LES TEMPS. — TÉMOIGNAGES CATHOLIQUES DES ÉGLISES
d'occident ET d'orient.
Rien dans toute l'histoire ecclésiastique n'est aussi invinciblement démontré , pour la conscience surtout qui ne dispute jamais , que la suprématie monarchique du Souverain Pontife. Elle n'a point été sans doute , dans son origine , ce qu'elle fut quelques siècles après ; mais c'est en cela précisément qu'elle se montre divine : car tout ce qui existe légitimement et pour des siècles, existe d'abord en germe et se développe successivement^.
Bossuet a très-heureusement exprimé ce germe d'unité , et tous les privilèges de la chaire de saint Pierre, déjà visibles dans la personne de son premier possesseur.
« Pierre , dit-il , paraît le premier en toutes manières : « le premier à confesser la foi ; le premier dans l'obliga- « tion d'exercer l'amour ; le premier de tous les Apôtres , « qui vit le Sauveur ressuscité des morts , comme il en « avait été le premier témoin devant tout le peuple ; le « premier quand il iallut remplir le nombre des Apôtres ; « le premier qui confirma la foi par un miracle ; le pre-' « mier à convertir les Juifs ; le premier à recevoir les « Gentils ; le premier partout. Mais je ne puis tout dire ; « tout concourt à établir sa primauté ; oui , tout , jusqu'à
« ses fautes La puissance donnée à plusieurs porte
« sa restriction dans son partage ; au lieu que la puis- « sance donnée à un seul, et sur tous et sans exception,
(1) C'est ce que Je crois avoir suffisamment .4labii dans mon Essai sur le principe générateur des institutions humaines.
« emporte la plônilnJc Tous rcçoivcnl la iiicmc piiir,-
« sanec , mais non au même degré , ni avec la même étcv.- « due. Jésus-Christ commence par le premier, et dans
« ce premier il développe le tout afin que nous ap-
« prenions que l'autorité ecclésiastique , premièrc-
« ment établie en la personne d'un seul, ne s'est répan- « due qu'à condition d'être toujours ramenée au prin- « cipe de son unité , et que tous ceux qui auront à « l'exercer, se doivent tenir inséparablement unis à la « même chaire ^ »
Puis il continue avec sa voix de tonnerre : « C'est cette chaire tant célébrée par les Pères , où ils « ont exalté comme à l'envi la principauté de la chaire « apostolique , la principauté principale , la source de « Vunitè , et dans la place de Pierre j Véminent degré de « la chaire sacerdotale; V Eglise mère, qui tient en sa « main la conduite de toutes les autres églises; le chef de « Vépiscoput, d'' où part le rayon du gouvernement ^ la « chaire principale , la chaire unique ^ en laquelle seule « tous gardent Vunité. Vous entendez dans ces mots saint « Optât, saint Augustin , saint Cyprien, saint Irénée, « saint Prosper , saint Aviîe , saint Théodoret , le concile « de Chalcédoine et les autres ; l'Afrique , les Gaules , « la Grèce , l'Asie , l'Orient et l'Occident unis enscm-
« ble Puisque c'était le conseil de Dieu de permel-
« tre qu'il s'élevât des schismes et des hérésies , il n'y « avait point de constitution, ni plus ferme pour se sci- « tenir, ni plus forte pour les abattre. Par cette consii- « tution , tout est fort dans l'Eglise , parce que tout y « est divin et que tout y est uni; et comme chaque partie « est divine , le lien aussi est divin , et l'assemblage est
(1) Sermon sur l'unilé , l^e partie.
« tel que chaque partie agit avec la force du tout
« C'est pourquoi nos prédécesseurs ont dit qu'ils
« agissaient au nom de saint Pierre, par Vaulorilé donnce « à tous les Evoques en la personne de saint Pierre, comme " vicaires de saint Pierre; et ils l'ont dit lors même « qu'ils agissaient par leur autorité ordinaire et subor- « donnce ; parce que tout a été mis premièrement dans « saint Pierre , et que la correspondance est telle dans '<■ tout le corps de l'Eglise , que ce que fait chaque Evoque, « selon la règle et dans l'esprit de l'unité catholique, « toute l'Eglise, tout l'épiscopal et le chefdel'épiscopat, « le fait avec lui. »
On ose à peine citer aujourd'hui les testes qui d'âge en âge établissent la suprématie romaine de la manière ia plus incontestable, depuis le berceau du christianisme jusqu'à nos jours. Ces textes sont si connus qu'ils appartiennent à tout le monde , et qu'on a l'air en les citant de se parer d'une vaine érudition. Cependant, comment refuser, dans un ouwage tel que celui-ci, un coup d'œil rapide à ces monuments précieux de la plus puretraditiou?
