‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 19 sur 56 · TUROLD EST UN CLERC, MAIS NON UN MOINE, NI PROBABLEMENT · texte numérisé non relu

TUROLD EST UN CLERC, MAIS NON UN MOINE, NI PROBABLEMENT

UN CLERC SÉDENTAIRE. — S'il apparaît SOUS l'image d'un clerc, et s'il est possible d'admettre qu'il ait reçu les ordres sacrés, qu'il ait même été, du moins temporairement, attaché à une paroisse urbaine, comme on peut l'induire d'un document capital que nous produirons à la fin de ce travail, il ne s'ensuit pas qu'il ait été moine. Sa dévotion à l'égard de l'abbaye du Mont Saint-Michel ne prouve pas qu'il y ait été fixé, mais il a pu y recevoir son éducation (1). Le nom de Turold ne se trouve pas en effet au bas des chartes inédites de la célèbre abbaye, bien que ces chartes contiennent assez souvent la suscription de simples moines, qui y font fonction de cuisinier, de boulanger, de forgeron, ou qui y exercent d'autres modestes attributions, sans parler des fréquentes comparutions de membres du monastère plus élevés en dignité. Mais on rencontre en revanche dans ce cartulaire le nom d'un prévôt des moznes,Turpin,qui a bien pu donner au poète l'idée d'un personnage de la Chanson de Roland ou du moins qui a pu contribuer à attirer son attention sur l'archevêque de Reims, homonyme du prévôt (2). De ce fait, on pourrait induire que Turold a fréquenté à l'abbaye du Mont Saint-Michel, soit comme écolier, soit comme novice. On ne trouve pas davantage de traces de son passage dans les autres monastères normands (3). On en peut conclure qu'il n'a pas porté l'habit monacal, qu'il est resté clerc séculier, libre d'attaches Une des rares ironies, d'ailleurs légères, que se permette le grave trouvère, atteint même les moines, qu'il compare aux chevaliers dans un passage significatif, où il exalte la valeur des premiers en regard de la tranc[uille condition des seconds :

En bataille deit estre forz e fiers,

U altreraent ne valt .IIII. deners,

Einz deit monte estre en un de cez mustiers.

Si prierai, tuz jurz por noz peccez (vers 1879 etsq.)-

On a souvent remarqué enfin que ce clerc, s'il est un croyant ferme, sincère, plein d'une ardeur mystique, n'a rien du caractère clérical et qu'il n'est pas atteint de la déformation professionnelle. Il n'j- a dans son poème, empreint d'une foi si profonde, aucune trace de cette manie dogmatique, moralisatrice et prédicante, de ce ton de sermonnaire, de ce langage onctueux et dévot,

(1) Voir ci-dessous, chap. m. — (2) Voir ci-dessus livre III, ch. iti. — (3) C'est ce qui résulte de l'examen des cartulaires inédits du Mont Saint- Micliel et de Séez et des recueils de chartes imprimées d'autres abbayes normandes.

de CCS préoccupations d'édification, de cette prolixité hagiographique, qu'on rencontre dans presque tous les auteurs ecclésiastiques du Moyen Age, poètes, historiens, philosophes ou même savants encyclopédistes, et qui rend souvent la lecture de leurs œuvres si fastidieuse. Rien dans le mâle langage, dans la rude franchise, dans l'austère sinii)licité, dans l'enthousiaste idéalisme du grand poète qui rappelle ces formules sinueuses, ces verbeuses habitudes oratoires, ce style dechaire.desacristieou de confessionnal, où se décèle en général l'éducation cléricale dans le mauvais sens du mot. Ecrivant pour un milieu féodal et chevaleresque, pour la multitude croyante, mais, comme les chefs de la société nobiliaire, assez libre d'allures à l'égard des membres du clergé, l'auteur de la Chanson de Roland, s'il est clerc, e.>t aussi un de ces Français déjà nombreux dans les siècles de foi du Moyen Age, qui savent par l'esprit de mesure, par l'indépendance du caractère, par la sagacité de l'observation, conciUer a\"ec la sincérité du croyant et le respect dû aux représentants de la religion la liberté d'esprit, du langage et de la conduite (1). On a remarqué qu'il échappe à la préoccupation de la plupart des clercs de son temps, qui multiplient les récils d'interventions miraculeuses, même les plus puérils, et dont la crédulité sans bornes s'associe à des vues intéressées. « Il n'use, dit J. Bédier, du surnaturel qu'avec modération... Roland ne demande pas, n'espère pas de miracle, et jamais il ne prie pendant qu'il se bat (2). » Turold est un haut et noble esprit, chez lequel la religion n'a fait qu'élever et qu'exalter la grandeur de l'âme et la lucidité de l'intelligence, sans obscurcir en lui le jugement, diminuer la clarté et la pondération des idées. Il y a un abîme entre l'auteur de la Chanson de Roland et les fabricants de guides pieux, tels que le Psrudo- Turpin, ou les beaux esprits vides, tels que l'auteur du Carmen de proditione Guenonis (3).

La culture classique chez l'auteur de la Chanson de Roland. — La culture classique que le poète a reçue, quoiqu'elle ne paraisse pas très profonde, n'a pas dû nuire à cet esprit de mesure, d'ordre, de clarté, de précision qu'il montre dans son

(I) Luchaire, H. de Fr., II', 391. J. Bédier observe que les chevaliers de l'épopée sont mus par l'amour de la gloire, conquise au service « d'une juste cause et dont on jouit sur terre, puis au paradis en fleurs, parmi les Innocents ». Ce ne sont pas des « chevaliers moines, mais des chevaliers tout court ». — « Seul, Charlemagne reçoit des messages divins et si Dieu l'aide parfois, c'est que d'aljord il s'est aidé lui-même. » — « L'idée théocralique sait rester discrètement à son rang. » (//. A". Fr.. XII, 21G-217). — ('2) J. Bédier, ibid., 217. — (3) Sur le caractère de ces œuvres, voir J. Bédier, Ldg. Epiq., III.

