SEPTIÈME PÉRIODE
Sans prétendre être ie premier à avoir palpé le ventre des femmes enceintes, ni même être le premier à avoir essayé de modifier les positions fœtales par des manipulations externes, je trouve dans ces deux moyens la réalisation d’un plan général, l’accouchement physiologique, obtenu avec le secours des moyens artificiels. Séquestré dans une île, ignorant les résultats que d’autres pouvaient avoir obtenus, je me livre à des recherches cliniques à l’aide desquelles i" je généralise le palper abdominal, je le rattache à des principes scientifiques et lui donne une valeur, une précision qui le mettent au-dessus du toucher vaginal et de l’auscultation comme diagnostic pendant la grossesse ; 20 Faisant revivre les idées hippocratiques, je déclare non seulement la présentation du sommet comme seule physiologique, je rends ce principe réalisable en ramenant par des manœuvres externes pendant la grossesse ou au moment du travail toutes les présentations (pieds, siège, face, tronc) à celle du sommet. Parti d’un principe autre que ceux que l’on professe désormais dans les écoles, je sors des voies battues pour atteindre mon but et je trouve sur mon passage une foule d’idées, une foule de résultats auxquels je ne m’attendais même pas.
Comme ici je suis aussi en cause que le palper et que la version céphalique, je suis forcé de faire connaître au lecteur l’historique, ou plutôt les phases qu’ont suivies mes propres idées ; phase de préparation, phase de l’admission du principe et des recherches pour le réaliser, phase de la rencontre et du perfectionnement des moyens de réalisation. Je demande pardon au lecteur de lui parler un peu de moi, mais je crois avoir assez fait preuve de patience et de modestie en gardant le silence pendant vingt-trois ans. Me taire en ce moment
ce serait plus que de la faiblesse, ce serait une honte, une lâcheté.
Si par suite d’une réunion de circonstances je suis devenu accoucheur, dans mes études comme dans ma pratique, j’ai été, je suis encore aussi médecin que chirurgien ; je crois même que ce que j’ai fait de bon en obstétrique je le dois à la généralisation de mes connaissances, et je ne comprends la spécialité sérieuse qu’après la généralité.
Pendant que je commençais mes études médicales à Montpellier (1840-1843), je fus frappé par deux faits en apparence fort éloignés, mais que nous allons voir se rapprocher. Chef externe à l’hôpital St-Heloy, je suivais de près les deux professeurs de clinique chirurgicale Lallemand et Serre. Le premier, homme de beaucoup de talent, mais malheureux comme opérateur, ses malades avaient presque tous des accidents, perdait beaucoup de monde dans son service. Serre, homme fort ordinaire, prenait tant de soin de ses malades, opérait avec tant de réserve et faisait surtout la réunion immédiate avant tant d’ à-propos, qu’il guérissait presque tous ses opérés.
Le second fait qui me frappa, ce fut le premier accouchement auquel j’assistai à l’hôpital général, et où la femme resta une journée entière dans des douleurs si violentes qu’elle en était délirante ; elle disait à chaque instant, il me semble l’entendre encore, accouchezmoi ou tuez-moi , et devant ce travail, le professeur Delmas restait impassible ; il disait aux élèves, c’est long, mais l’accouchement se fera tout seul. Devant ce spectacle je fus tellement émotionné, que me trouvant mal, je dus quitter la salle. Comment, me disais-je, on laisse une malheureuse femme dans cet état si longtemps, sans rien faire pour la soulager ? Mais alors la science est bien à court ou ceux qui la pratiquent n’ont pas d’humanité !
Voulant me faire à la pratique, et comme dans les hôpitaux du Midi les chefs-internes faisaient même les opérations très souvent, je concourus pour être chef-interne à
l’Hôtel-Dieu de Nîmes, et là enmédecine comme en chirurgie je pus faire (1844-1845) une large application des principes généraux quej’avaispuisés à Montpellier; enfin je vins à Paris étudier quelques spécialités et m’y faire recevoir docteur (1846).
L’obstétrique fut un des points que je cultivai le plus en suivant les cours et surtout en assistant le plus souvent que possible aux accouchements de la clinique.
