‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 6 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'Apogée des Croisades Françaises en Aragon et en

Catalogne, au temps d'Alfonse le Batailleur et de

Ramon Berenguer le Grand de 11 04 à 1120.

Alfonse le Batailleur et son rôle dans la créatio.v del'état CHRÉTIEN d'Aragon. — Pierre I^'' mourut en 1104dans la force de l'âge mùr(3).Mais son frère et successeur, .\lfonse 1*', allait, en son règne de 30 ans, réaliser des conquêtes supérieures encore en importance à celles de ses devanciers, fonder, grâce au concours des Croisés français, la grandeur de rAragon,et gagner sur les musulmans ces brillantes victoires, dont l'écho vibre encore dans les immortelles strophes de la Chanson de Roland. L'Espagne du Nord eut en effet alors la bonne fortune de posséder à sa tête deux hommes de haute valeur, le comte de Barcelone, Ramon Berenguer III le Grand et le roi d'Aragon, Alfonse I*' le Batailleur, qui surent s'assurerla coopération active et décisive des Français dans l'œuvre de la reconquête. Le premier, mineur encore en 1082, et qui avait dû partager le pouvoir avec son oncle fratricide Berenguer, gouverne seul à partir de 1093, réalise l'unité du comté catalan en 1111, et y réunit, àla suite d'heureux événements, les comtés de Besalu et de Cerdagne (1117-1129). Il acquiert par son mariage les comtés de Provence, de Gévaudan, de

(1) Chron. Rolense, p. 334.— Nécrologe deRoda,442. — Chr. d'Alaon. p. 327. — Chr. de Saint-MaLvent, 409-410-421. — Chartes de 1101 (Pierre I") dans Villanueva, XV, II" 81 45-70. — Lettre de Pierre 1*^ et bulle d'Urbain II, Esp. Sagr.. XLVI, n" 12. — Arco, LXVIII. 21 (charte analvsce 1098). — Zurita I, fol. 34. — Codera, XLVIII, 290. — (2) Chr. de Roda, p. 335. — Xécrologe, 342. — Chr. d'Alaon, 324. — Chr. Dertusense, 2', 37. — - Ann. Compost., 321-322. — (3) Chr. de Saint-Maixent, 421. — Zurita, fol. 34.

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Carlat,deRouergue,deMiIlau enterredeFrance.il marie ses filles, l'une avec le comte de Foix (1117), l'autre avec l'empereur d'Espagne, Alfonse VII (1127); il est l'allié du comte de Toulouse, Alfonse Jourdain. Pendant son long règne de 38 ans (1), il a vraiment fondé la puissance de son Etat Catalan, des deux côtés des Pyrénées, par la diplomatie et par les armes. Son fils Ramon Bérenguer IV achèvera son œuvre, en réalisant l'union du royaume d'Aragon et des possessions catalanes (1136), au moyen de son mariage avec l'héritière de Ramire II le [Moine et de Pétronille de Poitiers.

Son émule Alfonse le Batailleur, le second fils de Sanche Ràminez et de Félicie de Roucj', unissait à la volonté de fer du montagnard aragonais, dont il avait partagé la rude existence en son apanage de Bielsa, et à l'ardente piété d'un disciple des moines francisés de la Peiia, la bravoure brillante, l'intrépidité téméraire, l'ardeur infatigable d'un chevalier français. Jusque dans nos cloîtres de l'Ile-de-France, il eut des admirateurs, comme il en eut dans les cloîtres espagnols. Dur pour lui-même, toujours en mouvement, ne connaissant ni la fatigue, ni le repos, il a été le vrai créateur de l'Etat Aragonais. Il avait plus de trente ans à son avènement, et le nouveau prince, qui s'intitulait roi d'Huesca, de Sobrarbc, de Ribagorza et de Pampelune, cueillit à la mort d' Alfonse VI (30 juin 1109) une cinquième couronne, quand il épousa sa cousine, la fantasque et sensuelle Urraca, veuve de Raimond de Bourgogne et mère de l'infant qui devait devenir l'illustre empereur Alfonse VIL Union malheureuse, oii deux caractères impérieux s'afïrontèrent et s'aigrirent, et qui fut plus nuisible qu'elle n'a été utile à la cause de la Croisade. Castille, Léon, Asturies, Najera, Galice, Tolède, tels étaient les Etats nouveaux dont Alfonse le Batailleur faisait sonner bien haut les noms dans ses diplômes (2). Sa bravoure et ses montagnards navarrais et aragonais valaient mieux que ces sonores et vains titres. Mieux encore valurent ses alliances de famille avec le baronage français, avec son cousin Gaston de Béarn et de Bigorre, avec son beau-frère Guilhem VII le Troubadour, duc d'Aquitaine, avec les

(1) Balaguer, II. 182-278-298 et sq., 300. — Bofarull, II, 158. — Vaissètc, n. éd., III, 609, 631, 648, 660,678, 680. — (2) Annales Composlellani, 321. — Chronicon Rotense, 335. — Chr.d'Alaon,32'7. — Charte dellOO dansV illanuei'a, XV, n» 42. — Chr. de Saint-Maixent, éd. Labbe, II, 217. — Briz Martine:. p. 686 (charte de ia Pena n" 7). charte de 1105. — P.Huesca.Tcn/ro Eccles.. IV, 121. — Charte de 1120, Villanueva, XV, n" 72. — Fuero de Bilforado (1116), Munoz, 1, 410. * Alfonsus... totius Hispaniae imperalor » ; charte de 1110 analyse dans Arco, B. r. A. h., LXV, p. 56. — La Fuente, Estudios, I, 176-188.

grandes maisons de la Normandie, de l'Ile-de-France et de la Champagne, parentes des Roucy. D'ailleurs large et généreux, I)raliquanl les vertus chevaleresques, il savait donner à propos. De la France alïluèrent donc au service de sa cause des milliers de chevaliers, de clercs et de colons, qui eurent un rôle capital dans la victoire finale et dans la mise en œuvre de la conquête. La présence de deux hommes de premier plan, à la tète des Etats espagnols du nord et le nouvel effort prodigieux des Croisés français survinrent à point, pour sauver l'Espagne d'une nouvelle crise, aussi grave que celle de Zalaca.