œuvre. Notre clerc est en effet instruit, et c'est une méprise énorme que celle de L. Gautier, lorsqu'il s'écrie, sous l'empire de la fameuse théorie des cantilènes, œuvres de chanteurs populaires : « Notre épique est un ignorant » (1). Cette ignorance est si peu fondée, que l'auteur de la Chanson de Roland a puisé manifestement aux sources de l'antiquité classique et qu'il en a subi jusqu'à un certain point l'action bienfaisante. Il cite Homère (vers 2615); il est facile de signaler entre l'épopée de Turold et celle de l'aède ionien des analogies frappantes. Achille et Patrocle rappellent Roland et Ohvier ; ce sont dans V Iliade, comme dans la Chanson de Roland, les mêmes héros, sensibles à la supériorité de la force physique, durs àla peine, infatigables dans la bataille, saisis d'accès de colère, sujets à des explosions de sensibilité phj'sique, incapables pour la plupart de dissimuler leurs sentiments, violents, francs, rudes dans leurs paroles et leurs actes. Comme les héros de l'Iliade, ceux de la Chanson de Roland mêlent constamment la parole, la brève parole du soldat, à l'action du preux (2). Ainsi que dans le poème d'Homère, les Troyens s'enfuient devant les Grecs, dans le poème de Turold, les Sarrasins prennent la fuite « comme le cerf devant les chiens » (vers 1874). Mais là s'arrêtent les similitudes ; elles proviennent sans doute des ressemblances qui existaient entre le miheu féodal de l'âge homérique et le milieu féodal de l'époque de Turold. Il y a, dans l'épopée du trouvère normand, une hauteur d'idées et de sentiments, une grandeur morale, un idéal religieux et patriotique, dont on chercherait vainement même l'ombre dans VIliade, si celle-ci l'emporte par la beauté de la forme. Il est douteux, d'ailleurs, que Turold ait pu connaître des poèmes homériques autre chose que les piètres abrégés latins, mêlés de fables, que le xii^ siècle mettait sous les noms de Dictys de Crète et de Darès le Phrygien (l'Ilias latine), et auxquels Benoît de Sainte-^Iaure a emprunté le canevas de son Roman de Troie (3). Il se représente, ainsi qu'on le faisait volontiers de son temps, Homère et Virgile comme des sages, qui ont vécu très vieux (vers 2615), et par conséquent pleins d'expérience (4).

(1) L. Gautier, Ch. de Roland, I, p. LXXIIL — G. Paris, Extraits, p. XXVI, moins absolu, ne croit pas cependant à une culture classique chez le poète. — (2) Sur 4.000 vers de la chanson, 1.600 sont sous forme oratoire. — (3) G. Paris, Manuel, p. 76. — (4) Voir Comparetti, Virgilio nel medio «DO, 1872, 2 vol. in-S". • — Il convient d'observer que Gilo de Paris parle également d'Homère (livre II, col. 950) et qu'il v a dans Orderic Vital (I, 1 ; II, 229, 339 ; III, 474, 186 ; IV, 254) des mentions relatives àDarès.à Achille, à Hector, à Priam, aux Troyens et à la guerre de Troie. — La persistance de cette tradition gréco-latine est notée par 'Wilmotte, op. cit., 280-286,

Il connaît d'une manière moins sommaire l'antiquité latine, qui était d'ailleurs déjà familière aux hommes du xi« et du XII* siècle. 11 fait plus que prononcer le nom de Virgile (vers 2615). A-t-il lu riOnéidc ou seulement l'a-t-il connue par des abrégés, comme V Iliade ? Tavcrnier, dans un mémoire, que compromettent d'évidentes exagérations, s'est eiïorcé de démontrer que notre poète avait eu une vraie prédilection pour le poète épique du siècle d'Auguste ainsi que pour l'auteur de la Pharsale, Liicain. Il a minutieusement relevé les traces de ces relations littéraires entre le trouvère normand et ses prédécesseurs latins (1). Il appartient aux spécialistes de rechercher s'il existe, dans le poème de Turold, des réminiscences directes des textes des poètes latins. Pour nous, il suffit de constater que tous les critiques actuels admettent que le poète était pénétré de culture latine. De même les philologues ont pu observer dans la Chanson de Roland la présence de noms de formation savante, qui supposent chez le trouvère une certaine familiarité avec les auteurs romains. Mais ici encore le sujet dépasse la compétence de l'historien. Cette culture classique du poète, qu'elle soit directe ou indirecte, se manifeste d'ailleurs dans son esthétique Uttéraire, dans la clarté, la simplicité, la logique de son exposition, dans la sobriété et la précision de ses tableaux, dans la hgne un peu sèche, mais nette de ses personnages, dans cet art, oîi la vie apparaît d'autant plus puissante, qu'il est plus mesuré et plus concentré. Seules, les humanités latines pouvaient confirmer chez le trouvère les tendances naturelles et les dons innés d'un génie, qui n'a en rien subi l'influence de la civihsation germanique, alors à peine sortie des limbes et encore gauche imitatrice des modèles français.

L'auteur de la Chanson de Roland se trouvait placé dans un milieu oii il lui a été facile de recevoir cette culture classique, lly eut en effet, depuis 1050, en France, une véritable renaissance de l'humanisme (2), première ébauche de ce que furent la renaissance avortée du xn <= siècle et de la première moitié du xv* dans

(1) Sur les mots de formation savante, G.Paris, i?omnnia, XI II, 610 ; et Lexique de la Ch. de Roland, par Gautier, tome II. — Tavernier, Z. /. /r. spr., 1913, 93, 15C, 178. Il faudrait sur ce point des études semblables aux beaux travaux que Faral a consacrés à Ovide et autres poètes. Recherches sur les sources latines des contes et romans courtois au Moyen Age, Paris, 1913. — (2) Ce tableau se trouve esquissé dans Faral (ci-dessus cité), dans Ch. V. Langlois (Hisl. <7^n.,II, 552; Quest. d'£'ns., 107) ; dans Luchaire, H. de Fr., 11;, 184, 187 ; dans l'abbé CIcrval, Les Ecoles de Chartres au Moyen Age, in-8»,1895; — J. Bédier, //. .\./>.. XII, 211:. Le xi' siècle « par Virgile et Stace, par Dictys et Darès. par Scr\'ius, par les actes des « martyrs et les vies des saints, par les histoires romaines et les Pérès, dispensait de toute l'histoire héroïque de l'antiquité biblique et de l'antiquité j profane, de toute l'épopée antique et de toute l'épopée chrétienne. »

