CHAPITRE PREMIER
La Géographie de l'Espagne dans la Chanson de Roland, Son importance pour la genèse du poème.
La genèse de la Chanson de Roland ; ses principaux éléments TIRÉS DE l'Histoire des Croisades d'Espagne et de LA géographie de LA PÉNINSULE. — Bien mieux qu'un événement secondaire, sur lequel on ne savait presque rien, perdu dans la brume du passé, tel que celui d'août 778, les Croisades d'Espagne, qui avaient déroulé devant les yeux émerveillés des contemporains les admirables pages réelles et colorées d'une de nos plus belles épopées militaires et chevaleresques, étaient propres en effet à susciter la divine émotion d'où naissent les grandes œuvres poétiques. Ce n'est point dans le sec récit d'Eginhard, même amplifié par les légendes monastiques, que Turold avait pu prendre l'idée de ces beaux tableaux de bataille, de ces chevauchées dans les vallées et les plaines, de ces mêlées historiques, de ces sacs de villes, de cette organisation militaire des croisés et des Sarrasins, de cette féodalité maure, de cette intervention des rois africains (les Almoravides), de ces batailles acharnées devant Saragosse, de cette prise de la métropole de l'islam espagnol, qui donnent à son poème une vie si intense.
ÎNIais ce qui achève de montrer qu'il a dû puiser dans ces expéditions, si glorieuses pour la « dulce France », l'inspiration de son poème, c'est la précision du cadre géographique qu'il lui a donné. L'opinion contraire a, jusqu'à présent, prévalu. Si Camille Jullian (1) et Joseph Bédier (2) ont eu le mérite de reconnaître et de
(1) C. Jul'ian. De la précision géog. dans la Chanson de Roland, Rer. Etudes Ane, I (1899), 223. — (2) J. Bédier, Lég. Epiq., III, 293, 345.
prouver que, jusqu'aux Pyrénées, le trouvère s'était conforiné exactement aux données de la géographie, dans l'itinéraire qu'il fait suivre à ses héros et dans la mention des lieux qu'il indique, on estimait généralement jusqu'ici qu'il n'avait jamais visité ri"2spagne et que la fantaisie avait présidé à la fixation du cadre géographique de son épopée. C'est la démonstration contraire que nous allons entreprendre. Elle prouvera, croyons-nous, jusqu'à l'évidence que le poète possédait une connaissance parliculèrc du théâtre des exploits de ses héros, connaissance si précise et si minutieuse qu'elle peut s'expliquer seulement par son séjour ou son passage sur les lieux mêmes que son poème a immortalisés, ou, pour le moins, par une tradition orale provenant de témoins oculaires des Croisades d'Espagne
Les difficultés des identifications géographiqies. — Assurément, en pareille matière, il convient de ne procéder qu'avec prudence; mais il faut aussi se souvenir que des raisons d'ordre strictement philologique ne sauraient suffire pour faire écarter des identifications qui reposent sur des raisons d'ordre géographique et historique. Les écrivains du moyen âge, de même que le public populaire ne transcrivent pas les noms de lieux, suivant les règles invariables de la philologie. Ils les altèrent à l'occasion pour des motifs très divers. Les géographes de l'ère médiévale n'échappent pas à cette tendance. Lorsque Aboulféda interprète le Poitou par le terme Beylhoii (1); lorsque Edrisi, le représentant le plus illustre de la géographie arabe, transcrit Paris par le mot Abariz et Blois par celui de M (dis, Arras par celui de Rais, Morlaas par celui de Morlans(2); lorsque l'-auleur du Bayan désigne Bordeaux sous le nom de Borhil et Lyon sous celui de Louioiin (3), ils nous offrent des exemples de déformations semblables à ceux que présentent nos historiens et nos poètes. Les termes de la langue espagnole et arabe se sont parfois déformés de même dans le poème de Turold ; exiger qu'ils soient conformes à la rigueur des règles philologiques, dans tous les cas, c'est demander l'impossible. D'autre part, comment pourrait-on s'attendre à rencontrer chez un trouvère la connaissance impeccable de la forme exacte, des contours, des détails d'un pays aussi vaste que l'Espagne, en dehors de la région qu'il a pu visiter ou connaître d'une manière assez précise pour en désigner certains lieux, alors que des géographes de profession,
(l).\boulfcaa, trad. Reiiiaud, II, 284. — (2) Edrisi, trad. Jaubert, II, 35S. — (3, El-Bayan, trad. Fagiian, 11,1,19.
tels qu'Edrisi et Aboulféda, ignorent eux-mêmesla configuration rigoureuse de la péninsule et ne 5e font qu'une idée très imparfaite des pays clirétiens espagnols (l).Enfm,le meilleur manuscrit de la C/ianson rfeiîoZanrf, celui d'Oxford, écrit, d'après un archétype, en Angleterre vers 1150 par un scribe anglo-normand, et dont nous suivrons à peu près exclusivement le texte, qui, d'après un excellent juge, J. Bédier, fait autorité (2), ne saurait cependant être considéré comme infaillible, comme aussi sacré que celui d'un Evangile, alors que l'on admet que l'Evangile lui-même a été parfois altéré. Il a pu s'y glisser quelquefois des fautes de transcription bien excusables, si l'on songe qu'il s'agit de termes géograpliiques de physionomie ibérique, arabe ou orientale, difliciles à saisir pour des oreilles françaises.
Sobriété et méthode des tableaux géographiques de la Chanson de Roland. — Le poète est un artiste, dont les conceptions littéraires, comme on l'a souvent observé, sont celles de nos classiques. Il s'eiïorce visiblement d'obtenir, par la sobriété, la clarté et la précision de ses tableaux et de ses narrations épiques, l'unité d'impression. 11 ne disperse pas l'intérêt sur une foule de lieux et de personnages ; il le concentre sur un nombre restreint de héros, qu'il fait mouvoir sur quelques points choisis dans le vaste territoire de l'Espagne musulmane. Alors qu'un cicérone bavard et à demi ignorant, comme l'auteur de la Chronique et du Guide des pèlerins, connu sous le nom de Pseudo-Turpin, énumère. a la file et en désordre plus de trois cents noms géographiques, Turold se contente d'une cinquantaine à peine, et limite au strict minimum le cadre oti il a placé l'action de son poème.
L'Espagne dans le poème de Turold. — Il connaît sans doute, sinon directement, du moins de réputation toute l'Espagne, dont il attribue la conquête à Charlemagne.
Trosque en la m^r canquist la tere altaigne
et il en a bien vu le caractère physique d'ensemble, celui d'un pays de plateau (terre altaigne) (3). Il en admire l'étendue, la beauté, la lumière vibrante toute méridionale, aussi bien qu'il apprécie la bravoure de ses habitants. Elle est, dans ses vers, la
(Il Voir ci-dessous. — Bayan II, 24, il croit l'Espagne entourée par la mer et rattachée à la Grande Terre {Fraicel par un isthme d'un jour de marche. — (2) J. Bédier, Ug. Epiq., III, ISo, 187. — De 1 autorité du mss d'Oxford, Romania, XLI (1912), 231, 335.— Le mss. lui-même de la Chanson procède d'un original (archétype perdu, qu'il a pu altérer quelquefois;, — (3) Ch. de Roland, vers 2
grant tere, la clere, la hele, la vaillant (1). Il comprend l'amour passionne qu'elle inspire à ses enfants (2). Tout vaut mieux que de risquer sa perte ; c'est le sentiment qu'il met dans les paroles du rusé I31ancandrins, aussi bien que dans celles du brave émir de Balagucr.
Que nus perduns clerc Espaigne la Ic'e (vers 59).
Il ne connaît qu'un pays qui dépasse celui-là, la France, la terre major, comme il la désigne à la façon des géographes arabes (3).
Le CADRE GÉOGRAPHIQUE RESTREINT DU POÈME. — L'ESTHÉ- TIQUE LITTÉRAIRE DU POÈTE. — Mais le poètc, dout l'esthétique littéraire est faite d'esprit de mesure et de sobriété, n'a pas voulu diluer l'action épique dans un cadre trop vaste. De plus, il est visible qu'il n'a qu'une connaissance très vague de l'Espagne musulmane, qui englobait encore une bonne part du bassin de l'Ebre et des régions orientales ou méridionales de la péninsule. Il ne se rend pas un compte exact de l'éloignement du bassin de l'Ebre par rapjjort à la mer, et en attribuant à Charlemagne la conquête de u toute l'Espaigne » (4), il est visible qu'il n'en connaît pas très exactement la superficie. Comment s'en étonner, si l'on songe qu'Edrisi et Aboulféda (5) donnent à la péninsule une forme triangulaire qu'elle n'a pas, et n'ont de leur côté qu'une idée imparfaite de l'Aragon ou de la Catalogne? C'est pourquoi, ce n'est qu'accidentellement qu'il nomme quelques régions et quelques villes de la péninsule ibérique, en dehors de celles du bassin de l'Ebre. Épris en même temps de vérité, car ce classique est également un réaliste, et d'autre part conscient de l'insufTisaiic.e-d.e seAj;:ûimaissaaces, il semile nLaxoir voula donner .à son poème pour théâtre cuie cette zone, oii s'était déroulée l'épopée glorieuse jdes croisades du Nord-Est qu'il connaissait bien et dont iljvvait pu sans doute observer les étapes. C'est pourquoi, des provinces d'Espagne, il ne nomme que la Galice (6), sans j- placer d'ailleurs le moindre épisode de son poème, et pour faire allusion, soit à ses gisements aurifères, soit aux richesses de son sanctuaire, ou encore pour qualifier un des personnages de l'armée de Charlemagne. Dans un autre passage, oii il montre
(1) Ch. de Roland, vers 2360 ; 59 ; 2163. — (2) Ibid.. vers 907.— (3) Ibid., vers 600. — Aboulféda, II, 42, 85. — {i) Ch. de Roland, vers 2 et 870. — (5)Edrisi, 11,12 et suiv. — Aboulféda. II, 234.— (6) C/i. rfe Rofnnrf, vers 1637 (l'or de Galice, allusion soit à Pline, soit au trésor de Santiago). Il est à noter que les musulmans étendaient à toute l'Espagne chrétienne et aux Espagnols le nom de Galice et de Galiciens. Dozy, le Cid, p. 8.
la flotte musulmane cinglant vers les bouches de l'Ebre, il semble avoir voulu désigner Majorque (Majoricas) et Minorque (Minorissa, Menorca), sous les noms de Marbrise et de Marbrose (1) (vers 2641), que les vaisseaux des Sarrasins laissent derrière eux. Ou bien a-t-il voulu désigner sous ce nom la région de ^larmeria, vers Castellon de la Plana, car il parfit se représenter ces lieux, non comme des îles, mais comme des pays baignés par un fleuve (2) ?
Il est possible également qu'il ait voulu désigner, sous le nom du reis Almaris (roi Almaris) (3), l'auxiliaire de Marsile à Roncevaux, l'émir d'Alméria, sur la côte orientale d'Espagne. 11 nomme aussi Valence, centre de fabrication d'armes de guerre, les espiès (4). ^Nlais aucune autre région espagnole, située au delà des plateaux du sud de l'Ebre, et même la Catalogne, même la Vieille-Castille, voisines de l'Etat de Saragosse, n'apparaissent dans le poème. Il en est ainsi également des grandes villes d'Espagne. Aucune d'entre elles n'est mentionnée en dehors de la zone de l'Ebre, ni Cordoue, ni Séville, ni Grenade, ni aucun de ces grands centres, où s'était épanouie la civilisation musulmane, et que le poète n'ignorait pas certainement, puisque tout l'Occident chrétien les connaissait de réputation. On verra en efTet plus loin que Cordoue n'a rien à voir avec Cordres, ni Séville avec Sébilie, ces localités où le poète a placé deux des épisodes et l'un des personnages de son poème. Il mentionne, il est vrai, Tolède (Tulète) (Tolefam), maisuniquement à propos de l'armure de l'archevêque Turpin ; le héros français est protégé, en effet, contre les attaques du païen Malquiant par l'excellence de son écu (bouclier), qui provient des fabriques célèbres de la cité du Tage (vers 1568). Si Turold n'a pas davantage insisté sur cette capitale musulmane (5), réputée au xii^sièclepourla science de ses n(3roman/,s(magiciens), c'est assurément encore parce qu'il n'entrait pas dans son dessein artistique de donner à son poème un cadre débordant ou bien à cause de l'insuflisance de ses notions. Pour une raison semblable, il n'a même pas voulu étendre ce cadre jusqu'à la région des bouches de l'Ebre. S'il est question de Torteliise dans \a Chanson de
(1) Ch. de Roland, vers 2641 — L. Gautier (Ch. rte Roland éd. in-4°, II, 380). — Baist (Varialionen 219) voit dans Marbrise Mariresaon Catalogne, près de Barcelone, et dans Marbrose Minorque. Edrisi nomme l'une Majorca, l'autre Menorca (1167); formes latines Majoricas, Minorissa. — (2) Edrisi, II. 16. — (3) Voir, ci-dessous, chap. III. — (4) Ch. de Roland, vers 998. — Edrisi, II, 36, 37, décrit Valence comme une place de commerce. C'était le port d'exportation des armes d'.\lmeria. de Tolède et de toute cette région célèbre par ses mines de fer et ses fabriques. — (5) Description dans Edrisi, éd. Dozy et Goeje, p. 228.
Roland, ce n'est pas la place forte de Basse-Catalogne que le poète a eu en vue.
Dans cette restriction volontaire du Ihàtrc du jjoème il y a donc, à la fois, l'effet d'une sage méfiance du trouvère à l'égard des limites de ses connaissances et un résultat de la conception esthétique de l'auteur, conception semblable à celle de nos grands poètes tragiques du xvn^ siècle. En concentrant l'action sur ce théâtre limité, il ne dispersait point l'attention de l'auditeur ou du lecteur. D'autre part,il donnait à son récit épique une plus grande vraisemblance, ])uisque ses héros évoluent dans un temps et sur tm champ de bataille restreints. Bien différent en cela des auteurs des épopées postérieures, qui accumulent les invraisemblances et qui n'ont nul souci, ni de la vérité historique, ni de la vérité géographique, il a été au contraire préoccupé de respecter l'une et l'autre, dans la mesure où les exigences de la poésie épique le lui permettaient. Sa vision a parfois amplifié les événements, raccourci les distances, atténué les obstacles. Elle ne l'a presque jamais entraîné au delà des limites du vraisemblable, sur ces chemins où s'égarèrent les auteurs des romans bretons ou de l'épopée renouvelée de l'antique, et des amateurs des féeries ou des enchantements qui séduisirent la période postérieure. Elle a grossi les faits à l'occasion et simplifié le cadr« ; elle ne les a point dénaturés. Le grand trouvère a su maintenir un juste équilibre entre l'idéalisme du poète et le réalisme pénétrant de l'observateur.
L'Espagne de la Chanson de Roland est surtout celle de
LA RÉGION DEL'EbRE. — LeS LIMITES QUE LUI ASSIGNE LE POÈTE,
LES PORTS d'Aspe;Durestant,Darocade Jiloca ou Durera. — C'est pourquoi l'Espagne, que le poète a choisie de parti pris pour servir de cadre à son poème, est principalement celle de la région de l'Ebre, où s'étaient déroulées les croisades françaises, depuis 1018 jusqu'en 1120. C'est même, avant tout, cette partie de la région de l'Ebre, sur laquelle avait porté le principal effort de nos croisés, et qui coïncide à peu près avec les limites des royaumes d'Aragon et de Navarre vers cette dernière date. En dehors d'elle, le trouvère n'a plus que des données vagues et imparfaites, car à peu de distance de Saragossc commençait l'Espagne musulmane. Comme il a placé l'action de son poème dans le recul des siècles, il suppose que la contrée devenue chrétienne de son temps a appartenu aux musulmans jusqu'aux Pyrénées, et c'est cette barrière montueuse qu'il désigne au nord comme limite de l'Etat de Saragosse. Conception d'ailleurs plus conforme dans l'ensemble à la
réalité ck- la fin du xi° siècle qu'à celle du viii^. En eiïel, l'Etat des Beni-Hoiid, à l'époque un peu antérieure à la Chanson de Roland, était devenu la première puissance de l'Espagne musulmane et le vrai rempart de l'islam, ce qu'il n'était pas au temps de Charîemagne.
