LIBERTÉ CIVILE DES HOMMES
Nous avons vu que le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant , le grand Démiurge de la civilisation universelle; ses forces sur ce point n'ont de bornes que dans l'aveuglement ou la mauvaise volonté des princes. Les Papes n'ont pas moins mérité de l'humanité par l'extinction de la servitude qu'ils ont combattue sans relâche , et qu'ils éteindront infailliblement sans secousses, sans déchirements et sans dax"iger, partout où on les laissera faire.
Ce fut un singulier ridicule du dernier siècle que celui de juger de tout d'après des règles abstraites, sans égard à l'expérience ; et ce ridicule est d'autant plus frappant , que ce même siècle ne cessa de hurler en même temps contre tous les philosophes qui ont commencé par les principes abstraits, au lieu de les chercher dans l'expérience.
Rousseau est exquis lorsqu'il commence son Contrat
social par celte maxime rctcniissante : Vhomme est ni libre j et partout il est dans les fers.
Que veut-il dire? Il n'entend point parler du fait apparemment, puisque dans ïa même phrase il affirme que PARTOUT Vhomme est dans les fers*. Il s'agit donc du droit; mais c'est ce qu'il fallait prouver contre le fait.
Le contraire de celle folle assertion , Vhomme est né libre j est la vérité. Dans tous les temps et dans tous les lieux , jusqu'à l'établissement du clirislianisme , et même jusqu'à ce que cette Religion eût pénétré suffisamment dans les cœurs , l'esclavage a toujours été considéré comme une pièce nécessaire du gouvernement et de l'élat politique des nations , dans les républiques comme dans les monarchies , sans que jamais il soit tombé dans la tête d'aucun philosophe de condamner l'esclavage , ni dans celle d'aucun législateur de l'allaquer par des lois fondamervtales ou de circonstances.
L'un des plus profonds philosophes de l'antiquité, Ârislote, est même allé, comme tout le monde sait, jusqu'à dire qu'il y avait des hommes qui naissaient esclaves , et rien n'est plus vrai. Je sais que dans notre siècle il a été blâmé pour celle assertion ; mais il eût mieux valu le comprendre que de le critiquer. Sa proposition est fondée sur l'histoire entière qui est la politique expérimentale , et sur la nature môme de l'homme qui a produit l'histoire.
Celui qui a suffisamment étudié celle triste nature, sait que Vhomme en général , s'il est réduit à lui-même , est trop méchant pour cire libre.
Que chacun examine l'homme dans son propre cœui-, et il sentira que partout où la liberté civile appuilicudia
il) Lhns les fers '. Voyca i'j [loiitCv
à tout le monde , il n'y aura plus moyen , sans quelques secours extraordinaires , de gouverner les homnics en corps de nation.
De là vient que l'esclavage a constamment été l'état naturel d'une très-grande partie du genre humain , jusqu'à l'établissement du christianisme; et comme le bon sens universel sentait la nécessité de cet ordi-e de choses , jamais il ne fut combattu par les lois ni par le raisonnement.
Un grand poëtc latin a mis une maxime terrible dans la bouche de César :
LEGENllE HUMAIN EST FAIT POUR QUELQUES HOMMES '♦
Cette maxime se présente sans doute dans le sens que lui donne le poète , sous un aspect machiavélique et choquant ; mais sous un autre point de vue , elle est trèsjuste. Partout le très-petit nombre a mené le grand ; car sans une aristocratie plus ou moins forte , la souveraineté ne l'est plus assez.
Le nombre des hommes libres dans l'antiquité était de beaucoup inférieur à celui des esclaves. Athènes avait 40,000 esclaveset 20,000 citoyens^. A Rome, qui comptait vers la fin de la république environ 1,200,000 habitants, il y avait à peine 2,000 propriétaires^, ce qui seul démontre l'immense quantité d'esclaves. Un seul individu en avait quelquefois plusieurs milliers à son service*. On en vit une fois exécuter 400 d'une seule maison , en vertu de la loi épouvantable qui ordonnait à
(1) Huraanura paucis vivil genus. Lucan. Phars. [ V , 343. ]
(2) Larcher , sur Bërodole , liv. I , noie 258.
(."•) Vix esse duo mill:a homin'^ita qui rem habeant. ( Cic. de Officiis , II. 21. )
(4) Juvcn. sat. III , 140.
Rome que, lorsqu'un citoyen romain émît tn<^ dicz lui , tous les escluves qui habitaient sous le même tait fussent misa mort^.
Et lorsqu'il fut question de donner aux esclaves un habit particulier, le sénat s'y refusa , de peur qu'ils ne vinssent à se compter'^.
D'autres nations fourniraient à peu près les mômes exemples, mais il faut abréger. 11 serait d'ailleurs inutile de prouver longuement ce qui n'est ignoré de personne , que l'univers j jusqu'à V époque du christianisme, a toujours été couvert d'esclaves , et que jamais les sages n'ont blâmé cet usage. Celle proposition est inébranlable.
