‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 16 sur 56 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Légendes Anciennes et Réalité Contemporaine dans les Personnages de second plan de la Chanson de Roland.

Les :mobiles probables de la composition de ia galerie DES personnages DE SECOND PLAN. — Parmi les cinquante personnages qui gravitent autour de Charlemagne, pairs ou grands seigneurs, il n'en est guère que huit qui se trouvent placés au premier plan. Les autres sont des personnalités secondaires, des personnages muets et des comparses pour la presque totalité, classés pareillement parmi les preux, et sur lesquels, à l'e.xception de GeofTroi et de Thierri d'Anjou, le poète n'insiste point. Sauf pour trois, Ogier, Anséis et Girart de Roussillon, il n'apparaît pas que le trouvère se soit inspiré des légendes historiques et monastiques. Ici, c'est du monde contemporain ou d'une réalité

peu éloignée, qu'il a tiré en général ses héros. Il s'est visiblement efl'orcé de grouper à la place d'honneur, dans le cortège de Charlemagne, les grands seigneurs et les chevaliers, dont il voulait illustrer la mémoire, de même qu'il a mis dans l'entourage du roi sarrasin quelques-uns de ceux contre lesquels il avait sans doute quelque motif de mécontentement. Ce procédén'a rien d'anormal à cette époque, où les productions littéraires n'ont pas encore le caractère objectif et impersonnel, et où le poète se passionne pour une cause, pour un groupe de personnages ou pour des individualités. Ceux qui conservent, au milieu des soucis de l'existence, le sentiment d'un art noble et haut comme Turold, ne se servent pas de leur talent, pour se faire redouter par la satire ou acheter au moj'en de l'éloge. Ils ont naturellement le goût des grandes actions et ils en admirent, ils en exaltent les auteurs. ÎNIais ils ne sont pas étrangers aux tendances de leur temps. On sait que les troubadours et les trouvères du xii^ et du xiii^ siècle ont fait de la poésie le miroir des rancunes, des haines, des passions de leur siècle, et qu'ils y désignent clairement à l'occasion les plus hauts personnages de leur époque. Le Dante immortalisera bientôt dans la Divine Comédie les chefs des factions de Florence et fera de son poème le tableau de la société italienne, où il fera figurer ses amis et ses ennemis. Ce n'est qu'à des époques plus récentes, depuis le xvii« siècle surtout, que l'art, devenu plus objectif et plus impersonnel, n'a plus laissé, dans la tragédie, comme dans l'épopée et le roman, subsister que des caractères, où se reconnaissent parfois les personnalités représentatives de l'époque, mais d'où sont éliminés les noms individuels trop significatifs.

Plus naïf et plus hardi, le trouvère du Moyen Age se croit autorisé à distribuer l'éloge ou le blâme, sans user de détours. Ses contemporains, qui redoutent de lui la « maie rhançiin », dont s'émeut Roland lui-même (vers 1466), sont d'autant plus sensibles à la louange, dont le poète est le héraut et le distributeur.C'est pourquoi Turold, dont la haute inspiration s'accommode des idées et des sentiments du monde aristocratique, à travers lequel il a promené sa libre fantaisie, depuis la France du Nord jusqu'à celle du ÎMidi et peut être jusqu'aux bords de l'Ebre, n'a éprouvé aucune répugnance à exalter, sous les noms réels ou supposés de ses preux, les maisons féodales, parce qu'il en a été vraisemblablement l'hôte, le protégé ou l'admirateur. C'est là qu'il convient de voir l'un des principaux mobiles de son inspiration, lorsqu'il a composé la galerie dont il a eu l'idée. Il ne s'est

pas borné, d'ailleurs, à y évoquer les noms des principaux membres des grandes familles contemporaines ; il a encore mêlé à leur souvenir celui de chevaliers d'un rang moins élevé, bons et vaillants vassaux, mis en vedette pari'hisloire des Croisadis ou dont ilavaitsans doute à récompenser l'accueil. 11 a même immortalisé la mémoire de quelques grandes dames, les Jiiliane, les Aude, issues delà famille de ces puissants seigneurs, alliés des rois de France et d'Espagne, descendants de Charlemagne lui-même, les Roucy, qui avaient fait de l'évêché de Laon un foyer vivant de la tradition carolingienne et essaimé leurs membres dans les diverses parties delà France et jusque dans IT-^spagiie du Nord.

A côté et au-dessous des personnages de premier plan qui résument les vertus héroïques et même les défaillances de la génération des premières croisades, le poète a donc placé ces grands seigneurs, ces chevaliers, ces grandes dames, dans une pénombre discrète, parce qu'il eût été difiicile de se départir à leur égard de l'excès dans l'éloge ou le blâme et d'essayer de pousser .à fond l'analyse des caractères, sans risquer de craindre qu'ils se fussent trop ou pas assez reconnus.

Un second mobile semble d'idlleurs l'avoir guidé dans la distribution de ce cortège glorieux du grand Empereur. Il paraît avoir surtout voulu célébrer en ces preux non pas tant des individualités distinctes que les représentants de ces nationalités provinciales si vivantes dont l'union faisait la grandeur de la France des Croisés et auxquelles il rattache même celles qui subissaient l'action delà civilisation française. Ainsi qu'on peut s'en apercevoir par un examen attentif, il a distribué symétriquement ses héros par groupes plus ou moins nombreux, où l'on reconnaît les chefs ou les pcrsoimages marquants de chacun de nos grands Elatsféodaux de la fin du xi<^ siècle et du commencement du xii«, duché de France avec ses dépendances ou ses vassaux, Flandre, Champagne, Soissonnais, Beauvaisis, Vexin, Anjou, puis duchés ou comtés de Normandie, de Bourgogne, de Bretagne, de Viennois, de Provence, de Languedoc, d'Auvergne, d'Aquitaine et de Gascogne. Ils forment ainsi autour de Charlemagne, de même qu'ils formèrent autour des générahssimes des guerres saintes, la phalange sacrée, au-dessus de laquelle apparaît l'image de la France, une dans sa variété.

Les personnages de second plan : les preux de la légende.Ogier LE Danois. — Parmi les 40 preux dont le poète n'a pas dessiné la physionomie, qu'il a laissée volontairement dans

la pénombre, landis qu'il a tracé avec tant de netteté, d'éclat et de force celle des protagonistes de son épopée, il n'en est que trois qui appartiennent par quelques côtés au passé légendaire et à la tradition liistorique ou ecclésiastique plus ou moins altérée. Ce sont Ogier, Anséis et Girart de Roussillon. La moins effacée de ces figures, bien qu'elle soit loin d'atteindre le relief de celle de Xaimes, voire même de Pinabel ou de Gautier, est celle d'Ogier. Celui-ci est, suivant le mot expressif de Bédier, un Kcomparse > (1), mais mis un peu plus en vue que les autres. Le premier élément de cette figure est à coup sûr emprunté aux vagues souvenirs de rhistoireca'rolingienne. Depuis Leibniz et ^labillon jusqu'à Bédier on s'accorde à voir en Ogier le duc franc vassal de Carloman, qui, réfugié auprès de Desiderius, roi des Lombards, l'excita à la guerre contre Charlemagne (772, 773). On l'identifie d'ordinaire avec le duc Autcharius, qui vivait sous le règne de Pépin (753, 60), ou avec l'Otharius ou Occarius, fondateur de Tegernsee, nommé dans une charte de l'abbaye de Fulde (779) (2). A ce souvenir liistorique, singulièrement altéré à la fin du xi« siècle ou au début du xii'', puisque Turold fait de cet Ogier, ennemi de Charlemagne, un fidèle du gi-and Empereur, s'est superposée la sur\ivauce d'une légende monastique, dont Bédier a établi les origines d'une façon magistrale. Les moines de Saint-Faron de ]\leaux ont confondu Ogier avec un saint du même nom, dont la biographie a été écrite par A. Xekham (xii« siècle). Ils ont supposé que c'était un chevalier qui avait pris le froc dans leur couvent, et qu'il avait été l'ami de Charlemagne. Ils montraient à Saint- Faroii le tombeau de ce chevalier Othgarius et de son compagnon Benedictus (3).

Puis, à l'époque de Turold, la figure de ce chevalier-moine est entièrement transformée. Du rebelle qui était probablement en disgrâce ou mort au temps de l'expédition de 778 le poète a tiré l'image d'un preux, qui, s'il ne figure point parmi les douze pairs, est néanmoins l'un des quarante conseillers de Charlemagne, l'un de ses plus braves chefs de corps, auquel est confié le commandement de Veschiele des Bavarois, que Ganelon

(1) Bédier, II, 280. —(2) Idem, II, 2S6, III, 2S1. Les travaux de Bédier ont renouvelé et rectifié les études antérieures dues à G.Paris (B^ Ec. Ch., 1864, 111. l-'3). Pio Rajna (Romania, II, 153, 1C9) Renier (Mem. Acad. Se. Turin. 1891, 389-459). — Le travail de Mabillon (De Otgerio) est dans les Acla Sanct. O. S. Bened., IV' (1677), 656. 658. — Dans une charte, un abbé de Saint-Faron vantela vie sainte d'un Ogier (1080) de la sœur et de celui-ci, recluse à Meaux (d'Arbois, I, 408) ; le premier.avec ses deux fils, s'était fait moine à Saint-Faron. — (3) J. Bédier, II, 280, 286 ; IX, 352, 4U5.

propose (vers 750) comme le meilleur des barons, pour conduire l'avant-garde, dont le pocle vante la vaillance et auquel il allribue la conquête de l'élcndard de l'émir de Babiloinc.

Li (|uens Oger cuardise n'out unkes,

Meillor vassal de lui ne vcstit bronie (vers 3331-32).

Il le représente enfin comme une des lumières du conseil impérial, très expert en jurisprudence chevaleresque (vers 3937- 3856). Trente ans après, le Pseudo-Turpin ira plus loin et racontera qu'Ogier a été enseveli à Belin en Gascogne, sur la roule de Compostclle, avec Olivier et Garin, duc des Lorrains (1). De plus Turold donne à Ogier à plusieurs reprises un titre que celui-ci n'avait jamais porté, ni dans l'histoire carolingienne, ni dans la légende monastique. Il l'appelle le « comte » Ogier, alors que le vrai Ogier était « duc », et que l'Ogier de Saint-Faron était simplement « chevalier » (miles). Enfin il ajoute à son nom, ce qui est infiniment plus important, l'indication de son origine ethnique. Il le nomme à plusieurs reprises «Oger de Denemarche » (vers 749, 3856, 3937).

Comment cette transformation s'est-elle faite ? Elle ne peut être que le résultat des souvenirs des Croisades. Le nom lui-même d'Ogier était, au temps de Turold, assez répandu. On le trouve en Basse-Normandie, dans les cartulaires de Saint-Martin de Séez et du Mont Saint-Michel (2), attribué à des personnalités assez humbles ; à un chevalier des environs des Andelys, dans le cartulaire de la Trinité de Rouen (3) ; en Provence, à un évêque de Riez qui occupa ce siège épiscopal de 1090 à 1133 (4). En Bordelais, un Oger de Rions est un des bienfaiteurs de l'abbaye de la Sauve; deux autres Oger apparaissent parmi ceux de l'abbaye de Condom (5). En Béarn, un chevalier Oger de Bidosse figure parmi les témoins d'un acte de Centulle V en faveur de Sainte- Foy de Morlaas (6). Un autre Oger (Oggerius) de INIontaut est mentionné dans une charte du chapitre Sainte-Marie d'Auch (7). Un comte de Pardiac, petit état féodal situé sur la lisière de Bigorre, porte le nom d'Otgerius dans la première moitié du

(1) Bédier,!!!, 340 ; rV',86. — (2)Cnrt^ .Ç^er(1098, Ogerius pislor): ibid., n°> 64, 179, — Cart^ Mont Saint-Michel (charte fin x« siècle, Otgeriiis témoin).— (3) Ogerius de Panillosa miles, Cart' Trinité Caen, p. p. Giiérard p. 480 (charte xi« siècle), — (4) Gallia Christ., 1,398. — (5) Pelil cart' de la Saure (1709). fol. 1. — Otgerius de Padiem et Otgerius de .\lbafolia (xi* siècle). ///s/, abb., Condomiensis. Dachery, Spicilège, XIII, 462, 465. — Otgerius, prieur de Saint -Mont (1175), Curt. Cluny. v, n» 3710. — (6) Marca. Béarn, 425, 430 ^32. — (7) Cart' Sainte-Marie d'Auch, n- 50 et 137 (vers 1100).

XI" siècle (1). On retrouve des OUjerim, clercs, artisans ou chevaliers en Angoumois(2),en Dauphiné (3), d'autres clercs ou damoiseaux (domicelli) en Lyonnais. Dans ce dernier pays, Otaerius de Laoneres Ogerius de Chavannes, appartiennent même à la classe des chevaliers (4). Plusieurs chevaliers, nommés Olaen«s,sonl^mentionnés en Bourgogne, en Maçonnais par le cartulairede Chmi (5). Deux moines de Saint-Germain-des-Prés, au temps de Philippe 1er, posent ce même nom (6), aussi bien de";aVh H ,S^-"t-F'--t de Saumur, qu'un cler; bienfait ur de] abbaye de Montreml en Anjou (7), qu'un scribe de Saint- Aubin d Angers et qu'un fourrier de Foulques le Réchin Un ner sonnage d'un certain rang du nom d'Ogier a été en 1095 chambner du même comte (8). Il y a aussi trace d'O^em ou â'Oggeri en Maine (9), de même qu'en Bretagne, dans les pavs de Redon et de Qmmperle (10). Un comte de Vannes plus iu moins léaendaire se serait ainsi appelé (11). En Picardie, un clerc, nommé Ogier, est temom à Montreuil-sur-Mer dans un acte d'Henri fer et en 1120 un abbé (12) Ogerius gouverne l'abbave de Saint-Nicolas-du-Pre près de Tournai (13). Enfin, un Ogier est notaire (14) du comte de Flandre, Charles le Bon. Cette dlflusion du nom s due évidemment à la notoriété du saint de Meaux

Mais ce sontseulement des personnages démarque du temps des Croisades qm ont pu suggérer au poète par leurs exploits Vidée de ressusciter cette vieille figure indéciseetpàle de la légende caro- .ngienne et monastique, en lui donnant des traits plus définis et les couleurs de la vie. L'érudit allemand Tavernier /dentifie Ogi avec le fameux Robert Courteheuse, l'un des héros de la premî re Croisade (lo).Il rapprochede l'épisode de la conquête del'etendard de Baligant par Ogier, à la bataille de Saragosse, la capture de

hat'.in"H . r'' ^^.B'-^^"""- P- Robert de Normandie à la bataille d Ascalon, et U s'efforce de démontrer qu'au xie siècle les termes de Normand et de Daneis (Danois) étaient encore assez souvent synonymes. Robert le Magnifique était assurément un

XXXIir A, CXVIII et CXXli B XLVIIT cL^f! de Grenoble, n». ix, --(4) Cart« monnais.p. p. Guigue I 51 QS ko 4kP%"Â''-r^"^- ^^"' "06. rius de Corce les, d'Ais de MdlK 1 100 i 1 ni r '-^^1' ^^^' ^^^- — ^5) Otge- - (6) M. Prou: Car^aeï;s%UppTI\^^^^^^^ ^' ":; 3789, asls.

Fr., XI. 574; 675 : XIV. 508 B — (81 HàlnA.., ' ^^-y TJ^^ ^'''^- "■ de <9) Cari-' ou livre Blanc dallan. flSfiO» in^^a»"' °'';^''' ^??' ^O». 193. -

personnage de chanson de geste, el il n'est pas impossible que TuroTd se soit inspiré de sa physionomie, quand U a trace elle d olr Mais il y avait dans ce duc de Normandie, qm fut un ^?cf le de bravoure éclatante, en dépit de ses courtes jambes Tde la dinormité de son corps, bien des traits qui ne s appl quent guère au personnage xle la Chanson de Roland. Le conse lie nnS nt et expérimenté de Chariemagne ne se retrouve pas dans ce te tête folle de Normand, brillant et jovial, mais sans juge- ^ nt san lest moral, dans cette sorte de bohème de grande S;nce qui fut la proie des jongleurs et des filles, et qui faïUit ne dre par sa gaspilleuse insouciance le patrimoine du Conque- ^a^t (1) ï'aiuirs la qualification dOgier de Danemark ne lui convient en aucune façon, puisque aucun hen ne le rattachait au rovaume Scandinave. • „ „.,

Elle ne convient pas davantage à un autre baron qui a pu £ourn r aussi à Turold quelques-uns des caractères de la phys^nomie d'Oc^ier et qui fut également un héros des croisade . L est 0 "r de Mlramonl vicomte du petit pays de Tursaii, situe sur £ frontières du Béarn, du Bas-Armagnac, de la Chalosse et des

nÏes Ce feudataire puissant, qui se nomme 1-meme dans une charte Oqnerius Miramundns, vicecomes, Tamcensis(2) fut le iSe ;om%gnon du P-^and béarnais.GastonV auprès duqud^^^ figure dans un certain nombre d'actes entre 1096 et IH^- " P"^ avec lui un. part importante aux Croisades d Espagne, notamment ai si" oe et à la bataille de Saragosse (3),tout comme 1 Og.er Ttu old Mais une assimilation absolue entre le vaillant baron de Gascogne et Ogier n'est guère possible ; il y manque en effet la jusStin du q'ualifieatif ethnique attribué P- 'e P- - ;héros 11 faut en conclure qu'un troisième élément leel ^«"tjniP» lïin est entré dans la composition de la physionomie du chef de

« Yeschiele » des Bavarois. „„,.,>„ir Hissé au

C'est probablement celui qui provient du souvenir laisse au poète par une des plus belles figures historiques de son temps cell de Chartes le Bon, comte de Flandre. Chartes portait en effet le u^mquelepoèteamisenlumière.Onlenommait C/iaW :"ouC/,aW.Anncn,arA(4),demêmequ-onajoutedepu^^ à Ogier le surnom de Danois ou de Danauarche. Peut-être, ce qm (1^ sur le rôle et le caractère de Courtebeuse.O^denc ^^l^ m 483; fi/sOS, 510 ; 537 555 558,^97, 615 ^^ ^^j^'^^'^V courteheuse à la 1" croi- 11*^.11», 293). - (2) Marca^B ar. 3 6,^3o6j^3.6,.38^^ U ^^^C^)^^^ Sic VUal GalbérVd'e'BrugesVt' Gautier de TOrouaune

était fréquent au x*" et au xi^ siècle (1), portait-ii un doul)Ie prénom, où figurait l'appellation du saint de Meaux. Ce grand seigneur, qui hérita en 1119 du comté de Flandre, était en elTetlefils du roi de Danemark, Canut IV. Mais il vint de bonne heure en France, où il fut d'abord seigneur d'Ancre, puis comte d'Amiens en Picardie (1115, 1117). Aussi brave que charitable, aussi juste que bon, il fut adoré des clercs et des petites gens et il sut procurer aux pa5s qu'il administra une prospérité sans précédent (2). Ce renom, qui lui valut l'auréole des saints, a contribué sans doute à attirer l'attention de Turold, mais plus encore les exploits de ce prince en Terre Sainte, où il alla passer plusieurs années de sa jeunesse. Charles le Danois y trouva encore vivant le souvenir des exploits de Robert de Flandre,run des héros qu'on a comparés à Roland (3), et il en revint avec un tel prestige, qu'on lui ofïrit en 1123 la couronne de roi de Jérusalem (4). Il était de plus l'allié du duc de Normandie, Henri 1er, roi d'Angleterre (5), et il fut constamment le vassal fidèle du roi de France contre l'Empereur allemand (6). Enfin, des liensétroits l'Unissaient à ces personnages aristocratiques, dont Turold semble avoir été le protégé, à Rotrou II de Perche, à Barthélémi, évêque de Laon, aux comtes de Réthel, de Grandpré, de Bourgogne, au roi d'Aragon, Alfonse le Batailleur. Sa femme :Marguerite était en effet la fille d'Adélaïde de Vermandois et du comte Renaud de Clermont, c'est-à-dire la peLite-fille d'Hugues de Clermont et de Marguerite de Roucy, par conséquent la petite nièce d'Ebles de Roacy, de Félicie, reine d'Aragoa, de Geofîroi de Perche, père de Rolrou, la cousine deBerirand de Laon, comte de Carrion, et des deux Barthélémi, l'un trésorier, l'autre évêque de Laon (7). La noW , pure et vaillante figure de cet excellent prince, type du héros chrétien, qui fut en même temps un justicier, comme l'Ogier de Turold, est à coup sûr celle qui était le plus digne d'inspirer le poète de la Chanson de Rolaml.

r,oil,^ir't?"o"'"'S*^,,''°"'''''' "°"i^ ^' "^"^ hypocoristiques signalée par Poupardin, le iîo!,e de Provence, p. 379. — (2) Galbert de Bruges, éd Pircnne

comtlis I-landnae (Pcrtz, Xir.537).— Migiie, P L CLXVI ,S7-î-f)(P — r8«Q""''f^('l°'''i*Af'''-|-'4' ^,^' ^'^} -, E- Le Glay, Charl'es de Danemark, TV/-wT-io^ ^ le rôle de Robert de Flandre (H.Occ. Cr.. III {indices).m2: /- > ,\ J' '• "^•'•?1°'jl'*?„9"^"- '^''- ^''■- — ('l) Galbert, éd. Pirenne, ch. v. p. 10.— fojOrde-ricVi al, IV. 317, 460,473,475; V, IGO; —Galbert. 1.22,78.82,140, lûl,etc.--(6)Galbert. ch.iv.p.8— Otio de Freisinqen. VII. 17. — (7) Héri- V v°r -, If on (R. H. Fr., XII, 267«), et .\ubri dés Trois-Fontaines (,7./d., X\ 1 /). 11 est a remar(|iier que Turold mentionne les Frisons et les Fla-

('vp?. s.?ffn'?QjrA°^r'"'"'f""''" ^'-^"ï^^^ ^«^ Charlemagne et parmi ses vassaux (v^eTs 3 100,3996) et qu il nomme Wissant (vers 1429), parmi les vUles sujettes du comte de Flandre. ^

336 du nouveau sur la chanson de holand

Les éléments légendaires et réels du personnage d'Anséis. — Le trouvère n'a point accordé autant d'importance à deux autres personnages de sa galerie, dont il emprunte quelques cléments à la légende carolingienne. Aux souvenirs lointains du viii"^ et du ix^ siècle, à Anscgisilus, le grand-père (mort en 685) de Pépin le Bref (1), à saint Anségise, qui fut abbé de Luxeuil et de Saint-Wandrille (mort en 833) (2), à Anségise, archevêque de Sens, primat des Gaules, vicaire apostoli(|ue (871- 883) (3), se rattache sans doute le nom de l'un des douze pairs de Roncevaux, celui d'Anséis li viellz ou le fier (vers 105, 976, 1556, 2188), qui figure au conseil de Charlemagne, qui tue l'émir Jurgis et qui esta son tour frappé à mort par le sarrasin Malquiant. Comment du vieux leude et des hauts fonctionnaires ecclésiastiques carolingiens le poète a-t-il pu tirer le personnage, d'ailleurs effacé, qui apparaît dans son épopée "? Le nom d'Anséis était devenu plus rare mais n'avait pas disparu au x^ et au xi^ siècle. Ce nom est encore à cette époque porté par des clercs, un écolàtre d'Autun (1), un abbé de Saint-^Iaixent (1088, 1091) (5), contemporain du trouvère; par quelques chevaliers, dont l'un figure dans une donation munie du sceau d'.\lain, comte de Bretagne (988, 1040) (6), l'autre dans un acte de Philippe pr, un troisième dans une charte de l'évèque de Beauvais, Hugues de Dammartin (1088) (7). Mais l'origine la plus vraisemblable de cette transformation paraît être le souvenir resté vivant d'un épisode de la lutte contre les Xormands. Dans le premier tiers du x^ siècle vécut en effet un vaillant évêque de Troyes, Anséis (914), qui fut le partisan (924) et rarchichancelier du roi Raoul de Bourgogne (932), et qui mourut seulement en 970. Il avait été chargé de missions par Louis IV, de concert avec le comte Renaud de Roucy (8), l'ancêtre de la grande famille française qui joua un si grand rùle du x<^ au xii"^ siècle. Il avait, comme le légendaire Turpiii, combattu les païens. Lorsque se produisit la grande invasion des Xormands de la Loire, sous les ordres de Rugnvald, dans les pays de la Seine, il leur livra bataille, avec ses vassaux champenois et avec les Bourguignons,

(1) G. Paris, la légende de Pépin, Mélanges Havet, 604, 607. — .1. Bédier, rv,3. 48, 3.53, 372. — (2) /îec. H. de F/-.,XI, 574. -H.LW.Fr., IV, 509-11. — (3) Duru, Bibl. h" Yonne (1850), I. 303. — (4) CaH": d' Aulun, p. p. Charmasse, 142. — (5) Rec. H. de Fr.. XII, 402. —(6) Cari' Mont Sainl- Miclwl, fol. 47, 50 — (7) Cat. des actes de Philippe 1", p. 266 (1080). — Charte de 1081, Car/. C/nny, IV, n°3586.— ! S) Ordcric Vital, III, 148 (.\nscfîisiis).— Cart° d'Autun, n. — Sur ce personnage, outre Orderic, textes de l-'lodoard. Annales (année 925), éd. Laucr, p. 26, n° 6 — Richcr, I, ch. li.x ; et Ph. Lauer, Raoul de Bourgogne (1910), p. 28, 33, 34, 45, 66.

à Clialmont, sur les confins du Gàtinais (6 décembre 925) et fut grièvement blessé dans la mêlée (1). Il est possible que la légende, conservée jusqu'en Normandie, ait fait de ce prélat courageux un modèle de chevalerie ; l'elTacement même de la physionomie indique que le poète a pris son modèle dans un passé assez éloigné.

Les éléjients légendaires et réels du personnage de GiRART de Roussillon. — Girart de Roussillon n'est pas encore dans la Chanson de Roland le personnage épique de premier plan qu'il deviendra dans l'épopée postérieure. Il y figure, il est vrai, parmi les douze pairs, comme Anséis, mais avec une physionomie aussi imprécise que ce dernier. Comme lui, il est appelé « li vielz» (le vieux) et « li fiers » (le fier) (vers 796, 797, 2189, 2409) ; ainsi qu'Anséis il succombe à Roncevaux. L'origine de cette figure de l'épopée de Turold est connue, depuis les beaux travaux de P. Mcyer (2), d'A. Longnon (3) et de J.Bédier (4). C'est un personnage du ix" siècle, qui fut dans la réalité pourvu de fiefs dans la région d'Avallon et de Vézelay (840), comte de Paris (837), puis marquis du duché de Lyon, par la grâce de l'Empereur Lothaire (852), tuteur du roi de Provence, Charles (855), ensuite gouverneur de Viennois (863-870), et qui mourut rallié à Charles-le- Chauve entre 877 et 879 (5). II semble que cet homme de guerre, cet administrateur actif, remuant et versatile, ait été un des principaux hommes d'Etat delà décadence carolingienne.Bédier s'est demandé d'où vient le nom de Roussillon, qui lui est attribué (6). Il n'est pas douteux qu'il provienne de la forte place de Roussillon à 20 kilomètres au sud de Vienne, où passaient la grande voie fluviale du Rhône, la route de terre des pèlerinages, et où exista jusqu'à la Révolution (7) un des plus lucratifs des bureaux de douanes intérieures. Cette place appartint ensuite à une puissante famille dauphinoise ou vivaroise (8). Au souvenir de cet homme de guerre remarquable des temps carolingiens s'ajouta de bonne heure la mémoire légendaire d'un bienfaiteur de moines.

L'une des plus remarquables études de J.Bédier a montré, en efi'ct, comment ce grand seigneur, qui avait fondé les abbayes de

(1) Lauer, Louis IV. p. 204. — Rec. des actes Louis IV, p. XV, XVI, XVIII, etc. — (2) P.Meyer, GiraH de Roussillon 1887, in-8°. Vie latine (Romonia,\U, 161-235). — (3) A.Longnort, G. de Roussillon, Rev. Hist., 1878,242. 279. — (4) J. Bédier, II, 1, 82. — (.5) Ibid. — Poupardin. Le royaume de Provence. IQOl. in-S". — (6) J. Bédier, II, 89. — (7) Rev. Lijonn., 3e série, XVIII (1874), 235, 241. Toutefois il existe aussi un Roussillon, prés de Chàtillon-sur-Seine. — (8) Rec.Hist.etArch. Vivarais, 111(1895), p. 540. — le Cari' Lijonn. pp. Guigue, 116, 180, mentionne un Girardus et un Willelmus de Rossillon.

Pothièrcs et de la Madeleine de Vczelay en Bourgogne, qui avait voulu être enseveli, ainsi que sa femme, en cette dernière abbaye, eut les honneurs d'une vie latine, où on transforma son rôle. Sa légende fut partout colportée par les pèlerins, qui, se rendant à Rome ou à Saint-Gilles, venaient, à Pâques ou au 22 Juillet, faire leurs dévotions dans les deux abbayes bourguignonnes. « Comment, se demande Bédicr, le poète a-t-il pu retirer Girard de sa pieuse retraite (de Vézcla}-) ? » (1). C'est, croyons-nous, par une association d'idées entre le nom de ce personnage, enfoncé dans un lointain passé, et celui de contemporains, dont le poète n'a connu les exploits que d'une façon sommaire, par les récits des historiens des Croisades. Plusieurs Girard ou Gérard de Roussillon participèrent en effet aux premières grandes expéditions d'Orient. Il est établi, d'abord, qu'il y avait dans l'armée de Boémond et de Tancrèdc un chevalier normand, nommé Girard ou Gérard de Roussillon. Il était le frère de GeofTroi, comte de Roussillon. Ils soutinrent tous deux l'attaque des Pelclienègues au passage du Yardar ;]' Anonyme des Ges/a relate leurs exploits, de Nicée à Antioche (2). Jlais le fief d'où ces Normands tiraient leur nom n'était pas situé en France ; il se trouvait en Italie méridionale. On l'a identifié soit avec Rossano en Calabre, soit avec Roscignolo dans la principauté de Salerne (3). Les Gesla donnent de ce nom les formes latines fiossz7(one ou Russinolwn. La plupart des historiens des Croisades mentionnent ces deux comtes normands d'Italie et leur frère l'évêque d'Ariano, sulTragant de Bénévent (1).

