CHAPITRE V
IMPOSSIBILITÉ DE DONNER AUX ÉGLISES SÉPAP.ÉES UN NOM COMMUN QUI EXPRIME l'uNITÉ. PRINCIPES DE TOUTE LA DISCUSSION j ET PREDICTION DE l'AUTEUR.
Ceci me conduit au développement d'une vérité à la- ((uelle on ne fait pas assez d'attention, quoiqu'elle en mérite beaucoup. C'est que toutes ces Eglises ayant perdu l'unité, il est devenu impossible de les réunir sous un nom commun et positif* Les appellera- t-on Eglise orientale? Il n'y a certainement rien de moins oriental que la Russie ffui forme cependant une portion assez remarquable de l'ensemble. Je dirais même que s'il fallait absolument mettre les noms et les choses en contradiction , j'aimerais mieux appeler Eglise russe tout cet assemblage d'Eglises séparées. A la vérité, ce nom exclurait la Grèce et le Levant ; mais k puissance et la dignité de l'Empire couvriraient au moins le vice du langage qui dans le fond subsistera toujours. Dira-t-on par exemple Eglise grecque, au lieu d'Eglise orientale P Le nom deviendra encore plus faux. La Grèce est en Grèce , si je ne me trompe.
Tant qu'on ne voyait dans le monde que Rome et Constantinople , la division de l'Eglise suivait naturellement celle de l'empire , et l'on disait V Eglise occidentale et V Eglise orientale , comme on disait Vempereiir d'Occident et Yempereiir d'Orient; et même alors , il faut bien le remarquer , cette dénomination eût été fausse et trompeuse , si la même foi n'eût pas réuni les deux Eglises sous la suprématie d'un chef commun , puisque , dans cette supposition , elles n'auraient point eu de nom commun , et qu'il ne s'agit précisément que de ce nom qui
doit cire catholique et univeroel pour représenter ruiiii« totale.
Voilà pourquoi les Eglises séparées de Rome n'ont plus de nom commun, et ne peuvent être désignées que par un nom négatif qui déclare , non ce qu'elles sont , mais ce qu'elles ne sont pas ; et sous ce dernier rapport , le mot seul àe protestante conviendra à toutes et les renfermei'a toutes , parce qu'il embrasse Ircs-justement dans sa génc"ralilé toutes celles qui ont protesté conU'e l'unité.
Que si l'on descend au détail , le titre de photieimc sera alissi juste que celui de luthérienne , calviniste , etc. ; tous ces noms désignant fort bien les différentes espèces de protestantismes réunis sous le genre universel ; mais jamais on ne leur trouvera un nom positif et général.
On sait que ces Eglises se nomment elles-mêmes orthodoxes, et c'est par la Russie que celte épilliète ambitieuse se fera lire en français dans l'Occident ; car jusqu'à nos jours on s'est peu occupé parmi nous de ces Eglises orthodoxes ^ toute notre polémique religieuse ne s' étant dirigée que contre les protestants. Mais la Russie devenant tous les jours plus européenne, et la langue universelle se îrouvant absolument naturalisée dans ce grand empire , il est impossible que quelque plume russe , déterminée par une de ces circonstances qu'on ne saurait prévoir , ne dirige quelque attaque française sur l'Eglise romaine , («• qui est fort à désirer , nul Russe ne pouvant écrire contre cette Eglise , sans prouver qu'il est protestant.
Alors pour la première fois nous entendrons parler dans nos langues de \ Eglise orthodoxe ! On demandera de tout côté: Qu'est-ce que V Eglise orthodoxe? Et chaque chrétien de l'Occident , en disant : Cest la mienne apparemment, se permettra de tourner en ridicule l'erreur qui s'adresse à elle-même un comx»linient qu'elle prend pour un nom.
Chacun étant libre do se donner le nom qui lui convient , Laïs en personne serait bien la maîtresse d'icrire sur sa porte : lîôlel d'Àrlémise. Le grand point est de . forcer les autres à nous donner tel ou tel nom , ce qui n'est pas tout à fait aussi aisé que de nous en parer de notre propre autorité ; et cependant, il n'y a de vrai nom que le nom reconnu.
