‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 5 sur 56 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La première période des grandes croisades françaises dans l'Espagne du Nord (1C53-1104).

Le péril de l'Espagne chrétienne du Nord (1035-1063).

LE DÉSASTRE DE GraDOS, LES GUERRES CIVILES. SouS ICS

successeurs de Sanche le Grand, Ferdinand le Grand de Castille, Garcia (1035-1054), Sanche de Navarre (1054-1076) et Ramire I" d'Aragon (1035-1063), les Espagnols paraissent avoir été réduits à leurs propres forces, ou du moins chroniques et chartes se taisent sur le concours intermittent que les Français ont pu leur donner. D'ailleurs, sauf en Castille, la chrétienté espagnole s'affaiblissait par les guerres civiles, les prétentions opposées et les ambitions incohérentes des princes (4). Peut-être cependant Ramire eut-il l'appui temporaire des chevaliers gascons,notamment deceux de

(1) FT Lot, Hugues Capet, p. 207. — Barrau Dihigo (Rev. hisp., 1900 141) amonlri? que la prétendue suzeraineté de Sanche le Grand sur la Castille n'avait pour preuve qu'une fausse charte deLcyre. — (2) Marca, f/isL de Béarn. 2-i\. — .Adcmar de Chabannes. p. 149 (adhibilis srcum Vosconbus). Les conquêtes et campagnes de Sanche le Grand ne sont connues que par des chroniques ou chartes, dont la critique n'est pas faite (Annales d'A/co/a, Chronique du moine de SHors, chartes de la Pena et de San Millan, etc.). Translalio reliq. S. .Emiliani, Esp. Sagr.. rv, 366-370.— Moret, Anales, t. 1". —(3) R. Glaber. livre 11, ch. IX, p. 44, éd. Prou.— (4) Dozy, Ilist. des mus. d'Espagne, IV. 108-124.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGXE 23,

Bigorre. La reconquête chrétienne ne progressait guère dans l'Espagne du Nord-Est, sauf sur l'Ebre supérieur, où Garcia de Navarre enlevait aux Sarrasins Najcra et Calahorra (1045) (1). ;Malgré toute la tendresse que Cluny professait pour le pieux Ramire (2), ce dernier dut se bornera étendre sa suzeraineté sur le comté de Pallas, et ne put que prendre quelques petites places, Benavarre etLoarre,à l'orée des monts. Il se contenta de recevoir quelques subventions et l'octroi de la tolérance religieuse pour les chrétiens Mozarabes,de la part des rois de Saragosse et de Tudela, sollicitant même l'appui de ce dernier pour réunir à l' Aragon une partie du royaume chrétien de Navarre (3). Il termina enfin son long règne par un désastre. Il assiégeait la place forte de Grados ou Graus, le boulevard avancé des Barbastro, qui lui eût ouvert l'accès de l'Etat musulman vers la plaine, lorsqu'il fut traîtreusement frappé par un Maure fanatique qui s'était glissé dans son camp. Il mourut quelques jours après, le 8 mai 1063 (4) Le désarroi qui suivit sa mort provoqua en Occident un tel émoi, qu'il réveilla la papauté, les moines, la chevalerie française et détermina l'essor des premières grandes croisades franco-espagnoles. La première grande croisade française en Espagne (1064-1065). — Barbastro. — Celle qui inaugura cette ère nouvelle offre, trente-quatre ans avant la première des croisades d'Orient, tous les caractères qui distinguèrent cette entreprise célèbre. Elle s'est trouvée cependant reléguée de bonne heure dans un injuste oubli. Il lui manqua la grande voix des historiens et des sermonnaires,les souvenirs du Saint-Sépulcre et desLivres Saints, pour qu'on en conservât la mémoire et l'image éclatante, C'est avec infiniment de peine que nous sommes parvenus à en reconstituer le caractère, à en reconnaître l'importance et l'ampleur, à travers les sèches mentions de chroniques, dont l'horizon se borne à chaque province, et à l'aide de chartes, qui en ont accidentellement conservé quelques détails. Jusqu'à notre travail, on en a ignoré les vraies limites chronologiques, les participants et l'issue précise (5). La croisade de 1064 fut la première de celles que la papauté organisa, sous l'influence des moines français, où elle

(1) Fita, Najera, B.r A./i.,XXVI, 187 (a rétabli la vérité sur Garcia de Navarre).— (2) Lettre d'Odilon à Paternus, citée par Pignot, Clunij, I, 426. — • (3) Zurita, L toi. 21-23. — RIoret, IL 329. 33. —Codera, B. r.A.h., XLVIII, 290. — (4) R. Dozy, Recli., Il, 241-242. a rétabli la vérité sur le désastre de Grados. La légende la plus connue est celle qu'a conservée la Chronique latine du Cid, éd. Bonilla, pp. 189-190. — (.5) Les chroniqueurs espagnols, par ignorance ou parti pris, taisent la participation des Français, même le meilleur, Zurita (Anales, fol. 24), qui attribue le principal honneur de l'expédition au comte d'Urgel. De même Balaguer, op. cit., t. 11,115. Le récit donné par

groupa une sorte d'armée internationale, semblable à celle de 1097, mais où domina de beaucoup l'élément français, et où elle canalisa en quelque sorte pour la lutte contre l'islam les forces débordantes de la chevalerie française. Deux ans après son avènement au Saint-Siège, le pape Alexandre II, élu par l'action de Cluny (1161), faisait prêcher en Italie, en France, en Espagne orientale, et probablement dans le reste de l'Occident chrétien, la guerre sainte contre les Infidèles, qui menaçaient, après le désastre de Graus, l'existence des royaumes de Navarre et d'Aragon. Il ordonna la levée de subsides (10C3), pour payer les frais de l'expédition, et il fit appel aux principaux chefs de la féodalité occidentale (1). Lecomte Baudouin de Flandre, régent pendant la minorité de Philippe I*^', après avoir promis son concours, se serait abstenu, si l'on en croit un témoignage peu sûr (2). Le pape envoya lui-même des contingents italiens, qui, ralliant à eux les Provençaux et les Languedociens, allèrent rejoindre à Gérone les troupes catalanes (3). Le commandement de cette première armée était dévolu à un aventurier fameux, Guillaume de Montreuil, dit le Bon Normand, gonfalonier (4), c'est-à-dire généralissime des troupes pontificales en Italie centrale, et mêlé à l'histoire du royaume des Deux-Siciles. Les Espagnols, de leur côté, fournirent de vaillantes troupes, presque certainement celles du nouveau roi d'Aragon, Sanche Ramirez et surtout celles de l'évèque de Vich, Bérenguer Guifrcd, et du comte d'Urgel, Ermengol III (5), auquel les chroniques de la péninsule et même les historiens actuels de l'Espagne attribuent tout l'honneur de cette croisade, sans mentionner les autres croisés

En réalité, ce furent les Français qui y jouèrent le principal rôle. Ils s'y rendirent en grand nombre, formant une « grande

Palustre (Guilldume IX. duc d' Aq ni lui ne. \SiO, p. 71) est sans valeur. Celui de Richard, Comtes de Poitou, I, 290, est tout à tait insuffisant ; il ignore les sources espagnoles et la plupart des autres. Tous deux ont accumulé les erreurs. — Aucun historien n'a soupçonné le caractère collectif de cette grande croisade. R. Dozy (/?ec/î., II, 241), qui, le premier, a rétabli partiellement la vérité, n'a connu que le rùle des Normands.

