CINQUIÈME PÉRIODE
Cette période correspond à la renaissance des lettres et des sciences. Deux courants s’établissent, le courant médical qui est disposé à développer les idées hippocratiques et la version céphalique, le courant chirurgical qui tend à se prononcer pour la version podalique; mais l’une et l’autre ne sont exécutées qu’au moment du travail. Il commence à être question de quelques manœuvres ex* ternes sans cependant qu’on s’y arrête.
Si les corporations religieuses en gardant le monopole des connaissances humaines, si les papes en ouvrant des universités par les Décrétales, tentaient de rester toujours les maîtres du mouvement intellectuel, ce mouvement finit par se séculariser. La fuite des savants de l’Orient en Italie pour éviter les Arabes, le commerce de l’Italie et de la France avec l’Orient pendant les croisades et les voyages particuliers des chercheurs font venir en Occident, non-seulement les auteurs arabes, mais les auteurs grecs et romains qu’on s’empresse de copier. Enfin la découverte de l’imprimerie vient les vulgariser. Le XV* et surtout le XVI*
siècles dorment aux connaissances médicales, une immensë impulsion qui ne devait plus se ralentir, et dont l’obstétrique tira son profit;
Un fait surtout caractérise cette époque, c’est la séparatiofa tranchée entre la médecine et la chirurgie qui jusque-là avait été incertaine. La chirurgie sortant des mains des barbiers* s’affranchissant de la tutelle de la médecine* s’élève par l’étude de l’anatomie et de la clinique à la hauteur de la médecine elle-même. Paris surtout offre deux corporations qui personnifient cette division, le collège de chirurgie et la faculté de médecine. Leà matrones conservent encore un grand rôle, mais qui diminuera promptement comme nous allons le voir.
L’Italie, l’Allemagne ne restent pas en arrière, mais là c’est plutôt le courant médical qui se prononce et l’obstétrique devait se ressentir de cette direction ; ce sont les idées hippocratiques qui y dominent, c’est dire la recommandation de la version céphalique. L’ignorance des matrones étant le point le plus pressant à corriger, c’est pour y remédier, encore plus que pour faire des traités d’obstétrique, que nous voyons paraître les livres d’Albert le Grand (r5oo), et de Rhodion ( 1 5 1 3) en Allemagne, les premiers qui aient paru sur la matière par la voie de l’imprimerie.
Dans le livre Ier, ch. II, du livre de Rhodion, l’enfant est décrit et figuré la tête en haut, se tenant accroupi dans la matrice. Dans le ch. IV, où l’auteur cite Avicenne et Albert le Grand après avoir cité Hippocrate, il déclare la présentation de la tête seule naturelle. Mais s’il considère la naissance par les pieds non natufélle, il ne craint pas de tirer sur ces membres réunis ensemble bu d’aller les chercher quand ils ne sont pas éloignés, tandis que dans les présentations des bras « la sage-fértime doibt repousser l’enfant en dedans par les épaüles jusqu’à ce qu’icelle main soit remise au costé et puis le recepuoit par la teste » (i), et en parlant de la présentation du siège « si l’enfant est viré sur le cul... .
(i) Rhodion trad-. par P. Biéncassis. — Paris 1 563, p. 36-37;
la sage-femme doit mettre la main en dedans et surlever l’enfant jusqu’à ce qu’il tombe sur les pieds.... combien qu’il serait beaucoup meilleur si elle le pouvait tourner sur la teste. »
Jacques Rueff qui a écrit à là fin du XVIe siècle, dans son traité Deconceptu et generatione hominis, renchérit en Allemagne sur lés idées hippocratiques encore plus que Rhodion, car il veut absolument qu’on ramène toutes les présentations à celle de la tête, sans en excepter même celle des pieds. 11 est bon à ce propos de reproduire son propre texte: Supina in lecto reclinabit separturiens.... sublimioribus natibns ; qno facto obstetrix ventrem ipsius prœcordia versus mediocriter stringet, ut inuterum infantem ipsius repeüat , et alia forma prodeundi occasionem ministrat. Ante omnia autemeurabit ut faciem infantis tergo matris obvertat, deinde in f antis nates et crura a umbilicum matris versus elevet ut ad legittimum partum acceleret. Plus loin, à propos de la présentation du tronc, il dit submovendo inquam nates et ad exitum dirigendo caput (i), ainsi de suite dans les douze présentations non naturelles qu’il admet et dans lesquelles il prescrit toujours de ramener la tête à l’orifice utérin.