Déjà, pendant que j’avais été chef interne à Nîmes, j’avais assisté des femmes en travail qui avaient diminué la mauvaise impression du premier accouchement que j’avais vu à Montpellier, et à Paris cette impression devait être complètement effacée.
Je vis une femme à la clinique de la faculté qui accoucha sans souffrir, sans crier ; une défécation n’aurait pas été plus pénible. Je me rappelle que moi et les élèves qui étaient de série avec moi nous disions à cette femme ; mais criez donc, ne vous retenez pas, et elle de nous répondre, pourquoi voulez-vous que je crie puisque je ne souffre pas ?
Ce fait, dont je tins bonne note, fut comme l’antipode de celui de Montpellier. C’est entre ces deux extrêmes que se trouvent mes recherches et pour ainsi dire toute ma vie obstétricale.
Rentré à Bastia (1847) pour obéir à ma famille, j’eus au bout de peu de mois tant de clientèle qu’à peine si je pouvais suffire, et si les quelques opérations de haute chirurgie que je fis me posèrent tout d’abord, la médecine, l’obstétrique, devaient faire le reste. Enfin le département ( 1 85 2) me nomma professeur d’obstétrique pour l’instruction des sages-femmes et me donna le service clinique d’accouchements de l’hôpital de Bastia.
Ce n’est pas dans la bibliothèque de la ville, pas plus que dans la mienne que je pouvais puiser de vastes connaissances obstétricales. Je n’avais que les dçux ouvrages classiques de Chailly et de Cazeaux, pour ce qui concerne l’obstétrique. C’est au lit des malades que j’ai puisé mes inspirations.
Le fait de l’accouchement sans douleur que j’avais vu
à Paris devait se répéter souvent en Corse. Ainsi je me rappelle encore une porteuse d’eau qui arriva à l’hôpital pendant que je faisais ma visite. Elle entre en courant dans la salle et s’étend sur le premier lit venu en disant j’accouche, j’accouche. Je constate en effet que l’enfant va passer et je faisais préparer un autre lit pour cette femme quand elle me dit cela ne vaut pas la peine puisque je vais rentrer chez moi préparer le manger à mes enfants. En effet, malgré toutes mes persuasions je ne pus la faire rester à l’hôpital plus de trois heures.
Un autre fait analogue arriva chez une femme qui rentrait de la campagne avec une charge de petit bois sur la tête, elle est prise de douleurs à la porte de la ville, elle se place derrière un mur et là elle accouche. Sans plus attendre, elle met son enfant dans le pan de sa jupe et vient à l’hôpital d’à-côté ayant encore le placenta dans l’utérus. C’est moi qui l’ai délivrée, elle voulut aussi rentrer chez elle quelques heures après.
Ces faits me rappelèrent, outre quelques cas rares de l’histoire, les faits cités dans les traités de médecine légale, de femmes accouchant en voiture, au théâtre et même dans la rue.
La répétition de ces cas ne me porta plus à les considérer comme des exceptions, mais comme représentant le vrai but de la nature, la fonction physiologique. En effet, loin d’y trouver des inconvénients, mon observation clinique y trouva des avantages, que je fis connaître plus tard dans mon Essai sur L'accouchement ; physiologique .
Un de ces avantages fut celui de constater que là où l’utérus s’était déchargé promptement et facilement du produit de la conception, il se rétractait beaucoup plus facilement et plus fortement que là où il avait beaucoup fatigué pendant l’expulsion. La femme perdait peu de sang après l’accouchement, elle était plus forte et surtout elle avait le lait sans avoir la fameuse fièvre de lait que je voyais décrite dans les livres classiques comme une chose normale. La négation de la fièvre de lait fut donc pour moi un fait de premier ordre.
Pendant que ces observations obstétricales faisaient du chemin dans mon esprit, les observations médicales et chirurgicales ne restaient pas en arrière et venaient les épauler. La bibliographie de mes publications le montrera à qui veut le savoir, mais le perfectionnement de la réunion immédiate était toujours en première ligne.