(1) Regcsla pont, rom., éd. Jaflé-Lôwenfcld, n" 4524, 4530. —F. Fita. Usatges de Barcelona. B. r. .4. It.. XXlll, 405. — Charte du 4 avril 1067, Villanueva, IX, 260. — (2) Citron. S. Martini Turoncnsis, R. H. de Fr., XII, 461. Ce chroniqueur ne dit rien des intentions de Baudouin et de Philippe. C'est Zurita, 1. fol. 23 v", qui est l'auteur de cette .assertion. — (3) Récit de l'annaliste musulman contemporain. Ibn-Haylan, leplus explicite de tous, traduit par Dozy, Rech.,ll, 326. Fita op. cit.. 405. —(4) La présence de Guillaume de.Montrcuil est niée sans raison valable par 0. Delarc, Grég. VII, II, 399. Sur Guillaume, voir Orrfcr/f. II, 25, 55. 56, 67. — (5) Gesla comilum Barchinonensium, R. h. F.. XI, 290. — Chartes de 1063, dans l'Esp. Sagr., XXVIII, 149; et dans Villanueva Viaye, IX, 126.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGNE 25

armée » (copiosiis, multus exercitus) (1) disent nos chroniques. La plupart de nos nationalités provinciales y étaient représentées. Il est probable que les Roucy y amenèrent la chevalerie de la Champagne et de l'Ile de France (2), au secours de leur sœur, la reine Félicic d'Aragon. C'est à cette croisade, selon toute apparence,que se rattache aussi l'intervention de la chevalerie de Bourgogne,dont le chef Thibaut de Semur, comte de Chalon-sur-Saône, mourut à Tolosa sur le chemin du retour (3). Mais ce furent surtout les Normands et les Aquitains qui se signalèrent par leurs services dans la première des grandes croisades d'Espagne. Les premiers étaient venus nombreux sous les ordres d'un haut baron de Basse-Normandie, Robert Crespin (4). Leur bravoure brillante, jointe à leur audace et à leurs excès, frappa tellement les musulmans que le fameux chroniqueur cordouan, contemporain, Ibn-Hayian, qui nous a laissé le seul récit détaillé et vivant de l'expédition, ne connaît qu'eux parmi les Francs (5).

A vrai dire,le généralissime de la Croisade était le plus puissant des souverains féodaux de cette époque,abstraction faite de Guillaume le Conquérant, Gui-Geoffroi, comte de Poitiers et de Bordeaux, duc d'Aquitaine, auquel la victoire de Saint-Jean de la Castelle venait d'assurer (mai 1063) (6), la possession de toute la Gascogne jusqu'aux portes des Pyrénées, et qui avait un intérêt politique primordial à soutenir la cause de la chrétienté espagnole, voisine immédiate de son grand Etat. Ce prince, dans lequel les Papes virent le vrai chef de la chevalerie française tout entière, était d'ailleurs animé d'une foi ardente. Fervent partisan des Clunisiens,il avait, avec saintHugues,rillustre abbé de Cluny, ainsi qu'avec la maison de Bourgogne, des liens de parenté. A ses victoires sur les comtes d'Anjou et de Toulouse, ainsi que sur les seigneurs gascons dissidents, il allait ajouter le prestige de vainqueur des Maures.

En comparant les récits des chroniqueurs, les données fournies

(1) Rec. h. de Fr.,XII, 462. (Chr. de Tours.)] — (2) La participation de ces barons est prouvée par les récits d'.-\inié (moine du Mont-Cassin), Ystoire de li Normanl.p. 11 ; de l'anonyme de l'Hisloria Franeica,et d'Hugues de Fleury, R. H. /•>., 4G2 et 796, et Mon. Germ., Scriplores, XX, 389. — Celle d'F.bles de Roucy est hypothétique. — (3) Aimé, Ysloire. p. 11. — E. Petit, Hisl. dues de Bourg.. I, 204, et Croisades Bourg, en Espagne. Rev. /lis/., XXX (1886), qui écrit de seconde main, n'a rien compris à ces événements et suppose à cette date une croisade bourguignonne en Castille, ce qui est invraisemblable — (4) Aimé, p. 11. — Chronique de Saint-Maixenl, éd. Marchegay, p. 403. — 0. Delarc, II, 399, a eu le mérite de mettre en lumière le rôle de Crespin. — (5) Ibn-Hayian dans Dozy, Reeli. II, 356. — (6) Chr. de Saini- Maixenl, éd. Marchegay, 401. — Cartule N. D. de Saintes, p. 21-23. — Besly. Preuves, 369 bis. — A. Richard. Comtes de Poitou, I, 304, 308, 310,

par les chartes et par l'annaliste arabe, on parvient à rléterminer d'une manière précise la durée et les principaux incidents de l'expédition. La plupart des Croisés arrivèrent au delà des Pyrénées par la grande route des armées et des pèlerinages, celle du Somport, qui de Bordeaux se dirige vers l'Ebre. Ils durent faire leur jonction avec les contingents venus de l'Est sous les ordres de Guillaume de Montrcuil et d'Ermengol d'Urgel. De la discussion des dates contradictoires fournies par les divers documents, il résulte que la croisade a eu lieu, non pas en 1063, ni en 1005 (1), mais bien au printemps et dans l'été de 1064 et qu'elle s'est prolongée jusqu'en avril 1065 (2). C'est en mai 1064 que la concentration des troupes des Croisés fut achevée. L'objectif des chrétiens était le chef-lieu de la Barbitanie, région frontière du Sobrarbe, Barbastro, alors boulevard avancé de l'Etat de Saragosse, à 50 km. sud-est d'Huesca, à mi-chemin entre la capitale des Beni- Houd et Lerida. Campée dans une forte position, sur une colline, elle ouvrait au sud l'accès des fertiles plaines de l'Ebre, et détenait au nord la principale clef de la région montueuse du Haut-Aragon. Bien plus peuplée que ne l'est la ville actuelle, siège d'écoles coraniques, centre d'un grand commerce et d'une belle région agricole, elle était, dit un chroniqueur normand, Aimé, « de grant richesse et moult garnie >- (3). Sa chute eût ouvert aux chrétiens les routes d'Huesca et de Saragosse. Le vali de Lérida,qui l'avait en garde, fut surpris par l'attaque et abandonna la garnison à son sort. Celle-ci opposa d'abord une belle résistance, et le siège, qui paraît avoir commencé entre le 15 et le 30 juin, aurait pu se prolonger, si les Croisés n'avaient profité d'un accident, l'obstruction de l'aqueduc qui amenait l'eau dans la ville, pour la réduire parla soif. Une partie des soldats capitulèrent en rase campagne, où ils s'étaient repliés, moyennant la vie sauve ; le reste, retiré dans la citadelle, en fit autant, aux mêmes conditions (fin juillet 1064). Alors se passèrent les scènes habituelles de massacre, de pillage et de débauche qui souillaient la plupart des expéditions militaires de ce temps. Ibn Hayian les a décrites en un récit dramatique, coloré et vivant, où il montre les défenseurs de la ville massacrés au mépris de la capitulation, avec une bonne part des habi-

