CHAPITRE SECOND
L'Auteur de la Chanson de Roland; sa Condition sociale; sa Culture.
L'auteur de la Chanson de Roland. — De ce poète luimême que savons-nous ? Rien de certain ou presque rien. C'est en interrogeant le poème lui-même qu'il est possible de recueilhr quelques inductions, qui permettent de se faire une idée de sa condition, du degré de sa culture et de son origine.
L'Auteur de l'épopée est un clerc : preuves de cette ASSERTION. — Tout d'abord, on s'accordeaujourd'huià reconnaître que l'auteur de cette épopée est un clerc. 11 fallait être aveuglé par le parti pris naturel aux partisans de la théorie des cantilénes, œuvres spontanées du génie populaire, pour que Léon Gautier pût
soutenir que l'auteur delà Chanson de Roland était un soldai (1). Le poème est profondément pénétré de l'idée religieuse, de la croyance en la toute-puissance de Dieu, en l'intervention de la Providence divine, manifestée au besoin par le miracle, en l'cfTicacité de la prière adressée à ce ^laître souverain, auquel le poète donne presque constamment le nom du catéchisme, celui « de Père, noire Père » (2). Le trouvère a une foi particulière aux reliques (3). Il est persuadé que l'Esprit du mal, Satan, mène la lutte, de concert avec les démons, dont les faux dieux sont les mandataires, contre l'Esprit du bien, secondé par ses anges, et que la terre est le théâtre de la lutte éternelle entre ces deux principes (4). Ce sont là les dogmes mêmes de la doctrine chrétienne ; ils se trouvent sous une forme poétique condensés dans le poème, et ils y deviennent pour les hommes de puissants mobiles d'action. Pas l'ombre d'un doute n'elTleure cette foi robuste. Pour le poète la vérité chrétienne s'impose avec une telle évidence que résister à ces dogmes est un acte d'aveuglement volontaire et d'abominable félonie (5).
Mais ces idées lui étaient communes avec les hommes de son temps. Ce qui dénote plus particulièrement en lui le clerc, c'est l'importance qu'il attache à proclamer la suprématie du Saint- Siège, l'espèce d'indignation qu'il éprouve à la seule pensée qu'on puisse dénier à Saint-Pierre et à Rome leur domination sur les âmes (6). C'est encore la complaisance avec laquelle il montre Charlcmagne lui-même recevant, comme une sorte de vassal, son enseigne, la « ronmine », des mains du chef suprême de l'EgUse. C'est enfin le souvenir historique qu'il rappelle, celui de la soumission de l'Angleterre, conquise par les Normands à la suzeraineté pontificale (7). Il professe donc les idées d'un adhérent de la réforme grégorienne ou théocratique, celles d'un Clunisien ou d'un Cistercien. Au moment où il écrit, ces tendances triomphaient en France, dans la majeure partie du clergé séculier, comme dans le clergé régulier. 11 a également sur la valeur sociale du clergé des idées qui se rapprochent singulièrement de celles qu'énoncent des prélats de son époque, tels qu'Adalbéron de Laon (8), Adémar de ]\Ionlcil (9), Serlon de
(1) L. Gautier.C/i. de Roland.l, p. LXVII : Epop. fr., 1.161. — (2) C/i. de Roland, vois 2338, 2384. 3100, de. — (3) Vers 2346. — (4) Voir ci-dessus, livre III. eh. II.— (5) Ihid.— L. Gautier. C/i. de Roland. 1. LXXIV-LXXV. — (6) Cil. de Roland, 2998. 3094 — (7) Voir ci-dessus livre III. ch. ii. — (8)Poème <i'.\dalbéron (Triplex Dei domus... luinc orant.alii puRiiant etc.. H. de Fr., X, 70). —(9) Discours d'.Vdémar (Tudebod, //. Occ. Cr., III, 86).
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Baveux (1), sans parler des papes du xi« et du xii^ siècle. A ses yeux une société ordonnée ne peut vivre, sans qu'il y existe un corps ecclésiastique, investi par Dieu d'une mission spéciale, dont l'onction sainte et la tonsure (vers 3637-39) sont les marques extérieures, et qui a la charge particulière de prier l'Eternel pour le salut de tous (vers 1882).