La gravité du péril almoravide de 1097 a 1 120. — Sous les deux plus grands souverains qu'ils aient possédés, Youssouf et Ali son fils (1106-11.30), les Almoravides portaient leur empire au plus haut degré de puissance qu'il ait atteint. De 1097 à 1106, date de sa mort, le premier avait achevé la conquête du royaume de Séville, conquis, après la mort duCid,le royaume de Valence (1099- 1102), et poussé jusqu'au plateau de Nouvelle Castille à l'ouest la limite de son immense Empire. Celui-ci s'étendait des rives du Bas-Ebre et du Tage, jusqu'au Niger, et le nom « du commandeur des croyants » était chaque jour proclamé, dit le Kartas, du haut des minarets de 2..300mosquées. Ali, plus puissant encore, avait confié la vice-royauté de l'Andalus (Espagne musulmane) à son frère, l'incapable Temin, qui remportait le 30 mai 1108, grâce à de vaillants généraux, sur les Castillans, l'écrasante victoire d'Uclès, à la suite de laquelle presque tout le Portugal septentrional fut repris par les Sarrasins (11 10-1 120), jusqu'au nord du Beira. Tolède elle-même se trouva presque encerclée. Le contrecoup de ces graves événements se faisait sentir au nord-est, où les Almoravides, maîtres de Valence, ranimaient le prosélytisme musulman des JMaures espagnols et prêchaient la guerre sainte contre les chrétientés d'Aragon et de Catalogne (1). Le roi de Saragosse Al-JMostain II, effrayé, rompait son alliance avec Alfonse VI et menaçait sur le plateau de Soria (haut Duero) le flanc oriental des Castillcs, tandis qu'au confluent de l'Ebre et du Sègre, les Almoravides se saisissaient de Fraga, près de Lérida, par un hardi coup de main (1104), pour y suppléer à la mollesse des Maures Espagnols. Aussi, peu après (1106), AI Mostain II s'empressait-il d'envoyer au nouveau sultan Almoravide .\li une

(1) lioiidh el Kartas, trad. Beaumicr, p. 219-229. — Bib.. Arahigo- Hisp., IV, 55. — R. Dozy, Rech., II, 354. — Codera, Vecadencia, 3, 9, 11, 233, 236-239, 405, 406.

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magnifique ambassade et de faire acte de vassal, se résignant à une soumission que les Beni-Houd avaient jusque là refusée (1). La marée almoravide atteignait dès lors la frontière des Etats chrétiens du Xord sur toute la ligne de l'Ebre.

L'invasion musulmane en Catalogne et le recours a la France (1108). — Dès 1104, le comte d'Urgel, à la suite de la défaite du comte Ermengol V à ^lolleruza (1102) dans le val de Sègre, s'attendait à une invasion sarrasine (2). Elle se produisit quatre ans plus tard, mais eut pour objectif la capitale même de l'Etat catalan, Barcelone, comme aux temps d'Al Mansour. Les Sarrasins, partis de Valence et de Tortose, peut-être aidés du roi de Saragosse, envahirent le nord du territoire de Tarragone, parvinrent jusqu'aux châteaux de Gelida et d'011erdula,à 67 km. de la capitale catalane, puis mirent à feu et à sang la belle plaine de Villafranca de Panades et arrivèrent à une journée et demie seulement de Barcelone (avant le Carême de l'année 1108). Cette invasion, sur laquelle les anciens historiens catalans, par un patriotisme mal entendu, aiment peu à insister, produisit une effroyable panique. Une ambassade, ayant à sa tête l'évêque de Barcelone, s'empressa de se rendre par la grande route de Saint- Gilles et du Puy jusqu'à Paris. Elle répétait partout, qu'en cinq jours, les musulmans pouvaient arriver à Montpellier, que le sanctuaire de Saint-Gilles n'était pas à l'abri du péril, et elle implora instamment les secours du roi de France, Louis le Gros (3), démarche qu'ont ignorée ou niée les historiens de la Catalogne (4). Comme toujours le Capétien donna de bonnes paroles, mais, tout absorbé par sa besogne de bon gendarme à l'intérieur de son domaine, ne fournit ni un denier ni un soldat. Comme il arrivait souvent, la harka musulmane, gorgée de butin, se retira lentement laissant derrière elle un monceau de décombres.

L'intervention de la papauté. — La leçon était dure. Elle fut efficace. Ramon Bérenguer III organisa promptement la riposte, de même que son voisin et allié, Alfonse le Batailleur. Ils ne pouvaient rien, toutefois, sans le concours de deux grandes forces de ce temps, la papauté et la France. L'ardent pape clunisien Pascal II (1099-janvier 1118), son éphémère successeur Gélase II (1118-janvier 1119), qui passa tout son pontificat en France, et le remplaçant de ce dernier, un grand seigneur bour-

(l)Dozv, II, 354. — Codera, 229.- (2) Chr. de Roda, p.33i,— Marca Itisl>anica,col. 1228 (charte de 1204). — Zurita, fol. 34, V.— Balaguer.II, 288. — (3) Marca hisp. , chr. n" 340. — Chronicon S. Pétri Vivi Senonensis, dans Dacherv, Spicilège, II, 752. — Esp. Sai/r., XXI.X, 248, 2« édit. — (4) Balaguer, II, 296.