(1) Les chroniques de Saint-Maixent et de Tours donnent la dale de 10G2, les Gcsia comitum Bnrchinonensium, le Nécrologe de Roda et les .\nnales de Ripoll {Esp. Sagr., XLVI. 341 ; Villanueva, XV, 334, 245) suivies par Zurita (I fol. 24). celle de 1065. — (2) La vraie date 1064 résulte du récit circonstancié d'Ibn-Hayian, dans Dozy, Rech., ILSSS.et des chartes relatives à la mort du comte d'L'rgel (106o) citées ci-dessous. — (3) Ibn- Havian.trad. Dozv. 11,332. .Aime, Ystnire. p. 11. — Esp. Sagr., XLVI, 347. — Zurita. I fol. 24.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGNE 27.

tants ; les troupes d'esclaves acheminées vers les marchés français ou espagnols ; les riches musulmans torturés, spoliés de leurs maisons, de leur argenterie, de leur mobilier ; les filles et les femmes de toutes conditions livrées à la lubricité des vainqueurs, installés dans les demeures des vaincus (1). Le butin fut immense. L'Occident fut comme ébloui, dit un annaliste,» de la quantité de richesses )' (2) qui se trouvèrent ainsi entre les mains des croisés. Le chroniqueur sarrasin assure que le chef normand eut pour lui seul un harem de 500 jeunes femmes et 500 charges de meubles, de joyaux et d'habits (3). D'après d'autres documents, le comte d'Urgel reçut un tiers de la ville et les autres chefs chrétiens se partagèrent les deux derniers tiers. L'évêque de Roda fit aussitôt restaurer le culte chrétien dans les mosquées (4). Cinquante mille personnes avaient péri ou avaient été réduites en captivité, assure Ibn-Hayian (5). Toute la région voisine, disentles chroniqueurs chrétiens, fut mise à feu et à sang (6).

C'était la première grande victoire remportée par les Croisés en Espagne. Elle eut alors un immense retentissement. En Aquitaine, les chartes privées elles-mêmes de Limousin, de Poitou, de Saintonge, de Touraine mentionnèrent l'année où le «très glorieux duc » Gui-GeolTroi avait pris Barbastro (7). Les chroniques ne manquèrent pas de signaler brièvement les profits de la conquête et l'impitoyable conduite des vainqueurs. La poésie épique devait, un siècle et demi plus tard, rappeler, en le défigurant, le vague souvenir des exploits de Barbastro (8). Dès lors, l'ivresse de la victoire et l'appât des conquêtes popularisèrent en France les Croisades d'Espagne. Dans le monde musulman, ce fut la révélation d'une force nouvelle supérieure, celle de la puissance militaire française, et comme l'appréhension de la destinée finale. A Cordoue, il y eut une «xplosion de douleur et de colère, lorsqu'on apprit, le 14 août, la chute du boulevard avancé de l'Espagne

(1) Le seul récit détaillé du siège est celui d'Ibn-Hayian, trad. Dozy, II, 333 et sq. Quelques traits (cu;irtis in ea perditis). dans la Ch.de St-Maixcnt, p. 403; la chr. de Tours et l'Historia Franciea, R. H. Fr., XIT, 463. — (2) Historia Franciea. ibid. — (3) Ibn-Hayian dans Dozy, II, 333. — (4) Chartes à ce sujet dans Villanueva, XV, n''46, p. 295; et VEsp. Sagr., XLV.n» 22. p. 279. — Documents analysés parBalaguer. op. cil., II, 109 (éd. 1885) et F. Fita, B. r. A. /i., XV IL 409. — Ibn Hayian, loc. cit.— (5) Chro niques latines d'origine française citées ci-dessus. — (G) Cart. Saint-Cyprien, pp. Rédet., Arch. hist. Poiloii, III. 333.- Carl. N.B. de Saintes, pp. Grâsillier, n° 229. — Charte de Bourgueil (1089), p. p. Besly, Comtes de Poictou, Preupes, p. 408 — (7) P. Paris, analyse du Si^ge de 'Barbastro. chanson de geste, Hist. Litt. Franc, XX, 706. — (8) Récit d'Ibn-Haiyan, cité ci-dessus dans Dozy, II, 330-374. — Chronique d'Ibn-Alabar, citée d'après Casiri, dans VEsp. Sagr., XLVIII, p. 10. — Chronique de Makari, analyse dans Gayangos, livre VIII, ch. v.