J’étais encore chef-interne à Nîmes lorsque je commençai à publier des travaux sur la cicatrisation des plaies (i) et je ne fus pas peu surpris en arrivant à Paris de voir qu’on négligeait tant la réunion immédiate dans les opérations. Arrivé en Corse, je mis largement en pratique les exemples que j’avais vus à Montpellier, à Nîmes, et le succès vint me donner raison.
Ce n’était pas seulement dans les opérations de la face que j’obtenais la réunion sans suppuration, je l’obtenais dans les amputations et les désarticulations des membres, je l’ai obtenue dans les opérations du tronc, de l’abdomen, dans les opérations de hernie étranglée, faites avant les mortifications. Je me rappelle l’avoir obtenue dans un cas où le malade dans un accès de folie s’était ouvert le ventre avec un couteau. Les intestins, tout persillés de blessures, faisaient hernie au dehors et après avoir mis des points de suture sur chaque plaie intestinale je réduisis le paquet et mis aux parois abdominales de larges points de suture enchevillés, aux téguments des points de suture entortillés, et la plaie se ferma sans suppuration.
Ce n’est pas ici le lieu de le dire, mais qui évite la suppuration dans les opérations sanglantes, écarte les neuf-dixièmes des accidents chirurgicaux. Un obstacle inévitable à cette suppuration était la ligature des vaisseaux et pour l’obvier j’inventai une ligature qu’on peut ôter à volonté, ligature qui mériterait plus d’attention qu’on ne lui a prêtée. Enfin mes résultats obstétricaux et mes résultats chirurgicaux marchaient trop près les uns des autres pour ne pas se rencontrer.
(i )\. Journal de médecine pratique de Montpellier. Décembre 1845 et mars 1846.
Comparant l’accouchementautraumatisme, comparant
la plaie utérine à une plaie chirurgicale, je ne tardai pas à conclure que l’accouchement physiologique sans fievre de lait ou autre n’était que la réparation de la surface utérine sans inflammation, comme la réunion immédiate sans fièvre était la cicatrisation de la plaie sans pus.
Ces deux faits me parurent être assez importants et assez nouveaux pour être soumis au monde médical et en 1 853 je me rendis à Paris pour présenter^ l’Académie (7 mars i853) deux mémoires, l’un sur la non existence de la fièvre de lait, l’autre sur le perfectionnement de la réunion immédiate et sur ma nouvelle ligature (1). C’est à Cazeaux que le mémoire sur la fièvre de lait fut confié pour faire le rapport, et comme M. J. Guérin s’était occupé beaucoup de la réunion des plaies il me demanda à faire le rapport sur l’autre mémoire. Nous allons voir plus tard le résultat singulier de ces deux mémoires.
Rentré en Corse, je concentre déplus en plus mes observations sur l’obstétrique etpetit à petit je vois l’accouchement physiologique grandir, se perfectionner et être tout autre que l’accouchement dit naturel ou spontané des auteurs. En effet la maladie et la mort sont des choses naturelles, et comme l’accouchement dit naturel ou spontané des auteurs conduit souvent à des résultats pathologiques, à la mort de la mère et de l’enfant ; comme les femmes de notre Société ne sont plus dans l’état naturel, mais qu’elles sont modifiées profondément par la civilisation, il faut: i° Aplanir le plus possible ces altérations ; 2° Ne pas abandonner la nature à elle seule pour ne la secourir que là où elle est à bout de forces, mais lui venir en - aide le plus promptement possible par des moyens artificiels ; 3° Observer quels sont les moyens qu’elle emploie pour arriver le plus facilement à l’accouchement physiologique et employer artificiellement ces moyens ou des
(i> V. Galette med., 12 mars,— Galette des liôpit. 19 février et 10 mars, — Revue mcd. chir. Malgaigne, t. i3, p. 227.