Mais enfin la loi divine parut sur la terre. Tout de suite elle s'empara du cœur de l'homme, et le changea d'une manière faite pour exciter l'admiration éternelle de tout véritable observateur. La Religion commença surtout à travailler sans relâche à l'abolition de l'esclavage ; chose qu*aucu ne autre religion , aucun législateur, aucun philosophe n'avait jamais osé entreprendre ni même rêver. Le christianisme qui agissait divinement, agissait par la même raison lentement ; car toutes les opérations légitimes , de quelque genre qu'elles soient , se font toujours d'une manière insensible. Partout oii se trouvent le bruit, le fracas, l'impétuosité, les destructions , etc., on peut être sûr que c'est le crime ou la folie qui agissent.
La Religion livra donc un combat continuel à l'esclavage, agissant tantôt ici et tantôt là, d'une manière ou d'une autre , mais sans jamais se lasser ; et les souverains sentant , sans être encore en état de s'en rendre raison ,
(1) Tacil. Ann. XIV , 4-3. Les discours tenus sur ce sujet clans !o aénat sont extrêmement ciiricnx.
(2) Adani's roman Anlitjuilies, in-8, London . p. 35 et seqq.
(jne le sacerdoce les soulageait d'une partie de leurs peines et de leurs craintes , lui cédèrent insensiblement, et se prêtèrent à ses vues bienfaisantes.
« EnGn , en l'année 1167, le Pape Alexandre III dé- « clara au nom du concile que tous les chrétiens devaicnl « être exempts de la servitude. Cette loi seule doit rendre « sa mémoire chère à tous les peuples, ainsi que ses ef- « forts pour soutenir la liberté de l'Italie, doivent ren- « dre son nom précieux aux Italiens. C'est en vertu de « cette loi que longtemps après , Louis le Hutin déclara « que tous les serfs qui restaient encore en France de-
« vaient être affranchis Cependant les hommes ne
« rentrèrent que par degré et très-difficilement dans leur « droit natureV. »
Sans doute que la mémoire du Pontife doit être chère à tous les peuples. C'était bien à sa sublime qualité qu'appartenait légitimement l'initiative d'une telle déclaration ; mais observez qu'il ne prit la parole qu'au XIF siècle , et même il déclara plutôt le droit à la liberté que la liberté même. Il ne se permit ni violence, ni menaces : rien de ce qui se fait bien ne se fait viîe.
Partout où règne une autre religion que la nôtre , l'esclavage est de droit , et partout oiî cette religion s'affaiblit, la nation devient , en proportion précise , moins susceptible de la liberté générale.
Nous venons de voir l'état social ébranlé jusque dans ses fondements , parce qu'il y avait trop de liberté en
(1) Voltaire , Essai sur les mœurs, etc. ch. LXXXIII. — On voil ici Voltaire entiché des rêveries de son siècle , nous citer ici le droit naturel de l'homme à la liberté. Je serais curieux de savoir comment il aurait e'iabli le droit contre les faits qui attestent invinciblement que Vetclavage est l'état naturel d'une grande partie du genre humain , iusgu'à l'affranchissement scp.natlrel.
Europe , ot qn'il n'y avait plus assez de Religion. Il y aura encore d'auircs commotions, et le bon ordre ne sera solidement aflcrmi que lorsque l'esclavage ou la Religion sera rétablie.
Le gouvernement seul ne peut goicverner. C'est une maxime qui paraîtra d'autant plus incontestable qu'on la méditera davantage. II a donc besoin , comme d'un ministre indispensable, ou de l'esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l'état , ou de la force divine qui, par une espèce de greffe spirituelle, détruit Tàpreté naturelle de ces volontés , et les met en état d'agir ensemble sans se nuire.
Le Nouveau-Monde a donné un exemple qui complète la démonstration. Que n'ont pas fait les missionnaires catholiques , c'est-à-dire les envoyés du Pape , pour éteindre la servitude, pour consoler, pour rassainir , pour ennoblir l'espèce humaine dans ces vastes contrées?
Partout où on laissera faire cette puissance , elle opérera les mêmes eiFets. Maïs que les nations qui la méconnaissent ne s'avisent pas, fussent-elles même chrétiennes, d'abolir la servitude , si elle subsiste encore chez elles : une grande calamité politique serait infailliblement la suite de cette aveugle imprudence.
Mais que l'on ne s'imagine pas que l'Eglise, ou le Pape, c'est tout tin'^ , n'ait dans la guerre déclarée à la servitude, d'autre vue que le perfectionnement politique de l'homme. Pour celte puissance , il y a quelque chose de plus haut, c'est le perfectionnement de la morale dont le ralTmcment politique n'est qu'une simple dérivation. Partout où règne la servitude, il ne saurait y avoir de véritable morale , à cause de l'empire désor-
(1) Sup, liv. î , p. 56.
donné de l'homme sur la femme. Mîthrcsse de ses droits et de SCS actions , elle n'est déjà que trop faible contre les séductions qui l'environnent de toutes parts. Que sera-ce lorsque sa volonté même ne peut la défendre? L'idée môme de la résistance s'évanouira ; le vice deviendra un devoir, et l'homme graduellement avili par la facilité des plaisirs, ne saura plus s'élever au-dessus des mœurs de l'Asie.