Il y a plus. Le savant allemand Ta vernier, auquel on doit sur ce point les recherches les plus méritoires (2), a montré que le trouvère emploie volontiers la langue ecclésiastique, par exemple les termes «/a loi « pour la vraie religion, « la false lei » pour la rehgiou païenne, la lei de salvetai pour signifier les dogmes chrétiens, conditions du salut (vers 126, 189, 3597, 3638). Dieu est le roi « de gloire » que l'on doit adorer, comme le dit l'office divin (rex gloriae, vers 123-124, 428-429, 2253). Sa bénédiction donne aux mourants la vie éternelle et leur ouvre les portes du ciel, ainsi que s'expriment les formules reUgieuses (vers 2258). C'est en l'amour de Dieu que tous les chrétiens doivent s'aimer et accueilUr ceux qui, abandonnant l'erreur, reconnaissent la loi divine (vers 3597). Il faut croire et servir le Tout-Puissant
Puis serf et crei le rei omnipotente,
dit Charlemagne,tout comme le prêtre annonçant la parole sainte. Les souvenirs de la lecture de la Bible, des Evangiles, voire même de l'Apocalypse et des Pères ont pu être relevés dans la Chanson de Roland. Ils attestent la famiUarité du poète avec les Livres Saints et avec les grands auteurs dont s'honore l'Eglise. Cette familiarité ne peut guère s'expliquer que si ce trouvère a reçu l'éducation d'un clerc. Il a lu l'Ancien Teslameni. Il sait que la terre de Cham est une terre maudite depuis la Genèse (vers 1916) (3). Dieu arrête le soleil dans sa course (vers 2459), comme jadis il le fit en faveur de Josué (4). Charlemagne reçoit la visite et le secours des anges, comme Jacob et Tobie.Marsile vaincu (vers 3644) meurt, comme Achab maudit de Dieu, et rend son âme aux démons (5).
Le poète est encore plus pénétré de la lecture des Evangiles.
(1) Serlo, poème sur la prise de Baveux, p. 124 (clero linque chorum. etc.1. — (2) Tavernier, Vorg., 90. 104, 110;i22. 123,137, 138,150, 159,146,164, 182. Mots de couleurecclésiastique rares dans les autres chansons de geste, Chreslientct diable, discipline, enlumine et glorius, Itcrite, sainlisme, Salanns, siècle, signacle. tencbrus, ténèbres, rerliis, as inocen:, seint pareis. G. Paris lui-même reconnaît que les mots ténèbres et siècle sont empruntés à la langue de l'Église (Wilmotte. op. cit., 270, 274). — (3) Jérémie, Xn,33. — Genèse.lX, 2-5. — ,4) Josué, X, 13 —(5) Rois, XXI, 4; Isaie,XXXVIII,2.
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Comme le rappelle l'arclievêquc Turpin, d'après l'Evangile de Jean, « le bon pasteur donne sa vie pour ses ouailles );(l).Ganelon apparaît au conseil de Charlemagne (fiuenes i vint, ki la Iraïsun fist) (vers 178), comme Judas Iscariote à la dernière Cène (et Judas Jscarioles qui Iradidit eum) (2). Le tableau connu des prodiges qui se produisent après la mort de Roland (vers 1425-1438), rappelle singulièrement celui des signes qui accompagnent la mort de Jésus dans l'Evangile de Saint-Mathieu (3). Il y a une analogie visible entre les 12 Apôtres et les 12 pairs; parmi les un?, comme parmi les autres, se glisse un traître. Les rapprochements de ce genre sont, sinon, très multipliés, du moins assez nombreux pour ne laisser aucun doute sur la culture ecclésiastique du trouvère. Ajoutez que la célèbre vision de Ciiarlemagne (\ers 2.525- 2554) rajjpelle celle de l'Apocalypse (4). filnfin l'idée d'une mission confiée à la France et à Charlemagne par Dieu même et par son Eglise provient certainement d'une conception théocratique dérivée des Livres Saints (5).
D'autre part, on observe dans la Chanson de Roland des réminiscences des livres liturgiques qui laissent peu de doute sur la formation spéciale du poète. Tavernier a relevé patiemment les traces de ces formules empruntées surtout à l'office de la messe et à celui des morts. Les analogies sont frappantes. Les prières de Charlemagne rappellent celles du rituel (vers 3100). Celles de Roland mourant ont une similitude évidente avec celles que prononce le prêtre au moment de l'Extrême-Onction et présentent presque l'apparence d'une traduction(vcrs2384, 88). L'archevêque Turpin, au champ de mort,a, comme le recommande la liturgie, les mains jointes sur la poitrine en forme de croix (vers 2250). Roland frappe sa conlpe, comme le veut le formulaire (vers 23G9),et son âme s'envole au paradis sous la conduite des anges, suivant le souhait que formule encore l'émouvante liturgie des morts. Le poète a même une vague connaissance de ces prophéties que les clercs de son temps attribuaient aux Livres sibyllins sur le triomphe prochain d'un Empereur chrétien (6). 11 met enfin souvent en action les pratiques religieuses, la prière, la bénédiction des évêques et des prêtres, les cérémonies du culte, dont un clerc devait, plus encore que les fidèles, proclamer la nécessité et l'efficacité.
(1) Evang. Jean, X,12 : XV,13. — (2)Evang. deMathieu.XL. — LucXV, 16. — (3) Mathieu. XXV 11. 4.'i; Luc. XXIII, 43. — (4) Apocalypse, V 111-5, 7. — Tavernier, 143, 145. croit même reconnaître, ce qui est bien douteux, des réminiscences de quel<iues actes des marlvrs et des Pères. — (5) J. Bédier, Hisl. yat., p. XII, 215, 297. — (G) Tavernier, Vorg., p. 138, 143,146, 147, 214.
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