le milieu national, et ébauclie lointaine ou avant-courrière de la fameuse renaissance triomphante du xvi** siècle. Imparfaitement étudié encore, méconnu trop souvent par les savants et les lettrés, ce mouvement a eu une ampleur et un éclat extraordinaires. Il ne devait s'arrêter que dans la seconde moitié du xii« siècleetauxiii*, lorsque les Cornificiens, comme on appela les scolastiques, dédaigneux des travaux littéraires et des beautés de la forme, firent triompher la philosophie subtile, la métaphysique souvent creuse, les recherches d'une logique poussée à l'excès, auxquelles le culte de l'antiquité et de l'idéal classique devint étranger. Mais, précisément à l'époque de Turold, fleurissaient ces grandes écoles monastiques, foyers véritables de lumière, où l'antiquité latine ressuscitée fut en honneur, où presque tous les auteurs classiques, depuis Cicéron jusqu'à Tite-Live, à Tacite et à Pline l'Ancien, depuis Plaute et Lucrèce jusqu'à Virgile, Horace, Lucain, Perse et Juvénal, étaient lus et commentés avec enthousiasme. La région de l'Ouest, pays d'origine de notre trouvère, possédait les plus florissants de ces centres de formation intellectuelle, la Trinité et Saint-Ouen de Piouen, Saint-Wandrille de Jumièges, le Bec, où étudièrent saint Anselme, Alexandre II, Yves de Chartres, outre Saint- Wigor de Bayeux, Saint-Etienne de Caen, Saint- Evroult, Saint-Martin de Séez et Avranches. On y accourait de tous les points de la Normandie, de la Bretagne française, de l'Angleterre, voire du reste de la France. Tout à côté de la région normande, pendant un siècle, se trouvèrent les deux plus grands foyers de l'humanisme. Celui d'Angers s'enorgueilht de l'enseignement et des productions littéraires de poètes comparables aux meilleurs lettrés de la Renaissance, tels que Marbode, Hildebert de Lavardin, Baudri de Bourgueil. Celui de Chartres, plus célèbre encore, a compris depuis Fulbert, jusqu'à Bernard, Thierri et Guillaume de Couches, une pléiade d'esprits supérieurs, tous formés au culte des lettres antiques. Les contemporains de Turold, qui ont étudié dans ces écoles, Serlon de Bayeux, Orderic Vital, Raoul de Caen, Pierre de Blois et tant d'autres, montrent par les citations de leurs écrits, par leurs tendances Uttéraires, par leurs formes mêmes de style, l'influence de la formation classique qu'ils avaient reçue.Uestpeude latinistes, même parmi ceux du xvi^ siècle, qui dépassent pour l'élégance et le classicisme de la forme un Baudri ou un Hildebert. Dans tous ces monastères se trou valent des bibhothèques où avaient été recueillis les manuscrits des auteurs latins. Les catalogues, qu'on en a conservés ou qu'on a pu reconstituer, prouvent qu'elles contenaient les œuvres des repré-

sentants principaux de la culture classique(l).Où Turold a-t-il reçu celte initiation V Dans quel monastère normand ou français, à Baveux, à Avranches, à Séez, au Bec, à Saint-Evroult, à Angers ou à Chartres, a-t-il appris à goûter à cette source pure des lettres antiques ?0n l'ignorera sans doute toujours .Peut-être son initiation a-t-elle été superficielle; peut-être ne l'a-t-ilobtcnuequepar l'intermédiaire de quelques clercs cultivés, anciens élèves de ces écoles ? Ce qui est indéniablc,c"est qu'il en a subi l'empreinte directe ou indirecte, et que cette empreinte a contribué à forlilier en lui les (ions naturels du génie.

Il en a été de même de l'action, qu'ont pu exercer surle poète, les néo-classiques du Moyen Age, dont il semble avoir lu les œuvres. Tavernier (2), auquel il convient de faire remonter le principal honneur de ces recherches, et Marignan (3) à un moindre degré, ont montré que le trouvère avait connu la Vita Karoli d'Kginhard, cet adepte de la renaissance carolingienne et cet imitateur de Suétone (4). Ils ont cru reconnaître dans certains passages la trace de la lecture des productions de quelques humanistes de la fin du xi« siècle et de la première moitié du xii'^, tels que Serlon de Bayeux,Ciui d'Auxerre, Foulques de Corbie,Vital de Savigni, et surtout celle des œuvres des historiens de la première croisade, tels que Guibert de Nogent, Raoul le Moine, Baudri de Bourgueil, chez lesquels triomphe l'esprit de l'humanisme de cette période (5).

Influence possible suç Turold, de l'apparition des premiers POÈMES en langue VULGAIRE RELATIFS AUX CROISADES.

Une dernière hypothèse, qui nous est personnelle, est celle qui concerne la possibilité d'une influence exercée sur l'auteur de la Chanson de Roland parla publication des premiers poèmes en langue vulgaire inspirés des croisades. Son œuvre n'apparaîtrait plus dès lors isolée, mais prendrait place au milieu d'un mouvement d'idées qui se propageait dans la génération à laquelle il appartenait. L'enthousiasme suscité par les guerres saintes faisait naître en effet chez les clercs la pensée de communiquer aux élites sociales et même aux masses étrangères à la langue et à la culture latine l'impression profonde que produisait cet admirable

(1) L. Dclisle, Introd. à l'histoire d'Orderic Vital.V, p. XFV, XX-XXIX.

— Hist.Lill. France, iomei X à XII: — Cuissard, L'abbaye de Fleuryà la fin du x« sicclc.il/e'Tzi.Sof. Arc/i. Or/., XIV (1875). — Pori'e, L' ah baye du Bec et ses écoles (1895) ; Clerval, ouv. cité ci-dessus. — L Maître, Les Écoles monastiques au Moyen Age, 1866. — Pasquier, Hihiebertde J.avardin,lSlS,\n-S':

— Ernault. Marbode, 1890. L. Delisle. Les poésies de Baudri de Bourgueil ; Romania.l (1872). — (2) Tavernier, Vorgesch., 141 et sq. — (3) Marignan, MO et sq. — (4) Tavernier, Vorff-, 34.52, 123, 136, 141, 150, 164, 186, etc.

— (5) Ibid., 153, 158 — Marignan, 140 et sq.

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élan du monde chrétien. Ces clercs croyaient faire œuvre pieuse, en échauffant les imaginations et les cœurs aux récits de ces exploits héroïques. Les auditoires étaient prêts pour accueillir leurs chants qui pénétraient Jusqu'aux âmes. La langue vulgaire, plus que le latin, cette- langue savante, était l'instrument accessible à tous, avec lequel ces poètes novateurs allaient transporter, pendant des siècles, aux sommets de l'héroïsme et de la foi, les multitudes vibrantes d'émotion, formées des soldats et du peuple, acteurs de ces grands événements d'une épopée réelle. Le caractère épique de ces événements frappait si bien les contemporains de Turold,que le léger et spirituel Guilhen VII (1), duc d'Aquitaine, délaissant pour un instant ses préoccupations de poète voluptueux et railleur, composait sur le mode grave quelques poésies au sujet de la croisade de 1101-02. En 1106 environ, d'après GeofTroi de Vigeois, le chevalier limousin Grégoire Béchada, compagnon de Geofïroi de Lastours à l'expédition de 1096-99, composait, à la prière de l'évèque de Limoges, Eustorge, une Chanson de la Croisade en langue provençale (2), que nous ne possédons plus malheureusement. Le fragment provençal de la Chanson d'Antioche découvert et pubhé par P. JNIeyer n'a pas le même intérêt : c'est en elTet le début d'un autre poème postérieur à la Chanson de Roland, qui s'y trouve visiblement imitée et dont les personnages y sont cités (3). D'autres poèmes avaient sans doute vu le jour à l'occasion de ces guerres saintes. Sybel a remarqué que les histoires de la première croisade, dues à Robert le ^Moine et à Albert d'Aix, contiennent des passages qui semblent inspirés d'œuvres poétiques ou qui en ont été détachés (4). Nous possédons enfin, sous le nom de Chanson d'Antioche ou de Jerusa/em, sinon l'original, du moins un remaniement d'un grand poème contemporain de la célèbre expédition et antérieur, sous sa forme primitive, même à la Chanson de Roland. Ce poème, remanié à la fin du xii^ siècle par Graindor de Douai, était l'œuvre d'un pèlerin, Richard, que les uns croient d'origine artésienne et les autres d'origine normande, comme Turold lui-même. Récit moitié historique, moitié fabuleux, il renferme un tableau fort remarquable des douleurs et des joies, des espérances et des déceptions de ce million de croisés, qui croyaient