M. Biichanan que je citais tout à l'heure et de qui j'emprunte volontiers une nouvelle citation également juste et importante , a fort bien remarqué que dans tous les pays où le christianisme ne règne pas , on observe une certaine tendance à la dégradation des femmes^.
Rien n'est plus évidemment vrai : il est possible même d'assigner la raison de celte dégradation qui ne peut être combattue que par un principe surnaturel. Partout où notre sexe peut commander le vice, il ne saurait y avoir ni véritable morale, ni véritable dignité de mœurs. La femme, qui peut tout sur le cœur de l'homme, lui rend toute la perversité qu'elle en reçoit , et les nations croupissent dans ce cercle vicieux dont il est radicalement impossible qu'elles sortent par leurs propres forces.
Par une opération toute contraire et tout aussi naturelle, le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme , c'est d'ennoblir et d'cxalier la femme. C'est ce à quoi le cin'istianisme seul travaille sans relâche avec un succès infaillible, susceptible seulement de plus et de moins, suivant le genre et la multiplicité des obstacles qui peuvent contrarier son action. Mais ce pouvoir immense et sacré du christianisme est nul , dès qu'il n'est pas con-
(1) Christian Rcsenrches tn Asia, etc. by ihc R, ClaucHus Buchanan. DD. Londïes. 1812, p. 56.
centré dans une mam unique qui l'exerce et le fait Valoir. II en est du christianisme disséminé sur le globe , comme d'une nation qui n'a d'existence , d'action , de pouvoir , déconsidération et de nom môme;, qu'en vertu de la souveraineté qui la représente et lui donne une personnalité morale parmi les peuples.
La femme est plus que l'homme redevable au christianisme. C'est de lui qu'elle tient toute sa dignité. La femme chrétienne est vraiment un être surnaturel , puisqu'elle est soulevée et maintenue par lui jusqu'à un état qui ne lui est pas naturel. Mais par quels services immenses elle paye celte espèce d'ennoblissement !
Ainsi le genre humain est naturellement en grande partie serf, et ne peut être tiré de cet état que surnaturellement. Avec la servitude, point de morale proprement dite ; sans la christianisme, point de liberté générale ; et sans le Pape, point de véritable christianisme^ c'està-dire point de christianisme opérateur , puissant , convertissant, régénérant, conquérant, perfcctiUsant. C'était donc au Souverain Pontife qu'il appartenait de proclamer la liberté universelle ; il l'a fait , et sa voix a retenti dans tout l'univers. Lui seul rendit cette liberté possible en sa qualité de chef unique de cette Religion seule capable d'assouplir les volontés , et qui ne pouvait déployer toute sa puissance que par lui. Aujourd'hui il faudrait être aveugle pour ne pas voir que toutes les souverainetés s'affaiblissent en Europe. Elles perdent de tous côtés la confiance et l'amour. Les sectes et l'esprit particulier se multiplient d'une manière effrayante. Il faut purifier les volontés ou les enchaîner ; il n'y a pas de milieu. Les princes dissidents qui ont la servitude chez eux , la conserveront ou périront. Les autres seroni
ramenés à la servitude ou à l'unité
DU FAPS. 20
Mais qui me répond que je vivrai demain ? Je veux donc écrire aujourd'hui une pensée qui me vient au sujel do l'esclavage , dussé-je même sortir de mon sujet ; ce que je ne crois pas cependant.
Qu'est-c-e que l'état religieux dans les contrées catholiques? C'est l'esclavage ennobli '. A l'institution antique, utile en elle-même sous de nombreux rapports , cet état ajoute une foule d'avantages particuliers et la sépare de tous les abus. Au lieu d'avilir l'homme , le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l'asservir aux vices d'autrui , il l'en affranchit. En le soumettant à une personne de choix , il le déclare libre envers les autres avec qui iî n'aura plus rien à démêler.
Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets , on rend à la société un service sans prix , en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes , de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent , prient , étudient , écrivent , font l'aumône , cullivent la terre , et ne demandent rien à l'autorité.
Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment où de tous côtés tous les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement qui ne sait qu'en faire.
Une jeunesse impétueuse , innombrable , libre pour son malheur , avide de distinctions et de richesses , se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudrait. Vous ne trouverez
(t) Un de ces vieux jurisconsultes qu'on ne lit plus, quoiqu'on lev.r (ioive beaucoup, a dit avec raison : Omnia jura loquenlia de servis habent loeutn etiam in monachis , in his scilicet quœ posiunt monacko adaplari. ( BalJus , in leg. Servus 4 , Cod. con&at. de»uccess. )
pas un bureau en Europe où le nombre des employés n'ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans. On dit que les affaires ont augmenté ; mais ce sont les hommes qui créent les affaires , et trop d'hommes s'en mêlent. Tous à la fois s'élancent vers le pouvoir et les fonctions ; ils forcent toutes les portes , et nécessitent la création de nouvelles places : il y a trop de liberté, trop de mouvement , trop de volontés déchaînées dans le monde. A quoi servent les Religieux? ont dit tant d'imbéciles. Comment donc ? Est-ce qu'on ne peut servir l'état sans être revêtu d'une charge ? et n'est-ce rien encore que le bienfait d'enchaîner les passions et de neutraliser les vices ? Si Robespierre au lieu d'être avocat eût été capucin , on eût dit aussi de lui en le voyant passer: Bon Dieu ! à quoi sert cet homme? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux services que l'état religieux rendait à la société ; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu , et qui certes n'était pas le moins important , cnmme maître et directeur d'une foule de volontés, comme supplétcur inappréciable du gouvernement dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l'état , et d'augmenter le nombre des hommes qui ne lui demîindent rien.
