‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 7 sur 56 · CH.\PITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CH.\PITRE CINQUIÈME

La Colonisation française religieuse, militaire,

féodale et civile dans l'Espagne du Nord, au Xh siècle et dans le premier tiers du Xll<=.

La colonis.^tion fr.\.nçaise dans l'Espagne du Nord .'vccom- PAGNE LES croisades. — Pendant près d'un siècle, les Croisades françaises avaient protégé l'existence précaire des chrétiens de l'Espagne du Nord. Par un dernier et vigoureux effort, elles leur avaient procuré la victoire, en attendant que dans la suite, jusqu'au milieu du xiii^ siècle, elles les aidassent à la compléter. Mais le rôle de la France ne s'était pas borné à cette assistance armée, dont les résultats furent si brillants. Elle avait encore contribué à mettre en valeur la conquête espagnole, au moyen des établissements stables, créés par ses clercs et ses mornes, ses chevaliers et ses colons, marchands ou laboureurs. LTne véritable colonisation française, qui nous a été révélée parles documents, et que l'histoire a jusqu'ici presque entièrement ignorée, unit la France à l'Espagne du Nord dans l'œuvre de paix, de même que la collaboration des hommes d'armes les avait unies dans l'œuvre de guerre. L'une et l'autre ont marqué leur trace, que nos historiens n'auraient jamais dû perdre, tant la gloire de notre civilisation y est intéressée, non seulement dans les Etats castillans, mais encore et peut-être davantage dans les Etats navarrais, aragonais et catalans.

51 DU NOUVEAU SUR LA CHANSON DIî ROLAND

La COLONtSATION RELIGIEUSE. LeS RELATIONS DE I.'Es-

PAGNE DU Nord avec les arbayes françaises. — A l'ombre et àl'excRiple des cloîtres d'origine française, sous la direction de nos moines français, fut régénérée, dans l'Espagne duXord, cette vie monastique, {[ui devait ensuite y jjrendre tant d'intensité et se révéler à son tour pleine d'originalité. Les pieux rois d'Aragon et les princes catalans ont les yeux tournés vers nos abbayes françaises, prennent leurs conseillers parmi les abbés de nos monastères, comblent nos instituts monastiques de faveurs, leur demandent d'essaimer dans leurs Etats. L'abbé de Saint-Pons, Frotaire, figure parmi les membres les plus écoutes du conseil de Sanclie- Hamirez et de Pierre I'*'', qui le chargent de missions à Rome, qui l'invitent à bénir les sièges épiscopaux conquis sur les Maures. Saiiclic lui confie son troisième fils Ramire, qui prend l'habit monacal, à Sùnt-Pons en Languedoc (1092); à cette occasion, il lui concède un grand nombre d'églises, de chapelles, de domaines. Il l'autorise même, dans les territoires enlevés aux Maures, à établir de nouveaux centres religieux et à installer des évèques. En 109.3, il concède à l'abbaye languedocienne les dîmes d'un territoire voisin de Valtierra. En 1096. Pierre I'"' s'empresse d'attribuer à Saint-Pons la vieille église Saint-Pierre d'Huesca(l)

A Sainte-Foi de Conques, qui combat sous la bannière d'.;\ragon contre les musulmans, le même roi a promis la plus grande et la plus belle mosquée de Barbastro pour y édifier un monastère ; il tient parole et ajoute à sa donation celle de la forteresse et du monastère de Bentepiello. Il s'est engagé, si Dieu lui permet de reprendre Lérida et Saragosse, à donner dans chacune de ces villes les biens d'un des plus riches Maures à la sainte protectrice des Aragonais. En attendant, nobles et rois lui prodiguent leurs b'înfaits. Un baron navarrais lui a fait don de la terre d'Ozliz, ai nord de Pampelune. En 109.3,révêque de cette ville lui a fait cîdeau de quatre églises et terres à la fois, celles de Caparosso, dz Murillo, de Garriton et de Barciagua en Navarre, tandis que le comte Sanche d'Erro prie « la glorieuse vierge » de Conques d'accepter (entre 1096 et 1104) ses propriétés de Murillo et de Valdo, sa vigne de Joneriz et tout son domaine de Roncevaux (2),

(1) Chronicon Rolense, 3.30. — Chartes dans CTCillia Christiana, T, n» 18, p. 68. - (Esp. Sagr., XL\1, 149.-Villanueva. XV.n" 70.— B. r. A. h., LXVI, 323. — LXVin, 21.) Chartes analysées par Arco (1004-1106. et 1106). — Zurita, I, foL 30. — Traggia, Hamiro II el Monje M. r. A. h. IlI.16Set sq. — Vaissète II, 503. — I-M'"ita.Harcelona. B. r. A. /j.,p..")52. — Madoz. Dîcciun., XX, 496. — (2) Chartes p. p. Gallia Christiana,!. n" 54. 112.— Cartiilairr de. Conques, éd. G. Desjardins, n- 73, 118, 573, 577, 472, 467 (certaines mat datées par l'éditeur, notamment celle relative à Roncevaux).

LES FRANÇAIS AUX CROISADES D ESPAGNE Oï>

OÙ va s'élever un peu plus tard la célèbre abbaye de ce nom. Près de là, les Augustins français,avcc l'autorisation de l'évêque de Pampelune et l'appui de Gaston de Béarn, créent, au haut du val d'Aspe et sur la route fameuse du Somport, leur monastère de Sainte-Christine (1), analogue à celui de Roncevaux, sur la route du val de Cize et des pèlerins, l'un et l'autre étapes fameuses des héros de la Chanson de Roland. Saint-Sernin de Toulouse reçoit aussi, avant 1094, une église du diocèse de Pampelune, en attendant de donner son nom à l'un des bourgs qui formeront la capitale agrandie de la Navarre (1129) (2). A l'abbaye de Saint-Gilles, dont le bienheureux protecteur joue un si grand rôle dans l'épopée de Turold, Pierre I'"'' n'a pas manqué de donner l'église Sainte- Eulalie de Barbastro (1100) (3) L'abbaye de la Sauve-Majeure en ;Médoc a reçu le prieuré d"Ejea(4). C'est sous l'invocation de Notre-Dame de Rocamadour et sous la direction de ses moines qu".\lfonse le Batailleur a mis l'hôpital de Salamanque (5). Au chapitre d'Auch, en reconnaissance des secours reçus de l'archevêque, il a fait don de l'église d'.\lagon (6). A Tudela, le chapelain royal lùigo accueille les clercs normands et donne à deux d'entre eux pour j- établir le culte, sans doute en faveur de leurs compatriotes, une mosquée près de la porte de Saragosse. Or, les bénéficiaires de la donation sont Roger de Sai, probablement membre de l'illustre famille normande de ce nom, et un clerc « compagnon (consodalis) » de Roger, Guillaume Turold, qui porte, coïncidence suggestive, le même nom que l'auteur de la Chanson de Roland. C'est sans doute l'origine de ce prieuré de Sainte- Croix de Tudela, dont un évèque francophile ^lichaël, fit cadeau à l'abbaye normande de Saint-^NIartin de Séez(1150), et dont cette abbaye resta en possession,en vertu de confirmations pontificales, jusqu'au xvii^ siècle. A la même abbaye, le prince de Tarragone reconquise attribuait l'église de Saint-Fructueux (7). Des abbés originaires de Moissac venaient diriger pendant près d'un siècle la grande abbaye catalane de Camprodon (8). Ermengol d'Ur-