moyens analogues, conduisant à des résultats physiologiques pour la mère et pour l’enfant. ^
Ces bases me mettaient tout à fait en dehors des idees reçues, et le point de départ étant nouveau, je ne
, 1S P Us Preoccupé de ce qu’on a fait de ce qu on a dit j’ai cherché à atteindre mon but, l’accouchement physiologique artificiel là où la nature nel'ob-
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encore, elle y est sous-entendue. 7 P
Je ne pu, s pas suivre ici la filière par laquelle ont pas-
s™t°UmaSismeS /eS °bstétricales Pourarriverlà ouclles sont, mais une des principales fut celle de la présen-
du verte1* ' AmS! fréquence des Présentations du vertex comparativement à celles du siège, despieds
. a face et du tronc, l’immense avantage que la prendre offaut au point de vue de la facilité du travail et
tS“S, favorables P°ur éviter les accidents et la mortalité de la mere comme de l'enfant, en un mot, tout
démontrait la présentation du vertex comme la plus naturelle et par conséquent la seule physiologique.
est du reste celle que la nature suit presqu'exclusivement chez les mammifères.
La conclusion de ceci me conduisait ou à ramener les emmes a l’etat de nature, ou à corriger par l’art les âcheux résultats de la civilisation sans priver la femme des bénéfices de celle-ci. Le premier résultat étant impossible, il fallait accepter le second, c’est ce que j’ai tàc îe de faire ; et un des buts principaux était celui de chercher à ramener toutes les présentations fœtales à celle du sommet.
J avais déjà tenté divers moyens lorsqu’un fait vint heureusement résoudre toutes les difficultés. Le 17 mai i854 j’assistais à Bastia (1) Mmc Ciavaldini, son nom mente d’ètre inscrit en lettres d’or, laquelle était en
(1) Cette observation, avec tous ses détails, se trouve dans mon lassai sur l accouchement physiologique, p, 409.
mal d’enfant, et le toucher vaginal n’ayant pas trouvé la tète fœtale sur le détroit je me mis à palper le ventre. Les parois utero-abdominales étant assez minces et souples je parvins à reconnaître la tète dans l’hypocondre droit , cherchant ensuite les autres parties, je trouvai le tronc à droite et l’auscultation me venant en aide je reconnus une présentation du siège ; les pieds étaient au-dessus du pubis gauche, je pus en constater les mou\ements. J’essayai aussitôt par des pressions extérieuies à faire descendre la tète d’une main pendant qu avec 1 autre main je relevais le siège, et quelle n’est pas ma surprise, l’enfant cédant à ces pressions, fait la culbute dont avaient parlé les anciens, réalisant dun coupla version céphalique dans la plus difficile des présentations fœtales. Je trouve dans cette observation ce passage que je me plais a répéter: ce fut alors un des plusbeaux moments de mon existence médicale!
Dès ce moment je soumis au palper toutes les femmes grosses que je pus examiner tant en ville qu’à l’hôpital et en peu de temps ce mo}ren d’exploration fut mis par moi au-dessus du toucher vaginal et de l’auscultation. Je ramenai pendant la grossesse ou au moment du travail toutes les présentations fœtales à celle du sommet, réalisant les vieilles idées hippocratiques telles que je les avais connues. Une foule de points nouveaux secondaires surgirent sur mon passage, formant un ensemble qu'on n’a même pas encore bien saisi jusqu’ici. Entre le 17 mai 1854 et le mois de février 1 8 5 5 , j’avais ramassé les faits et les idées qui devaient composer mon volume sur l’accouchement physiologique. C’est pour publier ce volume que je me rendis- à Paris dans les premiers jours de mars i855.
Arrivé à Paris le 3 mars je fis le 5 ma visite à M. P. Dubois dont j’avais été l’élève en 1846 pour lui annoncer ce que j’avais obtenu en Corse.
Quand je dis à M. Dubois que par le palper seul pratiqué par dessus la chemise, je parvenais en quelques secondes, non seulement à savoir si la femme
ait enceinte, mais à reconnaître la présentation et la
position du fœtus, à reconnaître si elle portait un enfant ou deux, ce professeur, qui n’était pas expansif.pourtant se mit a rire et quand j’ajoutai que si l’enfant n’était pas en présentation du sommet, je l’y ramenais artificiellement, évitant désormais non seulement les présentations du tronc, mais celles du siège', des pieds et de a face oli, alors, M. Dubois rit bien plus fort, ayant l air de dire, voilà encore un provincial qui croit avoir découvert quelque chose (i) !