(1) Chansons de Guilhen le Troubadour, p. p. A. Jeanrov, 1905, in-16. — (2) Hist. LUI. France, X, 403-4, XI, p. XXIV-XXVL — (3) Fragment d'une Chanson d'Antioche en provençal, p. p. P. Mever, Arch. Or. Latin, II, 467, 510 ; cf. G.Paris, Romania, XVII. 513-541; XÎV, 562-91 ; XXII, 345- 363. — (4) H. von Svbcl, Sagen und Gedichte ûber die Kreuzzuge, Kleine Schriften, III 117-155

aller à la conquêlt' d'un nouveau paradis el dont 30.000 à peine atteignirent la terre promise. Parfois le poète s'y élève, porté par la grandeur même du sujet, jusqu'aux sommets de la poésie (1). Mais il lui a manqué cette maîtrise de la composition, cette originalité de la conception et de l'expression, qui placent à part le trouvère de la Chanson de Roland. Si l'enthousiasme suscité par les croisades d'Orient avait pu susciter les œuvres de Grégoire Béchada et de Richard le Pèlerin, pourquoi l'exaltation religieuse et chevaleresque, fruit des croisades d'Espagne, n'auraitelle pas fait jaillir dans le cerveau d'un grand poète la source divine de l'inspiration à laquelle nous devons ce chef-d'œuvre, l'épopée de Turold ? Dans ce milieu qui fermentait sous l'action de l'esprit des croisades, ce chef-d'œuvre n'apparaît plus dès lors comme une production solitaire (2). Il est l'une des manifestations mulliples, deFactivité intellectuelle que les croisades provoquèrent, mais il en est la plus significative et la plus belle. J/cmpreinte d'un génie original s'y montre d'une manière éclatante. Le trouvère a su, ce qu'ignoraient l^ichard le Pèlerin et sans doute ses émules, colorer la fiction de toutes les lumières de la réalité, et au lieu d'un poème, mélange mal défini d'histoire et de légende, donner au monde une (euvre supérieure à toutes les autres par l'unité de la composition, la hardiesse originale de la conception et la souveraine beauté de l'art.

Les DISCUSSIONS sur l'identité de l'alteur de la Chanson DE Roland. C'est un clerc a la fois auteur et récitant (.iongleur). — I^'auteur de ce chef-d'œuvre est donc un clerc cultivé, animé d'une foi profonde, mais d'esprit réfléchi et libre, qui a écrit sous rinfluence de l'enthousiasme des croisades, mais qui a su dominer et classer ses impressions, choisir avec un art consommé les éléments de son poème et les fondre dans une harmonieuse unité. On a discuté depuis soixante-dix ans, pour savoir si le personnage qui se nomme à la fin de l'épopée était cet auteur lui-même ou bien un simple jongleur récitant. On connaît le vers qui termine la Chanson de Roland.

Ci fait la geste que Turoldus dech'net.

(1) Chanson d'Antioche, éd. P. Paris. 2 vol.in-8MR48 : id.. llist. LUI. Fr., XXII, 353 ; XXV,519-26. — Id., Nouv. éludes sur la Ch. d'Anliocbe, 1878, in-S". On y peut,ioindre la Chanson des Chélifs (captifs). (P. Paris, Hisl. LUI. Fr.. XXII, 384 ; XXV, 507). —(2) J. Bédier (//. A', /r., XII, 211)estimc qu'il y a eu tout un travail antérieur à Turold ou contemporain du poète ; les manifestations maîtresses de ce travail sont la Chanson de saint .Ali-xis, le roman d' Alexandre d Auhry deBesançon,la Chanson d'Anliocht et \a Chanson de Roland. Il émet l'hypothèse de chants antérieurs (p. 181), qui mettaient en scène les preux.

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Gautier (1), Crcscini (2), Rajna (3), Dumesnil (4), Jeanroy (5) ont abordé successivement le problème sans arriver à le résoudre d'une manière certaine, et J.Bèdier hésite lui-même entre les solutions proposées (6). La signification du terme dedinet est en effet obscure. C'est un verbe neutre, mais il peut avoir été employé au sens actif. Suivant que l'on adopte rigoureusement le sens du verbe neutre ou qu'on admet sa transformation en verbe actif, on se trouve en présence, soit d'un simple récilateur, comme l'étaient beaucoup de jongleurs, ou d'un auteur, comme la plupart des critiques l'acceptent. L. Gautier traduit donc le vers final en ces termes : « Ici s'arrête la geste historique écrite par Tiirold ou achevée par Turold (7). « Suchier estime que dedinet signifie achever (8) ; Pakscher (9) lui donne le sens de remanier. Le poète ne serait, dans ce cas,suivant la théorie chère à G.Paris, qu'un remanieur, que l'auteur qui aurait donné la dernière main à un poème ou à une série de cantilènes antérieures. L. Gautier se demande si le personnage désigné au dernier vers est, ou un scribe qui a achevé de copier le poème, par conséquentun simple copiste, ou bien un jongleur qui a achevé de le chanter, ou enfin un poète qui a achevé de le composer. Crescini, Dumesnil et Jeanroy estiment que le mot geste désigne le poème et non une source narrative antérieure, ce que le terme dedinet (achever) tend à prouver. Ils pensent que l'auteur lui-même de l'épopée s'est nommé ; ils excluent ainsi l'hypothèse d'un simple jongleur ou d'un simple copiste.

