‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 15 sur 83 · ANALOGIES TIRÉES DU POUVOIR TEMPOREL · texte numérisé non relu

ANALOGIES TIRÉES DU POUVOIR TEMPOREL

Supposons que , dans un interrègne , le roi de France étant absent ou douteux, les états-généraux se fussent divisés d'opinion etbien tôt de fait, en sorte qu'il y eût eu , par exemple, des éiats-généraux à Paris et d'autres à Lyon ou ailleurs, où serait la France? C'est la même question que la précédente , ow sermV Z'F^fZ/^e ? Et de part et d'autre, W n'y a pas de réponse, jusqu'à ce que le Pape ou le roi vienne dire : Elle est ici.

Otez la reine d'un essaim, vous aurez des abeilles tant qu'il vous plaira , mais de ruche, jamais.

Pour échapper à la comparaison si pressante , si lumineuse , si décisive des assemblées nationales , les chicaneurs

modernes ont objecté qu'il n'y a point de parité entre Ui conciles et les états-géncrauXy parce que ceux-ci n'avaient que le droit de représentation. Quel sophisme ! quelle mauvaise foi ! Comment ne voit-on pas qu'il s'agit ici d'étatsgénéraux, qu'on suppose tels qu'on en a besoin pour le raisonnement? Je n'entre donc point dans la question de savoir si de droit ils étaient Colégislateurs ; je les suppose tels : que manque-t-il à la comparaison? Les conciles œcuméniques ne sont-ils pas des états-généraux ecclésiastiques , et les états-généraux ne sont-ils pas des conciles œcuméniques civils? Ne sont-ils pas colégislateurs, par la supposition , jusqu'au moment où ils se séparent, sans l'être un instant après ? Leur puissance , leur validité , leur existence morale et législatrice , ne dépendent-elles pas du souverain qui les préside? ne deviennent-ils pas séditieux , séparés , et par conséquent nuls du moment où ils agissent sans lui? Au moment où ils se séparent, la plénitude du pouvoir législatif ne se réunit-elle pas sur la tête du souverain ? L'ordonnance de Blois , de Moulins , d'Orléans, fait-elle quelque tort à l'ordonnance de la marine, à celle des eatix et forêts , des substitutions , etc.?

S'il y a une différence entre les états et les conciles généraux , elle est toute à l'avantage des premiers ; car il peut y avoir des états-généraux au pied de la lettre , parce qu'ils ne se rapportent qu'à un seul empire , et que toutes les provinces y sont représentées; au lieu qu'un concile général , au pied de la lettre , est rigoureusement impossible , vu la multitude des souverainetés et les dimensions du globe terrestre , dont la superficie est notoirement égale à quatre grands cercles de trois mille lieues de diamètre.

Que si quelqu'un s'avisait de remarquer que les étalsgénéraux n'étant pas pernianenis, ne pouvant être convo-»^

qués que par un supérieur , uc pouvanl opiner qu'avec lui et cessant d'exister à la dernière session , il en résulte nécessairement et sans autre considération , qu'ils ne sont pas colégislateurs dans toute la force du terme , je m'embarrasserais fort peu de répondie à cette objeclion; car il n'en demeurerait pas moins sûr que les états-généraux peuvent être infiniment utiles pendant qu'ils sont asseml)lés , et que durant ce temps le souverain législateur n'agit qu'avec eu;;.

Il en est de même des conciles qui peuvent être îrèsuliles. On doit môme reconnaître que les conciles généraux , comme nous l'avons vu par celui de Trente , sont en état d'exécuter des choses qui auraient passé , non le droit , mais les forces du Souverain Pontife seul. Ajoutons que ces saintes assemblées seraient de droit natm'el, ijpiand elles ne seraient pas de droit ecclésiastique^ n'y ayant rien de si naturel , en théorie surtout , que toute association humaine se rassemble comme elle peut se rassembler, c'est-à-dire pai' ses représentants présidés par un chef, pour faire des lois et veiller aux intérêts de la communauté. Je ne conteste nullement sur ce point ; je dis seulement que le corps représentatif intemii-.tent, s'il est surtout accidentel et non périodique, est par la nature même des choses , partout et toujours inhabile à gouverner ; et que pendant ses sessions même , il n'a d'existence et de légitimité que par son chef.