guignon, apparenté aux maisons royales deCastillc et d'Aragon, Calixtc II (1118-dé(enibre 1 12J), édictèrenl en faveur des Croisés d'Flspagne une série de bulles enflammées, où ils promettaient aux Croisés qui se rendaient au delà des monts les mêmes indulgences qu'à ceux d'Orient. La rémission des péchés, le salut étemel, ainsi que les privilèges des moratoria pour les dettes et la protection pour les biens, étaient concédés à ceux qui combattaient à l'ombre delaCroix, parce que, disent-ils. i- la guerre contre les Infidèles d'Espagne n'est pas moins importante que celle de Terre- Sainte »(1). Bulles et circulaires ou encycliques sont adressées aux i)rinces, commentées dans toutes les églises françaises, développées par les sermonnaires. Des conciles, tels que celui de Toulouse, prennent parfois en main l'organisation des expéditions (2). L'appel aux Croisés français. — La prise de Balaguer (1 106). — La croisade franco-catalane des Baléares (1114- 1116). — En même temps les princes espagnols font de nouveaux appels pressants à la chevalerie française et à leurs parents de France. Le comte de Barcelone s'adresse aux Languedociens et aux Provençaux. Partout l'ofTensive s'organise. En octobre 1106, les Catalans, avec l'appoint des Castillans du comte de Valladolid, reprennent pour toujours Balagucr sur le Sègre (3). Dès 1112, est projetée une seconde expédition, pour laquelle Ramon Berengner le Grand s'est réconcilié avec le comte de Carcassonne, Bernard Aton. Il s'est assuré le concours d'Aimeri de Narbonne.son parent, de Guilhen Y de Monti)ellier, l'un des héros de la première Croisade, et de leurs vassaux de Languedoc, ainsi que celui des barons provençaux que lui amène le plus puissant d'entre eux, Raymond de Baux, sans compter l'appui des républiques de Pise et de Gênes, heureuses de donner une leçon aux pirates musulmans. Cette croisade, dont les dates et les faits n'ont pu être fixés que par un minutieux travail critique, dura plus de deux ans. On voulait frapper au cœur la marine musulmane, le roi Mobâcher, maitre des Baléares, son allié de Dénia, et leur suzerain Ali luimême. Les Français avaient amené une flotte de cinq vaisseaux et de nombreux chevaliers. Le vrai chef militaire de la croisade semble avoir été Guilhen V de Montpellier, dont les vassaux, notamment Dalmace de Castries, se couvrirent de gloire. En

(1) Annales Toledanos (1105). — Bulle de Pascal II (1100), Ja/lé. Regesta, n" 4368. — BuUedeGélase 11 et décret du concile de Toulouse (1118),Ejîp. Saffr.,XXV, 120,XXV ; n" 17, 121 : décret du lOseptembre 1118, JalTé n'>4, 90(3. — 9« canon du Concile de Latran ; ibid., 120. — (2) Chr. de Sainl- Maixent, éd. Labbe,p. 219. — Vaissète. III, 633. — Esp. Sagr., XXV, 120. — (3) Balaguer, II, 292-293.

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août 1115, les croisés conquéraient Palma ; en avril 1116, la conquête de jNIajorque était achevée (1). Mais les Almoravides, arrivés trop tard pour l'empêcher, profitèrent de la négligence des vainqueurs pour reprendre les Baléares, dont ils firent de nouveau un Etat vassal (2).

L'invasion des musulmans de Saragosse en Catalogne. — Les victoires franco-catalanes de Martorell et de Barcelone (1114). — Dans l'intervalle, les musulmans de Saragosse, tombés sous l'influence des Almoravides, avaient tenté une diversion, en portant la guerre au cœur même de la Catalogne, pendant Tété de 1114 (juin pu début de juillet), sousles ordres duvali Abu- Abdallah Mohammed-Abu Allach, qui ralliait à Lérida le propre frère du sultan Ali, Abu Abdallah Aben Aixa. Remontant le val du Sègre par Cervera, les Sarrasins franchirent les cols de l'âpre sierra, qui sépare ce val de la plaine, et firent une pointe audacieuse vers Barcelone, comme l'a démontré dans une étude sagace le célèbre arabisant Codera. Mais, apprenant l'arrivée à marches forcées d'un corps de l'armée des croisés franco-espagnols, conduit par Ramon Berenguer et Aimeri II de Narbonne, ils se replièrent en deux colonnes vers les défilés des monts et le Sègre, expédiant en avant leur riche butin, restant en arrière avec le gros de leurs forces. Ces dernières rejointes et assaillies par les Franco-Catalans, auprès du défilé (congosi) de IMartorell ou des gorges du Noya, que domine au nord l'arête dentelée du Montserrat, à plus de 73 km. de Barcelone, éprouvèrent un véritable désastre, où furent tués Abu Abdallah-ben Al Allach, vali de Saragosse et de Valence, le fils du vali de Lérida, ainsi que Aben Alalar Yahya, cadi de Xativa, et à la suite duquel le frère du sultan, Ali Aben Aixa, qui avait pris la fuite, devint fou. Son successeur, Abou-Bekr, vali de Marcie, nommé gouverneur de Valence et de Saragosse, essaya de venger cette défaite. Mais cette offensive, marquée par le siège de 20 jours que subit Barcelone (vers septembre 1114), ne fournit à Aimeri et à Ramon Berenguer que l'occasion d'une nouvelle victoire,à la suite de laquellela province

(1) Bulle du 23 mai 1116, Jaffé-Lôwenfeld, Regesta, n"' 6523-6524. — Chronique d'Alaon, p. 324. — Muratori, Annali d'Ilalia, VI, 143. — Clironicon Pisanum. Ilalia sacra, X, 151. — Lorenzo de Vérone, De Bello Balgarico, Migne Palrologie latine, CLXII, col. 524. — Chronicon Derlusense, 223-237.— Chronique de Ripoll, 1, 247. — Chr. et nécrologe de Roda, 342- 335. — Gesla comilum Barchinonensium, 351. — Chr. de Sainl-Maixent 218, 425. — Zurita, l, fol. 39. — Chroniques musulmanes analysées par Codera, Decadencia, 168, 169, 170. 277. — Aben-Jaldun, éd. Slane II, 206, note. — Vaissète 111,421,423, 569,021;V, n° 365. — A. Campansr, Bosquejo, cil. IV, p.81;270.— Balaguer, 11,302,310,313, 316,328.-5. r. A. h., XL,51; XLVIII, 402. — (2) Campaner,o;>. cit., ch. V.

de Tarragone tomba enfin aux mains des Catalans, probablement avec le concours de Guilhcn V de Montpellier (1).