Une solution de ce déUcat problème nous est suggérée par les pénétrantes recherches que Faral a consacrées récemment aux jongleurs (10). En écartant l'hypothèse d'un simple copiste, qui n'a presque aucun partisan, on résout en effet la difficulté, si l'on admet que le personnage nommé à la fin de la Chanson de Roland était à la fois auteur et récilateur, clerc et jongleur. Il paraît à première vue étrange qu'unhomme d'espritaussi cultivé, de caractère aussi grave, d'âme aussi haute, que l'est l'auteur de notre épopée, puisse être qualifié d'un nom auquel l'opinion courante attribue une couleur défavorable. Mais Faral a montré qu'il y

(1) L. Gautier, Ch.de Roland, I. p. XXV-LXVI ; II.391-LXIX-LXXV.— (2) V. Crescini. L'ultimo verso délia canzone di Rolando, Acad. dei Lincei, Rendiconti, 1895, p. XLV (déclinet veut dire achève). — (3) Rajna dans Romania, XIV, 405 (déclinet = achève). — (4) Dumesnil, Touroude, Ann. Univ. Grenoble, XII (1900), 79-90 (déclinet est un verbe neutre à sens actif, = achève); — Voir encore G. Paris, iJomania, XXII, 632 ; XXIX, 483. — ■ (5) A. Jeanrov, Grande Encycl., XXXVI, 512. — (6)Bédier, Lég. Epiq., III, 1190. — (7) Gautier, I, p. LXXI. — (8) Suchier, Gesch. d. fr. Lileratur (1900), p. 25. — (9) Pakscher, p. 132. — (10) Faral, Les Jongleurs en France au Moyen Age, 1910, 111-8"

avait parmi les jongleurs une sorle d'aristocratie assez semblable à celle de nos hommes de lettres, le plus haut placés dans l'opinion publique. C'était celle des clercs, auteurs ou chanteurs de gestes (1). l'n autre romaniste éminent, L. Foulet, a prouvé que même des auteurs de poèmes satiriques, tels que ceux du Roman du Rcnart, voire ceux des fabliaux, tels que Henri d'Andeli, cha noine, lié d'amitié avec le chancelier de l'Université de Paris, avaient une culture classique assez étendue, connaissaient le latin et ont puamuserl'imagination des foules, sans que l'Eglise y ait trouvé matière à censure(2)Bédier, dans sa thèse surles fabliaux, avait déjà formulé des conclusions semblables (3). Les jongleurs de geste, en particulier, jouissaient au xii* siècle de la considération générale. C'étaient le plus souvent des clercs, parfois même des chevaliers, que le clergé ne reniait point, qu'il accueillait et protégeait volontiers, parce que leurs œuvres, loin de démoraliser les foules, exaltaient en elles le sentiment du devoir, l'esprit d'héroïsme et de sacrifice, l'admiration pour les grandes et belles actions des guerriers ou même des saints. Certains de ces clercs jongleurs, tels que le Normand Garnier de Pont Saint-Maxence, compatriote de Turold, se vouaient en effet spécialement à des œuvres d'édification, conçues sous forme poétique, comme la Vie de saint Thomas Becket (4).

Dès le xi<' siècle, ces clercs, auxquels est déjà donné le nom de ménestrel dans la Vie de saint Alexis, tendent à se distinguer des vulgaires jongleurs ; ils forment une classe tout à fait séparée de ces derniers au xiii^ siècle. L'Eglise, qui excommunie les jongleurs ou histrions, chanteurs, danseurs, mimes, baladins, avec une juste sévérité, admet au contraire les clercs ménestrels au bénéfice de son indulgence et même de ses faveurs (5). Ces clercs sont reçus partout dans les abbayes, à la cour des évêques et des grands seigneurs. Ils mènent une vie errante, organisent des fêtes religieuses et laïques, convoquent à l'audition de leurs poèmes lyrico-épiques, qui ont la vogue de nos opéras et de nos pièces de théâtre, les auditoires de grands seigneurs, de grandes dames, d'ecclésiastiques même (6). Ils distribuent volontiers la louange à ceux qui les accueillent. On sait, par un passage d'Orderic Vital (7), combien ces dispensateurs de

(1) Faral, p. 71, 74, 76, 79, 183. — (2) L. Foulet, Le Roman du Renart 1914, p. 555, 567, 570. — (3) J. Bédier, Les Fabliaux (1891), 338. — (4) L. Gautier, Epop. /r., II, 21.— Faral, 69,114,118, 133, 155, 162, 203, 220, 256, 344, 410. — Ch. V. Langlois, La Soc. /r. au Moyen Age, p. 133. — (5) Faral, 29, 36, 54, 58. 173. — (6) Faral.ll, 26, 29, 31, 44. 45, 51, 52, 58, 59, 61, 85, 87, 121, 197, 251, 258, 284 ; G. Paris, Manuel, 37. — (7) Orderic Vital, IV, 254 (discours oùilestdit : imorcGaÛorum /orliler certale...ne lurpis caniilena de vobis cantetur »; — à rapprocher du vers 1466 de la Ch. de Roland)

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l'éloge OU de la satire sont appréciés et redoutés, au commencement du xii^ siècle. Beaucoup travaillent à la demande et sous la protection même des grands seigneurs, des évèques et des abbés des grands monastères (1). C'est ainsi que, d'après les recherches de Faral et de Foulet, on peut conclure que ce sont « des clercs qui ont apporté à notre littérature profane la plus forte contribution». Qu'un poème comme celui de Turold, de caractère aussi grave, de ton aussi héroïque, aussi propre à exalter les âmes, ait été l'œuvre d'un clerc, rien n'est plus naturel en un siècle où Chrestien de Troyes, l'auteur de poèmes d'une allure moins sévère, a pu appartenir à la cléricature, et où une foule d'autres œuvres ont eu pour auteurs, dans tous les genres, des membres du corps clérical. Or, ce clerc, ce trouvère dont le type est si fréquent dés l'époque de ce Turold, c'est, dit Faral dans une heureuse formule, « le jongleur considéré comme auteur ». Tantôt il se borne à composer le poème que le jongleur chante en s'accompagnant de la viole, et qu'il vendra même plus tard au jongleur, comme l'auteur moderne, vend son manuscrit à l'éditeur ou au directeur d'une scène théâtrale. Tantôt, au contraire, il récite et chante lui-même les œuvres qu'il a composées, comme l'ont fait Garnier de Pont Saint-Maxence, Guillaume de Bapaume, l'auteur du Montage Raimond, Guiot de Provins et Folquet de Marseille, ce jongleur, qui, après avoir exercé son art devait passer d'un cloître cistercien au siège épiscopal de Toulouse (2). Il n'est donc pas téméraire d'admettre ou de supposer que Turold a été, comme tant d'autres clercs, à la fois l'auteur et le rècitateur de son poème, de sorte que la difficulté soulevée par le terme équivoque qu'il emploie à la fin de son poème se trouve résolue.

