MOYENS DE DÉFENSE DE L'ORGANISME
J'ai expliqué, dans mes premières publications, la destruction des parasites pendant les accès fébriles par l’action des leucocytes. « On sait que, sous l'influence de la chaleur arlificielle, les leucocytes acquièrent une activité très grande; les mouvements amiboïdes s’exagèrent, et si l’on met au contact des leucocytes des grains pigmentés, on constate qu'ils s’en emparent et les englobent très rapidement. La chaleur fébrile agit certainement comme la chaleur artificielle dans cette expérience; chez le fébricitant l’activité des leucocytes s’exagère et les éléments parasitaires deviennent plus facilement leur proie que chez l’individu dont la température est normale. » (Traité des fièvres parustres, p. 479.)
Depuis lors Metchnikoff, Golgi, Gamaleia, ont insisté sur le rôle de la chaleur fébrile dans la destruction des microbes.
Golgi, dans son travail sur /e Phagocytisme dans le paludisme, qui date de 1888, admet, comme je l’admettais dès 188%, que la destruction des éléments parasitaires par les leucocytes joue un rôle important dans le phénomène de l’intermittence et que le processus fébrile augmente l’activité des globules blancs et par suite rend plus rapide la destruction des éléments parasitaires.
Gamaleia, dans une étude sur /a Destruction des microbes dans les organismes fébricitants, esl arrivé à cette conclusion que la période fébrile des maladies infectieuses accompagne la destruction des bactéries ; conclusion qui s'applique bien aux parasites du paludisme.
Au contraire le froid diminue l’activité des phagocytes.
Il résulte des recherches de Wagner que si les poules refroidies deviennent capables de prendre la maladie charbonneuse, comme le démontre la célèbre expérience
de Pasteur, cela provient de ce que chez elles les leucocytes perdent une partie de leur aclivilé. Le même effet peut être obtenu en abaissant la température de ces animaux à l’aide de l’antipyrine. (Ann. de l'Institut Pasteur, 1890, p. 570.)
D'après Alexander dans la fièvre récurrente le nombre des spirochétesaugmente lorsqu'on abaisse la température à l’aide de l'antipyrine (Bres/. arztl. Zeitsch., 1884, n° 11).
L'existence de leucocytes mélanifères souvent nombreux après les accès de fièvre intermittente, surtout après les accès graves, montre déjà que les leucocytes s'emparent des débris des éléments parasitaires et du pigment qu'ils contiennent.
Mais les leucocytes n'emportent pas seulement des cadavres, ils s'emparent aussi des parasites vivants; on peut s’en assurer quelquefois, par l'examen direct du sang: on voit des leucocytes qui, accolés à des éléments parasifaires, sont en train de les absorber.
Golgi, qui à fait une série de ponctions dans la rate aux différents stades des accès de fièvre et aussi pendant l’apyrexie, a constaté, surtout pour la phase initiale des accès, que les formes phagocytiques sont bien plus nombreuses dans la pulpe splénique que dans le sang de la circulation générale.
Danilewsky a constaté que la phagocytose avait un rôle important dans la destruction des hématozoaires des oiseaux. (Contrib. à l'étude des phagocytes. Ann. de l'Institut Pasteur, 1890, p. 432.)
L'organisme livré à ses seules ressources peut donc triompher des hématozoaires; 11 lutte avec d'autant plus d'avantages qu'il est placé dans de meilleures conditions générales; aussi toutes les causes débilitantes entravent
la guérison du paludisme, tandis que les médications toniques la favorisent; j'ai observé le même fait chez les animaux dont le sang renfermait des hématozoaires : sous l'influence d’une alimentation abondante on voyait les hémalozoaires disparaître, tandis que l’inanition favorisail leur développement.
Les malades anémiés, surmenés, mal nourris, ont des rechutes incessantes de fièvre; les sels de quinine euxmêmes deviennent pour ainsi dire impuissants à prévenir ces rechutes. Au contraire, sous l'influence seule d’un bon régime et du repos, on voit fréquemment l’état des palustres s'améliorer : l'anémie diminue, les rechutes s’espacent et la guérison peut être obtenue sans l'intervention d’une médication plus aclive, par le seul fait que l’organisme a été placé dans de bonnes conditions d'hygiène.