On peut estimer sans doute qu'accorder à l'Etat de Saragosse la domination sur l'Espagne entière, c'est attribuer à ce royaume une bien grande extension. Mais il faut songer que le trouvé 'e ne connaît guère d'une manière assez précise que cet Etat dans l'ensemble de la péninsule; qu'il s'exagère l'hégémonie réelle qu'ont pu exercer les Beni-Houd; et qu'en tout cas,à l'époque des A.lmoravides, qui y sont devenus les maîtres en 1111, ce royaune pDuvait passer à bon droit pour la principale partie de l'Espa- :g>ie, partie que le poète prend pour le tout, en vertu d'une exagération permise à l'auteur d'une épopée. D'ailleurs, les souverains espagnols n'exagè;ent-ils pas autant que Tarold, lorsque, dans leur.i diplômes, ils se qualifiant, comme le font Alphonse VI de Castille ou Alphonse I'^'' d'Aragin, « Empereurs de toute [Espagne », alors qu'ils n'en détiennent pas la moitié ? Enfin, le trou- \ère suppose que Marsile mobilise en trois jours son armée, ce que celui-ci n'eût pu faire, s'il avait réellement occupé toute l'Espagne (1). Il a donc amplifia l'étendue de l'Etat de Sarageîse, en vertu d'une fi:tion dont il trouvait de j exemples dans la réalité contemporaine. Toutefois, cet Etat, dont il porte les limites aux Pyrénées, correspondait à la plus grande part de l'Espagne du nord-est (Aragon, Navarre, Catalogne) et mesurait un cinquième de l'Espagne (100.000 km.) environ, ce qui dépasse de beaucoup les proportions d'un grand Etat féodal, tel que la Normandie, au temps de Turold. Assignant donc au royaume de Saragosse une étendue bien supérieure à la réalité, le neveu de Marsile se flatte de l'espoir de libérer de l'emprise des chrétiens la région maîtresse, en qui se résume pour lui l'Espagne entière.
De tute E ;paigne aquiterai l;s pans
Dès porz d'Espaigns entresqu'à Duresiant (2)
La limite septentrionale ainsi désignée est évidemment celle ■du Somport, sur la grande route de Bordeaux par Oloron à Sara-
(1) « Tolias Hispaùae ;m/«Ta/or » .\lphonse VI (fuero de LogroJo, etc.), et diplômes d'Altonse le Batailleur, cités ci-dessus, livre 1". — C/i. de Roland, vers 851, 509, et 224. — (2) Le texte d'Oxford porte les termes » « des porz d'Espaigne » auxquels divers éditeurs ont substitué par conjecture - dès les porz d'Aspre». C/i. de Roland, v. 869-870.
gosse, qui coïncide avec la crête des Pyrénées, et où se termine la vallée d'AsjH'. Mais quel est ce Durestanl qui marque la frontière opposée, celle du sud.puis(|ue le val d'Aspe ou d'Espagne est au nord? Les uns, renonçant à débrouiller l'énigme, y ont vu un nom de lieu imaginaire (1). Les autres ont proposé une localité voisine de la côte d'Afrique (2), sans en trouver d'ailleurs aucune qui rappelle ce vocable, et avec l'idée préconçue que l'Esjjagne, dont parle le neveu de Marsile. était toute l'Espagne musulmane, alors qu'en réalité.ct d'après l'ensemble des seules notions précises que possède le poète, il ne peut être question que de l'Espagne aux limites restreintes, qui était constituée par l'Etat musulman de Saragosse. Sans souci de la vraisemblance, des philologues érudits ont proposé d'identifier Durestant avec un port lluvial de la Néerlande, Dorestadt (3) sur le Rhin hollandais, qui fut célèbre à l'époque carolingienne par son conmierce de lainages de Frise et que ruinèrent les invasions normandes (834-8GG). Supposer que le poète ait cru devoir étendre au nord et jusqu'au Rhin inférieur les frontières de l'Espagne musulmane du Nord, ce serait lui attribuer un goût de la fantaisie, qui confine à l'extravagance et que n'autorise nuUemenl son souci de la vraisemblance.
C'est donc sur le sol espagnol même et sur celui de l'Espagne septentrionale qu'il convient de rechercher Durestadt. Ici le sage précepte d'un maître, Gaston Paris, peut nous servir de guide. Dès 1869, dans une courte esquisse sur la géographie de la Chanson de Roland (4), il posaitl'excellentprinciiie dont il n'est pas permis de s'écarter. C'est que le travail d'identification géographique doit tenir compte des données du poème et ne s'exercer que dans les limites mêmes du théâtre de l'épopée de Turold. Si nous écartons de nos hypothèses des lieux trop éloignés de Saragosse, tels que Durana, dans l'Alava, nous rencontrons deux villes qui peuvent être identifiées avec Durestant, toutes deux sur la frontière de l'Etat musulman. L'une est Daroca de la Rioja, bourg situé sur la route de Compostelle,près de Najera.sur l'Ebre supérieure, mentionnée dans les chartes sous les formes Daroca ou Darocha, et dont le seigneur Fortuno Garcez Caixal assista comme témoin à la concession des fuerosde Tudelaet de Saragosse(l 117-1 118)(5); il avait donc été connu des Normands établis dans cette région.
(1) Tavernier, Vorg., 75. — (2) L. Gautier, H. 236. — (3) G. Huet, Duresté, Durrcsler, Dorestadt, Romaniri XLII (1912) , 102-104. — (4) G. Paris, La Bcog. de la Ch. de Roland, Hemie critique. 1870, II, 17.5. — (5) Daroca de Rioja est nommé dans des cliartes de lil7 à 1137, Mufioz, I, 220. — Arigita, I, n° 126, p. 83. — F. Fita, B. r. A. h. ,XXVI, 171, 240.
Toutefois Daroca de la Hioja avait bien moins d'importance comme ville frontière qu'une autre Daroca. celle du bassin du Jalon. La grande forteresse arabe (Daruka) (1), assise à 172 mètres d'altitude, au sud de l'Ebre. sur la rive droite du Jiloca, alTluent du Jalon, avec son enceinte formidable de 2 km. 200, garnie de 144 tours, et son château campé sur un roc à pic, commandait la route de Saragosse (cette ville à 79 km. de distance) à Teruel(qui se trouve à 90 km.au sud-est) et à Valence. Une bulle pontificale indique auprès d'elle un bourg de Durera (2). Daroca appartenait, comme ce bourg, à l'archiprètré de Calatayud et au diocèse de Tarazona-Tudela, où vivaient tant de Français. Prise en 1120 par nos Croisés, cette ville, suivant l'expression d'une charte de 1142, qui fait songer aux vers de la Chanson de Roland, était regardée comme la place d'armes de la frontière musulmane (Daroca qiiae est in extrême Sarracenonim), et qu'Alfonse le Batailleur tourna contre ses ennemis (3). En amendant légèrement le texte d'Oxford et en supposant les leçons de Darocans ou Darescans au lieu de Durestant ou bien de Diirerans pour Durera, paroisse voisine de Daroca, on obtient précisément le nom de la ville ou de la localité située sur la frontière de l'Etat de Saragosse et qu'il convenait de déterminer.
La valléedel'Ebre et l'Ebre dansla Chanson de Roland. — De même qu'il trace, d'une manière précise, au nord et au sud les frontières de l'Etat de Saragosse, le poète fait preuve d'un véritable sens géographique, quand il donne comme centre à cet Etat la vallée du grand fleuve, le seul qu'il ait voulu nommer, l'Ebre. Il l'assigne comme objectif aux marches de l'armée de Charlemagne; il en montre le rôle comme suprême barrière de la défense musulmane ; il en a connu la valeur comme voie de communication avec la mer et avec les musulmans d'Afrique et d'Orient. Là encore le génie du trouvère est d'instinct d'accord avec la réalité. Ni les rivières depuis l'Arga et l'Aragon jusqu'au Cinca et au Sègre, qui forment au nord une sorte de ramure au tronc du grand fleuve, ni celles qui lui constituent au sud une semblable
(1; Daruka, forme arabe ^A//f/s Sprunner, carte n" 15). Daroca est nommé sous cette forme latinisée dans des chartes et chroniques de 1117 et années suivantes, Munoz, I. 474, 534. — Bofarull, VIII, 300. — .Moret, I, 132. — Esp. Sagr.. XLIX, n" 28 et n» 20, p. 359.— Chronique du Cid, éd. Bonilla, ch. XI, p. 22 (Darocam) et F. Delbosc. — Chron. de la Pena citée par Traggia, loco ci(., III, 571.— Edrisi|Doracai,II.227, éd. Dozy et Goeje,130.— Mendez Silva, fol. 104. — {2)Durera cité dans une bulle de Lucius III (évéché de Tarazona), Esp. Sagr., XLIX, n" 20, p. 339. Durerans satisferait mieux les philologues, préoccupés de la série des assonances en ans. Il présente plus de svllabes communes avec Durestant que Daroca. — (3) Fuero de Calatayud, 1131.— Bofarull, VIII, 20,tuero de Daroca, 1142.— Munoz,534.
78 DU NOUVEAU SUR LA CHANSON Dli ROLAND
parure, de{)uis l'Alhama et le Qiu-iles jusqu'au Jalon et au Guadalope, n'apparaissent dans les vers de la Chanson de Roland. Tout au plu=, dans un passage, fait-il allusion, sans le nommer, à l'Arga, r « ewe » naisranle du val de Roncevaux,qui devient ensuite la rivière de Panipclune, et qui contribue à faire de l'Ebre, suivant le proverbe espagnol, le « seigneur » (varan) des fleuves de l'Espagne du Nord. Toute l'attention est concentrée sur r « ewe » de Sèbre (1), ainsi que le poète l'appelle, sur cette vallée, dont la conquête est l'enjeu de la bataille entre chrétiens et Sarrasins.Le trouvère décrit le fleuve en quelques vers précis et exacts, tel qu'il a pu le voir dans la région de Tudela, où l'Ebre prend son véritable aspect d'artère maîtresse, où il recueille et a recueilli les eaux venues des réservoirs des monts du Moncayo, des sierras Demanda et Urbion, au sud et au sud-ouest, des Pyrénées au nord, tels que l'Aragon et ses affluents, l'Alhama, le Qu'ilcs, l'Huecha. C'est là encore que l'Ebre, descendu des monts Canlabres (à 819 m. d'altitude), prend le caractère d'un fleuve de plaire, (260 m. d'altitude à Castojon), aux eaux abondantes (au'oura'hui 14 mèires cubes par seconde à Tudela), et qu'il cesse d'être un torrent, sans prendre l'allure traînante que présente son cours inférieur. Le poète, qui, par suite d'une altération phonèticiue, due sans doute au dialecte catalan, lui donne le nom de Sèbre (2) au lieud'Ebre ('/fteri'.s^ (3), comme l'exigeait la provenance latine, l'a décrit admirablement en un vers, aussi bien que l'a fait Racine pour la mer dans la première scène A'Iphigénie. Les Sarrasins, fuyant éperdus devant l'armée de Charlemagne, arrivent à la barrière fluviale.
L'ewe de Sèbre el lur est dcdcvant
Mult est parfunde, merveilîuse e curant (vers 2465-6).
Ce sont bien les caractères que présente le fleuve depuis Tudela jusqu'au confluent du Gallcgo, même aujourd'hui où le déboisement a diminué le volume de ses eaux. Rien d'étonnant, si, dans ses eaux profondes, les Sarrasins se noient en foule, ks uns coulant à pic avec leurs armures, les autres entraînés par le courant (vers 2467-2472). Non moins exact est le tableau que le poète trace de
(1) Ch. de Roland, vers 2163-2-165. 2672. 275?. — (2) Cette forme s'explique par le catalan S' Ebru (Su Ebru) d'après \\'.FOrster, Sebre im Rolandsiiet, Z. f. rom. Ph., XV, 508. — Baist y voit un rapprochement avec le nom de Sègre (Sicoris), Variai., 217. — (3) Hibcrum llumen (charte 1149. Esp. Sagr., L, n» 18, p. 40.5); Flumen Ibenim (Chr. du Cid, éd. Bonilla.p. 199). — /(vro flumine (Honorius d'Autun, ch. XXI, p. 130).— Au vers 3305 « ijrani est la plaigne el large la cur.lrde". Turold a de même décrit d'une façon précise l'ampleur de la vallée.
l'abrence des bateaux sur cette partie du fleuve, où la navigation n'avait qu'une activité intermittente.
Il n'en i ad barge, ne drodniund ne caland
tandis que cette navigation était alors très importante et fort active, comme nous le montrerons, entre Saragosse et la mer.
La sobeiété de la Chanson de Roland dans ia nomenclature DES villes de la RÉGION LE l'EbRE. — RaI£ONS PROBA- BLES DU CHOIX DES VILLES, SUR LESQUELLES SE CONCENTRE l' AT- TENTION. — De même qu'il ne mentionne qu'un seul fleuve de l'Espagne du Nord, sans doute parce que l'unité du théâtre de l'action est ainsi mieux assurée,le poète évite d'attirer l'attention sur les villes importantes de cette région. Il n'a nommé aucune d'entre elles, ni Jaca, ni Pampelune, dans la zone montueuse, ni Huesca, la seconde capitale de l' Aragon, ni Lérida, ni Barbastro, dans la zone de passage entre les plateaux subpyrénéens et la plaine. Deux cités seules ont trouvé place dans son épopée, à côté de châteaux forts ou de bourgs de troisième ordre ou de moindre valeur. On ne peut s'empêcher de remarquer qu'il a choisi ces villes avec infiniment d'à-propos, puisque l'une Tudela (1) est la clef du passage de l'Ebre, au débouché de la grande route de Roncevaux et de Pampelune vers Saragosse, et que l'autre, Saragosse elle-même,élait alors la métropole de l'Espagne musulmane, l'objectif constant depuis un siècle de tous les efforts des croisades du nord. Souci esthétique de concentrer l'attention seulement sur quelques centres urbains de premier ordre, préoccupation de les choisir uniquement parmi ceux dont les Croisés avaient dû convoiter le plus longtemps la conquête, voilà, semble-t-il, les deux mobiles qui ont pu guider le trouvère dans sa détermina tior.. Mais n'y en aurait-il pas un troisiènie ? On serait fort tenté de l'admettre, si l'on observe que Tudela et Saragosse sont précisément les deux plus belles conquêtes ducs à la valeur militaire de nos Croisés, à celle de Gaston de Béarn et de Rotrcu de Perche.