De phis,il y eut, en Terre-Sainte, un autre baron de ce nom, d'origine languedocienne ou catalane, qui figura dans l'armée de Raimond de Saint-Gilles, de Gaston de Béarn et de Guilhen de Montpellier, avec les Provençaux, les Languedociens et les Aquitains. Il se distingua à la bataille d'Anlioche (1098), monta l'un des premiers sur les murs de Jérusalem (juillet 1099), et fit même unsecond voj^age en Syrie (.ô). Il était le fils de Guillabert, comte de Roussillon. Revenu d'Orient en 1109, il serait mort assassiné en Espagne vers 1112 (6). Toutefois, les Dauphinois revendiquent ce personnage pour l'un des leurs, et comme l'un des membres

(1) J. Bédier, II. 24, 80, S9 : III, 17.3. 2R1 ; IV. 85, 184, 21.3,282. 350: — 2, 374, 386. — (2) Giiill. rie Tvr, livre II ; Guibert, livre IV ; All)ert d'Aix, Tudebod (//. Occ. Cr., III, i7, 176, 189, 365). — Gesla. éd. Hagennieyer, ch. IV, p. 1.54. note 28. — Orderic Vital, III, 487. — (3) Orderic Vital. III. 487, note ; Oesta, note 28.— (4) Orderic Vital, hc. cil. : H. Occ. Cr.. IH, 176. — (5) Guil. de Tvr, !i\Te II ; Albert d'Aix. Raimond d'.-ViguilU- (H. Occ. Cr., I, 46, 67, 263, .382 : r\',316, 422. 464) ; Mathieu Paris {R. H. Fr.. XI M. 459, 70). — (6) V. Balagucr, II, 180, 183.

de la famille des Roussillon de Viennois et de Vivarais.Girart est nommé en elTet par les historiens des Croisades, en compagnie du comte de Die, Isoard, et de Guillaume Hugues, frère du légat Adémar de Monteil, de la maison des Adémar de Montélimar (1). C'est probablement aux exploits de ces grands seigneurs normands, languedociens ou dauphinois, acteurs des premières Croisades, cjue le vieux Girart de Roussillon a dû d'être rappelé à une vie nouvelle par le trouvère de la Chanson de Roland. Les représentants du monde féodal et chevaleresque

CONTEMPORAIN DANS LA ChANSON DE RoLAND. LeS AQUITAINS

et les Gascons. Gaîfier ou Gouffier de Lastolrs. Willelme de Blaye, Guilhen VI et VII d'Aquitaine. — Tous les autres personnages secondaires, évoqués dans le poème, n'ont aucun caractère légendaire. A moins de vouloir faire au hasard ou à la fantaisie une part que rien ne justifie, leur présence demeure inexplicable, si on ne les rattache à ce monde féodal et chevaleresque, dans lequel le trouvère a compté certainement bien des protecteurs, et si on ne voit en eux les représentants de ces diverses nationalités françaises qui avaient joué un rôle si glorieux dans les grandes entreprises du xi^ et du xii^ siècle. Aussi est-il permis d'entrevoir une sorte de symétrie voulue dans la distribution de ces figures.

Le poète connaît ce beau pays du sud de la Loire, cette Gascogne que ses preux entrevoient avec ravissement du haut des cols pyrénéens, porte d'entrée de la « terre majur », ses lieux saints de pèlerinage, Saint-Seurin, Saint-Romain, jalonnant la route de Compostelle, ses ports, Bordeaux et Blaye, où l'on passe la Gironde (2). Il connaît les produits de ses fabriques d'armes, ses écus ou boucliers de « Girunde » (3). Il a sans doute fait allusion à l'excellence des heaumes et des épées du Poitou, quand il mentionne l'acier « vienneis » et les « armes mult belles » des barons d'Aquitaine (4). Il n'est pas enfin sans connaître et admirer l'élégance de cette civilisation aquitaine, qui se reflète dans la « courtoisie »de la brillante chevalerie de Poitou et d'Auvergne(5).

(1)J. Chevalier, BuH. Soc. .irch. Drome.XXII, 286-288; XXIII,115,117. — (2) Voir ci-dessus,livre II, ch. ii — Ch.cle Roland, vers 818, 1172,1289, 15.S2, 3689iEqiiitaigne , vers 2325. — (3) /6irf..vers 2991. — (4) Ibid.. vers 3794, 3961 (le Poitou et les Poitevins nommés) acier Vienneis (vers 997i ; vers 3064 (chevals unt bons e les armes mult bêles). — Sur le renom des ateliers poitevins au Moven .\oe. voir Boissonnade, Essai sur l'Org. du travail en Poitou. I,ch. i". — Gay, Glossaire, I, p. 6. — (5) Ch.de Roland. vers 3796, B Icels d'.\lverne i ';unt li plus curteis ». Comparer avec les poésies fie Guilhen VII le Troubadour. qui place en .\uvergne et Limousin la scène d'une partie de ses pièces. Voir .\. Jeanrov. Les orif/ines de la poésie lyrique en France, 2'' éd., 1904,in-8''.— Poésies de Guilhen le'Troubadour,19U5,'in-8<'.

Il sait enfin que Poitevins, Limousins, Aquitains et Gascons ont pris une part importante aux guerres saintes d'Occident et d'Orient, où s'illustrèrent les Gaston de Béarn, les Centulle de Bigorre, les Pierre de Castillon.les Hugues de Lusignan.les Aimeri de Thouars, les GoufFier de Lastours, les Raimond deTurenne(l), et leurs compagnons.

Parmi eux, il semble avoir d'abord choisi le héros de Saragossc, d'Anliochc et deJérusalcm, Gaston le Croisé, pour emprunter à sa physionomie quelques-uns des traits qui caractérisent Roland (2). De même, un preux gascon, Pinabel de Sarrancc, apparaît parmi les principaux personnages de l'épopée de Turold, pour symboliser la fidélité inébranlable, née de l'amitié chevaleresque. De plus, quatre personnages,cl peu t-étre cinc], plus effacés, sont rangés dans l'entourage du grand Empereur. Le trouvère paraît avoir déguisé leur personnalité sous des noms plus ou moins déformés, ou les avoir laissés discrètement dans une demi-pénombre, pour des raisons qui nous échappent.

C'est d'abord le« riches dux Gaifiers)i (vers 798), dans lequel reparaît peut-être le souvenir du fameux Waifre, mais qui pourrait tout aussi bien être Gouf fier de Lastours, le fameux et légendaire héros limousin de la première croisade, illustré à Marash, allié par mariage avec les maisons normandes de Laigle et de Mortagne, et beau-frère de Rotrou le Grand (3).

Bien qu'il n'apparaisse qu'à la fin dans le conseil suprême des quatre barons nommes par Charlemagne, à côté de Naimes, d'Ogier et de Geoffroi d'Anjou (vers 2958), celui que le poète nomma \YilIalme de Blavie a bien des chances, pour n'être autre que Guilhcn VI (Gui-Geoiïroi), le vainqueur de Barbastro (10(34), le plus puissant prince français de son temps avec Guillaume le Conquérant, ou bien son fils le fameux Guilhen VII le Troubadour, qui avait organisé avec les comtes de Blois et de Bourgogne la croisade de 1101-1102, et qui fut le vainqueur de Cutanda (1120), l'allié et le beau-frère du roi d'Aragon (4). Ajoutez que ce grand seigneur d'esprit net, d'ambition âpre et ferme, a été populaire parmi les poètes par son enjouement, sa gaieté expansive et légère, par le charme de sa conversation. -Vir jociindus et

(1) Guill"! de Tvr. Raoul de Caen, Tudebod, Baudri, Foucher, Guibert, Albert d'Aix (H. Oc. Cr.. III et IV, voir les Indires). — De plus, le fragment provençal de la Chanson d'Anlioche. p. p. P. Mever, Arch. Or. Latin. II. — (2) Ci-dessus. livre 1". ch. iv et v. livre III, ch^ i«'. — (3)Voir ci-dessus, références de la note 5. De plu>;. la chronique de Geofiroi de Vigeois (éd.Labbe, 11.282): « vir memoriac digniis : légende sur ce baron qualii'\é prince ps; magriim sibi nnmcn in prirclaris foscinorihus ar(iiiisii'il •; et. l'ouvrage de Des Murs, p. 223. — (4) Ci dessus, livre I". ch. iv.

lci)idiis ", ainsi le qualifie un chroniqueur contemporain (l).Tavernier, qui a émis le premier cetteliypothése vraisemblable, n'a point alléguélesmotifsqui viennent d'être indiqués ici. Il se borne à observer que le trouvère a pu voiler d'une ombre discrète la figure de ce comte de Poitiers, duc d'Aquitaine, en lui donnant le simple titre de seigneur de Blaye (2). Cette place forte, qui appartenait aux comtes de Poitiers depuis l'époque de Guillaume le Grand, qu'ils avaient ensuite concédée en fief aux Taillefer d'Angoulême, et à la fin du xi^ siècle à un vassal de Saintonge, Guillaume Frédeland (1080-1106), ancêtre des Rudel, seigneurs de Pons et de Bergerac (3), avait une telle importance pour le passage de la Gironde, que Guilhen VII en avait repris possession et en détruisit même les remparts (4). A moins qu'il ne soit question de Frédeland, l'un des bienfaiteurs de la Sauve et l'un des croisés de 1096 (5), on s'expliquerait parfaitement que Turold ait désigné, sous le surnom de seigneur de Blaj-e, le premier des princes troubadours. Le rôle de Guilhen avait été trop important dans les croisades espagnoles et orientales, sa place dans la société courtoise d'Aquitaine si considérable, pour qu'on ne trouve pas naturel que le poète ait jugé à propos de le mettre, sous un déguisement transparent, dans l'entourage de Charlemagne.

Engelier le Gascon de Burdèle. — Parmi les pairs de Roncevaux, Turold a mis un baron dont Roland regrette la mort en disant : « Xous n'avions plus vaillant chevalier » (vers 1547). C'est Engelier,« H Gasciun: de Burdèle «,qm après avoir tué Escremiz de Valterne,est à son tour victime de Climborin (vers 1289, 1537, 2407). Ce nom ne se retrouve dans aucun des cartulaires ou des recueils de documents de la région bordelaise ou gasconne. Mais il figure dans ceux d'autres régions de la France. En Limousin, on trouve, au xi« siècle, mention d'un Ingelerius dans une charte (6). Dans le pays Chartrain,il est question de trois personnages de ce nom, dont l'un, surnommé le Roux, et deux autres dits d'Illiers (Islans)ei de Méréville(7).Un abbé de Forestmontier, près de Nouvion, en Picardie, Ingelerius, assiste au concile de Com-

(1) Voir sur le rôle de ces ducs, ci-dessus. livre I'', ch. m et iv; livre II, chap. VI. — Sur le caractère de Guilhem VU. Orderic Vital (livre X), IV, 02. 217. 218 — Hisl. Litl.. XIII. 42 et sq.— A. Jeanrov, Poésies de Guilhen le Troubadour. Préface. — (2) M. Tavernier. Z. /. fr. spr., 1912, 87. 147; il ignore aussi les faits relatifs à l'histoire de Blaye. — (3) .\démar de Chabannes, p. 163, 165 — (4) Hisl. pont, et comiUifn Engnl, p. 45, éd. Labbe. — (5)CoH. fonfencau.XIX, fol. 81. XX IV, 35; CaW= de/a Sauw (petit cart» fol. 5-58: grand, fol. 14-15): Cartul. du Bas-Poilou, p.p. Marchegay. p. 15. — Beslv, Ciim/fs de Poitou, Preuves. 379 bis (chartes relatives à Frédeland). — P. Anselme: Hist. Gen..V(1825). —(6) Chartcde 971 (échange). Car(=Beaulieu, n» 154. — (7) Cart^ Saint-Père de Chartres, n"- 125, 402. 403, 475.

piègne en 1085 (1), et un doyen du même nom est cité dans une charte de Philippe I'^'',vers cette même époque (2). La plupart des notables personnalités, désignées sous ce vocable, se rencontrent dans l'Ouest. Outre Engelger,disciple du célèbre Robert d'Arbrissel (3), il y eut en Anjou, au xi* siècle, un chevalier Enjugier de BrioUay, dont le père, Bouchard, avait fondé un château auprès d'Angers et avait été trésorier de Foulques Nerra (4). Un autre grand seigneur angevin ou normand, Engelier (Ingelgerius) de Bohon, guerroya en Normandie, au service de Geoiïroi le Bel, dans le premier tiers du xii^siècle(5). On rencontre également des chevaliers de ce nom en Avranchin,dans le pays où probablement Turold a vécu. Une charte relative à l'abbaye de Blanchelande en Cotentin mentionne un Engelier de Bouhon (6). Il est question, dans le cartulairedu Mont Saint-^Iichel,d'un Engelier de Moreruil qui possède un fief dans la région d'Ardevon (7), voisine de la célèbre abbaye normande. Enfin, parmi les membres de l'illustre famille de Sai, qui possédait des domaines disséminés d'Argentan à l'Avranchin, et dont l'un des membres fut en rapports avec le clerc Turold en Espagne, se trouvent des barons fameux par leur bravoure et leur générosité, dont l'un, Engelier de Sai, fonde en 1050 l'église de Marigny en Cotentin et est assez souvent mentionné dans le cartulaire de Séez (8). Ajoutons qu'un carlulaire du Perche mentionne un chevalier Ingelrius qui figure dans la vassalité de Rotrou le Grand (9). Mais les présomptions les plus fortes sont celles qui ont rapport aux princes de la maison d'Anjou elle-même. Le fondateur de la d\iiastie angevine se nommait en effet Enjugier ou Engelier (Ingelgerius). Ce fils du plébéien Centulle avait été d'abord vicomte d'.\mboise, et son fils. Foulques le Roux, avait eu pour descendant un autre Enjugier ou Engelier (10). Foulques le Réchin, à la fin du xiesiècle,se souvenait encore de ces ancêtres dans son essai historique (11). Si l'on veut bien considérer que la maison d'Anjou revendiqua pendant cent ans,à rencontre de celle de Poitiers.la possession de la Saintonge (12), et que GeofTroi Martel ler occupa même quelque temps

(1) Cat^ acies Philippe l", 299. — (2) Ihid.. 104. — (3) Maury, Forais de la Gaule. 132. — (4) Chartes de Guill. Frédeland en faveur de la Sauve (1090-96), Grand carlulaire. fol. 2.5.5-258. — (5) Halphen, Comté d'Anjou, p. 117, n» 2.— (6) Jean de MarmouUer(ft. H. Fr., XII, 519, 531, 534).— (7) Charte de fondation de Blanchelande (xi« siècle). p. p. Botlin, Mém. Soc. A. Colenlin, III. 72. — (8) Carf^ Mont Saint-Michel, fol. 98-99 (fin xi" s.). — Cart» Saint-.Martin de Séez (année 1050). — Voir ci-dessous Hvre IV. ch. m. — Ficrville,. Ut-m. Soc. Cotentin. 1.140.165. — (9)Cart« Saint-Denis au Perche, n" 73, f- 37, 39, 40. — (10) Halphen, p. 2. 3. 4, 15. — Lauer, linoul, p. 48.— (ll)7{tc II.de Fr., XI. 645c.— (12) Halphen,ô4.61, 136, 137.

Bordeaux (1) et la région voisine, cinquante ans avant l'époque de Turold.si on réfléchit que Geoffroi Martel II, en 1101, essaya de faire revivre ces prétentions (2), on aura l'explication probable du titre que le trouvère accorde à Engelier. Par un anachronisme voulu, il donne à des comtes d'Anjou du x« siècle le comté que leurs descendants avaient conquis au xi«, de même qu'il a attribué à Geoffroi d'Anjou le dapiférat (3), ([ue les Angevins convoitèrent au xii« siècle sans succès. Il y aurait dans ces deux faits deux flatteries à l'adresse de ces princes angevins, qui furent si chers au poète.

Le comte Ascelin de Gascogne. — Un autre pair de Charlemagne, héros de Roncevaux, comme Engelier, est ce personnage que le trouvère désigne en ce vers :

De Guascuigne li proz quens Ascelin (vers 172).

et qu'il met à côté du duc Naimes. Ce nom ne se trouve nulle part dans les recueils de documents latins relatifs à la région gasconne. Les grands seigneurs de ce pays se nomment Bernard, Astanove, Gérald, Arnaud, Sanche, Ogier, Centulle, Gaston, mais une lecture attentive des chartes et fragments historiques du xi'^ siècle et des premières années du xii^ ne laisse entrevoir aucun Ascelin (4). Au contraire, ce vocable se rencontre souvent en Ilede-France et surtout en Normandie. Le poète, familier des cours féodales françaises, a entendu sans doute parler d'un prélat célèbre, l'un des prédécesseurs de l'évêque Barthélémy de Jura sur le siège de Laon, Ascelin-Adalberon, l'un des notables personnages de l'époque d'Hugues Capet (5). Dans la région du nord-est vivaient, vers l'époque de Turold, un Ascelin, abbé de Saint-Basle,près de Reims, un autre chanoine de Verdun (6). Dans celle de Paris, un clerc de ce nom fut abbé de Saint-Maur des Fossés et un autre doyen de Saint-^Nlarcel (7). On trouve encore, parmi les Ascelin, un moine de Saint-Benoit-sur-Loii'e, un autre de l'abbaye de Saint-Denis au Perche, un prêtre et des chanoines de l'église de Chartres, un abbé de Saint-Viclor de Paris,

(1) C. Jullian, Hisl. de Bordetnix (1895), p. 120. — (2) Halphen, 177. — (3) Voir ci-dessous le paragraphe relatif à Geoffroi d'Anjou. — (4) R. H. de Fr., XI, 648.— Lot. Haques Capel, 7, 15. 20, 28, 30, 153, 251, 260, ,304, 309,etc. .\ noter que lalégende fit de ce prélat un duc de Bourgogne, ibid., 345, 346. — -Lot inditiue un .\sselin de Tronchiennes, candidat au siège de Cambrai, p. 105. — (5) R. Hisl. Fr., XV, 920-921. — (6 Cart' Notre-Dame de Paris, 1,49, 336 ; IV, 113. —(7) Cart" actes Philippe /".CGXI.p. 177, 244, 374. — Le Cari" Saint-Père de Chartres mentionne divers Ascelin, clercs ou chevaliers (voir Index); de même celui de .Y. D. de Chartres II, 309, III, 20,31,150.

un chevalier de Bulles près de Clermont-sur-Olse, témoin en 1079 dans un acte de Philippe l" (1) ; en Thimerais, un chevalier Ascelin de Moscleijo, voisin de Chàteauneuf (2). Mais il est plus probable encore que le trouvère a connu bien des Ascelin en Normandie ; on en rencontre qui sont prévôts et moines à Saint- Evroult (3). Un Ascelin, vassal de Guillaume de Bretcuil et châtelain de Breval, seigneur d'Ivry et de Brécherville, dans le pays d'Evreux, se signale par son humeur belliqueuse au temps d'Henri P'' et l'exerce aux dépens de son suzerain et du Vexin ; c'est lui qui livre Andeli aux Français en 1119 (4). Il est fait encore mention d'un Ascelin, fils d'Arthur de Caen, à la même date (5). Un autre Ascelin est le père de deux seigneurs, qui, d'accord avec Roger de Montgommeri, font une donation à Saint-Martin de Sécz (6). Au temps de Robert le Magnifique, un cerlain Robert, fils d'Ascelin, avait exercé la haute dignité de bouteillcr et figure dans une charte inédite du Mont-Saint-Miehel (7). Le même cartulaire indique que les biens de ce baron devaient se trouver dans la région de Dinan (8). Sur la frontière de Bretagne et de Normandie, vivaient aussi d'autres Ascelin, qui sont indiqués comme donateurs ou témoins, en ce même recueil (9). Comme dans le cas d'Engelier, le trouvère semble avoir voulu désigner un preux gascon ])ar un vocable d'origine normande ou française.

Quant au personnage réel qui lui a servi de modèle, il est à peu près impossible de savoir quel est celui dont les exploits aux croisades l'ont davantage frappé. Le titre de comte de Gascogne attribué à Ascelin ne doit pas faire illusion. Le seul personnage qui eut droit rigoureusement, au temps de Turold, à cette qualification, était le comte de Poitiers, ducd'Aquitaine, pourvu du comté de Gascogne depuis 1063. Les principaux vassaux de ce comte étaient les sires d'Albret, de Commingcs, de Fézensac, les comtes de Bigorre, d'Armagnac, de Pardiac, les vicomtes de Béarn, de Gabarret, de Soûle, de Tursan,de Dax, de Lomagne (10). Si aucun d'eux ne s'est appelé Ascelin, quelques personnages obscurs ont porté un nom très voisin, par exemple ce chevalier Aichelin, dont le fils est témoin dans une charte en faveur de Sainte-Croix de Bordeaux, et cet autre Raimond Aichelin qui

(l)T{omanct, Etudes sur le Perche, p. 216. — (2) Orderic Vital, III. 97. 106, 109. — (3) Ibid., Il, 469; III, 332, 333, 412, 416: IV, 186, 190.— (4) Ibid., III, 252. — (5) Cari" de Séez. fol. 3. — (6) Cart' Mont SainI Michel, fol. 77. — (7) Ibid., fol. 113. — (8) Ibid.. fol. 46 (1032). — Cari' de liedon, p. 236, 302. — (9) R. H. Fr., XII, 386, Genealogia comilum Guasconiae. — - (10, Lot, //. Capet, 202, 203 et sq.

traite avec la même abbaye au xii"^ siècle (1). Ce vocable désigne surtout de grandes dames, telles que Asceline, femme de GeoiTroi Taillefer, comte d'Angoulême (1038-1041), qui eut des visées sur la succession de Gascogne ou encore une seconde grande féodale du même nom, Asscline, femme d'Audebert Tallerand, comte de Périgueux à la fin du xi« siècle (2) et enfin la fille du vicomte Odon II de Lomagne et Auvillars. Cette dernière était la nièce de Bernard II Tumapaler, comte d'Armagnac (3), qui disputa le comté de Gascogne à Gui-GeofTroi,duc d'Aquitaine. Elle épousa en secondes noces Gérard II, comte d'Armagnac. Ce dernier est-il désigné sous le nom de sa femme par le trouvère ou bien, de même que Bernard, a-t-il porté un second nom, celui d'Ascelin, à l'exemple d" Adalbéron ? On ne peut le savoir. [Mais il a probablement figuré parmi les brillants soldats qui, comme Gaston V de Béarn, prirent part aux Croisades d'Occident et d'Orient, bien que son nom ne soit pas indiqué par les chroniqueurs. Il serait étonnant qu'il n'eût point accompagné la chevalerie gasconne au delà des Pyrénées. Et peut-être a-t-il assisté aux expéditions de Syrie, aux côtés d'Amanieu Ild'Albret, d'Astanove II comte de Fézensac, de Bernard de Pardailhan, de Galan de Calmont, de Rainiond Bertrand de l'Ile- Jourdain, que mentionnent les chroniqueurs (4), et auxquels les chartes permettent peu à peu d'ajouter de nouveaux noms. C'est dans cette cohorte que devait sans doute se trouver le mystérieux Ascelin de la Chanson de Roland.

GODSELMES ou GaUCELME EST-IL GaUCELME DE LeSPARRE ?

Un autre Gascon semble se cacher sous le nom de Godselnies qui commande, avec Jozeran de Provence, dans l'armée de Charlemagne, « Veschiele » des Aquitains (Poitevins et Auvergnats). Ce nom est d'origine méridionale : il y a eu des Gaucelme en Limousin, surtout en Rouergue, où un Gaucelme de la Roque se fait moine à Conques en 1060, et où d'autres personnes ainsi appelées, tant clercs que chevaliers, se rencontrent assez souvent (5). II y en a d'autres en Angoumois et en Saiatonge (6). On en trouve

(1) Cart' Sainte-Croix de Bordeaux (Arch. h. Gironde, XXVII, 1907), nos 123, 134, 135. — (2) F. Lot, H. Capet, p. 396. — Cari" église calh. Angoulême, p. 92. — (3) Cari' du prieuré de Saint-Mont (Auc/i).p.p. J. de Jaurgain et Maumus, 1904, n" 5. — (4)/f. Occ, Cr., III et IV (Tables). — Fragra. prov. Ch. d'Antioche, p.p. Meyer. A. 0. L., II, 497, 508. — (5) En Limousin, Gaucelme Faidit, troubadour d'L'zerche ; 15 Gaucelme figurent dans le cart" de Conques, dont un abbé et un chevalier G. de Roqua (Index du cartulaire). — (6i Charte de l'évêque de Saintes (1110), Gaucclmus, archidiacre et Gaucelme. -Gaucelmus de Cevena (1116). Cart. Cluni. v, n»' 3889 et 3922.— Cart. église cathédrale Angoulcme, p. 31, 52, 70, 71, 82, 402 (autres Gaucelm).

en Provence, dans le comté de Cavaillon (1), en Dauphiné (2), en Auvergne (3), en Saintonye (1), même accidentellement dans le pays Charlrain (5). 11 y en a aussi en Poitou, où un Gaucelm est officier de Guillaume I-'ier-à-Bras dans la seconde moitié du x^ siècle. Le nom de Gaucelme n'est fréqucnt(iu'au sud delà l-oire. Il l'est surtout en Aquitaine, et notamment dans la région de liordeaux, où l'on rencontre, parmi les bienfaiteurs des abbayes de Sainte-Croix et de la Grande Sauve.les Gaucelme de Gombaud(6), de Lignan (7), de Montfalcon (8), de Laurian (9), de Carcans ou de Lacanau (10) Un Gaucelm, vicomte en Armagnac, figure, en 1011, parmi les témoins de l'acte de fondation de. l'abbaye de Coiidom, de même qu'un autre Gaucelm de Bornag (11). Le personnage contemporain qui peut avoir attiré le plus l'attention dupoèteestun baron du Médoc, qui fait don, en 1108, d'un monastère et d'une sauveté à l'abbaye de Conques et qui se trouve à cette date en compagnie de Guilhen VII, d'Hugues deLusignan, d'Arnaud de Blanchefort, de Roland de Chàteauneuf, de Guitard deBourg et de Pierre de Bordeaux (12). Il appartenait à la famille de LespaiTC. Or, il faut noter, comme l'attestent les donations des rois d'Aragon à l'abbaye de la Sauve, que la chevalerie du Médoc, où se trouve Lesparre, a pris une part très active aux croisades franco-espagnoles entre 1080 et 1120 (13). Il est possible que Gaucelme de Lesparre y ait figuré ; ainsi s'expliquerait la mention dont il est l'objet de la part du trouvère.

Les barons languedociens dans la Chanson de Rola.nd Naimes (Raimond de Saint-Gilles ou Ai.meri de Narbonne). Le duc Otes et Bernard-Aton IV de Nîmes. — Trois grands seigneurs languedociens semblent avoir trouvé place dans la galerie de la Chanson de Roland. Les barons du Languedoc et de Catalogne avaient participé en grand nombre aux Croisades de la Maiche d'Espagne, des Baléares, d'Aragon (14) et d'Orient

(1) Gaucelm, abbé de Saint-Victor de Marseille (1129). Hist. Litt. France, XI, 96; Gaucelme témoin dans un acte relatiX au pays de Cavaillon (xi« s.), Carl'^ Contjues. n" 435. — Le Cari' de Sainl-Viclor de Marseille (Index II, 705) indique 7 Gaucelm. dont un évèque de Fréjus. — (2) Cari' de Grenoble, XXIY A. — XLIl^' Gaucelm de Cordouc près de Bellev, Ain.- — (3) Carlo de Brioude, 141, 231, 281. — (4) Six Gaucelm, dont un chevalier, Carf de Baignes, p. 491 . — (5) Gualterius praenominc Gausclraus, témoin, Cart' Sainl-Père de Charles, éd. Migne , CLV, 346 (1080). — (G) A. Richard, op. cit., 112. — (7) Petit carf de lu Grande-Sauve (chartes fin xi«), vol. 103. — (8) Grand cari' la Sauve, fol. 52. — (9) Ibid., f°- 70, 84. — (IG) Cart. Sainte-Croix de Bordeaux. n° 83 (1132). — (11! Ibid. (1099). - Charte de 1011. Gallia Christ . II. intr. — Historia al)batiac Condomiensis, Dachery, Spicilège, Xn,441. — (12) Cart' de Conques, a" 481. • — (13) Voir ci-dessus, li\Te 1", ch. iv, — {H, Voir cidessus, Uvre 1", ch. n à v.

Les chroniqueurs vantent les exploits de certains d'entre eux, tels c|ue les Guilhen de MontpeJlier, les Sabran, les Pelct, les Guillaume Jourdain de Cerdagnc (1). Il semble que le trouvère ait voulu sjTnboliscr leur héroïque phalange en la plaçant sous les noms de quelques-uns des preux de Charlemagne. En première ligne, il a mis le duc Naimes, dont la figure a bien des traits semblables à ceux des Raimond de Saint-Gilles et des Aimeri de Xarbonne. Mais il y a deux autres personnages, en dehors de Girart de Roussillon, qui a peut-être pour modèle un autre Languedocien, pour lesquels Turold pourrait bien s'être inspiré de deux gi'ands seigneurs de Languedoc ou de Catalogne. Ce sont le duc Otes et le comte Bérenger. Parmi les pairs qui assistent Roland à la bataille de Roncevaux, Turold a placé le preux Otes (vers 795) ou Atlim, qui est nommé à côté du comte Bérenger et qui succombe dans la mêlée (vers 2187, 2971). On ne voit guère de personnage contemporain de la Chanson de Roland qui puisse répondre aux qualités exigées d'un preux, et qui présente quelque analogie de nom avec ce héros, sinon Bernard-Aton lY, feudalaire de Raimond de Saint-Gilles et presque aussi puissant que celui-ci. Vicomte d'Albi, de Carcassonne, de Nîmes, d'Agde, de Béziers et de Rasez, il avait été l'un des croisés d'Orient. Il s'était rendu en Terre- Sainte, avec son cousin Guillaume-Jourdain, comte de Cerdagne, dans l'été de 1101, et y était resté jusqu'en 1106, guerroyant en faveur de Raymond, devenu comte de Tripoli. Puis, revenu en Languedoc, il avait soutenu les revendications de Guilhen VII sur le comté de Toulouse, et il avait participé avec ses vassaux à la croisade franco-espagnole contre Saragosse (1114-1118) (2). Tavernier, auquel on doit cette identification, qui semble acceptable, paraît ne pas connaître le rôle de Bemard-Aton dans les guerres saintes d'Espagne (3), rôle qui pourrait bien avoir fixé sur ce grand seigneur l'attention de Turold.