(1) Charte p. p. Marca, Béarn, p. 425-429. Une charte de 1078 prouve que l'hôpital avait reçu des privilèges des rois d'Aragon, .Arco. B. r. A. h., LXV, .ï.'i. — (2) Charte de 1094. Vaissète, V, n» 339. — Yanguns. Diccionario III, (\o Paraplona). — (3) Charte de 1101, Villanueva, XV, n» 81, Esp. Sagr., XLVIII, 16. — (4) Charte p. p. Rabanis. Actes Acad. Bord., t. !•". — Donations de Sanche Ramlrez en faveur de la Sauve, 1084 et sq. Grand Cartalaire, î" 385. — Zuria. fol. 40. — (5) Esp. Sagr., IV, 358. — (6) Charte citée, ci-dessus, chap. IV. — Cart. Sainte-Marie d'Auch, n" 74. — (7) Gallia Christ. XI, n" 16. p. 171, 172 et 714 — Esp. Sayr., L, 359 et ci-dessous. — (S) Villanueva, XV, 114-119. — Miret y Sans, Camprodon y Moissac, 1898, in-4''

y'j DU NOUVEAU SLH LA CIIANS(jN DK HOI.AND

gel et sa femme Douce appelaient à Bellpuig, ])rès de Halagucr, une colonie de nos Prémonirés (1). Les chanoines de Saint-Ruf d'Avignon étaient appelés à Besalu et à Barcelone par le comte Ramon Berenguer (1112) (2), tandis que Saint-Victor de Marseille, en relations avec les seigneurs catalans, recevait le prieuré Saint-Michel de Catalogne (3). Un abbé, probablement d'origine française, Durand, dirigeait l'abbaye préférée des souverains aragonais, Saint-Victorien (4), Le monachismc français triom- ]jhail sur cette terre conquise par l'héroïsme de nos chevaliers et où allait bientôt s'épanouir la merveilleuse floraison de nos abbayes cistcr^'rrnes, reines de l'Espagne chrétienne du xii« siècle.

Les prélats d'okiglne française dans l'Espagne dl- Xord. — Notre épiscopat ne rend pas des services moins signalés et n'est pas accueilli avec une moindre vénération. Les évèques français de Tarbes, de Lescar, d'OIoron, de Bayonnc, d'Auch passent eux-mêmes à plusieurs reprises les PjTénées et viennent conduire à la croisade leurs propres fidèles. Plus d'un d'entre eux, (iui de Lescar (ri), par exemple, n'est pas moins brillant soldat que prélat pieux ; tel l'archevêque Turpin dans la Chanson de Roland. Il lutte de valeur avec les évêques d'Espagne, Etienne d'Huesca (6) et Gaston Guillaume de Pampelune (7). Nos évêques des provinces d'Auch et de Narbonne assistent aux conciles de l'Espagne du Nord. On les convie à l'inauguration des églises qui remplacent les mosquées (8). A la cérémonie solennelle que Pierre I*'"', en 1006, décide à cette occasion, assistent l'archevêque de Bordeaux, les évêques de Lescar, de Tarbes et de Bayonne, aux côtés des prélats espagnols (9). L'archevêque d'Auch, Guillaume, est un des conseillers écoutés d'Alfonsc le Batailleur, qu'il aide à organiser après 1120 l'ordre religieux militaire de ]\lonréal (10). Auparavant, le prédécesseur de ce prélat sur le même siège, Bernard d'.Vstarac, avait eu la part la plus active à la croisade de 11 18 (ll).Bien mieux, ce sont des Français qu'on appelle de tous côtés, pour occuper les sièges épiscopaux de la Catalogne.de l'Aragon et de la Navarre. A Gérone, c'est un cousin de Bernard Roger P'', comte de Foix(12),

(1) Villanueva, Xll.n»-. 21 et 26. (2) — Régesles Daupliinois,p. p.U. Chevalier, I, ir> 2383,3108. —(3) Cari. Sainl-Vidor de Marseille. I, p. XXXIII, ir» 1047, 1048. — (4) Exp. Sagr.. XLVIII,l(i2. — (5) Sur ce prélat.Marca, Béarn, 372, 374, 375. 381, 403, 405. — Vaissète, III, 639 et la cliap. IV cidessus. — (6)Sur cet évcquc. Traggia, Memnrias III. 529 et les <locuments relatifs à Raimond de Barbastro. — (7) Voir ci-dessous et cliap. IV. — (8) Sur les archevêques de Narbonne, Esp. Sagr.. XXIX, 228-3(1. — Fita, B. T. A. h.. XXIX, 227, etc.. .Sur les autres prélats français ci-dessus chap. II. — (9) Zurita, I.fol. 32. — (lOUdem. fol. 44-45. — (11) Charte de 11,30. — Carie Sainte- Marie d'Auch, n" 74. — (12) Vaissète, anc. éd., II, n" 70.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGNE 57