Tous les toniques ont, par suite, une aclion favorable sur la marche de la maladie et, en tête de ces toniques, il convient de placer le vin, le café et l'acide arsénieux. L'arsenic pris à petiles doses rend de grands services dans le traitement des fièvres rebelles et de Ja cachexie palustre; au contraire quand on le donne à forte dose, suivant les préceples de Boudin et qu'on provoque ainsi des troubles gastriques (diarrhées ou vomissements), on voit souvent des rechutes de fièvre se produire et l'état des malades s’aggraver.
L'hydrothérapie est précieuse, toujours à titre de médicalion tonique ; elle réussit quelquefois, alors que les autres médications ont échoué ; il faut bien savoir toutefois, lorsqu'on a recours à ce (raitement, queles premières séances peuvent provoquer une rechute ; il est nécessaire de procéder avec prudence : débuter par des douches courtes et tièdes avant d'arriver aux douches froides, ne
pas doucher immédiatement la rate, prescrire quelques doses de quinine en même temps que les douches. On comprend facilement qu'une douche froide, surtout si elle porte sur la région splénique soit suivie d’un accès, les vaisseaux de la rate se contractent et les hématozoaires sont remis en circulation.
Les palustres qui, dans les stations thermales, à Vichy par exemple, prennent les eaux à l’intérieur et sous forme de bains, ont souvent aussi des rechutes au début du traitement, lorsqu'on ne procède pas avec prudence.
Si le changement de climat est extrèmement favorable aux malades qui ont contracté la fièvre dans les pays chauds, c’est encore parce qu'il a une influence reconstiluante; la grande chaleur est très débilitante, les sueurs abondantes, les nuits sans sommeil, la dyspepsie qui est presque constante, affaiblissent l'organisme et 1l n’est pas élonnant qu’une amélioration très rapide se produise dans l'état des malades qui peuvent quitter les pays chauds pour les pays tempérés.
La médication tonique, très efficace dans les formes chroniques du paludisme, estévidemment insuffisante dans les fièvres graves qui peuvent amener rapidement la mort. Nous possédons heureusement un médicament vraiment spécifique, d’une efficacité merveilleuse dans le paludisme : le quinquina.
Il faut avoir observé l’action des sels de quinine sur des malades atteints d'accidents pernicieux, agités par un délire bruyant ou plongés dans le coma, pour se faire une Juste idée des services que rend le quinquina dans le traitement du paludisme. Dans les fièvres intermittentes simples il suffit d’une ou deux doses de quinine pour couper la fièvre; cette expression de couper la fièvre est
ici très Juste : on peut s’en rendre comple en examinant le tracé thermométrique d’un malade atteint de fièvre intermitlente, qui a eu plusieurs accès et qui a pris ensuite de la quinine, la fièvre tombe brusquement ; la ligne si accidentée par les accès devient tout d’un coup horizontale.
Aucune autre fièvre n’est coupée ainsi par la quinine, qui est bien véritablement le spécifique du paludisme.
Le quinquina était connu et très apprécié en Angleterre, dès 1660, sous le nom d’écorce du Pérou ; mais la poudre de quinquina était d’une administration très difficile, surtout dans les fièvres graves ; l'absorption de la quinine se faisait, en tout cas, avec une lenteur très préjudiciable au traitement de ces fièvres. Pelletier et Caventou ont rendu un immense service à la thérapeutique en isolant la quinine.
Si les propriétés fébrifuges du quinquina sont connues depuis longtemps, on a ignoré jusqu'ici comment agit ce médicament ; les nombreuses expériences faites sur les animaux ou sur l’homme sain pour élucider cette question n'ont fait, on peut le dire, que l’obscurcir davantage. Chercher à démontrer l’action de la quinine dans le paludisme en expérimentant sur l’homme sain ou sur les animaux, C'est à peu près comme si on étudiait le mode d'action de la pommade d'Helmerich dans la gale, en frictionnant avec cette pommade des hommes ou des animaux qui n’ont pas celle maladie. Les expériences sur laction physiologique de la quinine nepouvaientpasnous apprendre comment ce médicament guérit le paludisme.
