CHAPITRE PREMIER
La Chanson de Roland, œuvre d'un individu ; la date de sa composition ou de sa publication.
La Chanson de Roland est une œuvre individuelle et NON coLLECTiN'E. — En présence d'un chef-d'œuvre, le premier de notre langue, tel que l'épopée de Turold, on comprend l'intérêt que présentent la détermination de la date et de l'auteur de ce poème. On sait que, pour les anciens adeptes des théories germaniques, la Chanson de Roland aurait le caractère d'une œuvre collective. Celle-ci serait née du travail de l'imagination populaire ; elle aurait été formée d'un groupement de chants antérieurs à la fin du xi^ siècle, relatifs à la légende carolingienne, simplement arrangés et adaptés par un poète de talent supérieur. Gaston Paris, qui avait mis sa science merveilleuse et ses dons d'écrivain au serxTce de cette thèse, professait encore vers 1900 que l'épopée de Turold avait pour origine les chants épiques de la Marche de Bretagne, dont le principal concernait le combat de Roncevaux, et il voyait dans la dernière partie du poème, celle qui est relative à l'intervention de l'émir de Babiloine, une addition postérieure (1). J. Bédier a fait de ces théories un exposé et une réfutation magistrales, auxquelles il suffit de renvoyer (2) : « Pour que d'éléments légendaires vagues et amorphes, dit -il, naquît la Chanson de Roland, il est inutile et vain de supposer qu'il y ait fallu des siècles et que des chanteurs sans nombre se soient succédé. L'ne minute a suffi, la minute sacrée où le poète a conçu l'idée du conflit entre Roland et OliNàer. » Le grand critique
(1) G. Paris, Hist. poétique de Charlemag ne, in-S", 1865. Extraits de la Chanson de Roland, introd. et Romania. I (1872), p. 113, II (1873), 97, 61 ; VI, 473, XIX, 596; Bibli' Ec.ch.. 18G5. sept.-oct. ; Revue critique, fév. 1870 p. 189 ; 1875, 13 févr..etc. — De Pseitdo-Turpino,im5. in-S". — L. Gautier, Ch. de Roland, in-l", 1872. Introduction du tome 1=' et tome II, notes. — (2» J. Bédier III, 393, 44^, 478 et sq.. 430 et sq.
littéraire a fait justice des découpages artificiels, des hypothèses ingénieuses mais arbitraires, par lesquelles, à l'exemple des théoriciens de l'école de Wolf, dépeceurs de V Iliade, nos romanistes avaient dépecé la Chanson de Roland en fragments, qu'ils croyaient avoir été recousus avec art par un habile arrangeur.
L'épopée de Turold est bien une œuvre individuelle : son auteur ne s'appelle « pas légion » comme l'écrivait G. Paris. C'est un individu, un clerc, dont le génie a surgi dans le premier quart du xii^ siècle, qui a trouvé sans doute, ainsi que le dit Bédier, (c une technique constituée (1) par le travail antérieur d'un siècle novateur, mais qui eut les inspirations dont le génie seul est capable ». « La Chanson de /?o/a/!f/,suivanl la belle formule de l'auteur des Légendes Epiques, est le don gratuit et magnifique », que nous a fait cet homme et non pas une légion d'hommes. Les forces collectives et anonymes ne remplacent pas l'individu. « Un chef-d'œuvre commence à son auteur et finit à lui (2). »
L'unité decojiposition delà Chanson de Roland attestée PAR l'analyse littéraire etpar la genèse historique du POÈME. — L'individualité de cet auteur s'affirme d'abord par l'unité de composition, qu'on observe dans son œuvre, et que démontre l'analyse littéraire. J. Bédier a donné sur ce point un exposé qui est une des maîtresses parties de son œuvre, exposé admirable de finesse et de pénétration. Il y a prouvé que le poème est un tout homogène, dont les diverses parties s'enchaînent et sont fiées avec autant de rigueur et de logique qu'une tragédie de Corneille ou de Racine. Il a montré que l'épopée de Turold est dominée par une idée centrale, celle de la croisade, œuvre française, dont Charlemagne et Roland sont les instruments. Sur cette idée se greffe un drame de la volonté, dont Roland est le héros et dont le sujet est une conception sublime de l'honneur chevaleresque, lié à celle de l'honneur de la patrie française. Les héros meurent à Roncevaux, pour maintenir cet idéal pur et sans tache, de même que Charlemagne, pour les venger, afl'ronte et défait la païenie entière gi-oupée contre lui. Tous les épisodes contribuent à mettre en lumière ces deux grandes conceptions, unies étroitement l'une à l'autre. Toutes les scènes, suivant la belle image de J. Bédier,« rendent le même son, si bien que celui qui n'a pas lu la Chanson de Roland ne l'a jamais entendu». Une pareille unité est incompatible avec le travail de compilateurs qui auraient « enfilé en chapelets de petits chants
C) J. Bédier, III, 1.30, -14S. — ('.2) /*/(/., 419, 4.50.
LA DATE, LA PATRIE, l'aUTEUR DU POÈME 425
h'rico-épiques », ou avec celui de remanieurs « remaniant des remaniements de remaniements ». Un poème « d'une simplicité si subtile et si classique» ne peut être que l'œuvre d'un individu. Ce qui fait la beauté de la Chanson de Roland,dit encore Bédier, dans une de ces formules où se manifeste la marque d'un grand écrivain, c'en est l'unité, « et l'unité est dans le poète, en cette chose indivisible qu'on ne revoit jamais deux fois, l'âme d'un individu » (1).
L'unité, la cohérence, l'harmonie, la composition réfléchie et symétrique du poème, que Bédier a démontrée au moyen des procédés de l'analyse httéraire, où il est passé maître (2), apparaissent aussi d'une manière indiscutable, à la lumière des études où nous venons d'exposer la genèse historique de la Chanson de Roland. Comment un troupeau collectif de poètes populaires, même aidé de remanieurs et d'adaptateurs, aurait-il pu tirer parti, avecautantde talent, des éléments qu'offraient les réalités contemporaines, le miheu, la société de l'époque des croisades, pour les fondre dans une composition aussi claire, aussi ordonnée, aussi logique, aussi synthétique ? Conçoit-on ce troupeau dégageant du spectacle de l'histoire des croisades d'Espagne, puis de celles d'Orient, le symbole qu'elles contenaient, l'idée maîtresse qui engendra et qui soutient le poème, celle d'une mission divine et héroïque de la France, mandataire de Dieu pour le salut du monde chrétien ? Pareille idée pouvait-elle naître au ix«, au x^^, au xi^ siècle même, avant l'ébranlement donné aux imaginations par les premières expéditions françaises au delà des Pyrénées ? Et comment aurait-elle servi de fil conducteur ou de lien à ce « chapelet » de chants lyrico-épiques que supposent les romanistes de l'école de Paris, puisque cette idée se retrouve dans chacun des épisodes de l'épopée, alors que ces romanistes soutiennent que chacun de ces épisodes ou chants aurait été composé à des époques différentes, sous une inspiration différente ? La Chanson de Roland a été conçue, au contraire, sous l'empire d'une idée dominante, celle de la croisade; d'une inspiration unique, celle de la croisade, dont les héros de l'épopée sont simplement les metteurs en œuvre. Inspiration et idée n'ont pu provenir que du spectacle grandiose du monde chrétien en lutte contre le monde païen (ou islamique). Elles n'ont pu naître que dans le cerveau d'un homme qui ait eu assez d'esprit d'observation pour suivre les phases de ce spectacle, pour graver dans sa mémoire les types
(1) J. Bédier, III, 443, 446, 410.— (2) Ibid., 393, 398, 409, 440, 452.