à Vieil, un Languedocien de la vicomte de Carcassonne, Raimond de la Redorte (1), à Urgel, un autre Languedocien, Guillaume Arnal de ^Montferrier, qui a pour prédécesseur au xi** siècle un autre Français, Bernard Guilhen (2). C'est de France, de l'abbaye vSaint-Ruf d'Avignon, où il a eu pour disciple le futur pape Hadrien IV, que vient l'un des plus illustres prélats, dont s'honore l'Eglise d'Espagne, le pieux, savant et actif Oldegaire, mis par la vénération du Saint-Siège et des fidèles au nombre des saints. Comme prévôt, puis comme évèque de Barcelone (1114) et enfin comme archevêque de Tarragone (1118-1137), pourvu du pal- Hum, il a été, sous les auspices de Calixte II, le grand promoteur de la guerre contre les Infidèles et le restaurateur de l'antique splendeur de l'Eglise espagnole, pendant près de trente ans d'épiscopat (3). En Aragon, sur le siège de Roda-Barbastro, ne se succèdent que des Français, d'abord Raimond Dalmace, puis Pierre (1066-1105), ancien moine de Saint-Pons, précepteur de Raniire le Moine (4), ek surtout Raimond de Durban (1104-1126), venu du cloître de Saint-Antoine de Frédelas au diocèse de Pamiers, et auquel sa piété, sa douceur, sa charité inépuisable ont valu de prendre rang au nombre des saints (5). Il aura peu après pour successeur un moine de Saint-Pons, Geoiïroi (1136-43), prélat organisateur qui rendra dans la lutte contre les Maures de nouveaux services (6).

A peine a-t-on prévu la chute prochaine de Saragosse, qu'on se ]3réoccupe d'y rétablir l'évèché, et le choix du pape, ainsi que du roi, tombe sur un Béarnais, Pierre de Librana (1118-1130), qui restaure le sanctuaire vénéré de Notre-Dame del Pilar, et qui, avec l'évèque d'Huesca, accompagne Alfonse dans ses expéditions centre les Sarrasins (7). Quant à l'évèché de Pampelune, il est presque devenu un fief de notre clergé. De 1082 à 1114, c'est un Français, Pierre d'Andouque, originaire du Rouergue, de famUle noble, donné à l'abbaye de Conques, qui est le titulaire de l'évèché navarrais, le conseiller influent de trois rois d'Aragon, l'organisateur de plusieurs conciles, l'inspirateur de la création de l'hôpital et de l'abbaye de Roncevaux. Quand il meurt dans une

(1) Villanueva, V. n" 48. — (2) Villanueva.X. 1 et 21 — (3) Ada Sanct.. nxar.t. 1.481. — Hisl. LUI. France. XI, 632-636. — Villanueva, V, 265 ; XVII. 186. 131. — £sp. Sagr.. XXV, 108. 232 ; XXIX. 472-479. — F. Fila, B. r. A. h.. XLVIII, 404, 406.— (4) Vaissète, III. 637. n. éd. — Esp. Sagr., XXI, 156, XLV, 140, 148. — Villanueva. XV, 199. —(5) Vaissète, III, 400, 597. 598. 633. — Esp. Sagr.. XLIX, 152, 263. 323, 335. 356 ; XLVIII, 112-115. — Acta Sanctorum. Juillel, IV, 125. 126. — (6) Êsp. Sagr., XLVIII, 161-163 — Villanueva. XV, 203.— (7) Fita, B. r. A. h., XLIV. 454, 456.— Marca. Béarn, 418, 459.

émeute à Toulouse (15 octobre 1114) (1), il a pour remplaçant le vaillant Héarnais Gaston Guillaume (11 15-1 132), ancien prieur de Sainte-Christine au val d'Aspe.qui conduisait peu après sur la brèche de Saragossc ses intrépides N'avarrais (2). Enfin, dans le nouvel cvêché de Tarazona, apparaît, dès 1118, un moine de la Pcfia, Michel, peut-être aussi d'origine française, qui pendant son long épiscopat de trente-quatre ans devait montrer tant d'attachement à nos clercs et à nos moines, accueillir Roger de Sai et Turold à Tudela, et installer les moines Gascons de Lescaledieu dans le célèbre monastère de Intero ou de Veruela (3).

La COLONISATION MILITAIRE ET FÉODALE FRANÇAISE DANS

l'Espagne du Nord. — Ainsi l'Espagne du Nord était devenue, entre 1060 et 11.30, comme une colonie religieuse de la France. Les chevaliers et les soldats, qui avaient tant aidé à la libérer du joug musulman. y multipliaient de leur côté leurs établissements, si bien ([u'elle eut, à certains égards, l'aspect d'une colonie militaire cl féodale française, analogue à celles de l'Angleterrreou des Deux-Siciles, mais avec cette dilïérence qu'elle devait ses progrès à la reconnaissance des seuls princes espagnols. Au prix de longues recherches, comme pour la colonisation religieuse, il nous a été possible de retracer le tableau de cette colonisation féodale, où subsistent encore des lacunes que seule l'exploration de documents nouveaux permettrait de combler. Les promoteurs de ces établissements militaires sont les comtes de Barcelone, les rois d'Aragon et de Navarre eux-mêmes, qui sentent tout le prix d'une collaboration stable avec notre chevalerie et qui essaient de la fixer sur la terre d'Espagne. A leur tour, les feudataires français, établis sur le sol espagnol, font appel à leurs vassaux, qui répondent à leur invitation avec empressement .\insi, du côté de la Catalogne, les Aimeri de Narbonne et les Guilhen de Montpellier paraissent avoir reçu leur part dans la conquête éphémère des Baléares (4). C'est un baron normand, Robert Bordet de Cullei, qui est chargé, par un traité conclu avec Saint-Oldegaire, de réorganiser, de fortifier et de défendre la grande cité de Tarragona reconquise. Cet émule des Guiscard, pourvu du titre de prince, fait souche d'une dynastie, montre dans son œuvre le génie organisateur de sa race, repeuple la vieille métropole romaine, qui

(1) Carlulaire de Conques, n»- 72. 34S, 577. — Vaissète, II, 486, 622, 623 ; V, n» 339. — Oihenart, 93.— Moret. Il, 127. — Sandoval, Calnlôgn, îo\. 143. — (2) Voir ci-dessus. — Morct II, 44.T, chap. iv, Marca,p.410, 41 1, 427. — • (3) Esp. So3r.,XLIX;— Govantcs, p. 128-259. 141. 333.— (4) Ordcric Vital, \, 8, 12, 201. — Villanueva, XVIII, 224, 226 ; XIX. n" 3 et p. 8, 23, — Esp. Saç/r., XXV, 112, 123. — Dozv. Rccli., Il, 301, 371.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGNE 59

était devenue un désert, la protège contre les attaques de l'ennemi, jusqu'au jour où son œuvre achevée, les rois d'Aragon, comtes de Barcelone, n'auront plus qu'à repreiîdrela principauté et à recueillir les fruits que ces Français avaient fait mûrir.