Importance des croisades françaises de l'Ebre de 1109 A 1 134. — A ces brillants succès répondirent sur l'Ebre les triomphes plus éclatants encore d'Alfonse le Batailleur et des Croisés. Gascons, Normands, Manceaux, Français du Laonnais et de Cham- T)agne, Poitevins y prirent une part aussi large qu'éclatante, qu'il importe de remettre en lumière, parce que nos historiens l'ont presque ignorée, et parce que les historiens espagnols l'ont très insuffisamment signalée, si l'on en excepte le grand annaliste Zurita. Ce n'est que par des recherches minutieuses et pénibles qu'on a pu en reconstituer la trame précise et solide. A l'appel du roi d'Aragon, des papes et des grands barons, une foule de croisés français franchirent les Pyrénées de la finde 1110 à 1134.

La victoire des Croisés franco-aragonais a Valtierr.v

(j.\NVIER 1110). — LES AlMORAVIDES, MAITRES DE Sar.\GOSSE. —

Pour leur début, ils assénèrent à la puissance de l'Etat de Saragosscun coup dont il eut quelque peine à se relever. Leplus redoutable adversaire de la chrétienté espagnole du nord, Ahmed- Al-Mostain II, pour dégager sa frontière au nord-ouest, avait jugé bon d'envahir la Navarre méridionale en décembre 1109. Il avait assiégé Olite, petite place forte située à mi-chemin de Pampelune et de Tudela, dans une belle plaine fertile, « Fiine des fleurs « du pays navarrais, d'après le dicton populaire. La ville, malgré une énergique résistance, avait dû capituler, et toute la vallée avait subi une efïroyable dévastation. A son retour, le roi de Saragosse, assailli par l'armée chrétienne à Valtierra, près de Tudela. subit une défaite signalée, au cours de laquelle il trouva la mort (1110. 25 janvier) (2). .\lfonse avait gagné sa victoire, grâce à l'arrivée d'un grand nombre des Croisés de France et surtout de Gascogne, en particulier du Médoc, avec le concours desquels d put reprendre aux Sarrasins, au confluent des deux rivières de l'Arba, au nord-est de Tudela, sur l'une des routes de Saragosse et de Pampelune, l'importante position militaire d'Ejea

(1) Chr. de Ripoll, 247. — Roudh-el-Kartas, trad. Beaumier, p. 229-230. — Chroniques musulmanes d'Aben-al-Alabar et autres, analysées par Codera. B. r. A. h., VIII, 345-347. — Rejetée en doute sans raison par Balaguer, II, 329. — Codera, Decad., 20, 273-276. ^ (2) Charte en faveur de l'église de Montaragon (24 mars 1110), Èsp. Sagr., XXXI, 150. — Blancas, Commentarii. 637. — Charte de Sainte-Marie d'Yrache,, Moret II, 283. — Annales Toledanos, £sp. Sugr., XXIII, 338. — Annales Composl., ibid. XV, 283. • — Zurita, I., fol. 40. — TraRsia. Diccionnario, 11,390. — Dozy Éech., 11,35.— F. Fita, li. r. A. h. XLVIII, 293

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de los Caballeros (1). Peut-être songea-t-il même, avec •l'appoint d'une armée castillane, à assiéger Saragosse darislecours derété(2). Peut-être est-ce aussi à ce moment que les Croisés français, à l'égard desquels il n'aurait pas tenu ses promesses, et qui se plaignaient des mauvais procédés des Aragonais, reprirent le chemin de leur pays, puisqu'on trouve en 1112 et 1113 un de leurs chefs les plus audacieux, Rotrou II de Perche, occupé à guerroyer en Normandie (3). D'ailleurs Alfonse lui-même, brouillé avecl'altière Urraca, perdait son temps dans les intrigues de Castille. Mais la fortune le favorisait. Le désastre de Valtierra avait allumé en effet la guerre civile parmi les musulmans. Les partisans des Almoravides s'étaient saisis du palais royal (Aljaferia) et de la première enceinte de Saragosse, avaient engagé contre ceux de Beni-Houd une bataille de rues, proclamé le vali de Valence, Mahommed-ben-Al-Hadji et obligé Abd-el Malek,le fils d'Al Mostain II, à se retirer avec ses fidèles, au sud de la région montueuse de l'Ebre, à Rueda, où il se maintint (1110-1111) (4).

La grande croisade franco-apagonaise de 1114. — Le

PREMIER SIÈGE DE SaRAGOSSE ET LA PRISE DE TuDELA. RevenU

à son vrai rôle d'adversaire implacable des Sarrasins, Alfonse obtenait de nouveau en 1114 l'appui de la chevalerie française. Un grand seigneur franco-normand, Rotrou II, comte de Perche et de Mortagne, cousin du roi d'Aragon, lui amenait une élite de chevaliers de France et de Normandie, parmi lesquels se distinguaient Rainaud de Bailleul en Gouffern, haut baron de la région d'Argentan, parent du fameux Roger de Montgommeri; Robert Bordet, seigneur de Cullei (aujourd'hui Rabodanges), dans le pays de Trun et d'Argentan, et Sylvestre, seigneur de Saint-Calais au ;Maine (5). La brillante féodalité gasconne était tout entière accourue,sous les ordres d'un des héros de Terre Sainte,Gaston V, vicomte de Béarn, qu'accompagnaient son frère consanguin, Centulle II, comte de Bigorre et de Lourdes, Pierre, seigneur de Gabaret, Arnaud, vicomte de Lavedan, Ogier de iNIiramont, l'évèque de Lescar, Gui, le comte de Comminges, et une foule de cadets de Gascogne (6), avides d'exploits et de butin. Le roi d'Aragon avait résolu avec eux d'investir Saragosse. Il en occupa

(1) Zurita I, fol. 40. — (2) Sand,oval, Cinco reycs, fol. 109. — Florez, Reinas Calôlicas I, 203 — (3) Orderic ^'ital. cd. Le Prévost, V, 2-3.— (4) Roudh-el- Kartas, trad. Bcaumier, 229. — Abeii-Aljhatib et Aben-Alabbar analysés par Codera. B. r. A. h., VIIL 345, XV. 560. — Idem, Decadencia, 12, 256, 259, 260. 262, 40G. — (5) Chartes citées ci-dessous, Orderic Vital, V,7-10. — Zurita, fol. 41. — (6) Chartes citées ci-dessous et chap. V. — Zurita, fol. 40- 41. — Marca, Hist. de Béar.i, 417.