Le comte Bérenger, ess.\is d'identification. — Pas plus que le preux Otun, le comte Bérenger n'a dans le poème de Turold une importance aussi considérable que les premiers personnages de cette épopée. Mais comme lui, il appartient à l'aristocratie de l'armée, et par son titre de comte (quens) et par le rang qui lui et assigné parmi les douze pairs. Il succombe d'ailleurs

ll| Vaissète, lome III, 335 6. n. éd. — .Balaguer. II, 190 — H. Occ Cr.. tomes II et IV ftables). — (2. Vaissète, ii. éd., II, 3S1,.!26, 477,506, 013,623,633, 610. — V. n"* 378 et 387.— Rev. Or. Za/in, X. 372. - Tavernier, Z. /. /r. spr., 1913, p. 87. — ,3) Voir ci-dessus, livre l", ch. iv.

dans la mêlée, sous les coups de Grandoigne, après avoir lui-même tué Estramariz, l'un des pairs de Marsile (vers 795, 130J, 1021, 2187). A quelle personnalité réelle correspond celle figure épique ? Son nom est très répandu. On rencontre quelques Bérenger dans les cartulaires du Mont Saint-Michel et de Séez, notamment un chevalier Bérenger de Saint-Xicolas, mais ce sont en général des hommes d'obscure condition (1). Un comte Bérenger de Bayeux a vécu au xi'^ siècle (2) ; il y a eu un Normand, Bérenger, petit-fils d'un moine de Saint-Evroult, qui posséda quelque renom au xi« siècle, comme évêque de Venouse (.3). On trouve aussi un comte de Brioudc du nom de Bérenger (4). Mais on ne voit guère que ces Bérenger aient quelque titre à figurer parmi des héros d'épopée. Le Picard Bérenger, compagnon dllugues deVcrmandois à la première croisade (5), où il périt glorieusement, y aurait plus de droits. Toutefois, il semble, si l'on tient compte de la dignité comtale attribuée au p.eux de l'épopée de Turold, et en laissant de côté les Bérenger, évêques d'Orange (6) et de Fréjus (7), et le comte Bérenger de INIelgueil (8), qu'il doit plutôt être question, soit d'un Bérenger de Xcirbonne, soit d'un Bérenger de Barcelone. Parmi les vicomtes de Narbonne, un Bérenger, fils de Raimond, est connu dans l'histoire des croisades d'Espagne, comme allié du comte de Barcelone, Raimond-Bérenger le Vieux, avec lequel il projette, vers 1050, la conquête de Tarragone sur les Maures. Son fils participe aux Croisades de Terre-Sainte ; il se trouve en 1103 à Tripoli de Syrie, en compagnie de Raimond de Saint-Gilles, de Guillaume, comte d'Auvergne, de Bcrnard- Aton de Béziers et d'Aicard de Marseille. Ce second Béranger est le frère d'Aimeri !«■••, vicomte de Xarbonne (9). Tout aussi vraisemblable est l'identification du preux de Roncevaux avec l'un des comtes de Barcelone. Ces grands feudataires de la Marche d'Espagne se considérèrent pendant près de quatre siècles (jusqu'en 1180) comme des vassaux des rois de France ; ils dataient leurs chartes des années du règne de leurs suzerains. Rien d'éton-

(1) Cart" Séez, n»- 70 cl 224 (10Ç>0i. - Cari» Mont-Sainl-Michel. fol. 57. D'autres Bérenger se rencontrent dans le pays chartrain Cnrl" Saint-Père de Clmrlres, Index, p. 116)^ en Bretagne (Cart« de Quimperlé.n" 8\, et de Redon, n<" 161, 262, 277 . — (2) Robert de Torignv, éd. Hewlett, p. 11 — Orderic Vital, II, 77. — (3) Orderic Vital, II, 48, 85, 90; III, 188, 218. — (4) Cart^ de Brioade, 244, 337, 341. — (5) Bmel, Cli. de Cluny. V. n» 3804. — Rôhricht, p. 64, n. 8. — (6) Cet évèquc fut légat en Terre Sainte, mais n'était pas comte d'Orange (Foucher, ch. 43, H. Occ. Cr., III, 155, 241, 850, etc.). — (7) Fliclie, op. cit., p. 382. — (8) Bec. H. de /•>., XV, 382, n° 412. Plusieurs évèques et abbés de Languedoc et de Provence du même nom, ibid.. Index. — (9) Vaisséte, II, 337 Dans une charte de 1103 (igure Bérenger de Narbonne (au Mont Pèlerin) à côté de Raimond de Saint- Gilles, Martène, Ampl. Coll. ; I, 600.

nant à ce que le trouvère les ait classés parmi les pairs de Charlemagne, l'organisateur de leur comté(l).DéjàRaimond-BérengerII était mort en pèlerinage en Terre Sainte en 1093. Un prince catalan plus illustre encore, Raimond-Bérenger III le Grand, comte de Barcelone (1093), a été Tun des plus vaillants adversaires des Sarrasins d'Espagne, auxquels il enleva les Baléares, (1114, lllG) en compagnie de Guilhen V de ^lontpellier etd'Aimeri II de Narbonne ; il a aidé les comtes d'Urgel et le roi d'Aragon à chasser les Infidèles de la vallée du Ségre (2). C'est à bon droit que le poète pouvait compter ce dernier au nombre des héros de la guerre sainte, où Raimond-Bérenger fonda d'ailleurs la grandeur de sa maison.

Les grands seigneurs provençaux d.\ns la Ch.vnson de Roland. Rembalt (R.\imb.\ud II d'Orange) et Joscer.\n de Provence. ■ — La France du sud-est avait fourni aux croisades un contingent nombreux de chevaliers, outre le légat d'UrbainlI, Adémar de Monteil. Parmi les Provençaux, le fameux marquis de Bauxavait participé aux guerres d'Espagne (3). Un seigneurde Baux, Raimond, époux d'Etiennette, fille de Gilbert, comte de Provence,vicomte de Gévaudan et de Millau, se trouvait êtrele beaufrère du comte de Barcelone, qu'il aida contre les Sarrasins des Baléares (1114, 1116) (4). Deux Provençaux figurent dans la Chanson de Roland. Le premier est Rembalt ou Raimbaud, que Naimes nomme, en compagnie de Raimond de Galice, au commandement du 8^ corps de l'armée de Charlemagne, formé de Flamands et de Frisons (vers 3073). Il faut remarquer que le chef d'étatmajor de l'Empereur désigne, pour diriger ces corps, des grands seigneurs, étrangers le plus souvent à la nationalité provinciale qui compose leurs troupes, et que par conséquent Raimbaud, pas plus que Raimond, n'est originaire de Flandre ou de Frise. Or, parmi les contemporains de Roland qui se signalèrent aux Croisades, on ne compte guère que deux Raimbaud. L'un est ce chevalier du pays de Chartres, vassal du vicomte de Chàteaudun, Raimbaud Creton, qui monta le premier sur les murs à l'assaut de Jérusalem (juillet 1099) (5), mais qu'on imagine difficilement à la tête d'un corps d'armée. L'autre est un grand seigneur provençal, Raimbaud ILcomte d'Orange, qui se signala dans l'ar-

(1) Balaguer, ci-dessus cité. — (2) Voir ci-dessus, livre 1". ch. ii à iv. — (3) Ci-dessus, livre I"', chap. iv — (4) Voir ci-dessus, livre !«' ch. iv. — (5) Orderic Vital, III, 606; IV, 287 — Yves de Chartres, Epist. 135. Migne, Pair. L., CLXII,col.ll4 (mention d'un chevalier croisé du pays chartrain). Baudri, Raoul de Caen. Tudebod. .\lbert, Gilo. etc., au sujet de R. Creton {H. Occ. Cr., 111,218,219, 689 ; IV, 12, 49, 71, 102, 410).

mée de Raimond de Saint-Gilles, soit en Asie-Mineure, soil à Anlioche.soit en Palestine (1098, 109'J), et qui alla même mourir en Terre-Sainte vers 1121 (1). Il appartenait à la plus haute aristocratie provençale et était apparenté à la comtesse d'Avignon. A côté de lui,riguraità la Croisaderévêque d'Orange, Guillaume (2). Il est probable qu'un personnage tel que Raimbaud parut à Turold digne de figurer parmi les généraux du grand Empereur.

Si la personnalité de Raimbaud d'Orange est aisément reconnaissable, il n'en est pas de même de celle du chef qu'il désigne sous le nom de Joscerande Provence. Turold lui attribue un rôle de confiance presque analogue à celui qu'il assigne au duc N'aimes. Il est chargé, de concert avec celui-ci, de distribuer le commandement des « escliieles ». Il commande avec Xaimcs les deux premiers corps formés des barons de France, et, avec Gaucclme, les 40.000 chevaliers du Poitou et d'Auvergne. Il est appelé au conseil avec Naimes ; c'est l'un des hommes sur lesquels compte l'Empereur, et, quand il faut donner à la bataille do Saragosse le coup décisif contre l'ennemi, c'est Josceran, avec GeofTroi d'Anjou et ïhierri d'.Vrgonne, qu'on appelle à la rescousse (vers 3007, 3023, .3044, 3075). II est qualifié enfin du titre de .. comte v. A l'époque de Turold, le titre de comte de Provence a été porté par deux grands feudataires, avant 1102, par Gilbert, vicomte de Millau et de Gévaudan (3), et après 1112 par Raimond-Bérenger III, comte de Barcelone (4). Du premier.on sait peu de chose ; le second est fort connu. ^lais on ne voit pas quels liens peuvent les rattacher à la mystérieuse personnalité de Josceran.

Ce n'est pas que ce nom soit inconnu ailleurs que dans la région du Rhône. On connaît en effet, d'après les cartulaires, un Josseran de Kresselaer qui accompagna Baudouin de Gand et Robert le Frison en Terre-Sainte (1080) (5). Un chevalier de ce nom apparaît aussi en Saintonge (6), et, dans une charte de Scez (7), on rencontre enl099un Gotseralnus Estordi.On connaît d'autre part pendant celte période un Josccrand qui fat abbé d'.\inay et archevêque de Lyon (8), un autre qui fut abbé de Saint-Benoit-

(1) Guill. (le Tyr et Albert d'Aix (H. Occ. Cr., I, 45, 96, 352 ; IV, 317). Vaissète IL 296 ; III, 798. Il est qualifié aussi 'prince d'Oramje » (acte de 1070, iîeff. Dauph-.'p.p. Chevalier. n° 1972).— Perret delà Menue, fiamfcaurf // d'Orange (Mêm. Acad. Li/on, XIX (1S80),38,39). — (2) Marca, ch..xvi. — (3| Vaissète, II, 223, III, 662. — (4) Zurita, I, fol. 39. — Ou distinguait le marquisat de Provence (diocèse d'.\vignon, Orange Cavaillon, Carpentras, Vaison, Saint-Paul, Valence, Die), du comté (le reste de la Provence). Vaissète, ni. 61 ;3. — (5) Rôhricht, Deutsche Pilyr., p. 4, — (6) Josccranus de VilUi Saverio, Carl^ Baignes, 334. — Gallia Christ noviss. T\' ,569 . — (7) Cart» dcSéez, n''32. — (8) Hist. Fr., X, 147, 153

sur-Loire (1). De nombreux Josceran apparaissent en Bourgogne, Maçonnais, Franche-Comté, Bresse, à cette époque, parmi les clercs et les chevaliers; un de ceux-ci, Josceran « rfe Viiriaco " part en 1180 pour Jérusalem (2). Mais on ne saurait établir (les rapports entre ces clercs ou ces gentilshommes et le preux de la (Chanson de Roland. l\ est difficile d'en établir aussi avec Josceran (3), baron de la Bresse, qui fut vassal du Capétien Philippe P"" avant 1 108 et auquel Tavernier a songé. Les cartulaires lyonnais signalent un chevalier, Josceran de Roussillon, tém jin dans un acte de 1115, où figure l'archevêque de Lyon (4). En Dauphiné, il est question d'un Gaucerand (c'est une forme du nom Jocerand), chevalier de Saint-Symphorien,et d'un autre deValence(5) (1089). Un autre Joscerand, bienfaiteur du chapitre de Romans, est le fils de Pierre Adhémar, probablement parent ou membre de cette illustre famille des seigneurs de Montélimar, à laquelle appartint le légat d'Urbain II pendant la première croisade. En Provence même, outre un clerc deVaison, un chanoine chantre de Cavaillon et un prêtre qui portent le nom de Gaiicerannus ou de Jocerannus (6), il est fait mention, dans une charte de Saint- Victor de ^Marseille, datée de 1055, de Josceran (Joscerannus), qui donne, d'accord avec sa femme, une terre, en présence de témoins, appelés Roland et Olivier (Rollanus, Olivers), moyennant l'approbation du vicomte de Marseille, Pons. Dans un autre acLe daté de 10.30, Gaucelm, évêque de Fréjus, Guillaume Joceran (Jauceraniis) et sa femme Fides, concèdent un domaine à la célèbre abbaye marseillaise. Dans un troisième document, le vicomte deMarseille, Pons et sa femme, font une donation à l'abbé de Saint- Victor etletémoinduvicomte estun certain Willelmus Jocerannus (Josceran) (7). Ce personnage est donc un familier du grand seigneur provençal et peut-être son parent. Or, parmi les vicomtes de Marseille, on trouve Guillaume II, qui mourut en 1065, laissant quatre fils, parmi lesquels Pons II; celui-ci comptalui-même parmi ses enfants Guillaume V et Foulques (8). Il est fort possible que le héros de la Chanson de Roland ne soit autre que ce Guillaume Josceran,auquel le poète aura attribué,au lieu du titre de vicomte

(1) B. de Molandon Mém. S. Arch. OrL, XVIII (t884),550: — Ca(. Acles Philippe !■■', p. 132, 134, deux moines de Paris (Joscerannus). —

(2) Cartul'de Cluny (24 Josceran y sontnommés, la plupart chevaliers, 1074 à 1117). éd. Bruel, iv, n» 3472, 347.5, 3483 3602, 3G36. 3637, 3639 3642, 3645. 3661.3673,3678, 3682, 3737, 3784, 3796, 3825, 3850, 3872, 3925.—

(3) P..\nselme, X 1,3.— Tavernier, Z././r. spr., 1913,89. —(4) CaH^ Ltjonn. I, 186. — (5) Req. Dauphin" 1455 (1089): — CaW. C/iini; (charte 1091), v n» 3674. - (6) Reg. Dauph., n" 2826 (vers 1100). — Cart. Cluny. charte. 1108), V, n" 3869. —(7}Cart' Saini-Viclor deMarseille, I.n"- 515. 519. 526. —(8) Généalogies des vicomtes de Marseille, Moréri, éd. 1759, VII, p. 279.

(le Marseille, celui de comte de Provence ou en Provence. Ce dernier comté a])partcnail, il est vrai, à la fin du xi" siècle, à deux autres grands seigneurs. Mais le pouvoir effectif était aussi exercé par de i)uissanls barons du pays : les princes d'Orange, les seigneurs de Castellane (l)et de Baux.les vicomtes de Marseille. L'un de ceux-ci a pu être qualifié du titre de comte sans y avoir droit ofT'iciellemcnt. On aurait ainsi la clef de l'énigme, jusqu'ici restée indéchiffrable, posée par le trouvère.

Les pkrsonnaoks dauphi.nois de la Chanson de Rola.nd : EusTOiGE. — Le Dauphiné avait contribué pour une part glorieuse aux Croisades d'Orient, notamment avec Isoard de Die, qui commanda l'un des corps d'armée des Croisés à la bataille d'Antioche et qui s'illustra au siège de Jérusalem. Non moins glorieux avait été le rôle des barons du pays de Valence et de Montélimar, d'où venaient les Adhémar. Cette province avait de plus des lieux de pèlerinage fameux. C'est sans doute à ce double titre que Turoldafait figurer dans son épopée non seulement des régions ou localités de cette province, la iMauricnne par exemple (vais de Moria/ic), et leViennois, mais encore trois personnages dauphinois: Eustorge de Valeri (vers 1625) ; Antelme de « Mayencc » et Guion de « Saint-Antonie ». Du premier, il est question comme de l'un des preux de Charlemagne. Grandoigne, fils du roi de Cappadoce, après avoir abattu à Roncevaux trois des pairs, Gérin, Gérier, Bérenger, s'attaque encore à Guion de Saint-.\ntonie, qu'il tue, et couronne ses exploits en frappant du coup mortel un riche duc Austorie,

Ki tint Valérie envers sur le Rosne (vers lC2r>26)

Le nom d'Austorie (Astorge, Eustorge) est d'origine méridionale. Il a été porté au temps de Turold par un tvèque de Limoges (1106-1137), qui eut une certaine réputation et qui avait inspiré un poème en langue provençale sur la première croisade composé par Grégoire Béchada, poème aujourd'hui malheureusement perdu (2). Plus tard, on rencontre quatre troubadours du nom d'Astorie. Un Astorge de Pervinquières en Rouergue fut le frère de Bernard, évêque de Lodèvc, qui jirit part à la première croisade (3). Le

(1) Vaissète, III, 633 : Isiiard, Etat féodal II''-Provence (1913), III, IV, XVI, 716 (index v»Aderaus): III, 298 ; III, 289 (Isoard): 1,263-354.— Ci-dessus, autres travaux ciWs.- — \2) GalUa Christ. ,U. 520. Ch.de Gcof. de Vigeois,dansLabbe. IL— A. Rioliard.o/). <■;/., I, 456,488,112-1-25. etc. —A. Molinier, .Sources-, II, n° 2154. Ce nom est commun en Limousin; 9 personnes ainsi nommées dans le Cari' de Bcau'ieu. n" CVIII, CLXXXV). — i3)V?Jssète, 1885), 488. — Martène, .^34, 4S0. .177!/^ Coll., I, 552; Vaissète.II, 480.

nom d'Astorge ou d'Estorge se retrouve en Auvergne, dans la région de Brioude, porté par des clercs et des chevaliers (1), ainsi qu'en Bordelais (2). Mais c'est dans la région dauphinoise qu'il apparaît le plus souvent. Il avait désigné un évêque de Grenoble au viii^ siècle, et en Provence un évêque de Toulon au x«(3). C'est d'ailleurs en Dauphiné que Turold a placé le fief de son héros. Mais les éditeurs de la Chanson de Roland ne sont pas d'accord sur la transcription du vocable qui désigne ce domaine féodal. Les uns se fondent sur le texte d'Oxford pour le placer en un lieu appelé Yaleri près du Rhône (4). Les autres, c'est-à-dire la plupart, adoptant la leçon de trois mauvais manuscrits, à la suite de Millier (5), ont corrigé le texte original et fait d'Astorie le duc

Ki tint Valence et l'unur sur le Rosne.

Cette correction paraît malencontreuse. En effet, il n'y avait point à Valence de fief dévolu à un laïque. L'évêque de cette cité y avait en même temps le titre de comte. Il est qualifié episcopus et cornes Vale.nliae dans les textes (6). D'autre part. Valence (ciintas Valenlina juxta Rodanum s//a), ainsi qu'elle est appelée sur les sceaux de sa communauté (7), ne présente pas, du point de vue philologique, une analogie suffisante avec le terme de Valeri. Enfin, on ne connaît point d'Eustorge de Valence; le seul personnage, dont le nom se rapproche de celui du héros de Turold, mais de très loin, est un évêque Eustache, qui vivait entre 1107 et 1141 (8), et qui eut de son temps une certaine notoriété.

Ce n'est donc point Valence qui est désignée par le trouvère. Le terme de Valeri, qu'il emploie, ne peut désigner Valréas, Valriaz (Vallerias) (9) (arrondissement de Montélimar), qui est situé assez loin du Rhône, dans le bassin du Lez de Bollène. Au contraire, le vocable du poème désigne probablement le petit pays plantureux de Valloire, qui comprend en Dauphiné partie des cantons de Grand Serre et de Beaurepaire, entre cette dernière localité et Saint-Rambert d'Albon, le long du Rhône. Sa capitale était Moras ; un concile s'y était tenu à Epaone ; on y avait proclamé à Mantailles en 879,Boson, roi de Bourgogne. Le château de Saint-

(1) Cart^ Brioude, p. 190, 356, etc. — '2) Cart' Sainle-Croixde Bordeaux, n"' in:^ 108, Raimond d'Aiistorg. chevalier. — (3) Cnrt' de Grenoble, XXVI A; XXVI B; VIID.— (4) Ch. de Roland, édit.F Michel et Stengel. — 15) Editions Millier et L. Gautier d'après les mss.de Venise, IV, Paris et Versailles. — (6) Olivier, Essais hisl. sur Valer.ce, 1831. — Gallia Christ., XVI. — Brun — Durand, Diet. lopog. Drame, 403. — (7) J. Roman, Sceaux Dauphinois. I, 108-09. — de Brve, Rev. Dauph. (1877), 159, 160. - J. Olivier, 320.— 18) Req. Dauph., n» 2966. - Teulet,/-a!/<;«e,s, I, 41. — Vaissète,II, 397 ; 854. - Fliche,382. — ,9 Cari, de Grenoble, LXX, B.

Vallier y dominait le bassin, qui s'étend entre le conduent de la Galaure et du Rhône, au nord de Tournon et de Tain (1). C'était donc un domaine féodal important, d'autant plus qu'il détenait l'une des clefs du ])assagc du grand llcuve. Les documents, de 999 à 1122, mentionnent la Vallis Auiea ou la Valloria ou encore la vallis S. Valerii (2). Il y a de fortes présomptions, en faveur die cette région, dont le poète indique les limites imprécises du côté du Rhône ou vers (envers) le Rhône (3). Quant à rattribution de ce fief à un Austorge ou Eustorge, elle est peut-être fantaisiste, de même que le titre de duc. ilais le nom d'Austorge ne l'est pas. A l'époque de Turold, une charte fait mention de Guillaume AastoTge (A iislorgif), dont le fds fut l'un des bienfaiteurs du chapitre de Romans (4). Un acte récemment publié est relatif à un Guillaume Astorg de Tournon (sur le Rhône), qui prête, avec son père, à un croisé, Arnaud de Crest en Dauphiné, 4.600 sous d'or, avec promesse d'épouser la fille de son emprunteur (5). C'est évidemment un opulent chevalier, puisqu'il avance pareille somme. Tels sont les indices à l'aide desquels il est permis de soulever un coin du voile qui cache le personnage de la Chanson de Roland, mais ils sont loin d'éclairer tout à fait sa physionomie.

AnTELME de MaYENCE (?) EST PROBABLEMENT UN DAUPHI- NOIS.— Parmi les chefs de corps de l'armée de Charlemagne, Turold met Antclme de Mayence (vers 3008). Le nom d'Antelme n'est pas inconnu en Normandie. Un Antelme, évêque de Chartres, avait tenu tête à Rollon (6). On rencontre aussi dans la région normande un Anlelmc, évêque deBayeux(7), et, dans le pays de Carentan, le cartulairc de Sécz mentionne un chevalier, nommé Antclme (8). On en connaît un autre près de Rouen à Montville (9), un troisième à Groslay près de ^lontmorency (10), un quatrième en Bretagne française (11). D'autre part, un Allemand, originaire de Mayence, Maurille, archidiacre d'Halbcrs-

(1) Desc. du Dauphiné, par ChovieT, ch, i". — (2) Sens du mol envers, Gautier, Lexique, II, 333. — (3) Chanel. ///s/, de Vienne, p. 271. (i55. — Cart" Sainl-André-le-Bas.p. p. U. Chevalier 1869: — Vallis nurea ix' s.). Valloria Ixi*). — Vicus sancti Vaierii •SQl ,Gallia C/ins/., XVI,iiis/r.,n'' 2. — Caisc, Cart de Sl-Vnllier.p. lt-15: d'après celui-ci. les Guigues de Viennois sont seigneurs de St-Vallier depuis 107",.— Brun-Durand, p. 405.- ( DChartes (1083et 1111). AV5c.';/esD(7ij;)/iino(s,n°237-l. 3077,3078 (le fils de Guill.dWstorg, se nomme Joscerannus). Il a pour témoins G. de (;iéric.u et Ponce, prieur de Tain (1111). — (.5) J. Ki'gné, IJist. du Vivarais. II. 19. — Ce document m'a tté signalé par l'admirable érudit Mgr V. Chevalier, auquel l'histoire du Moyen .\ge doit de si grands services. — (6) Gallia Christ., VIII, llOcS. Ce nom fut aussi celui d'un chanoine de Chartres. Cari' Sainte-Marie Chartres, III, 207. — (7) Cite par Tavernier. Vorg., 149. —(8) Cart' Séez. n° 204 (fin xf siècle). — (9) Carl<: Sainte-Trinité Rouen, p. 453. — (10) Carf^ actes Philippe I", p. '.3?. — (11) Cari' de Redon, p. 278 (1075).

tadt, qui avait été ensuite bénédictin à Fécamp (1), en même temps qu"un autre Mayençais, dont l'origine est plus douteuse, Jean, abbé de ce monastère, était parvenu à l'archevêché de Rouen (1055-1067) (2). Il n'est guère vraisemblable que le héros de Turold puisse se trouver parmi ces chevaliers de Normandie, de Bretagne ou d'Ile de France, puisqu'il serait malaisé d'y rencontrer un fief dont le nom évoque, même de loin, celui de Mayence. D'autre part, les clercs, tels que l'archevêque de Rouen ou l'abbé de Fécamp, ne portaient pas le nom d'Antelme, quoique originaires de [Mayence. C'est donc d'un autre côté qu'il convient de chercher. Dans le Maine, où le nom du fief important de :Mayenne (Mediiand) pourrait évoquer, en vertu d'une altération, le vocable de INIayence, on ne connaît pas de personnage appelé Antelme. Les seigneurs de ^Mayenne se nomment en général Geoffroi (3). En résumé, le nom d'Antelme n'est pas fréquent dans la France occidentale. On ne le rencontre guère, ni au centre, ni au sud-ouest. Il se trouve au contraire souvent, dans la région du Rhône, en Bourgogne (4), en Lyonnais (5), et particulièrement en Dauphiné, où il se présente sous la forme provençale ou romane N'Anlelme et L' Antelme. Le trouvère met Antelme à côté de deux barons du midi, Josceran et Xaimes. II est à présumer que pour les besoins de l'assonance, il a mis en regard du terme de Provence, qui accompagne le nom du second de ces preux, celui d'un fief dauphinois, que le copiste a pu confondre avec la célèbre ville de la Rhénanie.

Les Dauphinois qui portent le nom d'Antelme sont légion au xi^ et au xiie siècle. Ce sont des évêques,tels que celui de Genève, des chanoines, tels que Antelme de «. Lancalo » ou Antelme de iliolans (6). On rencontre parmi eux un archevêque d'Embrun (Lantelme) (1086-1105) (7), un prévôt d'Oulx (8), des chevaliers de la région de Domène, de :\Iontbonnot, de Torenc, de Saint- André, d'Avalon, de Villard-Bonnot, de Mercurol, de Saint-Lathier, d'Aiseran, de Champs en Oisans,de Gières,de Chandieu (9), (jui vivaient tous au temps de Turold. Mais aucun de leurs fiefs

{l)Hisl. Lut., VII. 587, 595. —(2) 7Wrf..VIII, 48. 59 — (3) Cari" du Mont Saint-Michel, fol. 60 ( Geoffroi. dux ^fedani castri). — Orderic Vital, 11,102,2.54: III.296;IV, 417, 420, etc. -Halphen, op. c;7.. 179, 181. 313, 318 (Geoffroi de Mayenne et Hugues). — (4) .\nseline archidiacre de Beaune, Cart' Aulun, 345. — (5) Antelme. prieur de Portes ; .Anthelme, évèque de Belley. Cari" Lijonn.,1,56, 156. — (6) Gallia Christ.. XVI, Inst. 49. 63, 300, 302.630. — Le Cart« de Grenoble indique 12 Antelme ou Nantelme. — (7) fteg. Dauph., I. n° 2270, 2288. 2379. — (8) Ibid., n- 2623-25. — (9) Réa i)aup/i., Ln<" 2110. 2130 2450, 2483, 2636. 2671, 2681, 2802.2846, ''709 2712, 2729 2802, 2846, 2873 2899, 2911, 3070, 3091, 3178, etc. — Cari» de Grenoble (Index).

ne rappelle, même de loin, celui que le poète assigne au preux de la Chanson de Roland. Pour quelques-uns seulement il y a certains indices qui permettent de conjecturer que le trouvère a pu songer à leur personnalité. Un acte de la seconde moitié du xi« siècle fait mention d'un Lanthelme Duredent, qui lègue au chapitre de Romans un domaine (ager Ma.vimiacensis), en présence de rarchevcqued'Embrun, Guinemand (1), autre nom qui se retrouve dans le poème de Turold. Plus voisin encore du nom d'Antelme de Mayence est celui du chevalier Antelme de Mennon (Menuncio), qui abandonne en 1100 des dîmes à Tévêque de Grenoble (2). On rencontre encore, dans une charte faite en présence de Guignes, Dauphin de Viennois (1082), Lantelme, chevalier du château de Mauras (Maurasio) (3). Il y a enfin trois fiefs considérables du Dauphiné,ceux de 'Moirans{Moirencum, Moyrencum, Moiricensis), de Moidieu (Mogdiacensis ager, x<'-xi'^ siècle) et de Meylan (Meilanum) (4) sur la route de Grenoble à Saint- Gilles et à Saint-Jacques qui font penser, en admettant une déformation onomastique, au fief du preux de Charlemagne (Moguntiaciim, Mayence), bien que, à la date où a été composé le poème, on n'ait pas encore trouvé de chevaliers du nom d'Antelme qui portent le titre de seigneurs de ces lieux. Ajoutons qu'en 1086, on trouve un chevalier Nantelme, qui donne à Cluny une église de Manie Agenrico en Dauphiné (5). Il est probable que c'est l'une de ces seigneuries dévolue à un Dauphinois qui a suggéré au poète le choix de son héros.

D'autres preuves indirectes de cette identification résultent d'abord du fait que Turold connaît la Valloire et ses fiefs sur le Rhône, de même qu'il a certainement eu connaissance de la renommée, récente en son temps, du château et du pèlerinage de Saint-Antoine de Viennois.

GuiON DE Saint-Antonie : LES GuiGUES, Dauphins deVien- Nois ou Gui, seigneur de Saint- Antonin ? — Parmi les preux qui succombent aux côtés de Roland à Roncevaux, Turold a

(1) Rcg. D(iuph.,1,j\'> 1995. — (2) Ibid.. n» 274-1.— Car/^ Grenoble, XLUl C. Le Mennon est un hameau du canton de Saint-Jean dWvclane, Isère ;ily a un torrent qui porte le même nom et qui conflue dans l'Ouvèzc. — (3) Reg. Dauph., n» 2169. Moras est un canton important du Valloire (Drôme); un autre Moras se trouve dans le canton de Grand-Serre (Isère). — (4) Rig. Dauph., n° 2043. 2432, 2651 (Gaufredus de .Moirenco) (1088). — Car/' de Grenoble, Index. — Moirans (.l/ori^inniim gaulois) estunc petite ville de l'arrondissement de Saint-Marcellin (Isère), canton de Rive, sur la route de Lyon. — Reg. Dauph., n" 2667 (Mesolanum) — Moydieu est dans le canton sud de Vienne. Pilot de Thoréy et Ul. Chevalier, Dicl. lop. Isère. 226-227. — Mevlan (Isèrei est un gros bourg qui domine le val du Graisivaudan. . — |5) "CaW. CUtnij, IV, n» 3594.

placé « Guioii de Saint-Antonie » (vers 1581). Une autre leçon, celle de Santonie (1), est rejetée avec raison par les meilleurs éditeurs du poème (2). Elle n'est d'ailleurs pas conforme au texte du manuscrit d'Oxford. Le nom de Guion est une des formes de celui de Gui « Wido, Guido ».Une foule de personnages du xi^ et du xu«^ siècle, des vicomtes de Limoges et de Thouars, par exemple, des seigneurs de Laval et de Nevers, des comtes de Rochefort en Parisis (3) se sont appelés de ce prénom. Mais le trouvère a pris le soin de préciser ; c'est un seigneur de Saint-Antoine ou de Saint- Antonin qu'il a voulu désigner. Or, parmi les localités célèbres de son temps, qui ont été connues sous ce vocable, il n'en est guère que trois qui puissent retenir l'attention. La première est celle de Saint-Antonin de Lèzat ou de Frédélas, dans le pays de Pamiers, siège d'une abbaye du x« siècle, réformée par Hugues de Cluni, et d'où sortit le saint évêque deBarbastro, Raimond (4). La seconde est Saint-Antonin, ville et abbaye fameuse du Rouergue, qui existait dès 961. Son rôle fut considérable ; centre économique, actif et riche, ainsi que l'attestent son hôtel de ville et ses coutumes, elle eut une dynastie de vicomtes, vassaux des comtes de Toulouse (5). C'étaient les comtes de Foix, dont aucun n'a porté le nom de Gui, qui avaient la suzeraineté de Saint- Antoine de Lézat (6). Quant aux vicomtes de Saint-Antonin de Rouergue, ils se nommaient, entre 1083 et 1140, Isarn, Frotard, Guillaume- Jourdain, Pierre, et non Guion ou Gui (7).