La colonisation féodale franco-champenoise, BERTRAND

DE LAON. — De tous ces féodaux qui afHuèrent en cette terre d'Espagne, les documents nous ont révélé seulement les noms d'un petit nombre, que l'histoire avait laissé tomber dans l'oubli. L'un de ceux dont la mémoire mérite le plus de revivre et dont la physionomie était restée jusqu'ici enveloppée de mystère, est ce Bertrand de Laon, qu'on ne connaissait que par quelques passages du chroniqueur normand, Orderic Vital, sans qu'on fût arrivé à savoir à quelle famille iï appartenait et quel avait été son rôle. C'était cependant un personnage de haute naissance. De divers textes, que l'on avait jusqu'ici ignorés, il résulte qu'il n'était autre que le cousin des rois d'Aragon, le petit-neveu de Félicie de Roucy, femme de Sanche Ramirez, le petit-fds de Thibaut de P.isncl, le beau-frère d'Hugues de Montcornet, grand seigneur du nord-est de la Champagne et l'oncle de l'archidiacre trésorier de Laon. Barthélémy, avec lequel fut lié le chroniqueur de l'abbaye di Sainte-]Marie de cette ville, Hériman. Il est impossible de savoir à quelle époque il était venu en Espagne. Mais on le trouve partout aux côtés d'Alfonse le Batailleur; il est l'Olivier de ce Roland, ou le Xaimes de ce Charlemagne, aussi prudent que brave. Il accompagne le roi d'Aragon en Castille et il reçoit sur la route de Compostelle, ce comté de Carrion de los Coudes (1117), qui a été immortalisé parla légende du Cid. Peu après, il y joint le comté de Logrono sur l'Ebre supérieur en Rioja ; un moment il sera pourvu du comté de Tudela. Il termine sa glorieuse carrière par la mort des héros, frappé à la tête de l'avant-garde, à la grande bataille de Fraga (été de 1134). au début de laquelle le Batailleur lui décerna le titre de « chevalier magnanime et sans peur))(l). Son fils Bertrand de Risnel est devenu le beau-frère de F» Empereur «d'Espagne, Alphouse VII (2). La présence de Bertrand de Laon dans les rangs espagnols laisse présumer qu'il y eut alors dans l'Espagne du Nord bien d'autres chevaliers, venus de

(1) Hérimann (de Laon), op. cit.. H. de Fr., XII, 267. — Orderic Vital V, 21, 23. — Charte de 1117, p. p. F. Fita. B. r. A. h., XXVI, n" 6, p. 367. — Fuero de Saragosse (1119), p. p. Munoz. I, 451. — Charte du 23 juin 1124, p. p. Bruel. C/î. de Cliiny. n" 3970. — Fuero de Malien (1131), Munoz, I, 505. — i2) Salazar, Casa de Lara, I, 101 ; Florez, Beinas Catolicas, I, :2C0-262).

Champagne et d'Ilc-dc-Francc Mais les charlriers d'Espagne n'onl pas encore livré sur ce point leurs secrets.

La COLONISATION FÉODALE GASCONNE. — Au Contraire, pour les établissenicnls des Gascons, chartes et autres documents fournissent d'assez nombreuses données. En tête de ces Français du Midi, établis dans la région de l'Ebre, figurent les vicomtes de Héarn. C'est d'abord Cenlulle lV,qui,dès 1080, a reçu des fiefs dans la région de Jaca,ct qui s'intitule comte de Pefia et d'.\ra,en même temps qu'il perçoit des droits seigneuriaux sur Canfranc et qu'il agit en bienfaiteur à l'égard des moines du célèbre monastère de San Juan (1). Puis c'est son fils, le brillant Gaston V, l'époux de Talèse, fille de Sanche, seigneurd'Ayerbe, petite-fille de Ramire I<"" et nièce du roi d'Aragon. A peine revenu de Terre-Sainte, il montre contre les Sarrasins d'P^spagiie les qualités militaires qu'il avait déployées en Orient. Au delà des Pyrénées, il a été à la peine ; il est aussi à l'honneur. Familier du Batailleur, il en reçoit, outre la confirmation des droits sur la foire de Jaca. la seigneurie d'Unocastillo, à la lisière du massif montueux situé entre l'Aragon et l'Arba au sud, sur l'une des grandes routes des Pyrénées. Après la prise de Saragosse, il obtient en don, avec le titre de seigneur, la moitié de la ville, celle où se trouvaient le sanctuaire de X. D. del Pilar et la population mozarabe (chrétienne), ainsi que le titre de premier baron d'Aragon ( richomhre ) , pour lui et ses descendants. Il figure dès lors dans les chartes avec le titre de seifjneur de Saragosse; il assiste à la concession des fiieros (privilèges) de la ville et les confirme. De concert avec sa femme Talèse, il comble de dons l'église du Pilar (Sainte-Marie le Grande), et c'est là qu'il choisit son tombeau. Pendant vingt ans, partout il a combattu pour la cause espagnole. .Vprès 1120, il participe à l'expédition d'Andalousie, et comme Bertrand de Laon il tombe en héros pour la cause aragonaise en 1130 (2). Son fils, Centullc V, sera, comme Bertrand et comme Aimeri II de Narbonne.l'un des vaillants barons qui soutiendront à Fraga (1134) l'honneur de nos armes, avec celui de l'Espagne (3), et qui succomberont à la fleur de l'âge pour la chrétienté. Ils ont scellé ainsi au nom du Languedoc et du Béarn, avec la maison d'.\ragoii,un pacte qui devait durer près de deux siècles.