musulmane du Nord. Les princes de l'Andalousie s'émurent ; le roi de Sévilh',.Motadhid, envoya une armée de secours à Al-Moctadir de Saragossc (1). Dès l'année suivante (1065), les musulmans, profilanl de la retraite des Croisés qui s'étaient contentés de laisser dans Barbastro une garnison franco-espagnole, entreprirent le blocus, puis l'attaque de la place. Les chevaliers et soldats français, qui avaient à leur tête Robert Crespin, ne songeaient qu'au plaisir (2). Ibn-Hayian a raconté comment un émissaire juif trouva l'un d'eux vautré dans le luxe d'une belle demeure mauresque, se faisant servir à boire par les plus belles femmes de son harem et i^renant plaisir à écouter parmi les fumées de l'ivresse les chants d'une captive habile à jouer du luth (3). C'est ce qu'un annaliste monastique confirme, quand il avoue que les chrétiens furent les a victimes du feu d'amour >• (4) Dans une sortie, les musulmans taillèrent en pièces LOOO chevaliers et 5.000 fantassins chrétiens (5). Le vaillant comte d'Urgel périt le 12 avril dans un de ces combats d'avant-garde (6). Peu après, Barbastro fut reprise, après un assaut acharné; les musulmans y exercèrent d'atroces représailles (7). Une partie des Français put s'échapper avec Robert Crespin C'est probablement au cours de cette retraite que le comte deChâlons mourut en Guipuzxoa (8), La nouvelle crise de la reconquête et les nouvelles CROISADES françaises d'Espagne. — Les croisades béarnaises, gasconnes, poitevines ; expéditions d'Ebles de RoucY, de Gui-Geoffroi, duc d'Aquitaine; d'Hugues de Bourgogne (1072-1080). — La victoire de Barbastro avait été éphémère, mais elle eut des résultats moraux durables. Elle déchaîna l'enthousiasme, qui devait se prolonger pendant près d'un siècle, et donner aux Croisades d'Espagne un irrésistible essor. Le danger musulman était néanmoinsrcdevcnu menaçant. Tandis qu'en Caslille une période d'anarchie remettait en (jucstion lesconquètes de Ferdinand le Grand, entre lOfiSct 1075, tandis que dans l'Espagne du Nord-Est, les troubles suscités par l'aristocratie amenaient l'assassinat du roi Sanche de Navarre, la puissance de l'Etat maure de Saragosse grandissait après la vigoureuse riposte de 1065. L'autorité d'Al-Moctadir s'étendait raême, pendant près de vingt ans, sur les royaumes sarrasins de Dénia et

Il Clironiques ci-dessus, note 8, p. 27. — (2) Aimé. Yxlnire. p. 12. — (3) Ibn-Havian, loc. cil. — (4) .\imc. p. 12. — (5) Ibn-Havian. ibid. — (6) Charte de Saint-Pierre d'Ager, pp. Villanueva, IX, 126-12S ; 259, 272. — Clironiqued'Alaon, Esp. Sar/r., XLVI, 214. — (7) Ibn-Hayian dansDozv ncch., II, 374. — (8) Petit, Crois. Bourg., op. cit.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGNE 29

de Valence (1). Il semait les subsides parmi ses adversaires, les rois chrétiens; il accueillaità sacourrassassinduroideNavarre(2). Le péril renaissant obligea la papauté, les moines et la chevalerie française à de nouveaux et persévérants efîorts. Les comtes de Barcelone, absorbés par leurs plans de domination sur le comté de Carcassonne et le Languedoc, enlisés dans des intrigues avec les princes musulmans d'Andalousie, laissaient à leurs vassaux le soin de reprendre Ager dans le val de Sègre et de batailler sans résultats contre les valis de Balaguer et de Lerida (3). Ce fut donc au secours de la ténacité aragonaise que la bravoure des Croisés français se prodigua le plus.

L' Aragon devenait, en effet, le principal centre de la luttecontre rislam, sous le vaillant et pieux roi, Sanche Ramirez (1063-1094), le docile disciple du Saint-Siège, l'ami intime de l'Eglise, de Cluny et des moines français du ;\lidi (4). Il s'agrandissait en 1076 par la prise de possession du royaume de Navarre (5). Il trouva un appui constant et efficace dans l'alliance qu'il conclut avec les barons français de Gascogne et avec leur suzerain, le duc d'Aquitaine, Gui-Geoffroi. On ne connaît guère le détail de ces expéditions, auxquelles prirent part d'une manière presque continue les comtes de Bigorre, les vicomtes de Béarn et probablement aussi ceux de Soûle. On sait seulement par des chartes, qu'en 1072, l'évèque de Lescar, Grégoire, conduisit des troupes béarnaises de secours en Aragon (6), et que le vicomte de Béarn, Centulle IV (comte de Bigorre en 1078), conclut vers cette époque, avec l'autorisation du duc d'Aquitaine, qui ménageait en lui un allié précieux dont il accrut les domaines, une convention d'alliance avec Sanche-Ramirez(7) Il en avait reçu, en retour, le val de Tena, sur le versant espagnol des Pyrénées et d'importants revenus sur les foires de Jaca (8).

Néanmoins, la conquête Aragonaise ne faisait que de lents progrès ; il fallait enlever une à une les petites places fortes musulmanes qui barraient les vallées pyrénéennes. L'énergie des Aragonais se trempa pendant trente ans dans ces luttes quotidiennes.

(1) Dozv, Rech., II, 109, 111,116. — Codera, Almorai'ides, 107. — (2) Chart, de 1078 (juin), dans Esp. Sagr., XXXI, 147.— Zurita, Anales, I, fol. 26V». — (3) Zurita, ibid., fol. 24.- Mendez Silva, Poblacion de Espana, fol. 198.— Balaguer, II, 122, 177. — Villanueva, XII, 218, 331. — (4) Chartes de Roda et d'Alaon; Chronicon Rotense, Esp. Sagr., XXX, 145-148. — Villanueva, XX, 284, 294, 335. — Magallon, analyse du cartulaire de Leire, B. r. A. h., fol. 259. — Zurita I, fol. 28. — (5) Moret, Anales, I, 744-758. Inveslig. histor, 494, 495. — (6) Marca, Hist. de Béarn 287. — (7) Marca, 283, 293, d'après les chartriers de Lescar et de Pau ; Beslv, 309. — (8) Marca, 316.

Vers 1068, Alquczar, l'avant-postc de Rarbastro, était peut-être enlevé, puis ])r()bal)k'inent reperdu (1). Bientôt le roi d'Aragon recevait de France un nouvel et important secours, celui de son beau-frère, Ebles de Roucy, qui.avec l'appui et à l'appel d'Alexandre II et du grand pape Grégoire VII, se décida à entreprendre la croisade de 107;}, où il amena > une <jrande armée », dit Suger (2), <jui atteste ainsi le souvenir profond laissé par cette expédition. On avait promis au puissant baron champenois, qui venait d'épouser la fille de Robert Guiscard, et qui avait enrôlé en foule les Français du Nord, de lui donner en fief, sous la suzeraineté pontificale, tous les territoires enlevés aux Sarrasins (3). 11 s'était bercé de l'espoir de se tailler sur les bords de l'Ebre un Etat semblable à celui des Normands d'Italie. Peut-être avait-il entraîné avec lui son beau-frère de Franche-Comté, Foucon (4). Mais le fastueux chef de la Croisade, renommé pourtant par sa valeur militaire (5), semble n'avoir guère réussi à briser la redoutable puissance du roi de Saragosse. Tout au plus, peut-on rattacher à cette croisade la j)rise d'un autre avant-poste de Barbastro, celui de Graus,' conquête que certains textes placent dix ans plus tard (6). Il est aussi possible que la défection du roi de Navarre, gagné par Al-Moctadir (7), ait contribué pour quelque chose à l'avortement d'une entreprise montée avec fracas.