Il est donc à peu près certain qu'il est question, dans la Chanson de Roland, de Saint-Antonie de Viennois, qui se nommait encore en 1393 Saint-Antoine (8), dans les relations de voyage. La renommée de ce lieu dans le monde chrétien coïncide précisément avec l'époque de Turold ; on y éleva au xin« siècle la plus belle église gotlùque du Dauphiné. Ce fut Un important centre religieux médiéval, qui se nommait d'abord la Mothe et qui se trouve à 40 Id'omètres de Grenoble, dans le canton de Saint- Marcellin. C'est là qu'avaient été transportées d'Orient, vers 1070, les reliques de Saint- Antoine ; qu'avait été ensuite créé un hôpital,

(1) C'est Bôhmer qui a proposé Sanlonie. — (2)Notamment Michel, Mùller L. Gautier, Stengel. — (3) A. Richard, op. cit., 7, 276 ; II, 6. — Orderic Vital, III, 524 (Gui, fils de Robert Guiscard Croisé) IV, 165 (Gui, comte de Pontieu); Fliche, 114, 545. (Gui de Rochefort, etc.). — (4) Vaissète, II, 34, 35, 155, 256, 276, 582. 596, 626, 628 783-4. — (5) Vaissète, II, 155, 157, 178, 268. — Cabic, Coutumes de Saint-Antonin, Rev. Hisl.- Tarn. II, 217, 232. — V. Lafon, Hist. de l'abb» de Saint Antonin (Mém. Soc. Aveyron. XII, 1 (1879-80).- (6) Vaissète, ci-dessus cité. — (7) Vaissète, II, 440, 715. — Guirondet, Les vicomtes de Saint-Antonin, Soc. Arch. Tarn-et- Garonne, II, 193, 207. — Les croisés de Saint-Antonin, ibid., V. 113, 189.— (8) Le Saint voyage de Jérusalem, par le baron d'Anglure, p. 26.

l'I que se rendaiciiL en foule les pèlerins et la mullitude des malheureux atteints du mal des ardents. Urbain II en 1095 et Calixte II (1120), ce dernier, ancien archevêque de Vienne, avaient doté ce centre de privilèges qui firent sa fortune, autant que le renom des miracles qui s'y opéraient (1). Dès lors, on doit se demander quels sont, parmi les Dauphinois, les seigneurs du nom de Gui qui peuvent avoir eu quelque rapport avec Saint-Antoine de Viennois. Remarquons d'abord qu'en Dauphiné les nomsde Guignes (Giiido, Wido) (2) sont les équivalents de celui de Gui et de Guion; ils s'emploient indiiïércmment lesuns pour les autres.Nombreux sont les chevaliers de celte époque, qui, dans cette région, sont ainsi appelés. Tels sont GuideLans,GuideTorenc,Gui de Rives (prés de Vienne), Gui de Moras, dans la mêmezone (3). Mais les plus dignesde retenir l'attention sontcertainement les comtes d'^Vlbon, . dauphins de Viennois, protecteurs nés des abbayes et notamment (le celle de Saint-Antoine, suzerains d'ailleurs de tout ce pays. Ceux qui vivaient à l'époque de Turold étaient Guigues ou Gui le Vieux,qui donna Vizille àCluny, Guigues le Gras, qui fut le gendre et l'héritier présomptif ducomte deBarcelone,RaimondBérenger(107G),et qui voulut mourir revêtu de l'habit monacal (1080). Son successeur Guigues III, autre bienfaiteur des monastères et de Cluny, où il alla finir sa vie, donnait à la grande abbaye bourguignonne le chapitre de Moras. La charte qu'il signait avait pour témoins ses principaux feudataires : son frère Guigues- 1 «aimond, GeoiTroi de JMoirans {de Miirenlio), Antelme de Moras (Muralio). Les églises de Grenoble, de Domène, les Chartreux et bien d'autres avaient éprouvé les effets de sa munificence. Ajoutez qu'il avait des rapports étroits avec les ducs de Normandie, rois d'Angleterre, puisqu'il avait épousé une princesse anglaise,j\Iathilde,qui prenait le nom de reine. Son fils Guigues IV, le premier Dauphin, avait pris pour femme, dés le premier quart du xii^ siècle, la fille du comte Etienne de Bourgogne, un héros lies Croisades, nièce de l'archevêque Gui, qui fut le pape Calixte II (1119). Le comte Guigues III connaissait également rp^spagne,où, en 1105, il allait visiter le tombeau de Saint-Jac- ([ues à Compostclle (4). Un tel personnage était assurément

(1) Acia. Sancl. i?oH., janvier, II, 134.-— J.^ffé.n<> 5667.— Chairet, 312. — (2) Carf^^ cités ci-flcssus. — (3) Gallia Chrisl.. XVI, Iiisl. 82, 368. — Rég. Dauph.iw" 2232, 2375, 2433, 2842. On rencontre encore Gui de Sassenage, Gui de Miolans, de Montlcur, de Montmorand. — (41 Chartes de CJutii. (-à. Hniel, IV, n" 3652 et p. 669-70. — Ri!(/. Daiiph.. I,n-1993 2046,2066. 2088, 2101, 2128. 2240, 22G0, 2289, 2391, 2397, 2637. 2815. 2868. 2913. 2955, 3067, 3794. — Gallia Chrixl., XVI, Inst. 86. Bofarull. Condcs de Barcclona (1865), II, 41,45; — de Terrebasse, \otcs sur les Dauphins, 60, 70. 135.

digne de figurer parmi les preux de Charlemagne, sinon pour son rôle dans les Croisades qui ne nous est pas connu, du moins pour son rang et sa générosité envers les clercs.

Une dernière hypothèse enfin peut intervenir. Le héros de la Chanson de Roland pourrait aussi être un autre chevalier, moins connu que les membres de la grande famille des Dauphins. La tradition attribuait en effet la fondation de l'église et de Tabbaye de Saint-Antoine de Viennois à un seigneur Gui Didier {Giiido Desiderius), qualifié nobilissimus vir, héritier du fief et du château de la Mothe Saint-Didier sur la Fure, affluent de l'Isère, après la mort de son parent, Jocehn Aleman (1070), qui avait rapporté de Byzance les reliques de Saint- Antoine et commencé l'érection d'une église. Gui Didier était un batailleur, qui transportait avec lui dans ses expéditions ce précieux palladium. Mais, à la fin, en 1095, sur l'ordre d'Urbain H, il avait aidé luimême à la construction de l'édifice, favorisé les efforts des 12 nobles Daupliinois, qui, sous la direction de Gaston et de Gérin, avaient créé le fameux hôpital de Saint-Antoine, et était allé prendre à ^lontmajour, en Provence, les Bénédictins qu'il donna pour collaborateurs aux Antonites (1). En 1119, Calixte II consacrait solennellement le monastère et l'église de Saint-Antoine de Viennois, où siégeait dès lors un ordre célèbre, dont le premier grand-maître fut Gaston le Dauphinois, mais dont l'un des bienfaiteurs et des promoteurs avait été Gui Didier. Il est possible que Turold ait, en Guion de Saint-Antonie, conservé la mémoire de ce soldat vaillant, dont le renom a vécu bien davantage par une œuvre religieuse que par le prestige militaire.

Les Bourguignons dans la Chanson de Roland : Gébuin, FILS DU comte de Dijon. — Dans une épopée où brûle la flamme et où revivent un grand nombre de personnages de l'ère des Croisades, Turold n'a eu garde d'oublier les Bourguignons, sur lesquels s'exerça l'influence de Cluny, et qui furent souvent au premier plan dans les expéditions d'Orient ou d'Occident. Les principales villes des deux Bourgognes, Besançon, Bcaune, Dijon (2), apparaissent dans le poème, de même que le nom de l'Etat bourguignon (3) et que celui de la nationalité qui s'y était créée. Il associe le nom de cette dernière, de même que le font les histo-

(1) Gcillio Christ., XVI, 189, Notice par le P. Boucet, général des .\ntonitcs. dans Moreri, 1,173. — Dassv, L'Abbaye Sainl-Antoine en DaupMné, essai hisl^, lS-14.in-8''. — Pair. Latine, XCIX.CLI.159. — X. Choricr, Hisl. du Dauph.. in-4<',n. éd., 1871, I, 91. — (2) Ch. de Roland, vers 1429, 1392. — (3) Ibid., vers 3077.

riens des Croisades (1), à ceux des Normands ou autres peuples de la chrétienté occidentale. Les Bourfjuignons figurent dans les conseils de Cliarlomagnc et ils contribuent avec les Lorrains à la formation de l'un des corps d'armée de Charlemagne (vers 3077). C'est à la région de la .Saône et du Rhône que semble appartenir ce Gébuin ou Gibuin, qui est chargé avec Laurent de commander l'avant-garde des «bacheliers» de I-'rance (vers ,3022), et cpii figure, à côté de Tedbald de Reims, du comte .Milon et du marquisOtton, parmi les grands seigneurs auxquels Charlemagne confie la mission d'ensevelir les morts de Ronccvaux (vers 2970). Il est donc en compagnie de Champenois et de Bourguignons (2). Le nom de Gébuin lui-même, qui fait généralement défaut dans les provinces de l'ouest, du nord ou du midi, se trouve au contraire en Dauphiné, où l'on rencontre un Guillaume Gébuin de Sassenage (vers 1100) (3), dans le voisinage del'évêché de Grenoble. Il est aussi représenté par un évêque de Laon (1), par deux évêques de Chàlons-sur-]\Iarne (entre 947 et 1001) (5), l'un fils, l'autre neveu d'Hugues de Dijon, par un archidiacre de Troyes, qui vivait vers l'époque de Turold (6), par un chanoine de Besançon, et surtout par un grand personnage de la fin du xi« siècle, que l'I-^glise a placé au nombredes saints (7). C'estlefameuxarchevêquedeLyon, ancien archidiacre de Langres, Gébouin,fils d'Hugues III, comte de Dijon, qui fut le bras droit de Grégoire VII et des Clunisiens, auquel le pape accorda la primatie sur les églises de France et qui mourut en avril 1082 (8). C'est peut-être en souvenir de quelque membre de la famille bourguignonne du saint prélat que le poète a songé à donner un nom de cette sorte à l'un des chefs de l'armée de l'Empereur.

Beuves, sire de Belne et de Di.jon et Hugues II duc de Bourgogne ou Hugues I*^'. — Turold a voulu aussi placer un grand baron de Bourgogne parmi les héros de Roncevaux. C'est celui que le manuscrit d'Oxford nomme Beuves, sire de Belne et de Dijon (vers 1891, 1892). C'est donc un comte de Dijon et de

(1) Charte Daup/i., «Jérusalem capta a Burgundionibus et Gallis » (1099). Ré(i. Daupli.. n" 26.')2. — Raimoiid dWi^uille. « Lorrains et Bourguignons > (//. Occ.Cr., 111, 259). Albert, « Burgundiones in magno exercitu ■(/fti'/.. IV, 339). — Leur rôle dans les croisades d'Espagne, ci-dessus livre I". eh. m et IV. — (2) Ch. de Roland vers 3 im. — (3) Réq. Daiiph. \ers 3062.— (4) Sœhnée, Cat. actes Henri I". n»' 16, 66, 74,78. 85 1031 et sq. ; (il était mort avant 1049). — (5) Lauer, Louis / V, 206. — Lot et LaucT.Dern. Carol. 39.n°2; 332; Hist.Litl. Fr., XV. 537. — (6) Vers 1140, His/. L/H. Fr , XII. 229. — (7) Gallia Christ., Xll. Gibouin. archidiacre de Troves (1128). XV. Inst. 8.— (8) Hist Litt. Fr., XIII. 104, 108. — Fliche, op. cit., 347-48. 350, 361 .401 Avant lui, un autre Gébuin, fils d'Hugues de Beaumont, avait été archevêque de Lyon, F. Lot op. cit., 332.

Beaune, dignité qui appartenait aux ducs de Bourgogne. Le nom de Beuves ne se trouve que rarement sur les bords de l'Ouche. Il y a eu des Bovons ou des Beuves, clercs et chevaliers, mais en Champagne, Ile de France, Picardie. L'un d'eux fut évêque de Chàlons-sur-Marne (x« siècle) (1) ; un autre, abbé de Saint-Bertin (1043-1065) (2). On connaît la renommée des Enguerrand et de Robert de Boves (3), seigneurs de Coucy.au temps de Philippe I'"'. Ce nom, quoique absent des cartulaires bourguignons, avait été porté par le comte Beuvon, abbé de Gorze en Lorraine et père du premier duc de Bourgogne, Richard le Justicier (4), l'adversaire et le vainqueur des Normands. Est-ce en mémoire de ce grand seigneur que Turold a nommé le preux de son poème ? Y-at-il encore dans cette mention le souvenir d'un puissant seigneur de Basse-Bourgogne, Bovon de Seignclay,qui fut en lutte avec l'abbaye Saint-Germain d'Auxerre (5) ? Ou bien faut-il, avec Tavernier, adopter la leçon Hugon, donnée par un des manuscrits de la Chanson (le manuscrit C. V. 7) et voir dans ce héros, qui tombe sous l'épée de Marsile, Hugues II, duc de Bourgogne (1102-1143) (6), dont le séjour préféré était Dijon (7) ? Cette hypothèse semble admissible, mais Hugues II n'ayant point figuré aux Croisades, nous pensons qu'il conviendrait de voir dans le grand seigneur qui tombe à Roncevaux le promoteur de la croisade d'Espagne de 1078-1079,Hugues P^qui, au retour de son expédition au delà des montSi se fit moine à Clunj', où il mourut en 1093 (8). Son nom était d'ailleurs intimement associé à ceux d'autres illustres membres de sa famille qui eurent une action importante sur le mouvement des croisades franco-espagnoles. Son frère, le jeune Henri, venu en Espagne en 1087, y réalisa la fortune prodigieuse que l'on connaît, épousa Thérèse.fille naturelle d'Alfonse VI, rendit de signalés services dans la lutte contre les Infidèles, reçut le titre de comte de Portugal, et sa descendance devait fonder le royaume du même nom. La tante d'Hugues, Constance, veuve du comte de Châlon, qui avait suivi le comte son mari en Castille, en 1079, fut, après la mort de son premier époux,la seconde femme d'Alfonse VI de 1080 à 1093, et l'une des

(1) Lauer. Robert 7" el Raoul de Bourgogne, p. 42, 61, 65, 70 (il avait été l'allié d'Hugues le Grand, duc de France). — ("2) Fliche, op. cit., 14, 26 486 (1043-1065).— (3) Cot. actes Philippe I", 239, 240, 288.— Du Cange. Hist. comtes d'Amiens, 239 246. 247. — Fliche. 146. 319, 320. etc. — (4) Ann. Saint-Bertin (an 864), p. 200. — (5) R. Glaber, livre V. ch. i. éd. Prou, p. 119-120. — (6) Tavernier. Z. f. jr. spr., XXXVII, 123— En 1078. on trouve un Hugues, vicomte de Beaune, témoin dans un acte du duc Hugues {Cart. Cluny, v, n" 3516). — (7) A. Luchaire. Cat. actes Louis VI. p. CVIII. — H. de Fr., IV, 301. — (8) "\'oir ci-dessus, livre I", ch. m et iv.

plus énergiques promotrices de l'alliance politique et religieuse de la France et de l'Espagne, dirigée contre les Sarrasins. C'est le souvenir d'Hugues I^' qui semble donc surtout avoir inspiré le trouvère.

Le marquis Otun et Eudes I",duc de Bourgogne ou Otto- GuiLLAUME, COMTE DE BouRGOG.NE. — Lc poètc paraît également avoir eu en vue un autre grand .'■eigneur de Bourgogne, quand il mentionne le marquis Otun à trois reprises. D'abord c'est à ce marquis que Charlemagne confie le commandement de l'avantgarde après Ronccvaux, en compagnie de Gébouin, de Tedbald de Reims et du comte Milon, c'est-à-dire d'un Bourguignon et de deux Champenois. Avec eu.x, le marquis Otun reçoit la mission d'ensevelir les corps des preux tués dans le combat (vers 2971). Enfin, il obtient avec \evelon et Tedbald de Reims la direction du sixième corps de l'armée de l'Empereur (vers .3058). Le titre de marquis attribué à ce haut baron indique qu'il est le souverain d'un pays frontière, d'une marche, titre qui con-.ient parfaitement au comté de Bourgogne, dont la capitale était Besançon, ville nommée par le trouvère. Ce pays formait barrière entre la France et l'Allemagne, et Besançon relevait de l'Empire. Parmi les comtes de Bourgogne, se rencontre précisément un Olto Guillaume, qui, après avoir été comte de Mâcon (987), passa ensuite au comté de Bourgogne et mourut à Dijon en septembre 1027 (1). ]Mais quel souvenir ce féodal, plus attaché à l'Empereur qu'aux Capétiens et évincé par Robert le Pieux du duché de Bourgogne, pouvait-il avoir laissé dans l'esprit du grand poète, qui a tant aimé la France ? Il faut d'abord observer qu'Olto-Guillaume était le fils de Gerberge, deuxième femme du duc Henri, apparenté aux Capétiens, et le gendre de Renaud de Roucy, dont la famille a eu tant de renom. De plus, les comtes ou marquis de Bourgogne, descendants d'Otto Guillaume, avaient noué d'activés relations avec bon nombre de maisons françaises, soit de nouveau avec celle des Roucy, soit avec de grandes familles de Champagne, d'Ile de France, de Normandie, dont le rôle fut considérable aux croisades d'Espagne et d'Orient (2).

(1) F.Lot,HuguesCapetA17-il9;P!ister,Roberl /eP/cux.l 26,230,267, 309, 395. — Poupardin,/.c roy. de Bourgogne, 224 ; — d'.-Vrbois,I,202 — L. Febvre, Hisl. de Franche-Comté (1912), 52 et sq. — (2) Voir ci-dessus livre I", ch. ii et III. Otto (iuillaunif avait inslalli; à Besançon son parent Gautier de Salins, qui fonda la puissance de la maison comtale de Bourgogne. C'est à un membre de cette maison, Guillaume I'^' le Grand, petit-fils d'Otto, que Grégoire VII avait songé à confier la direction d'une croisade en Orient (1074):JalTé, B- rer.f/erm. , 11,64. C5;d'Arbois, 11,1 13.— SurÉtienne de Bourgogne croisé, IWt-Ui, Rohricht, p. 10 ; H Occ. Cr., III et IV (indices); d'Arbois, II, 143.

LE REFLET DU MOXDE CONTEMPOHAIX 383

Est-ce en souvenir de ces alliances que le trouvère a introduit le marquis Oiio parmi les preux de Charlemagne ?

D'autre part.Turold a bien pu confondre les marquis ou comtes de Bourgogne avec les ducs de Bourgogne. Parmi ces derniers se rencontre un Otton, (ils d'Hugues le Grand, duc de France frère de Hugues Capet. Ce prince avait gouverné le duché bourguignon de 956 à 963 ; il y avait été remplacé par son frère Henri a la mort duquel l'héritage fut transmis à la seconde maison capétienne, dont le fondateur fut le fils de Robert le Pieux (1)

Peut-être enfin le trouvère a-t-il, sous le nom du marquis Otun, voulu désigner un duc de Bourgogne, plus voisin de son époque, à savoir Oediin ou Orfo, Eudes, le frère et le successeur d Hugues 1er. Eudes fer (1078-1103) , que les chartes désignent sous le nom d'Orfo/î (d'où peut-être Otun), fut en effet l'homme de ClumsiensetensuitedesCisterciens.Dévoré delapassion delà croisade, il se mit à la tête de la grande expédition de 1087 qui échoua devant Tudela, et il poussa même jusqu'en Castillè En 1101, on le voit partir pour la Terre Sainte.etil vamouriren 1103 au cours de cette nouvelle expédition, en Cilicie (2). C'était assurément un personnage digne d'attirer l'admiration du poète de la croisade. Il est enfin possible que ce poète n'ait attribué qu'une importance secondaire au titre de duc, qu'il l'ait remplacé par celui de marquis, puisque le duché de Bourgogne se trouvait précisément en terre française à la lisière de l'Empire.

R.^iMOND DE Galice et Raimond d'Amous ou de Bourgogne, GEXDRE d'Alfonse VI. - Il y a le souvenir d'un quatrième baron de Bourgogne dans la Chanson de Roland. Nul ne l'a cependant rec-^nnu jusqu'à présent, bien que son nom soit aisément reconnaissable pour celui qui connaît l'histoire des croisades d l^spagne (3). C'est cet Hamon de Galice, modèle de chevalerie que Naimcs place à la tête du 8e corps de l'armée de Charlemagne (vers 3073).Tavernier y voit à tort Raimond de Saint-Gilles,époux d Elvire, fille d'Alphonse VI ; c'est sur ce faible indice qu'il fonde son attribution (4). Mais le fameux comte de Toulouse et de Tripoli n a jamais reçu le qualificatif de Raimond de Galice Au contraire, la lecture des chroniques et des cartulaires espagnols ne laisse aucun doute sur l'identité réelle de cepersonnage. C'est le fils

(i) PfisteT. Robert le Pieux,2, 29 50 IS'^ ■îOfi 9«;q4 io, t„ t ■

cadet de Guillaume I*'"' le Grand, comte de Bourgogne (Franche- Comté), le frère du comte Etienne le Hardi, qui succéda à Guillaume Renaud, cl de Gui, qui fut pape sous le nom de Calixte II (1). Pourvu d'abord du comté d'Amous (Dôle et Gray), entre Doubs et Saône, il quitta la France en compagnie de son beau-frère, Eudes, duc de Bourgogne, lors delà grande expédition de 1087(2). On sait quelle fut en Castillc, où il trouva la protection de sa parente Constance, sa prodigieuse fortune, d'ailleurs méritée par les services qu'il rendit pendant vingt ans dans la lutte contre les Maures. Il y épousa vers 1092 la fille unique d'Alfonse VI et de Constance, la fantasque Urraca, et c'est de ce mariage que naquit Alfonse VII Raimondcz, le futur Empereur des Espagnes (3). Il avait reçu en apanage le comté de Galice, oii il conquit l'amitié de l'évêque de Compostelle, Diego Glemirez (4). Dans les chartes, il est souvent appelé cornes tolius Galleciae, cornes Galleciae (5), tout comme dans la Chanson de Roland, et il y joint le titre de gendre du roi {gêner régis). Ce prince, qui joua un rôle de premier plan dans l'histoire des croisades d'Espagne, dont VHisloria Composlellana vante la bravoure, la largesse, l'intelligence, mourut à la fin de 1107. Mais son souvenir, encore présent au cœur de tous les croisés français, devait naturellement hanter l'esprit du grand trouvère. D'ailleurs, celui-ci pouvait considérer encore en Raimond l'allié de la maison ducale de Normandie, le descendant de ce Renaud I^'', comte de Bourgogne, qui avait épousé une fille de Richard II et qui fut le grand-père de Guillaume Tète Hardie (6). Renaud était le frère de ce Foucon de Serre ou de Jura, qui avait épousé une des filles d'Hilduin de Roucy ; Foucon avait pour neveu Raimond, le futur comte de Galice, et pour fils l'évêque de Laon, Barthélémy (7), que certains liens semblent avoir rattaché aux protecteurs de Turold et peut-être à Turold lui-même. Les Lorrains et les ALLEiL\NDS de la Marche. Conjectures SUR LE preux Lorain OU Laurent. — De ces marches

(1) Chartes de 10S6, 1090, Cart. de C?iin!, éd. Brucl. III, n° 3615; IW, n" 2774. — Petit de Vausse, op. cil..\. 271. — (2) Florez Ecinas Calôlicas, I, 232, 237-8; fuero de Valle, 1094, Mufioz, I, 332; Hisl. Composlellana, p. 19- 20.— Convention de 1104, p.p. Dachevy, Spicilège, III, 122— -Si Charles de Silos, p. p. dom. Férotin, n° 25 (1097). — Chronique de Pelage d'Ovicdo, ch. XIV, p. 489. — Roderic de Tolède, livre VI, ch. 21, etc. — Chartes signées de Raimond, Esp. Sagr., XVIII, 335 ; XX, 371. — (4) Raimundus « loliits Gallecie cornes el gêner renis », charte 1100 (B' Xal' coll. Moreau, Siippl'. tome CCVIII, fol. 95). — Florez. I, 235 (Actes de 1095 à 1105). — Charles de Cluni. IV, n° 3735. — (5) F. Fita. B.r. a. h..XXT\\9, 335, 340. ^Florez, I, 238. — Sandoval. Cmco reyes, fol. 78.— Hisl.Compost. .ch. lxiii, p. 00. Il mourut avant le 26 novembre 1107. — (6i Orderie Vital, I. 180, ni. 230. 242, IV. 335 — (7) Hériman de Laon, livre I" (H. de Fr., XIIJ. — Petit, op. cit.. I, 205.

de Lorraine, déjà françaises de cœur.qui avaient tenté de se rattacher plus étroitement à la France sous les derniers Carolingiens et sous les premiers Capétiens, Turold a fait venir l'un des corps de l'armée de Charlcmagne, où Lorrains et Bourguignons sont mêlés. Aux côtés du Bourguignon Gébuin, le trouvère a mis un preux du nom de Lorain (vers 3469) qui, placé à l'avant-garde, succombe dans la bataille de Saragosse, en même temps que le comte Guinemans et que Richard de Normandie. C'est, avec Gérier, le plus énigmatique des personnages secondaires de la Chanson de Roland. Faut-il avec le manuscrit Venise IV, qui donne la leçon Lolerant, supposer une forme Loihranmini ? Ce terme tlonne en roman ceux de Laurent ou de Laurin, Lorrain, Lorain. Or, ces noms sont extrêmement rares dans les cartulaires du xi<' et du xii^ siècle. On rencontre çà et là quelques Laurent,un archevêque de Cantorbéry (604-619) (1), un archevêque d'Amalfi (1040-1048) (2) et deux de MIan (vii^ siècle) (3), un évêque de Durham (1147) (4), un saint archevêque de Dublin (mort en 1181) (5), un Bénédictin de Saint-Vanne de Verdun et de Liège (6), connu comme chroniqueur (xn*^ siècle), un annaliste poète, diacre de Pise, Laurent de Vérone (7) (1120). Mais on n'a pu retrouver jusqu'ici, dans les actes ou les chroniques, la moindre trace d'un grand seigneur ou d'un chevalier désigné sous ce vocable. Peut-être pourrait-on y voir un simple surnom, désignant le pays d'origine, la Lorraine. Mais, parmi les principaux souverains féodaux de l'Est, il est impossible de démêler quel est celui qui a pu porter ou ce nom ou ce surnom. Les ducs de Lorraine s'appellent en généra] Rénier, Gislebert, Henri, Frédéric,Godefroi; leurs vassaux les plus connus sont des Thierri. Tout au plus,rencontre-t-on à l'époque de Turold une grande dame, dont le nom rappelle celuide Laurent ou Lorain. C'est Laurence, fille de Thierri d'Alsace ; elle épousa successivement Waleran, comte ou duc de Limbourg (8), Henri de Namur, Ivain d'Alost, Raoul, comte de Péronne ou de Vermandois. Peut-être Thierri, son père, avait-il un autre nom, celui de Laurent, comme on le voit pour Guillaume-Josceran, Hélie-Foulques et autres personnages du temps. En ce cas, le Laurent de la Chanson de Roland pourrait être identifié avec ce

(1) Baronius, Annales (1595), 604. — (2)Fabricius,BibIiotheca Mcdii sévi, (1735), IV, 727.— (■3)Baron!us,Ann.,489. 502,581.— (4) Fabriciu<i ibid.. IV 731.- (5) Baronius (éd. 1607), 1181. —(6) Pertz, X,489 —Hisl. Litt. France' XII, 22-6. — [7 On rencontre encore un Laurent, moinede Saint-Evroulten 1123 (Orderic Vital, V -133) : un laïque ou clerc témoin (Lauren(ius) dans une cliarte du Mont Saint-Micliel. fol. 61, relative à un domaine du Maine. — (8) Pertz {Geneal. com. Flandriae, IX, 34).

célèbre personnage, qui a été intimement mêlé à l'histoire des Pays-Bas et de Normandie.

Her.mann, chef des Allemands de la marche. — C'est probablement aussi unLorrainqueTuroldamisàla tétedela quatrièmea cschiele» composée des Allemands delà Jlarche, c'est-àdire des Marches de France et d'AlU magne qui comprenaient les Pays-Bas et l' Alsace-Lorraine. Il lui donne le nom d'Ilermann et le titre de duc de Thrace (vers 3043). Le nom d'Hermunn, bien que d'origine teutonique, a été porté au temps du trouvère par d'autres que des Allemands. En Normandie,notamment,les cartulaires du Mont Saint-Michel, de Séez et de Saint-Evruult indiquent des chevaliers et des clercs ainsi désignés (1). On pourrait, en se fondant sur une conjecture de G. Baist, qui propose, au lieu de Thrace, de lire Traspe ou Trapani (2), voir en Hermann un Normand italianisé, auquel le savant allemand ne paraît pas avoir songé, à savoir Hermann, fils de Tancrède de Haulcville. Ce grand seigneur avait en Apulie la seigneurie de Cannes ; il s'illustra pendant la première croisade, en compagnie des BarneNàlle, des Sourdeval et autres barons de Normandie, auxiliaires de Robert Courteheuse, de Boémond et de Tancrède (3). Mais il y a bien peu d'apparences qu'un Normand ait pu être mis par le trouvère à la tête des Lorrains et des Allemands de la Marche, bien que le fait ne soit pas impossible.

