moins de distance d'Avranches. Rualend de

(1) Charte de 112L Cari, inédit du Mont Saint-Michel, î" 110 (autres témoins Gilbert et Robert d'Avranches, Raoul de Brai, Philippe de Saint- Pierre. Jehan du Mont). — (2) Acte de 1155 et suiw, Cart. Mont Saint- Michel, fol 113, 122, 124, 126. — (3) Rôle des chevaliers relevant du Mont Saint-Michel (ver, 1178) et actes postérieurs (xii» siècle), ibid., fol. 122, 124, 125.

Hum (de Iliilnin) tl Jean de Sulij^ny y appelèrent de Sainl-Viclor de Paris le premier abbé, Raoul, el le dotèrent de terres dans la paroisse de Poilley. Piuallend de Hum en fut proclamé le patron, y reçut la dignité honorifique de chanoine proîès (canoninis professas), et les seigneurs de Hum ou de Iloume, ses descendants, eurent non seulement leur tombeau dans le chœur, mais encore leurs armoiries ou litre (bande de couleur) sur le pourtour de celte ])arlie de la chapelle de l'abbaye. Chaque jour, les chanoines célébraient l'ofTicc divin pour le seigneur de Hum, leur tondaleur,dont la famille ne ccsssa de leur témoigner sa générosité. En elïet. .\lain de Hum (de Ilulmo) (1210), Ruallenus et Philippe, fils de Roland de Hum, le contemporain de Robert dcTorigjii, puis Jeanne de Hum, la fille de ce Roland (Rualeni filia), et sou fils Olivier, qui se fit clerc (1230, 1255), ensuite son mari Gervais de Buat et Guillaume de Hum (de Hulmo), époux probable d'une jietilefille de Rualenus (1268), ajoutèrent aux donations précédentes d'autres générosités, au cours du xiii*' siècle. Finalement, au x;v« et au xv«^, les seigneurs de l'Hum ne sont plus représentés que par Jean, qui lègue à l'abbaye une somme pour fonder trois obits (1339), et que par Guillaume « de Hulmo >' (1400-1 IH), avec lequel cette maison paraît s'être éteinte, et qui fut abbé de Montmorel (1). Le monastère célébra jusqu'à la Révolution les messes et les obits pour le repos de l'âme de ces seigneurs, qu'on appelait indifféremment du nom de sires de l'Homme, de VHoume, ou de VHum (Ulmo) (2). La forme française Hume ou Hum apparaît dans le rtMe des vassaux de l'abbaye du Mont Sainl-Michel vers 1170 (3). Ces féodaux, que des liens étroits rattachaient ainsi à la grande abbaye de Basse-Normandie, étaient également placés pour une partie de leurs terres dans la mouvance de l'évéché d' Avranches. Ils devaient, pour leur fief de l'Hum, le service d'un chevalier à l'évêque, en temps de guerre. A la prise de possession de l'évéché par chaque nouveau titulaire, ils étaient tenus de conduire le prélat, qui allait nu-pieds, depuis l'église Saint-Gervais jusqu'à la porte de l'abbaye Saint- André d'Avranches (4). L'identité complète du nom de ce fief l'Hum (Uhnus) avec la forme romane conservée dans la Chanson de Roland, attestée dans le rôle des vassaux de l'abbaye du Mont- Saint-Michel (1170) ; la

(1) Al tes du Carl'^ de Mnnirrorel. pp. Dubosc (xiii^-xv siècle), ii •.3, 9, 10, 12, 22, 149, 1,50, 180,208, 210. 212, 214 219. 220, 222.' 223, L'26, 230, 293 et état des obits, p. 293. — Gallia Christ.. XI, 53.^. 536, —Extraits du cait» de Mcntebourg, p. p. Boltiii, p. US (Charte i: 14). — (2) Cart» de Monlmorel. I, p 297.— Gallia Clrist., XI. 536. — (3) Cari' dit MonI Saint- Michel, fol. 124. — (4) Inform. du bailli de Cotentin (1336), Cart' de Monlmorel, n" 24.