d'humanité qui s'y étaient manifestés, pour en dégager l'esprit d'ensemble et choisir, dans l'immensité des détails, les traits généraux qu'il a fixés dans son épopée. La connaissance profonde que montre l'auteur de la Chanson de Roland des événements des Croisades de l'Espagne du nord, connaissance attestée par les allusions évidentes, faites aux événements capitaux et aux personnages de ces guerres saintes; par le choix du théâtre géographique de l'action, dont la précision a été démontrée ; par le tableau des institutions et des usages militaires du monde musulman et chrétien de ce temps, sulTiL à montrer qu'on est en présence, non d'une foule anonyme de chanteurs populaires, à l'horizon local limité, mais d'un homme qui a vu, qui a su observer les événements les pays, les acteurs, pour en tirer la magnifique vue d'ensemble poétique due à son génie. La liaison qu'il a établie entre les croisades espagnoles et les autres guerres saintes plus récentes d'Orient, qu'il a aussi connues, dont il décrit aussi d'une manière moins approfondie le théâtre et les événements, dont il connaît à un moindre degré les acteurs, les passions, les institutions au milieu desquelles ils évoluèrent, prouve qu'il était capable d'atteindre aux sommets lumineux de la synthèse, d'où l'on découvre les ensembles, d'où l'on domine la masse des contingences, d'où l'on peut enfin dégager les grandes idées directrices d'une époque del'histoire humaine.Sculeencore,une individualité puissante pouvait, au tableau de la croisade d'Espagne, souder celui de la croisade universelle, œuvre de Dieu et de sa mandataire, la France. Enfin, qui, sauf un homme de génie, était capable de tirer de cet amalgame de traditions historiques anciennes, altérées et effacées, de légendes religieuses plus édifiantes qu'épiques, de réalités empruntées au spectacle mouvant du monde contemporain, une galerie aussi sobre, où chaque personnage est disposé à sa place et où l'intérêt se concentre sur un petit nombre de grandes figures d'un reUef accusé, d'une couleur si vive, qu'elles n'ont rien de l'aspect morne de mannequins archéologiques, de vagues créations fantastiques de l'imagination populaire, de gauches conceptions de moines dévots ou intéressés, mais dont les traits sont si nets et la physionomie si réelle et si humaine, qu'en dépit de leur grandeur épique, elles semblent frémir encore de tout le bouillonnement de la vie ? Comment, enfin, cette préoccupation de l'ordre, de la logique, de la symétrie dans la composition, de l'harmonie dans la disposition des tableaux, du choix et de la peinture des caractères, seraitelle compatible avec l'anonymat d'une œuvre collective, et ne supposerait-elle pas au contraire l'intervention réflécliie et l'ima-
ginatioii créatriced'un grand poète? Ces preuves, qui peuvenL être tirées de l'étude de la genèse historique de la Chanson de Roland, confirment celles qu'a fournies l'analyse littéraire, au sujet de l'unité de conception et de composition du poème.
Autres preuves de l'individualité de l'auteur de la Chanson de Roland. — On en peut obtenir de semblables, si l'on considère, avec les critiques littéraires, tels que Gaston Paris et J. Bédier, la puissance et la grandeur de l'invention, dont le poème fournit les marques. Elles se manifestent dans la beauté et la grandeur des conceptions, la concentration et la force de l'action, qui ne languit pas un instant, dans la succession variée des tableaux sobrement disposés, dans la variété, la simplicité et la grandeur des caractères, qui rappellent, comme on l'a souvent répété, ceux des personnages cornéliens. Cette originalité et cette puissance de l'invention épique peuvent-elles s'accommoder de la théorie, d'après laquelle l'épopée de Turold serait, suivant la formule savoureusement ironique de Bédier, « une compilation de chants lyrico-épiques ou un rapetassage d'un poème déjà maintes fois rapetassé ». Par là encore on aboutit à montrer la nécessité de l'existence d'un auteur unique, auquel est dû le chef-d'œuvre de notre poésie épicpie. On y aboutit encore, lorsque, avec les critiques littéraires, on met en lumière la sobriété, la mesure, le souci de vérité, l'art et la variété de la composition, la pénétration dans l'analyse des caractères, des sentiments et des passions, la puissance de synthèse dont fait preuve le plus grand poète du Moyen Age. Comment une collectivité de trouvères accidentels, populaires ou même professionnels, eût-elle pu posséder tous ces dons, sans compter celui d'une forme simple, autant que vigoureuse, robuste et saine, autant que rude, ferme et pleine, qui, en dépit d'une langue encore inachevée, atteint à la perfection, et où le poète, sans le secours d'aucun artifice, parvient souvent sans effort au subhme ? Et quel est l'assemblage incohérent de chants lyrico-épiques ou de remaniements individuels qui eût pu donner cette œuvre d'art, que G.Paris a pu définir, semblable à «un métal de bon aloi, fort comme un bon haubert et pénétrant comme un fer d'épée » ? (1)
Les controverses sur la date de la Chanson de Roland. La théorie de l'école de Gaston Paris : le poème antérieur A LA prejiière CROISADE. — Si la Clianson de Roland est sans
(1) J. Bédier, Lég. Epiq., III, 398, 444, 449, 452. i/is/. Nat. Fr.,XII, 218; G. Paris, Hisl. poél. de Charlemagne, 24 ; Extraits de la Chanson de Roland. p. XXVIII-XXX. ; Manuel d'ancien français, 58-60, 359 ; La poésie au Moyen Age, I,117,etc. — L. Gautier, Ch. de Roland, I, p. LXVIII-LXXYIII- XCyi-XCVII. — A. Luchaire, Hist. de Fr., II', 391-393.
conteste l'œuvre d'un individu, d'un poète de génie, si elle n'a pu être la résultante d'une série de fragments poétiques conçus à diverses époques, au cours des trois siècles qui ont suivi le règne de Cliarlemagne, à quelle date précise peut-on la rapporter ? C'est le problème qu'on s'est posé à diverses reprises et qui a reçu des solutions dilTèrentes. Sous l'influence de textes insuffisamment discutés, relatifs au chant des Normands à Hastings (1066), on a cru longtemps que le poème était antérieur à cette date, qui est celle de la conquête de l'Anglclorre par Guillaume le Conquérant. C'est cetle opinion qui est adoptée par Du Cange dans son Glossaire, sur la foi de divers chroniqueurs de la deuxième moitié du xii«, xiii^ et du xiV siècle, dont les œuvres sont toutes postérieures à la publication de la Chanson de Roland (1). C'est encore cette théorie qui reparaît dans Francisque Miche), l'un des premiers éditeurs du poème (2). Ensuite prévalut la théorie des romanistes de l'école de G. Paris et de L. Gautier (3). D'après eux, on avait bien pu chanter les exploi's de Roland à Hastings, mais ils reconnaissaient que l'épopée de Turold, telle que nous la possédons, ne pouvait être antérieure au dernier quart du \i<^ siècle. Toutefois, ils soutenaient qu'elle avait été certainement composée avant la première croisade. Telle a été la thèse qui a été admise également par Génin et par H. Bartsch. Elle se fondait sur des raisons philologiques, l'emploi dans le poème de formes de langage un peu moins gauches que celles de la Vie de saint- Alexis (qui date du milieu du xi"^ siècle), mais encore trop frustes pour appartenir au xii«. Elle invoquait aussi des motifs d'ordre historique, des allusions à la prise de Jérusalem par les Turcs en 1076, l'absence de toute indication relative à la première croisade, l'ignorance à peu près absolue de l'auteur au sujet des peuples de l'Orient (4). Mais, sauf Petit de Julleville (5), les romanistes et les critiques littéraires qui ont essayé de dater la Chanson de Roland, sous l'influence de ces théories, reconnaissaient qu'il y avait dans cette épopée le tableau des sentiments de la période féodale, où se développa l'esprit chevaleresque. Tous admettaient qu'on y retrouvait, sinon l'esprit des Croisades, du moins le
(1) Du Caiigc. Glo!^saire.\'' Ccinlilena Rohndi. — (2) F. Michel, CIi. de Roland (1869). Préface, p. XIV. — (3) G. Paris, Romania, IX. 5' ; XI.400, 409 ; XIV, 415 : XXXI. 119,ctc. L. Gautier, Ch. de Roland, in-4°. Préface, I, LV, édilion in-12 (1899), p. XXIII.— (4) G.Paris,/îoma7iia,XXXI,419. Esquisse hisl. de la LUI. jr. au Moyen Age, 1913. p. 70 (l'œuvre ^'■U dernier remanieur peut être placée veis 1080). — L. Gautier, C/i. rfc A'o/(»u/, in-4<', p.LX-LXXIV. — Exlr.Cli.de Roland, p. p. LansMs (Chrestomatliic. p. 12). — (5) Petit (le Julleville, Ch. de Roland (18SS), p. 11, 13, 15.