L'examen attentif de son épopée permet aussi une série d'inductions que fortifient les recherches d'ensemble dues à Faral sur la vie des jongleurs. Ce dernier savant a tracé un excellent tableau du rôle de ces ancêtres de nos hommes de lettres dans la vie sociale de leur temps. Il les a montrés devenus les hôtes et les famiUers des grands seigneurs et des grandes dames, dont ils animent les réunions et les fêtes par la récitation de leurs poèmes, qu'ils distraient, amusent et instruisent, qu'ils exaltent par leurs louanges, distributeurs de renommée et par suite souvent recherchés, loués et flattés de leurs protecteurs eux-mêmes (3). Cer-

(1) Foulet, 574.— (2) Faral, 77, 79, 103, 117, 155, 162, 169, 173,188,198, 203, 219, 221, et notamment 157, 160, 167, 210, 218. — J. Bédier, Les Fabliaux, 344.— (3) Faral, 103, 117, 127, 155, 185, 188, 202, 218, 298. — Ch. V. Langlois. op. cil., III'. 411.412; Soc. /;■., p. 59 — A. Jeanroy (//. L. fr., I, 367). — Molinier, op. cit., Il-, 28ô. — G. Paris, Man.,90. — Poésieau Moyen Age, II, 16.

tains arrivent ainsi à une considération toute particulière. On voit le jouf^leur Uaurcl recevoir en don un ficf ; un autre poète, llather.devenu propriétaire terrien, acquérir la noblesse et paraître, accompaj^né de vielleurs, qui jouent avec desarchets d'argent; le ménestrel Berduc obtenir trois domaines de Guillaume le Conquérant ; Richard le Pèlerin, l'auteur de la Chanson d'Anliuclie, distingué par Arnold de Guines à la première croisade, quitter le service de ce grand seigneur, parce qu'il ne le trouve pas assez libéral. Clercs, ils reçoivent des bénéfices (1), comme Turold semble en avoir reçu en Espagne de Hotrou de Perche à Tudela. Ils s'en vont ainsi de cour seigneuriale en cour seigneuriale, en hérauts de gloire, en dispensateurs des plus hautes jouissances intellectuelles, tandis que les vulgaires jongleurs sont les distribuleurs des plus basses distractions matérielles. Ils sont chose légère, race souvent fière, irritable ou susceptible, qui promène sa fantaisie, au gré de ses caprices, et ne s'attache qu'autant qu'on sait l'apprécier et la retenir. Aux hommes pour lesq^uels la vie guerrière était la vie normale et qui goûtaient avant tout le drame de la bataille combien devait plaire la poésie si vivante de la Chanson de Roland !

Le trouvère de la Chanson de Rol.\nd, hôte probaule des COURS seigneuriales. — Des noms mêmes des héros que cette épopée met en scène on peut induire, presque certainement, la présence successive de l'auteurdanslesdiversescours seigneuriales françaises, dont il exalte les représentants. Tout d'abord, l'identité visible qu'on a pu établir dans ce travail entre le personnage de Roland et celui de Rotrou de Perche, 'a connaissance si précise que le poète montre de la géographie des régions où se trouvait l'apanage espagnol decegrandseigneur normand, enfin la présence d'un clerc normand du même nom quel'auteur de l'épopée, à Tudela, à cette époque, tout cet ensemble de témoignages semblent prouver que le poète a vécu dans l'entourage de l'illustre feudataire des Capétiens et des ducs de Normandie, devenu l'un des grands feudataires de la couronne d'Aragon (2). Il a probablement aussi été, comme on le verra plus loin, le familier d'une autre grande maison normande, celle des Sai, dont les possessions s'étendaient de la région d'Argentan à l'Avraiichin, au voisinage des terres de l'Hum et du Mont Saint Michel, si connues de notre poète (3). Il semble qu'il ait également fréquenté plus ou moins longuement

(1) Faial,69. 83, 108, 112, 113, 127, 201, 218— G.Paris, Man., 125. — (2) Voir ci-dessus, livre I'', eli. iv et v ; livre III, chap. m. — (3) Voir cidessous, ch. III.

dans ces cours seigneuriales de la Bretagne Trançaise, alors ouvertes aux poètes,. telles que celles de Dol et de Vitré, d'où il a peutêtre tiré quelques-uns des traits des hautes figures d'un Olivier et d'un Roland (1). L'exception flatteuse que le trouvère a faite, en introduisant dans son épopée deux gracieuses figures de femmes, paraît prouver qu'il fut le protégé de quelques grandes dames de sa province natale. Une foule d'œuvres poétiques sont nées d'ailleurs au xn<' siècle de ce mécénat féminin. On sait qu'Aéiis de Louvain, femme d'Henri I<^'' Beauclerc, faisait écrire par le poète David la gesie de son époux, ordonnait de mettre en français la légende celtique de Saint-Brandan et commandait à Philippe de Thaon cette œuvre de morale ou d'histoire naturelle moralisée, qu'on nomme le Bestiaire (2). Plus tard, Nicolas de Senlis va traduire le Pseudo-Tiirpin pour la comtesse Yolande de Saint-Pol (3), de même que Geoffroi Gaimar composait VEsioire des Engles,pouT Constance.femme de Robert Filz Herbert (4). On sait l'influence qu'AIiénor d'Aquitaineallait exercer sur l'essor de la poésie de son temps, sur le génie d'un Bernard de Ventadour, sur la production encyclopédique d'un Wace et d'un Benoît de Sainte-More (5). On peut soupçonner dans l'orientation de la pensée de Turold et dans la tournure élevée de son esprit l'action de ces grandes dames, qui prirent aux événements des croisades un intérêt passionné. Une Adèle de Blois, protectrice de Baudri de Bourgueil, à laquelle étaient adressées les bulletins de la première croisade (6), et qui a peut-être servi de modèle au personnage de la belle Aude, une Ada de Roucy.qui est plus probablement encore le prototype de ce personnage et qui était la parente des héros des croisades d'Espagne, ont pu exercer sur le poète une influence difficile à déterminer. Le fait même qu'il leur a donné une place dans son épopée indique en tout cas qu'il a dû les connaître et passer à leur cour. Il en est de même pour celle de Juliane de Laigle, la sœur bien-aimée de Rotrou de Perche, la cousine d'Alfonse le Batailleur, et la mère de cette Marguerite, qui était venue dès 11 16 en Espagne, avec son oncle,recueilUr une couronne, celle de Navarre. Le poète, si au courant des événements et de la géographie du nord de la péninsule, pourvu probablement d'un bénéfice à Tudela au cœur de l'apanage de la fille de JuUane, a

(1) Ci-dessus, livre III, ch. m et iv. — (2) G. Paris, Poésie au Moyen Age, II, 34. — (3) Faral, 117. 202. — (4) G. Paris, Man., 133. — (5) Hisl. de la T.ilt.fr.. p.p. Petit de Julle\ille (A. Jeanroy et Constans, 1,368. 369, 374). — (6) Martène, Anecd.. 1328. — Mon. Germ . ScripI . IX ; — Mém. Antiq. Normandie. VIII(1378). 187. — Hisl. Lill.Fr., 296 301 ; XII, 487-99 ;— d'Arbois, II, 251.

assez marqué, par le choix qu'il fait de ce nom pour l'appliquer à la reine de Saragosse devenue chrétienne, tout l'allachement qu'il avait gardé envers la {grande dame du pays normand(l) qui, en rencourageant, avait peut-être provoqué l'essor de son génie.

