‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 12 sur 83 · CHAPITRE PEEMIEH · texte numérisé non relu

CHAPITRE PEEMIEH

DE l'infaillibilité.

Que n'a-t-on pas dit sur l'infaillibilité considérée sous le point de vue ihéologique I II serait difficile d'ajouter de nouveaux arguments à ceux que les défenseurs de cette haute prérogative ont accumulés pour l'appuyer sur des autorités inébranlables , et pour la débarrasser des fantômes dont les ennemis du christianisme et de l'unité se sont plus à l'environner, dans l'espoir de la rendre odieuse au moins , s'il n'y avait pas moyen de faire mieux.

Mais je ne sais si l'on a assez remarqué , sur cette grande question comme sur tant d'autres, que les vérités théologiques ne sont que des vérités générales , manifestées et divinisées dans le cercle religieux , de manière que l'on ne saurait en attaquer une sans attaquer une loi du monde.

Vinfaillibilité dans l'ordre spirituel , et la souveraineté dans l'ordre temporel, sont deux motsparfoitement syno-

nymcs. L'un et l'autre expiliucnt celle haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouverne et n'est pas gouvernée, qui juge et n'est f>as jugée.

Quand nous disons que V Eglise est infaillible , nous ne demandons pour elle , il est bien essentiel de l'observer , aucun privilège particulier ; nous demandons seulement qu'elle jouisse du droit commun à toutes les souverainetés possibles , qui toutes agissent nécessairement comme infciiiliLIcs; car tout gouvernement est absolu ; et du moment où l'on peut lui résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice , il n'existe plus.

La souveraineté a des formes différentes", sans doute. Elle ne parle pas à Constantinople comme à Londres ; mais quand elle a parlé de part et d'autre à sa manière, le bill est sans appel comme le [et fa.

Il en est de même de l'Eglise : d'une manière ou d'une autre, il faut qu'elle soit gouvernée, comme toute autre association quelconque ; autrement il n'y aurait plus d'agrégation , plus d'ensemble , plus d'unité. Ce g<)uvernement est donc de sa nature infaillible , c'est-à-dire absolu , autrement il ne gouvernera plus.

Dans l'ordre judiciaire , qui n'est qu'une pièce du gouvernement , ne voit-on pas qu'il faut absolument en venir à une puissance qui juge et n'est pas jugée ; précisément parce qu'elle prononce au nom de la puissance suprême , dont elle est censée n'être que l'organe et la voix ? Qu'on s'y prenne comme on voudra ; qu'on donne à ce haut pouvoir judiciaire le nom qu'on voudra; toujours il faudra qu'il y en ait un auquel on ne puisse dire : Fous avez erré. Bien entendu que celui qui est condamné , est toujours mécontent de l'arrêt , et ne doute jamais de l'iniquité du tribunal; mais le politique désintéressé, qui voit les choses d'en haut., se rit de ces vaines plaintes. Il sait qu'il

est un point où il faut s'arrêter ; il sait que les longueurs interminables , les appels sans fin et rincertitudc des propriétés, sont, s'il est permis de s'exprimer ainsi , plus injustes que l'injustice.

Il ne s'agit, donc que de savoir où est la souveraineté dans l'Eglise ; car dès qu'elle sera reconnue , il ne sera plus permis d'appeler de ses décisions.

Or , s'il y a quelque chose d'évident pour la raison autant que pour la foi , c'est que l'Eglise universelle est une monarchie. L'idée seule de Y universalité suppose cette forme de gouvernement, dont l'absolue nécessité repose sur la double raison du nombre des sujets et de l'étendue géogi'aphiquc de l'empire.

Aussi tous les écrivains catholiques et dignes de ce nom conviennent unanimement que le régime de l'Eglise est monarchique , mais saCSsamment tempéré d'aristocratie , pour qu'il soit le meilleur et le plus parfaitdes gouvernements',

Belîarmin l'entend ainsi, et il convient avec une candeur pai^faite , que le gouvernement monarchique tempéré vaut mieux que la monarchie pure ^.

On peut remarquer à travers tous les siècles chrétiens, que celte forme monarchique n'a jamais été contestée ou déprimée , que par les factieux qu'elle gênait.