En 1867, Binz publia des expériences qui tendaient à montrer quele paludisme était produit par des bactéries et que le sulfate de quinine guérissait la fièvre palustre en
tuant ces bactéries. (Binz, Arch. de Max Schüllze, 1867.) Les conclusions de Binz ne résistèrent pas à la critique. Les bactéries décrites par cet observateur n'avaient aucun caractère particulier; d'autre part, Vulpian el Bochefontaine conslatèrent que les bactéries étaient très peu sensibles à l'action des sels de quinine. D’après Vulpian, pour détruire des bactéries dans le sang, il faudrait administrer aux fébricitants plus de 30 grammes de chlorhydrate de quinine en une dose. (Cours d'anat. pathol., 1871.)
I résulte de nombreuses expériences faites par Bochefontaine que les vibrioniens sont difficilement détruits par les sels de quinine (Arch. de physiol., 1873, F° série, L. V, p.390); chez les grenouilles rendues bactérihémiques par l'injection de eyclamine sous la peau, le sulfate de quinine ne détruit pas les bactéries qui pullulent dans le sang.
Les sels de quinine ne tuent n1 les algues, n1 les champignons qui ont élé accusés souvent d'être la cause du paludisme. Les palmelles se développent très bien dans une solution de sulfate de quinine. (Wood, Americ. Journ. of Med. Sc., 1868.)
Le penicilium peut vivre et prospérer dans une solution concentrée de sulfate de quinine (Bochefontaine). Les bouteilles qui renferment les solutions de sulfate de quinine à 1/20, dont on se sert dans les hôpitaux militaires de l'Algérie, se recouvrent presque toujours de champignons à leur face interne, si on n’a pas soin de les nettoyer fréquemment et avec soin.
Ces objections lrès justes en ce qui concerne les bactéries de Binz et les palmelles de Salisbury tombent d’ellesmêmes devant la constatation de ce fait que les parasites du paludisme appartiennent, non pas aux schyzophytes, ni aux algues, mais aux protozoaires.
On sait depuis longtemps que les protozoaires sont extrêmement sensibles à l’action du quinquina. Il suflit d'ajouter à une infusion de foin renfermant un grand nombre d’infusoires, une très petite quantité d’un sel de quinine pour tuer ces infusoires en quelques instants. (Bochefontaine, op. cit., p. 404.)
Comme nous savons d'autre part que les hématozoaires disparaissent rapidement chez les malades soumis à la médicalion quinique, une conclusion s'impose, c’est que la quinine guérit la fièvre en tuant les hématozoaires.
On peut étudier directement l’action de la quinine sur les hématozoaires en mélangeant une goutle de solution de sulfate ou de chlorhydrate de quinine à une goutte de sang palustre ; dans ces conditions on constate que les mouvements des flagella ne s’observent plus et que les hématozoaires prennent leurs formes cadavériques. La disparilion des parasites dans le sang des malades soumis à la médicalion quinique montre bien d'ailleurs que la quinine détruit les hématozoaires.
Objectera-t-on que beaucoup de substances ont des propriétés antiputrides et parasiticides supérieures à celles du quinquina sans êlre pour cela des antidoles du paludisme?
Si l’on pouvait introduire dans le sang à dose suffisante, des parasilicides comme l’iode ou le mercure, ces médicaments détruiraient sans doute les hématozoaires du paludisme aussi bien et même beaucoup mieux que les sels de quinine, mais ces agents sont des toxiques très puissants pour l’homme lui-même et on ne peut même pas les utiliser pour tuer les parasites qui vivent dans la partie supérieure du tube digestif.
La sensibilité particulière des hématozoaires pour la quinine n’a rien d'ailleurs qui puisse nous surprendre. Cer-
tains parasites sont sensibles à l’action de substances qui n'agissent pas sur d’autres. La racine de grenadier et l’essence éthérée de fougère mâle, si précieuses contrele tænia, sont sans aclion sur les ascarides, {andis que la santonine, efficace contre les ascarides, est sans influence sur le tænia.