Aujourd'hui , grâce au système d'indépendance universelle , et à l'orgueil immense qui s'est emparé de toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer , gouverner. On se perd dans le tourbillon des affaires ; on gémit sous le poids accablant des écritures; la moitié du monde est employée à gouverner l'autre sans pouvoir y réussir.
[ Il nous semble utile d'ajouter à ces réflexions de Tauteiir quelques nouvelles considérations qui émanent dun habile orateur de la Compagnie de Jésus , le B. P. de
Ravignan. Foici comment il relève V obéissance dans V Institut des Jésuites. ]
a J'achèverai l'analyse des Constitutions en donnant rid(*o juste de la grande loi de l'obéissance. Elle est , j'en conviens, notre âme , noire vie, notre force et notre gloire. C'est ici le point capital de l'Institut , et le point capital aussi des attaque». J'en parlerai avec la même simplicitd et la môme précision que des choses qui précèdent.
« Voici les paroles de «aint Ignace. Je les traduis littéralement : « Tous s'étudieront à observer principalement l'obéissance el à y n exceller.,.. Il faut avoir devant les yeux Dieu , notre Créateur et Sei- « gneur, à cause duquel on rend obéissance à Ihomme. » C'est ce qui la justifie et l'ennoblit. Il ne faut pas que les cœurs soient ployés sous le joug de la crainte ; aussi le saint législateur ajoute : « Il faut apporter « tousses soins pour agir dans un esprit d'amour, et non avec le trouble « de la crainte, ut in spiritu amoris et non cum perturbalione timoris (( procedalur... Dans toutes les choses auxquelles l'obéissance peut « s'étendre avec charité ( c'est-à-dire sans péché ) , soyons aussi prompis « cl aussi dociles que possible à la voix des supérieurs, comme si c'était « la voix même de Jésus-Christ QTotre-Seigneur ; car c'est à lui que noua rt obéissons dans la personne de ceux qui tiennent pour nous sa place... a Portons-nous donc avec grande promptitude , avec joie spirituelle et « persévérance à tout ce qui nous sera ordonné , renonçant , par une « sorte d'obéissance aveugle, à tout jugement contraire : et cela dans « toutes les choses réglées par le supérieur , el où Une se trouve point « de péché, »
« Ici sç rencontre le mot célèbre el si «ouvent commenté : « Que « chacun soit bien convaincu qu'en vivant sous la loi de l'obéissance , on « doit sincèrement se laisser porter , régir , remuer , placer , déplacer « par la divine Providence , au moyen des supérieurs, comme si on était « un mort , perindè ac si cadaver essent; ou bien encore, comme le « bâton que tient à la main le vieillard et qui lui sert à son gré. u El le saint législateur, expliquant sa pensée, ajonle: a Ainsi le Religieux « obéissant accomplit avec joie ce dont il est chargé par le supérieur pour « le bien commun ; certain par là de correspondre véritablement a la a volonté divine , » bien mieux que si , sous l'inspiral'ion du jugemen» propre , il faisait des entreprises au gré d'une liberté inconsidérée el quelquefois par le mouvement d'une volonté capricieuse (1),
(1) Consl., part. VI, c. 1, ?t. — Institut. Soc. t. I, p. -587.
« Je Tondrais qu'on relàl altenlivemcat ces paroles et qu'un tàchÂt de K-s cutcndr;. On en a fait tant de bruit, et cependant on n'en a pas mèins compris le sens , ou du moins on l'a ëlrangemenlalt(^r(^.
a Je rendrai aux mots leur sens et à la bonne foi ses droits. « Et d'abord je rappellerai simplement que tous les Ordres religieux sont lit's par le même vœu d'obéissance , que tous expriment cl entendent de même la vertu d'obéissance.
« Mais Teul-on aller au fond même des choses? Yeul-on parler raiison et principe?
« Qu'on cherche dans ses souvenirs ce qu'il y a de beau , do grand et de mieux apprécié parmi les hommes.
« Seraient-ce les magnificences de l'ordre parfait? Eh bien ! Tordra est tout entier dans la juste subordination. Graviter vers un centre commun est l'ordre même dans la nature : mais c'est l'obéissance.
a L'ordre et l'harmonie du corps humain sont aussi admirables : mais la tête commande.
a La sagesse et la sûreté des vues sont précieuses et bien rares danî la conduite des affaires. Mais la sagesse de l'homme , dit quelque part f énelon , ne se trouve que dans la docilité. Le vrai sage est celui qui agrandit sa sagesse de tonte celle qu'il recueille en autrui. Cela est juste.