(1) Testament de Centulle et convention de 1078-SO, Marca. Béarn, p. 316, 322 — (2) Testament du comte Sanche (1 104), analysé par .\rco, B. r. A. h., LXV, p. 56, 361, 377. 3S0, 41.5. — Marca, 423, 4,34, 440. — Chartes diverses de 1118 à 1130 dans .Munoz, I, 419, 420, 451, 478. — Arigita, n" 263. — Vanguas, Diccionario, H, 209. — Villanueva, XV, 245. — Zurita, l. fol. 43-45— F. Fita.X. S. del Pilar, B. r.A. h.. XLVL 430, 443, 444. — Esp. sojr., L, n" 5, 386. — (3) Marca, 434-40. — Zurita, I, fol. 50...

LES FRANÇAIS AUX CIÎOISADES d'eSPAGXE 61

- A côté de Gaston, on voit figurer son cousin Ccntulle II, comte de Bigorre et de Lourdes depuis 1113. lia reçu lui aussi, pour prix de son concours persistant, un quartier de Saragosse,le comté de Tarazona, récemment conquis dans le voisinage de Tudela, la promesse du territoire de Rueda et d'Albarracin,ime rente annuelle de 2.000 sous et levai d'Aran.avec ses trente-deux hameaux aux sources de la Garonne, sur la route de Toulouse en Espagne, que sa maison conservera un demi-siècle (1). Au vicomte de Lavedan. Arnaud, est échu, avec la main de la comtesse Oria, le comté de Pallas, dans la vallée d'une des Nogueras, affluent du Sègre, position militaire importante sur le chemin de ronde des Pyrénées (2). Pour les seigneurs gascons de moindre importance il y a des charges de châtelains ou gouverneurs de forteresses et des fiefs (honores) plus modestes. On trouve, par exemple, le Béarnais Arnaud de Lescun, venu du val d'Aspe, dans les Cinco- Villas. où il essaie un moment de mettre la main sur Unocastillo (3).

Que de noms à physionomie gasconne parmi ces seigneurs qu'on trouve mentionnés au nombre des témoins des chartes d'Aragon, les Bernard de Cipriac, les Arnaud de Tarbes, les Calvet d'Elson, les Jassion ou les Gassion de Sabolla, les INIartm Gascon de Tudegon, les Vital Gasco de Comminges, les Martin de His, les Peire Petit, seigneurs de Loarre et de Bolea, les Caslaing, seigneurs de Bel et d'Aguerro 1 Plus d'un, tel le Béarnais Pellegry, devenu seigneur de Castellozuelo et conseiller favori d'Alfonse, devait faire souche de richombres (hauts barons) (4).

La colonisation féodale norm.a.nde — Avec les chevaliers Gascons, ce sont les chevaliers Normands qui semblent avoir participé dans la proportion la plus forte à cette colonisation militaire et féodale. Ils paraissent avoir afflué à la suite de Rotrou II de Perche et de sa nièce ]\larguerite. Le premier, grand seigneur, à la fois vassal du roi de France et du duc de Normandie pour ses comtés de Perche et de Mortagne, était dans la force de l'âge mûr entre 1110 et 1133, période où il s'est trouvé constamment mêlé aux Croisades d'Espagne, dans lesquelles il eut, avec Gaston

(1) Chartes, 1117 à 1130, Esp. Sagr.. L, n" 5, p. 386. — Coleccvin Doc. inéd. Aragon, p. p. Bofarull VIII. 26. — Munoz, I, 505, 419. — Catalôgo de fueros, p. 264. — Vaissèle, V. n" 382. — Marca, 326, 415, 495. — Ziirita, fol. 43. — F. Duro. El valle de Aran, B. r. A. h., XI, 322-29. — (2) Zurita, I, fol. 40-44. — Davezac, I, 211. — (3) Zurita, ibid. — (4) Chartes de 1079 à 11-12 dans Esp. Sagr., L, n» 5, 385. n° 6, 389 ; XLIX, n" 10,331 ; Munoz 1445, 429, 451, 505. — Moret. Anales II, 197 et références de la note pré- •cédente ; Invesligaciones, 11,46. — Marca, 488, 492. — Yanguas, Diccionario, III, 20, 399. — F. Fita, B. r. A. h., XXVI, 261.

de Béani cl Bertrand de Laon, le principal rôle. Il avait déjà participé à la première croisade et à la prise d'Antioche. C'est un type de haut baron normand intrépide et infatigable, passant sa vie sur les routes de France et d'Espagne, accourant d'un champ de bataille à un autre, qu'on trouve dans la même année, tantôt au delà des Pyrénées, tantôt en deçà; mêlé à toutes les grandes actions militaires, Tudela, Saragosse,Culanda, l'expédition d'Andalousie, Meciuinenza, Fraga enfin, oii il répare en partie le désastre du Batailleur ; expert comme ses compatriote ; aux ruses de guerre, aussi bien qu'aux mêlées et qu'aux assauts, et qui finit sa vie, comme il le désirait sans doute, en soldat, tué en 1114 au siège de Rouen. D'ailleurs souple et habile, d'abord l'ami du prodigue Robert Courteheuse, passé ensuite au parti d'Henri !«'' Beauclerc, en bons rapports avec Louis le Gros et Louis le Jeune, tour à tour allié après 1135 des prétendants rivaux, Etienne de Blois et Geoffroi d'Anjou, qui convoitaient l'héritage anglo-ncrmand,il a su arrondir ses domaines en France, se faire donner les seigneuries de Bellème et de I\loulins-la-Marche, conquérir des sympathies dans tous les camps, et devenir par sa [)iété et ses donations le grand ami des clercs et des moines de Normandie. La fondation de la célèbre abbaye de la Trappe, la générosité dont il use à l'égard de Saint-Evroult et de Saint-Martin de Séc7, lui valent l'attachement profond de l'Eglise, attachement dont on trouve la trace dans l'œuvre du chroniqueur Orderie Vital (1). C'est ce grand seigneur, pieux et brave, d'esprit délié et fin, qui sut favoriser dans l'Espagne du Nord la colonisation normande et servir, en même temps que ses intérêts, ceux de ses com- I)atriotes. Dès 1114, il est pourvu du beau fief (honor) de Tudel?, l'un des plus importants du royaume d'Aragon et de Navarre, dans la partie la plus fertile de la plaine de l'Ebre. D'après le témoignage de diverses chartes, on voit que son apanage comprend une assez vaste région, où se trouvaient notamment Corella, Monteagudo, Cascantc, Côrtes, Cintrucfiigo et un assez grand nombre d'autres petites villes qu'énumèrcnt les fueros concédés à deux reprises au chef-lieu de son coçité. Quatre ans plus tard, il reçoit la moitié de la grande ville de Saragosse,à savoir tout le quartier compris entre la cathédrale (San Salvador ou la Seo) et Saint-Nicolas, quartier qui portait encore au xvii<^ siècle le nom

