CHAPITRE PREMIER
DESCRIPTION DE L'HÉMATOZOAIRE DU PALUDISME. — DIFFÉ- RENTS ASPECTS SOUS LESQUELS IL SE PRÉSENTE. — PROCÉDÉS D'EXAMEN DU SANG. — ESSAIS DE CULTURE ET D'INOCULATION AUX ANIMAUX.
En 1880, je cherchais à me rendre compte du mode de formation du pigment dans le sang palustre, lorsque je fus amené à constater qu'à côté des leucocytes mélanifères on rencontrait des corpuscules sphériques, hyalins, sans noyau, d'ordinaire pigmentés, et des éléments en croissant très caractéristiques.
J'en étais là de mes recherches et J'hésitais encore à croire que ces éléments étaient des parasites, lorsque le 6 novembre 1880, en examinant les corps sphériques pigmentés précités, J'observai sur les bords de plusieurs de ces éléments des filaments mobiles ou flagella dont les mouvements extrêmement vifs et variés ne me laissèrent aucun doute sur la nature animée de ces éléments.
J'ai publié en 1881 l'observation du malade dans le sang duquel j'ai vu les flagella pour la première fois (De la nature parasitaire des accidents de l'impaludisme, Paris, 1881, p. 58); celte observation à été reproduite à la fin de cet ouvrage (observation XXII).
Le fait seul que je puis citer Le jour où J'ai observé pour
la première fois les flagella, montre déjà combien ces éléments sont caractéristiques.
Il était nalurel de supposer que ces éléments parasi- (aires, pigmentés pour la plupart, étaient la cause de la mélanémie palustre et en même temps celle des accidents du paludisme. Des faits nombreux vinrent bientôt confirmer celte hypothèse.
Le parasite du sang palusire se présente sous des formes assez variées, que l’on peul ramener aux quatre types suivants :
1° Corps sphériques ; 2° flagella ; 3° corps en croissant ; 4° corps segmentés ou en rosace.
1° Corps sphériques.— C’est la forme la plus commune, celle qu'on a le plus souvent l’occasion de rencontrer, je l'ai notée 389 fois sur 432 palustres examinés. Ces éléments sont souvent animés de mouvements amiboïdes qui les déforment plus ou moins.
Constitués par une substance hyaline, incolore, très transparente, ces éléments ont des dimensions variables: les plus petits ont à peine 1 uw, les plus gros ont un diamètre égal ou même supérieur à celui des hématies; certains de ces éléments ont un diamètre double de celui des hématies.
Les contours sont indiqués par une ligne très fine ; sur les préparations traitées par l'acide osmique et par les réactifs colorants, on distingue parfois un double contour qui ne s'aperçoit pas sur les éléments observés dans le sang frais. Les plus petits de ces éléments ne renferment qu'un ou deux grains de pigment, ou même n’en renferment pas du tout; ils se présentent alors sous l’aspecl de pelites taches claires sur les hématies.
DESCRIPTION DE L'HÉMATOZOAIRE. 15
À mesure que ces éléments grossissent, le nombre des grains de pigment.augmente; ces grains forment une couronne assez régulière (K, fig. 1), ou bien 1ls sont disposés d’une façon irrégulière et souvent ils sont animés d’un mouvement très vif. Ce mouvement n’a, ni la constance, ni la régularité du mouvement brownien avec lequel il présente d’ailleurs une certaine analogie; il diminue ou augmente de rapidité, il s'arrête parfois pour recommencer ensuite, sans que les conditions physiques de la préparation se soient modifiées. Au premier aspect on est tenté de croire que les corpuscules pigmentés sont animés d’un mouvement propre; 1l paraît bien certain qu'il s’agit d’un mouvement communiqué.
Pig. 1.
A, hématie normale. — B, C, hématies avec des corps sphériques de très petit volume non pigmentés. — D, E, F, hématies avec des corps sphériques de petit volume pigmentés. — G, hématie avec un corps sphérique déformé par les mouvements amiboïdes. — H, 1, hématies avec plusieurs corps sphériques pigmentés. — K, corps sphérique pigmenté arrivé à son développement complet. — L, corps sphérique renfermant des grains de pigment en mouvement. — M, corps sphérique sur lequel on distingue un double contour. — N, corps sphériques libres. — O, corps sphériques agglomérés. (Grossissement 1,000 D. environ.)
