CHAPITRE PREMIER
3UE TOUTE ÉGLISE SCHISMATIQUE EST PROTESTANTE. AFFINITÉ DES DEUX SYSTÈMES. TÉMOIGNAGE DE l'ÉGLISE RUSSE.
C'est une vérité fondamentale dans toutes les questions de religion , que toute Eglise qui n'est pas catholique est protestante. C'est en vain qu'on a voulu mettre une distinction entre les Eglises schismatîques et hérétiques. Je sais bien ce qu'on veut dire ; mais dans le fond , toute la différence ne tient qu'aux mots, et tout chrétien qui rejette la communion du Saint-Père est protestant ou le sera bientôt.
Qu'est-ce qu'un protestant? C'est un homme qui proteste; or, qu'importe qu'il proteste contre un ou plusieurs dogmes? contre celui-ci , ou contre celui-là? Il peut être plus ou moins protestant , mais toujours il proteste.
Quel («bservateur n'a pas été frappé de l'extrême faveur dont le protestantisme jouit parmi le clergé russe, quoique , si l'on s'en tenait aux dogmes écrits , il dût être haï sur la Neva comme sur le Tibre? C'est que toutes les sociétés séparées se réunissent dans la haine de l'unité
qui les écrase. Chacune d'elles a donc écrit sur ses diapeaux :
Tout ennemi de Romo est mon anni.
Pierre 1" ayant fait imprimer pour ses sujets , au commencement du siècle dernier , un catéchisme contenant tous les dogmes qu'il approuvait , celte pièce fut traduite en anglais ^ en l'année 1 7 25 , avec une préface qui mérite d'être citée.
« Ce catéchisme , dit le traducteur , respire le génie du « grand homme par les ordres duquel il fut composé^. Ce « prince a vaincu deux ennemis plus terribles que les « Suédois et les Taiiares ; je veux dire la superstition et « l'ignorance favorisées encore par l'habitude la plus ol> « stinée et la plus insatiable.... Je me flatte que celte tra- « duction rendra plus facile le rapprochement des évê- « ques anglais et russes ; afin que par leur réunion ils de- « viennent plus capables de renverser les desseins atroces « et sanguinaires du clergé romain ^.... Les Russes et les « réformés s'accordent sur plusieurs articles de foi , « autant qu'ils diffèrent de l'Eglise romame * Les
(i) The russian calechism coraposed mià puliiished by llie order of Uie czAR ; to which is annesed a shorl accounl of the church-goTernement and cérémonies of ihe Moscovites. London. Mcadows , 1725 , in-8. by Jenkin. Tbom. Philipps , pages 4 el 66.
(2) Le Iraducleur parle ici d'un catéchisme comme il parlerait d'un ukase que l'empereur aurait publié sur le droit ou la police. Celle opinion qui est juslc doit être remarquée.
(3) On pourrait s'étoîiner qu'en 1T25 on pût encore imprimer en Angleterre une extravagance de celte force. Je prendrais néanmoins rengagement de montrer des passages encore plus merveilleux dans les ouvrages des premiers docteurs anglais de nos jours.
(4) Sur ce point le traducteur a tort el il a raison. I! a tort , si ion
* premiers nient le purgatoire ' ; et notre compa-
M triote Covel , docteur de Cambridge ^ a prouvé dotlca ment dans ses Mémoires sur l'Eglise grecque , combien « la Iranssuhstantialion des Latins dijfère de la cène « grecque'^. »
Quelle tendresse et quelle confiance ! La fraternité est évidente. C'est ici que la puissance de la haine se fait sentir d'une manière véritablement effrayante. L'Eglise russe professe , comme la nôtre , la présence réelle , la nécessité de la confession et de l'absolution sacerdotale le même nombre de sacrements , la réalité du sacrifice eucharistique , l'invocation des Saints , le culte des images , etc. ; le protestantisme au contraire fait profession de rejeter et mênr\e d'abhorrer ces dogmes et ces usages ; néanmoins s'il les rencontre dans une Eglise séparée de Rome , il n'en est plus choqué. Ce culte des images surtout , si soleimellement déclaré idolâtrique , perd tout son venin, quand il serait môme exagéré au point d'cîre devenu à peu près toute la religion. Le Russe est séparé du Saint-Siège : c'en est assez pour le protestant ; celui-c' ne voit plus en lui qu'un frère , qu'un autre protestant ; tous les dogmes sont nuls , excepté la haine de Rome.
s'en lient aux professions (Je foi ëcrife, qui sont les mêmes A peu do chose près pour les Eglises latine el russe, etdilïèrenl t?galemeiit des confessions protestantes ; mais si l'on en vient à la pratique et à la croyapce intérieure, le traducteur a raison. Cliaque jour la foi dite jrccgue s »*loigne (le Rome et s'approche do Witleniberg.