Transportons en Angleterre la scission politique que j'ai supposée tout à l'heure en France. Divisons le parlement ; où sera le véritable? Avec le roi. Que si la pei^onne du roi était douteuse , il n'y aurait plus de parlement , mais seulement des assemblées qui cherciieraient le roi ; et si elles ne pouvaient s'accorder , il y aurait guerre et anarchie. Faisons une supposition plus heureuse , et n'admet-

tons qu'une assemblée; jamais elle ne sera jiar/emc«f jiisiiu'ù ce qu'elle ail ii'ouvé ie roi : mais elle exercera licitement tous les pouvoirs nécessaires pour arriver à ce grand but ; car ces pouvoirs sont nécessaires, et par conséquent de droit naturel. Une nation ne pouvant s'assembler réellement, il faut bien qu'elle agisse par ses représentants. A toutes les époques d'anarchie , un certain nombre d'hommes s'empareront toujours du pouvoir pour arriver à un ordre quelconque ; et si cette assemblée , en ï L'Lenant le nom et les formes antiques , avait de plus l'assentiment de la nation , manifesté au moins par le silence, elle jouirait de toute la légitimité que ces circonstances malheureuses comportent.

Que si la monarchie, au lieu d'être hérédilaire, était élective , et qu'il se trouvât plusieurs compétiteurs élus par différents partis , l'assemblée devrait ou désigner ie véritable, si elle trouvait en faveur de l'un d'eux des raisons évidentes de préférence , ou les déposer tous pour en élire un nouveau , si elle n'apercevait aucune de ces raisons décisives.

Mais c'est à quoi se bornerait sa puissance. Si elle se permellait de faire d'autres lois , le roi , d'abord après son accession , aurait droit de les rejeter ; car les mots d'anarchie et de lois s'excluent réciproquement ; et tout ce qui a été fait dans le premier état , ne peut avoir qu'une vaîenr momentanée et de pure circonstance.

Que si le roi trouvait que plusieurs choses auraient été faites parlementairement , c'est-à-dire suivant les véritables principes de la cx)nsîitution , il pourrait donner la sanction royale à ces différentes dispositions , qui deviendraient des lois obligatoires, même pour le roi, qui se trouve, en cela surtout, image de Dieu sur la ferre; car.

suivant la belle pensée de Sénèque , Dieu obéit à des lois , mais c^est lui qui les a faites * .

Et c'est dans ce sens qne la loi pourrait être dite audessus du roi, comme le concile est au-dessus du Pape; c'est-à-dire que ni le roi ni le Souverain Pontife ne peuvent revenir contre ce qui a été fait parlementairement et conciliairement, c'est-à-dire par eux-mêmes en parlement et en concile. Ce qui , loin d'affaiblir l'idée de la monarchie , la complète au contraire , et la porte à son plus haut degré de perfection , en excluant toute idée accessoire d'arbitraire ou de versatilité.

Hume a fait sur le concile de Trente une réflexion brutale, qui mérite cependant d'être prise en considération. C^est le seul concile général , dit-il, qu''on ait tenu dans un siècle véritablement éclairé et observateur ; mais on ne doit point s"" attendre à en voir un autre , jusqit'à ce que V extinction du savoir et Vempire de Vignorance préparent de nouveau le genre humain à ces grandes impostures^.

Si l'on ôte de ce morceau l'insulte et le ton de scurrilité, qui n'abandonnent jamais l'erreur* , il reste quel-

(1) [IHe ipse omnium condilor etrector scripsitquidemfala, sed sequilur; semperparet ,semel juàsit. Senec. de Providtnt. Y, G.]