Les mouvements amiboïdes des corps sphériques coïncident souvent avec l'agitation des grains de pigment; ces déformations qui se produisent avec une certaine lenteur,
comme celles des amibes, sont faciles à constater lorsqu'on laisse le même élément au milieu du champ du microscope et qu'on le dessine toutesles minutes par exemple.
Les corps sphériques sont tantôt libres dans le sérum (K, L, N, O, fig. 1), tantôt accolés aux hémalies (B, C, D, E, F,G); sur une même hémalie on trouve parfois deux, {rois ou quatre de ces corps (H, F).
Ces parasites viventévidemmentaux dépens des hématies qui pâlissent de plus en plus, à mesure que les éléments parasitaires qui leur sont accolés augmentent de volume; il arrive un moment où l'hématie ne se distingue plus qu'à son contour, sa teinte caractéristique à disparu, sa transparence est la même que celle du parasite, bientôt l'hématie disparaîl complètement.
Les hémalies altaquées par les parasites ont souvent un diamètre notablement supérieur à celui des hématies normales ; en même temps leur teinte jaunâtre caractéristique et leur forme discoïde s’effacent, les hématies deviennent comme hydropiques.
Ces parasites sont-ils inclus dans les hémalies ou bien leur sont-ils seulement accolés? Cette question, qui est d’ailleurs accessoire, est difficile à résoudre par l’observalion directe.
Les notions que nous avons sur la structure et sur la consistance des hémalies de l’homme nous permettent difficilement de comprendre que les parasites en question puissent s’y introduire; il est bien plus probable qu'ils s'accolent simplement aux hématies en les déprimant. Ce qui rend cette supposition plus vraisemblable encore, c’est que ces éléments parasitaires se trouvent souvent dans le sang à l’élat de liberté, et cela à toutes les périodes de
leur développement.
DESCRIPTION DE L’HÉMATOZOAIRE. d7
Les corps sphériques peuvent se multiplier par voie de segmentation ou de bourgeonnement.
Lorsqu'on examine attentivement un de ces éléments animé de mouvements amiboïdes, il arrive parfois qu’on voit ce corps se segmenter en trois ou quatre éléments semblables mais de plus petit volume; ces éléments se séparent et deviennent libres.
Des espèces de boules sarcodiques se forment aussi quelquefois sur les bords.
Au bout d’un temps variable, mais qui dépasse rarement une demi-heure ou trois quarts d'heure, les mouvements des grains de pigment s'arrêtent et les corps sphériques prennent leurs formes cadavériques; les contours sont plus ou moins irréguliers, le pigment s’amasse sur certains points; ces corps se distinguent encore facilement des leucocvtes mélanifères par l'absence de noyau.
Quelques observateurs ont décrit un noyau dans les corps sphériques; s'il existe (ce qui n’est pas encore démontré) ce noyau est en tous cas {rès difficile à voir, et il ne se colore pas par le bleu de méthylène, comme font les noyaux des leucocytes.
Les figures 2 à 18 de la planche [, insérée à la fin de cet ouvrage, représentent des hématies malades auxquelles adhèrent des corps sphériques au nombre d’un à quatre, d'abord sans pigment, puis avec des grains noirs. Le globule rouge augmente de volume et pâlit (15, 16), puis disparaît complètement. Les figures 19 et 20 montrent des corps sphériques arrivés à leur développement complet, libres; les figures 21 et 22, de petits corps sphériques libres, isolés ou groupés et comme agglomérés.
Dans la figure À de la planche IF, j'ai représenté des corps sphériques libres ou adhérents aux hématies avec
LAVERAN. 2
l'aspect sous lequel ils se présentent dans le sang frais.
La figure B, de la même planche montre des corps sphériques aux différents degrés de leur développement avec l'aspect qu'ils ont dans des préparalions de sang desséché et coloré par le bleu de méthylène.