Bien avant la fin des persécutions , et avant que l'Eglise parfaitement libre dans ses communications^ pût attester sans gêne sa croyance par un nombre suffisant d'actes extérieurs et palpables , Irénée qui avait conversé avec les disciples des Apôtres , en appelait déjà à la chaire de saint Pierre , comme à la règle de la foi, et confessait cette principauté régissante (u'yî/xovîx) devenue si célèbre dans l'Eglise.
TertuUien , dès la fin du IP siècle , s'écrie déjcà : « Voici un édit, et nu'me un édit péremptoire, parti du « Souverain Pontife, l'Evèquedes Evèques^. »
(1) TerluU de Pudiciiiâ , cap. I. AuJlo edictuiu oi quidera perempto-
Ce même TcrluUien , si près de la tradition apostolique, et, avant sa clmte , si soigneux de la recueillir, disait : «Le Seigneur a donné les clefs à Pierre et par lui à l'Egïise*. »
Optât de Milève répète : « Saint Pierre a reçu seul les « clefs du royaume des cieux , pour les communiquer aux « autres pasteurs^. »
Saint Cypricn , après avoir rapporté les paroles immortelles : a Fous êtes Pierre , etc. » ajoute : « C'est de là « qu« découlent l'ordination des Evoques et la forme de « l'Eglise ^. »
Saint Augustin, instruisant son peuple et avec lui toute l'Eglise , ne s'exprime pas moins clairement. « Le Sei- « gneur, dit-il, nous a confié ses brebis , parce Qu'il les « a confiées à Pierre*. »
Saint Ephrem , en Syrie , dit à un simple Evêque : Vous « occupez la place de Pierre ^; » parce qu'il regardait le Saint-Siège comme la source de Tépiscopat.
ritim : Ponlifex scilicel maximus , EpiscopusEpiscoporum (îicit, etc. (Terlull. Oper. Paris, 1G08, in-fol. edil. Pamelii , p. 999. ) Le ton irrité et même un peu sarcastique ajoute sans doute au poids du témoignage.
(1) Mémento claves Dominura Pelro , et peb edm Ecclesiœ relîqnisse. Idem , Scorpiac. cap. X , Oper. ejusd. ibid.
(2) Bono unilatis B. PetPus etprœferri Aposlolis omnibus meruil,
et clayes regni ccrierum communicandas cœleiis solus accepit. Lib. Vil. contra Parmenianum , n. 3 , Oper. S. Opt. p. 104.
(3) Inde.... Episcoporum ordlnalio et Ecclesiarum ratio decurrit. Cyp. epist. XXXIII , éd. Paris. XXVII. Pamel. Oper. S. Cyp. p. 216.
(4) Commendavit nobis Dominus 0VC3 suas , quia Pelro commendaTil. Serm. CCXCVI, n. 11 , Oper. tom. V, col. 1202.
(5) Basilius locum Pelri obtinens , etc. S. Ephrem. Oper. p. 72i>.
Saint Gaudoncc de Bresse* , parlant de la miîmc idéo, îppelle saint Ambroise le successeur de Pierre^.
Pierre de Blois écrit à un Evoque : « Père , rappelezvous que vous ôlcs le vicaire du bienheureux Pierre ^.
Et tous les Evoques d'un concile de Paris déclarent n'être que les vicaires du prince des Jpôlres'^.
Saint Grégoire de Nysse confesse la même doctrine à la face de l'Orient. « Jésus-Christ , dit-il , a donné pau « Pierre, aux Evoques, les clefs du royaume céleste^.»
Et quand on a entendu sur ce point l'Afrique, la Syrie, l'Asie Mineure et la France , on entend avec plus déplaisir un saint Ecossais déclarer , dans le VP siècle , que les mauvais Evêques usurpent le siège de saint Pierre ®.
Tant on était persuadé de toutes parts que l'épiscopat entier était , pour ainsi dire , concentré dans le siège do saint Pierre dont il émanait 1
Cette foi était celle du Saint-Siège même. Innocent 1*^' écrivait aux Evêques d'Afrique : « Vous n'ignorez pas ce a qui est dû au siège apostolique , d^oii découle Vépisco- « pat et toute son autorité.... Quand on agite des ques- « tions sur la foi , je pense que nos frères et co-Evêques
(1) [Ou mieux de Brescîa, ville d'Italie. ]
(2) Tanquam Pétri successor , etc. Gand. Brix. Tract, hab. in dio suœ ordin. Magna biblioth. PP. tom. II , col. 59 , in-fol. edit. Paris.
