D'ANGLETERRE ET DE RUSSIE
Voici encore une autre loi de la nature : Rien ne s'altère que par mixtion , et jamais il n'y a mixtion sans affinité. Les Eglises phoiiennes sont conservées au milieu du ma- Iioniétisme comme un insecte est conservé dans l'ambre. Comment seraient-elles altérées , puisqu'elles ne sont touchées par rien de ce qui peut s'unir avec elles ? Entre le mahométisme et le christianisme , il ne peut y avoir de mélange. iVIais si l'on exposait ces Eglises à l'action du
protestantisme ou du cathoricisme avec un feu de science • suffisant, elles disparaîtraient presque subitement.
Or , comme les nations peuvent aujourd'hui , au moyen des langues , se toucher à distance , bientôt nous serons témoins de la grande expérience déjà fort avancée en Russie. Nos langues atteindront ces nations qui nous vantent leur foi relice en parchemin , et dans un clin d'œil nous les verrons boire à longs traits toutes les erreurs de l'Europe. — Mais alors nous en serons dégoûtés, ce qui rendra probablement leur délire plus court.
Lorsque l'on considère les épreuves qu'a subies l'Eglise romaine par les attaques de l'hérésie et par le mélange des nations barbares qui s'est opéré dans son sein , on demeure frappé d'admiration en voyant qu'au milieu de ces épouvantables révolutions , tous ses litres sont intacts et remontent aux Apôtres. Si elle a changé certaines choses dans les formes extérieures , c'est une preuve qu'elle vit ; car tout ce qui vit dans l'univers change , suivant les circonstances , en tout ce qui ne tient point aux essences. Dieu qui se les est réservées , a livré les formes au temps pour en disposer suivant de certaines règles. Cette variation dont je parle est même le signe indispensable de la vie, l'immobilité absolue n'appartenant qu'à la mort.
Soumettez un de ces peuples séparés à une révoîuHou semblable à celle qui a désolé la France durant vingt-cinq ans : supposez qu'un pouvoir tyrannique s'acharne sur l'Eglise, égorge , dépouille, disperse les prêtres; qu'il tolère surtout et favorise tous les cultes , excepté le culte national ; celui-ci disparaîtra comme une fumée.
La France , après l'horrible révolution qu'elle a soufferte , est demeurée catholique ; c'est-à-dire que tout ce qui n'est pas demeuré r^tfholique n'est rien. Telle est la
force de la vérité soumise ù une épi'ouvc terrible. Vhomme sans doute a pu en ^'Irc altéré ; mais la doctrine nullémenl, parce qu'elle est inaltérable de sa nature.
Le contraire arrive à toutes les religions fausses. Dès que l'ignorance cesse de maintenir leurs formes , et qu'elles sont attaquées par des doctrines plijlosophiques , elles entrent dans un état de véritable dissolution, et marclieiit vers l'anéantissement absolu par un mouvement sensiblement accéléré.
Et comme la putréfaction des grands corps organisés produit d'innombrables sectes de reptiles fangeux , les religions nationales qui se putréfient , produisent de ménic une foule d'insectes religieux qui traînent sur le même sol les restes d'une vie divisée, imparfaite et dégoûtante.
C'est ce qu'on peut observer de tous côtés ; et c'est par là que l'Angleterre et la Russie surtout peuvent s'expliquer à elles-mêmes le Inombre et l'inépuisable fécondité des sectes qui pullulent dans leur vaste sein. Elles naissent de la putréfaction d'un grand corps : c'est l'ordre de la nature.
L'église russe , en particulier , porte dans son sein plus d'ennemis que toute autre ; le protestantisme la pénètre de toutes parts. Le rascolnisme ' , qu'on pourrait
(4) On pourrait écrire un mémoire ;inléressanl sur ces ratcolnics. Renfermé dans les bornes étroites d'une note , je n'en dirai que ce qui est absolument indispensable pour me faire entendre.
Le mot de rascolnic, dans la langue russe , signiGe, au pied de la lettre, scMsmalique. La scission désignée par ceiie expression générique a pris naissance dans une ancienne traduction de la Bible , à laquelle les rascolnics tiennent infiniment, et qui contient des textes altérés suivant eux dans la version dont l'Eglise russe fait usage. C'est sur ce fondement qu'ils se nomment eux-mêmes (et qui pourrait les en empêcher "?) Aowjnej de l'antique foi , eu vieux croyants (staiovetài j. Partout où le peuple.
appclci Villuminisme des campagnes, se renforce cluni'itj jour : déjà ses enfants se comptent par millions ; et les lois n'oseraient plus se compromettre avec lui. Villuminisme, qui est le rascohiisme des salons, s'attache aux chairs délicates que la main grossière du rascolnic ne saurait atteindi'e. D'autres puissances encore plus dangereuses agissent de leur côté , et toutes se multiplient aux dépens de la masse qu'elles dévorent. Il y a certainement de grandes différences entre les sectes anglaises et les sectes russes ; mais le principe est le même. C'est la religion nationale qui laisse échapper la vie , et les insectes s'en emparent.
possédant pour son malheur l'Ecrilure sainte en langue vulgaire , s'avise de la lire et de l'interpréter, aucune aberration de l'esprit particulicrne doit étonner. Il sérail trop long de détailler les nombreuses superstitions qui sont venues se joindre aux griefs primitifs de ces hommes égarés. Bientôt la secte originelle s'est divisée et subdivisée , comme il arrive toujours, au point que dans ce moment il y a peut-être en Russie quarante sectes de rascolnics. Toutes sont extravagantes , et quelques-unes abominables. An surplus, les rascolnics en masse proCeslent contre l'Et;lise russe, comme celle-ci proteste contre l'Eglise romaine. De part et d'autre c'est le même motif, le même raisonnement et le môme droit ; de ninnière que toute plainte de la part de l'autorité dominante serait ridicule. Le rascolnisme n'alarme ni ne choque la nation en corps , pas plus que toute autre religion fausse; les hautes classes ne s'en occupent que pour eu rire. Quant au sacerdoce , il n'entreprend rien sur les dissidents , par. o qu'il sent son impuissance , et que d'ailleurs l'esprit de prosélytisme doit lui manquer par essence. Le rascolnisme ne sort point de la classe du peii- \>!e ; mais le peuple est bien quelque chose , lie fùl-il même que de Iren't millions. Des hommes qui se prétendent instruits portent déjà le nombie ie ces sectaires au septième de ce nombre , à peu près , ce que je naffirn.e poiat. Le gouvernement qui seul sait à quoi s'en tenir n'en dit rien et fait bien. Il use , au reste , à l'égard des rascolnics, d'une prudence, d'uni modération , d'une bonté sans égaies ; et quand même i! en résulterait des conséquences malheureuses , ce .\u'à Dieu ne plaise ! il pourrait (oujouisi le tomolcr CM pensant que la scvcritc n'aurait pas mieux réussi.
Pourquoi ne voyons-nous pas des secles se fornur <Mi France , par exemple , en Italie , etc. ? Parce que la Religion y vit loulc entière , et ne cède rien. On ponrr.i bien voir à côte d'elle l'incrédulité absolue , comme on peut voir un cadavre à côté d'un homme vivant ; mais jamais elle ne produira rien d'impur hors d'elle-inrme , puisque toute sa vie lui appartient. Elle pourra , au contraire , se propager et se multiplier en d'autres hommes choz qui elle sera encore elle-même, sans nlTaiblissement ni diminution , comme la lumière d'un flambeau passe à mille autres.