(1) Hcriman de Laon, R.H.Fr., XII, 5G7.— Orderie Vital III. 19S-302, 335. 355,123. 129, 482 ; IV. 19<J. 371 ; V, 2. 3, 4, 50. .50, 122, 129.131.— Aubri dcïrois-Konlaines.fi. 7/.F/-.,XIIL691,783. — Cartulaire de la Trappe, p.112,

379, 389. — Gullia Chrisl., X, 547.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGXE 63

d'. 4 /perc/if, dérivé de celui de Perche. Il avait conservé ces magnifiques fiefs pendant plus d'un quart de siècle (1).

Avec lui, il avait amené en Espagne, auprès de son cousin Alfonse le Batailleur, descendant comme lui d'une princesse de la maison de Roucy, sa propre nièce, ^larguerite, petite-nièce de la reine d'Aragon, Félicie, et fille de Gilbert de Laigle, beaufrère de Rotrou. C'est entre 1114 et 1117 que la jeune Normande semble être venue en Espagne, où elle épousa presque aussitôt un descendant de Garcia de Xajera, roi de Navarre, qui se nommait aussi Garcia, et qui était le fils de Garcia-Ramirez, neveu de Sanche, roi d'Aragon et du souverain navarrais, Sanche de Peùalen. Ce grand seigneur avait eu pour mère, dit-on, une fille du Cid, et Alfonse le Batailleur, cousin de Garcia, l'avait pris auprès de lui. Il le maria avec ^larguerite de Laigle et lui conféra le titre de roi de Navarre, sans doute avec l'expectative de ce roj'aume. Dès 1117, dans un grand nombre de chartes, la nièce de Rotrou prend le titre de reine de Navarre. Elle figure à Saragosse et à Tudela, à la cour du roi d'Aragon et de Rotrou. Enfin en 1 135, elle va ceindre effectivement une couronne royale, lorsque l'évèquc de Pamp?lune et les barons navarrais, à la mort du Batailleur, appelleront Garcia au trône de Navarre. C'est en faveur de sa nièce que Rotrou devait consentir à la couronne navarraise, la cession de son magnifique apanage de Tudela et de Corella (avant 1142). La fille de Marguerite ne tardait pas à ceindre une autre couronne royale, celle des Deux-Siciles, à de\'enir l'épouse du grand roi Roger II et à gouverner avec une énergie virile le roj^aume anglo-normand, pendant la minorité de Guillaume le Mauvais (2). Le fils de la nièce de Rotrou, Sanche le Sage (1150-1194), devait être de son côté l'un des meilleurs rois de Navarre.

Les barons normands établis dans l.\ région de l'Ebre A la suite de Rotrou. — Nombreux paraissent avoir été las chevaliers normands venus avec Rotrou de Perche et sa nièce en Espagne. Les documents nous ont révélé les noms d'une partie d'entre eux, les plus marquants sans doute. C'est Guillaume, comte de Mortain,qm signe une charte en novembre 1116 avec

(1) Chartes de 1117 à 1140 dans Yanguas, Diccionario, I, 253 ; III, 369, 396, 400, 403, 406. 511. — Moret, Anales, II, 9S.ii. 1. 110 B : 117, n. D ; 126, n. B. c. et E. 131, n. B : 140. C et E ; 141F. — Esp. Sayr.. XLIV n" 10, p. 351 ; n» 20, p. 348 ; L, n» 5, p. 3S5 ; n" 6 ; n" 7, p. 391. — Munoz, I, 427, 451,457, 472 et 515. — Boîarull, Co/em" in. VIII, 2G. ^ Bnl. r. A. h.. XXIX 422. — Arigita, n» 283. ^ Zurita. I, fol. 40, 43. — Traggi.i, 571 (d'après la chronique de la Pena). — (2) Chalandon, les Normands dans les Deux.- Siciles, t. II. — Moret, II, 197

61 nu NOUVEAU SUH LA CHANSON DE ROLAND

Alfonse le Batailleur (1). C'est Gautier d'Espagne, seigneur de Basse-Normandie, qui iigure dans des chartes du cartulairc de Saint-Evroult et de la Trappe (2). Ce sont Baudri de Guitri. et Guérin d'Espagne ou de Falaise, mentionnés dans d'autres chartes normandes (3). Dans la région de Tudcla, on en rencontre toute une colonie. Il y a là un Gautier de Granville ou de Gouville ou de Gerville, peut être originaire d'Avranchin ou du Cotentin ; il a assisté au siège de Saragosse ; on le trouve en 1118 et 1125 seigneur de Cintruefiigo (4), ville située au sud de l'Ebre sur la rive de l'Alhama, entre Corella et Agreda, dépendante du chef-lieu de l'apanage de Rotrou. Un second Normand, nommé Gilbert, peutêtre de la famille du neveu de Rotrou, Gilbert de Laigle,est seigneur de Corella, dans ce même fief (5). Un autre chevalier d'origine normande, dont le nom évoque l'un des héros de la Chanson de Roland, Turpin, a la seigneurie de Cascante (6), non loin de Tudcla. L'un des plus fameux est Robert Bordet. Venu de sa seigneurie de Cullei près d'Argentan, époux d'une héroïne, .Sibylle, la fille d'un baron normand connu, Guillaume la Chèvre, il exerce pendant seize ans avec son fils Guillaume les fonctions de gouverneur (alcaïde) du château de Tudela (1114-1130), au nom de Rotrou, avant de devenir prince de Tarragone et l'un des plus grands feudataircs du comté de Barcelone. La chronique d'Ordcric Vital et celle de Saint-Etienne de Caen ont conservé le souvenir de ses exploits, notamment à la bataille de Fraga en 1134 (7).

