K SANTE. O
Voltaire a dit au contraire :
Ken visita le inonde, et ne l'a pas changé.
( Désastre de Liiionne. )
Le grfnie condamné à dëraisonnor pour crime d'infidëlitë à sa mission , a toujours élé pour moi un spectacle délicieux. Je suis sans pitié pour lui. Pourquoi trahissait-il son maître? pourquoi yiolait-il ses instructions ? Etait-il envoyé pour mentir T
Peu de voyagears écrivains ont parlé «Jcs Russes avec amour. Presque tous ont saisi les cMcs faibles pour amuser la malice des lecteurs. Quelqucs-ims même , tel que le docteur Clarke , en ont parlé avec une sévérité qui fait peur ; et Gibbon ne s'est pas fait difficulté de les appeler les plus ignorants et les plus superstitieux sectaires de la communion grecque^.
Cependant , ce peuple est éminemment brave , bienveillant, spirituel, hospitalier, entreprenant, heureux imitateur , pai'îeur élégant , et possesseur d'une langue magnifique sans mélange d'aucun patois , même dans les dernières classes.
Les taches qui déparent ce caractère tiennent ou à son ancien gouvernement ou à sa civilisation qui est fausse ; et non-seulement elle est fausse parce qu'elle est humaine, mais parce que, pour comble de malheur, elle a coïncidé avec l'époque de la plus grande corruption de l'esprit humain , et que les circonstances ont mis en contact , et pour ainsi dire amalgamé la nation russe avec celle qui a été tout à la fois et le plus terrible instrument et la plus déplorable victime de cette corruption.
Toute civilisation commence par les prêtres , par les cérémonies religieuses , par les miracles même , vrais ou faux, n'importe. Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception à cette règle. Et les Russes aussi avaient commencé comme tous les autres ; mais l'ouvrage , mallieureusement brisé par les causes que j'ai indiquées , fut repris au commencement du XVilP siècle, sous les plus tristes auspices.
C'est dans les boues de la régence que les germes refroidis de la civilisation russe commencèrent à se réchauf-
(l;. Hisl. de la décad. , elc. , tom. XIII, ch. LXVII . p. 10.
38/ fer, et les premières leçons que ce grand peuple enlendit dans la nouvelle langue qui devint la sienne , furent dos blasphèmes.
On peut remarquer aujourd'hui^ je le sais, un mouvement contraire capable de consoler jusqu'à un certain point l'œil d'un observateur ami ; mais comment effacer l'anathème primitif? Quoi dommage que la plus puissante des familles slaves se soit soustraite^ dans son ignorance, au grand sceptre constituant pour se jeter dans les bras de ces misérables Grecs du Bas-Empire ; détestables sophistes, prodiges d'orgueil et de nullité, dont l'histoire ne peut être lue que par un homme exercé à vaincre les plus grands dégoûts ,. et qui a présenté enfin pendant mille ans le spectacle hideux d'une monarchie chrétienne avilie jusqu'à des règnes de onze ans !
Il ne faut pas avoir vécu longtemps en Russie pour s'apercevoir de ce qui manque à ses habitants. C'est quelque chose de profond qu'on sent profondément, et que le Russe peut contempler lui-même dans le règne commun de ses maîtres, qui n'excède pas treize ans ; tandis que le règne chrétien touche au double de ce nombre, et l'atteindra bientôt ou le surpassera même partout où l'on sera sage. En vain le sang étranger , porté sur Is trône de Russie, pourrait se croire eu droit de concevoir des espérances plus élevées ; en vain les plus douces vertus viendraient contraster sur ce trône avec râpreté antique , les règnes ne sont point accourcis par les fautes des souverains , ce qui serait visiblement injuste , mais par celles du peuple*. En vain les souverains feront les plus nobles efforts , secondés par ceux d'un peuple généreux qui ne compte jamais avec ses maîtres ;
(1) Sup, p. 381.
tous ces prodiges de l'orgueil national U plus lêgilinip seront nuls , s'ils ne sont pas funestes. Les siècles passés ne sont plus au pouvoir du Russe. Le sceptre créateur , le scepire divin n'a pas assez reposé sur sa tête, et dans son profond aveuglement, ce grand peuple s'en glorifie ! Cependant la loi qui le rabaisse vient de trop haut pour qu'il soit possible de la détourner autrement qu'en lui rendant hommage Pour s'élever au niveau de la civilisation et de la science européenne , il n'y a qu'une voie pour lui , celle dont il est sorti.
Souvent le Russe entendit la voix de la calomnie , et trop souvent encore celle de l'ingratitude. Il eut droit sans doute de se révolter contre des écrivains ^ans délicatesse, qui payaient par des insultes la plus généreuse hospitalité ; mais qu'il ne refuse point sa confiance à des sentiments directement opposés. Le respect, l'attachement , la reconnaissance, n'ont sûrement pas envie de le tromper.