De plus grandes probabilités indiquent que Turold a réellement songé à un grand seigneur des Marches d'Allemagne et qu'il nomme du terme assez imprécis de duc, ce qui signifie pour lui aussi bien un chef militaire qu'un suzerain féodal. Le terme de Thrace est peut-être une altération de celui du pays de Trêves (Trevirensis), dont l'archevêque avait la primatic sur les évêchés alsaciens-lorrains. Ou bien y a-t-il dans ce terme le souvenir du passage des Croisés allemands dans la province voisine de Byzance? Quant au nom d'Hcrmann.il a été porté par de nombreux dignitaires allemands, lorrains, alsaciens, luxembourgeois, hennuyers, au XI'' siècle et dans le premier tiers du xii^. Parmi eux, on remarque trois comtes Palatins du Rhin, dont la suzeraineté s'étendait sur une partie de l'archevêché de Trêves ; deux archevêques

(1) Orderic Vital, II, 83, III, 381. II, 133.— Cari, de Seez. n» 29 (1109).— (2) G. Boist, Var., p. 230.— Tavernier(Z. /. /r. Spr., 1913, p. 58). se fondant suriin passage, où Ortioric Vital (IV, 125) raconte que Boémond amena des Grecs de Thrace en France en 1106, voit en Hermann Boimoud lui-même, assertion sans aucun fondement. — (3) Sur Hermann de Cannes, vi.ir Orderic Vital (II, 54) ; Gesla, éd. Hagenmeyer, cli. iv, p. 154, note 23. — Baudri (//. Occ. Cr., IV, 21).

de Cologne (103G-1099); un Wittelsbach, évêque d'Augsbourg (1096-1133) ; deux margraves de Bade, dont l'un mourut à Cluny (1050-1 130); un duc de Saxe au temps de l'Empereur Henri IV ; d'autres en Souabe (1). Or, il est à remarquer que certaines maisons françaises, notamment celle de Roucy, pour laquelle le trouvère semble avoir éprouvé une certaine prédilection, avaient d'étroits rapports avec ces Allemands. Hugues de Roucy, fds d'Ebles II; parent des Raimond de Bourgogne, des Rotrou de Perche et autres héros des Croisades, avait épousé en secondes noces Richilde, fille de Frédéric I"''', duc de Souabe et d'Alsace (1080-1105) (2). ilaisilsepeut également quele poète ait eu en vue d'autres Hermann plus rapprochés de la France, notamment le comte de Xamur, frère de l'évèque de Liège, qui souleva l'Allemagne contre Henri IV ; le comte de Hainaut et de Valenciennes, dont la veuve, Richilde, épousa ensuite Baudouin VI, comte de Flandre et dont un fils, appelé aussi Hermann, fut évèque de Châlons (3). Il y a aussi quelques présomptions en faveur d'Hermanu de Luxembourg, comte de Salm ; celiù-ci fut roi des Romains (1081) et Empereur, par la grâce de Grégoire VII, qui l'opposa à Henri IV (1081-1088) (4).

On connaît encore d'autres grands seigneurs des Marches sur lesquels le trouvère a pu porter son attention. Tels sont Hermann de Virneburg ou de Viev^enburg, dans le pays de Trêves (5) ; Hermann, comte de Toul; Hermann, comte de Verdun ; un autre Hermann, qualifié aussi comte, de même qu'un évêquede !Metz(6). Les présomptions, les plus fortes sont en faveur de deux autres barons qui prirent part à la premièi-e croisade. L'un est Hermann, comte de Salrn, qui possédait une principa e fameuse sur les confins de r..\lsace et de la Lorraine, dans la allée de la Brusche, non loin des sources de la Sarre, et qui mourut au cours de l'expédition de Godefroi de Bouillon (7). L'autre est ce fameux comte Hermann (peut-être de Wirneburg), qui figure dans une diarte aux côtés du comte Emichon de Schmideburg, et qui participa avec Guillaume le Charpentier et un comte Emichon, connu par les historiens des croisades, aux opérations de l'armée de Pierre l'Ermite (1096). Ce baron allemand, échappé

(1) Mon. Germ. Script., XI.llO, 693. 768. — '\\'a\.tenhSich,Deulschlandsgeschichl. sq. II, 38-46. — Ze\leT,Hisl. d'Allem., 336, 346. — (2)Mas-L.<ilrie, Trésor de Chronologie, v» Roucy. — (3) Ortleric Vital, IV, 374; Genealogia ex chronicis Hoinoniensrbus(H.de Fr., XI, 375) : Chron. Gislebert de Mons (ibtd., xni. 543).— ZeUer, 343. — (4) Zcller,362, 366.— (5)Charle.de 1903. Gallia Cbrisl., XIII, Inst. 335. — (6) Mon. Germ. Script., XI, 285, 286 ; chartes dans Gallia Clvist., XIII, Instr. 400, 402, 403. — (7) Hasenraeyer, Arch. Or. Lat., II, 76— Rôhricht, op. cit., p. 17.

au massacre qui atteignit ses compagnons en Hongrie, en Bulgarie et en Asie-JIineure, s'illustra, avec Rainier de Toul, Henri de Ascii, Pierre de Stenay, Renaud d'Ammersbach, à Xicée et à Antioche ; il est probable que c'est lui qui souscrit, vers cette épo(iue, une charte de Godefroi de Bouillon (1). L'écho des exploits de ce Rhénan, qui avait réellement commandé des Croisés, a sans doute déterminé le choix de Turold.

Le duché de France dans la Chanson de Roland. — Tout à fait caractéristique des idées, des sentiments et de la méthode du poète est le rôle qu'il attribue à la région française, au duché de France (Champagne, Ile-de-France, Picardie, Anjou), ainsi qu'aux personnages issus de cette région qu'il introduit dans son é])opée. Il nomme quelques-uns des centres do ce duché, surtout les centres religieux. Sens ou Reims (2), le « bure» de Saint- Denise )i (3), surtout Laon (4). Ce sont les « barons de France «qui forment le plus gros effectif (100.000 hommes) (5) de l'armée de Charlemagne. C'est ce corps d'élite, dont il confie le commandement à Ogier et dont il est le plus fier (6) ; ce sont des braves entre les braves, des conquérants entre les conquérants. S'il ne paraît avoir donné aucune place dans son poème aux Capétiens, ces souverains prosaïques, peu accueillants d'ailleurs pour les trouvères, il a synthétisé son idéal dans le passé, en personnifiant cette royauté française qu'il conçoit agissante et héroïque, sous les traits du vieillard plus que centenaire, Charlemagne. Il n'a pas oublié les personnages marquants, champenois, français, picards, angevins, qui lui ont paru le mieux aptes à représenter cette élite de la franceise gent, les Turpin, les Roland au premier plan, les Ogier et d'autres au second.

Les preux champenois : Tedbald de Reims. — La Champagne lui avait fourni la haute figure de l'archevêque de Reims. Elle lui a encore donné celles de Tedbald de Reims, du comte Milon, de Thierri d'Argonne et du roi Vivien. Tedbald de Reims apparaît dans le poème à côté d'Ogier, de Turpin, d'Ascelin, de Richard et d'Henri parmi les conseillers de Charlemagne. Il est chargé avec Gébuin, Milon et Otun du soin de garder les morts de Roncevaux, puis de les conduire à leur dernière demeure. Il commande enfin avec Otun et Névelon le sixième corps de

(1) Charte de 1107, Gallia Christ, XIII, 339 ; Guil. de Tvr, livre I" à VI et sq. — {H. Occ. Cr., I, 66, 118, 209, 272, 326, 327). — Albert d'Aix (ibid., IV, 299, 322, 427). — Martène, Thés. Anecd.. I, 162. — (2 Ch. de Roland.veTS 1428. — (3) Ch. de Rolaiid.vcTS 973. — (4) Vers 2910. — (5) Vers 841,3085. — (6) Vers 1116, 1654, 2110, 2132, 3030 à 3034, 3085, 3806, etc. (il car cette troupe est fiôre »).

l'armée de l'Empereur (1). C'est donc un haut baron, et c'est pourquoi on ne saurait voir en lui quelqu'un des nombreux chevaliers normands et français, dont on retrouve alors les noms semblables à celui du héros de Turold, dans les chroniques et les cartulaires. Tavernier a eu la singulière idée de l'identifier avec Louis VI le Gros, roi de France (1106-1137), qui n'eut jamais l'âme d'un Croisé et qui ferait tout de même une singulière posture dans le rôle de subordonné de cet Empereur dont il se disait l'héritier. Le savant allemand se fonde sur une simple assertion d'Orderic Vital, d'après laquelle Louis le Gros avait été surnommé Tedbald dans sa jeunesse (2). 11 y avait pourtant deux contemporains ou prédécesseurs de l'époque de ce roi, autrement qualifiés que ce dernier, pour prendre place dans la galerie de Turold. Le premier est Thibaud III, comte de Blois et Chartres en 10.37, comte de Champagne en 1047, mort à Epernay en 1089. qui laissa le souvenird'un prince actif et belliqueux, allié fidèle des Capétiens, bienfaiteur des moines, zélé partisan de ■ la réforme grégorienne (3). Mais il fut beaucoup moins en vue que Thibaud IV le Grand, fils d'Etienne-Henri, comte de Blois et de Chartres, et de la comtesse Adèle, fille de Guillaume le Conquérant. Il ne devint, il est vrai, comte de Champagne qu'en 1125, mais il était déjà considéré dès le début duxii^ siècle comme l'héritier de ce comté (4), gouverné auparavant par un pauvre sire, Hugues I'''', sorte de Sganarelle non imaginaire ou de Cocu Magnifique, qui, malgré sa piété, ses libérahtés envers les couvents et ses pèlerinages, fut la risée de ses contemporains (5). Tout au contraire, Thibaud. qui résida volontiers à Reims, qui y commanda en 1 124 un des corps de l'armée du roi de France, lors de la grande invasion allemande de l'Empereur Henri V (6), eut en son temps la renommée de second personnage du roj'aume, pour l'éclat du rang, l'importance des ressources, l'activité guerrière qu'il exerça, d'ailleurs souvent, contre son suzerain Louis VI (7). Il avait,

(1) Vers 173, 2-),33, 2970, 3058. — (2) Tavernier, Vorg.. p. 182. — Zeit, f. fr. Spr., 1913, p. 75.— Orderic Vital, III, 189 ; V,161. — A. Luchaire, Acles Louis VI, p. 2S3. — (3) D'.-Xrbois de Jubainville, His(. ducs el comtes Champagne, 1, 378-423. — Fliche, 246 et sq. — Il est qualifié comes palatinus en 1046, Migne, Pair. Lat., CLV, col. 302. — Col<' actes Philippe I", n»' 130, 157 (comes Trecassinae civilalis, 1071). — (4) D'Arbois, II, 168 et sq. — Etienne était auparavant comte de Blois, Chartres et Meaux (ibid., II, 65). Thibaud IV avait, avant 1124, d'importantes possessions dans la Champagne, notamment Château-Thierri, Provins, Coulommiers, Sézanne, Sacy, Vertus, Fismes près de Reims ; il est même qualifié comte en diverses chartes (Gallia Christ, nov., IV, 752 C), en 1109, 1119, 1123 (Varin, Arch. adm. Reims. I, 272). — (5) D'Arbois, II, 63 et sq. — (6) Suger, Vita Lud. gr., p. 104. — (7) Orderic Vital, IV, 188, 289, 290. — A. Luchaire, Louis VI, p. LXXXVI. — H. de Fr. Lavisse, II, 302.

mnlf^ré son caraclcrc hargneux et vindicatif, un prestige inouï parmi les Normands, dont il fut l'allié fidèle, et en Normandie, où il reçut d'Henri I*'"' les fiefs de Séez et d'Alençon, dans ces régions où Turold vécut (1). Les clercs vénéraient en lui leur bienfaiteur, célébraient sa générosité, son esprit de justice, son amour de la paix, l'appelaient le modèle « des verlus » (2). 11 était uni aux grandes maisons de Carinthie (3), de Perche, de Chester (4) et aux ducs de Normandie par des alliances de famille (11). Comme le Tedbald de la Chanson de Roland (vers 173), il siégeait au conseil des Capétiens à titre de cornes palatinus (5), et il devait être désigné en 1137 pour exercer la tutelle de Louis le Jeune (6). Enfin, à la cour lettrée de sa mère Adèle (7), ce grand baron, dans tout l'éclat de la jeunesse, devait exercer sur les clercs, tels que Turold, une sorte de fascination, dont le récit d'Orderic Vital porte d'ailleurs la trace.

MiLON LE Grand, sire de Bray et vicomte de Troyes. — S'il est aisé de reconnaître en Tedbald de Reims Thibaud IV le Grand, il ne l'est pas moins d'identifier, comme Tavernier en a eu l'heureuse idée (8), le comte Milon avec un autre représentant notable de la féodahté champenoise.Le comte ^lilon (9) joue dans la Chanson de Roland un rôle presque semblable à celui de son cousin Tedbald aux côtés duquel il apparaît, soit au conseil de Charlemagne (vers 173), soit sur le champ de mort de Roncevaux, après la bataille (vers 2433, 2971) ; mais il ne commande point de corps de troupes dans l'aiTnée de Charlemagne. Milon I*' le Grand, sur lequel Tavernier n'a donné que des renseignements imparfaits, est évidemment le prototype de cette figure épique. C'est le fils du fondateur du fameux château de ^lontlhéry (1015) sur la route de Paris à Orléans, Thibaud File-Etoupes, et il a hérité de son père la seigneuriefrançaisedecc nom qui donna tant

(1) Orderic Vital. TV, 323, 393, 393, 415; V, 48, 50.56.— (2) Orderic Vital, IV, 289, 290, 301, 349. — Eloge de Tliiljaul, par Anselme de Gcmljloux, R. H. F., xiii,270. — Guill. de Jumièges, dans Migne., P. !.. CXI, col. 903.

— (3) Orderic Vital, IV, 188, 418. —(4) Robert de Torigny, éd. L. Delisle,!, 315, 11, 58 (sa fille Marguerite a épousé l'héritier de Rotrou le Grand). Ronianet, p. 51. — ('->) Il était le neveu d'Henri I"' Beauclerc par sa mère .\délc, Orderic. IV, loc cil. — (6) Chartes citées ci-dessus. — (7) Orderic IV, 88 :

— d'Arbois, II, 328 et sq. — D'Arbois, H, 251 cl ci-dessous, livre IV. — (8) Tavernier, Z. /. /r. Spr., 1913. p. 73. — (9) Le nom de Milon a été porté à celle époque par un seigneur de la l-\èchc (Urdfric VUal, IV, 26) des clercs de r Ile-de-1- lance (Car/. A". D. J^iiris, Index, 297), un comte de Bar-sur-Seinc (H. H. de Fr., XIV, 314 1). 348 ; Orderic Vital, 111, 444), un seigneur de iieaufort (ibid., 402), un seigneur de Cl.iirac et un aulrede Ghiisseney (d'.Vrbois.ll, 156). On rencontre encore un Milon de C.ourtenaijun Milon ile Maurepas (près de Chevreuse), un Milon, évèque de Trovcs, un Milon de Brai jeune, vicomte de Troyes, A. Luchaire, Louis Vl,34, 87, 131, 13-1, 158, 246- 324, 393.

d'inquiétudes aux Capétiens. Il est de plus seigneur de Chevreuse, aux environs de Paris, et de Bray-sur-Seine, entre Provins et Sens en Cliampagne. Un heureux mariage a fait de lui un vicomte de Troyes (1070). Des alliances matrimoniales l'ont uni aux maisons de Rethel, du Puiset, de Courtenai,qui eurent un rôle si remarquable dans la première Croisade en Orient. En 1101, il a pris lui-même la route de la Terre-Sainte, en compagnie de Joscelin de Courtenai, futur comte d'Edesse, et d'Herpin, vicomte de Bourges ; il y prend part à la bataille de Ramla (1102). Il est le parent des seigneurs de Rochefort en Yveline et des vicomtes de Sens(l).L'aîné deses fils, Milonll.a conservé, outre la vicomte de Troyes, les seigneuries deBray, de ^lontlliérj' et de Chevreuse. Celui-ci fut le beau-frère de Thibaud IV le Grand (1111-1112) et l'un de ses alliés dans la lutte contre Louis VI (2). Il a été également croisé, de même que son cousin germain Guy le Rouge, seigneur de Rochefort, Crécy, Gournai et Béthencourt (3). Quatre autres des enfants de Milon le Grand ont fondé des maisons connues en Ile-de-France et en Champagne (4). Cette illustre famille féodale était fort réputée dans ces deux régions, aussi bien qu'en Haute-Normandie, pour sa fortune, ses prétentions qui la mirent en rivalité avec les Capétiens, et sa participation aux guerres saintes. Turold s'est fait l'écho de l'opinion de ses contemporains, en lui donnant une place d'honneur dans son épopée.

Thierri, duc d'Argoxne. — Le commandement du 9^ corps de l'armée de Charlemagne, celui des Lorrains et des Bourguignons, est attribué par le poète à Tliierri, duc d'Argonne, vaillant soldat qu'Ogier, à la bataille de Saragosse, appelle à son secours, de même que Geofïroi d'Anjou, quand les barons de France fléchissent (vers 3083; 3534). Le pays d'Argonne dépendait pour la majeure part du comté de Champagne (5), dont l'autorité s'étendait même sur les seigneuries d'Orchimont et de Roussj',que détenait le comte de Luxembourg (6), Parmi les grands seigneurs de cette région, on ne peut guère identifieravec L> Thierri, duc d'Argonne du poète, ni Thierri d'Alsace, qui fut comte de Flandre

(1) JI. Prou, Cal. actes Philippe I", Iiilrod.,p. CXLVIII ; Orderic Vital. III, 119, 480, ; IV, 119, 134 ; Cart<^ de Longpont, n» 48.p. 95.— Suger, p- 19 : Albert J'Aix (H. Occ. Cr., III, 650 ; r\', 563, 56S> ; Gesla, 23, 333; Fliche, 321 ; d'Arbois, II, 131. 177, I, 508. — (2) D'Arbois, II, 169,200, 199. — Suger, 20, 31. — (3) Suger, 20, 31, 36.— Cal. Actes Louis VI. V, 34, 51 : Albert d'.\i.\, loco cit. ; d'Arbois. II, 88, 106, 131, 158, 169, 199.200. 237. 508. — (4) D'Arbois I, 422 : II, 178. 177 : Louis YI avait été fiancé à la fille de Gui le Rouge, comte de Rochefort, Fliche, 221. — (5) D'Arbois, II. 153 el sq. ; 422 (2030 fiefs en relevaient, dont les comtés de Grandpré, Rethel, Château-Porcien, Raucourt). — (G) Longnon, Atlas liislor., n" 22.

et époux (le Sybille d'Anjou (en 1128) (1), ni Thierri II le Vaillant de Lorraine (2), parce que leurs possessions se trouvent trop éloignées de la (Champagne humide du nord. Mais on peut se demander si le trouvère n'a pas pensé, soit à Thierri de Luxembourg (3), soit à Thierri I^r ou à Thierri II de Montbéliard, qui furent comtes de Mouzon-sur-]\Ieuse et de Bar-sur-l'Ornain, à l'entrée de l'Aigonne et du pays lorrain, l'un vers 1093, l'autre en 1106. Thierry I*^"" était le gendre de Guillaume le Grand, comte de Bourgogne, dont il avait épousé la fille Ernieutrude ; il se trouvait être par conséquent l'allié de la grande famille des Roucy (1). Il y avait encore dans l'Argonne ou dans ses environs des membres de la famille de Roucy, unis par les liens du sang à Rotrou de Perche, au roi d'Aragon, à Charles le Danois, à Raimond de Bourgogne, à Barthélémi de Laon. C'étaient les comtes de Grandpré, maîtres des défilés de l'Aisne et de la Meuse ; les seigneurs de Montcornet.dont un neveu, Bertrand de Laon, s'illustra en Espagne ; les comtes de Guise, et surtout Thierri, seigneur d'Avesnes, dans la région de la Sambre et de l'Oise. Ce dernier, époux d'Aude de Roucy et fondateur du monastère deLesse(5), avait pour neveux les rois d'Aragon, Pierre l^^ et Alfonse le Batailleur, Bertrand de Laon, Rotrou de Perche, c'est-à-dire les principaux héros des Croisades franco-espagnoles. C'est vers lui sans doute que s'est portée la pensée du trouvère, quand il a voulu donner à Charlemagne un cortège d'élite.

Le KOI Vivien et Baudoin II du Bourg, comte d'Edesse et ROI de Jérus.\lem. — Enfin, sous le nom mystérieux du roi Vivien se cache probablement un dernier baron champenois. On sait que, dans la dernière strophe de la Chanson de Roland, l'ange Gabriel vient enjoindre, au nom de Dieu, à Charlemagne, d'aller secourir ce souverain assiégé dans Imphe par les infidèles (vers 3996, 3997). On identifie en général cette ville avec Edesse. Mais quel est le roi Vivien ? Tavernier présume, sans preuves sufiisantes, qu'il s'agit de Tancrède, parce que Boémond et son cousin, venant au secours d'Edesse menacée, subirent une grave défaite en 1104 à Balis et durent à cette occasion faire un appel pressant

(1) Il convient d'éliminer le duc Thierri (985). qui assiégea Verdun (Riclier, éd. Waitz, 1877. p. 124), de même que Thierri. évèque de Verdun (lOlUi) (Gesla épiscop. Vcrd.,I<. H. Fr.. XI, 251). Sur Thierri d'Alsace. Orderic Vital, IV, 478-99 ; 36, 294 ; V, 107 ; Thierri prit plus tard la croix et alla cnTerrc Sainte (1139), Rohricht, p. 23: Rôssler, 95. — (2) Begin, Hisl.de Lorraine, I, 26 ; Mas-Latrie, Trésor de Chr., 1127. — (3) Ce comte fit vers 1072 le pèlerinage de Terre Sainte (Rohricht, p. 5). — (4) P. Anselme. V, 505 ; Mas- Latrie, 1640 ; F. Lot, Garin le Loherain, Mélanges Monod, p. 206. — (5) Voir les généalogies d'Hériman et d'Aubri des Trois I-"ontaines, Migne, P. L., CLVI, 966; et R. II. Fr.. XIV,4.6.

à rOccident. Il conjeclurc que Tiirold composa son poème peu après (1). Mais cette opinion semble trop fragile pour être admise. Le savant allemand, dont l'érudition patiente a d'ailleurs rendu bien des services, n'a pas soupçonné la plupart des données réelles du problème de la genèse historique de la Chanson de Roland. Tancrède, qu'il identifie avec Vivien,était prince de Galilée et non comte d'Edesse (2). Ce n'est pas seulement en 1104- 1106 qu'Edesse a été menacée ; elle l'a été bien plus gravement dans la suite (3). Enfin la circonstance déterminante à laquelle Tavernier attribue tant d'importance, le voyage de Boémond en France vers 1106-1107, n'a eu en réalité aucune influence sur l'élaboration du poème de Turold (4). Remarquons d'abord que le nom de Vivien était assez répandu au xi" et au xii« siècle, sans doute en raison du culte du saint apôtre de la Saintonge (mort vers 450) (5). Il est alors porté aussi bien dans la région de Bordeaux et de Saintes ou de Poitiers (6) que dans le pays de Chartres (7), par des chevaliers parfois de rang élevé. Dans le Midi, Vivian de Lomagne (8) et Vivian de Gramont (9) ont été, soit les vassaux, soit les alliés et les auxiliaires de Gaston de Béarn aux Croisades d'Espagne. Une charte inédite de l'abbaye du Mont Saint-^Iichel mentionne, à côté d'Olivier de Varenne, à l'époque de Conan de Bretagne, gendre d'Henri I<='' Beauclerc, un chevalier Vivianus de Marcero (10). Dans la Normandie, on célébrait le culte de Saint-Vivien (11). Un noble du nom de Vivien figure au temps d'Henri I'^'' dans l'entourage des seigneurs de Coucy (12), parents des Roucy, ce qui prouve que ce vocable était employé dans la région de l'Aisne (13). Il l'était aussi en Anjou et dans r Ile-de-France, ainsi qu'en Champagne.

Le nom de Vivian a donc pu désigner une personnalité réelle.un des grands chefs des Croisades d'Orient, puisque le trouvère lui décerne le titre de roi et donne pour mission à Charlemagne de lui porter secours dans Imphe (Edesse) assiégée (14). Or, il n'y a queBaudouin du

(1) Tavernier.Z. /. fr. spr., 1913, p. 57. — (2) Voir ci-dessus, livre II, ch vi.

— (3) Ibid. — (4) Voir ci-dessous, livre IV, chap. i»'. — (5) Hist. LUI. Fr., VI,22S— Rainguet, Biogr Sain/s (1S51), 617-ti20. — (6) Guillelmus Vivianus, xii» s. — Vivien de Rion (1006). Grand Cart. de la Sauve, fol. 45-50.— Vivianus, sous-chantre à Saint-Hilaire de Poitiers, Cat. actes Philippe J^', p.216.— Cari' de Baignes, n" 523. — (7) Vivianus, vicecomes castri Mellentis (xi« s.), Cart' Saint-Père Chartres, 164-165. — Migne, P. L., CLV,col. 314.

— (8)Cliartes 1103à 1104, p.p. Marca, citées ci-dessus livre I«'. — (9) Jaurgain. I, 303 ; II, 82. — Vivianus 1074 , témoin, dans une cliarte de l'arclievêque d'Aucli. Galtia Chr., i, voir n» 1, p. 175. — (10) Cari' du Monl Saint Michel, fol. 74. — (11) Office de saint Vivien, Rouen 1743, in-12.

— (12) L. Soelinée, Cal. actes Henri I", n« 118 (1069 Vivien, clievalier d'Aubry de Coucy). — (13) Vivianus de AIdriaco et deux autres Vivien (1060), Cat. actes Philippe /=', 27, 103. — Vivianus, piscator regius en Anjou, ibid., 393. — (14) Ch. de Roland, vers 3996.

Bourg, cousin de Godefroi de Lorraine et de Baudouin !<-', qui réponde à ces Irails. Il a été en effet l'un des héros de la première Croisade ; il a reçu la couronne royale de Jérusalem (1118-1131^, après avoir été comte d'Edesse pendant 18 ans ; il a lutté longtemps pour conserver cette ville ; il y a été assiégé et c'est pour la défendre qu'il a livré bataille et est resté trois ans prisonnier des Turcs (1121-21) (1). Il est possible queBaudoidn, fils du comte de Hctliel, Hugues, ait eu un autre nom, comme Louis VI qui s'appelait aussi Tedbald, Foulques d'Anjou qui se nommait également Héiie, Guillaume de Marseille, qui portait encore le prénom de Josceran, et comme bien d'autres contemporains. L'appellation de Vivien se retrouve en effet dans les pays limitrophes duRélhelois (2).Lepère de Baudouin, Hugues (mort en 1097), avait traversé la Saintonge et était certainement passé à Stiinles, lorsqu'il fit son pèlerinage à l'abbaye de la Sauve en ^lédoc (3). D'autre part, Baudouin du Bourg, libéral et instruit, possédait les sympathies des lettrés (4). Il avait des liens étroits avec des maisons féodales que Turold semble avoir eues en haute estime. Il était en elîet l'allié des Roucy et des comtes d'Anjou. Son grand-père Manassès II (mort après 1O60) avait épousé Yvette, fille de Gilbert de Roucy (5); son père était le mari de Mélisscndc, fille de Gny de Montlhéry et nièce de Milon le Grand (6), qui figure parmi les preux de hiChanson de Roland. he frère de Baudouin du Bourg, archidiacre de Reims, était le contemporain de cet autre dignitaire de l'église rémoise, qui éleva le futur évêque de Laon (7), un Roucy encore, dont le rôle dans le culte de la légende carolingienne et de la gloire des Croisades d'Espagne paraît avoir été décisif et a peut-être inspiré Turold. Qu'on joigne à ces titres la renommée éclatante acquise par Baudouin du Bourg en Orient, où il avait ceint une couronne, marié une de ses sœurs, Hodierne, au prince d'Antiochc, et une autre au roi Léon l" d'Arménie. Qu'on y ajoute l'émotion provoquée dans la chrétienté par ses audacieuses entreprises jusqu'aux portes de l'Egypte et sur l'Euphrale, ainsi que par ses luttes contre les Infidèles. On s'exj)liquera ainsi que l'auteur de l'épopée, déguisant sous des noms peu connus, mais accessibles aux coutemporains, les préoccupa-

(1) Guill. de Tvr, Foucher, Baudii; Albert d'Aix. etc.. (//. Occ. Cr.. I, p. 45, 71, 83, 87", 154, 407, 446. 601 ; III, index 912, IV, index, 738). — (2) Cal" acles Henri I", p, p. Sœhnée, n» 118. — (3) Cirot do la Ville. Hisl. de la Grande-Sauve (1844), 1,423. —(4) Albert d'.Vix dit de lui • fortissimas miles, clarissimus imperator. in omni vcrbo diserlissimus » (H. Occ. Cr., IV, 299 et sq.). — (5) Aubri des trois-Fontaines (R.H. Fr., XTV, 4) et Hériman (.XII). — (6) Flichc, p. 321. — (7) Hériman, loc. cit. — Voir ci-dessous, livre IV, ch. IV.

tions qui l'étreignaient, ait clos son poème sur révocation du danger, dont une héroïque personnalité française, devenue Tune des gloires de la chrétienté, se -rouvait menacée.