situation de cette terre seigneuriale, au cœur même de l'Avranchin, partie de fancienne Marctie de Bretagne, le pays de Roland ; entin la condition vassaliquedeces seignem-s à l'égard delà grande abbaye normande, chère à Turold, telles sont les raisons, décisives à nos yeux, qui paraissent permettre d'identifier le fief de l'Hum, dans la paroisse de Poilley, avec celui dont fut maître le héros, qui tomba aux côtés de son suzerain sur le champ de bataille de Roncevaux, et auquel le trouvère a ainsi conféré le privilège de l'immortalité. Le nom de ce héros lui-même importe peu. Les Gautier (Gualter) étaient légion en Normandie ; on les rencontre à chaque pas parmi les témoins, dans les chartes et notamment dans le cartulaire de Saint-Evroult. L'un d'eux porte même le nom de Gautier (VEspagne (fin du xi^ siècle)(l),sansautre désignation. Il n'est pas impossible qu'un seigneur de l'Hum ait été pourvu de ce nom de Gautier, avant Hugues, qui se trouve le premier mentionné dans les chartes du ;\Iont Saint-]\Iichel.

Ainsi, parmi les huit personnages de premier plan, dont les portraits se détachent en haut relief dans l'épopée de Turold et autour desquels se concentre l'attention, comme dans une tragédie classique, un seul, Charlemagne, doit beaucoup à la légende historique et monaslique. Encore le poète a-t-il transformé et vivifié la physionomie du grand Empereur, enjuxtaposant au roi-prêtre et au souverain à demi surnaturel le chef de la Croisade universelle,le suzerain féodal de la chrétienté d'Occident et surtout de la France, l'homme enfin auquel rien d'humain n'est étranger. Si le trouvère a emprunté à l'histoire et à la légende les noms, 'es titres et quelques actes de Roland et de Turpin, son génie seul, travaillant sur les données concrètes de la réalité contemporaine, a su leur conférer le don suprême de la vie qui manquait à leurs physionomies, en composant, au lieu de pâles figures, ombres vaines d'un passé aboli, ces portraits colorés, qui semblent encore frémir des nobles passions de l'époque des Croisades. Quelques mécUocres données transmises par la légende au sujet d'un Wenilon lui ont permis de tracer, à l'aide des éléments delà réalité récente, la figure d'une netteté si pénétrante, où il a symbolisé à jamais la déchéance morale du chevalier félon. Il est douteux que Turold doive quelque chose au souvenir du duc gascon Naimon. C'est, au contraire, à la lumière des souvenirs du monde chevaleresque des Croisades qu'il a pu dresser de pied en cap l'image du grand soldat et du sage conseiller de Charlemagne, Naimes. Enfin, c'est à l'observation seule du milieu féodal trans-

(1) Orderic Vital, II, -103;V, 181(acte de 1080; cart« de Saint-Evroult).

formé, épuré, exalté dans son idéal par l'esprit de la chevalerie et des guerres saintes, sans aucun recours aux éléments légendaires, qu'il doit l'idée initiale de ce triptyque, dédié à l'amitié, il la lidélité, au dévouement vassalique, où se détachent avec tant d'éclat les ligures d'Olivier, de Pinabel et de (lautier dcl Hum.

Les légendes historiques et monastiques ne sont donc intervenues que pour une part secondaire dans l'élaboration des caractères des principaux personnages de l'épopée de Turold. Un clerc lettré s'est rencontré qui a su puiser dans les chroniques monacales ou dans les traditions des pékrinagts un petit nombre de données. Son observation personnelle, pénétrante et lucide, lui a permis de se faire une image variée et coloréj du monde contemporain où il a vécu, à l'une des éjjoques les plus vivantes de l'histoire. Son imagination s'est enflammée au spectacle de tant d'exploits, dus à la «franceise cjcnt )',à cette « cliilce France », qu'il aima d'un amour si profond. Son génie a fait le reste. Il a donné une vie harmonique à ce passé mort,à cette réalité bouillonnante de sève, mais où s'agitaient tant d'éléments disparates. Seul, il était capable de grouper avec un tel art ces physionomies inoubliables, où s'associent dans une heureuse fusion le réel et l'idéal, où revivent les sentiments et les passions de la génération des Croisades, aussi bien que celles de l'élite de l'humanité civilisée.

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