LA DATE, LA PATRIE, l'aUTEUR DU POÈME 429
soufTle prémonitoire des guerres saintes, préparées par les pèlerinages. Gaston Paris y voj-ait, avec raison, l'apparition du sentiment de l'unité monarchique et du patriotisme français (1). Tous enfin y notaient l'expression de cette ardeur d'expansion et de conquête, qui, depuis le milieu du xi« siècle, animait la société féodale française, et dont les expéditions des Normands et de Bourguignons étaient les manifestations Ce fut la théorie régnante entre 1869 et 1900. Elle avait pour elle lagrande autorité de Gaston Paris, qui fixait au dernier tiers du xi» siècle, entre 1070 et 1090, ou au moins avant 1096,1a composition de la Chanson de Roland.
RÉFUTATION DE LA THÉORIE DE GaSTON PaRIS SUR L.\ D.\TE DE
l.\ Ch.\xson DE Roland. — Cette opinion est, depuis vingt ans, à peu près abandonnée. L. Gautier convenait déjà lui-même que l'argument tiré de la langue du poète est peu probant, parce que, observe-t-il, on trouve au xii^ siècle, et même plus tard, des formes de langage et de versification aussi primitives que celles de la Chanson de Roland (2). H. Suchier. de son côté, a montré que certaines formes ne peuvent provenir que de la langue en usage dans la première moitié du xii^ siècle. Les arguments historiques invoqués par l'école deGautier et de Paris ne sont pas plus concluants. Déjà G. Baist (3) et surtout W. Tavernier (4), de même que Marignan (5), avaient prouvé entre 1899 et 1912 que les souvenirs de la première croisade étaient nombreux dans l'épopée deTuroId. Les deux derniers avaient même exagéré l'infiuence des liistoriens de cette croisade sur la pensée du trouvère et sur la composition de son poème. ^lais le travail auquel nous nous sommes livré prouve amplement que le poète de la Chanson de Roland, loin d'ignorer l'Orient, comme l'assuraient Paris et Gautier, en connaissait suffisamment l'ethnographie et la géographie, pour avoir pu tracer, d'après les récits des annalistes ou des chevaliers croisés, le curieux tableau qui se trouve dans la deuxième partie de son poème et dont nous avons démontré l'exactitude. Non seulement Turold connaissait les événements et les lieux de la première croisade, mais encore ceux des expéditions qui la suivirent jusqu'aux environs de 1120. Personne n'avait encore, avant nos recherches, supposéque le trouvère connut, aussi bien quenousl'avons prouvé, les événements et le théâtre géographique des Croisades de l'Espagne du Xord. Seuls, A. Luchaire et J. Bédier avaient pressenti
(1) Xotcs ci-dessus, n» 3. — (2) L. Gautier, I, p. LXL — (3) G. Baist, Variationcn, p. 12 et sq. — (4) W. Tavernier, Vori/csc/iicft/e. 206 — Z.f.fr., Sprache, 1912, 1913. — (5) Marignan, La /apissenede Baî/eua;{1902),133etsq.
l'importance de ce facteur principal pour la genèse du poème. Il résulte de notre travail que le poète a connu, non seulement les croisades du Levant et la géographie de l'Orient, mais encore, et d'une manière bien plus précise, les croisades franco-espagnoles et le bassin de l'Ebre qu'elles ont eu pour théâtre. Ainsi tombe la théorie longtemps régnante (1). Il est actuellement prouvé que la Chanson de Roland, loin d'être antérieure à la première croisade (1096), est postérieure à cette croisade.
Les nouvelles théories régnantes, si elles concordent sur ce dernier point, ne s'accordent point sur la fixation précise d'une date. Déjà, Ch. Magnin, d'ailleurs sans preuves, fixait à 1 125 l'époque de l'apparition de l'épopée de Turold (2). H. Sucliier pense qu'elle peut dater du commencement du xiii^siéclc et du règne d'Henri I«' Beauclerc (3), formule vague, car ce règne a duré de 1100 à 11.35. Grôber (4). Yoretzsch (5), G. Baist (6) et Ph. Auguste Becker (7) ^ont à peu près du même avis. Ils placent la Chanson de Roland après 1100, mais ne désignent aucune date précise. J. Bédier estime que cette question importe peu. «On n'en est pas, dit-il, à vingt ans près, quand il s'agit de dater une chanson de geste (8). » C'est l'évidence même; mais encore faut-il, s'il est possible, serrer de plus près les données du problème. C'est ce que ^Y. Tavernier a essayé de faire dans une série d'études d'une érudition patiente, mais où bien des éléments d'information lui ont échappé et dont les conclusions sont inadmissibles (1899-1912). Il a eu le mérite de montrer que le trouvère, loin d'ignorer les Croisades du Levant, les a parfaitement connues, du moins d'après les chroniqueurs latins de son temps. Il a prouvé que la Chanson de Roland portait la trace d'une certaine connaissance du monde musulman et du monde chrétien de cette époque. ^lais il a attribué à des analogies peu probantes, telles que celles des descriptions de batailles, une importance qu'elles ne possèdent pas, et sur beaucoup de points, il n'a fait que des recherches superficielles.
Sa grande erreur a été d'ignorer le rôle capital qu'ont joué les Croisades d'Espagne dans la genèse du poème et de ne pas attribuer aux indications géographiques de cette épopée la portée générale qu'elles possèdent pour la détermination des connaissances du
(1) Ci-dessus, livres I, II, III. — (2) Magnin, liev. D. M., 15 juin 1846. — L. Gautier. I, p. LX. —(3) H. Suchier, Gfsch. d. fran:. I.ileralur (1903)p. 24 ; Homania, IX, 472. — (4) Edilion Cli. lic Roland, prt'lacr. p. 11. — la) Einjûbrung in das Sludium des alt/raw'isisclwn Lilerultir, 1900. 121. — (ti)Varialionen, 212, 223, 232. — (1) Die Nationale HcUhndichlunçi, p. 42. — (8) J. Bcdier, Lig. Epiq., III, 451, 190 (il opte pour 1100 environ). Dans son édition de la Chanson de Iioland{W12) (préface), Bédier indique la date de 1110.