46 DU NOUVEAU SUR LA CHANSON D/î ROLAND

les approthcs et plaça son quartier général sur les hauteurs qui dominent la vallée de l'Ebre à Caslelar, au milieu de ses fidèles Aragonais et Navarrais, de ses rudes montagnards (les Almogavares) et de ses braves croisés français.

Ces derniers lui rendirent encore alors un signalé service. La garnison musulmane de Tudela coupait les convois de l'armée des croisés et gênait ses communications avec les Cinco-Villas et la Navarre. Rotrou du Perche, qui unissait à la bravoure la fertilité de ressources du génie militaire normand, se chargea, par une ruse de guerre, en dévastant la banlieue, d'attirer au dehors la garnison de Tudela, et enleva la place avec son château, par un audacieux coup de main (fin août 1114), obtenu sans doute aussi grâce à l'imprudence du vali musulman, engagé dans l'expédition de Barcelone. Cette belle victoire qu'Alfonse célébra, en rendant grâces à Dieu, « à ses nobles vassaux et au comte de Perche »(1), découvrait le flanc occidental de la défense de Saragosse. Elle était le signe avant-coureur de la chute de cette dernière. ^lais le monde musulman s'émut à l'idée d'un désastre pareil. Le sultan .\li nomma vice-roi d'Espagne son propre frère Abou-Ishac Ibrahim, personnage intelligent et actif, qui envoj-a à Saragosse un nouveau vali Abou Bekr, réputé pour son énergie, et qui avait reçu de son beau-frère, l'émir Almoravide,le gouvernement de Grenade. Tous les talents de celui-ci ne purent lui éviter un échec sensible devant Barcelone, mais il résistait victorieusement à .\lfonsc dans Saragosse, quand il mourut subitement. Son successeur Abdallahabou-al-Mazdali, aidé de Temin, vice-roi d'Espagne, et de Abou Yahya ben Tachefyn, roi de Cordoue, força les Croisés à la retraite devant Saragosse. Puis il se porta vers le Sègre et obligea, en 1117, les chrétiens, après un sanglant combat, à lever le siège de Lérida (2), dont la chute eût à l'est isolé la capitale de l'Etat musulman. Toutes ces mutations dans le gouvernement de l'Etat de Saragosse semblent avoir contribué à affaiblir les Sarrasins, tandis que se préparait une nouvelle et formidable croisade, à laquelle « les Francs, disent les chroniqueurs

(1) Charte de franchises ditcro) de Tudela, 1115, Munoz, I, 415-419 ; Esp. Sa(jr., 4 fol. 585. — Fuero de 1117 (sept.), ibid.. n° 5, 387. — Carta populationis Bcigit (après 1118), ibid., XLIX, p. 329. — .Moret, Anales, 1, 193. — Zurita, I, fol. 40-41. — Dozy, Rcch., II. 356. —(2) Roudh-cl-K.irtas, trad. Beaumier, 233. — • .\nalyse des annalistes arabes, dont les récits sont contradictoires parfois, dans Codera, Dccadencia, 249, 280, 407. — Balasuer, II, 338, qui s'appuie sur le récit sans valeur de Conde, place au contraire eu 1117 la prise de Lerida par .\lfonsp, de même qu'il mentionne dés 1110-1120 la prétendue conquête de la région de Tortosc. Une charte indique une invasion niusuhuane vers 1114 dans la région d'Huesca, Semperey Miguel, p. 147.

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arabes, accoururent comme des fourmis ou des sauterelles » (1). La grande croisade française de 1118. — ■ Le concile de Toulouse. — Le nouveau siège, la grande bataille et la prise de Saragosse (1118). — Il y eut, en effet, une vague d'enthousiasme en France. Le nouveau pape Gélase II fit réunir à Toulouse, pour organiser l'expédition, un concile auquel prirent part les archevêques d'Arles et d'Auch, les évêques de Lescar, de Pampelune, de Bayonne et de Barbastro, tous Français. Il envoya d'Alais,oii il se trouvait lui-même, son légat Pierre, évêque élu de Saragosse, porteur de sa bénédiction et des indulgences plénières pour les combattants (2). Les Normands de Rotrou de Perche étaient accourus, ainsi que Robert Bordet et Gautier de Gerville. Le plus puissant des barons du midi, le vicomte de Carcassonne, Bernard Aton, amena ses vassaux du Quercy, de l'Albigeois, du Toulousain, du Lauraguais, du Rouergue, du ^linervois, des vicomtes de Béziers, de Rasez, d'Agde et de Nîmes, et peut-être son allié Aimeri II de Narbonne. Bertrand, comte de Toulouse, était aussi accouru, semble-t-il, au secours du roi d'Aragon. Autour de Gaston de Béarn et de Centulle de Bigorre se pressaient les chevaliers Gascons, notamment les vicomtes de Gabaret, de Miramont et de Lavedan, ainsi que le comte de Comminges, outre Espagnol de Labourd et Arnaud de Tarbes. Au mois de mai, nos Croisés rejoignaient les Catalans, les Aragonais et les Navarrais, pour commencer le second siège de Saragosse. Alfonse <e BataUleur s'attardait en Castille. C'est Gaston de Béarn, déjà passé maître dans la stratégie obsidionale, comme il l'avait montré devant Jérusalem, qui semble avoir pris, avec Rotrou du Perche, la direction de cette grave opération. Elle dura sept mois entiers. Le 15 mai, l'armée concentrée dans les lagunes d'Ayerbe, au nord de Saragosse, commençait vivement les préliminaires de l'investissement. Elle enlevait les places qui couvaient la grande ville, à l'issue des vallées sur la grande route des Pyrénées à l'Ebre, depuis l'Arba et le Gallego jusqu'au Cinca, Gurrea, Zuera, Almudevar, Sarinena, et occupait les crêtes des collines, qui forment la défense naturelle de Saragosse, ainsi que toute la banlieue. Elle prenait d'assaut en huit jours la partie de l'enceinte de la capitale musulmane, qu'on nommait le Bourg, et qui était située au nord de l'Ebre, près d'un ruisseau, celui d' Altabas,

(1 ) « Comme une pluie de guêpes et de sauterelles », dit le Roudh-el- Kartas, p. 233. — (2) Jaffé, Regesta, n" 4206. — R. h. Fr., XV, 205. — Labbe, Concilia, X, 820. — Chr. Sainl-Maixent, éd. Labbe, 219. — Vaisséte, n. éd., III, 633.