Dans le XVP siècle , les révoltés attribuèrent la souveraineté à VEglise , c'est-à-dire au peuple. Le XVIIF ne fit que transporter ces maximes dans la politique; c'est le même système , la même théorie , jusque dans ses dernières conséquences. Quelle différence y a-t-il entre VEglise de Dieu, uniquement conduite par sa parole , et la grande république une et indivisible ^ uniquement gouver-

(1) Cerlum est raonarchicnm illnd regimen esse arislocraliâ aliquà (eniperalum. (Duval , De sup. potest. Papae, part. 1 , qaxst. 2- )

(2) Belîarmin , De Stimmo Pontif. cap. ILI.

née par les lois et par les députés du peuple souverain P Aucune. C'est la même folie , ayant seulement changé d'époque et de nom.

Qu'est-ce qu'une république, dès qu'elle excède certaines dimensions ? C'est un pays plus ou moins vaste , commandé par un certain nombre d'hommes , qui se nomment la république. Mais toujours le gouvernement est un ; car il n'y a pas , et même il ne peut y avoir de république disséminée.

Ainsi , dans le temps de la république romaine , la souveraineté républicaine était dans le forum ; et les pays soumis , c'est-à-dire les deux tiers à peu près du monde connu étaient une monarchie , dont le forum était l'absolu et l'impitoyable souverain.

Que si vous ôtez cet état dominateur, il ne reste plus de lien ni de gouvernement commun, et toute unité disparaît.

C'est donc bien mal à propos que les Eglises presbytériennes ont prétendu , à force de parler , nous faire accepter , comme une supposition possible , la forme républicaine, qui ne leur appartient nullement, excepté dans le sens divisé et particulier ; c'est-à-dire que chaque pays a son Eglise , qui est républicaine ; mais il n'y a point et il ne peut y avoir d'Eglise chrétienne républicaine ; en sorte que la forme presbytérienne efface l'article du symbole , que les ministres de cette croyance sont cependant obligés de prononcer , au moins tous les dimanches : Je crois à V Eglise , une, sainte, universelle et apostolique. Car dès qu'il n'y a plus de centre ni de gouvernement commun , il ne peut y avoir d'unité, ni par conséquent d'Eglise universelle ( ou catholique ) , pujsqu'il n'y a pas d'Eglise particulière qui ait seulement , dans cette supposition , le moyen constitutionnel de savoir si elle est en communauté de foi avec les autres.

Soutenir qu'une foule d'Eglises indépcndanies forment unt! Eglise une et universelle , c'est soutenir , en d'autres tonnes , que tous les gouvernements politiques de l'Europe ne foruïeiit qu'un seul gouvernement un et universel. Ces deux idées sont identiques; il n'y a pas moyen de chicaner.

Si quelqu'un s'avisait de proposer un royaume de France sans roi de France , un empire de Russie sans empereur de Russie , etc. , on croirait justement qu'il a perdu l'esprit ; ce serait cependant rigoureusement lu même idée que celle d^une Eglise universelle sans chef.

Il serait superflu de pai'ler de l'aristocratie; car n'y ayant jiimais eu dans l'Eglise de corps qui ait eu la prétention de la régir sous aucune forme élective ou hércdilaire , il s'ensuit que son gouvernement est nécessairement monarchique, toute autre forme se trouvant rigoureusement exclue.

La forme monarchique une fois établie, l'infaillibilité n'est plus qu'une conséquence nécessaire de la suprématie^ ou plutôt , c'est la même chose absolument sous deux noms différents. Mais quoique cette identité soit évidente, jamais on n'a vu ou voulu voir que toute la question dépend de cette vérité , et cette vérité dépendant à son tour de la nature même des choses , elle n'a nullement besoin de s'appuyer sur la théologie , de manière qu'en parlant de l'unité comme nécessaire , l'erreur ne pourrait être opposée au Souverain Pontife , quand même elle serait possible , comme elle ne peut être opposée aux souverains temporels qui n'ont jamais prétendu à l'infaillibilité. C'est en effet absolument la même chose dans la pratique , de n'être pas sujet à l'erreur , ou de ne pouvoir en êire accusé. Ainsi , quand même on demeurerait d'accord qu'auftune promesse divine n'eût été faite au Pape , il ne serait pas moins infaillible, ou censé tel, comme deniier tribunal; car tout jugemeiU dont on ne peut appeler est

cl doit être tenu pour juste dans toute association humaine, sous toutes les formes de gouvcrnenmnt imaginables ; et tout véritable homme d'état m'entendra bieu , lorsque je dirai qu'il ne s'agit pas seulement de savoir si le Souverain Pontife est , mais s'il doit être infaillible.