LA DATE, LA PATRIE, l' AUTEUR DU POÈME 431
poète et de l'époque où il a écrit. Il a attribué au voyage de Boémond en France (110C-07),à l'assemblée de Chartres, tenue à cette occasion et à l'évêque de Baveux, Turold, une importance qu'ils n'ont certainement pas eue, ainsi qu'une influence déterminante imaginaire sur la composition du poème. Enfin il a supposé, sans autre preuve que la présence de certains noms géographiques dans la Chanson de Roland, un pèlerinage de l'évêque Turold, présumé l'auteur du poème, dans la vallée du Rhône et en Italie, de même qu'en Espagne. Si le premier voj'age était possible à la date de 1107 qu'il lui assigne, le second, celui d'Espagne, ne l'était pas dans les conditions,où l'érudit allemand l'imagine. Il fait suivre en effet à son prélat un itinéraire excentrique, qui l'aurait amené par le Bas-Languedoc, la côte de Catalogne et les bouches de l'Ebre jusqu'à Saragosse, et de là à la fameuse route des pèlerins, jusqu'à Compostelle (1). Il ne s'est pas douté qu'en 1107, toute la vallée de l'Ebre, depuis Tortose jusqu'à Tudela, était aux mains des musulmans, ni qu'on était au moment le plus aigu de la lutte entre l'Etat de Saragosse et les Croisés, de sorte qu'un pèlerin, à plus forte raison un évêque, eût hésité à se hasarder alors en terre ennemie. L'hypothèse de Tavernier est donc sur ces divers points insoutenable (2). Ce ne sont ni les événements de 1107, ni le prétendu voyage de Turold, qui permettent de fixer à cette époque la première élaboration de la Chanson de Roland. Le savant allemand ne se prononce d'ailleurs pas formellement sur la date de la publication, qu'il place entre 1107 et 1120.
En 1902, au moment où Tavernier avait commencé ses ingénieuses recherches, qui sont les plus importantes de toutes celles que l'érudition allemande a inspirées, un savant archéologue et historien français, A. ÎMarignan, pubhait à propos d'une Etude sur la tapisserie de Bayeux une dissertation sur la date de la Chanson de Roland (3), que G. Paris, suivant la remarque de Wilmotte, apprécia avec une partiaUté évidente (4). Elle ruinait en efi'et la thèse antérieure. ]\Iarignan, comme Tavernier, n'a soupçonne en rien l'importance primordiale des croisades d'Espagne pour la genèse de l'épopée de Turold. 11 ignore, plus encore que son devancier, la portée des problèmes géographiques que soulève le poème, pour la détermination des informations que le trouvère a utilisées
(1) Tavernier, Vorgeschichte, 1899,206. — Zeil. /. /r. Spr., 1903, 163; 1912, 151 : 1913, 38, 62, 95, 132. — (2) Voir ci-dessous. Uvre I", ch. iv et ci-dessous livre IV, ch. m. — (3) La tapisserie de Bayeux, 1902.ln-16. (dissert, sur la date de la Ch. de Roland, p. 133, 181). — (4) C. R. par G. Paris, Romania, XXXI, 401, 417. — Willmotte, Rev. hist., CXX (,1915), 27».
432 DU NOUVEAU Sin la chanson de ROLAND
cl du lt'ni])s où il a écrit. Mais j)ar une série (Je recherches archéologiques originales, il a cru établir que la Chanson de Roland ne peut guère dater que de la fin du premier tiers du xii" siècle. lia, comme son prédécesseur, montréque le poète connaissait les historiens des premières croisades d'Orient et par eux bien des traits du monde musulman et de la lutte soutenue contre les Infidèles par le monde chrétien. Mais il a gâté son argumentation par des exagérations et une absence de méthode évidente ; il n'a donné enfin, comme l'érudit allemand, qu'une démonstration fragmentaire et très incomplète. Toutefois, son enquête a fortifié celle que poursuivait de son côté Tavcrnier ; elle a déblayé la voie que nous avons cherché à élargir et à parcourir entièrement. Marignan estime que l'épopée de Turold ne peut être antérieure au plus tôt à 1125, ni postérieure à 1130,parce qu'il place à celte dernière date l'adaptalion allemande (le Riiolandsliet) faite par le curé Conrad. Il inclinerait volontiers à fixer celte dale entre 112,5 et 1127 (1).
Telles sont les thèses en présence. Celle qui semblait jusqu'à présent l'emporter manque de précision. Elle se borne à dater vaguement le poème du premier quart du xii^ siècle (1 100 à 1 120). La date plus précise qu'adopte Tavernier, celle de 1107, pour la première élaboration du poème, et celle que préconise Marignan (1125-27), semblent au contraire trop précises. L'une nous parait trop reculée pour qu'on puisse expliquer certaines données du poème, l'autre trop basse, pour qu'on puisse tenir compte des renseignements qui semblent indiquer que le poème était déjà connu antérieuremenl.
DÉMONSTRATION DE LA POSTÉRIORITÉ DE LA ChANSON DE
Roland par rapport aux prejiières croisades d'Espagne et DU Lev.\nt. Elle ne peut être antérieure a 1120. — Que le poème soit postérieur à la première croisade d'Orient, la question ne se pose même plus. Notre démonstration en fournit de nouvelles preuves. Non seulement le poète connaît les événements, les peuples,les contrées et même certaines villes ou locaUtés de l'Asie occidentale et de l'Egypte, dont il n'adula connaissance qu'aux récits des historiens des croisades ou des Croisés, mais encore il se fait une idée générale assez exacte du monde oriental, sensiblement conforme à celle de ses informateurs. D'autre part, il est indéniable qu'il connaît les principaux événements et surtout le théâtre géographique des croisades espagnoles du nord (2). Il sait également que les Normands ont soumis à leur autorité l'Ecosse et
(1) Maiignan, 137, 18L — (2) Voir ci-dessus livre I" et livre II, livre III, ch. 1".
LA DATE, LA PATRIE, l'aUTEUR DU POÈME 433
l'Irlande, ce qui nous reporte au règne d'Henri I^"" Bcauclerc (1). Beaucoup des personnages qu'il a placés dans sa galerie de preux sont contemporains de Philippe !<"" (1060-1106) et des premières années de Louis le Gros (1106-1120). De plus, des faits dont cette épopée suppose la connaissance et les lieux surtout qu'elle nomme n'ont pu être connus du trouvère avant cette date. Les notions qu'il possède sur l'histoire des Croisades du Levant et sur la géographie de l'Orient n'ont pu lui parvenir qu'entre 1110 et 1120. Il y avait eu sans doute cette série de lettres ou de bulletins, tels que ceux d'Anselme de Ribemont ou d'Etienne de Blois, qui étaient venus, au fur et à mesure des événements, satisfaire l'ardente curiosité des contemporains (2). Puis, avait paru à Jérusalem le fruste récit (les Gesta) dû à un chevalier normand anonyme et achevé à la fin de 1099 (3). ;\Iais les vulgarisateurs de l'histoire des Croisades d'Orient n'ont publié leurs récits que plus tard: Pierre Tudebod entre 1102 et 1111 ; Robert le Moine de 1112 à 1118 ; Baudri de Dol après 1107 et 1118 ; Guibert de Xogent après 1112; Raimond d'Aiguille à une date inconnue, mais probablement voisine de celle des premiers. Foucher de Chartres n'a composé le livre l" de son récit qu'en 1105, le second qu'en
1118, et Albert d'Aix paraît avoir écrit peu avant 1120, puisqu'à cette dernière date s'arrêtent les six derniers livres de son histoire. Enfin Gilo deToucy, clerc parisien, n'a composé son poème sur la première croisade que vers 1118(4). Le poète de la Chanson de Roland n'a donc guère pu connaître ces diverses sources narratives qu'entre 1108 environ (date de la composition de l'ouvrage de Baudri de Bourgueil) et 1118 ou
1119, et plus probablement, car il faut supposer un intervalle pour la diffusion de ces œuvres, entre 1110 et 1120. Ajoutons que, si certains faits qui ont été connus du trouvère, comme le prouvent ses connaissances géographiques sur l'Orient, se rapportent à la première croisade (1096-1100), d'autres, notamment les notions relatives à la TransJordanie et à la principauté d'Edesse, supposent la connaissance des événements postérieurs, relatifs à l'expansion de la conquête chrétienne et à la lutte pour la conservation de cette conquête. Or, ces faits, tels que la bataille de
(1) Voir ci-dessous, ch. iir. — (2) Voir ci-dessus, livre III, ch. m et iv. —
(3) Riant, Lettres hist. des Croisades, inv=, Arclx. Orient. Latin, I, p. 91, 224:£)ie Kreuzziigsbriefe, éd. Hagenmcver, 1901, in-8» ; H. Occ. Cr.. tome III. 811, 893. — (5) Gesta. éd. Hagenmever. Heidclbcrg, in-8», 1890. —
(4) jMolinier, Sources de l'Histoire de France, U, 280-284, n" 2120-2126. Hagenmever, préface de l'édition des Gesta ; Hist. Occ. des Croisades, tomes III à V.