(1) Je n'en sais rien ; et je crois en ma conscience que le clergë russe ne le sait pas mieux que moi.
(2) On entend ici des théologions anglicans affirmer que déjà , au commencement du dernier siècle, la foi de l'iSglisc romaine et celle de l'Eglise russe sur l'article de l'Eucharistie n'élaienl plus les mêmes. On se plaindrait donc à tort des préjugés cûllioliques sur cet Article.
Cette haine est le lien unique, mais universel de toutes les Eglises séparées.
Un archevêque de Twor , mort il y a seulement deux ou trois ans, publia en 180Ô un ouvrage historique en latin , sur les quatre premiers siècles du christianisme ; et dans ce li>Teque j'ai déjà cité sur le célibat, il avance sans détour qu'une grande partie du clergé russe est calviniste*. Ce texte n'est pas équivoque.
Le clergé n'étudie dans tout le cours de son éducation ecclésiastique que des Um'CS protestants; une habitude haineuse l'écarte des livres catholiques , malgré rexirômc affinité des dogmes. Bitigham surtout est son oracle , et la chose est portée au point que le prélat que je viens de citer en appelle très-sérieusement à Binghmn , pour établir que V Eglise russe n'eriseigne que la pure foi des ^apôtres ^.
C'est un spectacle bien extraordinaire et bien peu connu dans le reste de l'Europe que celui d'un évêque russe qui , pour établir la parfaite orthodoxie de son Eglise, en appelle au témoignage d'un docteur protestant.
Et lui-même , après avoir blâmé pour la forme ce penchant au calvinisme , ne lainse pas d'appeler Calvin un
(i) Ou, si l'on veut s'espriiner mol à mot , «qu'une grande partie « du clergé russe chérit et ce'lèbre à l'excès le système calviniste. » — ïlœc sanè est disciplina illa (Calvini) quem plcrimi de nostris (sic) tanloperè laudant deamantqne. (Methodii archiep. Twer Liber hisloricus de rébus in primitive Eccles, christ, etc. ,in-4. Mosquae, 1805. Typis sanctissimae synodi. Cap. VI , sect. 1, § 79, p. 168. ) Tout homme qui ;i pu voir les choses de près , ne doutera pas que par ci s mots plcrimi dk NOSTRIS, il ne faille entendre tout prêtre de cette Eglse qni sait le latin ou le français, à moins que dans le fond de son cœur il ne penche d'un tôle tout opposé ; ce qui n'est pas inoaï parmi les gens instruits de cet ordre.
(2) Methodisiâ, ibid. sect. I, png 200, note 2.
expression élraiigc; dans la bouclic d'un évoque parlant d'ui» Iiérésianjuc , el qui ne lui est jamais échappée dans tout son livre , à l'égard d'un docteur catholique.
Ailleurs, il nous dit que, pendant quinze siècles ^ la doctrine de Calvin fut presque inconnue dans V Eglise ^. Celte modification paraîtra encore curieuse ; mais dans le reste du livre , il se gcMie encore moins ; il attaque ouvertement la doctrine des saci enients , et se montre tout à Tait calviniste.
L'ouvrage , comme je l'ai déjà observe , étant sorti des presses même du synode , avec son approbation expresse, nul doute qu'il ne représente la doctrine générale du clergé , sauf les exceptions que j'honore.
Je pouriais citer d'autres témoignages non moins décisifs; mais il faut se borner. Je n'affirme pas seulement que l'Eglise dont il s'agit est protestante; j'affirme de plus ({u'elle Test néccssairemeni|, et que Dieu ne serait pas Dieu si elle ne l'éiuil pas. Le lien de l'imité étant une fois rompu , il n'y a plus de tribunal commun , ni par conséquent de règle de foi invariable. Tout se réduit au jugement particulier et à la suprématie civile qui constituent l'essence du protestantisme.
L'enseignement n'inspirant d'ailleurs aucune alarme
(1) Magnum tircu , ibid. pag. 168.
(2) Doctrinam Galyiui per M. et D. ann. inEcclesià Chnsti pesé inuudiiam. Ibid.
L'archevèijue de Twcr a publié ccl ouvrage en latin, sur do n7trc f ritii|iië ni par ses confrères qui ne révéleraient jamais un secret de famille, ni par les gens du monde, qui ne l'entendraient pas, et qui d'ailleurs no s'enibarfÊjsseraient pas plus des opinions du prélat que de sa personne. On ne peut se former une idée derindilTércnco ru^BCpour cessoilcsd'lioninies et de choses, si l'on n'en a été (Vinoia,
en Russie, et le môme empire renfermant près de trois uiiiliuns de sujets protestants, les novateurs de tous les genres ont su profiter de cet avantage pour insinuer librement leurs opinions dans tous les ordres de l'état , et tous sont d'accord , même sans le savoir ; car tous protestent contre lo Saint-Siège , ce qui suffit à la fraternité commune.