A Tudela même, une charte de 1128 nous révèle l'existence de tout un groupe de chevaliers normands, réunis autour de deux clercs : Roger de Sai et Guillaume Turold, pour souscrire une donation faite en faveur de ces derniers (8). A travers les déformations que le scribe espagnol a fait subir à ces noms français, on peut reconnaître, non sans peine et sans recherches, un Herbram Auscher ou Ancel (9), probablement d'Argentan: un Alain d'Ecublai, originaire des environs deLaigle(lO) ; un Sifred,seigneur

(1) Charles de Silos, p. p. dom Ferotin, n° 27. — Orderic Vital, IV, 20, 225, 230, 401, 402. — (2) Orderic Vital II, 403 ; V, 181. — Cart. de la Trappe. Il» 3. — (3) Orderic, III, 248 ; V, 206. — (4) Chartes 1117 à 1130, Yanguas, Diecionario, III, 403. — Mimoz, I, 420, 445, 451. — Cliarte de 105(5. p. p. Bottin, Mém. Soc. Cotenlin, III, 64. — (5) Cliarte 1128. 51, Arigila n" 80. — (G) Chartes 1150-1158, Arigila, Cari, de Fitero. n" 84. 111. — (7) Chartes, 1117.1130 et suiv.,Moret, A na/es, 11,127. F. — Yanguas. Diccion., III. 4113. — .Miinoz. I. 422. — Esp. Sagr., XXV, 112-123; L.n» 8, p. 391.

— Villanueva, XIX, n" 3, 8 à 23. — Orderic Vital, V, 8, 12, 201. — Dozv, Recli., II, 362, 371. — (8) Charte du 22 sept. 1128. Esp. Sagr., L. n° 8, p. 391.

— (9) Cart. inédit de Séez, n"' 119, 185 (Herbrannus de Argenteo). — Cari. Saint-Père de Charlres (1046) dans Migne. CLV, p. 302. — Orderic III, 39, 45 (Herbran de Sauqueville). — (10) Orderic Vilal, ibid., 2, 55.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d' ESPAGNE 65

d'Escures, venu de cette même région, et membre d'une famille notable, qui compta parmi les bienfaitrices de Saint-^Martin de Séez (1). A ce même groupe appartiennent encore Charles Raoul de Doe, chevalier des environs de Tourouvre ou de Ducey-en- Avranchin, près du Mont Saint-Michel (2), voisin de la seigneurie de Gautier del'Hum, et enfin Calf ou Le Cauf, chevalier deLisieux ou de Lassy (canton de Condé-sur-Noireau) (3). La charte fait aussi mention de Geoffroi d'Argentan et d'un autre seigneur de même origine (Schii) dont il est impossible d'identifier le nom. Le plus important de ces personnages est, semble-t-il, Roger de Sai (4), dans lequel on peut voir sans invraisemblance le protecteur et l'ami de Turold, et dont nous dirons la noble ascendance, ainsi que les alliances normandes de premier ordre, à la fin de notre travail.

Fragilité de l.\ colonisation militaire et féodale française DANS l'Espagne du Nord. — Les chevaliers français ne fournirent cependant que des éléments peu stables à la colonisation espagnole. Si quelques-uns d'entre eux, tels que les Bordet et les Turpin, les vicomtes de Béarn et de Bigorre et quelques Gascons, quoique jalousés, parvinrent à faire au delà des Pyrénées des établissements durables, la plupart ne tardèrent guère à se trouver isolés, au milieu de populations ombrageuses et fières, en présence de souverains qui oublièrent bientôt le souvenir des services reçus. Dès la fin du xii*^ siècle, les comtes de Bigorre avaient dû renoncer au val d'Aran, et, vers le milieu de cette même période, les Bordet étaient menacés par les comtes de Barcelone dans la possession de la principauté de Tarragone. Les vicomtes de Béarn avaient été forcés d'échanger Saragossc contre Huesca. Des grands fiefs espagnols de Rotrou de Perche, en 1142, il ne restait plus rien (5).

La colonisation civile française dans l'Espagne du Nord; LES colonies françaises DES VILLES. — Au Contraire, les éléments indispensables à la vie économique et sociale de l'Espagne du Nord, introduits à l'époque des Croisades françaises, se maintinrent aisément et se fondirent d'ailleurs rapidement avec la population indigène, tandis que les éléments féodaux restaient réfractaires. La colonisation civile, plus obscure que la colonisa-

(1) Cart. Séez, n"' 69, 72 (Seifredus de Scuris). 7, 9, 18, 26, 30, .S3, 144, 148, 229,255.— Orderic Vilal, III, 308, 309, 398. — Gallia Chrixl., XI, 704. —(2) Cari, de la Trappe, p. 437 (Guillelmus Doe).— Gallia Christ.. XI, 536. — Cari. Mont Saint-Miehel, n"- 12, 109, etc. — (3) Orderic Vital, II, 113, 133, 220, 436 ; V, 192. — (4) Voir chap. m, livre IV.— (5) Textes cités ci-dessus.

65 DU NOUVEAU SUIi LA CIIAXSON DE ROLAND

lionféodalc, et dont on trouvcmoins de traces dans les document'', contribua à doter l'Espagne du Nord de cette population laborieuse et active qui lui faisait cruellement défaut. La longue guerre contre les Maures laissait les villes et les campagnes con(iuises en un triste état, ainsi que le proclament à l'envi les bulles des papes, les lettres des évêques et les chartes de franchises (jiicios) des l)rinccs. Pour attirer les colons de France, on leur concède des privilèges, liberté personnelle, exemption de taxes, garanties juridiques, facilités d'acc[uisilions de terres, libre exercice des métiers, autonomie administrative. Jamais période n'a été, en Espagne, plus féconde en concessions de jueros que celle qui s'étend entre 1070 et 1140. Des centaines de bourgs ou de villes en ont reçu, surtout d'Alfonse le Batailleur, et parfois on a pris modèle, comme à Jaca (11 36), sur les chartes de franchises françaises, telle que celles de Montpellier (1). Les villes, en particulier, où on d'efforcé de retenir par une politique de ménagements les Juifs et les Maures eux-mêmes, se peuplent de colons, bourgeois ou marchands et artisans, venus de l'autre côté des Pyrénées, dont on sollicite la venue par toutes sortes de privilèges, comme le montrent les fueros de Logrono (1076), de Xajera, de Saragosse (1118),deTudela(1117-1127),dePampelune(1130)(2).AHuescîi, à Jaca, à Barbastro, à Saragosse, comme à Logrono, et dans bien d'autres villes ou bourgs, l'immigration française paraît avoir été considérable. A Estella, la ville est repeuplée par des colons de France (3), de même qu'à Tarragone(4). A Pampelunc, toute une partie de la cité, le quartier de Saint-Cernin est créé au moyen d'immigrants du Quercy et de Gascogne (5). A Tudela, ce sont des Normands ou des Gascons dont les chartes désignent les notables ; le juge Durand Poisson (Peixon), les bourgeois Gautier Blanc, Hugues Merlans (de Morlaas ?), Bernard de Capdeville, Dominique Roux, Bernard Montclar, Guillaume Samaran (6). A Najera, on rencontre même des Poitevins, comme Jean de Vouvent (7). En certains centres, ces colons sont si nombreux, qu'ils ont leur administration spéciale, comme à Saint-Cernin de Pampdune.