Bàlis et les sièges d'Edessc, s'échelonnent entre 1101 et les environs de 1120 (1).
Plus fortes encore sont d'autres présomptions. Telles sont celles qu'on tire de l'adoption du casque à nasal et de la cotte de mailles par la chevalerie française (1115), de l'oriflamme par les Capétiens, et surtout du cri de guerre de ^lontjoie qui apparaît pour la première fois en 1119 (2). L'attribution de la charge de porte-étendard des rois de France, c'est-à-dire des fonctions de sénéchal à GeolTroi d'Anjou, indique aussi pour le poème une époque assez voisine de celle où Hugues de Clcres préparc la composition de son traité de Senescalcia Franciœ, c'est-à-dire très probablement voisine de l'année 1118-1120, époque où ce serviteur des Angevins fut chargé d'une mission auprès de Louis VI, pour revendiquer le dapiférat, jusque-là dévolu à la maison de. Garlande (3). Serrant encore de plus près la question, nous trouvons dans l'histoire des croisades franco-espagnoles et dans le tableau géographique du bassin de l'Ebre que contient la Chanson de Roland, les preuves décisives de la date précise où le jjoème a été composé. Si le poète a pu connaître la région du Sobrarbe depuis longtemps chrétienne, comment aurait -il connu, avant 1101, celle de Barbastro, où se trouvent Sévil, Péraltille, Berbegal, Napal, Alquezar et autres heux indiqués dans le poème. C'est seulement au début du xii" siècle que cette région tombe définitivement aux mains des chrétiens. Comment son attention eûtelle été appelée sur Balaguer avant l'occupation de cette place forte qui eut lieu en 1106 ? Comment eût-il pu insister, comme il l'a fait, sur la région de Tudela,si elle n'avait été le théâtre d'événements où les Croisés, et notamment les Normands, eurent un rôle décisif ? Or, la bataille de Valtierra n'a eu lieu qu'en janvier 1110 et Valtierra est l'une des conquêtes de Roland. Tudcla n'a été conquise qu'en août 1114 par Rotrou de Perche ; les petites places voisines Cortes (qui est probablement Cordres),]\Ionubles(quiest probablement Commibles),nc sont tombées entre les mains de nos Croisés qu'entre 1114 et 1118 environ. Les places de l'évêché voisin de Tarazona, telles que Tortolès (qui est presque certainement Torteluse), n'ont été occupées qu'entre 1118 et 1120. Enfin le siège et la grande bataille de Saragosse, qui ont probablement inspiré le poète, se placent entre 1114 et décembre 1118. C'est seulement entre ces dates que le trouvère a pu connaître cette
(1) Voir ci-dessus, livre III, ch. iv. — (2) Voir ci-dessus, H\Te III, ch. ii. — (3) Ch. Bémont, Mélanges Monod. notanimeut, p. 254, 256, 258. Rev. hisl., LXIV, 217-218.- — A. Luchaiie, op. cit., ci-dessus, livre III, ch. rv.
région des IMonegros, dont il trace un croquis presque aussi net que celui d'un géographe. Certains traits de son poème laissent même supposer qu'il a pu connaître la victoire de Cutanda (juin 1120) et l'occupation de la région où se trouve Durera, ainsi que la prise de Daroca qui suivirent ce succès décisif, ce qui nous reporte aux six derniers mois de 1120 (1). Ajoutons que le poème porte la trace évidente de l'impression produite par l'intervention des musulmans d'Afrique, des Almoravides, dans le bassin de l'Ebre, événement qui ne s'est produit qu'entre 1111 et 1120 (2). Tels sont les témoignages positifs, et à nos yeux probants, qui ne permettent pas de placer avant 1120 la composition définitive et l'apparition de la Chanson de Roland.
La Chanson de Roland ne saurait être postérieure a 1124 OU A 1125. Discussion des textes relatifs a Taillefer
ET a la chanson CHANTÉE A HaSTINGS ; LA LÉGENDE A CE SUJET
EST POSTÉRIEURE A LA Chanson DE RoLAND. — Mais elle ne saurait guère être placée plus bas, parce que d'autres circonstances s'y opposent. Les premiers indices de la publication et de la diffusion de la Chanson de Roland apparaissent en eiïet aux environs de 1120 et antérieurement à 1124 ou à 1131. On ne s'attardera pas longtemps à réfuter la légende d'après laquelle des épisodes de ce poème ou une cantilène relative à Roland auraient été chantés à la bataille de Hastings (1066) (3). Cette fable ne repose que sur le vague témoignage, arbitrairement interprété, d'un historien contemporain de Guillaume le Conquérant, à savoir Gui de Ponthieu (4), évêque d'Amiens, aumônier de la reine Mathilde, mort en 1074. Ni Guillaume de Jumièges (5), ni Guillaume de Préaux ou de Poitiers, le premier qui compose son Historia Normannorum entre 1070 et 1087, le second qui dédie vers 1075, son panégyrique intitulé Gesta Giiillelimi ducis au conquérant de l'Angleterre (6), ne mentionnent aucun jongleur, ni aucun chant à l'occasion de la bataille de Senlac-Hastings. Gui
(1) Voir ci-dessus livrel",ch.n-, et livre II, cli. i et ii. — (2) Voir ci-dessus livre 1", ch, iv et livre III, ch. ii. — (3) Exposé des opinions à ce sujet dans F. Michel, Ch. de flofanrf.p. X et XI. — Augustin Thierry {Hisl.de la conq. de l'Angl" par les Xormands. Œuvres. I, 265) a popularisé cette erreur qu'admettent encore Petit de Julleville (1878), p. 12, 11 et Uumesnil (1900). p. 78. — G. Paris dit « Taillefer chante un poème sur Ronceveaux qui n'est pas notre chanson », Manuel p. 56, mais ailleurs il prétend que les Xormands chantaient la Chanson de Roland à Hastings, :i/t';((ny('.s-. éd. Roques, 17-t. — (4) Publié par F. Michel, Chr. anglo-normandes. I, 38. — (Carmen de Hastingae praelio); voir MoUnier, II. n" 1966. — (5)Guill. de Jumièges, Historia Xormannorum, Migne, P. L., CXLIX,779 et sq. Sur cet auteur, Halphen, XIII ; Molinier, II, n» 1964. — (6) G. de Poitiers, Gcsia Gaillelmi ducis. Migne. P. L., CLIX, col. 1216 et sq.— Sur son oeuvre, Molinier, II, n" 1965 ; Halphen, p. XIII.