Sar.\gosse DANS laChanson DE RoLAND. — De CCS deux villes, c'est surtout Saragosse qui joue dans le poème le rôle capital. Au début du ré et, c'est elle seule qui arrête la fortune de Charlemagne ; sealr, elle a résisté aux armes de l'invincible Empereur. Pour s'en emparer, Roland estime qu'il faut continuer la guerre à
(1) C/i. de Roland, vers 200; sur Tudela, voir le livre l". C'est la conquête et le lief de Rotrou de Perche. — .\boulteda, II, 259, et Edrisi 227, font ressortir l'importance de Tudela. Voir aussi Mcndez Silva, fol. 155.
outrance, pousser le siège, dût-il durer toute une vie (vers 210). Pour la sauver, les Sarrasins sont prêts à tout; ils risquent à deux I reprises toutes leurs forces dans la bataille, afin d'engarderla pos- 1 session, sjnibole de leur puissance. Pour empêcher les Francs de ' s'en emparer, ils n'hésitent pas à faire appel à la « païenie » tout entière, celle du Nord, comme celle de l'Orient et de l'Oecident, et à se résigner au vasselage. Mirsile, afin de conserver sa capitale tant aimée, accepte de devenir l'homme lige de Baligant, l'émir de Babylone (le Caire) (1). Le poète a décrit avec force, en maint 1 passage, cet attachement passionné desmusulmans pour la grande 'ville cjui était le boulevard de leur dominalion (2), en face du pays d'Al Franch, « la première, dit le Roiidh-el-Kartas, de toutes les villes de V Andalus » (Espagne) (3). Elle méritait cet attachement, et le trouvère a su trouver les traits qui montrent la suprématie que Saragosse détenait au milieu des Etats islamique^. Il a ainsi fait preuve à la fois de sens historique et de sens géographique. Depuis le premier tiers du xi'' siècle, jusqu'au premier quart du xii^, c'est-à-dire jusqu'aux événements de 1118, Saragosse s'était placée, en effet, à la tête des Etats de la péninsule, alors que Cordoue, Séville et Tolède, ruinées par les guerres civiles et l'anarchie musulmane, étaient tombées dans une profonde décadence, proies faciles pour la conquête almoravide ou chrétienne. A l'époque de la dynastie des Beni-IIoud, elle avait bravé, pendant près de cent ans, l'elïort obstiné des Croisés. Les historiens et les géographes arabes ne peuvent se lasser de signaler l'excellence de sa situation, au centre de la fertile plaine de l'Ebre, au point de croisement des routes naturelles, terrestres et fluviales, qui aboutissent au centre du bassin du fieuve, qui le mettent en relations, soit avec la France par les célèbres « ports » ou passages des Pyrénées, soit avec la mer, soit avec les Castilles, et au sud avec les pays de l'Espagne orientale et méridionale, du Tage et du Guadalquivir. « Saragosse, dit Edrisi,qui écrit vers 1150, est une des plus grandes villes del'Andalus» (Espagne musulmane); il se hâte de le prouver précisément en notant la position de cette cité sur l'Ebre et au cœur des voies de communication de toute la péninsule au nord (4). Sa prospérité était sans égale ; elle est si grande, si « florissante, si populeuse, assure le chroniqueur arabe Ibn-Hayian (1080), qu'on ne peut la comparer qu'à Cordoue (5)»,
(1) Ch. de Roland, vers 2, 10, 211, 994, 996. 1407, 2469, 2598, etc. — (2) Edrisi, II, 34, 36. — Aboulféda, II, 250, 258.— (3) Karlas. trad. Beaumier, p. 203. — (4) Edrisi, II, 35, 38.— Aboulféda, II, 250, 258. — (5) Ibn- Havian, cité par R. Dozy, Rech., 1, 232.
au temps où celle-ci était la capitale incomparable de l'Empire Ommiade. L'annaliste aragonais Zurita, et avant lui Edrisi observent également qu'à cette époque Saragosse avait une très forte population (1).
La cour de ses rois, au temps d'Al Mostain et de ses fils,étail splendide : le luxe s'y étalait dans les palais aux appartements voûtés (cambres voUices) à la mode arabe, entourés de jardins, et où affluaient les poètes, à côté des vassaux musulmans (des almaçursj et des imans. C'est ce que le poète de l'épopée française a bien saisi, quand il décrit le roi Marsile et son conseil réunis auprès du perron de marbre bleu (2), sous les arbres élancés, les pins et les oliviers de la demeure princière (3), et quand, en quelques sobres traits, il relate la réception de Baligant. N'y a-t-il pas là le souvenir du Casr-al-Sorour ^Po/az.s de /a /of'e^, construit par Moctadir dars la seconde moitié du xi« siècle? Il semble bien que le trouvère ait saisi sur le vif l'aspect animé de la grande capitale islamique, la ville « blanche au collier d'émcraudes », comme l'appelait Aboulféda, faisant allusion à ses maisons et à sa ceinture de %-ergers (4). 11 parfît avoir connu
Tûtes les rues, u li burgeis estunt qui enveloppent le palais de leur rumeur.
Vers le paleis oïrent grant frcmur (vers 2693) et où se presse cette multitude dont 100. 000 membres vont accepter le baptême.
Ascz i ad de celé gent paienur.
Dans sa description, il a concentré les traits essentiels qui diftinguaient la métropole sarrasine, la foule immense bruissrnt dans les rues, les « chanoines et les clercs » musulmans (vers 363G) emplissant les mosquées (mahumeries) et les nombreux édifices du culte mahométan, voisins des synagogues, où fréquentaient les juifs. Détail encore bien conforme à la réalité, si l'on songe au grand nombre de communautés Israélites (juderias), dont les documents nous révèlent l'existence au xii^ siècle, aussi bien à Saragosse qu'à Tudela, qu'à Huesca et dans les autres villes de l'Espagne du nord (5).
(1) Edrisi. II. 34. — Zurita. I, fol. 41.— (2) C/i. de Roland, vers 10. 2709, 2752, 28S3et suiv. — (3) /*;</.. vers 2705. 2790. — Aboulféda. 11,258. De même il admire ses jardins comme Edrisi. le faisait avant lui{Edrisi, II. 34). — (4) Edrisi. II 36: .\boulféda, II. 250. — Saragosse comptait 234 rues. — |5) Fueros de Saragosse, de Tudela. d'Huesca, 1118-1127, etc.. cités au chapitre IV. livre 1<", Inirod. — Benjamin de Tudela, Voyage, tcme I^' — Yanguas. Diccion, v»^ Judios et Tudela.
Non moins épris de réalité, le trouvère sait signaler en quelques vers l'activité économique de cette population musulmane, si experte dans l'industrie métallurgique.et, comme il le note, dans la fabrication des hauberts aux triples mailles et des heaumes (casques) (imu//io/issarragaseis)(vers 996). Il n'est pas jusqu'à la navigation de l'Ebre.dont Saragosse était le point d'arrivée principal, que le poète n'ait exactement observée. S'il montre seulement la flotte de Baligant remontant l'Ebre pour des fins purement militaires, sans qu'elle arrive jusqu'à .Saragosse, il paraît avoir songé surtout à la navigation commerciale. La métropole musulmane d'Espagne recevait alors, en effet, de préférence la visite des barg:s ou des dromans venus de Bougie, de Ceuta, surtout d'Alexandrie, qui lui apportaient les parfums, les épices et les fins tissus du Levant, qu'elle distribuait ensuite en France méridionale, par l'entremise des marchands francs aux foires de Jaca et d'Oloron (1).
Toutefois, dans une épopée pleine du cliquetis des armes, c'est la forteresse redoutable, le réduit central de la défense nmsulmane, que le poète a le mieux représentés. Il est vrai que le texte du manuscrit d'Oxford, conforme en cela à celui de la plupart des autres copistes, place Saragosse en une « muntaigne »(vers 6) et qu'il fait arriver la flotte de Baligant à une certaine distance delà ville, ce qui semblerait indiquer queletroavère suppose ce grand centre assez éloigné de la partie du fleuve accessible à la grande navigation (vers 2673, 2689, 2818, 2841). Mais du second argument, on ne saurait inférer qu'il ne connaît pas la vraie situation topographique de lafameuse cité. En fait, comme on le sait par d'autres textes, c'est au confluent du Sègre que remontaient surtout et s'arrêtaient les flottes de guerre, telles que celles de l'auxiliaire de Marsile. De la première objection, on ne peut arguer que le poite ait ignoré que Saragosse était située pour une large part en plaine et sur l'Ebre. On remarquera, pour expliquer le terme « une munlaigne n, qu'il n'est question que d'une butte, semblable, par exemple, à la montagne de Reims, ce qui n'empêche pas Reims de se trouver dans la plaine de la Vesle. Comme la cité champenoise, celle de l'Ebre, en vertu d'une ellipse hardie, se trouve qualifiée, par l'accident de terrain qui frappe d'abord les regards, à savoir la série de collines qui la dominent, notamment la « muntaigne d au pied de laquelle Saragosse est assise et qui est l'élément essentiel de
(l)Conde, ch.XXL — Balaguer, TI,28L — Textes cités ci-dessus, lixTel", sur les foires de Jaca et d'Oloron.
sa position militaire. En effet, il y a autour de cette ville un ensemble d'éminences, d'ondulations, qui ne constituent pas cependant une région montueuse. Une, auprès de la porte située dans l'axe de la grande rue actuelle du Coso, était cette hauteur des Graneros de la Ciiidad, oîi César avait, d'après la tradition, placé son étendard et que surmonte une forteresse (1). A l'est, en suivant le Canal impérial actuel, existe une autre petite colline, d'où l'on a une belle vue sur la vallée et près de laquelle est la l'ifaison Blanche (Casa blartca), quartier général de Lannes, lors du siège de 1809. A l'ouest, se trouvait, au temps des Beni- Houd, en dehors de la cité et comme pour la surveiller, l'Alcazar ou palais forteresse de l'Aljaferia, garni d'une muraille, de bastions à ses quatre angles, d'un fossé profond et de grosses tours, dont quatre subsistaient encore au xvm^ siècle. Non loin de là, est cette position de Sainte-Engracia, que les Français enlevèrent d'abord avec tant de peine lors des guerres de la péninsule. La muntaigne que le poète a eue en vue, et où, par une fiction épique, il a placé la totalité de Saragosse, alors que le reste de sa description s'applique à la ville de plaine, est probablement ce monte Torrero, qui domine au sud de ses 235 m. la capitale moderne, assise à ses pieds ; on y accède aujourd'hui par la belle promenade ombragée (paseo de la Lealtad), qui mène du Coso et de Santa Engracia à son sommet. C'est le point stratégique qui commande la ville, et peut-être à l'époque musulmane était-il fortifié. Prolongé par les ondulations, où se creuse le ravin encaissé de l'fiuerva, il est la clef de Saragosse, la première position que dut enlever Lannes en 1809(2).
Quand Turold nous décrit l'enceinte de la capitale de IMarsile,^ avec ses dix portes et ses quatre ponts que franchissent les envoyés deBaligant (vers 1690 et suiv.), quand il désigne ses soixante tours (dix grandes et cinquante petites), d'où la foule anxieuse suit les péripéties de la bataille et que Bramimonde livre aux vainqueurs, il embellit le tableau, mais le fond est assez conforme à la | réalité. Saragosse avait une première enceinte, le Bourg, qui fut) enlevée par les Croisés à la fin de mai 1118 sur la rive gauche de ■ l'Ebre (3), à l'endroit où se trouve actuellement le faubourg d'Altabas. Puis venait une seconde enceinte de pierre, en partie
(1) Cosme Blasco, Hisl. de Zaragoza, in-4<', 18S2, p. 40. — (2) Sur cette topographie, voir les Relations du sii>ge de Saragosse en 1809, par le général Rogniat. (Relat. des sièges de Saragosse cl de Tortose, avee plans, 1814, in-4'') ; et Daudebard de Férussac f^Joii/'/ia/ da siège de Saragosse, 1813, in-S°). — (3) Zurita, I, fol. 42.
<Si DU NOUVEAU SUR LA CHANSON DE HOLAND
d'origine romaine, qui avait encore, en 1809, dix à douze i)ieds de haut et trois d'épaisseur, munie d'un profond fossé, situé sur l'emplacement actuel du Coso (le grand boulevard Saragasain), où s'ouvraient les quatre portes dites actuellement di Tolède, de Cinegio, de Valence, del Sol. Il y avail, à l'un des angles, un: forteresse occupée depuis par les couvents du Sainl-Séjjulcre et de Saint-Augustin. Avecles portes du Bourg cl de VAlcazar, il n'est pas impossible qu'on arrivât au nombre des dix portes, dont parle le trouvère. Au xvii"^ et au xviii* siècle, on note en effet l'existence de huit grandes portes et de deux petites, outre deux [)onts principaux, dont un très beau sur l'Ebre et déjà mentionné I)ar Edrisi. Déplus, siHuesca avait quatre-vingt-quatorze tours, d'après la légende, il n'y a rien de surprenant à ce que le poète ait pu en attribuer soixante à l'enceinte de Saragosse (1).
Enfin, si l'on s'étonne que Turold semble supposer que Saragosse se trouve plus à proximité du littoral de la Méditerranée que cette ville ne l'est en réalité, puisque Ganelon peut raconter à Charlemagne, sans être soupçonné de mensonge, qu'il a vu l'algalife conduire ses fidèles « iresques en la mer >>, où ils se sont noyés, ou observera qu'au temps où écrit le poète, le territoire musulman inaccessible aux chrétiens, sur lequel ceux-ci et surtout des étrangers n'avaient que de vagues idées, commençait à peu de distance de la capitale des Beni-Houd reconquise, vers le Sègre et en arrière de Lérida, et qu'il était permis au trouvère de n'avoir que des notions très imparfaites sur la vraie dislance qui existe entre Saragosse et la mer.
Il semble, en résumé, que s'il n'a pas donné une topographie , rigoureusement exacte, de la capitale de l'Aragon et alors même s qu'il ne faille pas recourir à l'hypothèse d'une leçon fautive, après tout fort possible, du manuscrit d'Oxford (en une munlaigne substituée à su: (sous) une muntaignc, le tableau que le poète ; trace est dans ses grandes lignes conforme à cette réalité mitigée, V^ qu'on peut demander à l'auteur d'une épopée. Celui-ci retranche /^ou ajoute des détails; il s'efforce surtout de donner en raccourci \ l'image de la grande cité sarrasine, ce centre vers lequel convergent les craintes des musulmans et les espérances de conquête des / chrétiens. Il est, en effet, un détail qui achève de montrer que 'i le trouvère s'est inspiré probablement de la réalité. C'est celui où
(11 Descriptions comparées de Saracossc, Edrisi, II, 35. — Mendez Silva, Pnblaciôn, fol. 99. — Relations du siège de 1809 citées ci-dessus. — Dirt. gvog. universel. IX (1840>, p. 1.">. — A. de Laborde. Itinéraire de l'Fspaone, 1809, 111,436. — Madoz, Dircio;iano, XX, v° Zaragoza.
il représente Climborin, l'allié de Marsile, pourvu en ficf de la moitié de Saragosse (vers 1483, 1485) de même que Rolrou de Perche et Gaston de Béarn reçurent d'All'onse le Batailleur, à la fin de 1 118, la moitié de la cité récemment conquise. Si l'on cherche les traits spécifiques qui distinguent la description du chef-lieu de l'Etat de Marsile, on les trouve dans cet ensemble de détails que 1.^ poète n'a pu imaginer et qui donnent à son esquisse une précision suffisante, à savoir l'importance de la ville, de la population, du trafic, l'existence de communautés juives, la situation topographique de la cité sur l'Ebre, au pied et sur les pentes du mont Torero, la puissance de l'enceinte, le nombre des tours et des ponts, enfin la division féodale de cette capitale analogue à celle que présente l'histoire même des croisades. 11 faut enfin considérer que cette description n'est qu'une partie d'un ensem.ble descriptif où tout se tient, et s'il est démontré que le trouvère a connu d'une manière toute spéciale certaines régions du bassin de l'Ebre, il n'y a pas lieu de douter qu'il n'ait décrit la capitale de Jlarsile d'une manière suffisante, pour en donner ime impression exacte, sans s'assujettir à la minutieuse précision d'un topographe, et en usant des libertés de l'épopée.