Il n’est pas question, dans le volume de Rueff, de ce qu’il fallait faire quand la sage-femme ne réussissait pas dans ces manœuvres, et cependant la non réussite devait être la règle, tentant la version céphalique après la rupture des membranes. C’est qü’alors on .avait recours au chirurgien, lequel considérant l’enfant comme mort, faisait l’embryotomie ou sortait le fœtus comme il pouvait. Du reste Rueff décrit et représente de fortes pinces (forceps longa et tersa), pour écraser la tête ou lâ saisir et la tirer au dehors une fois entamée par le couteau.
Thom Bartholni (De inéolilis pàrtus hiimûni viis , in-12, Hagœ comitum 1740, ch. VII, p. 142), dit à pro-
(0 Dc concept a et generatione hominis, lib. IV, chap. II, Francfort ad Mœnum, t58o. — La Iro édition est dc i554j
pos de la version céphalique : « Si fœtus in utero vitiosus fuit ut exinde exitus impeditus, intromissi digiti inunctis obstetrix ad legitimum convenientemque positum debuisse convertere, seduloque impellendo, deducendo, flectendo, dirigendo procurare ut caput primum propenderet, quæ cura hic et ubique obstetricum est. Pedem vel manum editam et extra propendentem in utero reducere convenit, etc. »
Les idées hippocratiques ne devaient pas recevoir le même accueil en France où la chirurgie sur ce point comme sur d’autres se séparait des vieilles traditions. Ambroise Paré qui personnifie précisément la chirurgie au milieu du XVIe siècle, est le premier à insister sur la version podalique.
Paré avait connu le livre de Celse comme il le dit dans ses œuvres; avait-il, soit en France, soit en Italie, où il était allé avec les armées françaises, connu les livres de ceux qui avaient écrit sur la version podolique, Philumenus, Moschion, Ætius? La chose n’est pas sûre, mais il est probable que non; dans tous les cas il avait connu Rhodion et peut-être Rueff dont il reproduit les figures sans dire où il les a prises. Du reste Franco, presqu’en même temps que Paré, recommandait la version podalique.
Au chap. XIV du livre de la génération, Paré dit qu’il est difficile d’indiquer une position constante dans laquelle se tient le fœtus dans le sein maternel ; il l’a trouvé la tête tantôt en haut, tantôt en bas ou sur les côtés : Au chap. XXXIII, consacré à la manière de tirer les enfants hors le ventre de la mère tant morts que vivants , Paré dit : « Posé le fait qu’il fust tourné selon nature ayant la teste au couronnement, pour deuement l’extraire par l’art, faut doucement repousser contre mont et chercher les pieds et les tirer près le couronnement ; ce faisant tourner facilement l’enfant. » Ainsi le père de la chirurgie proposait la version podalique dans tous les accouchements difficiles, même dans les présentations de la tête, quoique reconnaissant cette dernière présentation comme laposition la plus naturelle.
De plus Paré faisait comprimer le ventre de la femme pendant la version pour faciliter la sortie de l’enfant comme la chose avait été déjà exécutée.
L’opinion sur l’innocence de la naissance par les pieds avait tellement pris d’empire à ce moment que Gervais de Latouche (i) dit : « Si l’enfant présente les deux pieds, c’est la façon de sortir la plus douce tant pour la mère que pour l’enfant, il ne faudra à bien venir sans desturber. » Mais ce n’était plus si facile si l’enfant présentait un seul pied.
Chose curieuse, l’élève de Paré, Guillemeau, est plus absolu que le maître pour la présentation du vertex et la version céphalique. Mais il faut remarquer que Guillemeau était à la fois chirurgien et docteur en médecine. Dansle livre II, ch. XIII, de son heureux accouchement, Guillemeau conseille aussi la version podalique dans toutes les présentations en dehors de la tête, sans exclure l’autre version ; ainsi au ch. Y, il opère la version céphalique comme ceci « le chirurgien pour la redresser (la tête) en son lieu naturel.... coulant une main vers l’occiput pour la redresser après avoir premièrement repoussé l’enfant en haut par le dos ou poictrine, ce qui se fait rarement estant plus expédient et plus sûr de le repousser par l’épaule » et quelques lignes plus bas c’est la version céphalique qu’il conseille dans la présentation du bras comme ailleurs où il la croit possible, parce que, dit-il, le retournement de l’enfant (version podalique), est dangereux « si l’enfant est vif devant que d’être retourné, il est premièrement estouffé que retourné. »
Louise Bourgeois, autre élève de Paré, admet douze présentations de l’enfant où il ne vient pas bien (observations diverses, chap. VII), et dans les douze elle conseille presque toujours la version céphalique; elle ne conseille d’aller chercher les pieds que dans les présentations du siège, et d’aller chercher l’autre pied quand
(i) La très-haute et très-souveraine science de • l’art et industrie naturelle d’enfanter, etc., — Paris i58y, in-18, p. 17.
un seul se présente, enfin de tirer sur les deux pieds quand les deux membres sont la partie la plus proche de l’ouverture de la matrice.