(k' Foiilhieu dans son iKJùnic sur ce combat (carmen de Ilastingœ jiraelio) est le seul qui mentionne le jongleur Taillefer (Inrisorjerri miinus, cognuminc diclus), mais il ne dit rien du prétendu chant que ce joiif^leur aurait chanté. Il se borne à raconter que Taillefer précédait l'armée et exhortait les combattants par ses harangues {agminu prwcedens innumerosa ducis,liorlaliir Gallos ucrbis) (1). C'est seulement après la difl'usion de la Chanson de Roland, qu'en vertu d'un procédé d'amplification oratoire bien connu et de suppositions gratuites, les historiens anglo-normands s'empressèrent de transformer le rôle du jongleur, et j)réLendirent connaître le chant qui avait enflammé les soldats du Conquérant. Gui de Ponlhieu ne parlait que d'une harangue ; ils supposèrent que les paroles de Taillefer étaient des fragments d'une chanson de geste et tout naturellement de celle qui, depuis 1120-1124, jouissait d'une renommée universelle. La légende n'apparaît pas encore dans le récit d'Henri de Ilunlingdon, arehidi'.r.re de Lincoln, qui compose son Ilistoria Anglorum entre 1130 et 1139, et qui se borne au livre VII à enregistrer l'épisode de Taillefer, en y ajoutant deux détails, l'un d'après lequel le jongleur lançait en l'air des épées, l'autre suivant lequel il aurait tué le porteétendard des Anglo-Saxons (2). C'est donc seulement dans Guillaume de Malmesbury que la légende du jongleur, chantant des strophes de la Chanson de Roland, a fait son apparition, et c'est le seul témoignage qui vaille la peine de retenir l'attention, mais il est postérieur de soixante-dix ans aux événements de 1066. Les narrations qui suivent, provenant d'auteurs qui écrivent après cet historien et qui vécurent un siècle après la bataille d'Hastings-Senlac, n'ont aucune portée.
Parmi ces dernières, le récit qui a eu la plus grande fortune est celui du poète historien Wace. Ce clerc de Jersey, chanoine de Bayeux, protégé d'Ahénor et d'Henri II, fécond écrivain, compose son Histoire des ducs de Normandie, connue sous le nom de Roman du Rou, d'après des sources antérieures que l'on connaît, telles que les annales de Guillaume de Jumièges et de Guillaume de Poitiers (3). Il n'en a entrepris la rédaction qu'en 1160, près de cent ans après la conquête de l'Angleterre. Suivant l'esprit du temps, il ne se fait aucun scrupule d'embellir son récit, en y
(1) Gui d'Amiens, Carmen, édit. F. Michel, I, 18, 19. — (2) Hisloria Anglorum, éà. Arnold, 1879, livre VII. Sur la date de son œuvre, Molinier. Il, n" 1988.— (3) Wace, liomandu Rou,éd. Andresen, Heilbronn,in-8°,1877-9. — Caractère de cette œuvre, Molinier, II, n° 1975. Voir aussi licmont, Wace et la bataille d'Hastings, Romania, 1910, 370, 372 ;— Hofinann, Taillefer et la bataille d'Hastings, Rom Forscli., I, 432 ; Romania, X\, 151.
mêlant des traditions populaires et des inventions de son crû. De même qu'il a mis dans la bouche des paysans révoltés de l'Avranchin, vers 1016, une sorte de Marseillaise rustique, aux revendications égalitaircs, de même il attribue au jongleur Taillefer le rôle d'un barde :
Taillefer ki mult bien cantait.
Sur un chival qui tost aloist
Devant li dux aloist cantanl
De Karleniaine et de Rollant
E d'Olivier et des vassals
Ki mururent en Renchevals. (II, 214-21.3.)
C'est cette tradition versifiée qui est devenue célèbre, qui a été considérée comme l'expression de la vérité et qu'Augustin Thierrj^ a dramatisée, suivant l'usage des historiens de la période romantique. Elle ne repose que sur les récits de Guillaume de IMalmesbury et de Henri de Huntingdon,semble-t-il; l'auteur a emprunté le nom de Taillefer au poème de Gui de Ponthieu, et il a brodé sur le tout à sa façon. Quant à la tapisserie de Bayeux, souvent alléguée pour confirmer cet épisode légendaire, elle n'est pas un ouvrage du xi« siècle. IMarignan a essayé de démontrer qu'elle a été inspirée par le poème de Wace, qu'elle est par conséquent postérieure à 1160 (1). M. Sauvage, qui vient de reprendre la question, estime que c'est un travail du premier quart ou premier tiers du xii<' siècle (2).
Après le fameux récit de Wace, on peut négliger tous les autres qui sont postérieurs et qui en ont subi probablement l'influence. Ni le témoignage de Benoît de Sainte-Maure, contemporain et rival de Wace, dans son Histoire des ducs de Normandie, où il se borne d'ailleurs à nommer Taillefer (3), ni celui de Geoffroi Guaimar, autre contemporain des deux poètes dans son Eslorie des Engles (4), où il ne donne guère d'autres renseignements que ceux de Benoît, ne méritent de retenir l'attention, A plus forte raison peut-on négliger les textes des historiens du xiu^ et du xiv« siècle : Aubri des Trois Fontaines, ^lathieu de Paris, Mathieu de Westminster, Ranulph de Higden, Thomas Wyke (5) et autres, qui se sont bornés à recueillir la légende. Tous ces
(1) Marignan. p.l, 36, 185, 188. — (2) Sauvage, Bibl' Ec. des cit., 1921 (donne la bibliographie de ce sujet). — (3) Hist. des ducs de Normandie, p. p. F. Michel, 3 vol. m-A" et Chroniques anglo-normandes, î, 196. — (4) L'Esioire des Enyles. Clir. anql. norm., éd. Michel, I, 7-9. — (5) Aubri (H. de Fr.. XI, 361). — Mathieu Pans. Hisloria Major {éd. 1644, p. 3). — Mathieu de Westminster, F/ores liisloriarum, éd. 1601, Francfort, in-fol. p. 31.— R. de Higden dans les Seriptores rer. angl, de Th. Gale, I, 286. — Chr. de Th. Wikes, éd. Gale, II, 22.
438 DU NOUVEAU SUR I.A CHANSON UIl HOLAND
U'inoignages, surlouL ceux de la seconde moitié du xii'' siècle, lupeuvent scn'ir c|u'à atteslerrimniensepopularitédela Chanson (le liuland. On ne saurait, à aucun degré, les invoquer pour fixer la date de celle épopée.
Discussion des textes d'Orderic Vital, de Guillaume
DE MaLMESBURY et DE RaOUL DE CaEN, QUI PERMETTENT DE FIXER LA DATE OÙ l'ÉPOPÉE A COMMENCÉ A ÊTRE CONNUE.
Au contraire, trois textes d'historiens de la première moitié du XII'' siècle présentent une grande importance pour déterminer la date au-dessous de laquelle il esl impossible de descendre, puisqu'à l'époque où ces textes ont été publiés, la Chanson de Roland avait déjà commencé sa prodigieuse fortune. Ces trois textes si importants sont ceux d'Orderic Vital, de Guillaume de Malmesbury et de Raoul de Caen. Le premier, dans sa célèbre Ilisloire Ecclésiastique, le meilleur ouvrage historique d'ensemble du temps, racontant les événements de la première croisade, apostrophe Boémond en ces termes : « 0 noble alhlèie guerrier, comparable au Thessalien Achille ou au Français Roland (1). » Cette comparaison ne prouve pas absolument que le moine historien ait connu l'épopée de Turold ; la légende de Roland, nous l'avons vu, est antérieure au poème du grand trouvère, ilais il y a de fortes présomptions pour que ce soit bien le Roland de Turold qui ait retenu l'attention d'Orderic Vital, d'autant plus que celui-ci était Normand, qu'il se trouvait à Saint-Evroult voisin de ces abbayes du Mont Saint-Michel et de Scez, chères au poète, et qu'il s'intéressait à ces croisades d'Espagne, dont le spectacle a enflammé l'imagination du trouvère. Or, les recherches de Dclislc permettent de connaître la date à laquelle le livre III de VHistoria Ecclcsiastica, où se rencontre ce passage, a été composé (2). Ce livre a été écrit vers l'époque de la mort de Robert Giroie, grand personnage normand, dont l'auteur fait l'éloge funèbre, cl Giroie n'existait plus vers 1121 (3). C'esl la date la plus précise, au-des.ous de laquelle il n'est guère possible de faire descendre la publication de la Chanson de Roland.