<i Un homme est seul avec lui-même ; il se fie à ses propres idées et s'affranchit de tout conseil : il n'a plus ni sagesse ni prudence.
c Le Religieux est donc vraiment sage ; car pour lui le supérieur est pur état le conseil, l'appui, la raison d'un père. Voyez encore une famille paisible et bien réglée ; l'âme de sa prospérité , n'est-ce pas la subordination et l'obéissance?
a Mais je dois poser ici le grand principe ; il n'est point sans doute du domaine étroit de la philosophie humaine ; il appartient à la foi. Qu'on !a suppose ici, du moins pour un moment, si on est assez malheureux pour ne la pag avoir.
o Quel est donc le sens de l'obéissance du Jésuite , et , pour parler plus juste , de tout Religieux , sans exception ? Le voici au point de vue de la foi , le seul pratique et vrai en cette matière :
« Dieu , dans sa providence surnaturelle et spéciale , a établi au seit de l'Eglise un genre de vie et de perfection évangélique , dont le vœu d'obéissance est le fondement et le caractère essentiel.
« C'est à Dieu mèrao que le Religieux voue son obéissance ; Diei? l'accepte , et s'oblige ainsi en quelque manière à dirigef et à gouveiner par une autorité toujours présente les actions de celui qui veut et qui doit obéir.
s Dieu vit, Dieu agit, et il préside dans l'Eglise aux fondions de luu( le corps, et surtout aux fonctions delà hiérarchie. Celle hidrarchie, divino ïit non humaine, constitue, approuve, inspire les règlements et les svipërieuFs des Ordres religieux ; en sorte que l'obéissance de chacun de leurs membres , par une vue de foi certaine et pure , doil remonter à l'autorité de Dieu taème.
« J'ob 's à Dieu , non à l'homme : je vois Dieu , j'entends Jësus- Chrisl lui- i "me dans mon supérieur : telle est ma foi pratique , tel est le sens de rcon vœu d'obéissance et des règles qui l'expliquent. Laisser donc l'homme, sa servitude ou sa tyrannie ; laissez-moi ; j'obéis à Dieu , non à l'homme. El maintenant élevons-nous ; il y a là une théorie magnifique. Elle est surnaturelle et divine : mais cela ne nuit à rien. Le supérieur commande avec la conscience de l'autorité qui lui vient do Dieu ; yinféricur obéit avec la conviction de l'obéissance qu'il doit à Dieu. Le supérieur vit de la foi ; l'inférieur vit de la foi.
« Il vous jiiaît , à vous, do retrancher la foi ; vous éteignez le flambeau d'où vient ici toute la lumière , et vous nous jugez en aveugles à travers les ténèbres qui sont votre ouvrage.
« Non , il n'y a ici qu'un seul principe , principe absolu et souverain qu'il faut envisager , et hors duquel on déraisonne nécessairement en matière d'obéissance religieuse : Dieu reconnu , Dieu respecté dans les supérieurs.
« Et après tout , qu'y a-t-il donc là de si étrange?
« Saint Ignace a beaucoup insisté sans doute sur la vertu et la perfection de l'obéissance; mais il n'a rien dit de plus fort, ni même d'aussi fort que les autres fondateurs de sociétés religieuses : et c'est ce qu'un examensincère ne devait pas laisser ignorer a ceux qui nous ont attaqués.
« Saint Ignace nous permet d'adresser toujours aux supérieurs nos humbles représentations , après avoir consulté Dieu dans la prière ; il nous permet de leur mamfeslei" avec respect nos sentiments contraires aux leurs ; et dans cette langue de modération et de prudence qu'il savait si bien parler , il a cru devoir tempérer le conseil de l'obéissance aveugle ( cœcd quddam oledientiâ ) , là où les autres, tous les autres , l'imposent avec une étendue qui ne connaît point de limites.
«Saint Benoît, ce patriarche de la vie religieuse en Occident, lui dont les disciples ont défriché l'Europe , et à qui les lettres et les sciences doivent la conservation de leurs plus beaux trésors ; saint Benoît , dont l'esprit plana longtemps sur d'innombrables génération» pour les civiliser et les instruire ; saint Benoît, instituteur de la vie monastique, ^rdonua lextuelleaîent a ses disciples d'obéir dans les choses même iuipos-
sibics : on comprcnJ que c'est ici l'écho do la parole (?vangdlique ; on . picut le voir dans la préface de ses règles et dans les chapitres 5 et 68.
« Saint Ignace n'ignorait pas le mystère do cette sainte témérité qui s'en remet à Dieu du soin de transporter les montagnes pour faire e'clater les triomphes de la fui : mais il n'eu a puiut laissé la leçon par dcrit.