Saint-Germain (i) dans les cas de mauvaise présentation de l’enfant donne un conseil qu’on peut rapporter à la version céphalique par manœuvres externes. Ainsi les prédécesseurs et les contemporains de cet auteur qui conseillent encore de chercher à emmener la tête ne le font qu’en mettant la femme avec le ventre plus bas que le bassin et surtout en repoussant directement les parties fœtales qui se présentent pour aller chercher la tête par les voies intérieures. St-Germain propose la voie extérieure, a On faira coucher la femme la teste basse et les pieds tort hauts, et avec la main l’on pressera le ventre de la femme, et l’on repoussera l’enfant dedans la matrice, afin qu’il y prenne une figure naturelle. » On voit ici que le refoulement seul est le but à atteindre, mais il aurait pu être un acheminement à la version par manœuvres externes si on s’y était arrêté.
Fournier (2) tout partisan qu’il est aussi de la version podalique conseille de tenter la version sur la tête, même dans les cas de présentation du bras et de la main « si la main de l’enfant n’est pas trop avancée ni l’épaule, et qu’il n’y ait qu’à le détourner (comme nous avons dit ci-devant en l’article second) pour loger la tête qui en pourrait être proche, v car, dit-il, le médecin et la sage-femme « peuvent éviter par ce moyen une opération violente qui a quelquefois de mauvaises suites pour la mère et l’enfant. »
Madame de la Marche (3) dit en parlant de ce que doit faire, même la sage-femme dans les cas de présentation du bras : « Si c’est un bras que l’enfant présente, et que la tête soit proche dp passage, il faut réduire le
(1) L'Eschole méthodique et parfaite des sages-femmes, etc., in-S. — Paris, iC5o, p. 245.
(2) L’accoucheur méthodique, etc., in- 18. — Paris 1674, p. 3o5.
(3) Instruction familière et utile aux sages-femmes, etc., in- 12. — Paris, 1Û77-1710.
bras derrière la tête, la mettre droite en cas qu’elle fût de côté. Mais s’il présente l’épaule avec le bras, il faut aller chercher les pieds. »
Le courant chirurgical imprimé par Ambroise Paré, quoique modéré par Guillemeau et Louise Bourgeois, devait se prononcer de plus en plus. La version podalique l’emporte dans le collège de chirurgie de Paris, et comme l’obstétrique prend une grande extension, une grande précision, sous les chirurgiens de Paris devenus accoucheurs, n’ayant plus besoin ni du secours des médecins, ni du secours des sages-femmes, il s’en suit que, dès 1$ fin du XVIq siècle, la version podalique est en faveur à Paris au détriment de la version céphalique. Mauricegu, Portai, Viardel, Peu, Amand, Dionis, Lamotte, Puzos, Ménard, ont avec, plus ou moins d’insistance renchéri sur ces idées pendant le XVII8 siècle et moitié du XVIIIe. Ils oqt considéré les présentations du siège et des pieds presque aussi naturelles que celle du soiqmet, ils les ont abandonnées ordinairement à la nature, tout au plus ils conseillaient de rectifier, par des manœuvres internes, la présentation de la tête dans les présentations de la face ou autres inclinaisons moins prononcées. Dans les présentations du tronc comme dans tous les accouchements difficiles ou compliqués, ils conseillaient la version podalique ou retournement de l’enfant. Si parfois la présentatioq rnême de la tête offrait des difficultés, on refoulait cette partie pour aller chercher les pieds. Quant à la version céphalique opérée par des manœuvres internes, ils la déclaraient difficile et le plus souvent impossible après la rupture des membranes, seul mornent où on était sûr de la présentation de l’enfant .
Pendant qu’à Paris, le courant chirurgical s’emparajt de plus en plus de l’obstétrique et qu’il prônait la version podalique, ailleurs le courant médical contiquait de suivre plus ou moins les idées hippocratiques. Ainsi à Montpellier, Varandée dans son Traité de maladies des femmes, Rivière dans sa Pratique médicale continuent à admettre comme seule naturelle la présentation du
sommet et conseillent pendant le travail à la sage-femme et au médecin de ramener autant que possible la tête sur l’ouverture de la matrice. Ces idées sont encore suivies à l’étranger, commençons par l’Italie.