TuDELA DANS LA CHANSON DE ROLAND. - - C'cst uu ensemble de , faits historiques provenant des Croisades d'Espagne, qui semble / avoir conduit le poète à célébrer dans ses vers la seconde ville de l'Ebre moyen, Tudela. Pourquoi l'aurait-il choisie de préférence à tant d'autres, à Barbastro, à Huesca, par exemple, si en 1114 elle n'avait été conquise par Rotrou de Perche, et ne lui avait été concédée en apanage, de même que dans le poème elle est comptée parmi les conquêtes dont Roland (vers 200) s'enorgueillit ? Assurément cette conquête en valait la peine. Capitale (l'un petit royaume maure, vassal de Saragosse au xi^ siècle, '^ Tudela avait une réelle importance militaire, comme bastion occidental de l'Etat des Beni-Houd. Son château, placé sur un mamelon (cerro), d'où on domine deux lieues de la vallée, était i entouré d'une forte enceinte. Elle commandait le passage du ] grand fleuve, devenu navigable, au confluent du Quelles et de 1 l'Alhama au sud, qui conduisent vers le plateau de la Nouvelle ' Castille, à l'issue de la haute vallée de la Rioja, qui mène vers la Vi?ille-Castille et le Duero.Elle était placée nonloin des confluents de l'Aragon et de l'Arga, au carrefour des routes pyrénéennes, qui mènent vers Jaca à l'est, vers Pampelune et Roncevaux à l'ouest. Ce fief musulman s'enfonçait comme un coin entre les royaumes d'Aragon et de Navarre, menace perpétuelle pour Pam-
pelune, h peine distante de 104 km. Il était le boulevard de Saragosse, située à 78 km. à l'est de Tiidela, et il se trouvait à 10 km. de celte borne montueuse de trois royaumes ibériques, le château d'eau de l'Espagne du nord, qui est le mont Cayo. Six siècles plus tard, c'est là ([ue Napoléon devait, le 23 novembre 1808, conquérir par une victoire la clef de la région de l'Ebre, avant de commencer le siège célèbre de Saragosse Qu'on ajoute à cette haute valeur stratégique l'importance d'un territoire d'une rare fertilité, l'un des jardins de l'Espagne du nord,oti tout abonde, céréales, arbres fruitiers, vignobles, peuplé de petites villes et de villages riants (le fucro de 1117 enénumcrc une cinquantaine), et on comprendra que le trouvère ail voulu conserver entre tous le souvenir de cette délicieuse cité devenue fief normand. Tout, d'ailleurs, contribua à lui inspirer cette pensée. C'était une des régions sacrées, oîi se déployait, depuis plus d'un tiers de siècle, l'ardeur belliqueuse de nos croisés. Ils y avaient, en 1087, séjourné de longs mois sans pouvoir prendre Tudela. C'est près de là, en 1 1 10,à Valtierra, qu'ils avaient remporté sur le roi de Saragosse un succès décisif. Tude'a rappelait la mémoire d'un triomphe français, celui de IIM, de cette « bonne cl glorieuse victoire que Dieu et sainte Marie avaient donnée » au roi d'Aragon, ainsi qu'il le proclame lui-même dans une charte. C'est là que Marguerite du Perche tenait sa cour, que clercs et chevaliers normands avaient reçu les uns des prébendes, les autres des commandements de forteresses ou des fiefs (1). Tout un coin de France et de Normandie y revivait ; Turold y devait éprouver plus que personne, en évoquant ce nom, la douceur et la magie du souvenir.
Le droit de haute justice du roi jMarsile et les puys d'H.vltilie. — Bien d'autres traces d'une connaissance minutieuse de cette région de l'Ebre et presque certainement d'un séjour du poète se retrouvent dans les autres particularités géographiques qu'on remarque dansl'épopée du trouvère L'une des plus significatives estcellequiatraitau lieu oùs'élevaientlesgibcts du roi Marsile. On sait que le droit de dresser des fourches patit ulaires n'appartenait, d'après la coutume féodale, qu'au seigneur haut justicier, ayant le droit de glaive, c'est-à-dire de vie et de mort. Les piloris, piliers ou colonnes de pierre, poteaux ou potences, échafauds, échelles où l'on décapitait les condamnés, quand on
(1) Voir ci-dessus, textes cités, livre I" chap. iv et v. — De plus descriptions d'Edrisi, II, 227. — Abouiféda, II, 259. — Silva. fol. 155. — Esp. Sagr., XLIX, 75, n^ 10, p. 351. — Bourgoing, Tableau de l Espagne, III, 335. — Yanguas Diccionario, III, v° Tudela. — Madoz, Diccionario, XV, 175.
ne les pendait pas, où l'on laissait leurs tètes et leurs corps exposés aux intempéries et aux outrages des oiseaux de proie, s'élevaient d'ordinaire en nombre plus ou moins grand (de deux à six) sur les limites de la seigneurie (1). La ballade fameuse de Villon a immortalisé ainsi le gibet de Montfaucon. D'ordinaire, en efïet, les appareils de supplice s'élevaient sur quelque hauteur h l'entrée du domaine seigneurial. Comme on le faisait encore naguère au Maroc, les têtes sanglantes des suppliciés et les cadavres balancés au vent, assainis des corbeaux et des vautours,attestaient la souveraineté d'un grand seigneur ou d'un prince. Dans la Chanson de Roland, le poète, à deux reprises, rappelle un trait de bai-barie du roi Marsile. 11 a, au mépris du droit des gens, dans un accès de rage, fait décapiter les envoyés de Charlemagne, les comtes Basile et Basan ; il a ordonné d'exposer leurs tètes aux gibets placés sur les puys d'Haltilie.
Les chefs en prist es puis desuz Haltilie (vers 209, 491).
Dans le second passage on trouve la forme Haltoïe au lieu d'Haltilie. Léon Gautier a pensé que c'était un nom fabriqué avec l'adjectif latin alla (haut) (2), ce qui est tout à fait arbitraire. Tous les romanistes ont déclaré ce petit problème insoluble, et vu aussi dans ce terme un vocable fantaisiste.
Un examen attentif de la cartographie et de la topographie de l'Espagne du Nord, joint à celui des documents du xii^ siècle, nous a permis de retrouver d'une manière presque certaine ces puys sur lesquels s'élevaient, d'après le poète, les gibets de Marsile, ou bien au sommet desquels il exposa les têtes des deux barons de Charlemagne. En parcourant la vie latine de Raimond (1104-1126), ce moine français qui fut évèque de Barbastro et qui laissa une mémoire si vénérée, on remarque un passage, où, à propos de l'expulsion du saint prélat, à la suite des intrigues de son rival, l'évêque d'Hucsca, il est fait mention en passant du nwnt des pendus, en espagnol pucy de los chorcados. Cette éminence, surmontée du gibet, se trouvait sur la rive gauche du rio Vero. Toute la population de Barbastro, même les Maures et les Juifs, avait accompagné sur ses pentes l'évêque tant aimé pour sa charité. Raimond, arrivé ru sommet, bénit ses ouailles et excommunia ses persécuteurs (.3).
(1) Perrière, Dicl. de Droit et de pratique, in-J^.ClVGl), p. 67. — Loyseau, Traité de.': !:ei<jnenries, ch. TV. W' 67-68. — (2) L. Gautier, Ch. de Roland, in-!", II, 358. ~ (3) Esp. Sagr., XLVI, 355 ; XLVIII.130. — Acia Sanct., juin, t. V (3" étiition). f. 100. — Relation latine du difTérend entre Raimond de Barbastro et Elsteband'Huesca,dansTraggia,iWemorias 111,578.
Cet événement, survenu avant 11 18, était donc tout récent, au moment où, d'après notre démonstration, a été écrite la Chanson de Roland. U'autrc part, aux environs de Barbastro, on rencontre toute une série de puis, tels que ceux c]ue décrit l'épopée. C'est d'abord celui où s'élève le sanctuaire de Nucslra Sefiora del Pueyo (N. D. du Puy) ; il a la forme d'une éniinence que couronne un bois sauvage. Non loin de là, au Piteijo de Vero, à une heure de Barbastro, on pouvait voir, avant 1850, les ruines d'un vieux château. Il y a enfin, dans cette banlieue, des localités qui ra])i)ellent VHallilie du poète. C'est d'abord le village de P('raltilla,(.\m confine à l'ouest avec le rio Alcanadre, dont le Vero est un affluent, et à l'est avec Castillozuelo del Puyo. Ce village est peu éloigné du Pueyo de Vero et appartient au canton (parlido) de Barbastro. Plus à l'Est ou au Nord-Est, se rencontre une autre éminence,le Puy de Cinca, ainsi nommé du fleuve qui le baigne ; il est à sept lieues de Barbastro, couronné par un hameau et par un autre oratoire de la Vierge, dite du Romcral, où l'on vient en pèlerinage (1). Il est dans le voisinage du bourg de Secastilla, qui fait partie du canton de Benabarre et du diocèse de Barbastro, avec la place forte de Graus, sa voisine, théâtre de la bataille de 1063 où fut blessé à mort le roi Ramire ; il avait joué un rôle dans les croisades d'Espagne et avait été enlevé aux Maures à la fin du xi" siècle. C'est probablement sur l'un ou deux de ces puys, celui du Vero ou celui de Cinca, au-dessus de Peraltilla ou de Secastilla, mais plus probablement au-dessus de Peraltilla que le trouvère, sous l'influence de quelque souvenir récent, a placé les gibets du roi ]\Iarsile, non dessous Haltilie> ce qui n'a pas de sens, puisqu'il s'agit d'une énùnence, mais au-dessus de ce lieu. Le terme dont le poète s'est servi permet d'ailleurs cette interprétation, sans même qu'on soit obligé de supposer une altération, qui, réparée, permettrait de substituer au texte d'Oxford un texte légèrement remanié ainti conçu.
Les chefs en prist es puis de (ou Snz) Peraltillie (ou de Secastillie)
On peut, en effet, admettre indifféremment la leçon ancienne en supposant que le trouvère a simplement supprimé la première syllabe Per ou Sec, pour ne laisser subsister que les autres: Haltilie ou Castillie (d'où Haltilie), suivant que l'on se décide en faveur de Secastillaou bien de Peraltilla, cv dernier lieu paraissant devoir être préféré, ou bien introduire la variante propo:ée.
(1) Chartes de l'évêché de Barbastro, annexées à VEspafia Saqrada, t. XLVIH. — Madoz, Diccionario, III, 393 ; XII, 814 ; XIIL 290; XIX, 57
la géographie du poème de turold 89
Les fiefs des vassaux du roi Marsile ; leurs noms, leur distribution symétrique ; raisons qui paraissent avoir DÉTERMINÉ LEUR CHOIX. — Le poète SB représente non sans raison la féodalité musulmane sous des traits voisins de ceux de la féodalité française. Il a donc fait du rovaume de Saragosse un Etat féodal et de^Iarsileunsuzerain.entourédevassaux, dont Us plus puissants sont des pairs symétriquement opposés au.\ pairs de Charleniagne. Il nomme encore d'autres barons musulmans, de même qu'il a mis auprès des pairs du grand Empereur d'autres vassaux francs distincts des pairs. On n'est pas en généra! parvenu à reconnaître la plupart de ces fiefs du roi Jlarsile. On a émis à ce sujet les hypothèses les plus invraisemblables. On a même souvent renoncé à élucider ces problèmes toponymiques, ou encore on a accusé la fantaisie extravagante du poète. Tout l s'éclaire cependant, si l'on admet le principe dont la vérification/ a été déjà constatée, à savoir cjue le trouvère a voulu limiter l'ac- \ tion de son épopée à l'Espagne du Nord, à l'Etat de Saragosse ou aux régions immédiatement voisines, et qu'il n'a jamais perdu I le sens de la mesure et de la vraisemblance inné à son génie si j français. Sans doute, il peut paraître singulier qu'il ait fixé son choix sur des lieux de mince importance à nos yeux. Mais ces lieux rappelaient aux contemporains des souvenirs vivants de la croisade ; ils avaient été arrosés du sang de nos héros. D'autres pouvaient rappeler au trouvère la mémoire de son séjour paimi les clercs, les chevaliers et les colons français établis dans ces régions de Barbastro, de Tudela, de Saragosse, de la Rioja, du val de Sègre, où il n'est pas impossible qu'il ait passé et peut-être séjourné plus ou moins longuement.. \joutons enfin que la vision épique a ses droits et que telle petite ville de l'évêché de Tarazona- Tudela, où l'on trouve établi le clerc Turold en 1128, a pu prendre, dans l'imagination du poète, les proportions d'un des grands centres de l'Espagne musulmane. A l'aide des chartes, des documents originaux, de la toponymie, de la cartographie, et au prix d'un long labeur, il nous a été possible de reconstituer presque complètement et d'une manière, sinon absolument certaine, du moins plausible, la liste exacte des fiefs des vassaux du roi ^Nlarsile. Tantôt le poète a fait suivre le nom de son héros du nom de son fief, tantôt il a confondu en un même nom le héros et le fief (1), désignant en ce cas le personnage d'après le nom du terroir ou dey la ville qu'il lui attribue. On observera que presque tous ces fiefs
(1) Cette confusion, volontaire évidemment, peut paraître insolite ; elle n'est pas invraisemblable et en tout cas ne peut être rejetée à priori.
sont compris dans l'étendue des diocèses d'IIuesca, deBarbastro, de Tarazona-Tudc'la, de Saragosse et de Panipelune, où les éléments français avaient pénétré en si grand nombre pendant le premier tiers du xii^ siècle, et dont la connaissance devait être familière à ceux qui établirent leur résidence, même temporaire, en ces régions francisées.
On relève dans la Chanson de Roland le nom de dix fiefs des I vassaux de Marsile, en admettant que pour deux d'entre eux les noms des personnages soient confondus avec ceux des fiefs. De plus, le poète nomme six autres chevaliers sarrasins,en indiquant les domaines dont ils paraissent avoir été pourvus. Les douze pairs fie Marsile, dont chacun a sa physionomie très nette, sont : le roi Corsablis, un Barbaresque, auquel aucun fief n'est assigné, Climorin, Falsarun, les émirs Claron de Balaguer, Estamariz et Estorgant, Chernubles de Munègre, Margaris de Sébilie, Malprimes de Brigal, Turgis de Turteluse, Escremiz de Valterne et l'émir de Moriane, auquel aucun nom patronymique n'est donné. Onze de ces personnages apparaissent pourvus de domaines seigneuriaux.
Le fief de Climorin, la moiiié de Saragosse. — Climorin a reçu en fief la moitié de Saragosse :
De la citet une meitet est sue (vers 627, 1587).
Aussi est-ce un grand seigneur qui peut faire don à Ganelon d'une épée enrichie de diamants (vers 621-628) et qui est aufsi brave que riche ; il tue à Roncevaux Engelier de Bordeaux. Or Saragosse formait si bien un fief dans la réalité, que Gaston de Béarn, Rotrou de Perche et Centulle de Bigorre en avaient reçu chacun une part en 1118(1).
Autourdece fief central, le trouvèresembleavoirvoulu disposer symétriquement les dix autres comme autant d'avant-postes de la capitale de ^^larsile, à une di.stance peu éloignée de celle-ci. 11 en a mis deux à l'est de Saragosse dans le bassin du Sègre, trois au centre et au nord de la plaine de l'Ebre, dans la région de Barbastro, et quatre à l'ouest dans celle de Tudela, pour laquelle il a une sorte de prédilection.
Le fief de Balagier. — A l'est de Saragosse, apparait le fief d> Balaguer dont l'émir, beau soldat au visage fier, est Clarun.
Uns amurafles 1 ad de Balagu.z
Cors ad mult gent et le vis fier c cler (vers 894-5).
(l)Voir ci-dessus : livre I^'.chap. IVctV.