« Saint Ignace exh;jrte à se laisser porter et rJgir par la divine Prodence (^l) comme si on c'ait un morl , pertndè ac si cadaver essent. Celte image n'est pas de lui , il l'a prise évidemment du grand et admirable saint François d'Assise. Cet homme si extraordinaire, si puissant et si doux, auquel il fut donné de réaliser tant de merveilles, qui vint montrer à la terre l'Evangile vivant do la pauvreté et de la croix dans un apostolat si beau et si vrai , saint François d'Assise ne regardait comme réellement ob.'issant , au rapport de saint BonaTcnlure , autre lumière éclatante du moyen âge, que celui qui se laissait toucher, remuer, placer , déplacer sans aucune résistance, comme un corps sans vie , » corpus exanime (2). Il exprimait la même pensée à peu près encore dans les même termes, lorsqu'il disait son sentiment àUcs Religieux en les instruisant sur l'obéissance : « Ce sont des morts que je veux pour disciples, non des vivants, mort\ios, non vivns ego mcos volo (3); et Cassien, longtemps avant lui, s'était''servi de cello énergique imago pour exprimer la perfection de l'obéissance ('i).
« Enfin , pour omettre tous les autres , saint Basile, le législateur des moines d'Orient et l'une des plus mâles figures des anciennes Eglises , comme l'une des plus belles gloires de l'épiscopal et de la science sacrée, saint Basile , au chapitre 22 de ses Constitutions monastiques (5) , veut que le Religieux obéissant soit comme l'outil dans la main de l'ouvrier , ou bien encore comme la cognée dans la main J'un bûcheron. Le bâton d'un vieillard , si singulièrement reproché à saint Ignase , est moins redoutable , on l'avouera.
a Mais quoi ! dira-t-on toujours , obéir en aveugle, soumettre sa volonté , son jugement, est-ce là penser , vivre en homme ? Oui ; et c'est même avoir fait do glorieuses conquêtes dans la carrière de la dignité humaine; et, dût l'horreur s'en accroître encore , j'exposcai cette affreuse doctrine.
( t ) Ue. cit
(2) S. Donav., vUa S. FnneistI, c. 69.
(3) S. Francisci Assis, opcra, eoUoq. 40^, iii-ful. L'jgJunî , iSSS, f. M.
(4) Do Insl. rcnuut. 1. i2. c. 52.
(5) S> Basil, opcra; «dit. Beueil., t. 2. p. '•i'ô.
• Mall.cur, dit l'Ecrilure, à celui qui marche dans sa voie , et qui • se rassasie du fruit de ses propres conseils ! Malheur à celui qui se « croit libre quand il n'est point détermine par autrui , et qui ne sent pas « qu'il est entraîné au dedans par un orgueil tyrannique , par des pas- ■ sions insatiables , et même par une sagesse qui , sous une apparence « trompeuse , est souvent pire que les passions mêmes I » C'est Fëneloii « qui parle ainsi (1) ; je dirai après lui :
« 0 mon Dieu 1 que je voudrais être mort à moi-même , être anësnl i comme l'entendaient saint Ignace et saint François ; mon ambition tout entière serait remplie en ce monde. Il est des âmes pieuses et recueillies qui accepteront et comprendront ce langage : et pour le faire entendre à tous , les beaux et puissants génies qui ont fécondé l'Eglise et versé en abondance les fruits de vie an sein des nations , viendront à mon aide et diront mieux que moi comment il faut mourir à soi-même pour bien vivre.
« J'entends saint Paul : « Vous êtes morts , et votre vie est cachée « en Dieu avec Jésus-Christ.... Nous sommes ensevelis avec lui dans « la mort.... Quant à moi , je meurs chaque jour.... Je suis mort et « crucifié pour le monde , et le monde est mort et crucifié pour moi.... w Aussi ma vie est Jésus-Christ seul.... Nous sommes comme des mou- « rants , et bous vivons cependant (2). i>
« Si le langage de saint Ignace est étrange, au moins conviendra-t-on que saint Paul lui avait donné bon exemple. Saint Paul nous révèle ici tous ses plus admirables secrets; il nous découvre la source à laquelle, parmi les longues luttes de son apostolat , il est allé puiser la fores de la victoire. C'est donc en mourant ainsi au monde, à lui-même, à ses désirs , à tout ce qui n'était pas Dieu , qu'il accomplit tant d'incroyables travaux, qu'il fournit une carrière si glorieuse, qu'il sauva tant d'âmes.
o Cette langue de saint Paul avait été parlée avant lui par une bouche divine. Et que signifie donc cette leçon : « Si quelqu'un veut venir après « moi , qu'il se renonce lui-même , qu'il porte sa croix et qu'il me « suive, » sinon encore celle abnégation intime qui est la mort en nous
(4 ) Cliristianisme présenté aux hommes àa monde , t. 6, p. ST.
(2) Mortui estis, et vita vestra est abscoadita cam Christo in Dca. Coloss.) e. III , v, 5. — Consepniti sumus cum illo in mortem. Bom., c. VI, t. 4. — Quolidic morior. I. Cor., *. XV , V, St — Mihi aundas crnciGins est, et ego innndo. Gai., c. V! , v. I-Î. — Mihi «Bimvivere Christus est Philip-, c. I, Y. 2t. — Quasi morienteSjCt ccce vivimus, II. Coi. «, VI, V, 9.
delà tolont^el de la pensi'e propres, de celle fausse énergie qui nous tue , tandis qu'en l'abdiquant nous vivons de celle noble vie que le Seigneur enseigna ?
