‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 14 sur 83 · DÉFINITION ET AUTORITÉ DES CONCILES · texte numérisé non relu

DÉFINITION ET AUTORITÉ DES CONCILES

Ainsi , les conciles œcuméniques ne sont et ne peuvent être qualù parlement ou les états-généraux du christianisme rassemblés par V autorité et sous la présidence du souverain.

Partout où il y a un souverain (et dans le système catîiolique le souverain est incontestable) , il ne peut y avoir d'assemblées nationales et légitimes sans lui. Dès qu'il a dit veto , l'assemblée est dissoute, ou sa forcée colégislatricc est suspendue ; si elle s'obstine, il y a révolution.

Cette notion si simple , si incontestable , et qu'on n'ébranlera jamais , expose dans tout son jour l'immense ridicule de la question si débattue, si le Pape est au-dessus du concile , ou le concile au-dessus du Pape P Car c'est demander en d'autres termes, si le Pape est au-dessus du Pape , ou le concile au-dessus du concile P

Je crois de tout mon cœur^ avec Leibnitz, que Dieu a préservé jusqu''ici les conciles véritablement œcuméniques de toute erreur contraire à la doctrine salutaire^ Je crois de plus qu'il les en préservera toujours ; mais puisqu'il ne peut y avoir de concile œcuménique sans Pape , que signifie la question , s'il est au-dessus ou au-dessous du Pape ?

(J) Leiijnilz , Noiiv. essais sur l'entend, humain , page. 461 et suiT. rctist'cs , tom. îl , p. 45. N. li. Le mol véritablement est riis là pour vcarler le concile de Tronic, dcns sa fameuse correspondance avec Bossuev.

Le roi d'Angleterir^ cst-il au-dessus du parlement , ou le parlemt-nl au-dessus du roi? ISi l'un , ni "aulrc; mais le roi et le parlement réunis forment la législature ou la souveraineté; et il n'y a pas d'Anglais raisonnable qui n'ainiàt mieux voir son pays gouverné par un roi sans parlement , que par un parlement sans roi.

La demande est donc précisément ce qu'on appelle en anglais im non sens*.

Au reste, quoique je ne pense -nîillement à contester l'éminente prérogative des conciles généraux, je n'en reconnais pas moins les embarras immenses qu'entraînent ces grandes assemblées , et l'abus qu'on en fit dans les premiers siècles de l'Eglise. Les empereurs grecs , dont la rage théologique est un des grands scandales de l'histoire, étaient toujours prêts à convoquer des conciles , et lorsqu'ils le voulaient absolument , il fallait bien y consentir ; car l'Eglise ne doit refuser à la souveraineté qui s'obstine , rien de ce qui ne fait naître que des inconvénients. Souvent l'incrédulité moderne s'est plue à faire remarquer l'influence des princes sur les conciles, pour nous apprendre à mépriser ces assemblées , ou pour les séparer de l'autorité du Pape. On lui a répondu mille et mille fois sur l'une et l'autre de ces fausses conséquences ; mais du reste qu'elle dise ce qu'elle voudra sur ce sujet , rien n'est plus indifférent à l'Eglise catholique , qui ne doit ni lie peut être gouvernée par des conciles. Les empereurs, dans les premiers siècles de l'Eglise , n'avaient qu'à vouloir pour assembler un concile , et ils le voulurent trop souvent. Les Ëvêques, de leur côté , s'accoutumaient à re-

(1) Ce n'est pas que je prétende assimiler en tout le gouvernement de l'Eglise à celui de l'Angleterre où les étals-généraux sont permanents. Je ne pre»<l3 de la comparaison que ce qai sert à ëlaMir mon raisomieni«Dt.

garder ces assi.'iublccs comme un iribunal permanent , toujom'S ouvert au zèle et au doule ; de là vient la mention fréquente qu'ils en font dans leurs écrits, et l'extrcme importance qu'ils y ailaciicrent. Mais s'ils avaient vu d'autres temps, s'ils avaient réfléchi sur les dimensions du globe, et s'ils avaient prévu ce qui devait arriver un jour dans le monde , ils auraient bien senti qu'un tribunal accidentel, dépendant du caprice des princes, et d'une réunion excessivement rare et difficile , ne pouvait avoir été choisi pour régir l'Eglise éternelle et universelle. Lors donc que Bossuet demande avec ce ton de supériorité qu'on peut lui pardonner sans doute plus qu'à tout autre homme : Pourquoi tant de conciles , si la décision des Papes suffisait à F Eglise? le cardinal Orsi lui répond fort à propos : «Ne le demandez point à nous, « ne le demandez point aux papes Damase , Géleslin , « Agathon, Adrien, Léon, qui ont foudroyé toutes les « hérésies , depuis Arius jusqu'à Eutychès , avec le cou - « sentement de l'Eglise , ou d'une immense majorité , et « qui n'ont jamais imaginé qu'il fût besoin de conciles « œcuméniques pour les réprimer. Demandez-le aux em- « pereurs grecs, qui ont voulu absolument les conciles , « qui les ont convoqués , qui ont exigé l'assentiment des « Papes , qui ont excité inutilement tout ce fracas dans « l'Eglise \ »