Devant ce rire ironique dont je n’étais pas flatté, ie repris que j’étais prêt à lui montrer ces résultats à la clinique s’il me le permettait et il me congédia en me disant, eh bien nous verrons tout cda , d’un air encore plus incrédule que le rire précédent.
Avant de raconter ce que j’ai fait et qui a été si mal recompense par l'école, je vais dire ce que j’aurais dû faire si j’avais pu me douter du résultat et ce que j’aurais fait si j’avais pu être guidé par des gens avisés. Je le dis pour que d’autres apprennent à mes frais.
Ce que je venais de dire à M. Dubois j’aurais dû l’annoncer à l’Académie de médecine par une lecture ou par une lettre, en demandant la nomination d’une commission pour constater la vérité des faits. Devant cette commission j’aurais démontré, non la manière de les obtenir, mais les résultats matériels de ces faits pour quelle les constatât dans un rapport public lu devant l’Académie.
Ce rapport, une fois obtenu, on m’aurait demandé les moyens, c’est-à-dire les procédés et les règles scientifiques pour obtenir les résultats, et en les donnant je pactisais en quelque sorte avec l’Académie, je pactisais avec 1 Ecole, tandis que ma bonne foi provinciale m’a conduit à un résultat bien différent comme on va le voir. Je
(i) Ce n’est pas pour le palper et la version céphalique seuls que ce résultat m’est arrivé. Dans le cours de ma vie médicale, quand j ai trouvé un point nouveau et que je me suis assurédesa véracité j ai toujours trouvé en l’annonçant d’autant plus de surprise et de répulsion chez les savants que ces personnes étaient plus haut placées. Ce que c’est que la conviction !
reprends mon récit, et pour ne plus y revenir, je vais tout d’abord raconter les résultats de mes deux mémoires de 1 853. M. Cazeaux, auquel avait été confié mon mémoire sur la non existence de la fièvre de lait, n’avait pas fait de rapport, d’après ce qu’il me dit, parce qu'il croyait à l’existence de cette fièvre ; mais au moins il me rendit mon mémoire en i855, quand je le lui demandai, et les idées qu’il contenait furent reproduites plus tard dans mon Essai sur V accouchement physiologigue.
Quant à mon mémoire sur la réunion des plaies et sur le parallèle des suites de couches fébriles ou non fébriles avec les plaies réunies d’une manière immédiate ou avec suppuration, M. Jules Guérin ne fit pas non plus de rapport, mais il m’a été impossible de ravoir mon manuscrit, et j’ignorais alors que quand on remet un mémoire à un rapporteur, il faut toujours en garder la copie.
Je reprends mon récit :
Le 6 mars (i 855) comme les jours suivants, je me rendis à la clinique de la Faculté à l’heure de la visite de M. Dubois et trouvant des femmes enceintes, je passais les mains sur le ventre encore recouvert de la chemise. En moins d’une minute j’avais porté mon diagnostic sur la présentation et la position de l’enfant. M. Dubois, chez ces mêmes femmes, pratiquait le toucher vaginal, cherchait par le moyen de l’auscultation les pulsations cardiaques et après 6, 8, io minutes il disait : Je crois que vous avez raison ; ou bien la chose n’était pas sûre pour lui, et nous attendions l’accouchement pour la confirmer. Cette fois il ne riait plus, il disait au contraire avec humeur : mais il n’est pas possible que vous puissiez être sûr de votre diagnostic puisque vous n’examinez pas les femmes ! Heureusement qu’à force de les répéter, ces expériences lui prouvèrent que mon impossible était la vérité.