« Que signiCe cet autre enseignement du Sauveur : « Il faut naîlrc n de nouveau ? » Mais pour renaître , il faut bien qu'auparavant on soit mort : et mourir , c'est surtout obéir ; car c'est en obéissant surtout que l'Ame se dépouille de celle vie factice et corrompue que l'orgueil lui a faite, et qu'elle se régénère an sein de la vie nouvelle que l'humililé apporte avec la grâce.
« Mais il est une parole de Jésus-Christ que l'homme apostolique doit méditer profondément entre toutes les autres : « Le grain de froment , « s'il ne meurt pas , reste seul ; s'il meurt , il produit beaucoup. « Ainsi , celui qui aime son tme la perdra , et celui qui hait son âme en « ce monda la gardera pour la vie éternelle (1 )• » Eh bien ! je le demande encore , qu'est-ce que celte haine de soi , celle mort volontaire et souverainement désirable pour vivre et fructifier? Qu'est-ce? Blasphémerait-ou contre la parole évangélique?
o Oui, nous dit la Sagesse incréée, il faut que vous mouriez , que vous soyez enseveli dans la terre , que vous disparaissiez dans l'abaissement de vous-même et dans l'abnégation ; et puis après vous revivrez. On vous reverra, vous reparaîtrez portant les fruils de vie. Par la mort, vous serez devenu le sel qui conserve , la lumière qui éclaire , la nourriture des âmes et le froment de Jésus-Christ.
« Et saint Paul a voulu énergiquement exprimer , dans la personne même du Sauveur, ce principe divin de gloire et de vie , quand il a dit : Il s'est anéanti : Exinanivît ; il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, olediens usque ad morlem. Saint Ignace , dans sa loi d'obéissanee , n'a pas voulu exprimer d'autre mort que celle belle et féconde vie de l'apostolat défini par Jésus-Christ et par saint Paul.
« O mon bienheureux Père ! je n'avais pas besoin que l'autorité de vos préceptes fût devant moi justifiée. La parole par laquelle vous m'ordonnez de mourir en obéissant est le plus' pur et le plus généreux esprit de l'Evangile. Je le erois de toutes les forces de mon âme , et je le proclame à la face de ce siècle , qui peut-être maintenant comprendra mieux mon
(t ) Si qnis vnlt post me venire , abnejet semelipsam, et (ollat crncem snam, et'Epqnatur me, Matth.. cap, XVI, v,24. — Oporlet vos nasci denuo, Join, , cap, III, v. 7. — Nisigrannmframeuti,,, mortuum faerit, ipsam solnm manct; si aatem mortaam firerit, moltum frnctam affert. — Qui amat animam saam, perdet cam ; et q;ii odit anioiain scam in koc (ûundo, in vilam alernaiD eustodit eam, Jgan, cnp, \U . v, 2i, 2a,
langage. Je n'«i trouyd la paix et la vie que dans la pens(?e de celle mort i» inoi-inùjnc.
<f Qu'on inc cite un de» grands noms dont s'honore l'Eglise catholique, par qui celle sublime doctrine n'ait étii enseignée. Vous admirez Bossuet; prenez son discours sur la via cachée : c'est un magnifique commentaire du texte de l'Evangile, et en môme temps de la célèbre parole de saint Ignace (1 ). Ce discours est trop long pour que je le rapporte, trop beau pour quejo le déchire en citations. Il faut le lire tout entier. Je ne rappellerai que ce seul mol do Bossuet : « Tel qu'est un mort à l'égard d'un « mort, tel est le rjondc pour ii:oi et moi pour le monde (2). »
« Le génie si profond , si pieux de réuelon n'av,ait garde d'oublier cet état de mort spirituelle ; combien de fois il y revient ! « Que faut-il donc î « écrivait-il. Il faut se renoncer, s'oublier, se perdre... ô mon Dieu ! « n'avoi"" plus ni volonté ni gloire que la vôtre... Dieu veut que je re- « garde ce moi comme je regarderais un étranger... que je le sacrifie '< sans retour, et que je le rapporte tout entier et sans condition au Créa- « leur de qui je le liens... (3) » Et ce cri de saint Augustin qu'on a regardé comme un des élans les plus sublimes de sa grande âme ne serait done qu'une folie 1 o 0 mourir à soi, ô aimer, ô aller à Dieu!...») « perire sibi, ô amare , ô ire ad Deum l » Et Fénelon encore , que voukil-il en s'écriant : « 0 Sauveur 1 je vous adore , je vous aime dans « le tombeau , je m'y renferme avec vous... je ne suis plus du nombre « des vivants '. 0 monde , ô hommes ! oubliez-moi . foulez-moi aux pieds, a je suis mort , et la vie qui m'est préparée sera cachée avec Jésus-Christ « en Dieu (4) ! »
« Telle est donc la mort précieuse que réalise merveilleusement l'obéissance religieuse : holocauste vivant et véritabia où l'hoaime tout entier s'immole à Dieu , à ses frères, à toutes les œuvres grandes et glorieuses.