Cellis qu'on pourrait induire des textes de Guillaume de Malmesbury et de Raoul de Caen n'offrent pas le même degré de précision. Guillaume de Malmesbury, ainsi nommé à cause de son séjour dans une abbaye bénédictine, où il fut moine bibliothécaire (armarius), vécut ensuite dans celle de Glastonbury. Il est né entre 1090 et 1096 ; les dernières recherches des médiévistes
(1) Orderic Vital, III. 186. — (2) L. Dclisle, Iiitrod de l'édition d'Orderic Vital, V, p. XLV, XLVIII. — (3) Onlciic Vital. III. 238.
LA DATE, LA PATRIE, l'aCTELR DU POÈME 439
anglais permettent de placersa mort en 1143(1). Ses Gesta rrrum Anglorum, divisés en cinq livres, n'ont de valeur originale que pour le dernier livre relatif au régne d'Henri 1" Beauclerc. Pour les périodes précédentes, il s'inspire des annalistes antérieurs, sans se priver à l'occasion de les embellir de traits légendaires ("2), comme l'usage du temps l'y autorisait. Au livre II I" de ses Gesla, il raconte la bataille de Senlac-Hastings, sans mentionner Taillefer. Il prétend que, sous la tente de Guillaume le Conquérant ou avant le combat, un personnage qu'il ne nomme pas, un trouvère sans doute,chanta un long passage « de la Chanson de Roland, pour que l'exemple martial du héros enflammât les futurs combattants » {tune cantilena RoUandi inchoata,ut marlium viri exemplum pugnaluros accenderet. . . praelium consertum (est) (3). Ce témoignage est d'une importance capitale ; il olïre une précision qui manque à celui d'Orderic Vidal, et si l'on pouvait déterminer exactement la date de la composition et de la publication de l'ouvrage de Guillaume de ilalmesbur\% celle de l'apparition de la Chanson de Roland serait nettement circonscrite. ^lalheureusement, il n'en est rien. Les travaux des érudits anglais, de Stubbsen particulier, prouvent que l'historien n'avait guère plus de 30 ans en 1125, époque à laquelle les savants britanniques placent la première édition de son ouvrage, mais ils n'ont pu fixer l'époque delà composition de chacun des livres dont il est formé (4). Ce serait donc aux enNirons dell25,cequiconcordeavecladatedela publication du livre III de l'ouvTaged'OTàenc\ita](\eTsll2i),que l'on peut placerau plus tôt la période où. le poème de Turold commença à être connu. Seulement, il n'est pas démontré que le texte de Guillaume de Malmesbury n'ait pas subi, du ^•ivant même de l'auteur, des additions postérieures à 1125, car entre 1135 et 1140, il exécuta deux nouvelles recensions ou éditions (5). Ainsi, c'est entre 112Ô au plus tôt et 1140 au plus tard que l'historien anglais a pu insérer la mention capitale qui intéresse les critiques, lorsqu'ils essaient de fixer l'époque où la Chanson de Roland apparut, pour faire la conquête du monde chrétien.
Le témoignage de Raoul de Caen semble en apparence aussi décisif et peut-ê tre même plus que les deuxautres. En se fondant sur le texte de cet annaliste normand, on a pu soutenir, avec de fortes présomptions, que la diffusion du poème de Turold ne pouvait
(1) AV. Malinesbiriensis, de gestis Anglorum, éd. Stubbs, 1889, in-8°. — DicUonnary of S'at. Biogr., LXI, 351-354. — (2) Sur la valeur de cette chronique, Molinier. II, n» 1987 ; Halphen, p. XIV. — (3) De gestis regum Anglorum. livre III (tome II, p. 302, éd. Stubbs). — (4) Stubbs, Introd., tome l" ; et Diclionary of N. B., LXI, 351-4. — (5j Ibid.
guère être placée qu'entre 1112 et 1118. Raoul de Cacn, qui est l'un fies historiens de la première Croisade, est né vers 1080, d'après riiypothèsc de Martène ; il se qualifie en effet lui-même « de tout jeune homme " (adolescenlulus), à propos de l'apparition de la comète de 1097, qui cflraj'a tant l'Occident, et la Normandie en particulier. Il avait étudié dans l'Alhèues normande, dont les écoles étaient célèbres, et il avait reçu les leçons d'un clerc renommé, le Flamand Arnoul de Rœux,que Robert Courtchcuse emmena en qualité de chapelain à l'armée d'Orient. Raoul semble avoir été chevalicr,bien qu'il eût la culture d'un clerc; en 1107 il partait pour la Terre Saintect allait y cherclicr fortune,en s'attachant à ses patrons normands, Boémond et Tancrède. C'est pour célébrer les exploits de ce dernier qu'il a écrit ses Gcsla, en historien très partial. Martène et Ilagenmeyer ont émis une hypothèse invérifiable, d'après laquelle il aurait séjourné à Acre, après avoir . résidé à Antioche ; ils l'identifient avec un Radiil/us de Accon, chevalier dont font mention divers textes, et qui est qualifié dux Anliochenus (général en chef des troupes du prince d'Antioche) (1). Dans ses Gesla Tancredi,qm s'étendent de 1095 à 1105, l'historien normand, qui mêle le vers à la prose, en bel esprit préoccupé de plaire aux lettrés, décrit en un passage les exploits de Robert de Flandre et de Hugues le Grand de Vermandois contre les Turcs, après la prise de Nicée et avant la marche vers le sud. « Vous diriez, s'exprime-t-il, Roland et Olivier ressuscites, en voj'ant ces deux comtes se livrer aux transports de leur fureur, l'un avec la lance. Vautre avecle glaive {RoUandum dicas Oliveriumque renatos — Si comitum spectcs, hune hasta, hune ense ferentes (2).»I1 y a là une allusion fort claire au combat de Roncevaux et au poème de Turold, notamment au passage où Roland reproche à Ohvier de combattre avec sa lance rompue (vers 1361). C'est pourquoi la détermination de la date à laquelle furent composés et publiés les Gesta Tancredi présente tant d'importance. Tout d'abord, on sait, par l'auteur lui-même, qu'il avait résolu de ne publier son ouvrage qu'après la mort de Tancrède, qui survint en 1112. 1! est à présumer aussi que nous nepossédonsqu'unepar tic de cet ouvrage, puisque Raoul ne poursuit pas son récit au delà du siège d'Apamée (1105). Cette première indication semblerait ne pas permettre de placer après 1112 l'achèvement et la
(1) Raoul de Caen, Gesla, p.p. Martène, Thés. Anecd., III, lU. 121 : Hagenmever, Fulchcri, Hisloria //teros., 1913, Heidelberg.in-S», p. 74. — ■ Gcsla, p. '70; — Hisl. Occ. Cr., III. préface, p. XXXIV. et 5S7. 601. notamment p. 604, 6iS:— Hisl. LUI. /•>., X, 08: — A. Molinier, II, n» 2125. — (2) Gesla Tancredi, XXII {H. Occ. Cr., III, p. 627). — Migne, P. L., GLV, col. 514.