Les grands seigneurs de la Picardie et de l'Ile-de- France DANS LA Chanson de Roland, les Roucy ; Charles LE Danois, Né\telon de Pierrefonds. — Dans les autres parties de la région française, Turold a certainement fréquenté ou connu les principaux centres seigneuriaux, puisqu'il cite Laon en particulier, et qu'il a, selon toute apparence, à Saint-Faron de fléaux, recueilli la légende monastique d'Ogicr. Il est probable qu'il a eu une sympathie spéciale pour la famille franco-picarde des Rouci,dont deux membres, Ebles et Manassès I*''', avaient occupé le grand siège épiscopalde Saint-Rémi au xi« siècle, et qui lui ont inspiré sans doute quelques-uns des traits qui distinguent le prélat batailleur de Roncevaux (1). De même, il a renouvelé ^Tairemblablement la légende d'Ogier, en y introduisant le souvenir de Charles le Danois ou le Bon, seigneur d'Ancre et comte d'Amiens (2) Tavernier conjecture aussi que le poète a dû connaître le Valois, puisqu'il y fait passer Charlemagne au val de Moriane (vers 2318) qui serait, non la vallée de ilaurienne, route du Cenis et de l'Italie, mais l'ancienne villa carolingienne de ^lorienval, près de Crépi, à 6 lieues au nord-est de Sentis (3).]\lais cette hypothèse ne repose pas sur des doiuiées sérieuses. Toutef ois, dan s l'épopée de Turold, il est presque certainement question d'un grand seigneur du Soissonnais. Le poète suppose en effet que le sixième corps de l'armée de Charlemagne a pour chef le comte Xevelun (vers 3057), qui partage le commandement avec Tedbald de Reims et le marquis Otun. Or, à l'époque du trouvère, vivait un haut baron, Xévelon II de Pierrefonds, dont le père fut l'un des membres du conseil de Philippe I<^^ en compagnie de Tliibaud de Montmorency, de Guy de Montlhéry, de Simon de Crépy et de Guillaume, comte de Soissons (4). L'homme qui semble avoir servi de modèle à l'un des preux de la Chanson de Roland avait épousé une fille d'Hervé de ^Montmorency ; il détenait le fameux château de Pierrefonds en Valois ; il avait des fiefs dans ce comté et en Soissonnais, et, s'il fut en querelle avec l'église de Compiègne, il eut le mérite de prendre part a la croisade de 1102 avec son frère, l'évêque de Soissons. Une de ses filles était mariée au comte de Soissons lui-même, et on possède, à la date de 1122,

(1) Voir ci-dessus, li-vTe III, ch. m. - — (2) Voir ci-dessus, livre III, ch iv. — (3) Tavernier, Z. /. fr. spr., 1911, p. 120. — (4) Cal' actes Philippe I".

n»' 22 et 23 (1059 et sq.).

une donation de celte grande dame à l'abbaye bénédictine de Morienval (1). Il y a donc plus de probabilités en faveur de cette identification que pour celle qui consisterait à identifier le héros de Turold avec Xévelon, ancêtre légendaire de Robert le Fort (2), ou avec un autre Xévelon, seigneur de Frélcval, de Meslay et de Bonneval, vassal du comte de Chartres, qui se croisa au début du xn« siècle et qui figure dans une charte, où est signalé le mariage de la fille de Philippe I«^^ Constance, et de Boémond, prince d'Antioche (2G mai 1106) (3).

IVOENIE EST-IL IVAIN d'AlOST ? IvON ET YvES DeBeaUMONT.

— Turold a placé parmi les douze pairs qui combattent à Roncevaux, Ivon (vers 1895, 2106), auquel il donne pour compagnon Ivoenie, Ivoerie ou Ivain. Tous deux succombent sous les coups de Marsile etCharlemagnc pleure la mort de ces deux preux, qui lui furent si ehers. Il est donc question encore ici de deux grands seigneurs, dont l'un, Ivoric.resteà peu prés introuvable, du moins sous cette forme. Peut-être faut-il lire Ivenie ou Ivoenie (Even, Yvain, Ewen, Ivolin), nom qui se retrouve dans un petit nombre de documents. En ce cas, on peut hésiter entre diverses personnalités de régions bretonne et flamande. On note en effet un chevalier du nom d' Ivolin dans le pays de Redon, un Evon, ou Ivon, qui fut un des grands seigneurs bretons du temps d'Erispoé (ix^ siècle). Mais on songe surtout à un puissant vassal du comte de Flandre, partisan de Thierri d'Alsace, Iwainus (Ivain), seigneur d'Alost ou de Gand, qui joua un rôle considérable pendant le premier tiers du xii^ siècle, qui possédait de nombreux alleux entre la Dendre et l'Escaut, et qui était le chef de la plus puissante maison féodale flamande, alliée à celles de l'Artois et de r Ile-de-France, aux seigneurs de Guines et de Couci (1). Son nom ne devait pas être inconnu de ceux qui vécurent à la cour des comtes d'Anjou ou à celles du Laonnois.

Le nom d'Yves est, au contraire, fort commun au temps du trou- Ci) A. Luchaire, Louis XI, Annales, p. 23, 63 (1106). — Corrcsp. d'Yves de Chartres, n» 280, Mignc, P. L., CLXH. — Carlier, Hisl du Valois, I, 353.

— Aride vérifier les dates, XII, 6.— Fliche, 8.5, 107, 108,113, 130, 131,158-'.l.

— (2) Nebelon, filius Childebrandi (H. de Fr., XI, 386). — (3) Cari. Saint Père, Cl>arlres,412, 428 ; — de Mormoulier pour le Danois, n" 162 ; — Tavernicr, Z. j. fr. spr.. 1913, 80. — Xévelon de Frî^tcval est le beau-fn^re d'Hugues, vicomte de Cliâteaudun, et figure dans le conseil de Thibaut le Grand, d'Arbois, II, 209. — Les autres Xévelon connus par les cartulaircs sont Xévelon de Boves (enPicardie) (d'.\rbois, II, 482, chaite 1040),un chanoine de Châlons (H. de Fr., XIV, 745 b) et des clercs (Cal. acles Philippe I", p. 177, 178) ; — (4) Evcnus dcl .Morf ; Evenus de Ponte ; Ewon, Cari. Redon, 366, 378, 380 ; Ivolinus, pater Rivalloni, ibid., 383 (1082). Evcnus, miles. Cari. Qaimperlé. 232 ; sur Iwain d'.\lost. Gencal. comitum Flandriae. Periz, IX. 312, 313, 324.— Chronicon.\miigcmiensc, ibid., IX, 41o. — Galber! de Bruges, éd. Pirenne, p. 52 et s-i., 83, 138-161.

vère,clu moins dans les régions situées au nord de la Loire, tandis qu'il fait défaut au sud-ouest, au sud, au centre, au sud-est, à l'est. Il existe alors bien plus de personnages de ce nom hors de Bretagne qu'en Bretagne, où saint Yves, le fameux saint, patron de tant de Bretons, n'a vécu qu'à la fin du xni<= siècle (1253- 1347) (1). Au contraire, les cartulaires et les chroniques font mention en Normandie (2), au commencement du xii^ siècle, de nombreux clercs ou chevaliers du nom d'Ives, parmi lesquels figurent Ives de Bellcme (3), Ives de Coulonces (4), Ives de Grentmesnil, partisan de Robert de Courteheuse, disgracié par Henri pr et mort sur la route de Terre Sainte. Deux membres de cette dernière famille, dont l'un se nommait aussi Ives, périrent dans le fameux naufrage de la Blanche Xej, près de Barfleur, en 1120 (5). Un évêque de Séez, Ives de Bellème, dont Orderic Vital fait l'éloge (6), fut un des bienfaiteurs de l'abbaye Saint-Martin, la principale de sa ville épiscopale, mais il ne peut avoir servi de modèle pour le portrait d'un chef d'armée, non plus que le célèbre canoniste YvesdeChartres(7)(1091-1116), ancien abbé de Saint- Quentin, de Beauvais et originaire du Beauvaisis. Quant aux Grentmesnil, leur conduite aux Croisades d'Orient (8) ne les désignait guère pour figurer dans un poème qui exalte des héros. D'autres Normands ou Français,, il est vrai, pouvaient attirer les regards du trouvère, par exemple ce comte qui alla chercher fortune en Italie, où son petit-fils figure dans l'entourage du prince Roger de Calabre en 1090 (9), ou bien encore Yves, comte en Champagne (10), ou ce comte du pays de Chartres, que mentionne un acte de 1061 (11), ou Yves, seigneur de Rémalard dans le comté de ^lortagne (Orne) (12). En Orient, pendant la première croisade, on avait remarqué un chevalier Yves (uir nobilis et sirenuus) et un autre nommé Ivenus (Ivain), dont l'identité n'est pas établie (13). Il y avait enfin dans l'Anjou, l'Ile-de-France,

(1) Sur saint Yves de Tréguier, //. LUI. France, XXV, 132-146. — (2) Des chevaliers nommés Yves, Y von, mentionnés dans le Cart. du Mont Saint-Michcl,io\Ae-79. —(3) Orderic Vital, III, 259. —(4) Ibid., III, 88. — (5) Orderic Vital, II, 296 ; III, 360, 484 ; IV, 104, 168, 169. — (6) Cari, de Séez, n<" 3, 4, 6, 8 ; Orderic Vital, II, 46, 69, 71, i21, 214. - (7j Ibid., II, 426 ; m, 35, 187, 188, 390, 448, etc. . on connaît aussi à cette époque Yves I et II, archevêque de Dol (Fliche, 373, 404). — (8) Orderic Vital, cidessus. — Albert d'Aix (H. Occ. Cr., IV, 389-410). — Toutefois, il y a eu un Yves de Crcil, seigneur de Bellème, frère de l'évêque du Mans, Sifroy, qui fut un seigneur considérable, Latouche, Le Maine, 81. Cet Yves avait reçu en fief Alençcn et Domtront, Romanet, 101. — (9) Gesta Roberti VViscardi, charte de 1090, Mon. Germ. Script., IX, 277, — (10) Charte 1048, d'Arbois, II, 484. — (11) Charte de 1061, Migne, P. L. CLV, col. 298. — (12) Cal. Acles Philippe I" (1060), p. 11.— (13) Guill de Tyr,livre VI, p. 240; le même auteur (livre XXII) parle d'un chevalier Iveiius (nom qui rappellelvain, peut-être Ivoenie.Iro.-ric) ; livre XXU (/f .Occ.C, I, 126,140).

le Rémois, la Picardie, des seigneurs d'une assez grande notoriété du nom dives, à Ham (1) (Somme), à Chaudr}- (piés de ^lagny en Parisis) (2), à la Jaille prés d'Angers (3), à Courvillc du Perche (4). Les plus importants sont d'abord Ives de Xesle.comle de Soissoiis, qui prit jjart aux primiéres croisades (5), et surtout Ives de Beaumont. Le comte de Beaumont-sur-Oise, grand fief situé à deux lieues de Pontoise en Beauvaisis, était un des principaux feudalaires des Capétiens ; il possédait l'Isle-Adam, Chambly, Méru, dans ce même Beauvaisis. Ives de Beaumont (1071- 1095), qui fut l'un des « fidèles » et des membres du conseil de Philippe l'^'', l'un des bienfaiteurs de l'abbaye du Bec en Xormandie, appartenait à une famille alliée aux principales maisons normandes. Un Beaumont avait épousé Marguerite, sœur de Ro- Irou de Perche et fille de Béalrix de Roucy ; il se trouvait être ainsi le parent des rois d'Aragon et du héros des croisades d'Espagne. Un autre Beaumont épousa Constance, fille naturelle d'Henri It^rBeauclerc. L'illustration de cette famille française, qui participa peut-être aux Croisades d'Orient, en compagnie d'Hugues et de Raoul de Vermandois, de Robert de Meulan, de Gui de ]\Iontlhéry, de Milon-le-Grand, de Dreu.x de Mouchy, d'Evrard du Puiset, de Raoul de Beaugency (6), suffit à expliquer que l'attention du poète se soit portée sur elle.

Dreux, l'oncle de Gualter del Hum ; essais d'identification. — D'après le poète, Gautier de l'Hum est le neveu d'un personnage qu'il nomme Dreux» le vieux et le chenu » (vers 2048). 11 est malaisé de savoir ce qu'était ce baron. Les chevaliers du nom de Drogo se rencontrent dans un grand nombre de provinces, sauf dans le sud-ouest et le sud, jusqu'en Dauphiné, où on trouve un Dreux de Romanèche (7). Il s'en découvre même en Limousin et en Poitou (8). On connaît un Dreux, évêque de ilâcon.qui eut des démêlés avec Clunj ;un second qui a été évêque de ^lar-

{\)Cal^ Ades Philippe I". p. CXCIX. — (2) 76»/., p. 283. — (3) Ibid., p. 396 (1106). —(4) Ives de Charlres.lettres, 16S, 173 (//. de Fr.. XV, 137, 1 39) (1106).Cet Yves de CouniUe part en Terre Sainte, 1106, Epixl. IponisCarno(,168, 169 . Ilest témoin dans unechartedeRotron le Grandi 1118^ •,Ç.ar(ede Tiron, n° 2. - On connaît encore Yves deBoiirnevilIe(C(7<.nrto Philippe /•'. p. 310), divers clercs et un archidiacre de Paris, un abbé de Saint-Quentin, de Beauvais, un évêque de Scnlis, appelés Yves (/iid., 158 244, 303).un Yves, vassal des comtes de Ycrmandois (F. Lot. Hui/ucs Capet, 230). — (5) Charte 1085 (Cal. Acle-i Philippr l", p. 248, 290, 428. 441).— Guill.de Tvr, li\Te XVni (H. Occ. Cr.. Il, 7.59. 781. 790). — <61 Orderie Yital. III, r',^9, 4.')4; V, 45, 46 ; Cari. Sainl-Pire rfe Cft«r^rcs, 136. 770.- Col. Aclrs Philippe I". p. 159,168, 199, 233, 234, 253, 263. 307. Yves de Beaumont apparaît dans le conseil des Capétiens à côté d'Hilduinde Roucv et de Xévelon.Martène, Ampl.Coll.~\ïl. 58; — d'.\rbois,II, .378(104 -lOiS): - Mas-Latrie.1658: — Tavemier, Z. fr. Spr., 1913, 80. — (7) Rég. Dauph., n° 2499. — (8t Cart. de Beaulieu, p. 313 (4 Drogo) ; Drogo, abbé de Maillezais {1080", Gallia Christ., II, imtr.

seille, un troisième qui fut évèque de JMetz, un quatrième qui occupa le siège deTérouanne.un cinquième celui de Beauvais (1), outre des clercs, un chanoine de Notre-Dame de Paris, un abbé de Saint-Jean de Laon (2). Mais on ne peut guère chercher Toucle du héros de l'épopée que parmi les chevaliers, plus spécialement parmi ceux de l'Ouest et de la région française. En dehors d'un fils de Pépin d'Héristal, comte de Champagne au vui'^ siècle, d'un fils du roi Charles le Simple qui avait porté le nom de Drogo (3), on peut signaler, en Bretagne, un fils du comte Alain Barbet orte, qui porta le même vocable de Dreu et périt assassiné par Foulques le Bon d'Anjou (4). Parmi les seigneurs angevins de Sablé et de la Suze figurent des personnages appelés du même nom (5). De même dans le Maine, une charte du comte Hugues nomme un Drogo, fils de Milon (G), deux appellations qu'on retrouve dans la Chanson de Roland, et les Dreu ne sont pas rares dans cette province. En Normandie, un fils de Tancrède de Hauteville, Drogo, a fait fortune en Italie, où il est devenu prince d'Apulie (7). Le cartulaire de Séez indique un Drogo qui fut bailli du roi de F"rance en 1117 (S); celui du Mont Saint-Michel en cite un, Drogo Lavendarius, qui donne ses biens, en présence d'un Gautier, fils d'Osmond (9). Ailleurs c'est un Renaud, fils de Drogon, qui concède à l'abbaye la terre de Saint -Victurien. Un chevalier du nom de Drogo Xiellus apparaît encore à cette époque dans l'entourage des ducs de Normandie et semble avoir possédé des biens en Cotentin ou en Avranchin (10), dans le pays présumé de Gautier de l'Hum. Enfin, dans la région de Séez, non loin de Silly, on aperçoit un « Drogo de Saint-Christ « (11) et dans la Haute-Normandie, Dreux de Neufmarchè et Dreux de « Parnas )> (12).

D'auti-e part,onue saurait laisser de côté l'hypothèse de barons appartenant au duché de France. Or, aux environs de Montmirail au Perche, il y a trace d'un Droco de Domicilio; d'un Dreux, con-

(1) Poupardin, Le roij. de Provence, p. 207; — Orderic, I, 1.59, 455 ; II, 358, Fliche. 27,145. 460;— Cli. Pfister, Roberl le Pieux, 157, 184, 227 :— F. Lot. Hmj. Capet, 370; — d'Arbois, 484 ; — (2) Le cartulaire de Saint-EvioiUt nomme un moine de Saint-Evroult, deux prêtres (Orderic Vital, Y, 188,193). Voir d'autres clercs, A. Luchaire, Louis VI, Annales, 128,144,497 ; — Prou, Cal' actes Philippe I<", 478.- (3) Lauer, Louis IV, p. 10;— d'Arbois 1,46;

— (4) Lot. Hugues Capet, 164 ; Halphen, op. cit., 5. — (5) Latouche, Le comte du Maine, p. 62-64; Prou, Cal. actes Philippe I", p. 324. — (G) Cart. du Mont Saint-Michel, toi. 58. — Le Hure Blanc de l'Eglise du il/a;is,cite divers Droco {index. II. 23). — (7) 7?. H. de Fr., XI, 49, 139-140, etc. — Orderic Vital, 11,53,89,509: 111,308. — (S) Cari' de Séez, n" 35.— (d) Cari, du Mont Saint-Michel, fol. 108 ; fol. 104 (Drogo Goscelin) ; fol. 100 (Gerbert de Potcrel, filius Drcgonis). — (10) Ibid., foL 45, 54, 72.— (11) Ibid., iol. 75.

— (12) Cart. delà Trinité de Rouen(Saint-BeTlin), 446, 400, l67.

nclablc de Philippe I<^'' ; d'un Dreux, eomle, père de Gaulicr(l); en Champagne, d"un seigneur de \'illcmaurprè.s de Troyes(2),qui porte ce nom de Drogo. Dans l'Ile-de-France et la Picardie, voici encore Dreux de Conflans, Dreu de Chaumont, Dreu de Pierrepont, Dreu de Boves ; de plus un sénéchal du comte Hugues de Dammartin (3), et surtout les Dreu de Mcllo en Beauvaisis (4), les Dreu de Vexin, ceux de Mouchy et de Nesle. Les Dreu de Vexin furent aussi comtes d'Amiens au xi^ siècle. L'un d'eux, fidèle vassal de Robert le Pieux, était le père de Gautier, qui disputa à Guillaume le Conquérant le comté du Maine (10G2) et fut emprisonne à Falaise. Ces comtes prétendaient descendre de Charlemagnc lui-même. L'un d'eux avait accompagné Robert le Magnifique en Terre Sainte (5). Quant aux Dreux de Mouchy, grands seigneurs picards, conseillers de Philippe I<•^ils avaient fourni à la première croisade un de ses héros (uir sirenuus et bellicosus}((^). Enfin un autre Picard, Dreux de Nesle, avait eu dans l'expédition sainte un rôle romanesque, avait été prisonnier des Grecs, avait mis en fuite les Turcs, s'était signalé à la victoire d'Antioche et enfin à Edesse (7). C'est probablement parmi ces seigneurs normands ou bien parmi ces preux de la Croisade que le trouvère a pris le parent du héros de Roncevaux.

La Maison d'Anjou et ses princes dans la Chanson de Roland. Geoffroi et Thierri (hélie) d'Anjou. — De toutes les maisons françaises, l'une de celles pour lesquelles le trouvère semble avoir le plus de prédilection est celle d'Anjou. Il attribue en cfi'et un grand rôle aux comtes angevins dans la Chanson de Roland, comme représentants de la nationaUté française et comme fidèles de la royauté. Geoffroi d'Anjou (Gc/rerf), qui apparaît dès le début du poème (vers 105) dans le conseil de Charlcmagne, tenu à Cordres, est aux côtés de l'Empereur, quand il visite le

(1) Cari" K. D. de Chartres, I, 227, II, 627. Saint-Père de Clwrlres,\-3.237, mgne,P. L. CLV,coI. 599, n" 44,16 — (2) D'Arbois.II. 158 : CXXVIII. — (3) Cari. Saint-Père de Chartres, 154, 172,201,618,624,639 : Cal' actes Pinlippe 7", p. 478 (index); — d' Arbiis, 11,482; — Fliche, 573; — Luchaire, Lntiis V7,331-361; — Prou indique le nom de 24 Dreu. — (4) P. Anselme, VI, 256. — (5) Cal" actes Henri I", n» 37 ; Cat' actes Philippe I", 322,406 ; Cart' Saint-Père de Clvrlrcs, 173 ; Luchaire, Louis V/,324 : fi. H. de FJ-..XT.248 a; Ord. rie Vi'al, II, 102; III, 224,225: Cliv. Pfister, Robert le Pieux 79.90. 137, 184, 2in, 211, 3i9 : Latouche, op. cit., 33, 34 ; Du Cange, Hist. des comtes d'Amiens (1861),151, 175;d'Arbois,I, 291. — (6) Luchaire. Louis V/.16,18, 28,39.134.175 ; Suger, Vita Ludnv..ch. II ; Ordcric Vital. 111,480 ; IV, 317; Guill. de Tyr et .\lbert d'.\ix (H. Occ. Cr.. I, 263 ; IV, 422). Dreux de Mouchy (canton de Xoailles, arrondissement de Bcauvais)élait le gendre de Mathieu I''', comte de Beaumont, fils d'Yves II, grand chambricr du roi, d'Arbois. II, 174. — (7) Guill. de Tvr, Robert le Moine. Albert (H. Occ. Cr., I, 80, 218; m, 742, 833: IV, 299. 304-5; 315, 328, 442): Gilo. livre IV (Migne, CLV, col. 978). — Chanson d'Antioche en provençal, p.p. P. Meyer, 495.

champ de mort de Roncevaiix. Il s'eiïorce de le consoler ; il convoque l'armée pour les obsèques des paladins. A la bataille de Saragosse, c'est lui qu'Ogier appelle à son secours, pour rétablir le combat, quand les Français vont plier sous le choc de l'ennemi. Il accomplit de telles prouesses que le trouvère le nomme comme l'un des plus braves des preux de l'Empereur, à côté d'Ogier et de Xaimes. C'est lui qui a l'honneur de porter l'oriflamme, l'enseigne des rois de France. Il est enfin, de même que Xaimes, Ogier et Guillaume deBlavie, l'un des quarante du grand conseil de Charlemagne qui règlent le duel judiciaire entre Thierri et Pinabel (vers 105, 2883, 2945, 2951, 3535, 3545, 3806, 3938). Turold lui donne le titre de duc angevin (vers 3819). A quel personnage réel peut répondre le héros auquel Turold assigne ainsi l'un des plus liants rangs dans l'aristocratie française ? On sait que le comté d'Anjou était devenu du x« siècle à la fin du xi<= (l)run des principaux fiefs, vassaux des Capétiens, et qu'il forma au xii«, sous la dynastie des Plantagenets, le premier grand Etat de cette période, supérieur même en puissance à celui de ses suzerains. On a proposé diverses identifications. F. Lot, dans un travail remarquable, a mis en avant le nom de GeoffroiGrisegonelle (958-987)(2), qui fut, avant Foulques Xerra,le principal créateur de la puissance de l'Etat angevin, maître du val de Loire et du Loir ; J. Bédier semble incUner vers cette opinion (3). Il est cependant malaisé d'admettre quele trouvère se soit pris d'une admiration ou d'une affection semblables à celles qu'il manifeste pour un grand seigneur mort depuis plus d'un siècle et dont le souvenir était à demi effacé. Geoflroi II Martel répondrait mieux au portrait héroïque que trace le poète. Ce fils de Foulques Xerra, devenu comte d'Anjou (1040-1060), fut un homme supérieur par la culture d'esprit, la science militaire et l'intelligence poUtique II sut devenir en vingt ans le maître du Maine, de la Touraine, de la Saintonge, abaisser la maison de Poitiers à la bataille de Moncontour (1033) et se constituer l'arbitre de l'Ouest (4). Au contraire, tout permet de croire que le poète n'a nullement pensé à ce médiocre Geoffroi III le Barbu (1060-1093), dont le gouvernement, ainsi que celui de son successeur, Foulques le Réchin, marque une période de décadence pour les Angevins (5). L'homme que

{!) Halphen, Le comté d'Anjou au xi« siècle, in-8», 1906. p. 1 à 48. —

(2) F. Lot, Grisegonnelle (960-967) dans l'épopée, fiomania, XIX, 377. 393. —

(3) Bédier, III. 282 ; IV, 350, 394. — (4) .\. Luchaire./f. de Fr. Lavisse, 63-65:112.— C. Port., Dicl.hist. Maine-et-Loire. 11,251. 256: — Halphen, op. ci'.. 57, 325 : — Gaston Paris, Romania. XI. 408.— (5) Halphen, 108, 147, 317. - Fliche, 234, 235; — A. Luchaire, II-, 297.

Turold a cerlainement dû entrevoir et qui lui a servi probablement tle modèle est le fils de Foulques le Uéchin, GeolTroi IV Martel, dont la trop courte existence a été admirablement remplie. Associé au comté d'Anjou (1098-1100), ce prince laissa la réputation d'un grand seigneur, aussi brave qu'aimable, d'un chef d'armée excellent, qui rétablit la fortune de sa maison. 11 fut adoré du peuple, dont il était le défenseur contre les brigandages féodaux, aimé des clercs et des lettrés, envers lesquels il était fort large. Tous les annalistes du temps font un éloge enthousiaste de ce comte angevin, qui se signala parmi les « jjreux », et que Baudri de Bourgucil compare à Hector (1). Il était assurément digne d'inspirer l'auteur de la Chanson de Roland, à moins que ce dernier n'ait jjorté par anticipation ses vues sur le jeune GeolTroi le Bel, le futur époux de la lille d'Henri !<='", Mathilde, qui prépara, par l'union de la Normandie et de l'Angleterre à ses Etals, l'apogée de la puissance angevine (2). Mais GeolTroi IV n'avait que sept ans en 1120 et il est bien peu probable que Turold ait pu faire de cet enfant l'un des héros de l'armée de Charlemagne, à moins qu'il u'ait,par une fiction poétique, voulu annoncer les glorieuses destinées du fils de Foulques.

Geofi'roi IV Martel n'est d'ailleurs j)as le seul prince de la maison d'Anjou qui soit de la part dutrouvèrel'objetd'uneaussillatteuse attention. Le poète présente, à côté du « duc angevin», un frère de celui-ci que le manuscrit d'Oxford désigne sous le nom de Tliierri ; le trouvère le représente comme un tout jeune homme chez lequel la v^aleur n'attend pas le nombre des années. En effet, ce simple chevalier ose défier le pair de Ganelon, Pinabel ; il est vainqueur de ce dernier en combat judiciaire, grâce à l'assistance de Dieu. Aussi Charlemagne le fait-il mander dc^•ant le conseil des barons pour le féliciter et lui donner l'accolade (vers 3818, 3823, 38-13, 3851, 3852, 3893, 3905 3935) Il n'j' a malheureusement dans la maison d'Anjou aucun prince qui ait porté le nom de Thierri. Il faut observer qu'au lieu de la leçon « Thierri » le manuscrit d'Oxford, cnfournil uneaulre,celle«d'//enn»(vers2883)(3)ce qui Vie tranche point la difficulté, car le premier Angevin qui ait été ainsi appelé est Henri H, le fils de GeolTroi IV le Bel et le mari d'Aliénor. Tou-

(1) Orderic Vital, IV^ 210,217.— Guin.deMalniesburg,II,293 (nir cgrcgiae probitatis). — Baudri, dans le Recueil d'A. Duchesne, IV, 258; — Clironii/ucs d'Anjou, éd. Mai'cliegav,p 16. — C. Port, II, 192 : Luchaire, II', 297 : Halphen, 1G9 à 337, 174 ; Fliche, 221 ; — "U-. Tavernicr, Z. /. fr. Spr.. XXXIX, 135. — (2) Ordoric Vital. I, 1^3 ; IV, 36, 423, etc. — C. Port, op. cil., II. 254 — Halphen, 201, 211. — 3) Tavernier, Z.f. /r. Spr., 1913. 80 ; daprè; lui, cette parenté avec la maison d'.Vn^ou serait imaginaire. Gaston Parii

tefois, la forme Henri peut en suggérer une autre, plus voisine de la réalité historique. Aussi, au lieu de Thierri ou d'Henri, serait-il légitime de supposer un lapsus de copiste et d'introduire la forme « Hélie ». Il y a eu en effet un Angevin de ce nom, que Turold a pu connaître, puisqu'il était né vers 1114, et auquel il a pu prêter à l'avance le r()le de vengeur des morts de Roncevaux. Hélie était le frère de Geoffroi IV le Bel ; il avait épousé la fille unique de Rotrou de Perche, le héros de Tudela et de Saragosse. Cette fille Philippa devait hériter de toute la succession paternelle, par suite de l'engagement pris par Rotrou de ne pas se remarier Elle est mentionnée, ainsi que le gendre de Rotrou HéUe et que la sœur du comte de Perche, Juliane, dans une donation en faveur de l'abbaye de Tiron (1). Le gendre du .comte de Perche paraissait déjà appelé à de hautes destinées, puisque son père Foulques, pendant son premier voyage en Terre-Sainte (1120), lui confiait le gouvernement de l'Anjou. La mort faucha d'aussi belles espérances en enlevant le gendre et la fille du protecteur du trouvère. Il n'y a pas lieu de s'étonner si le jongleur lui attribue un rôle si remarquable dans son poème. De tout temps le poète épique s'est attribué le droit d'anticiper sur l'avenir en faveur de ses héros, et Turold n'a pas agi à l'égard d'Hélie autrement que Virgile à l'égard du jeune INIarcellus. Cette identification semble plausible, si l'on admet, de la part du poète, quelques licences avec la réalité, puisque Héhe n'était pas le frère de Geoffroi IV Martel ; ce titre appartenait à son propre père Foulques. Mais il avait du moins droit à la quaUté de neveu du premier de ces princes, de celui qui semble avoir été le prototype du principal preux angevin, dépeint dans la Chanson de Roland. Turold trace un portrait tout à fait réaliste de Thierri ou d'Hélie d'Anjou ; il le représente lieingre (maigre), le corps gracile, de taille moyenne, avec les cheveux noirs et les traits du visage fins (vers 3818, 3823). Or ce portrait est précisément celui du comte d'Anjou, qui avait été figuré sur les murs de l'abbaye Saint-Xicolas d'Angers, et dont l'image sur fresque était encore conservée au xviii^ siècle (2). Ce personnage était représenté avec le teint basané et les cheveux noirs du jeune prince angevin, introduit par Turold dans son épopée. Gaston Paris, sur la foi de Célestin

(Momania, XI, 408j suppose une interpolation due à une main anf^evin?. (1) Cart. de Tiron, n» 10. — Chronicon Xormanniae (H. de Fr.. XIII, 253). — Orderic Vital, IV, 3S, 1S7, 423 — H. de Fr.,XII. 518 e; — Brv de la Clergerie, 182; — Romanet, op. cit., 50. — (2) C. Port, op. cit., II, 253.

Port, a ciu que la fresque d'Angers concernait Gcoiïroi II Martel, mais il ne s'agit là que d'une supposition (1). Fût-elle exacte, il se pourrait que les traits de cet ancêtre eussent reparu en son descendant Hélie. Le père d'Hélie, Foulques V le Jeune, était au contraire de petite taille et avait les cheveux roux, tandis que Geoffroi IV, frère aîné d'Hélie, gendre de Rotrou, avec son corps maigre et nerveux et son regard vif, ra])pclait également GeofTroi Martel, mais il avait la barbe ainsi que les cheveux blonds et les yeux clairs de son père (2). Peut-être enfin Turold a-l-il mis, parmi les héros de son épopée, un neveu par alliance de Geoiïroi IV Martel, un beau-frère de Geoiïroi V le Bel, à savoir Thierri d'Alsace, seigneur de Bitche, futur comte de Flandre, qui se croisa quatre fois. Il avait environ vingt ans en 1120 et il avait épousé Sibylle d'Anjou, fille de I-'oulques V, sœur de GeolTroi et d'Hélie. Allié des grandes maisons des Pays-Bas, aussi bien que de celles de France, il était, de plus, lettré et protecteur des trouvères (3). Il ne serait pas, à la rigueur, impossible que Turold ait été prendre ce prince si séduisant, pour en faire le champion de la cause française et de l'honneur chevaleresque.