Triste chose, loin de proclamer cette vérité, M. Dubois garda alors le silence, et lorsque je montrais au chef de clinique M. Blot comme aux élèves comment ils de-
valent s’y prendre pour m’imiter, M. Dubois garda une attitude qui n’était pas encourageante. Ayant trouvé des présentations du siège ou des pieds, je proposai de faire la version céphalique devant lui et il dit, ce n'est pas nécessaire elle se fera peut-être toute seule ; les enfants naissaient parles pieds. C’est à la dérobée que j’ai pu faire quelques versions céphaliques à la clinique de la Faculté. Au bout de quelques mois, M. Dubois me faisait comprendre indirectement qu’il ne pouvait pas, malgré son silence, me laisser plus longtemps faire ces démonstrations à sa clinique ; mais il rie faudrait pas croire qu’il dédaignât tout ce que j’avais dit ou écrit. Nous avons vu qu’il ne parla plus de la fièvre de lait, et un jour il lui échappa ce mot, peut-être M. Mattéi a raisoii.
Ce fut à l’occasion d’un travail assez long pour qu’il se formât une forte bosse sero-sanguine sur la tête de l’enfant. Pour moi cette bosse, pendant l’accouchement, n’arrive jamais que là où il y a des obstacles, et par conséquent des indications d’intervention. Lorsque les autres mojmns ne réussissent pas, c’est qu’il faut employer le forceps, ne serait-ce que pour aider les contractions utérines, et les rendre plus efficaces.
Bien des élèves avaient profité 'de mes démonstrations à la clinique, et plus par esprit de contradiction que par esprit de propagande, M. Depaul, M. Campbel, tout en disant que le palper et la version par manœuvres externes étaient des choses vieilles, voulurent contrôler mon diagnostic par le toucher vaginal et l’auscultation, nier ou changer les versions céphaliques que je fis à la clinique. Mais celui qui profita le plus de mes démonstrations, ce fut le chef de clinique, M. Blot. 11 m’a bien payé d’avoir fait son éducation au palper. Un jour j’avais le matin diagnostiqué une grossesse double, et je l’avais dit à la femme qui la portait. Le soir M. Blot l’apprend de la bouche de cette femme un peu éplorée et cherche à confirmer mon diagnostic par l’auscultation. Le lendemain il annonce triomphalement son diagnostic à la visite de M. Dubois, frustrant ainsi le palper et moi-même. Pour rétablir la vérité je dus
demander à la femme qui, le premier, lui avait dit qu elle portait deux enfants, et elle répondit devant M. Dubois comme devant les élèves, cest vous, monsieur. Ceci n’a pas suffi à rectifier le fait (i), et après avoir tiré de mes démonstrations le plus de profit possible, M. Blot est resté envers moi un des opposants les plus bilieux.
Pendant ce temps s’imprinjait mon volume sur l'Accouchement physiologique. Mes démonstrations à la clinique et dans quelques autres hôpitaux, des extraits de mon livre qui avaient paru dans quelques journaux, enfin la publication du livre lui-même firent quelque sensation.
Après avoir étudié dans ce livre le but de la nature qui est le résultat le plus heureux, c’est-à-dire l’accouchement physiologique, je démontre que les principes admis dans les ouvrages classiques laissent à la nature des accouchements pathologiques pour les résultats. La douleur, les accidents, la mortalité de la mère et de l’enfant suffiraient à le démontrer.
J’étudie ensuite l’accouchement physiologique dans ses causes, considérées chez la mère et chez l’enfant, et chez l’une comme chez l’autre, je relève des points qui sortent des idées reçues. Je reconnais que les présentatations fœtales de la grossesse ne sont pas celles de l’accouchement, et je simplifie la classification tout en la rendant plus pratique.
Le diagnostic attire mon attention ; et qu’on ne croie pas me voir uniquement attaché au palper. Je précise et j’étends aussi le toucher vaginal ainsi que l’auscultation. Enfin je consacre 21 pages au palper ; je le développe tellement, je le transforme si complètement, que je le rends, pour le diagnostic de la grossesse, supérieur au
(1) Un élève M. J. C. Pouthier voulant faire sa thèse sur les Grossesses gémellaires, (Paris i856), demanda des observations à M. Blot, et celui-ci lui livra celle dont il est question ici, non-seulement sans me citer, mais en s’attribuant toujours le diagnostic. On y lit seulement cette restriction : Une circonstance qu’il est inutile de mentionner attira un jour sur cette femme l’attention de M. Blot. (V. p. 24, de la thèse Pouthier).
toucher vaginal et à 1 auscultation. Après avoir établi le principe que la présentation du sommet est la seule physiologique, je ramène à celle-ci toutes les autres en prouvant: i° que ce qu’on appelle la version céphalique, n’est qu’une réduction; 2° que si l’idée de faire a version céphalique dans la présentation du siège et des pieds avait été entrevpe quelquefois, elle n’avait pas été mise en pratique avant moi.