Qu'il ait aussi eu des rapports avec la cour des ducs de Normandie, il n'est guère possible de ne pas l'admettre, si l'on songe qu'il introduit, parmi leshérosde son épopée, Richard I''''el Henri V'(2), glorifiant en eux non seulement les éminents représentants de la nationalité française la plus entreprenante de son temps, mais encore les princes qui exercèrent avec le plus de fruit un intelligent mécénat, qui provoquèrent autour d'eux une admirable floraison intellectuelle, attestée par la naissance de tant d'écoles monastiques, de tant d'oeuvres historiques, poétiques et savantes, telles que celles de Guillaume de Poitiers et de Guillaume de Jumiéges, d'Orderic Vital, de Serlon de Bayeux et d'Etiennede Fougères (3).

Parmi ces cours princières, il en est que le poète paraît avoir entouré d'une véritable prédilection. On sait la préoccupation constante qu'il montre pour grandir le rôle et soutenir les prétentions de cette maison d'Anjou, qui avait d'ailleurs des liaisons si étroites avec celles du Percheet de Normandie. On ne saurait en être surpris, si l'on se souvient que la cour des comtes d'Anjou fut en ce temps semblable à celle d'un Jean de Berry ou des Valois-Orléans Angoulême. Les princes angevins, depuis Geoffroi Martel II jusqu'à Geofîroi IV le Bel, furent de grands seigneurs, d'esprit ouvert, instruits, lettrés, parfois d'une culture supérieure ; quelques-uns se montrèrent même capables de manier la plume aussi bien que l'épée, firent œuvre d'historiens, comme Foulques le Réchin, de poètes et d'orateurs, comme GcolTroi le Be'. Ils ont de toutes façons compté parmi les promoteurs les plus intelligents de la renaissance de l'humanisme. C'est à eux que les écoles d'Angers et du Mans durent leur prospérité. Ces protecteurs des Marbode, des Hildebert, des Baudri (4) ont été vraiment dignes d'apprécier le génie naissant d'un Turold, dont la reconnaissance s'est manifestée par la place qu'il leur accorde dans son œuvre. C'est probablement pour des raisons semblables qu'il a exalté le nom des princes de la maison de Blois-Champagne, qui tenaient à Chartres et à Troyes une cour brillante, ouverte à toutes les

(1) Voir ci-dessus livre 1", ch. v, livre III, ch. iv. — (2) Ibid., livre III, ch. IV. — (3) G. Paris, Mélanges, p. p. Roques, I, 77. — Molinier. op. cil., IIS 208, 213, 214, 215. 219, 220. — A. Luchaire, H. de Fr. IIS163. 186. 293, 298;— Hisl.Lill.Fr., X à XIII. — (4) Sur ces princes et cette cour. Etienne de Rouen (H. de Fr.. XII, ô~l) : Hisl. LUI. Fr., XI et sq. :— d',\chery, Spicilège, III, 231-4;— .\. Luchaire, i?iW. F. L. Paris. VIII, H. de Fr., IV, 60, 63, 296, 298, 385 ; III', 40 ; — Halphen, op. cil., 8. 11 ; XIII.

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manifestations de la vie intellectuelle, accueillante aux savants et aux poètes, et qui préludait ainsi au grand rôle qu'elle allait jouer au temps d'Henri II et de Thibaut le Chansonnier dans l'histoire littéraire de la France (1). Ce n'est évidemment pas sans raison que le trouvère a placé Tedbald de Reims parmi les preux de Charlemagne.

Le poète a probablement aussi traversé les cours seigneuriales de l'Ile-de-France et de la Champagne. On ne s'expliquerait pas autrement qu'il ait introduit dans son épopée un Milon de Brai, vicomte de Troyes, ou un Xévelon, seigneur de Pierrefonds, apparenté aux comtes de Soissons (2). Parmi ces cours, il est très probable qu'il a dû particulièrement connaître celles dont les membres avaient des liens de parenté avec Rotrou de Perche, avec Gilbert de Laigle, avec Marguerite de Navarre, avec les souverains aragonais.

On a remarqué, dans la Chanson de Roland, a côté de la prédominance du dialecte normand, celle du dialecte français. Elle s'expliquerait peut-être par son passage dans ces centres aristocratiques du Bcauvaisis, du Valois, du Noyonnais, du Soissonnais, où vécurent les seigneurs de Beaumont, de Yexin, de Nesle, dont on peut retrouver quelques traces dans le poème. En Picardie, le trouvère a pu fréquenter aux cours de Montdidier, fief des Roucy, d'Ancre et d'Amiens, séjours de Charles le Danois, allié de Roucy et probablement l'un des prototypes de VOgier de la Chanson de Roland (3). Mais c'est sans doute à Laon que le poète a dû séjourner avec le plus de prédilection (4). Il y place l'une des résidences favorites de Charlemagne, et il imagine que c'est au « nwiistier » de Laon (Sainte-Marie) que Saint Gilles vient déposer la geste ou le récit des exploits de Roncevaux (5). On a généralement admis qu'il y avait dans ce fait la survivance d'un souvenir de la basse époque carolingienne, du temps où Louis IV, Lothaire et Louis V résidaient enLaonnois, dans la dernière période du xe siècle, comme si ce souvenir lointain relatif à des princes médiocres, sans relief historique, eût été seul propre à frapper l'imagination du trouvère. Pour le surplus, à savoir le dépôt de la geste au moutier de Laon, on y a vu une fantaisie inexplicable du poète. Tout s'éclaire, croyons-nous, si on observe deux faits

(1) Voir ci-dessus, p. 417, note 5. — (2) Rôle de ces cours au xii» siècle, Ch. V. Langlois, Soc. fr., p. 59 ; Hisl Gén., IIP, 368, 411 ; Faral, 202. — (3) Voir ci-dessus, livre III, ch. m et iv. — (i) Ch. de i?o/and, vers 2910. « Cum jo serai àLoûn en ma chambre. — (5) Ço dit la Geste... li ber, Gilie, por qui Deus fail verluz e tist la chartre el muster de Loùm : ki tant ne set ne l'ad prod enlendut » (vers 2095, 2098). — Gautier, Ch. de Roi. (I, LXIV) a cru que Gilles était un auteur réel; il en est de même de Fr. Michel, introd., p. VII.

négligés jusqu'à présent. En premier lieu, on a oublié de noter que les Roucy, comtes de Reims, se flattaient de descendre de Charlemagnc en ligne féminine, puisque l'un d'eux, Renaud, avait épousé la fille de Louis IV et la sœur de Lothaire,dont ils avaient soutenu la cause au x» siècle avec une rare fidélité (1). De plus, cette puissante famille féodale, qui presque seule pouvait conserver aussi précieusement au xi« siècle la tradition carolingienne, après avoir édifié vers 953 son merveilleux observatoire fortifié de Roucy sur la falaise de l'Aisne (2),avait depuis lors prétendu exercer la principale influence sur Laon et le Laonnois, de même que sur le pays de Reims qui fut longtemps sous sa domination. La petite cour épiscopale de Laon au xii« siècle dépendait de cette grande famille qui en avait fait l'un des foyers les plus ardents de sympathies ]iour la cause des croisades d'Espagne. Là vécurent deux membres de cette puissante maison des Roucy, digne des rois et apparentée à des rois, qui avait tant de liens avec les maisons de Perche, de Bourgogne, de Navarre et d'Aragon. L'un était l'archidiacre et trésorier Barthélémi de Montcornet,petit-flls d'Ermentrude de Roucy et neveu de Bertrand de Laon, le héros de Saragosse et de Fraga (3).