LA DATE, LA PATRIE, l'aUTEUR DU POÈME 441
publication des Gcsta Tancredi. Un aulre point de repère est fourni par la préface de l'historien ; il dédia ou eut Vinlenlion de dédier son œuvre à son professeur de Caen, Arnoul de Hœux, personnage intelligent, actif et madré, dont Guillaume de Tyr suspecte fort la moralité, et qui devint patriarche de Jérusalem. Ce protecteur de Raoul, élevé au patriarcat àla fin de 1111, est mort en avril 1118. La plupart des critic[ues ont conjecturé, d'après ces données, que les Gesla avaient été composés et publiés entre 1112 etW 18. Les auteurs de V Histoire littéraire (1) ont même placé vers cette dernière date, et uniquement en vertu de ce raisonnement, la mort de Raoul de Caen, qui aurait eu alors environ 35 ans.
Ces hypothèses se trouvent infirmées par un passage de l'ouvrage même de l'auteur normand, qui prouve qu'il travaillait encore à son histoire ou qu'il la remaniait, après 1118 et en 1131. En eiïet, le narrateur rappelle, à propos du siège d'Antioche, un événement extraordinaire, dont Boémond fut le héros à un souper auquel assistait le comte de Flandre. Boémond, à la suite d'un pari, coupe en deux une grosse torche, dont la partie inférieure s'allume cependant tout d'un coup, pour s'éteindre non moins subitement. On y vit un funeste présage, celui de l'extinction prompte de la lignée directe du héros, qui se réalisa, en effet, dit l'auteur, «par la mort de Boémond le jeune» (2). Or Boémond If, dit le Jeune, prince d'Antioche en 1111, à l'âge de 3 ans, est mort en février 1131 (3). Il s'ensuit que les Gesla Tancredi n'ont été entièrement achevés que vers cette épo(iue, ou ont été remaniés après cette dernière date, et que les vers relatifs à Roland et Olivier peuvent fort bien n'avoir été composés ou introduits par l'historien bel esprit qu'après 1118 et même après 1131 (4). De cette discussion il résulte que l'ouvrage de Raoul de Caen, quoique commencé avant ou après 1112, n'a été achevé complètement que longtemps après cette date, et qu'il peut seulement servir à prouver, qu'à la date approximative de 1131, la Chanson de Roland était connue et appréciée dans les milieux normands, ce que les textes d'Orderic et de Guillaume de Malmcsbury démontrent mieux encore.
L'ixscRiPTiox DE Nepi 11.30-31. — Un dernier texte prouve
(1) Auteurs cités ci-dessus, notel. — Hisl. Lill.Fr..X.. 67, (58. — (2) Gesta Tancredi (H. Occ. Cr.. III, p. 658).— (3) Ibid., et H. Occ. Cr.{G. deTvr, I, 309. 483. 526, 599, 658, III, IV.) Boémond III était le fils de Boémond I"' et de Constance de France ; il périt dans un combat près de l'Aïas en janvier H31 (G. Rey, Princes d' Anliocfte, p. 356- — Du Gange. Fam. d'Outremer, p, 184 189). — (4) H. Occ.C, III, p. XXVIL — Molinier, II, n" 2125.
que c'est bien entre 1124 et 1130 que l'épopée de Turold commence à faire dans rEuroi)e chrétienne son apparition triompliale. C'est la fameuse inscription publiée par Fabretti et Le Bas, découverte dans le mur de la cathédrale de Ncpi entre Viterbe et Rome, sur cette fameuse via Cassia (le chemin des pèlerins), où se trouvait la station de Sutri, si souvent mentionnée dans les itinéraires. Pio Rajna en a donné en 1887 un commentaire classique (1). On sait que cette inscription, datée de 1130-1131, relate un serment que les chevaliers (milites) et consuls de la petite ville italienne devaient prononcer, et que ce serment se termine par une formule d'exécration qui menaçait le parjure du sort de Judas, de Caiphe et de Pilale. Elle ajoutait : « Que le parjure subisse la même mort que Ganelon ijui Irahil ses compagnons » (item turpissimam sustineat mortem,ul Ganelonem,qui suas tradidil sucios). C'est une allusion indéniable à la Chanson de Roland.
Conclusion au sujet de la date de la Chanson de Roland ET DE SA PREMIÈRE DIFFUSION. — Ces divers témoignages prouvent que l'apparition de l'épopée de Turold ne peut guère être reculée au delà de 1124 ou de 1125, date à laquelle se place la publication des ouvrages d'Orderic Vital et de Guillaume de Malmesbury. En tout cas, en admettant que ces ouvrages n'aient pas été publiés aussitôt aux dates indiquées ci-dessus, elle ne peut pas être retardée au delà de 1130-1131, époque oii se placent l'inscription de Népi et la dernière rédaction des Gesla Tancredi, ceux-ci dus à Raoul de Caen.
D'autre part, la Chanson de Roland ne peut être antérieure à 1120, parce que les allusions qu'elle contient aux événements historiques et les précisions géographiques qu'elle renferme, au sujet des pays d'Orient et surtout de l'Espagne du Nord, ne permettent pas de lui assigner une date plus reculée. Entre 1120 et 1124 elle a pu être répandue en peu de temps. Les écrits, qui s'adressaient à l'imagination des masses et qui avaient un intérêt d'actualité, se propageaient alors, comme aujourd'hui, toutes proportions gardées, avec une extrême rapidité. Tel fut le .cas pour les lettres ou bulletins des croisés de 1097 à 1098, ou encore pour ce récit du chevalier normand, les Ges/a, qui, entre 1099 et 1100, en sept ans, a fait le tour de la chrétienté, puisqu'il est connu, ampHfié, mis en beau langage parBaudri de Dol, Albert d'Aix, Guibert de Nogcnt, Robert le Moine dans ce bref inter\-alle.
(1) P. Rajna, Un iscrizione N'apesaiia del. 11.30, Arch.slor.iUiL. série rv, tome XIX (1887). — Rumania, XXVI (1897), JO. — G. Paris, ibid., XI 487, n" 3.
LA DATE, LA PATRIE, l'aUTEUR DU POÈME 443
LaClianson de Roland, née de l'enthousiasme des croisades, principalement de celles d'Espagne, peut-être composée au delà des Pyrénées par un clerc français, venu avec Rotrou de Perche dans la région de l'Ebre, a en probablement parmi ces croisés un succès immense, tant elle répondait à leurs sentiments, tant elle exaltait leur foi et leurs exploits. De même que le Chanl de l'année du Rhin, né à Strasbourg dans les salons de Dictrich, de l'inspiration de Rouget de risle.mit à peine un an, en 1792, pour devenir, sous le nom de Marseillaise, l'hymne de la Révolution en armes, de même la Chanson de Roland, poème d'une allure si haute et si noble, séduisit les héros de la chevalerie française, qui se plurent à l'entendre déclamer et chanter par leurs jongleurs. Peut-être est-elle d'abord parvenue en Normandie avec les vainqueurs de Saragosse et de Cutanda, peu après 1 120, dans rinter\alle que leur laissa ia grande expédition d'Andalousie, à laquelle ils devaient prendre part en 1125-27. C'est, en eiïet, d'abord dans les chroniqueurs normands, Ordeiic Vital, Guillaume de ^lalmesbury, Raoul de Caen.que se manifeste d'abord la popularité légitime dont elle a été l'objet. Puis elle apparaît à Xépi, sur la grande route des pèlerins français qui se rendaient à Saint-Pierre de Rome et au IMont Gargano. Dès lors, elle va faire la conquête du monde chrétien, et, dès le milieu du xii^ siècle, elle a acquis son immense prestige, récompense glorieuse, bien due au géme d'un grand poète.