Ici se présente une observation importante. Comme il est impossible de se donner un nom faux , il l'est également de le donner à d'autres. Le parti protestant n'at-il pas fait les plus grands efforts poumons donner celui de papistes ? Jamais cependant il n'a pu y réussir : comme les Eglises photiennes n'ont cessé de se nommer orthodoxes j sans qu'un seul chrétien étranger au schisme ait jamais consenti à les nommer ainsi. Ce nom d^orihodoxe est demeuré ce qu'il sera toujours, un compliment éminemment ridicule , puisqu'il n'est prononcé que par ceux qui se l'adressent à eux-mêmes ; et celui de papiste est encore ce qu'il fut toujours, une pure insulte, et une insulte de mauvais ton qui , chez les protestants même , ne sort plus d'une bouche distinguée.
Mais pour terminer sur ce mot orthodoxe, quelle Eglise ne se croit pas orthodoxe? et quelle Eglise accorde ce titre aux autres qui ne sont pas en communion avec elle? Une grande et magnifique cité d'Europe se prête à une expérience intéressante que je propose à tous les penseurs. Un espace assez resserré y réunit des Eglises de toutes les communions chrétiennes. On y voit une Eglise catholique , une Eglise russe , une Eglise arménienne , une Eglise calviniste , une Eglise luthérienne ; un peu plus loin se trouve l'Eglise anglicane ; il n'y manque , je crois^ qu'une Eglise grecque. Dites donc au premier homme que vous rencontrerez sur votre roule : Montrez-moi
A'23 VEglisc ouTiioDOSLii ? Chaque chiciiun vous mujiirera !a sienne , grande preuve déjà d'une oiLhuduxic eonuuuue. Mais si vous dites : Montrez-moi ï'E(jlise catuolique ? Tous répondront: La voilà! et tous montreront la mèuie. Grand et profond sujet de niédituLiou ! Elle seule a un nom dont tout le monde convient , parce que ce nom devant exprimer l'unilé qui ne se trouve (pie dans l'Eglise catholique, cette unité ne peut être ni méconnue où elle est , ni supposée où elle n'est pas. Amis et ennemis , loul le monde est d'accord sur ce point. Personne ne dispute sur le nom qui est aussi évident que la chose. Depuis l'origine du christianisme , VEijliso a porté le nom qu'elle porte aujourd'hui , et jamais son nom n'a varié ; aucune essence ne pouvant disparaître ou seulement s'altérer sans laisser échapper son nom. Si le protestantismo porte toujours le même , quoique sa foi ait immensément varié , c'est que son nom étant purement négatif et ne signifiant qu'une renonciation au catholicisme , moins il croira, et plus il prolestera, plus il sera lui-même. Son nom devenant donc tous les jours plus vrai , il doit subsister jusqu'au moment où il périra , comme l'ulcère périt avec le dernier atome de chair vivante qu'il a dévoré î
Le nom de catholique exprime au contraire une essence, une réalité qui doit avoir un nom ; et comme hors de son cercle divin il ne peut y avoir d'unité religieuse , on pourra bien trouver hors de ce cercle des Eglises , mais point du tout I'Eglïse.
Jamais les Eglises séparées ne pourront se donner un nom commun qui exprime l'unité , aucune p.iissance ne pouvant , J'espère , nommer le néant. Elles se donneront donc des noms nationaux , ou des noms à prétention , qui ne manqueront jamais d'exprimer précisément la qualité
qui manque à ces Eglises. Elles se noninieronl réformée, évangéliquej apostolique ', anglicane , écossaise , orthodoxe, etc. , tous noms évidemment faux , et de plus accusateurs , parce qu'ils sont respectivement nouveaux , particuliers , et même ridicules pour toute oreille étrangère au parti qui se les attribue ; ce qui exclut toute idée d'unité , et par conséquent de vérité.
Règle générale. Toutes les sectes ont deux noms : l'un qu'elles se donnent , et l'autre qu'on leur donne. Ainsi les Eglises photiennes qui s'appellent elles-mêmes orthodoxes , sont nommées hors de chez elles sckismatiques , grecques ou orientales , mots synonymes sans qu'on s'en doute. Les premiers réformateurs s'intitulèrent non moins courageusement évangèliques , et les seconds réformés; mais tout ce qui n'est pas eux les nomme luthériens et calvinistes. Les anglicans, comme nous l'avons vu , essaient de s'appeler apostoliques; mais toute l'Europe en rira, et même une partie de l'Angleterre. Le rascolnic russe se donne le nom de vieux croyant; mais pour tout homme qui n'est pas rascolnic , il est rascolnic ; le catholique seul est appelé conune il s'appelle , et n'a qu'un nom pour tous les hommes.