L'autre fut ce Barthélémi de Jura ou de Serre, fils de Foulques de Bourgogne et d'Adélaïde de Roucy, qui, élevé par Manassès I", archevêque de Reims, devint évêque de Laon en 1113 (avril) et ne mourut qu'en 1157 au cloître de Foigny, après avoir occupé son siège 32 ans (4). Ce prélat grand seigneur était venu en Espagne rendre visite à son cousin Alfonse le Batailleur, et il en avait rapporté la promesse d'obtenir, à un nouveau voyage, une part du corps du célèbre protecteur de Saragosse, saint Vincent, et une chasuble (capsula) précieuse que la Vierge avait donnée à saint Ildefonse, archevêque de Tolède (657-667). C'est pourquoi, à son retour, l'évêque ordonna à un moine d'aller rechercher l'ouvrage d' Ildefonse sur la virginité de ^larie, ouvrage que le moine trouva à Chàlons; il lui fit écrire la vie et analyser les œuvres du saint, et il lui demanda de composer un traité en trois livres sur les ]Miracles de la Vierge, protectrice de son moutierépiscopal (.5). Telle était en ce miheu l'attention passionnée

(1) Flodoartl,.l;ifiaîcs.9-18. 9G0.— Marlot. .l/drop.i?fm. ftis/.(lG79). 11,195;

— hwer,Louisiy d' Outremer, GA, 110-11, 116. 123, 162, 20-1, 206, 208,209, 222,225. — F.Lot, Dcrn. Carol., 10, 71, 115, 255. — (2) Roucy. qui aété un des quartiers généraux de notre armée de 1914 à 191S,se trouve dans le canton de Keuchâtel-sur-.\isne, arrd' de Laon. — (3) Hériman de Laon, De miracutis sanctae Mariae Ladinensis, Aligne, P. L., CLVI, 962. — (4) Sur cet évéque, outre Hériman, livre I", col. 967 et 963 ; Migne, F. L.,CLX, 1359 ;

— Uisl. Li«.7''r.,.N.Xl, 524-527.— (5) Hériman de Laon (Migne, CLVI, 962).

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avec laquelle on suivait les Croisades d'Espagne que, dans ce recueil d'historiettes pieuses et fastidieuses, Hériman a trouvé cependant moyen de relater brièvement les exploits des Franco- Aragonais, la prise de Barbastro, de Tudela, de Saragosse, de Borja et de Tarazona. Il est le seul, si l'on excepte le moine de Saint- Maixent, à connaître ces faits. Il ks connaît mieux qu'Orderic Vital et il nous a laisséun éloge enthousiaste d'Alfonse le Batailleur, cet autre César, « cet autre Charlemagne », cet émule de ces grands hommes qui avait comme eux conquis l'Espagne du Nord (1). Il y a une analogie frappante entre ce texte et celui du début de la Chanson de Roland ; le héros de Heriman a conquis « presque toute l'Espagne », comme celui deTurold a conquis « toute l'Espagne ». On s'explique, dès lors, que ce soit à Laon que Saint Gilles ait eu la pensée de venir déposer la geste, le récit de la bataille de Roncevaux. Point n'est besoin de supposer que le trouvère a pâli sur les souvenirs efTacés de l'histoire de la dernière période carolingienne. C'est à Laon qu'il a pu trouver, non seulement la tradition légendaire conservée par les descendants de Charlemagne, ancêtres des Roucy, mais aussi la trace vivante et frémissante encore des campagnes d'Alfonse le Victorieux, ce second Charlemagne, et de ses compagnons les Croisés de France. C'est là qu'il a pu recueillir, de la bouche d'un évêque de Laon, le récit des exploits de ces preux, des prototypes des Olivier et des Roland, les Bertrand de Carrion et les Rotrou de Perche.

Enfin, après les pays de l'Ile-de-France, de l'Anjou, delà Champagne et de la Picardie, il est à présumer, d'après le choix des personnages qu'il a introduits dans son épopée, que le trouvère a visité la cour de Bourgogne, dont il nomme plusieurs membres. Il a été probablement, en Dauphiné, l'hôte des grands seigneurs du Viennois, du Valloire, du Graisivaudan. Peut-être a-t-il été en Avignon, et a-t-il fréquenté cet apôtre si vénéré en Dauphiné, en Provence et en Espagne du Nord, cet abbé de Saint-Ruf , le pieux et savant Oldégaire, apôtre enthousiaste de la Croisade, qu'un vœu unanime appela en 1114 à l'évêché de Barcelone et en 1118 au siège archiépiscopal deTarragone, d'où, pendant dixneuf ans,il fut le promoteur de la guerre saintecontre l'Infidèle. Il estpossible qu'il ait visité la Provence, ainsi que le Languedoc, de même que les cours seigneuriales d'Orange, de Marseîlle, de Saint-

(1) Hériman, livre ï". col. 962. Les faits qu'il rapporte prouvent qu'il écrivait au plus tôt en 1134, contrairement à l'assertion de l'Histoire Littéraire de la France qui place son œuvre vers 1113.

Gilles et de Narbonne. Que le poète ait ensuite passé les Pyrénées, qu'il ait connu peut-être la petite cour béarnaise de Morlaas et le héros de Saragossc, Gaston de Béarn, il n'y aurait à pareil séjour rien que de naturel, puisqu'il connaît fort bien les routes et les vallées des Pyrénées. Mais ce qui semble presque certain, c'est que le trouvère a ensuite séjourné auprès de Rotrou de Perche et de Marguerite de Navarre à Tudcla. On ne peut s'expliquer autrement sa parfaite connaissance de cette partie de la région du bassin de l'Ebre.qui s'étend des diocèses de Tarazona cl de Saragosse au sud, jusqu'à ceux de Barbastro, d'Huesca et de Pampelune au nord, ni ces allusions transparentes aux grands événements de la croisade franco-espagnole survenus de 1090 à 1 120 (1). De l'examen du poème lui-même et de celui des autres témoignages que nous avons recueillis se dégagent donc des notions, sinon absolument certaines, du moins d'une probabilité voisine de la certitude, relatives à la condition sociale du poète et à son existence errante. C'est un clerc instruit, un ménestrel qui appartient à la catégorie supérieure de cette classe, et il a, comme ses pareils, fréquenté dans les diverses cours seigneuriales, où il a trouvé accueil et réconfort. Il a composé enfm son poème aux environs de cette année 1120, qui marque le point culminant des Croisades de l'Espagne du Nord, de même que celui de la plus belle période des Croisades d'Orient.

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