La prédilection montrée par le poète à l'égard des Angevins peut s'expliquer aisément. Bon Normand et excellent Français à la fois, Turold admire en ces grands seigneurs d'esprit si fin et si souple, de volonté si forte et d'intelligence si pénétrante, les chefs d'armée et les politiques qui ont su faire de leur comté l'un des grands Etats de l'Occident, rester pendant plus d'un siècle les loyaux et fidèles vassaux des Capétiens, disputer aux comtes du Maine et aux ducs de Normandie la souveraineté de l'Ouest, imposer leur alliance à ces derniers, au point de devenir leurs héritiers et gagner même l'amitié des ducs de Bretagne (1). Il a pu voir, dès 1113, Henri I*''" Beauclerc rechercher pour un de ses fils l'union de Mathildc d'Anjou (5), union qui prèjjara les voies à celle de Geoflroi IV avec ^lathildc de Normandie, héritière des Etats anglo-normands (6). Mais ce qui a surtout frappé le poète, c'est cette constante déférence des Angevins envers leur suzerain le roi de France (7), ce qui lui permet de les représenter dans le rôle de porte-étendards (gonluloniers) de Charlemagne. Cette

(1) G. Paris. Romania, XI, -108. —(2) Guill. de Tvr ; I.iichairc. //. de Fr. Lavisse,U, 2297. —(3) Ordcric Vital, IV. 478-9; 483-4 ; Hisl. LUI. ;>.,XIII. 396-98; — Wauters. Thierry d'Alsace, ISeS.in-S". — (4) Halplicii, Le Comté d'Anjou, 1906; — A. Lucliaire, op. cit.. p. 296-298; Louis YI le Gros, CIll. — ^ (5) Orderic Vital. IV, 36. 347, 416, 439. — (6) Orderic, IV, S. 45. 306, 498 ; — Luchaire. Louis V7, p. CIV; — Rissler, Mathilde, Hi.il. Sludirn, Berlin, 1827. —(7) Luciiairc. op. cil.. IV, eO:~ Louis VI. p. ClIl. CV : - IMislcr, Bobcrl le l'icux, 47, 376; — 1-liche, 45, 170; — Halphen, 45, 79, 150, 171.

loyale altitude, d'ailleurs intéressée, n'avait mêmepu êtremodifiée par le rapt qu'avait commis Philipj)e I^'"'. Foulques le Réchin, auquel il avait enlevé la belle Bertradc de Montfort, ne se départit point de sa soumission du vassal, car il reçut peu après à Angers (HOC) son heureux rival « avec beaucoup d'honneur et de respect » (1). Il suflit de rapprocher le tableau que trace Turold et où il nous montre Geoffroi d'Anjou, porte-étendard de Charlemagne, d'un traité tendancieux du xii^ siècle, pour voir que le trouvère a été inspiré par les théories régnantes à la cour angevine à cette époque. La charge de gonfalonnier ou de grand sénéchal était alors en effet revendiquée par les princes angevins, parce qu'elle leur eût conféré des privilèges honorifiques auprès des Capétiens, et bien que dans la réalité les rois de la dynastie capétienne eussent attribué les fonctions réelles du dapiférat à des féodaux de moindre importance, habitants de leurs propres domaines, en attendant de supprimer cette dignité devenue trop dangereuse (2). Il convient de remarquer qu'au moment même où Turold fait valoir, dans son épopée, les revendications des princes angevins, un noble d'Anjou, Hugues de Cléres, serviteur de ces princes, qui paraît avoir écrit entre 1125 et 1158, compose, en faveur de ces mêmes prétentions, un traité intitulé De nmjoralu et senescallia Franciae comitibus Andegavensibus collatis (3), où il s'efforce de prouver que, depuis le roi Robert, la charge de sénéchal de France a appartenu aux comtes d'Anjou. Le poète et le légiste se trouvent donc d'accord pour représenter les Angevins, sous l'aspect de grands vassaux de la couronne de France, investis des charges les plus élevées auprès de leurs suzerains, de manière à rehausser le prestige de la maison angevine. C'est entre 1118 et 1120 que cet agent des Angevins allait revendiquer à la cour de Louis VI, pour ses maîtres, ces hautes fonctions (4). Enfin, si Turold a pris une pareille attitude de panégyriste, ce n'est pas sans doute uniquement à titre d'admirateur du génie de ces princes, c'est aussi parce qu'il a pu apprécier la générosité des Angevins à l'égard des clercs, des abbayes de Basse-Normandie qui

(1) Chr. Sainl-Aubin d'Angers. H. de Fr., XII. 486. — (2) Fliche, 110-118.

— A. Luchaire. Louis V/.p XL IV et sq.(le dapiférat appartenait à la maison de Garlande) .\nseau de Garlande était sénéclial en 1118 (ibid.,p. 303). Louis le Gros donna la cliarge à Raoul de Vermandois. Le sénéchal était sous les ordres du roi, le porte-étendard et le chef de l'armée ; il conduisait l'avant-garde (Bcmont, p. 257, d'après Hugues de Clères). — (3) Salmon, Citron. d'Anjou, p. 143, reproduit ce traité ; meilleure édition que celle de Migne. — (4) Ch. Bcmont, Hugues de Clers, Mélanges Monod 252 et sq.

— A. Luchaire, Le traité d'H. de Clères, B= F.L. Paris, 1897, III, 1 à 38.— Béraont, Reu. hisL, LXIV, 217, 218

lui soiil chères, telles que le Mont Saint-Michel (1), aussi bien que leur zèle pour la cause de la Terre Sainte (2) et que leur intelligent mécénat en faveur des poètes et des lettrés (3).

Les grands seigneurs de Bretagne dans la Chanson de Roland. — Après la région française, ce sont la Xormandie et la Bretagne qui^'emporlent visiblement dans le cœur du trouvère sur toutes les autres parties de la l'rancc qu'il confond ceiiendant dans une commune affection. .\ux marches de Bretagne et de Normandie, de même qu'aux marches de l-'rance et de Xormandie, il a emprunté le nom et quelques traits de ses deux grands héros, Roland et OUvier (4). 11 a fait de plus figurer deux grands seigneurs bretons parmi les preux de Charlemagne.

Le duc S.\nson et les sikes de Co.mbour. — Le premier est le duc Sanson, qui apparaît au conseil tenu par ri-3mpereur devant Cordres, à côté des douze pairs, de Xaimes et de (ieolfroi d'Anjou. Il est l'un des héros de Roncevaux, et il y succombe dans la mêlée. Au moment où il va frapper Mal|)rimes de Brigal, il est lui-même attaqué et tué par le parrain de Marsile, Valdabron. Turpin bénit son corps et Charlemagne pleure le « riche duc » tombé au champ d'honneur (vers 105, 1275, 1574, 1581, 2188, 2408) (5). Bien que ce nom ait été porté en dehors de la Bretagne, par exemple par un doyen de Saint- Aignan d'Orléans (G), par un chapelain de Philippe P"" (7), par un prévôt royal de Pithiviers (8), par un chevaUer qui donne à cette époque une dîme à Saint-Martin de Séez (9), par un autre féodal Sanson de Cullei, bienfaiteur de Saint- Evroult (10), par un courrier de la reine Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant (ll),par un'évêque de Worcester, d'ori-

(1) Ex' charte de ICSO pour le Mont Saint -Michel, Galliii r,7ir..XT. inslr., n" V; Roinanct. op. c/7..p.ll6 ■— (Uirl. Muni Siiinl-Mirlirl. fol. i:.") ; Robert de Torigny, II.p. lU. éd.Delisle: — Order c.II 1, 105: — Halplien.opr'V.. Catalogue d'actes, p. 2.Î5. 355. — <2) Pèlerinages de Foulques Nerra à Jénisalem, Halphen, 60.217: Foulques V.roi de Jérusalem, Orderic Vital III. 571 : IV, 268, 423. 499. ,500. — (3) Voir ci-dessous, livre IV. ch. 2. — (4) Voir cidessus, livre I""', ch. III, Rolrou un des prolotypcs de Roland, était, par son comté du Perche, vassal du roi de l'rance, et par Belléme, vassal du duc de Xormandie. — (5) .\ noter <]uc le n-.ss. d'Oxford donne !a forme Juslors à laquelle Millier a substitué celle de .S«;isi/n. Jast.irs pourrait donner As'or, Eslor ou .Aszo, Ascio. On connaît un évèque de Séez (.\scio>, un chanoine d'Étamies, un chambellan de Philippe I" appelés Ascio, As:o (Cal. actes Philippe /".p.CXXlII. 276.CT.II.271). Le nom de Jnslors est introuvable dans les carlulaires. Ceux de Bretagne ne fournissent que des noms assez éloignés de celui-là. ceux par exemple de .ludicaél, comte de Xantes, Juthacl. comte de Redon {Crirl. Qiiimperlé, 24.45.52, 122). — (6) Cal. aclcs Philippe I". 252. 345 : — Fliche.315. — (7) Cal. Philippe I", CLII, 165. —(S) Ibid.. 2.52 ; Fliche. 159. — (9) Cari, de Scez, n" 279 : n° 198 (un autre Ingenulfus Sanson mentionné en 1111), — 10) Orderic Vital, 'V- 193.— (11) Ibid., II, 383.

gine normando, Samsoii de Douvre (1096-1112) (V), enfin, par un archevêque de Sens (1123) (2), il ne peut guère convenir qu'à un grand seigneur. Or, les documents indiquent fort peu de féodaux qui aient été ainsi nommés. Il convient de citer en première ligne un Samson, comte de Pavie et de Bergame, le plus puissant des feudataires et le comte palatin des rois d'Italie, Bérenger et Hugues d'Arles, ce dernier aussi roi de Bourgogne, mort après 932 et dont le souvenir avait pu survivre dans la France du sud-est (3). Dans la seconde moitié du xi" siècle, au temps de Philippe I^'', a existé aussi un vicomte de Mantes, en Ilede-France, du nom de Sanson.dont la biographie est inconnue (4). Toutefois, c'est en Bretagne qu'avait vécu le plus fameux personnage désigné sous ce vocable biblique. Dans la partie française de ce pays, dans la région de Dol, celle de Vévêché de Saint-Sanson, comme l'appelle le carlulaire de Redon (5), voisin de l'Avranchin, s'était formée la légende du saint (6), qui fut l'abbé, puis l'évêque decettevUIe bretonae(481-555).ri est vrai qu'onn'a encore retrouvé pour le xi« et le xii^ siècle aucun grand seigneur breton du nom de Sanson qui ait laissé sa trace dans les cartulaires bretons ou normands. SMais il 3' avait dans le pa^^s de Dol des barons de premier rang, ceux de Combour, dont le manoir est devenu célèbre depuis qu'il a été le séjour de Chateaubriand et qui possédaient entre Rennes et Saint-Malo une importante étendue du pays, jusqu'au Couesnon, vers la frontière del'Avranchin. Ces grands seigneurs portaient dans les chartes le titre de porteétendards de Saint-Sanson (signiferi sancli Samsonis),ce qui leur conférait les pouvoirs d'un commandant militaire (dux) et la garde du pays, de la place et de la tour de Dol, dont le rôle fut de premier ordre dans les conflits entre dtics de Bretagne et ducs de Normandie, au cours du xi" siècle, notamment à l'époque de Guillaume le Conquérant (7). Ces rudes batailleurs descendaient d'un frère de Junguené, archevêque de Dol, nommé Rivallon, et ils portèrent le plus souvent le nom du fondateur de leur maison, auquel ils ont peut-être joint celiii de Sanson. Le cartulaire inédit du ^lont Saint-Michel attestera fréquence de leurs do-

(1) Orderie VitaLn,249; III, 14 266. — (2) Samson de Sens est contemporain, de Thibaut I\', il confinne une donation à Belleval 1123, faite par les Roucy Petit Cart. Sauve, toi. IGO. — (3) Poupardinie roy« rfe Bourgogne, 378, 379. Le roij. de Provence, p. 165. — (4) Cart. Saint-Père de Chartres, Migne, P. L., CLV, col. 311, 599 (1034 à 1080). Ce Samson souscrit des chartes de Dieu, comte de Vexin et d'Amiens, un des personnages possibles delà Chanson de Roland. — (5) Cart. de Redon, p 13, 73. —

(6) Mabillnn. Acta Sanct.. I, 165 : Bollàndisles. juillet, VI, 568, 572, —

(7) La Borderie, II, 57, 683. — De l'église Saint-Samson de Dol eit sortie la légende d'Aiguin (J. Bédier, IV, 411).

nations aux moines el de leurs relations avec la célèbre abbaye. C'est probablfnu'nt la mémoire de ces « porte-étendards », de ces « ducs » de Saint-Sanson de Dol qu'a voulu célébrer le poète de la Chanson de Roland, à moins qu'il n'ait eu, dans le val du Rhône, connaissance de l'existence du comte palatin d'Hugues d'Arles.

Oedun ou Eudes de Penthièvre-Bretagne. — 11 a même désigné un duc, ou plutôt un régent du duché de Bretagne, à propos de la composition des corps de l'armée de Charlemagne. La « sixième eschiele » de cette arméee est formée de 30.000 Bretons, qui sont d'ailleurs commandés par Tedbald de Reims, Nevelon et le marquis Otun, mais à ce propos le trouvère ajoute

Le seignur d'els est apelet Oedun (vers 3056).

On ne saurait plus clairement désigner le comte de Pcnthicvre, Eudes ou Eudon, frère du duc Alain III et arrière petit-Iils par sa mère Havoise de ce Richard P' le Vieux de Normandie, dont la Chanson de Roland fait également mention. Eudes, qui était le puîné des enfants d'Havoisc et de Geoffroi de Bretagne, reçut en apanage les quatre diocèses de Tréguier, de Saint-Bricuc, d'Aleth et de Dol ; il vécut fort âgé jusqu'en 1079. Les chroniques lui donnent parfois le titre de duc, bien qu'il n'eut droit qu'à celui de comte de Penthièvre. Fort ambitieux et intrigant, il soutint contre son frère Alain III, puis contre son neveu Conan III, une série de guerres, dans lesquelles il eut pour adversaires ses propres vassaux, les seigneurs de Vitré et de Fougères. Il exerça même pendant la minorité de Conan III (1040-1055) (1) le gouvcrncmenl du duché de Bretagne et envoya son fils Eudon Briant aider Guillaume le Bâtard à la conquête de l'Angleterre (106G), ce qui valut à la maison de Penthièvre la possession du comté de Richemont dans la grande île voisine (2). Il avait, comme possesseur du pays de Dol, des rapports fréquents avec l'Avranchin et le Mont Saint-^Michel. On le vit figurer à la cour capétienne d'Henri I^r, en compagnie d'Eudes de Blois (3). Une étroite intimité unissait d'ailleurs, à la fin du xi^ siècle et au commencement du xii^.les maisons de Bretagne et de Normandie. Elle fut cimentée par le mariage d'Alain VI Fergcnt, duc de Bretagne,

(1) Carl^ Redon, 237, 248 251, 271, 283, 302, 308, 329 (noms, Heudon, Eud II iiroconsiil) Cari" Quimperlé, n" 109.— Lobineau, Hisl. de Bretagne, 11,33.— La Borderie, II. 10. 14, 17, 27.28.30.— (2) La Borderie, II, 2, 12. — (3i Cnrt. Mont Saint-Michel, fol. 30 etsq.— Charte de 1036, Gall a Clir., nov., XIV, nstr. 68.

avec Constance, fille de Guillaume le Conquérant (1087), et ensuite par celui du fils d'Alain, Conan IV, avec Mathilde, fille naturelle d'Henri ler Beauclerc. Les ducs bretons aidèrent ce roi à remporter la victoire de Tinchebrai (1106), et ils feront pendant plus d'un demi-siècle presque figure de vassaux fidèles de leurs puissants voisins, les ducs normands. Cette union étroite était de nature à leur valoir les sympathies du trouvère, d'autant qu'un mariage.celui d'Alain VI, devenu veuf,avec Ermengarde d'Anjou, avait aussi rattaché étroitement les ducs de Bretagne aux princes angevins (1096) (1). Ajoutez que les Bretons, le duc Alain à leur tête, avaient participé brillamment à la première croisade, à laquelle avaient assisté les seigneurs de Léon, de ^lontfort, de Lohéac, d' Ancenis et Conan de Penthièvre (2), le petit-fils d'Eudes lui-même, de ce personnage dont le nom figure dans l'épopée de Turold. Enfin, grands protecteurs des éghses et des monastères, grands bienfaiteurs des abbayes de l'Avranchin, ces ducs acquirent auprès des clercs une nouvelle popularité, lorsqu'ils se firent, sous l'influence d' Ermengarde, les zélés promoteurs des réformes préconisées par Robert d'Arbrissel et par saint Bernard.

Les grands seigneurs et les gr.\ndes d.\mes de Xorm.\ndie DANS LA Chanson de Roland. — Enfin, c'està sa chère province natale, à la Normandie, que le trouvère a fait sinon la plus grande, du moins une des plus belles parts, dans la galerie de personnages qu'il a formée. C'est probablement aux Marches de Bretagne et de Normandie qu'il a emprunté le nom et la légende ancienne de Roland. C'est le comte Rotrou de Perche, en partie grand seigneur normand par ses fiefs et ses al;iances, qui lui a fourni quelquesuns des traits du conquérant de l'Espagne et du preux de Roncevaux (3). De la même région provient encore, selon les plus fortes probabilités, le nom d'Ohvier et peut-être celui du père de ce héros, le comte Renier ou Reviers. Robert Courteheuse, duc de Normandie, a sans doute donné, par son héroïque conduite pendant la première croisade, l'idée de quelques-uns des exploits d'Ogier (4). De plus, un certain nombre des personnages delà Chanson de Roland tirent leur origine, d'une manière certaine ou probable, des souvenirs de l'histoire de Normandie,

(1) Ordcric Vital, 11,292, IV, .308 ; — La Borderie, II, 31.32, 34. 3G, 9L— A.Luchaire,iï. de Fr., II ,65, 70. Les hypothèses de Tavernier qui identifie Eudon avec Eudes de Blois-Champagne ou avec un major domus de Philippe I'"', n'ont aucune valeur ou vraisemblance (Z./. fr. Spr., 1013, 23). — • (2) Chartes des comtes et ducs de Bretagne en faveur du Mont Saint-Michel, Cart^, fol. 96 et sq. — Sur les Bretons aux premières Croisades et Conan (H. Occ. Cr. tome I".. — (3) Voir ci-dessus, livre ifl, eh. m. — (4) Ibid., chap. IV. Sur ses exploits, Gesta, éd. Hagenmeyer, III, note 9, p. 134.

Richard l" le Vieux, duc de Xoraian-die et Henri I" Beauclerc. • — En première ligne, il faut placer deux souverains de ce duché cl deux grandes dames. Les premiers sont appelés par le trouvère Ritliard le Vieux et « son neveu «, Henri. Dans l'un, le trouvère a voulu mettre en vedette la dynastie ducale, dont Richard était le représentant le plus populaire. 11 le fait figurer au conseil de Charlemagne (vers 171); il lui attribue le tonimandcment du ô*^ corps de l'armée, composé de 20.000 Normands, etillefait mourir sur le champ de bataille de Saragosse, en compagnie de Gébuin et de Loraiii, sous les coups de l'émir de Babiloine (vers ITUSOôO, ,'il70). Dans ce dernier passage, le poète a nommé ex])resséraent Richarl le veill, li sire des Xormans. On a reconnu depuis longtemps (liédier en dernier lieu (1) a achevé la démonstration) qu'il s'agissait de Richard I", duc de Normandie (913-996), fils de (iuillamne Longue-Kpée, et que ks ' chroniqueurs normands appellent en elTet comme le poète, Rj'rar- (his aenior, ou velus (2). Son nom était resté vénéré dans son duché, qu'il avait gouverné pendant un demi-siècle, avec sagesse, dans l'ordre et la paix. De même que ses fiLs et petits-fils, ce bienfaiteur des moines, fondateur ou restaurateur d'une foule d'abbayes, avait laissé un souvenir inefl'açable parmi les clercs. Bédier a démontré, dans un chapitre fameux des Légendes épiques, que c'était surtout l'abbaye de Fécamp qui avait popularisé la légende de Richard le Vieux (3). Mais Turold avait d'autres raisons pour introduire ce duc parmi les héros de l'entourage de Charlemagne. Le trouvère, dévot de l'abbaye du ^lont Saint-Michel, ne pouvait oubher qne Richard avait été le \Tai fondateur du célèbre monastère, ainsi qu'une charte inédite le rapporte, qu'il lui avait donné le domaine de Verson et des terres dans le voisinage de Fécamp, que les fiLs de ce prince y avaient ajouté le don des îles do Siercq et d'Aurigny, ainsi que de diverses villae à Jersey (4). Nul n'était mieux qualifié que le \ieux duc, dont la bravoure était légendaire, au point qu'on lui avait conféré le surnom de Richard sans Peur (5), pour représenter la nationalité normande, qui avait fourni aux Croisades d'Espagne et d'Orient tant de héros : les Robert de Toèni, les Guillaume de Montreuil, les Robert Crespin, les Rolrou de Perche et ses compagnons, enfin les chevaliers

(1) J. Bédier, Lég. Ep., IV, 3-18. — (2) > Ricnrdus veim, ivliilii.i • (Orderic Vilal, I, 162 : III, 475) : Rreardus senior (Annales du Hec et R. de Torignt)). — (3) .1. Bédier, IV, 10. — (4) Cari' Mont Sainl-Midiel. fol 14. 16. 23, 26, 67.— Pour les autres abbaves, Orderic VUal, I. 17."), 181 ; II, 10, 243, 365- (;6;III, 85,227; IV, 270.— "(5, Voirci-dessus,l:vrc l",ch.nr,iv,v; HvTelII, ch. m, rv.

de Robert Courteheusc, deBoémond et de Tancrède (1). Richard avait été encore le fidèle vassal des derniers Carolingiens, comme ses successeurs, jusqu'en 10t)6,^se piqueront de l'être à l'égard des Capétiens(2). lisse sont efïorcés de garder cette attitude par un intérêt politique bien entendu, même à la fin du xi« siècle et au xii*', toutes les fois que leur ambition ou celle de leurs suzerains ne les ont pas entraînés en des conflits, pendant lesquels d'ailleurs ils ne rompirent jamais entièremeatle lienvassalique.Ce sont probablement ces divers motifs qui ont amené le trou\-ére à introduire le personnage de Richard le Vieil dans son épopée.

Il lui a donné pour compagnon, au conseil de Charlemagne, « sun nevold Henri » (vers 171). G. Paris croit ce passage interpolé (3). Stengel propo.se de le modifier en substituant à « sun nevold » les mots : «et de Gaine Henri ))(4).Tavemier accepte cette correction, mais en remplaçant « Gaine «par Galles (5). Ces deux modifications sont également inadmissibles, l'une parce qu'elle ferait du Normand le seigneur de la cité détruite par Roland, ce qui est absurde, et parce que, à aucune époque de notre langue, on n'a vu d'inversion pareille; l'autre, parce qu'elle soulève la même objection linguistique et qu'elle est aussi arbitraire. Toutefois, tous les éditeurs admettent que le nom d'Henri se trouve bien dans le poème. Il est probable que le poète a voulu mentionner Henri I^'' Beauclerc, son contemporain, qu'il considère comme appartenant à la lignée de Richard. Il vaut donc beaucoup mieux s'en tenir au texte d'Oxford, conserver le terme de « nevold » et considérer que le mot « neveu » s'entend au sens large, qu'il signifie simplement, ainsi qu'il y en a des exemples en vieux français, un arrière-neveu, c'est-à-dire un descendant en ligne masculine. Henri I'^''. en effet, se trouvait séparé par quatre générations du duc Richard le Vieil, mais il était digne de lui être associé dans le poème, à titre de représentant éminent de la nation normande. Il a flatté Famoux-propre national pendant son long régne de 35 ans (1100-1135), en étendant l'hégémonie anglo-normande sur la Grande-Bretagne entière, en devenant par son habile poUtique l'arbitre de l'Occident chrétien, aussi respecté de l'Empereur que redouté des Capétiens. Il avait acquis mve immense popularité parmi le peuple et les clercs, en réprimant sévèrement l'anarchie féodale sur le continent

(1) .\. Vcill.nisl. de Xormandie.p. 45. — (2) F. Lot. Hugues Capet, 192, 193, 245 ; P lister. Bobert le Pieux, 31 à 353. — (3) G. Paris, Extr. Ch. de Roland. — (4) Stengel, Cb. de Roland, Lexique.. — (5) Taverniei-, Z. /. fr. spr., 1912, 68, 150.

dans son fluclié normand, agrandi du Vexin, reconnu suzerain de fait du Maine et de la Bretagne, ainsi qu'en favorisant l'essor de la prospérité matérielle et de la civilisation. Homme d'Etat supérieur autant et plus qu'homme de guerre, il avait favorisé le mouvement des croisades d'Orient et d'Occident, sans y participer lui-même, et il avait mérité le litre de « lion de justice » que lui décernait son rival Louis VI, de même que celui de " génie ailmirahle)\ dont la gloire « remplit l'univers entier, devant lequel se tait la face de la tere », que lui donnait Suger. Sa cruauté, sa cupidité, son amoralité disparaissaient devant l'éclat de son œuvre. Clercs et trouvères ne voyaient en lui que le grand prince normand, admiré de la chrétienté, que le justicier ferme, que le bienfaiteur et le protecteur des moines et des écrivains (1). C'est pourquoi Turold n'a eu garde de l'oublier dans cette revue des héros illustres de son temps.

La belle Aude, Aude de Roucy, d.\:me d'Avesnes. — Les deux seules figures de femmes qui apparaissentdans la Chanson de - Roland ont été aussi, selon toute apparence, dessinées d'après les souvenirs de la physionomie de deux grandes dames normandes ou apparentées à des familles aristocratiques de Normandie. Ou sait quele poète imaginequcRoland est fiancé à la sœur d'Olivier, •la belle Aude, et que cette dernière, charmante et pure image de l'amour discret et profond, tombe morte en apprenant de Charlemagne la nouvelle du trépas du héros (vers 3708-3721). Elle préfère rejoindre au tombeau son bien-aimé que devenir la bru V et l'héritière de l'Empereur lui-même. Or, le nom à' Aude (.\da) [y est surtout répandu en Normandie pendant cette période. 11 y a été porté par Aude, fille du comte de Guines, femme de Pierre de ]\Iau!e (2), par une fille de Richard de Heuglevillc, épouse de GeolTroi de Neufmarché (3), par la femme d'un chevalier du Colcntin, Geoiïroi, fils de Godescal, qui figure dans leCartulaire inédit du ;\Iont Saint-Michel (■l).On trouve aussi en pays chartrain une dame noble du nom d'Aude (Ada), mentionnée dans un cartulaire (5), et en Picardie .\da, comtesse de Ponthieu (6). D'autre part, une Aude (Ada), fille de Raoul de Vermandois, comte de Troyes, avait été la femme de Geoiïroi Grisegonelle, comte d'Anjou (mort en 976) (7). Mais le souvenir du trouvère a-l-il pu se

(1) Orderic VitaL II, t82 ; III. 267, IV, 91, 163. 161, 198, 237, 493 : V. 33,118, 119.— Hist. Lid.France.Xll. 33-10.— A. Liichairc. I.nitis VI. p. CXV et sq. —H. de Fr.Jl". 295, 391, 324.— (2) Orderic Vital, II, 412.— (3) Ibid., III, 43 — Une .\da, veuve d'Herluin d'Heugleville. épouse Richard, fils de Bernard de Saint-Valèri. ibid.. I il. 42. — (1) Cnrf Monl Saint-Michel, fol..ï6.

— i5i Cart' Siiinl-Pèrc Chartres, p. 367. —(6) Cal. actes Philippe I", p. 201.

— (7) Chr égl. Anjou, p. 20. — R. H. F , IX. 97

fixer sur une grande dame du x« siècle ? Il convient d "écarter du débat les nombreuses Adéles et Adélaïdes, telles qu'Adèle, comtesse de Blois et Chartres, fille de Guillaume le Conquérant ; Adèle, femme d'Hugues le (irand de Vermandois; Adèle de France, femme de Baudouin V, comte de Flandre; Adélaïde de Maurienne, femme de Louis VI le Gros; Adélaïde de Louvain, femme d'Henri I^r Beauclerc ; Adélaïde de Montferrat, femme de Baudouin pf.roi de Jérusalem. Leur nom n'offre pas une similitude suffisante avec celui d'Aude (Ada). Mais comme il s'agit d'une fiancée de Roland, neveu d'un Empereur, il est à présumer que le trouvère a plutôt songé à quelque dame de haut parage, apparentée à une grande famille normande contemporaine. C'est présisément dans ce cas que se trouve Ada de Roucy, femme de Thierri d'Avesnes, qui fut la sœur de Félicie, reine d'Aragon, la tante d'Alfonse le Batailleur et de Rotrou de Perche, celle d'OUvier de Ramerupt, la grand'tante de la reine de Navarre, ^Marguerite, et de Bertrand de Laon (1).

La reine Bramimonde et Juliane de Laigle. — Plus visible encore est la préoccupation qui a guidé le poète, lorsqu'il a voulu attribuer à la reine de Saragosse, Bramimonde, touchée de la grâce, un nom de baptême. Cette douce figure féminine, pour laquelle Turold manifeste une sympathie marquée, apparaît en ■divers passages du poème pour calmer, consoler, réconforter le roi Warsile et la population musulmane. Comme Pauline dans Polyeude, bien que païenne, elle mérite de connaître la vraie religion. Epargnée par les chrétiens au sac de Saragosse, elle demande spontanément à embrasser la foi de ses vainqueurs, et •c'est sur le tableau de sa conversion, des fêtes de son baptême à Aix-la-Chapelle, que s'achève l'épopée. On lui donne à cette occasion un nouveau nom.

Truvé li uni le mim de Juliane (vers 3986).