Les variantes de ce nom sont Balaguel(\'ers 200) ou Balesgued et Balagnez (vers 894). Les chartes latines fournissent les formes Balle gariiim, Balagarium, et situent le lieu sur les rives du Sègre (injra, dira Sicorim) (l).La prononciation populaire encore en vigueur, BaZague, est conforme au texte de répopée(2). On n'a pas eu de peine à reconnaître dans ce fief le territoire de la ville de Balaguer. Sur ce point l'opinion est unanime. ISIais on n'a pas recherché les raisons de ce choix, qui sont d'ordre géographique et historique. Balaguer marquait au moyen âge, à l'est l'une des frontières naturelles de l'Etat de Saragosse, dont celui de Lérida était vassal. Dans une région âpre et tourmentée, appuyée aux sierras de Monsech, de Guara, de Cubells, de Camarasa, d'Algerri, de Belmunt, assise sur une hauteur que baigne le Sègre. avec un château fort et une enceinte puissante, elle dominait au Sud la fertile huerla de Lérida, parsemée d'une centaine de villages ou bourgs. Elle commandait deux grandes routes, celle de l'est ou de Saragosse à Barcelone par le col de las Forças, col fameux qui porte son nom, et au nord, celle de Saragosse à Lérida et à la frontière de Cerdagne par Urgel, à celle du Comminges et du Nébousan par le val de Noguera et le Portillon. Eloignée d'environ 200 km. de la métropole musulmane de l'Ebre, de 24 km. environ de Lérida, la grande place du Bas-Sègre, Balaguer était depuis plus de trois siècles le boulevard avancé de l'islam contre les comtés de Barcelone, d'Urgel et de Pallas. Elle avait été maintes fois assiégée, prise et reprise au xi^ siècle par les Croisés, conquise en 1092, perdue ensuite et enlevée enfin définitivement par les Chrétiens en 1106 (3). Son nom évoquait au xii^ siècle tout un passé de luttes acharnées et le souvenir d'un récent triomphe.
EsT.\M.\Riz ET Tamarite DE LiTERA. — A l'un dcs pairs de Marsile, Turold a donné un nom qui est à la fois celui d'un homme et d'une localité, de même que l'on désigne sous les noms delà Rochefoucauld, de Vivonne, de Turenne, des personnages historiques ou même, sous celui de Toulouse, de Bordeaux, des personnalités moins notoires. Il l'appelle Estamanz et le représente comme un fougueux partisan de la guerre contre les chrétiens,
(1) Charteset bulles, 1094-116S. Ballcgariiim, Va'.aguaria. rasirum Balfiarii, ecclesias de Balaguer, Villanueva. V, 109 ; XI, 29 ; XVI, n" 13 ; XII, 312. — Bsp. 5f(flr.,XLVI, n°37. — ('2) Pseudo-Turpin, chap. III. — Dozy, Rech., II, 398. — (3) Sur la topographie et l'histoire de Balaguer. voir ci-dessus le livre I". De plus Zurita I, fol. 28 et suiv. — Silva.fol. 196.— Balaguer II, 1 et sq. - De l.aborde, II. 115. — Esp. Sagr., XLVI, 15. — Anlillon. 62. — Madoz, III, 308, 317, 318.
ainsi que son «pair» ou compagnon Eudropin (vers 04 et 91), au conseil du roi Marsile, où il est appelé. Les variantes de ce nom sont celles d' Estramariz et d' Eslarnarin. Léon Gautier a supposé qu'il s'agissait d'un Barbaresque, comme Corsablin (1). hypothèse que rien n'autorise ; le poète a soin d'indiquer l'origine africaine du dernier ; il eût de même indiqué celle du premier. Au contraire, il est tout à fait probable qu'on est ici en présence d'un nom de lieu transformé en nom d'iiomme. Effectivement les chartes du xii'' siècle indiquent non loin de Balagucr, d'abord dans le diocèse de Barbastro, puis dans celui de Lérida, la petite ville de Tamaril, que la chronique du Cid appelle précisément Tamari: (2). Sur les itinéraires des routes po.stalcs espagnoles, à la fin du xviii<' siècle, il est aussi question du village d'Eslramarin (3), au nord d'Urge), à 24 lieues de Lérida, à 18 de Balaguer. Il est probable que le fief du vassal de Marsile doit être plutôt identifié avec la première de ces localités. Tamarit est un chef-lieu de paiiido (canton) dans la province d'Huesca, à l'embouchure du Caya dans la Cinca, à 15 lieues sud-est d'Huesca, à 5 lieues au nord-o'-iest de Lérida, placé au pied des collines, au milieu d'une riche vallée entre la Noguera à l'est, le Cinca à l'ouest. C'est une étape sur la route de Lérida et de Balaguer à Hucsca. Elle est mentionnée dès 955 dans les documents, et elle eut autrefois assez d'importance, pour que les rois d'Aragon y aient convoqué les Cortes au xiv^ siècle. Il est probable qu'à l'époque des Croisades, elle suivit les destinées des centres voisins, où la lutte entre chrétiens et musulmans fut si acharnée. Son chàteau-fort fut en etîet donné en apanage en 1149 à un des plus vaillants adversaires des Maures, Ermengol VI d'Urgel (4).
Le fief d'Estorgant est-il Estercuel ? — Plus malaisé à déterminer est le fief qui se cache sous le nom d'Estorgant ou d'Estarganz (vers 940, 1358). Le poète peint ce musulman sous de noires couleurs ; c'est un traître et un félon qu'il associe à Estramariz dans sa réprobation. Francisque Michel, l'un des premiers éditeurs de la Chanson de Roland (5), avait rapproché ce nom de celui d'Astorga, la ville bien connue de laVieille-Castille, placée à 39 km. de Léon, sur le grand chemin de Compostelle. Mais Astorga, de longue date située en terre chrétienne, fort éloignée de
(1) cil. de Roland, II, 341.— (2)Formes du nom: Tomarcd (bulle de Pascal II, vers 1100), Villanueva, XV, n» 37 ; castrum Tamariz (Gesia Hoderici. ch. V, éd. Bonilla, p. 195); éd. Delbosc, citée ci-dessus; in Tamaril (charte 1168, Villanueva, XVI, n° 13), — (3) Antillon, p. 25. — (4) Sur l'histoire et la topographie de Tamarite, voir Calàloyo de fueros. p. p. Munoz, 247. — Balaguer, II, 456. — Madoz, III, 30S, etc. — (5) F. Michel, Chanson de Roland en marge du vers 940.
Saragosse (de 500 km. au moins), n'ayant jamais appartenu à l'Etat musulman de l'Espagne du Nord, ne peut avoir fixé l'attention du trouvère, si préoccupé de grouper les fiefs de JMarsile dans la zone voisine de la capitale de ce roi. Le nom semble d'ailleurs assez altéré, puisqu'il revêt deux formes. Faut-il y voir le souvenir du hour^ d' E.sterridano, situé dans la province de Lérida (1>, à 9 lieues nord-ouest d'Urgel, sur les rivières de la Noguera-Pallaresa, alTluent du Sègre, dans ce comté de Fallas, qui appartint au xii" siècle au vicomte de Lavedan, seigneur de Saint-Savin et de Barèges ? Ou bien ne vaudrait-il pas mieux incliner en faveur à'Estergiiel, bourgade placée à 19 lieues au sud de Saragosse sur la rive droite du Martin, aflluent del'Ebre (2). Une troisième hypothèse s'offre plus séduisante encore. On serait tenté d'opter pour un autre bourg placé dans cette région de Tudela, si chère au poète, et nommé aussi Estercuel, Stercul, dont il est fait mention dans les jueros du chef-lieu de l'apanage de Rotrou et dans une charte de l'évêché de Tarazona au xn^ siècle. Cette localité, qui reçut les franchises de Tudela (3), était voisine de ces petites villes de Corella, de Cascante, de Cintruefiigo, où se trouvaient les colonies normandes, établies à la suite des victoires du comte de Perche et du mariage de sa nièce Marguerite de Laigle, reine de Navarre.
Le fief de ]Monegros. — Au nord de Saragosse et de la rive gauche de l'Ebre, apparaît un autre fitf, dont il est aisé de reconnaître l'emplacement, bien qu'on ait aussi généralement supposé, au contraire de la vérité, que son nom était né de l'imagination fantaisiste du poète. C'est celui de Munigrc, que le trouvère attribue à une sorte d'Hercule ou d'Ajax musulman, à moins qu'on n'y voie un émule du biblique Samson. Sa chevelure est si longue qu'elle balaie le sol, et sa force si grande qu'il peut porter aisément la charge de quatre mulets (vers 975-991), sans plier sous le faix.
Josqu'a la tere si chevoel 11 balient,
Greignor fais portet par giu, quant il s'enveiset
Que quatre muiez ne funt, quant il sumeient.
C'est lui qui, confiant dans sa force physique, se flatte de venir à bout de Roland et de conquérir son épée Durendal.
(1) Madoz au mot Eslerridano. — A remarquer que Estorgans est nommé à côté d' Estamari: (Tamarite, région de Lérida). — (2) Madoz au mot Estercuel.— (3) Sur l'Estercue! des environs, de Tudela, chartes de 1117 et suiv. — Catâlogodi-los fueros,-p. 93. — Yangaas, Diccionaho, 111,358,397. — Esp. Sigr., XLIX, n» 104, p. 279, 286. — On le trouve notamment dans un accord qui en confirme la possession au prieur de Tudela.
Turold donne du domaine de cetémir une description pittoresque: c'est une terre aride, formée d'un sol noirâtre, sur lequel il semble que les diables se soient soulagés.
Icclc tcre, ço dit, d'un il csteit,
Soleill n'i luist ne blet n'i poct pas creistre
l'Iule n'i fcliet, rusée n'i adeiset,
Pierc n'i ad que tute ne seit neire :
Dient alquant que diables i nieignent (vers 979-981).
Ce paysage si net a la précision d'un croquis géograpliique. Il se retrouve dans une région qui a dû tirer son nom de los Monegros, soit surtout de son aspect, soit peut-être du voisinage de Tanciennc ville celtibcricnnc de Munebrega, située non loin de là, dans l'archiprêtré de Calatayud et le diocèse de Tarazona, et qui a été la patrie du célèbre grand-maître de Calatrava, Heredia. Au Nord de l'Ebrc, s'élève une série de hauteurs formées par l'érosion des plateaux subpyrénéens, dont font partie successivement, depuis Tudela, les mornes solitudes des Bardefias Reaies, puis les chaînons parallèles des Cinco Villas et de Castellar, qui servirent de bases d'ojiérations aux croisés pendant les deux sièges de Saragosse (1114-1118), et enfin la sierra d'Alcubicrre, qui s'abaisse par de larges terrasses au sud et à l'eît. Ces terrasses sont celles des Monegros, et elles font partie, comme la sierra ellemême, d'une sorte de massif insulaire, qui surgissait jadis au milieu du lac miocène d'Aragon et qu'un seuil de 380 m. séparait des monts de la province d'Huesca. On les aperçoit sur les cartes, entreles rios Cuerno et Alcanadre, formant la limite des provinces d'Huesca et de Saragosse, entre l'Ebre et le Cinca, entre les cantons de Pina et de Carineiia (1). Constituées par de fortes terres, de calcaire marneux sec, longées au nord par la sierra d'Alcubicrre, bordéesàl'ouest par laroute de Calatayud, elles ont l'aspect brûlé et désolé des paysages, auxquels l'eau manque. En été, l'aspect en est presque sinistre et la monotonie n'en est rompue que par de rares bouquets de chênes rabougris et de pins. Un assez grand nombre de bourgs y sont néanmoins enclavés, tels que Castcjon et Pallaruclo de IMonegros, qui appartiennent à l'évêché d'Huesca. Les bords des terrasses vers la plaine donnaient même autrefois, jusqu'au xviii^ siècle, les meilleurs
(1) Baist (Var, p. 218) place Munigre en Afrique, comme le pays de « Dathan et d'.\biron » ; sur quel fondement, il ne le dit pas. — G. Paris iRev. Cril., II, 175) avait pensé à la Sierre Morena. contrevenant ainsi au principe qu'il proclame (rechercher les localités mentionnées par Turold dans le voisinage des Pyrénées). Sur Munebrega, voir l'Esp. Sagr., XLIX; 1. 17.5 — Voir les cartes des évèchés de Barbastro et de Lérida, annexées au.K volumis XLVI et XLIX de ce recueil.
«afrans de l'Occident, concurrents de ceux d'Albigeois, deLauraguais, d' Angoumois et de Gàtinais. Aujourd'hui, Monegrillo est un gros bourg, qui prospère par l'élevage du bélail, dont il approvisionne Saragosse. 11 avoisine le canton de Pina, auquel il appartient et dont ne le sépare que la distance de 27 km. (1).
Le fief de Brigal ou de Berbegal. — Au nord du fief de IVIonègres, et dans la région de Barbastro, ce champ de bataille séculaire des croisés et des Sarrasins, le poète a mis deux autres des fiefs des vassaux de Marsile, ceux de Brigal et de Sébilie. Parmi les pairs du roi de Saragosse, il en est un, dont il a fait une sorte d'émulé d'Achille « aux pieds légers ». C'est Malprimis de Brigal (vers 880 et suivants)
Plus curt à piet que ne fait un cheval.
Il est aussi présomptueux que leste ; il se flatte d'abattre Roland, mai î il est lui-même occis par Gérin à Roncevaux, comme Chernubles l'est par le neveu de Charlemagne Les romanistes les plus célèbres, Gaston Paris, G. Baist, J. Bédier (2) ont reconnu facilement dans ce fief de Brigal le château-fort de Berbegal, le <i Barbagalli oppidum fortissimum<', dont parle la Chronique du Pseudo-Turpin (3). Mais les philologues objectent ([ue la forme d- Brigal peut malaisément provenir de Berbegal. C'est pourquoi l'un des meilleurs érudits qui aient essayé de résoudre les problèmes historiques que pose l'interprétation de la Chanson de Roland, à savoir W. Tavernier (4), de même qu'un autre philologue allemand, F. Liebrecht (.5), inclineraient pour Berga, petite ville de Catalogne. Cette identification ne nous partît guère plausible, d'autant plus que ceux qui la proposent ne donnent d'autres raisons que l'homonymie. Berga fut le chef-lieu d'un petit pays (pagusj catalan,le Bergadan, qui a été au ix« siècle le centre d'un comté presque aussi important que celui d'Ausona (Vich), ce que n'ont pas observé les deux savants allemands. C'était donc, à coup sûr, une ville plus importante que Berbegal. ]\laissi elle est située à 78 km. seulement au nord-ouest de Barcelone, sur les confins du Roussillon et du Confient, elle est fort éloignée de Saragosse (à 450 km. au moins de distance). Elle a toujours été en pays chrétien, n'a joué presqueaucun rôledansles luttes contre
(1) Sur la topographie et les ressources du pavs de Monegros, Laborde, I, 470. —Madoz, XI, 496. —(2) G. Paris, i?. C, lî, 174 : Baist. Var, 217. — J. Bédier, III, 291. — (3) Cité parR. Dozv. Rech., II, 388. —(4) Tavernier, Zi-itsch f. Ir. Sprache, XXXVHI (1912), 141. — (5) Liebrecht, Z. /. rom. Plu, IV (1880), 371.
96 DU NOUVEAU SUH LA CHANSON DE lîOLAND
k's Sarrasins cl ne devait à aucun litre compter parmi les fiefs du grand F.lal musulman derEbre(l).