Les musulmans, encouragés par leurs succès, avaient repris l'offensive, et une charte nous apprend qu'ils essayèrent vers cette époque de reprendre .\lquezar, l'une des portes du Sobrarbe (8). C'est dans cette crise, que le fervent et mystique duc de Bourgogne, Hugues I^""^ beau-frère du duc d'Aquitaine (9), probablement à l'instigation de son cousin, l'abbé de Cluny, auprès duquel il ne devait pas tarder à aller prendre l'habit monacal, organisait, moins de deux ans après son avènement au pouvoir ducal, en 1078, une croisade (10), qui nous est connue seulement jiarune chronique latine bourguignonne (11) et qui

(1) Fuerosy privilegios de Alquezar (1069), Mufioz, Colccciùn, I, 246. — La conquête est douteuse, le document semble mal daté — (2) Suger, Vila Ltidovici. ch. X, éd. Molinier, p. 13. — (3) Lettre de Grégoire VII (30 avril 1073), JalTé, Mon. Greg., II, 15, 16 ; H. h. Fr., XIV, 566, 567. —Esp. Sagr., XXV, 132. Guill. d'Âpulie, Gesta Roberti Wiscardi, Script, rer. Germ., IX, 279 (livre III, vers 11-12). — (4) Petit. Croisades Bourg., Bei'. /lis/., p. 264. — (5) Guill. d'Apulie, vers 11-12 : « Ebitlus hic... helligcras acies ad praclia ducerc dodus ». - — (6) Zurita, I, fol. 25-28. — (7) Moret, Anales (avec la date de 1073), I, 758. — (8) Conf. des fucros d'.\lquezar, cités ci-dessus. — (9) E. Petit, Ducs de Bourg., I, 185-199. — (10) Petit, I, 208. l'attribue par hypothèse à l'émulation suscitée par les exploits du Cid, qui n'étaient point connus en France, certainement à cette date, où la carrière de l'aventurier commençait à peine. — (11) Chronique, p.p. Duchesne. Scriptores,

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGXE 31

avait pour objet de ^'enir en iiide au roi d'Aragon. Aux notions vagues de l'annaliste français une charte latine d'Espagne permet d'ajouter que cette prise d'armes aboutit à la conquête d'une place forte, Muniones, qui couvrit désormais le comté de Ribagorza contre les attaques du vali d'Huesca (1). L'année suivante (107'J), tandis que les Bourguignons, sous la conduite d'Hugues de Chalon, organisaient la première de leurs grandes croisades de Castille, auxquelles le mariage de Constance de Bourgogne, sœur du duc Hugues, devait donner encore plus d'élan, le duc d'Aquitaine, aidé de l'évêque d'Angoulême, Adémar, son ami, du comte de Bigorre et des Béarnais, se décidait à intervenir à son tour pour la seconde fois, en faveur des Aragonais, probablement au printemps de 1080 (2). C'est peut-être à cette nouvelle croisade qu'il conviendrait d'attribuer la conquête des forteresses de Gouin et de Pitillas, à une lieue d'Olite, à 10 de Pampelune, sur la lisière du royaume sarrasin de Tudela, ainsi qu'une pointe vers Saragosse au cours de laquelle aurait été incendiée la petite ville de Pina, fait que mentionne la Chronique de San Juan de la Pena (3).

L'année suivante, était cimentée, par le mariage d'Agnès de Poitiers avec l'infant Pierre d'Aragon, l'étroite alliance des princes aragonais et des ducs d'Aquitaine (4). Jusque là, cependant, l'effort combiné des Français et des Aragonais unis aux Navarrais n'avait abouti qu'à enlever quelques-unes des défenses extérieures de l'Etat de Saragosse, à l'issue des couloirs pyrénéens. Aucun événement décisif ne s'était accompli et la puissance musulmane semblait devoir résister Icngtemps à ce lent travail de désagrégation.

Le progrès de la conquête chrétienne en Espagne du Nord et les nouvelles interventions des Français (1081- 1086). — Les événements semblèrent prendre une tournure plus rapide cl plus favorable, lorsque, du côté des Castilles.Alfonse VI entra en vainqueur à Tolède (mai 1085), occupant ainsi le haut bassin du Tage,et quand le roi de Saragosse, Al-Moctadir, mou-

rV, 88. — Petit, sans aucune preuve, croit que cette croisade avait pour objet la conquête de la Navarre qui était pays chrétien et soumise depuis 1076 spontanément au roi d'Aragon. — La chronique bourguignonne, publiée par Duchesne, parle de la prise d'une ville, sans la désigner autrement

(1) Villanueva, XV, 192.— Codera,B.r.A./i. XLVIII.'290.— (2) Hisloria. ponl. et comitam Engolism., éd. Labbe, 1,258. — Charte du chapitre cathédral d'Angoulême (1080), Besly, 383. — La date a été fixée par nous, d'après l'itinéraire de Gui GeolTroi. — (3) Zurita, I, fol. 28 — (4) Chronique Saint- Maixeut, éd. Marchegay, 380. — Marca, 313 (d'après une charte de Dax). — Besly 386. — ■ Orderic Vidal a fait par erreur de cette seconde Agnès, qu'il confond avec la première, la femme d'Altonse Vide Castille.

rut (octobre 1081), laissant l'est de ses Etats (Lerida, Dénia et Torlose) à un de ses fils.Moundzir, et l'ouest (Saragossc) à l'autre, Moulaniln. Les deux rois musulmans se firent la guerre, au grand bénéfice des chrétiens (1), dont les uns avec le Cid Campeador et le roi de Castiile prirent parti pour le roi de Saragosse, tandis que Sanche-Ramirez et Bérenguer-Hamon, comte de Barcelone se déclaraient |iour celui de Léiida, aidés des Français du Languedoc et de Gascogne, telsqueBcrnard-Aton, comte de Carcassonne,Aimeri !<''■, vicomte de Narbonnc ctCcntulle IVdeBigorre-Béarn(2). Dans cette mêlée confuse, où chroniqueurs arabes et chrétiens s'attribuent la victoire (3), sans c[u'on puisse démêler la part de vérité ou d'erreur contenue dans leurs assertions, les Espagnols du Nord et leurs auxiliaires français paraissent avoir été, tantôt vainqueurs du roi de Saragosse et de son auxiliaire le Cid, tantôt vaincus par ceux-ci. Ils gagnèrent toutefois encore, semble-t-il, une légère extension de territoire vers Bolea, Javicr, Latre et Salillas sur les frontières du Sobrarbe, vers Secastilla, aux portes de Barbastro, et Arguedas dans la direction de Tudela (1081-1084), ainsi que sur les rives du Sègre, au nord de Lérida (1081- 1085) (4). La chronique de la Peîia place même à la Noël 1084 une victoire due à l'intervention miraculeuse de Saint Indalecio (5). Il est aussi probable, que, peu avant 1085, les Croisés du Médoc, du Marsan, du Gavardan, du Bigorre, contribuèrent à la conquête d'une partie des Cinco Villas et peut-être d'Ejéa (6).