(3) Recolite, Pater, quia beati Pétri vicarius estis. Epist. CXLVIII , Op. Pétri Blesensis, p. 233.
(4) Dominas B. Petro cujus vices indigni gerimus ait : Quodcumque ligaveris, etc. Concil. Paris. VI, tom. VII, Concil. col. 1661.
(5) Per Pelrum Episcopis dédit Christus claves cœleslium honornm. Op. S. Greg. Nyss. Edit. Paris, in-fol. tom. III, p. 31i.
(6) Sedem Pétri Aposloli immundis pedibus... usurpantes Judam
quodammodo in K^TKi cathedra.... statuunt. Gîldœ sapientis presb. in Ecoles, ordinem acris correptio. Biblioth. PP. Lugd, in-fol. lom. VIII, p. 715.
« ne doivent en référer qu'à Pierre , c'est-à-dire à l'auteur « de leur nom et de leur dignité ' . »
Et dans sa lettre à Victor de Rouen , il dit : « Je com- « mencerai avec le secours de l'apôtre saint Pierre , par « qîd Vapostolat et Vépiscopat ont commencé en Jésus- « Christ'^. »
Saint Léon , fidèle dépositaire des mêmes maximes , déclare que tous les dons de Jésus-Christ ne sont parvenus
aux Evêques que par Pierre^ afin que de lui, comme
du chef, les dons divins se répandissent dans tout le corps *.
Je me plais à réunir d'abord les textes qui établissent la foi antique sur le grand axiome si pénible pour les novateurs.
Reprenant ensuite l'ordre des témoignages les plus marquants qui se présentent à moi sur la question générale , j'entends d'abord saint Cyprien déclarer, au milieu du HP siècle , qu'il n'y avait des hérésies et des schismes dans l'Eglise, que parce que tous les yeux n'étaient pas tour-
(1) Scienles quid aposiolicae scdi, quiira omnes hoc loco posili ipsum scqui desideremus Apostolum , debealur à quo ipse episcopalus el lola aucloritas hujus nominis emersit. Epist. XXIX.
Inn. I, ad conc. Carlh.n. 1, inter Epist. rom. Pont. edil. D. Coustanl, col. 888.
(2) Per quem (Peirum) et aposlolalus et episcopalus in Christo cepil exordium. Ibid. col. 747.
(3) Nunquam nisi par ipsum (Petrum) dédît quidquid aliis non negavit. S. Léo. Serm.IV, inaqu. assumpt. Oper. edit. Ballerini, lom. II, col. 16.
(4) Ut ab ipso (Pelro) quasi quodam capile dona sua Tclit in corpus omne manare. S. Léo. Epist. X ad Episc. prov. Vienu. cap. 1, ibid. col. 633.
Je dois ces précieuses citations au savant auteur de la Tradition de l'Eglise sur l'msUlution des Evêques , qui les a rassemblées avec beau' eoup de goût. ( Introduction , p. xssiii. )
nés sur le prêtre de Dieu, sur ce Ponlife qui juge dans
l'Eglise A LA PLACE DE JÉSUS-CuRIST^
Au IV° siècle , le Pape Anaslase appelle tous les peuples chrétiens mes peuples , et toutes les Eglises chrétiennes des membres de mon propre corps ^.
Et quelques années après , le Pape saint Célestin appelait ces mêmes Eglises nos membres'^.
Le Pape saint Jules écrit aux partisans d'Eusèbe : Ignorez-vous que Vusage est qu'on nous écrive d'abord, et qu'on décide ici ce qui est juste?
Et quelques Evoques orientaux , injustement dépossédés , ayant recouru à ce Pape , qui les rétablit dans leurs sièges ainsi que saint Aihanase , l'historien qui rapporte ce fait , observe que le soin de toute l'Eglise appartient au Pape à cause de la dignité de son siège '^.
Vers le milieu du V® siècle , saint Léon dit au concile de Chalcédoine , en lui rappelairi sa lettre à Flavien : Il ne s'agit plus de discuter audacieusement , mais de croire ; ma lettre à Flavien , d'heureuse mémoire, ayant pleinement et très-clairement décidé tout ce qui est de foi sur le mystère de l'incarnation^.
Et Dioscore , patriarche d'Alexandrie , ayant été précé-
(l)Neque aliunde haereses obortœ sunt, aut nata sunt schismala, quàm dum SACERDOTi Dei non oblemperalur, nec unus in Ecclesiâ ad lempus jadex VICE CuRtSTi cogitalur. S. Cyp. Epist. LV.
(2) Epist, Anast. ad Joh. lïieron. apud Coust. Epist. décret, in- fol. p. 739. — Voy. les Vies des SS. Irad. de l'angl. d'Alban Butler, par M. l'abbé Godescard , in-8, lom. III , p. 689. ' (3) Ibid.