Celui qui n'accorderait aucune valeur à cette observation , aurait peu médité le premier chapitre de la métaphysique première , celui des noms.
C'est une chose bien remarquable que tout chrétien
(1) L'Eglise anglicane , dont le bon sens el l'orgueil re'pugnent également à se voir en assez mauvaise compagnie , a imagine depuis quelque icmps d'abjurer le titre de protestante , et de se nommer apostolique, (/est un peu tard , comme on voit , pour se donner un nom , et l'Europe est devenue trop impei-linente pour croire à cet ennoblissement. Le parleukent , au reste , laisse dire les apostoliques, et ne cesse de protester qu'il i:sl protestant.
étant obligé de confes&er dans le symbole , (jii'il croit a l'Eglise catholique i néanmoins aucune Eglise dissidente n'a jamais osé séparer de ce titre et se nommer catholique, quoiqu'il n'y eût rien de si aisé que de dire . Ccst nous qu* sommes catholiques ; et que la vérité d'ailleurs tienne évidemment à cette qualité de catholique. Mais dans cette occasion, comme dans mille autres , tous les calculs de l'anibition et de la politique cédaient à l'invincible conscience. Aucun novateur n'osa jamais usurper le nom de I'Eglise ; soit qu'aucun d'eux n'ait réfléchi qu'il se condamnait en changeant de nom , soit que tous aient senti , quoique d'une manière obscure, l'absolue impossibililé d'une telle usurpation. Semblable à ce livre unique dont elle est la seule dépositaire et la seule interprète légitime , l'Eglise catholique est revêtue d'un caractère si grande si frappant, si parfaitement inimitahle^ , que personne ne songera jamais à lui disputer son nom , contre h\ conscience de l'univers.
Si donc un homme appartenant à l'une de ces Eglises dissidentes, prend la plume contre I'Eglise , il doit être arrêté au titre mênie de son ouvrage. Il faut lui dire : Qui étes-vous? comment vous appelez- cous? d'où venezvous? pour qui parlez-vous? — Pour V Eglise, direzvous. — Quelle Eglise? celte de Constantinoplc , de Smyrm, de Bucharestj de Cor fou , etc.? Aucune Eglise ne peut être entendue contre Z'Eglise, pas plus que le représentant d'une province particulière contre une assemblée nationale présidée par le souverain. Fous êtes justement condamné avant détre entendu : vous avez tort sans autre examen , parce que vous êtes isolé. — « Je parle , dira- « t-il peut-être, pour toutes les Eglises que vous nom-
(1) On connaît ces expressions de Rousseau , o propos de i'Evangile.
« niez, cl pour toutes celles qui suivent la même foi. » — Dans ce cas , montrez vos mandats. Si vous ?t'cn avez que de spéciaux, la môme difjîcuîté subsiste; vous reprcstcntez bien plusieurs Eglises, mais non ^Eglise. Fous parlez pour des provinces; Tétat ne peut vous entendre. Si vous prétendez agir sur toutes en vertu d'un mandat d'unité, nommez cette imité; faites-nous connaître le point central qui la constitue, et dites son nom qui doit être tel que l'm'eille du genre humain le reconnaisse sans balancer. Si vous ne pouvez nommer ce point central, il ne vous reste pas même le refuge de vous appeler république chrétienne ; car il n'y a point de république qui n'ait un conseil commun, un sénat, des chefs quelconques qui représentent et gouvernent V association K Rien de tout cela ne se trouve chez vous , et par conséquent vous ne possédez aucune espèce d'unité , de hiérarchie et d'association commune ; aucun de vous n'a le droit de prendre la parole au nom de tous. Fous croyez être un édifice, vous n'êtes que des pierres.