OÙ se trouve aujourd'hui la gare du chemin de fer de Catalogne. Mais arrivés à la seconde enceinte qui était en pierre et tout à fait formidable, couverte par le fleuve et par l'Huerva, les Ooisés durent entreprendre un siège en règle, où Gaston excellait. A Jérusalem, c'est lui qui avait organisé déjà les machines d'approche et les tours de bois. A Saragosse, d'après un récit arabe, il tira de puissants effets de ses tours roulantes et de ses vingt catapultes pour ébranler l'enceinte et accabler les assiégés sous une pluie de pierres et de projectiles incendiaires. Ainsi fait, dans la Chanson de Roland, (^harlema.gne au siège de Cordres. Toutefois le roi d'Aragon tardait à venir de Castille; en juin, les contingents français s'impatientèrent. Un conflit paraît avoir éclaté. Une partie des croisés se retira-t-elle, ou bien y a-t-il eu confusion dans le récit de Zurita avec les événements de 1114 ? On l'ignore. Mais il est certain que les membres de la chevalerie française restèrent en masse. Le blocus se resserrait ; les défenseurs de Saragosse, qui opposaient une résistance acharnée, durent, après sept mois (novembre 1118), faire connaître au sultan Almoravide qu'ils ne pouvaient plus tenir, s'ils n'étaient secourus (1).

Pressé par le temps, Ali ordonna de réunir à la hâte une grande armée de secours, composée des contingents des divers rois maures d'Espagne orientale, tels que celui de Grenade, qu'il eut le tort de mettre sous les ordres de son propre frère, le pusillanime Temin, le vainqueur malgré lui d'Ucles, auquel manquèrent cette fois des guides expérimentés. Les Sarrasins s'avancèrent jusqu'au château-fort de Maria, dans le val de l'Huerva, rivière ([ui conflue dans l'Ebre à Saragosse même, et qui se trouve à trois lieues de cette ville. Le 8 décembre 1118 se livra la fameuse bataille, qui a sans doute inspiré le poète de la Chanson de Roland, et où furent complètement défaits avec Temin les autres rois sarrasins, ceux de Saragosse, de Grenade, et même, disent certains annalistes, un roi du Maroc qu'ils nomment « Frutumus ». Des

(1) Charte d'.Alfonse I" (1131) en faveur du chapitre d'Auch. Cari. Sainte- Marie, 11° 74. — Cari, de Sorde, n" 80 (charte de 1119). — Fuero de Zaragoza (llli)), dans Munoz, I, 448-451. — Testament de Bernard-.\ton (7 mai 1118). Vaisséte. III. fi33. V, n» 387. — Autre charte de donation, ibid., V. n° 378, —Bulle de Géhise 11,10 déc.lllS.Labbe, Conf//in, X,820. —Chronique de la Pena, p. (îfi, éd. Jimencz de Enibun. — Hisloria Composlellana, livre II, ch .IV, p. 2(i2. — Clir. de Sainl-Maixent, éd. Marchegay, 427. — Annales Toledanos, 388. — Annales Composlellani.32\. — .AI-.Makari, éd. P. de Gayan- Sos II, 613-622. — Roudh-el-Kartas, p. 234. — Davezac, E.ssais sur le Bigorre. I, 211 (1823). — Marca, Hist. de Béarn. 406-408, 440, 441.— Esp. Sagr., XXXI, 156. — Zurita, I, fol. 42. — Balaguer, II, 33S —Godera, Decad.,251.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGXE 19

milliers de Maures périrent (1). Un peu moins rapidement que dans le poème, Saragosse capitula le mercredi 19 décembre, neuf jours après la bataille, à la suite d'un dernier assaut,où les Xavarrais, sous les ordres de l'intrépide Béarnais Gaston-Guillaume, évêque de Pampelune, ouvrirent la brèche (2). La victoire était si bien due pour la plus grande part aux Croisés de France, qu'Alfonse s'empressa de le proclamer et de récompensermagnifiquement les deux grands soldats auxquels il la devait : Gaston de Béarn et Rotrou de Perche (3). C'était un événement capital que la chute de cette métropole de l'Espagne musulmane du Nord. Sa conquête portait jusqu'à l'Ebre la frontière du royaume chrétien d'Aragon. Elle infligeait aux Sarrasins un coup dont ils ne se relevèrent pas.

Les conséquences de la victoire franco-espagnole de Saragosse. — La chute des places musulmanes de l'Ebre.

— La victoire de Cutanda, la prise de Tarazon.\, de Calatayud et de Daroca (1119-1120).— Les conséquences se firent immédiatement sentir. En moins de deux ans, elles permirent à Alfonse de compléter l'unité de l'Aragon.La prise de Tudela, suivie de celle de Saragosse, eut pour premier eiïet d'amener la conquête rapide des places fortes de la rive droite de l'Ebre, comme celle d'Alagon,que les Gascons derArmagnac,envoyésparrarchevêque d'Auch (4), contribuèrent à enlever, à 25 km. de la nouvelle capitale aragonaise. Puis ce fut le tour des forteresses, situées entre le Quelles, l'Huecha et le Jalon, afTluents du grand fleuve, Epila à 45 km. de Saragosse, sur la route de IMadrid, :Magallon, Borja, Malien et Ricla. C'était une première étape vers l'occupation de la ligne de défense naturelle que constituent vers les Castilles les massifs montueux du Sud et du Sud-Ouest. Mais le principal gain fut obtenu par l'occupation de l'ancien évêché

(1) Récits de la bataille de Saragosse dans la Chronique de Saint-MaixenI p. 427 (d'après laquelle Temin et le roi de Maroc furent faits prisonniers; -- Annales Tolcdanos, p. 288, avec date erronée de mai. — Annales Complulenses, 315. — Ch. de la Pena. p. 76 (imprécise). — Blancas éd 1878 d.l31 (fausse date 1115). — Zurita. fol. 42, confond cette bataille avec celle de Cutanda .Les chroniques musulmanes, notamment la Tecmila d'.Abcn- Alabar, atténuent la défaite, assurant que Temin se replia sans attendre le choc. Codera. B. r. A. h., XXXII,106. - Semperey Miguel, BatalladeZaragoza discussion sur la date du siège), B. r. A. B. L. Bare. II, 139 et sq.