Celui qui aurait le droit de dire au Pape qu'il s'est U'ompé, aurait, par la même raison , le droit de lui désobéir; ce qui anéantirait la suprématie (ou l'infaillibilité), et cette idée fondamentale est si frappante , que l'un des plus savants protestants qui aient écrit dans notre siècle^ , a fait une dissertation pour établir que Vappel du Pape nu futur concile détruit Vunité visible. Rien n'est plus vrai ; car d'un gouvernement habituel , indispensable , sous peine de la dissolution du corps , il ne peut y avoir appel à un pouvoir intermittent.

Voilà donc d'un côté Mosheim , qui nous démontre par des raisons invincibles , que l'appel au futur concile dotî uit Vunité visible de V Eglise, c'est-à-dire le catholicisme d'abord , et bientôt après le christianisme même ; et de l'autre Fleury, qui nous dit , en faisant l'énumération des libertés de son Eglise : Nous croyons qu'il est permis d'appeler du Pape au futur concile , nonobstant les bulles DE Pie II ET DE Jules II , qui l'ont défendu ^.

C'est un étrange spectacle , il faut l'avouer, que celui de ces docteurs gallicans , conduits par des exagérations nationales à l'humiliation de se voir enfin réfutés par des théologiens protestants : je voudrais bien au moins que ce spectacle n'eut été donné qu'une fois.

(l)L.'>ur. Mosheimii dissert, de appel, adconcii. univ. Ecclesiœ unilalera spectabilera lollenlibus. (Dans l'ouvrage du docteur Marchelti , Joni. II, p. 258.)

(2) Fleary , sur les libertés de l'Eglise galiicaue. Nouv. opuse. Paris 1807, in-12,p. 30.

Les novateurs que Moshcim avait en vu(; , ont soutenu « que le Pape avait seulement le droit de présider les « conciles , et que le gouvernement de l'Eglise est aris- « tocraiiquc. » Mais^ dit FIcury, cette opinion est condamnée à Rome et en France.

Cette opinion a donc tout ce qu'il faut pour être condamnée; mais si le gouvernement de l'Eglise n'est pas aristocratique , il est donc monarchique , et s'il est monarchique, comme il l'est certainement et invinciblement, quelle autorité recevra l'appel de ses décisions ?

Essayez de diviser le monde chrétien en patriarcats , comme le veulent les Eglises schisraatiques d'Orient , chaque patriarche , dans cette supposi-tion , aura les privilèges que nous attribuons ici au Pape , et l'on ne pourra de même appeler de leurs décisions ; car il faut toujours qu'il y ait un point oiî l'on s'arrête. La souveraineté sera divisée, mais toujours on la retrouvera ; il faudra seulement changer le symbole et dire : Je crois aux Eglises divisées et indépendantes.

C'est à celte idée monstrueuse qu'on se veri-a amené par force ; mais bientôt elle se trouvera perfectionnée encore par les princes temporels qui , s'inquiétant fort peu de cette jvaine division patriarcale , étabhront l'indépendance de leur Eglise particulière , et se débarrasseront même du patriarche , comme il est arrivé en Russie ; de manière qu'au lieu d'une seule infaillibilité, qu'on rejette conmie un privilège trop sublime , nous en aurons autant qu'il plaira à la politique d'en former par la division des états. La souveraineté religieuse, tombée d'abord du Pape aux patriarches, tombera ensuite de ceux-ci aux s}-nodes, ei tout finira par la suprématie anglaise et le protestantisme pur ; état inéviuible , et qui ne peut être que plus ou moins retardé ou avoué partout oii le Pape ne règne pas.

AdmettuA une fois l'appel de scâ décrets , il n'y a ^lua de gouvernement, plus d'unité, plus d'Eglise visible.

C'est pour n'avoir pas saisi des principes aussi évidents, que des théologiens du premier ordre , tels que Bossuet et Fleury , par exemple, ontmanqué l'idée de l'infaillibilité, de manière à permettre au bon sens laïque de sourire en les lisant.

Le premier nous dit sérieusement que la doctrine de r infaillibilité n'a commencé qu'au concile de Florence * ; et Fleury , encore plus précis , nomme le dominicain Cajetan comme l'auteur de celte doctrine , sous le pontificat de Jules II.