« Vous ne le comprenez pas , esprits superbes de ce temps , instruits à vous complaire dans tous les rêves ambitieux de la raison humaine , dans toutes les chimères d'indépendance; je le conçois : mais de grâce, gardez vous de blasphémer ce que vous ignorez , ce que les Saints et les plus, beaux génies ont connu , ce qu'ils nous ont légué après eux dans leurs tcslamenls religieux !
« Vous ne pouvez comprendre , el cependant quelquefois vous gémis-
(1 ) OEuvrcs <le Bosscet; Versailles, tSIC , t. i, p. oJ5.
(2) IbiJ., t.lS, p, b23.
(3) OEavrei de FéncIon. — N<k;ess:fé d« «orjiaîîïo Siea, t. XVIII, p. 281 cl 2£S faiis, 1823.
{■'•) Ibid., SameiV-Saiiif; i\ 123.
^z ; ah ! la Utic licmblo sous vos pas , cl vous posez des questions 84-
vanles pour définir quel flt^au ravage l'huioanild. Ciioso étrange ! onvoui voit en même temps ivres d'un fol orgueil chanter sur un abîme; et sans cesse chancelants dans lu vio , vous célt-hrez le pouvoir effréné de tout penser, de tout dire, dont vous redoutez aussi les excès. Vous triomphe» de celte force qui renverse toujours sans édifier jamais : bien ; mais d'au 1res ont jugé qu'ils reconquéraieul lu liberté , l'ordre et la paix de leurs àmcs en soumellant leur voionlé aux volontés divines, en abjurant dans les mains de Dieu et d'une autorité qu'il institua , celle puissance d'erreur, de trouble et do crime que porte le cœur de l'homme. Se révolter contre Dieu, rejeter insolemment son joug, est aussi facile que désastreux. Dompter l'orgueil frémissant , la pensée inquiète , les passions aveugles et tout ce moi déréglé dont l'indépendance nous avilit et nous tue , c'est s'affranchir et vivre. C'est rentrer dans un empire vraiment fort et paisible où Dieu règne , où l'homme obéissant règne aussi ; car il fait le jilus noble usage de sa puissance et de sa liberté. El s'il en coule de mourir ainsi à celte fausse et funeste vie ; s'il eu coûte de conformer l'intelligence et les désirs à lu sage direction que la Religion donne et que Dieu lui-même revêt de son autorité, il y a là aussi le plus courageux , le plus glorieux , le plus fécond des sacrifices , le sacrifice de soi-même , et la victoire remportée sur les plus indomptables ennemis de l'homme, son esprit et son cœur.
« Qu'est-ce qui meurt donc ici? Ce qui n'est pas digne de vivre , ce qui donne la vie à l'àmc quand il n'est plus : l'orgueil , la frivolité, la vanité, le caprice , la faiblesse , le vice et la passion.
« On ne fait pr.s mourir; au, contraire, on ranime, onfortifie ce qui est digne de la vie , c'est-à-dire la force , l'oubli de soi , la vertu , le dévouement, le vrai courage.
m Et c'est aiusi que l'homme obéissant devient maître d« ?ui-même, s'élève et grandit avec une simplicité magnanime de toule la distance qui sépare la vraie servitude de la vraie liberté.
« O esclavage , que l'insolence humaine n'a pas honte de nommer liberté ! disait encore Fénclon ; et c'était le cri d'un grand cœur et d'un beau génie !
a Ainsi le Religieux n'est plus esclave ; il ne sort plus l'humeur , le caprice , les sens , l'orgueil ni les passions ; il a foulé aux pieds ses tyrans. II est libre dans les voies sûres ; la vérité, la p rudence règlent ses pas. I| est libre ; car il obéit à là sagesse de Dieu , et il obéit pou r se dévouer à toutes les œuvres utiles , à tous les sacrifices et à tous les Iruva-ax pour le bien tîterac! de rhiiiuâuilcS
• Soldat , lu iras te placer ù la tùlc Je ce pont, lu y resteras ; tu inoiii - « ras , nous passerons. — Oui , mon geindrai. »
« Telle est l'obéissance guerrière , perindè ae cadavcr. Elle sert , cllimeurt; et voilà pourquoi la patrie u'a pas assez de couronnes, du pas assez de voix pour célébrer son béroïsrao et sa grandeur.
« Demain vous partirez pour la Cbine; la persécution vous y attend , « peut-être le martyre. — Oui, mon Père. » Perindè ae cadaver; lelU est l'obéissance religieuse. Elle fait l'apôtre , le martyr ; elle envoie ses nobles victimes mourir aux extrémités du monde pour le salut de frère* inconnus. Et voilà pourquoi l'Eglise lui élève ses autels, lui décerne son culte , ses pompes et ses chants glorieux.
a Telle est l'obéissance demandée au Jésuite. Vous avez cru pouvoir la livrer à la dérision publique ; il vous a plu de la mépriser : laissez-moi penser que jusqu'à ce jour vous ne l'aviez pas comprise.» (De l'Exislencs cl de l'Inslilul des Jésuites ; Paris, 1844- , in-8. )