— (2) D'après le Roudh-el-Kartas, p. 234, « une armée de 12.000 cavaliers expédiée de l'.\doua » par .\li arriva trop tard.— Texte de la capit'". rétabli par Ribera, Origenes del jusiicia de Aragon p. 397 {Coleccion de estudios arabes, t. II). — (3) Mêmes sources. — Marca, p. 410. — Codera, B.r. A. /i., XXXIII, 103 et Decadeneia, 252 — Fuero de Zaragoza, cité ci-dessus.'

— (4) Charte du chapitre Sainte-Marie-d'Auch, cité ci-dessus.

romain de Tarazona (1), dans le bassin du rio Qucilcs. Celle annexion complélait celle de Tudcla, couvrail vers le sud-ouesl le nouveau royaume d'Aragon à 75 km. de Saragosse el rado>sait à ce massif du Moncayo, sorte d'acro])ole placée à la fronlière des j)laleaux castillans et aragonais, d'où l'on pouvait surveiller toute la vallée et les régions adjacentes. Dès 1119, l'évèché y était rétabli ; il eut le district de Tudela dans sa déiiendance, et c'est dans cette région que le poète allait placer quelques-uns des fragments du cadre géographique de son épopée. Les Gascons de Gaston do Béarn et de Centulle de Bigorrc, aussi bien que ceux de l'Armagnac, que les Normands de Kotrou et que les F'ranco- Champenois de Bertrand de Laon (2) avaient aidé à ces succès.

Bientôt entrèrent aussi en ligne les .\quitains et les Poitevins de Guilhen VII le Troubadour. La chute de Saragosse avait produit dans le mondiî musulman un profond émoi. Le niiramolin, c'est-à-dire le calife de l'Empire Almoravide, Ali, réunit à Cordoue et à Valence une immense armée pour essayer de reprendre la capitale septentrionale de l'Islam. Elle comprenait, d'après le Roudh-el-Kartas, « un très grand nombre de Morabethyn (iVlmoravides) et de volontaires Arabes, Zenela, ^lesmouda et Berbères ». Un autre chroniqueur, Aben-Al-Assir, observe qu'à côté des troupes régulières elle comptait des milices régionales, sans grande valeur tactique. Ali décida une vigoureuse offensive, mit à la tète des troupes son propre frère, Ibrahini-ben-Yusuf ben Texufin, vice-roi d'Espagne, qu'accompagnèrent, prétendent les chroniques latines, jusqu'à cinq ou sept rois maures, parmi lesquels le caïd d'Almeria {VAumarie du poème de Turold), Abu- Abdallah-bcn-Alfare. A la nouvelle de ces armements, Alfonsc avait fait appel à ses auxiliaires fidèles, Gaston de Béarn, Centulle de Bigorrc, Hotrou de Perche, Bertrand de Laon, auxquels s'en joignirent d'autres, tels que Garcia Sanchcz, vicomte de Labourd (Bayonne). Le plus puissant de ses alliés dans cette crise décisive, qui eût pu comj)romettrc tous les succès antérieurs, fut le célèbre duc d'Aquitaine, comte de Poitiers, Guilhen VII, alors au comble de la réputation et l'un des arbitres de la féodalité française. Les chartes })ermetlent de préciser les dates et la composition de son expédition. Il partit probablement de Poitiers ou de Bordeaux à la fin de l'hiver 1 1 19-1120. Il était accompagné

(1) Chr. de Sainl-MaixenI, cJ. I.abbe, I, 219. — Fucro de Belchite (13 dcc. 1119), Coiccc. Doc. inéil. de Arayon, p. p. Bofaiull, VUI. il" 1 •■ — Esp. .S<i.(;r.,XLIX, n"?, 128. — Marca. p. 415. — Zuiita, fol. 44. — (2) TesUs ci-dessus el documents analysés au chapitre V.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'ESPAGNE 51

de six cents chevaliers, ses vassaux les plus renommés, dont les chroniques ont ignoré les noms, que nous révèlent les documents originaux. C'étaient de hauts barons de Saintonge, du Limousin et du Périgord, Raiinond de Turenne, Hélie Taleyrand, Bardon de Cognac, Aimar d'Archiac, Guillaume de Gensac, Geoffroi de Rochefort, de hauts fcudataires de Guienne et de Gascogne, Etienne de Caumont, Guillaume de Saint-Martin, Robert, vicomte de Tartas, Amanieu d'Albret, Pierre de Mugron, Llobet, vicomte de Marenne, Bertrand, vicomte de Bayonne, Guillaume d'Heugas, évèque de Dax, les vicomtes de Soûle et d'Arbecave.

La grande armée croisée remontait le cours de l'Huerva, qui conflue dans l'Ebre à Saragosse même, au sud-est de cette grande ville, vers la direction de la place forte de Daroca, située à 79 km., du fleuve, lorsqu'elle se heurta aux troupes musulmanes. La bataille se livra à Cutanda, auprès d'un château-fort, à 16 km., de Daroca, dans la vallée du Jiloca, sur la route de Saragosse à Tcruel et à Valence. La cavalerie franco-aragonaise remporta là, sur les hordes almoravides, une de ses plus éclatantes victoires, le 18 juin 1120. La chronique semi-ofTicielle des comtes de Poitiers, celle de Saint-Maixent, en a conservé, en quelque sorte, le bulletin. Quinze mille à vingt mille musulmans tués, une multitude immense de captifs, un prodigieux butin, dans lequel on compta 2.000 chameaux et une foule de bêtes de charge, tel fut le bilan de cette glorieuse journée, où succomba Alu-Abdallahbcn-Alfare, caïd d'Almeria, et même, assurent certaines chroniques, le flls du miramolin du Maroc. Le désastre des Infidèles fut si grave, qu'un proverbe hispano-chrétien, pour qualifier une grande défaite, disait qu'elle ne pouvait guère être pire que celle d2 Cutanda (pejor qiiam illa de Cutanda) (1).