Scipion Mercurii de Rome dans son ouvrage la Commareo Riccoglitrice [ i), après avoir étudié dans le ier livre l’accouchement naturel ou par la tête, consacre treize chapitres du livre deuxième à l’accouchement non naturel, et avec un luxe d’érudition et de précautions, il recommande à la sage-femme de ramener à la présentation du vertex, non-seulement les présentations inclinées de la tête, mais toutes les présentations du tronc, et des membres. Il conseille de rentrer ces dernières parties dès qu’elles paraissent et de repousser le tronc, de tirer sur la tête jusqu’à ce que celle-ci arrive à l’orifice utérin. Pour cela la patiente est couchée de manière à avoir la tête et les épaules plus basses que le bassin, et la sage-femme après avoir bien graissé les parties maternelles et fœtales, après avoir bien graissé ses mains en introduit une dedans pendant que l’autre aide au-dehors pour modifier la présentation fœtale jusqu’à ce que la tête arrive. Non-seulement, Scipion Mercurii refuse de tirer sur les pieds quand ils se présentent, il blâme ceux qui osent donner le conseil de tirer sur ces membres.
Fabrice d’Acquapendente dans sa Chirurgie donne les mêmes préceptes, et si l’enfant ne vient pas après ces manœuvres, il opère l’embryotomie (2), ce qui devait arriver souvent à cause des difficultés qu’offre la version céphalique après l’écoulement des eaux, et l’impossibilité de réduire des membres prolabés depuis longtemps. C’était en un mot discréditer la version céphalique plutôt que la recommander.
Sébastien Melli qui a pour ainsi dire succédé à Mercurii pour la rédaction du livre classique destiné aux sages-femmes italiennes, est moins absolu que son pré-
(1) Roma 1597, Venezia 1601, Verona 1642.
(2) Œuvres chirurgicales, trad. franc. — Paris 16.^.
décesseur (i). Après avoir admis aussi la culbute (capitondolo), il admet que la présentation du sommet est la présentation naturelle, mais cependant il admet que la naissance par les pieds peut avoir lieu avec un enfant vivant ; aussi il conseille de faire des essais pour ramener la tête à sa position normale, mais si la chose est difficile, impossible, il n’hésite pas à conseiller à la sagefemme d’aller chercher les pieds pour retirer l’enfant. C’est-à-dire que Melli se range du côté des chirurgiens français comme il le dit lui-même.
En Espagne nous voyons Frédéric à Castro (2) suivre aussi le courant médical en recommandant de ramener la tête à l’orifice utérin quand elle n’y est pas, et quand le fœtus est mort de couper le bras s il embarrasse, de tirer sur les pieds en se faisant aider par des personnes qui comprimeraient le ventre pendant les tractions.
En Angleterre l’obstétrique est bien encore entre les mains des sages-femmes, mais là aussi nous voyons au XVIIe et surtout au XVIIIe siècles commencer à paraître le Man-Midwife ou chirurgien accoucheur.
L’extension qu’avait prise en France la chirurgie et ses applications obstétricales devait retentir aussi en Angleterre, d’autant plus qu’un des Chamberlin, (les inventeurs mêmes du forceps), avait traduit Mauriceau et en avait par conséquent propagé les idées au-delà de la Manche ; mais les accoucheurs anglais ne renoncèrent pas si facilement aux idées hippocratiques et à la version céphalique. Peut-être l’usage ancien du forceps en fut la cause .
Harvey dans le livre de ses Obsercationes et istoriœ parle de l’attitude du fœtus et de la culbute comme les entendaient les médecins du temps.
On voit Giffard (3) dans les présentations du tronc
(i) La Comara Levatrice. — Venezia, 1721-1738.
(2I De universa muliebrium morborum medicina. — Hamburgi, 1617, livr« IV, cap. II.
(3) Giffard W. Cases in Midwifry, publ. par E. Hody, in -8. — London, 1734.
et des épaules recourir presque toujours à la version céphalique plutôt qu’à la version podalique pour appliquer son extrcictor, et comme il n’agissait que par des manœuvres internes, il est surprenant qu’il ait si sou- \ ent réussi. Il est vrai que la vie des enfants était dans presque tous ces cas compromise ou sacrifiée.
Fielding Oui cl (i) propose dans les présentations transversales d’essayer la version sur la tête avant de recourir à la version podalique, mais en Angleterre même, les idées des chirurgiens de Paris, c’est-à-dire la version podalique, gagnaient toujours du terrain. Ainsi on voit E. Chapman (2) le propagateur même du forceps des Cfiamberlin se déclarer plus favorable à la version podalique qu’à la version sur la tête ; ses idées sont résumées dans ce passage ; « If the child offers any other port than the had, the haud is to be passed gently in to the womb, the feet to be searched for, the child to be turned »
Voilà 1 état où en était encore la question du palper et de la version céphalique au milieu du XVIIIe siècle, c’est-à-dire le palper et les manœuvres externes à peu près nuis ; la version céphalique par manœuvres internes compte encore quelques partisans, mais elle perd du terrain pendant que la version podalique en gagne.