Au contraire, Herbej^al pouvait à bon droit figurer parmi les domaines de Marsile. L'objection philologique tombe, d'ailleurs, puisque, dans une charte du xii" siècle, elle est appelée Bergulum (au dalif lirrçiato ou Berçjalo), au lieu de Berbef/al, nom qu'elle porte dans la plupart des documents originaux cjue nous avons parcourus (2). Elle occupait, à six lieues d'Iluesca. à douze de Saragosse et de Lérida, à trois seulement de Harbastro, au sud de cette dernière ville, dans la belle i)laine du rioVero, une forte position, sur une butte de cent pieds de haut (3). Elle était en cfuelque sorte l'avant-.ioste du chef-lieu de la Barbitanie, sur la route de Saragosse, à 120 km. environ de cette métropole, et elle a très probablement joue un rôle considérable dans les luttes épitjues qui se déroulèrent de 1061 à 1101 pour la possession de Harbastro. Le diocèse dont elle faisait partie avait pour évêque le saint français, Raimond de Durban, que Turolc' a pu connaître. De plus, vers cette époque, on y rencontre comme alcaïde (châtelain), ainsi qu'à Alquezar, un personnage appelé Baibriorle (Bcrhatorta) (4), dont le nom a une forte physionomie normande, analogue à celle de divers barons de Bretagne occidentale ou de l'Avranchin. Tels sont probablement les mobiles qui ont amené le trouvère à immortaliser Berbegal dans ses vers.
Le fief de Sébilie, essai d'identification géographique. Ce n'est P.A.S Séville ; c'est probablement Sédiles ou plutôt SÉviL DANS LA RÉGION DE Barbastpo. — Bien plus ditTicile est la solution d'un autre problème géographique qui se pose à propos d'un des fiefs du roi Marsile. Dans la première partie de son poème, le trouvère présente une sorte de Roland musulman, ou d'Achille, aussi admiré et aimé des dames pour sa beauté, qu'apprécié des chevaliers chrétiens pour sa bravoure, jeune, vaillant, fort et irrésistible. C'est ÎMargaris, semblable au héros de la tragédie « traînant tous les cœurs après soi », et auquel « la bienvenue rit dans tous les ^-eux ».
Pur sa beltet dames li sunt amies ; Celé nel veit vers lui ne s'esclargisset. Quant ele le veit ne poet muer ne riet ;
(1) Sur Herga en Catalogne, voir Zurita. I, fol. S v» — Balaguer, II, 196. — (2) Chartes et bulles (1115 à 1170) formes : - Berbegal. Berqato Bergalo •, Villanueva. XVII.no 40.-iïçp. Sag.. XI,VI,no2Sct XXX 420— Munoz, I, a.")»— Traggia, III. 582— (.3i Situation an xix» siècle, Madoz, IV, 235.— (4) Charte de 1114 ou 1115, Traggia, III, 582.
N'i ad paien de tel chevalerie
Est inult vaillans chevaleers.
E bels e forz e isnels et légers (vers 956, 1311-1312).
Il a sans doute la présomption de la jeunesse; il se flatte de triompher d'Olivier et de Roland, d'aller coucher à Saint-Denis et d'y amener son suzerain victorieux. Mais il s'en faut de peu qu'il tue Olivier (vers 1313-1319), et il semble que le poète ait voulu le .sauver de la mort. Il montre ;\Iargaris s'éloignant du champ de bataille pour rallier les siens au son du cor et nous laisse incertains sur sa destinée. C'est à ce beau et brillant héros qu'il attribue le fief de Sibilie (vers 955).
Curant i vint Margariz de Sibilie Cil tient la tere entre qu'as Cazmarine
La forme Sibilie reparaît d'ailleurs au vers 200. Les manuscrits autres que celui d'Oxford donnent toutes sortes de variantes fantaisistes, dont il n'y a pas lieu de tenir compte.
Le nom de Sibilie a évoqué aux yeux de presque tous les romanistes, même à ceux de Baist, de Tavernier et de Bédier (1), le nom de la grande ville de Guadalquivir. Du point de vue philologique, cette identification est toute naturelle. La chronique d'Alfonse VII, postérieure de peu à la Chanson de Roland, appelle l'Andalousie le pays de Séville (terra Sibiliœ) (2). ^lais déjà, en 1869, Gaston Paris hésitait à admettre cette hypothèse. En elîet, de tous les fiefs des vassaux du roi Marsile, celui de Sibilie serait le seul qui se trouverait situé hors du bassin de l'Ebre. De là une première invraisemblance. D'autre part, il faudrait admettre que le poète, qui a placé tous ces fiefs dans un rayon de 100 à 200 km. au plus autour de Saragosse et qui leur a attribué les noms de localités secondaires, a donné pour centre à l'un d'eux l'une des plus grandes villes d'Espagne, rivale en importance de la métropole musulmane du nord, et située à une énorme distance de cette dernière, à plus de 20 jours de marche de celle-ci (3). Quelle vraisemblance y a-t-il à faire figurer son émir dans les conseils de jMarsile et dans le premier ban de l'armée de ce roi, formé de
(1) Passages cités ci- dessus — L. Gautier (11-447) écarte le nom de la Sicile pour Sézilie, il opte aussi pour Séville. — (2) On trouve les formes Sibil- Inc, Sibilœ, la première dans la Chronique latinedu Cid (cli. II. éd. Bonilla, p. 191), la seconde dans celle d'Alfonse VII (Esp.Sagr.,'S.Xl. .3fi.ï); (Voir sur la Séville médiévale(S^fti/(e), Fabliaux et contes, pp. Legrand d'Aussy, IX, 9. Séi'ille la Grand, Géographie du héraut Bcrry, éd. Hamv 125) ; de plus Edrisi (11, 12, 64), Aboultéda (II, 249). - (3) Ils comptent i jours de Séville à Cordoue, 9 de Cordoue à Tolède, 9 de Tolède à Jaca.
98 DU NOUVEAU SUH LA CHANSON DE nOLAND
ses vassaux immédiats? Les rois maures de Séville avaient été, au xi*^ sicele, à l'occasion, les alliés des Beni-Houd, mais jamais leurs inférieurs. Rien ne justifieridentification du fief dcMarf^aùz avec la fameuse métropole andalouse.
Si l'on veut bien olï5gryer le souci de vérité qui anime le trouvère^ la n^éthode logique qui l'inspire, et la préoccupation de l'unité d'impression qui ne l'abandonne guère, c'est donc du côté du bassin de l'Ebre qu'il convient de rechercher le domaine du BêalTcIievalier Margariz. Le nom lui-même de ce héros a pu être inspiré au poète par le lieu de ;\Iargalif, bourgade située au nord de la région de l'Ebre, près de Bisbal, non loin de Gérone (1) en Catalogne, s'il ne dérive pas d'une racine latine, comme le croit Léon Gautier, qui rappelle à ce sujet un vocable provençal, dont la signification est celle de mécréant(2). Ily a, en dehors de l'Andalousie,quatre ou cinq lieux du nom de Séville ou* de noms qui s'en rapprochent : Sevilleja, Sevillana; mais on ne saurait les retenir, ils se trouvent trop éloignés de l'Ebre et disséminés depuis la Nouvelle-Castille jusqu'à la Galice (3). Pour des raisons d'ordre philologique, on ne peut non plus admettre des villes ou bourgs de la région de Barbastro et d'Huesca ou de Lérida, dont le nom a pu malaisément donner la forme Sibilie, tels que Sitjes et Selgua. On hésite davantage pour Suelves, qui se trouve au nord, à douze lieues d'Huesca, à cinq lieues de Barbastro(4), dans l'évêché dont cette dernière ville était le chef-lieu, tout près de ce territoire de Napal, d'Elson et de Salinas, qui formait la lisière si disputée de la Barbitanie vers le Sobrarbe. Plus au sud, sur la rive droite de l'Ebre, on pourrait songera cette paroisse de SédilcF, que nomme une bulle du xii^ siècle et qui se trouvait dans l'archiprètré de Calatayud, dans la fertile plaine du Jalon et dans la région préférée de nos Croisés normands, celle du diocèse de Tarazona-Tudela. On pourrait encore en faveur de Sédiles invoquer le fait que Sibilie est placée à côté de Tuele (Tudela), parmi les conquêtes de Roland, non loin de Durera et de Daroca (5). Mais il semble que l'on doive plutôt se décider pour ce châteaufort de la banlieue de Barbastro, qu'une charte de lOSO appelle « casirum Siiuli", qu'elle place près durio Alcanadre.etqui se trouvait placé probablement sur le mont Sevil, au cœur de la sierra
(1) Vivien Saint-Martin, Dicl. Géogr., I, 445. ^ (2) C'est l'opinion de L. Gautier (II, 380) qui invoque le Glossaire de Du Cange. — (3) Sévilla la Nueva, Sevillar, Sévi'lana Séville (celle-ci province de la Corogne'. — (4) Madoz XIV, 163, 353, 411. — Cartes des évèchés de Barbastro et de Lerida.citécs. — (5) Chartes 1119, 1170. Esp. Snjr., XLIX, 358 ; L. 176 — BofaruU, VIII, 20.— Madoz, V, 265.
du même nom (1). Cette ligne de hauteurs boisées, parsemée de bois de chênes, de carrières et de salines, entre Barbastro et l'Alcanadre voisine de la sierra de Napal, couvrait, au nord-ouest, la capitale de la Barbitanie et la grande route des Pyrénées, de F"rance et du Sobrarbe, de même que les forteresses de Napal et d'AJquezar, célèbres dans l'jiistoire des croisades du xi^ et du xii^ siècles. Tout près de là, à Adahiiesca, dont Seuil dépendait, s'était livrée une bataille entre les fds de Sanche le Grand (2). On y voyait en:ore, avant le milieu du xix^ siècle, les débris d'un bourg ancien, avec une église et un ermitage. C'était tout ce qui subsistait de l'ancien fief de INIargariz.
Les limites du fief de Sibilie. — Les hypothèses au sujet DE Cazmarine. Probabilités en faveur de Camaron en Ar.\- GON ou d'Alquezar ET DU RIO .\lcanadre. — Mais le trouvère a aussi indiqué les limites de ce fief, et son copiste, qui paraît avoir singulièrement altéré le texte, a mis ainsi à la torture le cerveau des érudits. Sans s'arrêter aux variantes des manuscrits, autres que celui d'Oxford, dont l'une, par exemple, assigne au domaine de Margarizpour bornes le pays de Samarie en Terre-Sainte, ce qui est extravagant, le texte du copiste anglosaxon ne laisse pas lui-même d'être singulier. Rappelons-le brièvement.
Curant i vint Margarlz de Sibilie
Cil tient la tere entres qu'as Cazmarine (vers 956).
A-t-on affaire à un seul mot, Cazmarine, nom de lieu, ou à un nom de lieu, Car, accompagné d'une épithète, «/narine)-, ou d'un nom commun? Parmi les manuscrits, les uns séparent ces mots, les autres en groupent les syllabes. LTn manuscrit (celui de Venise) tranche la difficulté en innovant entièrement et substitue à la terre de Cazmarine du manuscrit d'Oxford la « terre d'Afrique et d'Aumarie » (3). Il convient de ne pas se départir du principe admis et de s'en tenir au texte duscribe anglo-normand, qui est le plus ancien, et en général le plus pur. Dans le cas du fief de Margaris.ou bien il faut retrouver une localité du nom de Camarines, ou bien admettre que le copiste a été dérouté par quelque vocable d'origine hispano-arabe et qu'il l'a défiguré.
Aussi les hypothèses sur ce point sont-elles nombreuses et
(1) Chartes précitées « castrum qui dicilur Siluli infra rivum qui dicilur Alcanadre «.(Charte de 1080. Villanueva. XV, n» 36). — (2) Sur la topographie du mot Sévil, cartes précitées et Madoz. III, 386 ; XI\', 209. — (3) Manuscrit Venise VII; la traduction allemande dit «dus andere Taceria », ce qui n'a pas de sens; l'autre mss de Venise» cntresques à la marine » (jusqu'à la mer) ; de » ci en Samarie » dit le mss de Versailles.
100 DU NOUVKAU SUR LA CIIANSOX DE KOLAND
discordantes. Léon Gautier et Petit de Jullevillc ont admis qu'il fallait lire Cadiz marine, singulière version, puisque le second terme (1) jouerait le rôle d'adjectif ou de qualificatif extravagant. Il faudrait admettre en ce cas que le domaine de Margaris aurait compris une bonne part de l'Andalousie, puisqu'il y a entre Séville et Cadix une distance de 155km., ce qui représente de Cadix à Saragosse près de vingt-cinq journées de marche (2). Les raisons déterminantes qui forcent à écarter Séinlle comme chef-lieu du fief du vassal de Marsille n'autorisent pas davantage à assigner la mer et Cadix comme limites à ce fief. Cadix est à prè.; de L090 km. de Saragosse ; aucun autre des domaines seigneuriaux des émirs musulmans vassaux de Marsilc n'est situé hors du bassin de l'Ebre et surtout à pareille distance.
WTaverniera admis que le fief de Margariz pouvait s'étendre de Séville à Almeria(Aumarie) (3). Mais la leçon Aumarie n'existe que dans le manuscrit de Venise, qui est l'un des moins bons, et tous les arguments qui valent contre l'identification de Cazmarine avec Cadix peuvent être invoqués avec autant de force contre Almeria, située aussi en Andalousie et beaucoup trop loin de l'E at de Saragosse (à près de 600 km. de distance).
Une troisième hypothèse, plus plausible, consiste à identifier Gaz mirine, en un ou en deux mots, avec une localité de Camarinas, qu'il s'agit de r^touver. Mais il n'y a de lieu de ce nom que dans la province de Galice. INI. Bédier a proposé la petite ville de Camarinas (4), située à 60 km. nord-est de Compostelle. C'est un port assez sûr, mais difficile d'accès, que les pèleiins de Saint- Jacepies pouvaient connaître, du moins par ouï-dire. Mais les objections déjà formulées à propos de Séville et d' Alméria peuvent être ici également invoquées et présentent la même force. Comment supposer qu'un fief de l'Etat de Saragosse ait pu s'étendre de SéDillc en Andalousie jusqu'au nord de la Galice, occupant ainsi la plus grande partie de l'Espagne? Si la «Sibilie» du poète, ainsi que nous le pensons, se trouve au nord-ouest de Barbastro, comment une pareille extension serait-elle encore vraisemblable, puisqu'il y a un millier de kilomètres (à peu près autant que depuis Cadix ju qu'à l'Ebre) entre Camarinas deGalice et Saragosse (5) ? Comment, enfin, un fief pareil pourrait-il être mis en parallèle
(1) L. Gautier (II, 115) l'admet comme hj'pothèse, et Petit de Julleville le suit sans discuter (C/i. de Roland, 1888, p. 420). — (2) En prenant pour Iiasc les calculs d'Edrisi déjà cités. — (3) W. Tavernier. Z. /. fr. Spr., XX.XVI 1912), 140. — (4) J. Bédier III: 292, note, — (5) Sur ces diverses localités Madoz, III, 308, 317, V. 317; Govantcs p. 44, cliartes du xu» sicvle. — Esp. Sagr., XLVI, n» 12. — Munoz I, 391 et 300. — Atlas Vivien Saint-Martin, carte de la région pyrénéenne.
avec ceux de Balagucr, de ]\Ionegros, de Berbegal et de Tamarite, de dimensions si restreintes? Quelques libertés que prenne un poète épique, celle-ci excéderait les bornes de la fantaisie, et tout prouve que le trouvère français sait équilibrer les suggestions de l'imagination et celles de la raison.