Raulin a montré que pour empêcher le développement de l’Aspergillus niger dans un liquide, il suffisait que le liquide contint un seize-cent-millième de nitrate d'argent. Si l’Asperqillus niger élait un parasite capable de se développer dans le sang de l’homme, il suffirait, pour arrêter sa pullulation dans le sang d’un homme du poids de 60 kilos, d’administrer 40 milligrammes de nitrate d’argent. (Duclaux, Ferments et maladies. Paris, 1882, p. 47.)
L'observalion suivie du sang des palustres soumis à la médication quinique permet de constater l'influence du traitement ; les éléments parasitaires deviennent immédiatement plus rares ; les corps sphériques et les flagella disparaissent les premiers, les corps en croissant résistent beaucoup mieux.
Cette résistance variable des éléments parasitaires explique la fréquence des rechutes. Si les hémalozoaires du paludisme se trouvaient tous dans le sang à un même élal, on comprendrait difficilement pourquoi la quinine détruit les uns et non les autres.
Les éléments quiont résisté aux sels de quinine donnent lieu à une répullulation des parasites, à laquelle 1l est nécessaire d’opposer des #aitements successifs sans attendre les rechutes.
Je comparerai celte méthode de traitement à la stérilisation des liquides de culture par le chauffage discontinu à 100°. En chauffant à 100°, on détruit la plupart des microbes renfermés dans le liquide, mais quelques
spores résistent; en chauffant de nouveau à 100°, au bout de vingt-quatre heures, on peut tuer les spores qui se sont développées et qui, sous leur nouvelle forme, sont devenues plus sensibles à l'influence de la chaleur. I suffit de chauffer ainsi un liquide de culture trois fois à 100°, à vingt-quatre heures d'intervalle, pour produire une stérilisation complète.
Nous avons vu plus haut que les phagocytes jouent un rôle important dans la destruction des hématozoaires; on peut donc se demander si l'efficacité de la médication quinique ne tient pas en partie à ce que, sous l'influence de la quinine, l’action des phagocytes s’exagère.
Des expériences de Binz tendaient à démontrer que la quinine paralysait les mouvements amiboïdes des leucocytes ; Hayem et Bochefontaine ont constaté au contraire que les mouvements amiboïdes des leucocytes n'étaient pas entravés par les sels de quinine.
Il est probable que les phagocytes s'emparent plus facilement des hématozoaires quand ils ont été tués ou engourdis par les sels de quinine, mais que l’activité des phagocytes n’est pas directement influencée par la médicalion quinique.
Comment faut-il prescrire la quinine dans le paludisme, sous quelle forme et à quelle dose?
D'une façon générale, on peut dire que dans les cas ordinaires, chez les malades atteints de fièvre intermittente, simple, on doit prescrire la quinine à l'intérieur, par la voie stomacale, tandis que dans les formes graves, nécessitant une intervention rapide, on aura recours à la méthode hypodermique; ce dernier mode de traitement doit être adopté également lorsque les malades atteints
de fièvres simples supportent mal la quinine administrée par la voie stomacale et qu'ils ont des vomissements.
La méthode endermique qui consistait à faire absorber les sels de quinine par la peau dépouillée de son épiderme et les Jlavements au sulfale de quinine, qui ont rendu des services, alors qu'on ne possédait pas la méthode hypodermique, n’ont plus leur raison d'être aujourd'hui. Quand on prescrit des lavements au sulfale de quinine, on n'est Jamais sûr qu'ilsne seront pas rejetés avant que l'absorption du médicament ail pu se faire, el on ne sait jamais exactement quelle est la dose du médicament qui a été absorbée.
Le chlorhydrate de quinine doit être prescrit de préférence au sulfate de quinine; il contient 81 p. 100 de quinine, tandis que le bisulfate lui-même n'en renferme que 59 p. 100: 1l est plus stable, plus soluble et plus facile à obtenir à l'état de pureté que le sulfate de quinine. (Dujardin-Beaumetz, Société de thérapeutique, 23 mars 1887.)
D’après les recherches de de Beurmann, de Regnauld et de Villejean les sels de quinine doivent être classés ainsi qu'il suit : 1° d’après leur teneur en alcaloïde; 2° d’après leur solubilité (Bulletin gén. de thérapeutique, 1888, t. CXIV) :