La crise de 1086. — Les Almoravides. — Le désastre de Zalacca. — Tout à coupla fortune grandissante des chrétiens fut arrêtée par l'intervention décisive des musulmans du Maghreb, les Almoravides, en faveur des Sarrasins d'Espagne, qui s'étaient décidés, malgré leur répugnance, à implorer leur secours. Ces hordes fanatisées, mêlées de Berbères et d'Arabes, venues des bords du Sénégal, du sud du Maroc, des oasis sahariennes, avaient été disciplinées par un homme de génie, grand soldat et grand politique, Youssouf ben Texufm. Elles avaient fondé un vaste Empire dont une ville nouvelle, Marrakech, était devenue la capitale et qui s'étendait du Soudan à la Méditerranée, de l'Atlantique à la frontière de l'Etat Fatimite d'Egypte. D'illustres

(1) Dozv, Rech., II, 68, 111, 112. — (2) Zurita, fol. 27. — Dozv. Rech.. II, 111-114.— Marca, 325. — (3) Ges/a fiorfenci (le Cid), éd. Bonilla, ch. VI, p. 194-196: cd. F. Delbosc (1909), 422-430.— (4) Zurita, fol. 24-28.— Moret, II, 15etsq. — Villanueva, XV, 124. — Dozv, II, 113-114. —(.5) Acta Sanct., 29 avril. — (6) Relation du siège d'Ejea, Hisl. de Fr., XII, 384. Document suspect. • — Charte en faveur de la Sauve, ibid.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGNE 33

arabisants, Dozy, Saavedra, Codera, en ont démêlé l'histoire confuse (1). Le 30 juin 1086, les Almoravides débarquaient à Algésiras, le Calais espagnol, surprenaient les chrétiens dispersés et pénétraient jusqu'au cœur du bassin du Guadiana, menaçant les nouvelles conquêtes d'Alfonse VI sur le Tage. Celui-ci subissait la sanglante défaite de Zalaca, près de Badajoz (23 octobre 1086), où les Croisés français (2) périrent par milliers, à côté de leurs frères d'Espagne. L'énergique Grégoire VII était mort un an auparavant à Salerne,etle duc d'Aquitaine, Gui-Geofïroi, le 24 septembre, un mois avant la débâcle des chrétiens espagnols. La situation parut un moment si grave, qu'Alfonse VI aurait songé à se retirer jusqu'aux Pyrénées et menacé même d'abandonner les passages des monts aux musulmans, s'il ne recevait de France un prompt secours (3). 11 avait dû évacuer une partie de ses conquêtes de Nouvelle-Castille et de Portugal. Les chrétiens d'Aragon, de Navarre et de Castille avaient été contraints de lever en hâte le siège de Saragosse, défendue par le Cid, devenu le généralissime du nouveau roi musulman, Al Mostaïn II, tandis que le comte de Barcelone abandonnait celui de Tortose (4).

La grande croisade française de 1087. — Estella et TuDEL.-v. — L'émoi fut si grand dans la chrétienté qu'on vit se renouveler en France l'élan généreux de 1064. Comme toujours le roi Capétien fit défaut (5). Mais toutes les nationalités provinciales s'associèrent à la nouvelle Croisade. On y vit accourir des barons d'Ile-de-France et de Champagne, de Bourgogne, d'Aquitaine et de Normandie, aussi bien que du Languedoc et d? la Gascogne. Les historiens bourguignons y ont attribué le principal rôle à leurs compatriotes et ignoré celui des Normands ou des Aquitains (6). Quant aux annalistes espagnols, ils ne savent rien de cette mémorable expédition(7). Le duc de Bourgogne, Eudes I^'' Borel, y entraîna ses deux frères, Robert et le jeune Henri, futur comte de Portugal, d'où devait descendre la première dynastie royale portugaise, son cousin Raimond, comte d'Amous en

(1) Karlcts, trad. Beaumicr, p. 174-202. — Ibn-Khaldoun, Hi;t. des Berbères, II, 67 et suiv., 99 et suiv. — Ed. Saavedra, los .\lmoravides., B. r. A. h., LXIX (191()), 216-224. — Dozy et Codera, ouvrages cités. — (2) Dozy, IV. 204, 20.5, 20S ; Kartas, 206-219.— (3) Ex fragmenlo Hisloriae Fnmcicae, Hec. H. de Fr.. XII. 267. — (4) Zurita, fol. 28. — Dozy, Rech., II, 114. — (5) La Chronique de Saint-Pierre le Vif (Sens) prétend seule que la croisade fut organisée, ••praeceplo régis Philippi », d'Achery, Spicilège, II, 747. — Les chroniques ne donnent que des détails vagues et mêlés d'erreurs. (Hist. anonvmum Francis, Rec. Ii. de Fr., XII,2, a;b; Chronique de Tours, XII. 464. — Hugues de Fleury, ibid.. XII, 797, a.) Celle de Sens fournit une date exacte (mai 10S7). — "(6) Petit, Croisades Bourg. ,261 ; son exposé est sans critique. ■ — (7) Zurita, fol. 28 et autres, même les plus récents.

34 nu NOUVEAU sur la chanson de ROLAND

Franclic-Comlé, futur gendre du roi de Castille et fondateur de la seconde dynastie royale castillane, Humbert de Joinville, l'ancêtre de riiistorien de Saint Louis, et Savary de Donzy, sire de Vergy, futur comte de Cliâlons(l).Le fameux comte de Toulouse, Raimond de Saint-Gilles (2), le futur héros de la l^e Croisade d'Orient.yamenales Languedociens et les Provençaux. Les contingents du Limousin et du Poitou atïluèrent ; les chartes nous donnent les noms d'obscurs chevaliers qui tinrent àhonneur de s'enrôler. A défaut du jeune Guilhem VII le Troubadour, qui n'avait que 17 ans, le chef deleurarméefut un homme de guerre éprouvé, Hugues VI le Diable, sire de Lusignan.qui voulut avant de partir faire donation de biens à l'abbaye de Xouaillé (3). Enfin les Normands, toujours prêts aux aventures, rejoignirent les Poitevins et les Gascons. Ils avaient à leur tête un certain Guillaume, dont le chroniqueur de Saint-Maixent parle avec une nuance d'admiration (4), et qui est Guillaume le Charpentier, vicomte de Melun, cet hercule féodal, hâbleur et vaillant, mais sujet à des dépressions nerveuses, qui devait plus tard par sa conduite à Antioche (1098) provoquer la répulsion de la chrétienté (5). « Presque toute la chevalerie de France, dit un chroniqucur,avait pris les armes (6). » D'après certains annalistes français, les Sarrasins, pris de panique, auraient spontanément abandonné leurs conquêtes (7), assertion dénuée de toute preuve. D'après d'autres, tout se serait borné à une sorte de vaste razzia en territoire sarrasin, probablementverslesbordsdel'Ebre (8). Est-ceàlatrahison de Guillaume le Charpentier, dont parlaient encore les croisés de 1098 (9), ou à son inertie, que les maigres résultats de la Croisade furent dus ? On ne le sait. C'est uniquement par un annaliste poitevin, le moine de Saint-!\Iaixent, qu'on connaît le seul succès