II convient donc de rechercher dans le bassin de l'Ebre la localité que le trouvère a voulu signaler. Il faut d'abord écarter, l)0ur des raisons philologiques et géograpliiqucs, les lieux tels que Camarasa au-dessus de Balaguer, dans le bassin du Sègre, ou Calamera, près de Barbastro, qui ont une physionomie voisine de celle de Camarines, mais qui ne s'en rapproche pas assez. Plus admissible serait l'identification de Can:arines avec le bourg de Camarena, au sud de l'Ebre, mais il est trop éloigné de Saragosse (seize lieues), trop rapproché de Teruel (quatre lieues), et àunc distance encore jlus grande de Daroca, qui fut, pendant près d'un demi siècle, la limite extrême du royaume d'Aragon(l). De même Cameros, dans les monts de la Rioja, non loin de la sierra de Urbion, quoique placée sur l'Ebre supérieur, dans le ressort de la seigneurie de Calahorra (1110), région connue de nos croisés, ne saurait satisfaire, à cause delà distance qui le sépare du diocèse de Barbastro (2). On est donc amené à assigner encore comme limite possible du fief de Sevil ou de Sibilie le bourg de Camarinas, dont il est question dans une charte relative à Huesca(xii«siècle)(3!>, et qui semble avoir disparu, ou bien encore celui de Camarôn, dans cette même zone, àl'ouestde Barbastro. CamanJn n'est connu que par la charte de franchises qu'il reçut d'Alfonse II d'Aragon (1194) (4). C'est aujourd'hui un despoblado, une des nombreuses bourgades qui ont cessé d'exister sur le sol de l'Espagne.
Une autre hypothèse semble ici fort plausible. C'est que le scribe, mis en présence d'un vocable hispano-arabe, l'a altéré inconsciemment.il semble qu'une correction, tirée de la connaissance de la toponymie et de l'histoire de la région de Barbastro, autorise à l'amender de la façon suivante :
Curant i vint Margariz de Sibilie Cil tient la tare entres qu'Alcazarrie.
En effet, entre Sévil, ce territoire et ce château-fort adossé? à la sierra de ce nom, on trouve une forteresse célèbre dans les crci-
(1) Cortez y Lopcz. Compendio de la fundacion del lugar de Camarera, 1849, in-12. Valence. — (2) Govantes, p. -)4-46. — (3) Charte de l'église du Saint-Sépulcre d'Huesca(Jean de Camarinis),Esp. Sagr., L. n>'49, p. 440. — ()) Bofarull, Coleecion, VIII, 39
sides d'Espagne, Alquczar, et un fleuve souvent nommé dans les chartes, l'Alcanadre, tous deux de physionomie hispano-arabe. Alquczar, désigné dans les documents du xi"î et du xii"' sièder, sous les formes, Alchczaria, Alquazar, Alqueccrum, Alquezar, Acheziir (1), était alors, d'après Zurita, l'un des boulevards de l'Etat deSaragosse,sur Icslimitesde la Barbitanie et du Sobrarbe. Elle avait été primitivement la résidence d'un émir; les légendes espagnoles y plaçaient un épisode que rapiielle celui de Judith etd'Holophcrne. Située sur un éperon de lasierrad'Arbe, à 111 km. de Saragosse, à cinq lieues (20 à 2') km.) de Barbp.stro au nord, à 4 lieues 1 '2 d'Huesca, à peu de distance de Napal, la cité conquise par Roland, Alc|uezar avait joué un rôle considérable dans les luttes entre Croisés et musulmans, notamment avant et après la croisade d'Ebles de Roucy (2). Prise et reprise plusieurs fois, elle avait pour alcaide, en 11.'55, legouverneur d'Huesca, ce qui atteste encore son importance militaire. Un Français, l'évèciue Raimond de Barbastro, avait voulu, en 1113, y consacrer une chapelle en l'honneur de saint Jean (3). N'étaient-ce pas des titres suffisants pour attirer sut Alquezar l'attention du trouvère normand ? 11 imaginait ainsi un fief, d'étendue modérée, comme les autres, peu éloigné de celui de Berbega! et de Monegros, sorte de marche militaire au nord de la hiierta du Véro, bien circonsfrit par cette rivière à l'est et par l'Alcanadre à l'ouest, au cœur de la région historique de Barbastro, de Monçon et d'Huesca.
Le fief de Moriane : Morrano dans la région de Barbastro ou MoRiANA DANS LA RÉGION DU Haut-Ebre. — Dans la région de Tudela et de la Rioja, le poète a placé trois des fiefs des vassaux de Marsile, Moriane, Tortoles et Valtierra. Parmi les pairs du roi de Saragosse, figure un émir que le trouvère dépeint sous de noires couleurs :
Uns almaçurs i ad de Moriane :
N'ad plus fclun en la tere d'Espaigne (vers 909-910).
C'est une sorte de soldat fanfaron qui se flatte d'étendre Roland à ses pieds d'un coup de lance. Léon Gautier a cru voir dans ce vocable un nom fabriqué avec le terme de Moio vMaure) (4).
(1) Formes du nom du lieu ' Alascoria. Alche:ar, Alquazar.Alquecar. Alquecerus,AcIwzar «, chartes de 1069 à 1174. Esp. Sagr.. XLVI. n"* 118-152. — Villanueva. XVI, n" 28, p. 284 ; XV. n" 75. — Muno?, I. 246. 322.— (2^ Zurita, 1, fol. 29. — Codera, B. r. A. h.. XLVllI. 297. — Voir ci-dessus livre I" ch. ni et IV. — Sur la topographie d'.Mquezar, Laborde. 1, 489, Madoz, I, v Alquezar. — (3) Esp. Sagr., XLVI, 152. — Villanueva, XV, n» 75. — (4) L. Gautier, II, 288.
D'après la leçon de certains manuscrits, tels que celui de Venise, Baist et Tavernier ont suggéré le nom de Burriana, dont parle aussi la chronique du pseudo-Turpin(l). Mais cette identification ne repose que sur le texte d'un manuscrit, qui n'a pas la valeur de celui d'Oxford. D'autre part, Burriana, qui fut l'une des villes occupées par le Cid (2), est une des places importantes du royaume de Valenca; située sur la côte au sud de Castellon de la Plana, elle se trouve loin du théâtre de la Chanson de Roland. Elle ne faisait point partie de l'Etat de Saragosse. Elle était hors de la sphère d'action des Croisades franco-espagnoles du xi^ et du xii» siècle. Elle n'a été enlevée qu'au cours du siècle suivant par Jacme le Conquérant. Elle est enfin beaucoup trop éloignée de la métropole de l'Elbe (200 à 250 km.), suivant que l'on suit la côte jusqu'à Tortose ou bien les vallées du Guadalaviar et du Jiloca à l'intérieur (3). Aucune vraisemblance ne permet d'y placer une seigneurie vas.salc de l'Etat de Saragosse.
Au contraire, dans le bassin de l'Ebre se trouvent des localités qui rappellent celle de Moriane. Sans parler des bourgs ou villages du nom de Morea et de Morieta, assez nombreux dans le diocèse de Tarazona-Tudela, ni de celui de Moriones dans la vallée d' Aibar, dans le bassin supérieur de l'Aragon et le diocèse de Pampelune, on rencontre surla rive occidentale du rio Alcanadre, au sud de Sevil, au nord de Barbastro, et dans le diocèse de ce nom, sur la même latitude que Napal, qui est à l'est, une localité du nom de Morrano. Elle est voisine de Casbas, gros bourg de la province d'Huesca, à 24 km. environ delà capitale de cette province, situé sur les rives de la Formiga, affluent de l' Alcanadre. Elle est à peu d^ distance d'Adahuesca au sud et relativement peu éloignée de Berbegal. On serait tenté d'y situer le fief de l'émir de Marsile, si ce nom se rapprochait davantage de celui de ;\loriane, car si Morrano n'est aujourd'hui qu'une localité insignifiante, dédaignée de tous les répertoires géographiques espagnols, ce trait ne prouve pas qu'elle n'ait point eu plus d'importance dans le passé (4).
Oa peut, avec plus de raison, opter pour Moriana, dont le nom offre avec celui de Moriane une similitude parfaite. Ce bourg est
(1) Tavernier, Z. f. fr. Spr., XXXVIII (1912), Ml.— Baist, Var, 217. — (2) Chr. latine du Cid, éd. Risco (1792). p. XL IV, « morlmis est Burriana in parlibus Valentiae ». — (3) Topographie et histoire de Burriana, Edrisi II, 36.'— Mendez Silva, fol. 164. — Antillon, 31, 33. — (1) Sur ces localités, Esp. Sag., L, n°' 29. 40. — Traggia, II, 38 — Yanguas, Diccion., II, 427. — Carte de l'évêché de Barbastro.
situé sur l'Ebre supérieur en Rioja, bien qu'il soit rattaché aujourd'iiui à la province de Burgos. Il se trouve non loin de Miranda de Ebro et des fameuses gorges de Pancorbo, sur la grande route des pèlerins de Coinpostelle, à un carrefour de chemins qui conduisent à Prias, à Ilaro, à Tudela sur les confins de la Navarre et de la Vieille Castille. Cette localité reçut en 114C la charte de franchises de Cerezo, l'un des centres réputés de cette zone. En ce pays survivaient encore les souvenirs de la lutte contre les ^Maures ; Calahorra et la Rioja n'avaient été conquises qu'en 1015 (1). Toute la région était pleine de souvenirs français. A Logrono et à Najera vivaient, au temps de Turold, d'importantes colonies françaises. Un Français, le brave Bertrand de Laon, était comte de Logroiio à l'époque même du poète (2). Enfin certains manuscrits de la Chanson de Roland mettent Morindre, c'est-à-dire Miranda (3), voisine de Moriana, parmi les conquêtes de Roland. Moriana est à peu près à la même distance de Tudela que Miranda, à savoir 140 km. environ. Ce serait le fief le plus éloigné de Saragosse, puisqu'il y a entre ces deux villes environ 200 km. ; mais on ne s'écarte pas, en identifiant Moriane avec Moriana, des limites du bassin de l'Ebre, non p!us que delà vraisemblance et du plan présumé du trouvère.
Le fief de Turteluse n'est pas Tortose, mais Tortoles, DANS LA RÉGION DE Tudela-Tarazona. — Dans le voisinage de Tudela, le poète a mis un autre fief sarrasin, celui de Turteluse C'est le nom qu'il porte dans le manuscrit d'Oxford.
D'altre part est Turgis de Turteluse
Cil est uns quens, si est la citct sue (vers 916).
Turteluse est donc le chef-lieu du comté de l'émir Turgis. Les autres manuscrits donnent des formes voisines de celles du texte d'Oxford, notamment celles de Tortalôae et de Tortolose (4). Turgis est d'ailleurs un rodomont qui proclame bien haut la supériorité de ;\Iahomet sur le Christ, qui se flatte de détruire les Francs et d'enlever à Charlemagne la couronne, mais qui tombe l'un des premiers à Roncevaux sous les coups d'Anséis (vers 1281- 1288). Tous les romanistes, même Gaston Paris, ont adopté sans hésitation l'identification de Turteluse ou de Turtelose avec Tortose. On a invoqué, à rap])ui de cette hypothèse, le souvenir
{l)Esp. Sagr., XXVII. — Govantes, 54, 56. — CatMiogo de los fueros, 72. — Topographie, Madoz, XI, 607. — (2) Voir ci-dessus, livre 1'', ch. iv. — {3)Ch.cle Roland, éd. Stengel, lexique et texte. — (4) Ch. de Roland, éd. Stengel, lexique.
des sièges de cette place du Bas-Ebre, au temps de Charlemagne, entre 808 et 812, et de la prise de cette ville par Louis le Pieux, roi d'Aquitaine. Malgré le cortège imposant d'autorités qui la soutiennent (1), cette h^'pothèse ne nous semble pas admissible. En effet, les formes latines Dertosa, Dertusa (2), qui sont celles de Tortose au moyen âge, ne peuvent avoir donné la forme romane Turteluse; une syllabe manque, quoique l'on puisse, comme on l'a fait, invoquer l'influence inconsciente de la forme Tou/ozise sur l'auteur (3). D'autre part, Tortose n'a joué aucun rôle dans les croisades de l'Espagne du Nord avant 1148, date à laquelle elle fut conquise par les croisés franco-catalans. Elle se trouvait éloignée du grand champ de bataille des armées hispano-françaises pendant le xi^ siècle et le premier tiers du xii'^. Elle ne dépendait pas de l'Etat musulman de Saragosse, mais bien de celui de Valence. Elle aurait occupé, par rapport aux autres fiefs des vassaux de Marsile, une position tout à fait excentrique, trop éloignée de la métropole du roi sarrasin. Tortose, située, en effet, dans le delta del'Ebre, se trouveà plus de 330 km. de Saragosse, le double de la distance qui sépare Saragosse de Balaguer (4). Pas un des fiefs du royaume deJMarsile ne serait aussi à l'écart de la capitale de cet Etat.
Au contraire, toutesles conditions philologiques, géographiques et historiques sont réunies en faveur d'une localité plus obscure que Tortose, mais à peu près de même importance que Sévil, Berbegal, Moriane, les Moncgros, Valtierra ou Tamarit, à savoir Tôrtoles. La forme latine Tôrtoles, qui se trouve au xii'' siècle dans les chartes et les bulles relatives aux paroisses de l'évèché de Tarazona-Tudela, peut facilement donner la forme romane Torteluse ou Turteluse, ce qui est malaisé pour Dertosa-Tortose(5).De plus, Tôrtoles se trouve dans cette région de Tarazona et de Tudela, théâtre des exploits des Croisés français et spécialement des Normands de Rotrou de Perche, entre 1114 et 1120 (6). Ce lieu est situé à 1 km. 1 /2 de Tarazona, sur une colline que baignent les eaux du Quelles, la rivière qui conflue dans l'Ebre à Tudela, non
(1) L. Gautier, II, 112, 464. — G. Paris, Rev. Cril., II, 174. — Baist, 217.
— Tavernier, Z. /. /r. Spr. (1912), 140. — Bédier. III, 291. — (2) Formes Dertosa, Dertusa (Clironiques latines, dont le Chronicon Derlusense, dans Villanueva). — Eginhard Annales (an 809); l'Astronome, par. 14, 16 dans Pertz Seriptores R. G., II, 613, 615. — Atlas Sprunner, n" 16. — Edrisi II, 16, (Tartoucha) — Aboulféda, II, 260. — Tortuosa (bull. de Jean XII), F. Fita, B. r. a. h., XXXIII, 41. — Dortosa (bulle d'Anastase), ibid.. XIX, 534.
— (3) Densusianu. la Prise de Cordres. Préface, p. 5. — (4) Edrisi II, 35. — Itinéraires d'.Antillon, précités. — Mendez Silva, fol. 193. — (5) Bulles du xii = siècle, rel. à l'évèchéde Tarazona, £sp. Sagr., L,fol.98; XLIX,230. — (6) Voir ci-dessus livre 1='', ch. iv et v.
loin du massif fameux du Moncayo. Il domino la grande route de Madrid à Saragossc par Tarazona, Borja et Malien; il n'est distant de la métropole de l'Ebre que de moins de 100 km.(l). C'était, au xii" siècle, un gros bourg peuplé de Morisques industrieux et opulents. Aussi l'évèque de Tarazona-Tudela s'en était-il réservé le domaine, et il n'y a rien d'étonnant à ce que Turold y ait placé un des fiefs musulmans du royaume de Marsile, d'autant que toute cette plaine, riche en céréales, en vins et en fruits, ne devait pas être un apanage à dédaigner.
Le fief de Valterne : V.\ltierra près de Tidela. — Pour le dernier des fiefs sarrasins qu'indique le poète, aucune hésitation n'est possible. Tous les romanistes sont d'accord pour admettre que le domaine d'Escremiz, l'un des pairs de Marsile les plus orgueilleux, puisqu'il se flatte d'exterminer les douze pairs de Cliarlemagne, y compris Olivier et Roland, ne peut être que Valtierra près de Tudela.
De l'altre part est Escremiz de Valterne
Sarazins est, si est sue la tere (vers 931 et sq.).