On ne comprend pas comment des hommes, d'ailleurs si distingués , ont pu confondre deux idées aussi différentes que celles de croire et de soutenir un dogme.

L'Eglise catholique n'est point argumentatrice de sa nature ; elle croit sans disputer ; car la foi est une croyance pammour , et l'amour n'argumente point.

Le catholique sait qu'il ne peut se tromper ; il sait de plus que s'il pouvait se tromper , il n'y aurait plus de vérité révélée , ni d'assurance pour l'homme sur la terre , puisque toute société divinement instituée suppose Vinfaillihilité , comme l'a dit excellemment l'illustre Malebranche.

La foi catholique n'a donc pas besoin , et c'est ici son caractère principal qui n'est pas assez remarqué ; elle n'a pas besoin, dis-je, de se replier sur elle-même , de s'interroger sur sa croyance, et de se demander pourquoi elle croit; elle n'a point cette inquiétude dissertairice qui agite les sectes. C'est le doute qui enfante les livres : pourquoi écrirait-elle donc, elle qui ne doute jamais?

(1) Hist. de Bossuet. Pièc. juslific. du VF iiv. , p. 392.

Mais si l'on vient :\ contester quclciuo dogme, ello sort de sonétut naturel, étranger à toute Idée conlenlicuse; elle chci'clie les fondements du dogme mis eu problème ; elle interroge Fantiquilé; elle crée des mots sur tout, dont sa bonne foi n'avait nul besoin , mais qui sont devenus nécessaires pour caractériser le dogme , et mettre entre les novateurs et nous une barrière éternelle.

J'en demande bien pardon à l'ombre illustre de Bossuet; mais lorsqu'il nous dit que la doctrine de V infaillibilité a commencé au XÎV^ siècle , il semble se rapprocher de ces mêmes hommes qu'il a tant et si bien combattus. Les protestants ne disaient-ils pas aussi que la doctrine de la transsubstantiation n'était pas plus ancienne que le nom ? El les ariens n'argumentaient-ils pas de même contre la consubstantialiié P Bossuet, qu'il me soit permis de le dire sans manquer de respect à un aussi grand homme , s'est évidemment trompé sur ce point important. Il faut bien se garder de prendre un mot pour une chose j, et le commencement d'une erreur pour le commencement d'un dogme. La vérité est précisément le contraire de ce qu'enseigne Fleury : car ce fut vers l'époque qu'il assigne que l'on commença , non pas à croire , mais à disputer sur Vinfaillibilité ^ . Les contestations élevées sur la suprématie du

(1) Le premier appel au futur concile est celui qui fut émis par Taddée au nom de Frédéric II , en 1245. On dit qu'il y a du doute sur cet appel , parce qu'il fut fait au Pape et au concile plus général. On veut que le premier appel incontestable soit celui de Duplessis , émis le 13 juin 1303 ; mais celui-ci est semblable à l'autre , et montre un embarras excessif. 11 est fait au, concile et au Saint-Siège apostolique et à celui et à ceux à qui et auxquels il peut et doit être le mieux porté de droit. (Nat. Alex, in sec. XIÎl et XIV , ari. 5, § 11.) Dans les quatre-vingts ans qui suivent, on trouve huit appuis dont les formules sont : Au Saint-Siège , au sacré collège , au Pape futur , au Pape mieux informé , au concile, au tribunal de Dieu, à la Ircs-saintc Trinilû , àJémt-Chrisi enfin. (Voy

Pape , forcèrent d'cvaminer la question de plus pris, et k's défouseui's de Ki vérité appelèrent celte suprématie î'nfaillibililé , pour la distinguer de toute aulre souveraineté; mais il n'y a rien de nouveau dans l'Eglise, et jamais elle ne croira que ce qu'elle a toujours cru. Bossuet veut-il nous prouver la nouveauté de cette doctrine? qu'il nous assigne une époque do l'Eglise , où les décisions dogmatiques du Saint-Siège n'étaient pas des lois ; qu'il eflace tous les écrits oîi il a prouvé le contraire avec une logique accablante , une érudition immense, une éloquence sans égale; qu'il nous indique surtout le tribunal qui examinait ces décisions et qui les réformait.

Au reste , s'il nous accorde , s'il nous prouve , s'il nous démontre que les décrets dogmatiques des Souverains Pontifes ont toujours fait loi dans V Eglise ^ laissons-le dire que la doctrine de l'infaillibilité est nouvelle : qu'est-ce que cela nous fait?

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