En étudiant les phénomènes de la grossesse chez la mère, je relève bien des points nouveaux sur les présentations fœtales, la durée de la grossesse, la manière de prédire l’époque de l’accouchement, les préparations locales, ainsi que les soins locaux et généraux qu’ils réclament.
Après avoir étudié avec le plus grand soin le travail de 1 accouchement pour le mécanisme, la durée, les conditions favorables et défavorables, les résultats immédiats et consécutifs pour la mère et pour l’enfant, j’ari i\e à cette conclusion que, si dans des cas exceptionnels pour nos femmes modifiées par la civilisation, l’accouchement se fait spontanément, de la manière la plus physiologique, dans l’immense majorité il faut venir en aide à la nature par des moyens artificiels pour aplanir les difficultés qu’elle rencontre dans l’exécution de la fonction. Il ne faut pas lui abandonner tout ce qu elle peut faire par des efforts considérables, parce que ces efforts ne sont plus l’état physiologique et conduisent le plus souvent à un résultat pathologique pour la mère ou pour l’enfant. En d’autres termes, l’obstétrique avait été de plus en plus expectante, et j’ai suivi au contraire une obstétrique préventive agissante. Les moyens que j’ai employés devaient être utiles sans pouvoir jamais nuire. Bien des phénomènes inscrits par les auteurs sur le compte des accouchements naturels ou spontanés étaient autant de signes d’intervention pour moi. Tantôt par des moyens thérapeutiques, tantôt par des manœuvres, tantôt même par des opérations inoffensives et intelligemment exécutées, je me rapprochais par les moyens artificiels de l’accouche-
ment physiologique spontané et le résultat était à peu près le même. En un mot j’ai institué l’accouchement physiologique artificiel, non-seulement en théorie mais en pratique, soit en employant plus à propos les moyens connus, soit en en instituant de nouveaux.
Les résultats immédiats pour la mère et pour l’enfant sont venus me prouver toute l’utilité de ma manière de faire : moins d’enfants nés en état de mort apparente, et beaucoup moins en état de mort réelle. La femme ayant moins souffert, ayant perdu moins de sang, conserve plus de force, et si elle a eu d’autres couches, elle peut presque toujours comparer elle-même la différence des résultats immédiats.
Les suites de couches sont le plus souvent proportionnelles au travail. Dans l’accouchement physiologique naturel ou artificiel, l’utérus n’étant pas fatigué revient promptement et fortement sur lui-même. Nonseulement, il y a moins de sang perdu après la délivrance, mais il y a moins de caillots exposés à se décomposer, moins de suppuration, moins de résorptions. Aussi la femme a du lait sans la fameuse fièvre de lait et sans autres accidents fébriles locaux ou généraux. Au lieu de mettre la femme à la diète, je la nourris. De sorte qu’au lieu de laisser à l’accouchement l’aspect effrayant qu’on lui a laissé en le mettant aux prises avec les difficultés de l’accouchement dit naturel ou spontané, je lui rends au moins ses résultats physiologiques immédiats et consécutifs. Loin d’avoir la mortalité qui suit 1 accouchement dit naturel ou spontané j’évite, nonseulement cette mortalité, mais une foule d’accidents pathologiques immédiats et consécutifs.
Telles étaient en résumé les idées et les résultats que je consignais dans mon Essai sur V accouchement physiologique ; c’était un remaniement des principes et de la pratique obstétricale descendant jusqu’aux plus petits détails dont je ne puis parler ici, et que j’ai étendus, complétés, pendant les 2 3 ans qui ont suivi la publication de mon Essai sur l accouchement physiologique toujours avec un succès croissant.
Maintenant comment ces idées furent-elles acceptées en 1 85 5 dans le monde médical, soit en France soit à l’étranger?