i\\i Souverain Pontife seul appartient essentiellement le droit de convoquer les conciles généraux , ce qui n'exclut point l'influence modérée et légitime des souverains. Lui seul peut juger des circonstances qui exigent ce remède extrême. Ceux qui ont prétendu attribuer ce pouvoir à

(1) Jos. Aug. Orsi. De iireformabili rom. Ponlificis in definiemlis fiJei conlroYersiis, judicio. Romee, t772, in-4, tom. III, lil. II, cop. XX , pag. 183 , ISi.

l'nîitoritc temporelle , n'ont pas fait attention à rélrangc paralogisme qu'ils se permettaient. Ils supposent une monarchie universelle et de plus éternelle ; ils remontent toujours sans rcQcxion à ces temps où toutes les mitres pouvaient être convoquées par un sceptre seul , ou par deux. V empereur seul, dit Flcury, pouvait convoquer les conciles universels , parce qu'il pouvait seul commander auxEvêques défaire des voyages extraordinaires, dont le plus souvent il faisait les frais , et dont il indiquait le

lieu Les Papes se contentaient de demander ces assem-

liées et souvent sans les obtenir*.

Eh bien I c'est une nouvelle preuve que l'Eglise ne peut être régie par les conciles généraux, Dieu n'ayant pu mettre les lois de son Eglise en contradiction avec celles de la nature , lui qui a fait la nature et l'Eglise.

La souveraineté politique n'étant de sa nature ni universelle , ni indivisible , ni perpétuelle , si l'on refuse au Pape le droit de convoquer les conciles généraux , à qui donc l'accorderons-nous? Sa Majesté Très-Chrétienne appellerait-elle les Evoques d'Angleterre , ou Sa Majesté Britannique ceux de France ? Voilà comment ces vains discoureurs ont abusé de l'histoire! Et les voilà encore bien convaincus de combattre la nature des choses, qui veut absolument, indépendamment même de toute idée théologique , qu'un concile œcuménique ne puisse être convoqué que par un pouvoir œcuménique.

Mais comment les hommes subordonnés à une puissance, puisqu'ils sont convoqués par elle, pourraient-ils être, quoique séparés d'elle, au-dessus d'elle? L'énoncé seul de cette proposition en démontre l'absurdité.

On peut dire néanmoins , dans un sens très-vrai , que U

(1) Xouv. opnsc. de Fleury , p IIS.

concile universel est au-dessus du Pape; car comme il ne saurait y avoir de concile de ce genre sans Pape, si l'on veut dire que le Pape et l'cpiscopot entier sont au-dessus du Pape, ou, en d'autres termes, que le Pape seul ne peut revenir sur un dogme décidé par lui et par les Evêqu-es réunis en concile général , le Pape et le bon sens en demeureront d'accord.

Mais que les Evoques séparés de lui et en contradiction avec lui , soient au-dessus de lui , c'est une proposition à laquelle on fait tout l'honneur possible , en la traitant seulement d'extravagante.

Et la première supposition même que je viens de faire, si on ne la restreint pas rigoureusement au dogme , ne contente plus la bonne foi , et laisse subsister une foule de difficultés.

Où est la souveraineté dans les longs intervalles qui séparent les conciles œcuméniques ? Pourquoi le Pape ne pùurrait-il pas abroger ou changer ce qu'il aurait fait en concile, s'il ne s'agit pas de dogmes , et si les circonstances V exigent impérieusement ? Si les besoins de l'Eglise appelaient une de ces grandes mesures qui ne souffrent pas de délai , comme nous l'avons vu deux fois pendant la révolution française^ , que faudrait-il faire? Les jugements du Pape ne pouvant être réfonnés que par le concile général, qui assemblera le concile? Si le Pape s'y refuse, qui le forcera ? et en attendant , comment l'Eglise sera-t-elle gouvernée , etc. , etc. ?

(1) D'abord , à l'ëpoque de l'Eglise conslitnlîonnelle et du serment civique , el depuis à celle du concordat. Les respectables Pre'lats qui crurent devoir résister au Pape , à celte dernière époque , pensèrent que la question était de savoir si le Pape s'était trompé : tandis qu'il s'agissait de savoir s'il fallait obéir quand même il se serait trompé , ce qui abrégeai' fort la discussion.