(1) Chronique de Tournas, Rec. h. de Fr., XII, 112. — .Tuénin, Ilisl. de Tounuis. Preuves, 13-1,— E.Petit.Durs de Bourg., 1,216-223. II place à tort en 1085, la date de la croisade. — (2) Petit, I, 224. — (:i) Charte deSl-Ktienne de Limoges (lOSC) V,ftf,\y. Preuves, 391.— Cartulaire de Talmont, p. i).la Boutetièrc, Mém. Antiq. Ouest, XXXI, n" 16. Chartes de Nouaillé inédites (1086-7),coH.Fo;i/e;ieau,XXl, 507,521,522.— (4) Clironique de Saiiil-MaixenI, p. 409. — (5) Voir ci-dessous, livre III, chapitre m de notre ouvrage. — (6) Clironicon Hisl. Francicae • Galliae proceres eertalim mililes congregant » — tam urbana quam rustica plebs se offert, Iiec.lt. Tr., XII, 2,<i. b.; « mulla millia Francorum in Hispaniam perrexcrunt », dit la Chronique de Sens. « Pêne tolius regni nobilcs regni Franciae », dit la Chronique de Tournus, textes cités ci-dessus. — (7) Chroni(iue anonyme (intitulée Ilistoria F'rancica). — De même Chronique de Sens et Chronique d'Hugues de Flavigni (R. h. Fr., XII, 797, e.). — (8) « Crebras agentes depracdationes et plura dcuastantes loca. » (Chronique .\nonvme.) — « Hispania i)ervagata ». (Hugues de Flavignv). — (9) Ordcric Vital., éd. Le Prévost, III, 4S2-524. — Guibert de Nogeiit , Ges/a, livre IX, 477 (éd. Guizot), etc.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGXE 35

de l'expédition, la prise d'Estella(l), sur le rio Ega, à la frontière de Navarre. La conquête de cette place située à 21 km. de Pampelune et à 40 de Logroào, dégagea le grand chemin de Saint- Jacques, mais elle n'entamait guère la puissance musulmane. Un tout autre résultat eût été obtenu, si les Croisés avaient pu s'emparer de Tudela, la clef des passages entre l'Ebre moyen et supérieur, l'avant-poste principal de l'Etat de Saragosse à l'ouest. Mais ils l'a.ssiégèrent vainement (1087) (2). C'est peut-être à cette époque qu'il conviendrait de placer cette bataille de Morella, que les musulmans d'Al-Mostain, sous les ordres du Cid, engagèrent contre les chrétiens et dont les deux partis s'attribuèrent le gain (3). La plupart des Croisés, découragés ou trop chargés de butin, s'empressèrent de revenir en France. Seuls les Bourguignons poussèrent jusqu'en Castille(4), où Alfonse VI, profitant de rinaction des Almoravidcs, avait repris courage et fortifiait sa frontière du Duero et du Tage, prêt à recommencer l'oiïensive vers le nord du Portugal.

La reprise de la reconquête. — • Troisième période des

CROISADES franco-espagnoles DU NORD. LeS VICTOIRES

franco-espagnoles sur les musulmans de 1089 a 1104.

Conquête et perte de Balaguer (1091), prise de Monçon ET de Napal (1091-92). — Le péril Almoravide se concentre alors vers l'Espagne méridionale, où Youssouf consolide lentement sa domination sur les provinces portugaises du centre et du sud, ainsi que sur les bassins du Guadiana et du Guadalquivir, sur Badajoz, Grenade, Séville, Cordoue et l'Andalousie (.5). Les Etats musulmans du nord, livrés à eux-mêmes, s'affaiblissent peu à peu sous la poussée croissante des nouvelles croisades franco-espagnoles. L'ère des succès décisifs commence vers 1089 et ne s'interrompt presque plus jusqu'en 1120. C'est l'apogée de l'œuvre de libération entreprise par les vaillantes populations du Nord, avec le concours de plus en plus empressé et efficace des Français. Jamais la collaboration des frères latins n'a été aussi intime et aussi puissante. Le pape français Urbain II, bien plus préoccupé du péril almoravide que du péril turc, pousse de toutes ses forces la chevalerie de France aux Croisades d'Es-

(1) Chronique de Saint-Maixent,éd.Marchegay, p. 409. — (2) Chr. Saint-

Maixent « adunatisantad Tulelamcivitatemv. — LaCharte d'Eudes de Bourgogne (mai 1087) mentionne les souffrances des Croisés pendant ce siège, Preuv. Hist. de Toiirniis, p. p. Chifjlet, p. 184. « Quantum laboraverunl in obsidione Tuiclae satis nolum est. » Petit, Crois. Bourg, assigne à ce siège une durée de cinq ans (I), brouille les dates et lesfaits. — (3) Zurita, Anales.!, fol. 28.%". — (4) Charte datée de Léon (mai 1087), citée ci-dessus. — (5) Roadh el Kartas, trad. Baumier, 216,222. — Codera, Decadencia, 4. — Dozy, IV, 211-233.