(2) Il îs the only , gênerai conncil ( of Trenl) , which has been held in an âge truly learned and inquisilive.... No one expect to see another gênerai council , tiil ihe decay of leaming and the progresse of ignorance shall again fit mankind for thèse great impostures. (Hume's Elisabeth , 1583 , ch. XXXIX, note K. )

(3) C'est une observation que je recommande à l'attention de tous les penseurs. La vérité , en combattant l'erreur , ne se fâche jamais. Dans la masse énorme des livres de nos controversistes , il faut regarder avec un microscope pour découvrir une vivacité échappée à la faiblesse humaine. Des hommes tels que Bellarmin , Bossuet, Bergier, etc. ont pu combalire toute leur vie , sans se permettre, jî ne dis pas une insulte, mais la

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que cliose de vrai : plus le monde sera éclairé, et moins on pensera à un concile général. 11 y en a eu vingt-un dans toute la durée du christianisme, ce qui assignerait à peu près un concile œcuménique à chaque époque de quatre-vingt-six ans; mais l'on voit que depuis deux siècles et demi , la Religion s'en est foit bien passée, et je ne crois pas que personne y pense , malgré les besoins extraordinaires de l'Eglise , auxquels le Pape pourvoira beaucoup mieux qu'un concile général , pourvu que l'on sache se servir de sa puissance.

Le monde est devenu trop grand pour les conciles généraux , qui ne semblent faits que pour la jeunesse du christianisme.

GHAPÎTHE V,

i>IGRESSION SUR CE QU'ON APPELLE LA JEUNESSE DES NATIONS.

Mais ce mot de jeunesse m'avertit d'observer que celte expression et quelques autres du înême genre se rapportent à la durée totale d'un corps ou d'un individu. Si je me représente , par exemple , la république romaine , qui dura cinq cents ans , je sais ce que veulent dire ces expressions : La jeunesse ou les premières années de la république

plus légère personnalité. Les docteurs protestants partagent ce privilège , et méritent la même louange toutes les fois qu'ils combattent l'incrédulilé ; car, dans ce cas , c'est le chreiien qui combat le déiste , le matérialiste, l'athée, et par conséquent, c'est encorda vérité qui combat l'erreur; mais s'ils se tournent contre l'Eglise romaine , dans l'instant même ils insultent ; car l'erreur n'est jamais Je sang-froid en combattant la vérité. Ce double caractère csl également visible et dJcisif. il y a peu de démonstrations aussi bien senties par la conscience.

romaine; et s'il s'agit d'un Iiommc qui doit vivre à peu près quatre-vingts ans, je me réglerai encore sur celle durée totale ; et je sais que si l'homme vivait mille ans , il serait jeune à deux cents. Qu'est-ce donc que la jeunesse d'une religion qui doit durer autant que le monde ? On parle beaucoup des premiers siècles du christianisme : en vérité , je ne voudrais pas assurer qu'ils sont passés.

Quoi qu'il en soit , il n'y a pas de plus faux raisonnement que celui qui veut nous ramenci- à ce qu'on a])pello les premiers siècles , sans savoir ce qu'on dit.

Il serait mieux d'ajouter, peut-être, que dans un sens l'Eglise n'a point d'âge. La Religion chrétienne est la seule insiilution qui n'admette point de décadence, parce que c'est la seule divine. Pour l'extérieur, pour les pratiques , pour les cérémonies , elle laisse quelque chose aux varialions humaines. Mais l'essence est toujours la même , et anniejus non déficient*. Ainsi, elle se laissera oljscurcir par la barbarie du moyen âge , parce qu'elle ne veut point déranger les lois du genre humain ; mais elle produit cependant à cette époque une foule d'hommes supérieurs , et qui ne tiendront que d'elle leur supériorité. Elle se relève ensuite avec l'homme , l'accompagne et le perfectionne dans toutes les situations : différente en cela et d'une manière frappante , de toutes les instiiutions et de tous les empires humains , qui ont une enfance , une virilité , une vieillesse et une fin.