Il acheva l'effondrement de l'Etat musulman de Saragosse. Au sud-ouest, CaJatayud fut enJevé d'assaut le 24 juin (2). Alhama

(1) Charte de Montierneuf de Poitiers (1120), analysée par Besly, p. 437. — Privilège daté de Saint-Sever en faveur de Bayonne (1120), Balasque, I, 87-90. — Cliarte de Saint-Jean de Sorde. n" 81. Cartulaire , p. 6.5. — Cartulaire de la Sauve, p. 22, indique les noms de 35 chevaliers d'Aquitaine et de Gascogne. — Chroniques de Sainl-Maixenl, p. 428, éd. Jlarchegay ; de Richard le Poitevin, éd. E. Berger, p. 98 ; de la Pena, p. 68. — Annales Toledanos, p. 388. — Annales Compostellani, 321. Chroniques arabes d'Aben-al-Abar, d'Abd-Dhabi et d'.\bcn-al-Atsir, analysées par Codera, B. r. A. h., XXXII, 97; VIII, 348.349: X, 347, 350, 384"; dlben-al-Athir, trad. Fagnan, 526; d'.-M. Makari, 11,759. — Zurita, ch.XLlV, s'est entièrement trompé sur la date et les faits de cette bataille, dont nous rétablissons la vraie physionomie, comme celle des précédents évéïvcments, en comparant les textes des chartes et des chroniques d'origine française, espagnole ou musulmane. — (2) Zurita, I, fol. 44-45 et sources précédentes. — Le Roiidhel-Kartas, p, 234, donne la date erronée de 1119, et appelle Calatayud la « place la plus forte de tout l'Orient ».

52 nu NOUVEAU sur I,A chanson de ROLAND

se rendit sans coup férir, ainsi que Bubicrca et Ariza. La prise de ces forteresses, surtout de la première, place d'armes qui dominait le cours du Jalon à 100 km. de la capitale de l' Aragon, acheva de donner au nouveau royaume chrétien sa frontière naturelle, celle du plateau de Soria, rempart de l'PItat aragonais vers les Castilles. De là, les Croisés se rabattirent vers le bassin du Jiloca au sudest ; ils prirent la forte place de Daroca (1), située à mi-chemin entre Saragosse et Teruel, entre l'Ebre et le bassin côlier du (iuadalaviar. Alfonse compléta la conquête en organisant, sur le conseil de Gaston de Héarn, une milice de moines-soldats, analogue à celle des chevaliers du Saint-Sépulcre, qu'il installa à Monréal, à 114 km. de Saragosse, à 35 km. de Daroca, à 55 de Téruel, alors musulmane, sur la frontière des royaumes sarrasins de Valence, de Molina et de Cuenca. De là, par les brèches du plaleau oriental d'F.spagne, les rois d'Aragon pouvaient attendre, dans une position inexpugnable, l'heure prochaine, où ils allaient pouvoir occuper le haut massif de Teruel et cette région maîtresse (le Maeztrazqo). qui leur permit de descendre du bassin de l'Ebre dans ceux de l'Etat de Valence, qu'ils devaient conquérir au XIII"' siècle. Dans une charte de cette époque, Alfonse le Batailleur put se proclamer bien haut roi « depuis Barbastro jusqu'aux monts d'Oca, et de Unocastillo » (sur la frontière orientale de Navarre), «jusqu'à Monreal. souverain d'Aragon et de Navarre, de Carrion et de Burgos, de Najera et de Calahorra, de Tudela, de Saragosse et de Calatayud » (2).

Les résultats des Croisades françaises d'Espagne dans

LE premier quart DU XIl'^ SIÈCLE. — La NAISSANCE DES DEUX

GRANDS Etats chrétiens d'Aragon et de Catalogne. — Du petit Etat pyrénéen qui étouffait dans les âpres gorges de ses montagnes, la croisade incessante, où Français, Navarrais, Aragonais et Catalans avaient uni fraternellement leurs armes et versé généreusement leur sang, avait fait l'un des plus grands Etats chrétiens de l'Occident et quadruplé son étendue. Elle l'avait porté de vallée en vallée jusqu'à ces riches plaines de l'Ebre, qui comptent parmi les plus fertiles de la péninsule. Elle lui avait donné, avec l'Ebre et Saragosse, son véritable centre d'organisation, semblable à celui de Paris pour la France capétienne. Elle lui avait assuré ses limites naturelles au sud-ouest et au sud-est, jusqu'à la Rioja, au Moncayo.au plaleau méridional

(\) Zurila I, fol. -14 et chroniques précédentes, notamment Annales ComposlelUini. :i2l. — (2) Kuero de Calatavud (11,30). Coleccion de Doc. inéd., Bofarull,VIII. —Esp. Sugr., XLIX, n- 20, p. 346.

LES FRANÇAIS ALX CROISADES d'eSPAGNE Ô3

et oricRtal de l'acropole ibérique Elle avait en même temps préparé, en portant la Catalogne jusqu'aux environs du Bas- Ebre, par la conquête de Tarragone, et jusqu'à la basse vallée du Sègre par la prise de Balaguer, l'union prochaine de l'Etat catalan avec l'Etat aragonais, prélude de cette unité espagnole que devait accomplir le génie d'un prince d'Aragon, Ferdinand le Catholique, né en cette ville d'Ejea.qu'avaient conquisenos croisés gascons quatre siècles auparavant. La France chevaleresque des Croisades avait protégé, comme une fée bienfaisante, l'enfance difficile et la vigoureuse jeunesse des deux grands Etats espagnols du Nord Elle avait, autant que les Espagnols eux-mêmes, contribué à assurer sur cette terre d'Espagne le triomphe de la chrétienté sur l'islam et présidé à l'émancipation d'une nouvelle nation chrétienne.

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