Nous sommes un peu loin , comme on voit , d'iigiter ensemble des questions de dogme ou de discipline, il s'agit avant tout, de la part de nos plus anciens adversai-
(1) Ceci est de la p!us haute importance. Mille fois on a pu entendre demander en certains pays : Pourquoi l'Eglise ne pourrait-elle pas être presbytérienne ou collégiale? J'accorde qu'elle puisse l'être , quoique le contraire soit démontre' ; il faut au moins nous la niontrer telle avant de demander si elle est lëgilime sous cette forme. Toute re'publique possède l'unité souTcrainc', comme toute autre forme de gouvernement. Que les Eglises pholiennes soient donc ce qu'elles voudront , pourvu qu'elles soient quelque chose. Qu'elles nous inJiquent une hie'rarchie générale , un synode , un conseil , un sénat , comme elles voudront , dont elles déclarent relever toutes ; alors nous traiterons la question de savoir si l Eglise universelle jjeiU être une république ou un collège. Jusqu'à cette époque , elles sont nulles dans le sens universel.
ros, de se légitimer, et de nous dire ce qu'ils sont. Tanl qu'ils ne nous auront pas prouvé qu'ils sont I'Eglise, ils ont tort d'avoir parlé ; et pour nous prouver qu'ils son! I'Eglise, il faut qu'ils montrent un centre d'unité visible pour tous les yeux , et portant un nom à la fois positif ei exclusif , admis par toutes les oreilles et par tous les par lis.
Je résiste au mouvement qui m'entraînerait dans la polémique : les principes me suffisent; les voici :
1° Le Souverain Pontife est la base nécessaire^ unique et exclusive du christianisme. A lui appartiennent les promesses , avec lui disparaît l'unité , c'est-à-dire l'Eglise.
2° Toute Eglise qui n'est pas catholique e&t protestante. Le principe étant le même de tout côté^ c'est-à-dire une insurrection contre Vunité souver'aine , toutes les Eglises dissidentes ne peuvent différer que par le nombre des dogmes rejetés.
3** La suprématie du Pape étant le dogme capital sans lequel le christianisme ne peut subsister , toutes les Eglises qui rejettent ce dogme dont elles se cachent l'importance , sont d'accord , même sans le savoir : tout le reste n'est qu'accessoire , et de là vient leur afiinité dont elles ignorent la cause.
4" Le premier symptôme de la nullité qui frappe ces Eglises^ c'est celui de perdre subitement et à la fois le pouvoir et le vouloir de convertir les hommes et d'avancer l'œuvre divine. Elles ne font plus de conquêtes , et même elles affectent de les dédaigner. Elles sont stériles, l't rien n'est plus juste : elles ont rejeté l'^poifo;^.
6° Aucune d'elles ne peut maintenir dans son intégrité le symbole qu'elle possédait au moment de la scission. Lu
(1) Nous les avon ; même enlendues se vanlcr de ceUc slérililé.
4î28 foi ne leur appartient plus. L'habitude, rorgueil , l'obsiinalion , peuvent se mellre à sa place et tromper des yeux, inexpérimentés; le despotisme d'une puissance hétérogène qui préserve ces Eglises de tout contact étranger, l'ignorance et la barbarie qui en sont la suite , peuvent encore pour quelque temps les maintenir dans un état de raideur qui l'cprésente au moins quelques formes de la \ie ; mais enfin nos langues et nos sciences les pénétreront , et nous les verrons parcourir , avec un mouvement accéléré ^ toutes les phases de dissolution que le protestantisme calviniste et luthérien a déjà mises sous nos yeax^
6° Dans toutes ces Eglises, les grands changements que j'annonce commenceront par le clergé ; et celle qui sera la première à donner ce grand et intéressant spectacle , c'est l'Eglise russe , parce qu'elle est la plus exposée au vent em-opéen^.
Je n'écris point pour disputer ; je respecte tout ce qui est respectable , les souverains surtout et les nations. Je ne hais que la haine. Mais je dis ce qui est , je dis ce qui sera , je dis ce qui doit être ; et si les événements contrarient ce que j'avance , j'appelle de tout mon cœur sur ma mémoire le mépris et les risées de la postérité.
(1) Toul ceci est dit sans prc^lendre affirmer que l'ouvrage n'est pas corameuc(5 et même fort avance. Je veux l'ignorer, et peu m'iin-j)orle. 11 bie suffit de savoir que la chose ne peut aller autrement.
(2) Parmi les Eglises pholiennes, aucune ne doit nous int(<resser autant que l'Eglise russe, qui est devenue entièrement européenne depuis que la suprématie exclusive de son auguste chef l'a très-heureusemeut séparée pour toujours des faubiurgs de GciistaLUinui>'.e.