Sans pousser plus loin ces observations , ne parlons pas tant des premiers siècles , ni des conciles œcuméniques , depuis que le monde est devenu si grand ; ne parlons pas surtout des /)r«#i/ej's siècles, comme si le temps avait prise sur l'Eglise. Les pluies qu'elle reçoit ne vienneul que de

(1) Ps. cr, 28.

nos vices; les siècles, eu ylissuiilsur elle , ne pcuvcni que la pei'fcclioniier.

Je ne icrminerai point ce chapitre sans protester de nouveau expressément de ma parlaile orthodoxie au sujet des conciles généraux. Il peut se faire sans doute que certaines circonstances les rendent nécessaires , et je ne voudrais point nier , par exemple , que le concile de Trente n'ait exécuté des choses qui ne pouvaient l'être que par lui ; mais jamais le Souverain Pontife ne se montrera plus infaillible que sur la qucsiion de savoir si le concile est indispensable, et jamais la puissance temporelle ne pourra mieux faire qiie de s'en rapporter à lui sur ce point.

Les Français ignorent peut-être que tout ce qu'on peut dire de plus raisonnable sur le Pape et sur les conciles , a été dit par deux théologiens français , en deux textes de quelques lignes , pleins de bon sens et de finesse ; textes bien connus et appréciés en Italie par les plus sages défenseurs de la moimrchie légitime. Ecoutons d'abord le grand athlète du XVF siècle , le fameux vainqueur de Mornay :

« L'infaiiîibiîilé que l'on présuppose être au Pape Clé- « ment, comme au tribunal souverain de l'Eglise, n'est « pas pour dire qu'il soit assisté de l'esprit de Dieu, pour « avoir la lumière nécessaire à décider toutes les ques- « tions ; mais son infaillibilité consiste en ce que toutes « les questions auxquelles il se sent assisté d'assez de lu- « mière pour les juger, il les juge : et les autres aux- « quelles il ne se sent pas assez assisté de lumière pour « les juger, il les remet au concile^. »

C'est positivement la théorie des états-généraux , à !a-

(1) Pcrroniana, article iYifaiUibilité , cité par le cardinal Orsi. De n^m. Pont, aucloi: lib. 1 , cap. XV , url. ilï. Rorno; , 1772 , in-4. p. 100.

quelle (ont bon esprit se trouvera constauuucnt ramené |xu- la force de la vérité.

Les questions ordinaires dans lesquelles le roi se sent assisté d'assez de lumière, il les décide lui-même; et les autres auxquelles il ne se sent pas assez assisté , il les remet aux étals-généraux présides par lui. Mais toujours il csl souverain.

L'autre théologien français , c'est Tliomassin qui s'exprime ainsi dans l'une de ses savantes dissertations :

« Ne nous battons plus pour savoir si le concile œcu- « ménique est au-dessus ou au-dessous du Pape; conten- « tons-nous de savoir que le Pape , au milieu du concile , « est au-dessus de lui-même , et que le concile décapité « de son chef est au-dessous de lui-même*. »

Je ne sais si jamais on a mieux dit. Thomassin surtout , gêné par la déclaration de 1682 , s'en est tiré habilement, cl nous a fait suffisamment connaître ce qu'il pensait des conciles décapités; et les deux textes réunis se joignent à tant d'autres pour nous faire connaître la doctrine universelle et invariable du clergé de France , si souvent invoquée par les apôtres des IV articles.

(1) Ne digladiemur major synodo Pontifex , vel Ponlifice synodiis œcumenica sit ; sed agnoscamas succenluriatum synodo Ponlificem se ipso naajorem esse; trcncatam Pontificb synodum se ipsâ esse minorera.

Thomassin, in dissert, de conc. Cha-lced. n. XîV. — Orsi, Ibid. lil» II, cap. XX, p. 184.

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