Mais on n'a donné pour cette attribution que des raisons d'ordre philologique, à savoir l'identité visible de la forme romane Valterne avec la forme espagnole actuelle Valtierra. Les raisons d'ordre historique et géographique sont plus importantes et confirment d'ailleurs l'hypothèse des romanistes (2). Valtierra figure dans les chartes navarraises du xi^ et du xii^ siècle sous les formes Valleterra ou Valterra, et notamment dans un acte de 1093 qui en attribue les dîmes à l'abbaye française de Saint-Pons de Tomières. Les Sarrasins y avaient édifié un château-fort, dont on voyait encore autrefois les vestiges (3). Placée en effet au sommet de collines de gypse blanchâtre, dans le flanc desquelles on a trouvé depuis le m )yen âge des gisements de sel gemme, Valtierra commandait, à trois lieues seulement de Tudela, le point de croisement de trois grandes routes, celles de Pampelune à Burgos parTafalla et Caparosso, de Tudela à Roncevaux par Pampelune (qui est à treize lieues delà), et enfin celle de Roncevaux à Saragosse(à 95km. de Valtierra) par Tudela et la vallée de l'Ebre. Elle était, de plu?,
(1) Notices topog., dans Madoz, XIV. 576 : XX, 44. — (2) L. C.autier, II, 468. — G. Paris, R. C, II, 174. — Baist. 217 — Tavernicr, Z. /. /r. .Spr, XXXVIII, 142.— J. Bcdier, III. l'M. Il y a trois autres Valtierra en Espagne, mais en dehors du bassin de l'Ebre. — (.î) Chartes de 1092 à ll.'H7, outre d'autres du xiv et du xv» siècle, dans Munoz. I. 329 et 41.5. — Traggia, Diccion, II, 430; Memorias, III, .587 (charte de 1137, forme ■ Valterra). — Yanguas, Diccion., III, 397,481. De plus, lesdocumcnts cités livre I<^', ch. iv.
placée à la frontière des trois royaumes d'Aragon, do Navarre et de Saragosse (1). Longtemps disputée aux musulmans par les Croisés franco-espagnols.ellc avait été.lc 21 janvier 1 1 10,1 ? théâtre d'un des événements capitaux de l'histoire des Croisades de l'Espagne du Nord. C'est là cju'avait été vaincu et tué Al Mostain II, et c'est de cette victoire chrétienne que datait l'elTondrement rapide de l'Etat des Bcni-Houd. Puis la petite ville avait fait partie de l'apanage de Rotrou de Perche et avait suivi depuis 1114 les destinées de Tudela, dont elle reçut les fueros (2) La colonie franco-normande établie dans cette belle plaine de l'Ebre devait avoir conservé de Valtierra un souvenir tout particulier, puisqu'il marquait celui des étapes du triomphe de nos Croisés. C'est sans doute la raison pour laquelle, à trois reprises (aux vers 200-931 et 1291), le trouvère a mentionné Valtierra.
Les fiefs des vassaux de JMarsile, autres que les pairs. EscAB.'\Bi, Primes, Le Pui, Val Ferrée, Val Funde. — Les fiefs des grands vassaux de Marsile ne sont pas les seuls qui aient trouvé place dans la Chanson de Roland. Le nom d'Escababi (v.1555), chef sarrasin auquel Roland tranche la tête àRoncevaux, rappelle singulièrement le village d'Ezcaba, dans la vallée d'Ezcabarte et dans le district de Pampelune, dont font mention les documents des archives de Navarre (3). Au vers 967 du poème, Margariz de Sibilie montre une épée enrichie d'or qu'il a reçue d'un émir, son ami ;
Si la tramist 11 aniiralz de Primes.
Ce fief ne serait-il pas celui de Premisan, bourg qui se trouve sur une éminence auprès du Cinca, non loin de Peraltilla, du puy Vero, des fourches patibulaires du roi Marsile, à peu de distance de Berbegal, à une lieue et demie seulement de Barbastro, à mi chemin entre les deux villes (4) ? A la bataille de Roncevaux, parmi les vingt-quatre plus vaillants chevaliers sarrasins {mcl: pieisiez) qui succombent sousl'épée de Roland, ligure Faldron de Pui (vers 1871). On n'a, pour identifier le fief de ce dernier, que l'embarras du choix entre les nombreuses localités qui portent le nom dePi/fyo, dans les évèchés de Lérida, d'Huesca, de Barbastro et de Pampelune. Ce sont le Puey de Moros, bourg situé entre les places fortes de Lérida, de Fraga et de Monçon, toutes célèbres
(Il Topographie et histoire plus récente de Valtierra, Laborde, 111,322. — Madoz. XX, 496, etc. — (2) Ci-dessus, livre I"', chap. iv. — (3) Tanguas, Diccionario, I, 411, 471. — (4) Cartes de l'évéché de Barbastro et de Lérida, déjà citées avec les deux formes Permisan et Premisan. — Madoz, XII, ^15.
dans l'histoire des Croisades de l'Espagne du Nord ; ou encore Pueyo de Fafiana sur l' Isuela, non loin d'Hucsca, la seconde capitale des rois d'Aragon ; ou bien Pueyo de Marguillen et Pueyo Arruego, l'un à huit lieues, l'autre à neuf lieues de Barbastro, sans compter les deux bourgs appelés Puey, l'un dans le val d'Aoiz, sur la route de Pampelune à Roncevaux, l'autre dans le val d'Orba, auprès d'Olite au sud, sur la route de Pampelune à Tudela. Enfin, dans la région deTudcla elle-même, centre de la colonisation française, s'offre un autre lieu, le Pueyo redondo, sur le territoire de Carcastillo, à cinq lieues du chef-lieu de l'apanage de Kotrou de Perche, dans un territoire qui fut donné plus tard aux Cisterciens français de Lescaledieu. établis à Fitero (1).
Dans la mêlée de Roncevaux, Olivier immole un autre vassal de Marsile (vers 1370) :
Fiert un païen Justin de Val Ferrée.
C'est la transcription romane du latin Va//(.s- Ferra/»/, qui adonné enespagnol la forme Vallcherera'ou Val Fcrrero.Or.on trouve, dans le bassin de l'Ebrc ou à proximité de ce bassin, trois ou quatre localités qui se rapprochent du nom roman donné par le trouvère. C'est d'abord Valleliera, abréviation de herrera, bourg de l'archiprétré d'Ager, du district de Balaguer, à cinq lieues de cette dernière ville, située dans le val de Sègrc, près de Montargull, ru milieu d'une région illustrée par les luttes entre Croisés et nmsulmans. Dans le diocèse de Solsona, à deux lieues de cette ville, se rencontre le hameau de Valferosa. Dans les environs de Tudela, une charte de 1149 indiquele territoire de Vf //ora/, altération possible, mais non certaine de Valf errât. Enfin, non loin des sources de l'Ebre, dans le canton d'Aranda del Duero, sur la grande route de Pampelune à Compostellc, existe encore le val de Ferrera, aujourd'hui nommé Valdehcrrero (2) :
On sait que le grand diplomate de la cour deiNIarsileest l'éloquent et subtil Blancandrins, dontle poète fait le plus bel éloge: « sage, vaillant, fut très bon chevalier, servit son roi comme un homme de bien », dit-il de ce Sarrasin (vers 24-26).
Blancandrins fut des plus saives païens ; De vasselage fut asez chevalier, Prozdom i out pur sun seignur aider.
(1) Caries des évèchés de Lerida, Huesca, Barbastro. Yanguas, X)icdonorio, 11.783 ; Madoz, XIII, 290 ; 111,386, etc. — (2) Documents du xii« siècle et sq. dansE.sp. Sagr., L.n» 18, p. 405, et Govantes,201, 202. — Topograpliie moderne, .Madoz, XV, 273, 598, 604, 605.
Il en fait aussi le châtelain « du Castel de Val Funde » (vers 23). Est-ce un château de pure fantaisie, comme l'ont admis tous les critiques? L'assertion n'a qu'une valeur subjective. En réalité, il est fort possible que le poète, fidèle à ses habitudes de précision, ait eu en vue quelque localité de l'Espagne du Nord. La forme romane ual fonde correspond à la forme latine vallis profimda et à la forme espagnole valhonda, ou, si l'onadmet une altération possible, à celle de Malhonda.Une difTiculté surgit aussitôt. Le poète a-t-il voulu désigner une localité précise, portant un de ces noms, ou simplement une vallée quelconque, parmi celles qui sillonnaient les monts de l'Espagne du Nord, de même qu'il a désigné, sous le nom de Val tenebrus, l'une des vallées de la route de Roncevaux à Saragosse. En ce dernier cas, aucune identification n'est possible. Dans le cas contraire, si on élimine Vallehondo, située trop loin de l'Ebre, dans la province d'Avila, onpeut hésiter entre Valdeorna, qui se trouve dans le val de Saint-Martin, à une lieue de Daroc?, au sud de l'Ebre, et surtout Malonda, altération de Valhonda, dans cette région de Tudela-Tarazona, à laquelle le poète semble avoir si souvent songé. Malonda (aujourd'hui Maluenda) est mentionné dans les chartes et bulles du xii« siècle. C'était un bourg important formé de trois paroisses qui dépendaient de l'archiprétré de Calatayud et du diocèse de Tarazona-Tudela. Un château-fort y dominait la belle vallée du Jiloca et la route de Calatayud à Saragosse. Son châtelain Diaz est nommé à côté del'alcaïde normand de Cintruenigo, Gautier de Guéville ou de Gouville, vassal de Rotrou, dans la charte de concession du fuero d'Araciel vers 1125 (1). Il n'y aurait rien de surprenant à ce que Turold ait mis dans cette vallée heureuse,que connut notre colonie française, le castel du sage Blancandrins.
Il ne serait pas impossible, enfin, puisqu'il a donné un nom normand à l'émir de Turteluse, et puisque le poète a quelquefois formé les noms de ses personnages d'après des noms de lieux, comme pour Estamariz, qu'il ait tiré de vocables espagnols les noms de deux héros chrétiens, Basan et Ivoire. Le comte Basan, victime de la fureur de Marsile et supplicié au puy d'Haltilie, pourrait bien avoir été désigné d'après le nom d'un modeste bourg des environs de Valtierra et de Tudela, Basaon ou Besaon, qui reçut, au temps de Rotrou, en 1117 et en 1127, les franchises (fueros) de la capitale du grand baron nor-
(1) Chartes relatives à MaIonda(Va/ hondd), xii» siècle, Esp. Sagr., L, 184, 195; BofaruU, VIII, 20: Munoz. I, 445. Topographie moderne de ces divers lieux, Madoz, XV, 282, 488, 600. L.Gautier, II, 407, croit ce nom fantaisiste.
mand (1). A /oo/rr (Yvoeric), l'un des douze pairs de Charlemagnc, le poète ne donne qu'un rôle très effacé (vers 2U)<)), il ne le mentionne qu'en passant. Léon Gautier n'a vu dans ce nom qu'un dérivé du latin eboreiis (2). Peut-être, si ce nom n'a pas été altéré, pourrait-on le rattacher à une localité de l'Espagne du Nord, le hameau d'ibero, situé à côté de celui de Muniain, dans le val de Guesalaz ou d'Olza, non loin de f^ampelune (){), et dont il est fait mention dans les documents des archives médiévales de Navarre, ou bien au territoire d'/(;ero, du côté du chemin des [jèlerins en Rioja entre Albcrite et Logrono (4).
Conclusion sur la méthode de composition du poète de LA Chanson de Roland et sur le choix du théâtre de son -.^ ÉPOPÉE DANS l'Espagne du Nord. — En résumé, bien que le | poète représente en Charlcmagne le conquérant de toute la terre [ d'Espagne, dont il ne connaît d'ailleurs qu'imparfaitement l'éter.- )■ due et la configuration, c'est en réalité un pays limité qu'il a l choisi comme le principal théâtre de son épopée. Ce pays, il semble l'avoir connu soit par le récit de témoins des croisades récentes franco-espagnoles, soit plus probablement encore d'après une expérience personnelle restreinte. Il ne nomme qu'en passant Tolède, Almeria, la Galice, pays ou lieux étrangers au cadre où il concentre son action, mais il connaît bien l'Ebre et la zone où s'étaient déroulés les glorieux exploits de nos Croisés. Sa description de Saragosse, obscure en ce qui concerne la situation exacte de la grande cité, étendue aux pieds ou sur le flanc du mont Torero, a assez de précision sur les autres points, pour donner dans l'ensemble une impression de vérité. Les « puis » où Marsile fait exécuter les envoyés de Charlemagne se retrouvent dans la région ondulée des environs de Barbastrn. Entre les avant-monts pyrénéens, le Sègrc, le haut-Ebre el la vallée du grand fleuve, on reconnaît avec une qunsi-ccrtitude les fiefs des vassaux du roi sarrasin. L'un possède la moitié de Saragosse, de même que notre Rotrou de Perche et notre Gaston de Béarn. Un autre. Falfaron, frère de Marsile, a ses domaines en dehors de l'Espagne, comme les émirs Almoravides de Saragosse, frères ou parents de l'émir al-mniimenin Ali, avaient sans doute les leurs au Maghreb. Parmi les neuf fiefs des autres principaux vassaux du souverain musulman, on en peut sûrement reconnaître sept, ceux de Balaguer et de Tamarite, dans le val du Sègre, deMonegros entre la région de
(1) Kiieios de Tiulela (1117 et sc[.i: Munoz. I. 415. — Y.inguas, Diccion., Ili, 397. — (2) L. (lauticr, 11, Lcxi<iuc. — (3) Yan^uas, Diccion., Il, 72. — (4) Charte de novembre 1044, Fita.iJ. r. A. h., XXVI, 240
LA GÉOGRAPHIE DU POÈME DE TUROLD lH
Barbastro et celle de Saragosse, de Berbegal dans celle du rio \ero, de Valtierra et de Tôrtoles aux environs de Tudela de Monane sur le grand chemin de Saint-Jacques. L'identificaûon du fief de Sebilie avec la zone du mont Sévil, de Camarines avec Camaron, Camarmes on avec Alquezar (si l'on admet une altération du texte),celle de ValFerrée avecleval de Herrero, présentent un cer ain degré de probabilité. Celle-ci est moindre en ce qui c ^ cerne ^alfonde Primes, Estercuel, Ezcababi, noms qui ont dlil Icurs une momdre importance que les premiers. Enfin. le nom de Basan et peut-être celui d'Ivoire paraissent aussi avoir été empruntes a la topographie du bassin de l'Ebre
On ne saurait invoquer, en pareille matière, le hasard des analogies, pu.squ 1] jouerait dans un nombre disproportionné de cas On ne peut, non plus, pour de légères discordances philologiques' refuser d accepter le témoignage des documents du xie et dû
ZVr^l' '"'"''l "^"^ ''^^^ ^' '^ vraisemblance géographique. Sans doute, quelques-uns des chaînons de cet anneau semblent ragiles, mais, dans l'ensemble, ceux dont la solidité est peu douteuse! emportententel nombre,qu'on est fondé à admettre que le sens delà reahté a prévalu, chez le trouvère, sur celui de la fantaisie désordonnée, dominante parmi les trouvères postérieurs. Le
EoèieJ«iii,erantlescapricesdel'imaginationparJesoucidurée"M parles suggestions de la raison.a disposé,avecméthodeet.symétrie avec cellepreoccupation de la précision et de lavrais emblance,qui canyspon.lent au caractère de son œuvre et de son ge"nie, les points '^^^IMlo^dx^Sadr^^ogrn^Mquc qu'il a assigné à son poème. \ CeUe même jjreçisipn, cette même symétrie, ce même sens de la 1 yen e obiçctive, on les retrouve dajis rénuméxat.ionj^s conquêtes
1, Gautier de 1 Hum et à r-harlemagne7rC;i;;;^;7^;ïïïï:7^ laquelle se meuvent ses héros se déroule ainsi nnn Ho.,c .. ^^^- \ imaginaire d une féerie, mais dajgsjejionde réel de rhistoir.' grandi seulement par la vision a^n..^cc..f.^,tnr^JlrJH^nn^mK ih. ; i épopée. — ^-^ —