(4) Epist. rom. Pont. lom. I. Sozomène , liv, lîl, c. 8.
(5) Unde, fralres charissimi, rejectâ penilùs audaciâ dispnlandi contra (idem divinilùs inspiratam , vana erranlium inPdclitas conquiescal , nco liceal defendi quod non licetcredi, etc.
dcmmcnt condamne par le Sainl-Siége , les légats ne vonhmi point permettre qu'il siège au rang des Evoques, en attendant le jugement du concile , déclarent aux commissaires de l'empereur , que si Dioscore ne sort pas de Vasscmhlce , ils en sortiront eux-mêmes^ ,
Parmi les six cents Evêques qui entendirent la lecture de cette lettre, aucune voix ne réclama ; et c'est de ce concile même que partent ces fameuses acclamations qui ont retenti dès lors dans toute l'Eglise : Pierre a parlé par la bouche de Léon , Pierre est toujours vivant dans son siège.
Et dans ce même concile , Lucentius , légat du même Pape, disait : On a osé tenir un concile sans l'autorité du Saint-Siège , ce gui ne s'est jamais fait et n'est pas permis^.
C'est la répétition de ce que le Pape Célestin disait peu de temps auparavant à ses légats , partant pour le concile général d'Ephèse : Si les opinions sont divisées , souvenez-vous que vous êtes là pour juger et non pour disputer ^,
Le Pape, comme on sait, avait convoqué lui-même le concile de Chalcédoine , au milieu du V® siècle ; et cependant le canon XXVIIF ayant accordé la seconde place au
(1) Si ergo prœcipit vestra magnificentîa , aut ille pgredialnr , aut nos eximus. Sacr. Conc. tom. IV.
(2) Fleury, hist. eccl. liv. XXVIII, d. 11. — Fleury , qui travaillaii à bâtons rompus, oublia ce texte et un autre tout semblable. (Liv. XII, n. 10.) Et il nous dit hardiment, dans son IV^ dise, sur l'iiist. eccle's. n. 11 : Vous qui avez lu cette histoire , vous n'y avez rien vu de semblable. M. le docteur Marchetti prend la liberté de le citer lui-même à lui-même. (Crilica, etc. tom. I, art. § I, p. 20 et 21. )
(3) Ad dispulalionem si venlum fuerit , tos de eorum scntcnliis dijudicarcdebelis, nou subirc ccrlamcu. (Voy. les actes du coaCi)
siège patriarcal de Conslaiilinoplc , saint Léon le rejeta. En vain l'empereur Marcien, l'impératrice Pulcliérlc et îc patriarche Anatolius lui adressent sur ce point les plus vives instances ; le Pape demeure inflexible. Il dit que le 111° canon du F"" concile de C. P. , qui avait attribué précédemment cette place au palriarche de C. P., n'avait jamais été envoyé au Saint-Siège. Il casse et déclare nul , •par Vautorité apostolique , le XXVIIP canon de Chalccdoine. Le Patriarche se soumet et convient que le Pape était le maître'".
Le Pape lui-même avait convoqué précédemment le IP' concile d'Eplièse; et cependant il l'annula en lui refusant son approbation ^.
Au commencement du VP siècle, l'Evéque de Patare (m Lycie disait à l'empereur Justinien : Il peut y avoir plusieurs souverains sur la terre ; mais il n'y a qu'un Papt sur toutes les Eglises de Vunivers^.
Dans le VIF siècle, saint Maxime écrit, dans un ouvrage contre les monothélites : « Si Pyrrhus prétend n'être pas « hérétique, qu'il ne perde point son temps à se discui- « per auprès d'une foule de gens ; qu'il prouve son inno- « cence au bienheureux Pape de la très-sainte Eglise « romaine , c'est-à-dire au Siège apostolique à qui appiu- « tiennent l'empire , l'autorité et la puissance de lier et
(1) De là vient que le XXVIIIp canon de Cbalc^doine n'a jamais été mis dans les collections, pas même pur les Orientaux. 06 Leonis rcprobalionem. (Marca de vet. can. coll. cap. III, § XVIÏ.)
Voyez encore M. le docteur Marchetti. Appendice alla critica ili Fleuiy. lom. II, p. 236.
(2) Zaccaiia , Anli-Fcbronio , toin. Il , in-8, cap. X! , u. 3,
(3) Libérât, în hreviur. de causa Nest. et Eulych. Paris, 1675, ui-8., t. XXÎI, D. 775.
5i « de délier, sur toutes les églises qui sont dans le monde