Tout nous ramène à la décision du l)on sens , dictée par la plus évidente analogie , que la bulle du Pape , parlant seul de sa chaire, ne difFère des canons prononcés en concile général , que comme , par exemple , l'ordonnance de la marine^ ou des eaux cl forêts, différait pour des Français de celle de Blois ou d'Orléans.

Le Pape , pour dissoudre un concile comme concile , n'a donc qu'à sortir de la salle en disant : Je n'en suis plus; de ce moment ce n'est plus qu'une assemblée, et un conciliabule s'il s'obstine. Jamais je n'ai compris Ips Français lorsqu'ils affirment que les décrets d'un concile général ont force de loi, indépendamment de l'acceptation ou de la confirmation du Souverain Pontife ^.

S'ils entendent dire que les décrets du concile, ayant été faits sous la présidence et avec l'approbation du Pape ou de ses légats , la bulle d'approbation ou de confirmation qui termine les actes , n'est plus qu'une affaire de forme , on peut les entendre ( cependant encore comme des chicaneurs) ; s'ils veulent dire quelque chose de plus, ils ne sont pas supportables.

Mais , dira-t-on peut-être , d'après les disputeurs modernes, si le Pape devenait hérétique, furieux , destructeur des droits de l'Eglise , etc. , quel sera le remède P

Je réponds en premier lieu , que les hommes qui s'amusent à faire de nos jours ces sortes de suppositions , quoique pendant dix-huit cent dix-sept ans elles ne se soient jamais réalisées , sont bien ridicules ou bien coupables.

En second lieu, et dans toutes les suppositions ima-

(1) Bergier, Dicl. Ihéol. art. conciles, n. IV; mais plus bas, au n. V , § 3 , il met au rang des caraclères de l'œcuménicilé la convocalioa feilepar le SouTsrain Ponlife, ou son consenlemenl. Je ne sais comment on peut accorder ces deux lestes.

ginablcs , je demande à mon lour : Que ferait-on sï ïe roi d'Angleterre était jncomniodé au point de ne pouvoir plus remplir ses fonctions? On ferait ce qu'on a fait, ou peutêtre autrement ; m.ais s'onsuivrait-il par hasard que le parlement fût au-dessus du roi? ou qu'il puisse déposer le roi? ou qu'il puisse être convoqué par d'autres que par le roi , etc., etc., etc. ?

Plus on examinera la chose attentivement , et plus on se convaincra que , malgré les conciles et en vertu même des conciles, sans la monarchie romaine il n'y a plus

d'Eglise.

Veut-on s'en convaincre par une hypothèse très-simple? 11 suffit de supposer qu'au XVP siècle , l'Eglise orientale séparée , dont tous les dogmes étaient alors attaqués ainsi que les nôtres , se fût assemblée en concile œcuménique , à Consiantinople , à Sniyrne , etc. , pour dire anathème aux nouvelles erreurs , pendant que nous étions assemblés à Trente pour le même objet ; oîi aurait été l'Eglise? Otez le Pape , il n'y a plus moyen de répondre.

Et si les Indes, l'Afrique et l'Amérique, que je suppose également peuplées de chrétiens de la même espèce , avaient pris le même parti, la difficulté se complique, la confusion augmente , et l'Eglise disparaît.

Considérons d'ailleurs que le caractère œcuménique ne dérive point, pour les conciles, du nombre des Evêques qui les composent ; il suffit que tous soient convoqués : ensuite vient qui veut et qui peut. Il y avait cent quatrevingts Evêques à Consiantinople en 381 ; il y en avait mille à Rome en 1139 , et quatre-vingt-quinze seulement dans la même ville en 1512 , en y comprenant les Cardinaux. Cependant tous ces conciles sont généraux ; preuve évidente que le concile ne tire sa puissance que de son chef; car si le concile avait une autorité i)ropre et indé-

pendante , le nombre ne pourrait être indiffèrent ; d'autant plus que dans ce cas , l'acceptation de l'Eglise n'est plus nécessaire , et que le décret une fois prononcé est irrévocable. Nous avons vu le nombre des votants diminuer jusqu'à quatre-vingts ; mais comme il n'y a ni canons ni coutumes qui fixent des limites à ce nombre , je suis bien le maître de le diminuer encore jusqu'à des bornes que j'ignore. Et à quel homme à peu près raisonnable fera-t-on croire qu'une telle assemblée ait le droit de commander au Pape et à l'Eglise?

Ce n'est pas tout; si dans un besoin pressant de l'Eglise , le même zèle qui anima jadis l'empereur Sigismond , s'emparait à la fois de plusieurs princes , et que chacun d'eux rassemblât un concile , où serait le concile œcuménique et l'infaillibilité?

La politique va nous fournir de nouvelles analogies.

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