(1) Fuero de 1134, Miinoz, I, 230. — Traggia, .1/. r. Ac. h.. III, 5.S2. —

(2) Chartes et fueros (1076 à 1130), p. p. Muiioz, I, 331, 341, 390, 44S, 451, 469,472, 474,505. — Catiilogo, 148-152. — Morct II, 129. — Vanguas, Diccion., I, 201, 431.— Hergueta, B. r. A. h., L,106, 329 (fuero de Logroùo).—

(3) Oihenart, Nolilia Vascotiiae, p. 79. — Yaiiguas, Diccion., I, 431. — (4) Cidessus te.Kles relatifs aux Bordct et cliarte U17, Esp. Sagr.. XXV, n" 15. — (5) Vanguas, i;;ccio;i.. II, 462. — .Murioz. I, 509. — Marca, 422. — (6) Cliartes de 1135, Esp. Sagr.. XLIX. n« 13, 333; L,u° 11. 395. — Chartes de Fitero. Arigila, n» 129. — (7) Chartes de 1117 et de 1121-26, p. p. Fita, B. r. A. Ir., XXVI, 267, 268, 269.

LES FRANÇAIS AUX CROISADES d'eSPAGNE 67

Parfois, ils désignent à eux seuls la moitié du conseil local. Ainsi, à Najera, où ils ont, comme notables, des bourgeois de noms bien français, Barthélémy et Geoiïroi Pourcel, Ncël et Itier Pichon, Renaud Portalier et Pierre Belin (1). L'apport si important de ces éléments français les plus énergiques et les plus entreprenants n'a pas été, pour l'Espagne du Nord, un moindre bienfait que celui de la colonisation religieuse de nos clercs et de nos moines, et que celui de la collaboration militaire de nos chevaliers. A aucune autre époque de l'histoire, la pénétration n'a été aussi profonde et l'union si intime entre les deux grands pays latins. La France avait donné sans compter à l'Espagne le sang de ses enfants, les lumières et l'activité spirituelle de son clergé, le labeur fécond de ses colons.

Ce rôle si glorieux, cette épopée de près d'un siècle qu'écrivaient nos chevaliers à coups d'épée, dont nos clercs et nos paysans ou nos artisans faisaient valoir les bienfaits, excitait dans toutes les régions françaises une attention passionnée. Au fond de son cloître de Saint-^Iaixent, l'annaliste semi-officiel des comtes de Poitiers, ducs d'Aquitaine, se délecte à enregistrer les victoires de nos croisés au delà des monts, avec une précision et une exactitude souvent supérieures à celles des chroniqueurs monastiques espagnols (2). Dans ce moutier Sainte-Marie de Laon, dont parle en une strophe fameuse le trouvère de la Chanson de Roland, et où il place la rédaction d'une geste ou d'annales qui lui auraient servi de source, indication restée jusqu'ici mystérieuse et sur laquelle notre exposé des croisades d'Espagne jette une vive lumière, un autre moine, Hériman, familier des Roucy, les parents des rois d'Aragon et les grands recruteurs des armées croisées, prête une oreille attentive aux récits des croisades- franco-espagnoles. Jusqu'en 1134, on en trouve l'écho dans sa chronique, avec l'énumération des victoires et avec l'éloge enthousiaste d'Alfonse le Batailleur (3). Dans son monastère de Saint-Evroult, l'érudit curieux, l'historien d'esprit si ouvert, qui estOrdericVital, consacre tout un livre de sa grande histoire universelle, le meilleur monument historique de son siècle, au récit de ces croisades (4), dont il a recueilli les éléments dans les narrations des compagnons de Rotrou de Perche. Dans son cloître de l'île de Ré, après 1130, le clunisien Richard le Poitevin

(1) Charte (note 7, p. précédente). — (2) Chr. de Sain(-Maixenl,é(i. Labbe, 11,190-221. — Marchegay (Chr. des églises d'Anjou, 351, 433). — (3) Voir ci-dessous, livre IV.cli. m.— Herimai), iliracula B. Mariaeï.auduncnsis,e\ly , dans i?./i. Fr., X IF, 267 ; texte intégr.il d'après, Dacherv (1651), Migne, P. /.., CLYI,961-1018.— (4} Orderic Vital.Odit. Le Prévost, V.livre XIII, p. 1,2L—

68 DU NOUVEAU SUn LA CHANSON I>F, HOLANU

ne manque pas de consigner le souvenir de ces hauts faits en sa chroniciue (1). I>es croisades d'Orient à distance frappent plus l'iinagiiiation que ne le font celles d'I-^spagne, enveloppées pendant sept cents ans d'un injuste oubli. A la fin du xi'' siècle, et dans le premier tiers du xii<',il est probable qu'elles suscitèrent un enthousiasme presque semblable et qu'elles séduisirent presque autant les imafjinations. Si les croisades d'Orient provoquèrent les tableaux colorés et les récits pittoresques d'un nombre prodigieux d'historiens, dont quelques-uns, les Guibert de Xogent, les Fouclier de Chartres, les Guillaume de Tyr, les Joinville sont de maîtres écrivains, les croisades d'Espagne n'ont laissé malheureusement qu'un écho aiïaibli et pauvre dans quelques chroniques monastiques. Mais elles méritaient de trouver dans le poète de la Chanson de Roland le grand écrivain qui devait en tirer l'inspirai ion de son chef-d'œuvre.

(1) Hicliiird le Poitevin, ('Jironiqiie, éd. E. Berger, B. Ec. Rome, n° 6.

Page 1