‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 44 sur 83 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

ftVR LA. NATURE DU POUVOIR EXERCÉ PAR LES PAPFiS.

Tout ce qu'on peut dire contre rautovité tempoicUo des Papes, et contre l'usage qu'ils en ont fait, se trouve réuni , et pour ainsi dire concentré dans ces deux lignes violentes tombées de la plume d'un magistrat français :

a Le délire de la toute-puissance temporelle des Papes « inonda l'Europe de sang et de fanatisme ^ . »

Or, avec sa permission , il n'est pas vrai que les Papes aient jamais prétendu la toute-puissance temporelle; il n'est pas vrai que la puissance qu'ils ont recherchée fut un délire; et il n'est pas vrai que cette prétention ait , pendant prés de quatre siècles ^ inondé l Europe de sang et de fanatisme.

D'abord , si l'on retranche de la prétention attribuée aux Popes la possession matérielle des terres et la souveraineté sur ces mêmes pays , ce qui reste ne peut pas certainement se nommer toute-puissance temporelle. Or , c'est précisément le cas où l'on se trouve; car jamais les Souverains Pontifes n'ont prétendu accroître leurs domaines temporels au préjudice des princes légitimes, ni gêner l'exercice de la souveraineté chez ces princes , ni moins encore s'en emparer. Ils n'ont jamais prétendu que le droit de juger les princes qui leur étaient soumis dans l'ordre spirituel, lorsque ces princes s'étaient rendus coupables de certains a'imes.

Ceci est bien différent , et non-seulement ce droit , s'il

(1) T.eUres sur l'hiMoire , tom. ïl, Iclt. XXVIII, p. 222; iHd tt'ii. XLI.

2=24 existe, ne saurait s'appeler toulc-puîsmnce temporelle , mais il s'appellerait beaucoup plus exactement toute-puissance spirituelle, puisque les Papes ne se sont jamais rien attribué qu'en vertu de la puissance spirituelle ; et que la question se réduit absolument à la légitimité et à l'étendue de cette puissance.

Que si l'exercice de ce pouvoir, reconnu légitime, amène des conséquences temporelles , les Papes ne sauraient en répondre , puisque les conséquences d'un principe vrai ne peuvent être des torts.

Ils se sont chargés d'une grande responsabilité , ces écrivains (français surtout) qui ont mis en question si le Souverain Pontife a le droit d'excommunier les souverains , et qui ont parlé en général du scandale des excommunications. Les sages ne demandent pas mieux que de laisser certaines questions dans une salutaire obscurité ; mais si l'on attaque les principes , la sagesse même est forcée de répondre ; et c'est un grand mal , quoique l'imprudence l'ait rendu nécessaire. Plus on avance dans la connaissance des choses, et plus on en découvre qu'il est utile de ne pas discuter , surtout par écrit , et qu'il est impossible de définir par des lois , parce que le principe seul peut être décidé , et que toute la difficulté gît dans l'application, qui se refuse à une décision écrite.

Fénelon a dit laconiquement et dans un ouvrage qui n'était point destiné à la publicité : « L'Eglise peut ex- « communier le prince , et le prince peut faire mourir le « pasteur. Chacun doit user de ce droit seulement à toute « extrémité; mais c'est un vrai droit'. »

Voilà l'incontestable vérité; mais qu'est-ce que?a der-

(1) Hisl. (Je Fénelon, toni. III, pièces juslificaUves du liv. VIII, m*?moire n. VIII, p. 479»

mère extrémité? C'est ce qu'il est impossible de définir. Il f;uit donc convenir du principe , et se taire sur les règles d'application.

On s'est [>laint justement de l'exagération qui voulait soustraire l'ordre sacerdotal à toute juridiction temporelle ; on peut se plaindre avec autant de justice de l'exagération contraire qui prétend soustraire le pouvoir temporel à toute juridiction spirituelle.

En général , on nuit à l'autorité suprême en cherchant à l'affranchir de ces sortes d'entraves^ qui sont établies moins par l'action délibérée des hommes que par la force insensible des usages et des opinions ; car les peuples , privés de leurs garanties anti(|ues, se trouvent ainsi portés à en chercher d'autres plus fortes en apparence , mais toujours infiniment dangereuses, parce qu'elles reposent entièrement sur des théories et des raisonnements à priori qui n'ont cessé de tromper les hommes.

Il n'y a rien de moins exact , comme on voit, que cette expression de toute-puissance temporelle, employée pour exprimer la puissance que les Papes s'attribuaient sur les souverains. C'était , au contraire , l'exercice d'un pouvoir purement et éminemment spirituel , en vertu duquel ils se croyaient en droit de frapper d'excommunication des princes coupables de certains crimes , sans aucune usurpation matérielle , sans aucune suspension de la souveraineté , et sans aucune dérogation au dogme de son origine divine.

Il ne reste donc plus de doute sur cette proposition , que le pouvoir que s'attribuaient les Papes ne saurait être nommé, sans un insigne abus de mots, toute-puissance temporelle. C'est encore un point sur lequel on peut entendre Voltaire. 11 s'étonne beaucoup de cette étrange puissance qui pouvait tout chez V étranger et si peu chez elle, qui

(tonnait des royaumes et qui était gênée j suspetuhie, bravée à Rome t et réduite à faire jouer toutes les machines de Ja politique pour retenir ou recouvrer un village. Il nous avertit avec raison cU observer que ces Papes qui voulurent être trop puissants et donner des royaumes, furent tous persécutés chez eux ^ .

Qu'est-ce donc que cette toute -puissance temporelle qui n^a nulle force temporelle , qui ne demande rien de temporel ou de territorial chez les autres, qui anathématise lout attentat sur la puissance temporelle , et dont la puissance temporelle est si faible , que les bourgeois de Rome se sont souvent moqués d'elle ?

Je crois que la vérité ne se trouve que dans la proposirion contraire , savoir que la puissance dont il s'' agit est purement spirituelle. De décider ensuite quelles sont les bornes précises de cette puissance , c'est une autre question qui ne doit point être approfondie ici. Prouvons seulement , comme je m'y suis engagé , que la prétention à cette puissance quelconque n'est point un délire,

GHAPÏTEE IX.

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