Ce nom n'est point fantaisiste ; il a été porté par des contemporaines de Turold, dont une fut la femme de Jourdain de Hugleville, une Normande (2), dont l'autre est une grande dame, la fille illégitime d'Henri I", qui avait épousé Eustache de Breteuil en 1103 (3). C'est en faveur de cette dernière que se prononce Tavernier (4), dont l'opinion, quoique plausible, semble hasardée. Juliane de Breteuil avait un caractère plutôt viril, qu'elle montra

(1) Hériman de Laon. H. de i^r., XII, 15, 207. — (2) Orderic Vital, III, 47. — (3) Ibid., IV, 1S7, 337, 394. — (4) Tavernier, Vorg., p. 20U ; Z. ]. fr. spr., VH3, p. 87.

en 1119, lorsqu'elle défendit Brelcuil contre son propre père (1), et ce caractère contraste avec la douceur que le poêle attribue à Braniimoude. On peut opter en faveur d'une autre Juliane, fille d'Haiiu'lin de Langeais, femme du comte d'Anjou, Geoffroi le Barbu (10(34-1080) (2). Mais il semble plus probable que le trouvère a plutôt pensé à une autre femme, restée inconnue de l'érudit allemand, comme la précédente, à savoir Juliane de Laigle. Cette dernière était la sœur, tendrement aimée, de Kotrou de Perche, la lille deBéatrix de Houey, la nièce des rois d'Aragon, lu tante de Philippa et d'Hélie d'Anjou, et son luari, Gilbert de Laigle,fut au temjis d'Henri I" l'un des plus grands seigneurs de Normandie (3). La mie de Juliane ceignit une couronne, celle de Navarre (4), et si l'on se souvient des liens [)robables de Turold avec les Roucy, avec les comtes de PeiThe,avec l'Espagne du Nord, on ne saurait s'étonner, . s'ila donné à la reine convertie de Saragosse le nom de Juliane, d'une grande dame normande, fille, femme et mère deses protecteurs

Les GRANDS SEIGNEURS NORMANDS DE SECOND ORDRE DANS

l'Épopée de Turold. Rabel de Tancarville. — Bien que de moins haut parage, d'autres personnages de la Chanson de Roland semblent aussi venir en droite ligne de la Normandie. C'est d'abord Rabel que Charlemagne, après Roncevaux, juge digne de remplacer Olivier ou Roland dans le commandement de l'avantgarde, auquel il donne l'épithète de « chcvaler hardiz «, et que le poète montre à la bataille de Saragosse frappant à mort l'un des auxiliaires de l'émir de Babiloine, le roi de Perse, Torleu (vers 3014, 3348, 3352). Rabel n'est point un personnage imaginaire. Il y a eu, en effet, deux grands seigneurs normands de ce nom. Le plus ancien, le seul que Tavernier (5) paraisse avoir connu, est ce vaillant chevalier, fils de Guillaume de Tancarville, apparenté à la maison ducale, qui commanda, au temps de Robert l" le Magnifique (1030), la flotte normande dans l'expédition de Bretagne (6). Un acte du cartulaire inédit du Mont Saint-Michel,

(1) Orderic Vital, lY. 303-394, 397. — (2) HiUiihcn. 131,135 ; .^ppcl(!c ussai Julita, Cal. Acles Philippe I". p. 103. — (3) Hériman de Laon (//. de Fr., XII, 267, d, e. I— Charlt de Saint-Deuis d.- Nogcnt (Bibliot.Sal., coll. Duchcsne, yiyi. fol. 218, in praesentia dominae Jalianae,quse, lune temporis, terramdc Perticoinmanu tcncbat, comile in Hispania nwrante • (1114, 1120). Charte de 1100 où Juliane ligure à la cour de Bcllème avec Rotrou le Grand (p.p.Bry de la Clcrgeric. p. 179). — Orderic Vital, III. 19S, 302, 325. — Juliane est souvent mentionnée dans les chartes relatives à Rotrou, notamment dans celles de l'abbaye de Tiron ; par exemple en 1119 avec sa mère Béatrix.ses nièces PhilippaetFèlicie, et ses fils Geofîroi, Gilbert Engenufle. Cari. Tironn»- 8.10 et sq. ; Cari. Si-Denis au Perche, i" 23— 4 1 Voir ci-dessus, livre l", ch.v. — (5) Tavernier, Vorg.. 180. — (6) GuU. de Jumièges, dans Migne, P. /,.,CI.I, 845, 00° — Orderic Vital, IV. 412 ; V, 81. — Chroo. Benoit de Sainte-.Maurc, id.F. .Michel, 1838, p. 553.

que n'a pas connu Férudit allemand, montre Rabel souscrivant une charte d'Edouard le Confesseur, roi d'Angleten-e, en faveur de l'abbaye (1). Mais, à l'époque même de Turold, vivait un second Rabel, de la même maison de Tancarville, qui possédait la charge héréditaire de chambellan du duc de Normandie. Il fut eu effet camerarius du roi Henri I®'', par conséquent l'un des grands officiers du prince. Il détenait, outre la fameuse terre de Tancarville «n Haute-Xormandie, celles de Villers-Chambellan et de Mézidon en Basse-Xormandie. Il avait écliappé à la mort en 1120, quand il eut l'heureuse idée de refuser de monter à bord de la Blanche Xej qui fit naufrage sur les écueils deBarfleur. On le voit en 1128 fonder le prieuré de Sainte-Barbe en Auge (2). C'est ce grand baron normand que le poète a voulu sans doute flatter en lui donnant une place dans son épopée. Il est pou probable, en effet, qu'il ait eu en vue Rabel deTorigny, dont le nom nous est révélé par une charte de Saint-Martin de Sèez et dont on ignore la carrière (3).

XOMS NORJI.'^NDS DONNÉS A DES ÉMIRS SARRASINS. GrANDONIE

(et les Grentemesnil). — Les Tur&is de Normandie. — Dans cettegalerie de figures de premier ou de second plan, que Turold a constituée, il amis desXormands en bonne place parmi l'entourage de Charlemagne. Mais il lui est aussi arrivé, peut-être dans une intention malicieuse, de donner aussi des noms normands à des Sarrasins. Il n'y a peut-être qu'une analogie lointaine entre Blancandrins,le conseiller de Marsile, et les locahtés normandes de Blancardiiiin ou de Blancalaiula (4), mentionnées dans les cartulaircs ou les documents normands de ce temps. L'homonymie est beaucoup plus frappante entre le nom altéré d'un grand seigneur normand et celui de Grandonies, le fils du roi de Cappadoce, l'un des auxiliaires de Marsile au combat de Roncevaux (vers 1636). Il y avait à l'époque du trouvère en Normandie une puissante famille, ceUedesGrandmesnil ou Grentemesnil, qui avait ses manoirs familiaux dans le Lieuvin et le petit pays de Saint- Pierre-sur-Dive.Les membres de cette famille avaient,en Italie méridionale, participé à la fortune des Normands. Parmi ceux qui étaient restés eiiNormandie, les frères Guillaume, Ives et Aubride Grentemesnil, fils du vicomte de Leicester, Hugues, et d'Adéla'ide

(Il Cart' Mont Saint-Michel, fol. 32. — (2) Orderic Agitai, IV. 412, V, 81, 83.— Charte de 1128, GallaChrisl.,2^ éd. (1874), XI, 858.— (3) Charte de Sécz, nos, Carf^ de Séez, n» 19S. — (4) Donationà Saint-Martin de Séez (1060). GaUia Chr.,'S.\, Inst. n" 2, col. 151-2 {Blancardium) ■,\es Blanchelande fréquentes dans la toponymie normande ou manceUe (Orderic, 258, II; une près de la Flèche).

lin DU NOUVEAU SUR LA CHANSON DE ROLAND

de Bcaumont, se croisèrent en 1097, mais ils se couvrirent de honte à Antioche, comme Guillaume le Charpentier, par leur désertion devant l'ennemi. A propos de ce fameux épisode, qui eut alors tant de retentissement, leur nom apparaît dans les historiens des croisades sous la forme défigurée de Gramluna{\), qui j)ourrait avoir inspiré à l'auteur de \a Chanson de Roland le vocable sous lequel il désigne le chef musulman de Ronccvaux. Toutefois, en Normand avisé, Turold se garde de tropnoircirGrandunie, qu'il représenterait même plutôt sous des traits à demi-sympalhiques. Si l'hésitation est néanmoins ici permise, elle ne l'est plus pour le cas de l'émir de Turteluse, Turgis, l'un des vassaux de Marsile. Ce nom est de provenance normande incontestable. Il a été porté par un prélat, évêque d'Avranclies (1091-11.'}8), qui fut une des lumières de l'église de Normandie, un protecteur de l'abbaye du ISIont Saint-Michel, l'organisateur de plusieurs conciles provinciaux, et qui bénit en 1127 le mariage de Geoffroi le Bel avec Mathildc (2). On ne saurait admettre que Turold ait songea viser, par son inoffcnsive malice, ce haut dignitaire fort respecté, qui n'est pas d'ailleurs le seul à avoir porté le nom de Turgis On connaît, en effet, par des chartes inédites ou des chroniques, un doyen du Mont Saint-Michel, Turgis (3), un chantre de Lisieux, prêtre marié (4), et de nombreux seigneurs laïques du même nom. Parmi ces derniers, le plus en vue à cette époque, est Turgis de Tracy, qui fut gouverneur du ]Mans, au nom de Guillaume le Conquérant, de 10C9 à 1073, et dont la famille eut des biens dans l'Avranchin, des rapports avec la grande abbaye de ce pays, quoique le fief originel de ces puissants barons se trouvât aux environs de Yillers-Bocage, dans la région de Caen (5). Dans celle de Séez, on rencontre un Turgis d'Avisé (6), dans celle d'Avranches, un Turgis de Tanes,et près de Gacé (7), un Turgis de « Bressio » (8). Il y avait près de Rouen, à la fin du xi^ siècle, un autre chevalier Turgis (9), ainsi que près de Saint-Lô, dans la seigneurie de Marigny, un licf Turgis, qui subsistait encore au xviii« siècle (10). Est-ce à l'adresse de quelques-uns de ces seigneurs, moins

(1) R. d'Aiguille (forme Granduna ", H. Occ. Cr., III. 152) ; Gesia, 23, p. 332 ; Tudebod ; Raoul deCacn (ail fratres pudct heu! Normannia misit) Ubid., m, 67. 200,256,501,602) : Orderic Vital, III, 359. — (2) Cari' du Mont Saint-Michel, fol. 83, 85, 108 (dominas Turgisiis. Abrincatcnsis cpiscopiis) ; actes p. p. Gallia Clirist., XI, instr. n° 10, col. 112 ; n° 7, 110, n° 9 et p. 541. - Orderic Vital. II, 171. 473, IV. 329, 498. — (3) Cnrf: Mont Saint-Michel, fol. 111. — (4) Orderic Vital, II. 312. — (5) Cari" Mont Saint- Michel, fol. 95, 100, 105, Cart^ Sainl-Lô. n» 7 — Orderic Vital, 11.253. — (6)Cor/''rfei>Vr, n'>67(1129). — (7) Cor/« Mont Saint-Michel. to\. 85.97.— (8) ]bid..io\. 94-95. — (9) Cari" de la Trinité de Rouen, p. 425. — (10) Fierville, Mém. Soc. Cotcntin, 1875,120.

en vue que ceux de Tracy et que l'évêque d'Avranches, qu'a été décoché le trait satirique léger du poète de la Chanson de Roland ? C'est ce que nous ignorons, mais, ce qui est sûr, c'est que le nom de Turgis a bien été emprunté à la Normandie.

GuiNEMANS ; ESSAIS d'identification DE CE PREUX. — Trois autres personnages enfin ne peuvent guère être rattachés que d'une manière douteuse à une région spéciale de la France. Ce sont Guinemans, Gérin et Gérier. Le premier est peut-être un Normand, puisqu'il a été associé à Rabel dans le commandement de l'avant-garde des Francs, et jugé digne, lui aussi, de remplacer Olivier ou Roland. Il figure également avec Rabel à la bataille de Saragosse, où il tue le roi de Leutice, mais il y succombe, en même temps que Gébouin et Lorrain ou Laurent, sous les coups de Baligant (vers 3014, 3022, 3360, 3464). Son nom est beaucoup plus malaisé à identifier que celui de son émule de gloire. Parmi les notables personnages de cette époque, qui se nomment d'un nom voisin de celui du héros de Turold, on ne trouve guère que des Guimond, dont l'un, moine de la Croix Saint-Leufroy, est devenu célèbre dans l'Italie normande, où il fut évêque d'Aversa (1088), dont les autres sont des clercs ou des chevaliers obscurs (1). Le cartulaire du Mont Saint-Michel indique parmi les bienfaiteurs de l'abbaye un Guimond, frère d'Everard,et un Guimond deCampels en Avranchin (2). Dans le pays Chartrain, voisin de la Normandie, le cartulaire de Saint-Pierre de Chartres fait mention d'un Guiomanf/(3).Le seul personnage notable qu'on entrevoit alors est un Guiomond, quifut sénéchal d'Henri I^i'et d'Etienne dans cette zone deChartres(vers 1085)(4).Cenomestd'aillcurssirarequ'on ne l'a rencontré, sous la forme spéciale qu'emploie le poète, que dans quelques chartes, malgré des recherches qui ont porté sur des milliers de ces documents et sur les provinces françaises les plus diverses. Dans l'Ile-de-France on rencontre des Guimond, des Guinerans (5), mais aucun Guincmand. Un Guinerand apparaît comme témoin en 1070 dans une charte en faveur de Saint-Germain-des-Prés, dans la suite de Philippe I^r, mais non parmi les chevahers. On connaît encore un Guinimans (6), chevalier de Noyon; un Guinimer, seigneur de Lillers en Artois (7) et enfin

(11 Orderic Vital,II, 220, 234. — (2) Ibid., II, 95, 408, 444, 468; III. 32; V, 185 (pour les autres Guimond) ; Orderic nomme même du nom de Guinimondus le gouverneur musulman de Jérusalem, Iftikar Eddaulc (III. 604, 620). — Guarimundus, Guimundus, etc. {Carf Mont Sidnl-Michel. fol. 62, 71. 72. 84). — (3) Guinemundus, Guimundus, Carl'^ Saint-Père Chartres, 140, 162, 179 ; Migne, P. L.,CLV, col. 910. — (4) Charte de 1085, d'Arbois, I, 399. — (5) Prou. Cat. aeles Philippe 1", p. 496. — (6) Ibid., p. 134. — (7) A. Luchaire, Z-oia's V/, 370.

ce fameux marin Wincmcrou Winimcrde Boulogne, qui se signala pendant la première croisade par la prise de Laodicée (!). Un autre document, relatif à une donation d'Anseau de Ribemont, et où figure Eblcs de Rouci, mentionne, parmi un certain nombre de seigneurs français ou picards.Wincmarus de Laon (2). Peutêtre le poète a-t-il transformé Wimmars en Guinemans. Il est en effet difficile que le seul notable Guinemans que l'on puisse retrouver, à savoir un archevêque d'Embrun, qui vivait dans la seconde moitié du xi^ siècle (3), ait pu être choisi pour figurer parmi les preux de Roncevaux.

GuÉniN ou GuABiN, KSSAis d' IDENTIFICATION. — Parmi les douze pairs de Charlemagne, Turold a placé deux inséparables héros de l'amitié, comme Roland et Olivier ou Ivon et Ivorie. Ce sont Gérin et Gérier, qui figurent au conseil de l'Empereur et tombent en héros sur le champ de bataille de Roncevaux (vers 107, 174,794, 1261, 1379, 2186, 2404). Le nom du premier, qualifié « comte )>, sous ses diverses formes (Warinus, Guariniis, Guérin, Gérin) se rencontre dans la plupart des régions de la France. On le trouve, quoique rarement (1), en Languedoc (.5), en Auvergne, où il a été porté par un ccmte au ix^ siècle (6), en Dauphiné, où il désigne un chevaUer du Viennois (7) et le fils du fondateur du fameux monastère de Saint-Antonin ; en Lyonnais et Forez, où apparaissent des Guarinet, des Gérin, clercs et laïques, un chapelain de l'archevêque de Lyon, des chevaliers dans la Bourgogne, parmi les bienfaiteurs de Cluny (8). Mais c'est dans le duché de France qu'on l'observe le plus souvent. En Champagne, on connaît entre autres un Guarin, comte de Rosnay, bienfaiteur de Montiérender (1082) (9). En Picardie, un évêque d'Amiens (10), dans le Parisis un seigneur de Maule,

(l)Ca/. oftoJ/fnri7"(1031,60),n''25. — (2) Guill» de Tvr. livres III et VII (H. Occ. Cr., I, 146, 301. 310). —Cal. actes Philippe 7",n<>'llO, p. 282. — (Z) liég. Dauph., n°' 1963, 2004, 2020, 2031,2111 (années 1064 et sq.). — (4) Giiéiin, ;)bbo de Saint-Michel de Cux:s x"- s. (Matiilloii, Acla Sar.ct., vi, 312). — (5) Ph. Lauer, Louis lY, 212. — (6) Charte de 1083. Réi;. Dauph.. n»' 2319, 2355,2392. — Voir aussi Carl.de Grenoble, index,\<> Guarinus. — En Provence on trouve aussi des Gcrins auxii' siècle; — d'HoyicT. Armoriai général (lcSG6). m, 489,500.— Warinus de Montpensier (Auvergne) 1094 et Gerinus de Capraspina en Bcrnj, 1101, C.hart. Clutiy, v, n»' 3685, 3895. — (7) \o\t ci-dessus livre III, ch. iv. — (S) Cart. de Conques, n" Sfi3, Gerirms capcllanus, Gerinus calvus ; — Cari. Lyonnais, I, 116 (Gerinus de Roussien Forez). — Divers Girinus en Bourgogne, 1094-1 106, C/iar/. Cluny, v. n<" 3382, 3650, .3829,3839, 3868. — \9)Cltartes de Monlicrcncler,p.p. Lalore, 185; — //.de Fr., XIX, 787. — Acte de lOdO," Warinus, /ilius liepi'lini; d'Arhois, II, 506. Un Garin de Provins cité dans une charte du \n' siècle,Gallia C^r.. XII, ■JJoO (1138). — (10) A. Luchaire,iouis V/.n»' 410, 463. — Cal. Actes Henri 1", n" 4. I.e Cart. N. D. de Paris (Index. III, p. 303) cite de nombreux Guarin,clercs pour la plupart. On trouve 13 personnes de ce nom dans le Catalogue des actes de Philippe I", index 494.

près de Meulan, portent le nom de Guarin (1). Les personnages le plus en vue dans cette zone sont un Warin.qui fut, au ix^ siècle, comte de Lyon, d'Autun, de Jlâcon, duc de Bourgogne, et deux comtes ou vicomtes de Sens, dont l'un fut en lutte avec Richard le Justicier, premier duc de Bourgogne (x^ siècle) (2), et l'autre, l'un des protecteurs de Cluni, l'un des membres du conseil de Philippe !«"■, où il siégeait en compagnie de Renaud, comte de Soissons, d'Ebles de Roucy et de Manassès, vicomte de Melun (3). Un autre Guérin, surnommé Ridel, chevalier, fut l'un des plus actifs et des plus fidèles agents du roi Capétien (1070-1082) (4). Dans le pays chartrain, les Guérin sont fort nombreux : parmi eux figurent des seigneurs locaux d'Anet, d'Alonne, de r.\igle, de Châteaudun, de Méreville, de Sommerville, de Regmalard au Perche (5). On en rencontre d'autres en .\njou et au Plaine, parmi lesquels les Guérin de Chavais et surtout les seigneurs de Craon (6). Bon nombre se rencontrent aussi en Bretagne ; l'un des plus connus est Guérin Warinier, sénéchal duduc Alain (1081-1103) (7). Notons encore un Garin, évèque de Rennes (8), conseiller d'Alain III et d'Eudes de Penthièvre. Mais c'est surtout en Normandie que les Guérin ou Guarin sont légion. On trouve parmi eux, au temps de Turold, un évêque d'Evreux. un abbé de Saint-Evroult(9),une foule de chevaUers ou même de petites gens, bienfaiteurs ou témoins de cette abbaye et de celles du Mont Saint-Mchel et de Séez. Parmi les plus notables, on remarque un Guérin de Bellème, un Guérin le Cauf, qui devint vicomte de Shrewsbury en Angleterre, un Guérin de Domfront, comte de Mortagne et de Nogent (mort en 1027), bisaïeul deRotrou de Perche(10),un Guérin de «Bureio» et de Foac/o.dans la région de Séez (11), un Guérin de Homenes en Avranchin(12). Toutefois l'attention est attirée par deux personnages qui sont peut-être de la même famille ou qui peut-être se confondent, et qui

(l)Cat.Acles Plut. /«',p. 366. — (2) Sur le comte duc Warin, Poupardin, Le roj/« de Provem-e, 4, 339. — Sur Guérin.comte de Sens, ibid., 3 ..î, :H57. — (3) Cal. acles Philippe I", p. 174, 286.-- Charles de C/u/î;, IV.n" 2377. — Fliche, 105. — (!) Cal. acles Philippe I". 121. — Fliche, 121, 131, 277.— (ô)Carl. N. D.de Chartres, III, 347 — Cart.de Chartres,ll, 700, 767. — (6)Halpheii. 143. 144, 346. — (7) Cari" de Quimperlé, n» 35 et index. — (S) Acte de 1036, Gallia CIv. noo., XIV, inslr. 68. — (9) Orderic Vital, index V (on V voit apparaître 6 clercs, dont l'abbé de Saint-Evroult). — (10) Orderic Vital, II, 295 ; 220 ; III, 21, 29 ; V, 3. — Romanet, p. 40 — Orderic parle aussi de Guérin de Maule (II, 451). Les chartes de Saint-Evroult nornment divers \Varin (Vuarinus, Varinus) (ibid., V. 184 ; 185, 195). — Guérin le Breton, fils deRotrou II de Perche (1076). Romanet.p. 43.44. -(ll)Divers Guarinus dans le Cari, de See~. fol. 4, 9, 13, 18. 29 (de l-'oacia), 51. 57 (de Bureio). — (2) Cari, du Mont Saint-Michel, fol. 24, 56, 75,95 (Garinus, lilius iîo(/eri, signe avec Geofîroi de Hispania) ; fol. 35 (autre Guan/ius, témoin avec Roger de Montgommery).

])Ork'iit l'un et l'autre le nom de Guérin d'Es/jagne, indice sûr de leur participation aux croisades d'Occident. L'un est ce Guérin {Garinus de Hispania) qui avait une maison à Falaise et qui est mentionné, sans autre renseignement, dans une charte de Saint- Evroult (1). L'autre est ce Guarinus Sancio (Guérin Sanche) qui fut le compagnon de Rainaud de Baillcul, de Silvcslre de Saint-Calais et de Rotrou de Perche dans leurs expéditions au delà des monts.spécialement dans celle d'Andalousie (1125-26) (2). Il est possible qu'il y ait quelques rapports entre ce Guérin et son homonj-me le vicomte de Shrewsbury, car Rainaud de Bailleul, neveu par alliance de Robert de JMontgommcr}-, père probablement de celui qui se rendit en Espagne, assista comme témoin à la charte de fondation du ^^burgli» anglais, dont le vicomte Guérin était seigneur (3). Quel est, parmi ces personnages, celui dont le poète a immortalisé le souvenir ? Il n'est guère possible de le déterminer, mais il semble bien que les probabiUtés les plus fortes soient en faveur, soit de Guérin de Sens ou de Guérin Ridel, soit en faveur d'un des barons normands contemporains, tels que Guérin d'Espagne.

Gerier ou Gabnier ; recherches sur l'original de ce lEnsoNNAGE DE l'épopée. — Lc nom de Gérier, « li proz quens Gerers » (vers 794, 1269, 1380,1623), au contraire de celui deGuérin, reste introuvable, si l'on n'admet une modification légère. Il est possible qu'il soit une forme altérée de celui de Garnier (Warnerius, Wuernerius, Garnarius, Guarnerus), qui n'est pas très commun, mais dont il y a des spécimens dans les chartes. S'il ne se trouve pas en Normandie, ni dans la plupart des régions françaises, il apparaît du moins en Bourgogne et dans le duché de France. Un des héros de la première Croisade a été en effet le comte de Gray en Franche-Comté, Garnier, parent de Godefroi de Bouillon (4). En Senonais, le comte Garnier, qui fut le compagnon d'armes d'Anséis de Trojes, mourut les armes à la main en combattant les Normands de la Loire à Chalmont en Gàtinais (925). C'est ce Garnier, comte de Troyes, qui fut le beaufrère deBoson, comte d'Arles, et d'Hugues de Vienne, marquis de Provence, ainsi que le père de Manassès, archevêque d'Arles, par conséquent l'un des plus grands personnages de la fin du ix'' siècle (5). Son fils Hugues, neveu d'un roi d'Arles et d'Italie,

(1) Orderic Vital, V, 200. — (2) Ibid.,Y, 7. — (3) Ibid., note 4.— (4) G. deTyr, livres I, II, V, VI, IX (H. Occ. Cr., I, 71.199, 263,304, 404. 405), Bau- (iri et Albert (l'fcid., IV, 71, 299,310 et sq.); lettre du patriarche Daimbert concernant Guar/ien'us de Gray, .-1.0. L., 1,213, n" 156 — (5)Lauer,fiaou( de Bourg", 33, 34. — Poupardin, Leroy - de Provence, iô, '.207, 335; le roy" de Bourg", 70, 262.

en conservant ses domaines champenois, garda ses fiefs du Viennois, et c'est lui qui, d'après les travaux de Manteyer, est l'ancêtre probable de la maison actuelle de Savoie (1), à laquelle appartient la couronne d'Italie.

Enfin, au xi^ siècle, il est fait mention encore d'un Garnicr, vicomte de Sens, qui figure dans l'entourage de Philippe Ier(1084)(2). Un autre est seigneur de Pontoise (1069) (3) ; un troisième, Garnier de Paris (1067), apparaît dans le cortège royal (4); un quatrième, Garnier de SenUs, chevalier, fut l'un des bienfaiteurs de l'abbaye Saint-Vincent de cette ville (5). En Anjou, le beaupère de Foulques le Bon, dans la seconde moitié du x« siècle, se nommait aussi Garnier ; il était seigneur de Loches et de la Haye (6). Des chevaliers du nom de Garnier ont leur place dans la suite de Geoffroi II ■Martel et de GeoiTroi le Barbu (7). Il est malaisé de déterminer quel est le personnage dont le trouvère a voulu exalter la mémoire, mais il y a certaines présomptions pour qu'il ait appartenu, comme Gérin, à la région française. Il complète en tout cas la galerie que Turold a constituée en l'honneur des diverses nationalités, dont la France du xii<^ siècle était formée.

Conclusion du Livre troisième. — Tout concourt donc, dans la Chanson de Roland, à montrer une œuvre entièrement inspirée des passions, des sentiments, des idées, de la vie variée du siècle des premières Croisades d'Occident et d'Orient. Ce sont d'abord le monde musulman, puis le monde chrétien, féodal et chevaleresque, qui s'y reflètent, avec les traits essentiels de leur organisation politique et sociale, rehgieuse et mihtaire. C'est la France, organisatrice des expéditions saintes, inventrice et semeuse de l'idéal d'honneur, de fidéUté, d'héroïsme, de toutes les vertus de la chevalerie naissante, qui y domine, de toute sa haute figure, le tableau des batailles, et qui y apparaît, comme l'admirable gardienne de la chrétienté menacée et la promotrice de la croisade universelle. Ce sont ensuite les personnages de premier plan, les uns,, en petit nombre, empruntés à la légende, mais transformés au spectacle de la réalité contemporaine, les autres sortis tout entiers du cerveau génial du poète, qui symbolisent les hautes vertus, l'art du commandement, l'esprit réfléchi des

(l)Manteyer, Les origines de la maison de Saxoie, Mélanges Anii. el Hist. Ec. fiome, XIX (1899) : et Moyen Age, 1904. — (2) Cal. actes Philippe I", 279. — (3) Ibid., 127. On trouve cité dans ce même recueil un abbé de Flavigni, un chanoine de Dreux, un archidiacre de Thérouannc et divers chevaliers, au total 14 Warnerii. Garnarii, Guarnerii. — (4) Ibid., 94 et Luchaire, Louis VI. n" 70. — (5) Cal. actes Philippe /«', 232, 23C, 287. Luchaire, 446; ce dernier cite . ussi un Garnier de Chaumin et un Garnier, abbé de Saint-JIesmin.— (6) Hal. hen, p. 4. — (7) Ibid., 101, 193.

chefs d'Etat, organisateurs des croisades, la bravoure héroïque, l'ardeur impétueuse, la loyauté, la fidélité chevaleresque, Ihonneur intransigeant de l'élite des générations, illustrées sur les champs de bataille de l'Occident et du Levant, en même temps que l'orgueil farouche et l'immoralité d'une minorité sans foi ni loi, survivante de la première époque féodale. Sur ces grandes figures le poète a concentré la lumière. Il a su, en dégageant les traits distinctifs des personnalités les plus représentatives de son époque, les doter du privilège de l'immortalité. Il a fait d'eux des hommes en qm revit une des grandes périodes de l'histoire, en même temps qu'ils semblent vivre encore de la vie de l'humanité civilisée. Enfin, ajoutant à son œuvre un élément original de plus, il a formé une véritable galerie de personnages secondaires qui paraissent des comparses, qu'il emprunte presque tous au milieu contemporain ou aux souvenirs d'une histoire encore vivante, et dont la présence n'est pas inutile au dessein de l'épopée. En eux, il n'a pas seulement eu la pensée de conserver la mémoire de hauts protecteurs ou de vaillants chevaliers. 11 a surtout voulu célébrer les héros des luttes contre la païenie du x«,du xi« et du x\i'^ siècle. Par une inspiration heureuse, il a groupe autour de Charlemagne, chef de la chrétienté héroïque de la Croisade et Empereur de France, le brillant cortège des chefs d'Etats féodaux, ducs d'Aquitaine, comtes de Bordeaux, de Gascogne ou d'Armagnac, vicomtes de Nimes ou de Narbonne, comtes de Toulouse, ducs de Gothie, vicomtes de Marseille ou comtes de Provence, princes d'Orange, seigneurs de Valloire, de Graisivaudan, dauphins de Viennois, ducs et comtes de Bourgogne, vicomtes de Dijon, de Sens ou de Troyes, comtes de Champagne, d'Alsace, de Salm ou du pays de Trêves, comtes de Bar et de Rethel, comtes de Flandre, sires de Pierrefonds, de Beaumont et de Tancarville, comtes d'Anjou et de Bretagne, ducs de Normandie, toute la fleur en quelque sorte de ces nationalités provinciales, dont la variété fait roriginalité de notre unité nationale naissante. Ainsi, fidèle à son idéal, où se combinent la poésie et le réalisme, le trouvère a su conserver à son drame épique l'ordonnance lumineuse et l'impression de vérité, à la fois particuUère et générale, qui le caractérisent. Partout apparaît dans son œuvre cette pensée maîtresse, soucieuse du bel ordre, de la logique des caractères et des idées, de la simplicité, de la sobriété de l'expression et des moyens, de l'unité d'ensemble et de la clarté de l'exposition, qui décèlent dans le poète de la Chanson de Roland le précurseur de nos grands classiques.

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