pagne (1). Tandis que le comte de Barcelone aux prises avec le comte de Carcassonne et dispersant toujours ses elTorts médite sans résultat la conquête de la province de Tarragone et dispute vainement au Cid le royaume musulman de Valence, son vassal, le comte l-lrmcngol IV d'L'rgel, avec l'aide des Aragonais, pour la première fois enlève Balaguer, la place d'armes du Scgre et le boulevard de Lérida (1091), mais ne parvient pas à chasser les musulmans des âpres sierras de Prades et de Tiurana. Son successeur reperd Balaguer; il est défait et tué dans cette même vallée du Sègre en 1102 à Mollcruza (2). IMus heureux, le roi d'Aragon, et son fils l'infant Pierre, pourvu du titre royal avec l'apanage du Sobrarbe et du Ribagorza (3), entreprennent la série méthodique des conquêtes, qui vont quadrupler en trentedeux ans le royaume d'Aragon. Ils sont aidés presque constamment par les Béarnais et les Gascons, souvent aussi par les autres Français, notamment par les Aquitains. (;'est un chroniqueur du Poitou qui mentionne (4), parfois avec plus de précision qu; les chroniques espagnoles, lesétapesde la guerrede délivrance. Centulle IV de Bigorre et de Béarn meurt asrassiné en 1088 au service de ces princes d'Aragon (5). Son fds, le brave Gaston V, a épousé l'une des parentes de ces princes, Talèse, fille du comte Sanche d'Aybar et de Javièrre (6). Le 24 juin 1089, les alliés s'ouvrent la route d'Huesca et delà vallée moyenne du Cinca, en prenant la place forte de Monçon (7), à 54 km. seulement de la capitale de l'Etat vassal des rois de Saragosse. Le vali d'Huesca est contraint de payer tribut (8). La forteresse puissante de Napal est enlevée en 1091 ou 1092, aux portes de Barbastro; peu aprèr, c'est le lourde Santa Ollala et d'Almenara, du côté du Cinca (9). Les chrétiens font aux musulmans une guerre incessante, resserrant autour d'eux le cercle des forteresses, bâtissant Montaragon, à une lieue d'Huesca, et Castelar, à cinq lieues de Saragosse dans la plaine de l'Ebre (10). Le roi sarrasin Al-Mostain H, allié avec le Cid, qui avait jeté son dévolu

(1) Riant. Lcllrcs liisl.dcs Croiscida;, n^SO et p. C<2. — Sermon d'Urbain II (Orderic Vital, ta. Le Prévost, I II. 407).- (2) Zurita.'fol. 29. — Yillanueva, XII, 212; XI, 1. 6-7-29. -£:sp. Sagr., XXV, n° 11, XLCI.199. — Zurita, I, fol. 29-20. — Balaguer II, 1G4-17.5. — Codera B. r. A. h., XLVIII, 20 — (3) Suscriptlon d'une charte de la Pena (1090), dans Munoz.I, 327. — (4)C/iro- ;uf/iJf de Saint-Maixenl (1087-1104). p. 407 et suiv. — (5) Marca, //l's/. de Séarn, p. 322, 326, 361.— (6) Marca, ibid., 434.— Zurita. fol. 21.- Arco, Bol. H. A. h., LXV, p. 51, Testament de Sanche (1105.) — (7) Annales. Composlelkini, 321. — Clironicon Roteiise, 334. — Xécrologe de Roda, 341

— Annales Tolcdani. 384. — Charte de Roda, Esp. Sagr.. XLVI, 349, etc..

— (8) Zurita, I, fol. 29. — (9) Esp. Sagr., XXXI, 149. — Zurita, I, fol. 29. — (10) Zurita, I, fol. 29-30.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGXE 37

sur le royaume de Valence, luttait à la fois contre le roi de Castille et contre celui d'Aragon, tandis que ceux-ci, avec le concours d'autres princes musulmans, convoitaient cette même proie (1). Les Français au siège d'Huesca (1094). — L'événement capital de cette période fut le siège d'Huesca, la place la plus importante, avecLérida, del'Etat de Saragosse. SancheRàmirez, l'entreprit, avec l'appui des contingents de croisés venus de France, et le poursuivit énergiquement, malgré les menaces d'Al- Mostain II, qui avait obtenu les secours du roi de Castille luimême, traître à la cause chrétienne. Sanche y fut blessé à mort à l'âge de 65 ans le 4 juin 1094 (2).

La victoire franco-aragonaise d'Alcoraz (novembre 1096). — L.\ PRISE d'Huesca (1096) et de Barbastro (1101). — ;Mais son fils Pierre I^'', brave soldat comme lui, mit toute la ténacité aragonaisc à poursuivre l'entreprise avec le concours de ses alliés français. Il déjoua l'intervention des Almoravides, en nouant avec le Cid, maître de Valence, une alliance contre eux, aida le Campeador à repousser ses adversaires près de Gandia, fut aidé de lui sur le Sègre vers Lérida, et parvint à isoler Huesca (3). Le défenseur de la place, .\bd-el-Pihaman, aux abois après un blocus de plus de deux ans, implora l'appui des rois maures de Lérida, de Tortose, de Dénia et de Saragosse, qui réussirent même à s'assurer le concours des chrétiens castillans. ]Mais les Franco-Aragonais remportèrent sur les musulmans coalisés la première grande victoire de cette longue lutte, celle d'Alcoraz(18novembre 1096), où nos Gascons jouèrent un rôle décisif. Saint Georges et Saint Victorien avaient eux-mêmes combattu, disait-on, dans les rangs des Croisés (4).Le 25 novembre, Abd-el-Rhaman rendait Huesca (5) et la belle cité aux 99 tours, campée fièrement sur sa colline aux abords de la grande plaine, devenait la nouvelle capitale des rois d'Aragon, comme Tolède était devenue celle des rois de Castille. L'archevêque de Bordeaux, les évêques d'Oloron et de Lescar venaient purifier les mosquées et les rendre au culte

(1) Dozv, Rech., I, 115-137, 140-150. — (2) Chroniques de Ripoll, dans Villanueva. V, 466 ; de Roda, 246-330, Annales, Compostellani, 321-322. — Nécrologie de Roda. 341-344. — Annales Toledani, I, 386; Gesla com. Barch. (R. h. l-'r., XII, 378). — Zurita, I. fol. 30-31. — (3) Gesta Roderici.éd. Bonilla, 210-216, 227-236 ; éd. F. Delbosr, p. 428-453. — (4) Chroniques de Ripoll et de Roda, dans Villanueva, V, 246 ; XV, 334. — .\nnales Compostellani et Chr. d'Alaon, Esp. Sagr., XLV, 327, XXI, 322. — Chronique de Saint-Maixent, 410.— Zurita, fol.31-32. —V. de la Fuenle, Estudios, 169. — La Fuente (Modesto de), Hist. de Espana, IV, 450-451. — Balaguer, II, 286. — Codera, B.r. A. h., XLVIII, 290, donne la date erronée de 1097. — (5) Zurita, fol. 33, v°.

chrétien (1). Les Aragonais n'étaient plus de ce côté qu'à 47 km., une journée et demie de marche de Saragosse. C'était le premier glas annonciateur de la chute du plus redoutable Etat musulman de la péninsule. Ensuite, en 1098, était enlevé Calasanz, près de Bolea. Dès cette date, on escomptait la chute prochaine du boulevard du rio Vero et de la Barbilanie. Cet événement se produisit avant mars 1 101 ; Barbastro capitula C-^),et sa chute donna au roi d'Aragon une nouvelle porte d'invasion dans la plaine de l'Ebre, où Saragosse se trouvait seulement à 132km. de la forteresse, qui depuis trois siècles avait barré le chemin aux montagnards du Sobrarbe.

Page 1