Enfin la figure À de la planche IT montre des corps sphériques à leurs différents degrés de développement, libres ou adhérents aux hématies, avec l'aspect qu'ils présentent dans les préparations de sang desséché soumises à la double coloration par l’éosine et Le bleu de méthylène.
Marchiafava et Celli ont élevé au sujet de la découverte de ces éléments des revendications sur lesquelles j'aurai à revenir quand Janalyserai les travaux postérieurs aux miens; ces observateurs ont prétendu notamment que Je n'avais vu que les formes pigmenttes les plus grosses des corps sphériques et que je n'avais pas décrit les mouvements amiboïdes; je crois devoir reproduire à ce suyet quelques passages de mes premières publications.
Dans une communication à l'Académie des sciences (séance du 2% octobre 1881), après avoir parlé des éléments en croissant, des corps sphériques renfermant des grains pigmentés mobiles, munis ou non de flagella et des flagella libres, je note encore comme éléments parasiaires du sang palustre : de petits éléments qui mesurent à peine le sixième du diamètre d'une hématie el qui ne renferment qu'un ou deux grains de pigment; j ajoute que ces corps, tantôt isolés, tantôt agglomérés au nombre de trois ou quatre, tantôt libres dans le sang et tantôt accolés à des hématies, ne paraissent représenter qu'une des phases de développement des corps sphériques plus gros.
Je parle aussi des hémalies qui paraissent trouées et
DESCRIPTION DE L'HÉMATOZOAIRE. 19
qui ne sont autres que les hémalies auxquelles sont accolés de petits corps hyalins sans pigment, formant des taches claires sur les hémalies(A cad. des sciences ; Comptes rendus, t. XCIIE, p. 628). |
Dans une communicalion faite à la Société médicale des hôpitaux de Paris le 28 avril 1882, je signale l'existence de petits éléments transparents dont les plus petits ne mesurent que À uw et ne renferment qu'un où deux grains de piqment. Ces corps sont tantôt libres, tantôt accolés à des hématies, on trouve quelquefois trois ou quatre de ces corps sur une même hématie. Ces éléments présentent à la température ordinaire des mouvements amiboïdes.
Une planche en couleur jointe à ce travail, communiqué en 1882 à la Société médicale des hôpitaux, représente de petits éléments libres, isolés ou groupés, et d’autres éléments au nombre d’un, deux ou trois, qui adhèrent à des hématies.
Dans la Revue scientifique du 29 avril 1882, les petits éléments qui ne mesurent que 1 » sont également décrits et figurés à l'état libre ou sur les hématies; j'indique également dans ce travail que ces éléments présentent des mouvements amiboïdes à la température ordinaire.
Dans la deuxième édition des Nouveaux Éléments de pathologie médicale (en collaboration avec Teissier, Paris 1883), ces petits éléments sont également décrits et figurés bone. 1..b: 98 et üg. 12).
Dans mon Traité des fièvres palustres (Paris, 1884) la figure 7 représente de petits éléments libres ou accolés à des hématies; les plus petits ne mesurent même pas 1 v et ne renferment qu’un grain de pigment, l’un d’eux n’en renferme pas. Je signale (p. 167) la fréquence des hématies qui présentent de petites taches claires ; à la page 168
je note les mouvements amiboïdes des corps que je désignals alors sous le nom de corps n° 2. La figure 11 représente encore de pelits éléments libres ou accolés à des hémalies.
À la page 203 (op. cit.), j'écris :
« La forme primitive, embryonnaire des parasites du paludisme paraît être représentée par les petits corps sphériques, transparents, que J'ai décrits sous le nom de corps n° 2 de petit volume et qui sont représentés dans la figure 7. Ces petits corps sont libres ou adhérents aux hémalies aux dépens desquelles ils se nourrissent évidemment, car les hémalties qui les supportent pâlissent de plus en plus à mesure qu'ils s’accroissent et finissent par disparaître. Au début, ces éléments sont transparents, hyalins, non pigmentés et les hématies auxquelles ils s’accolent présentent simplement de petites taches claires; bientôt il se forme un grain de pigment à l'intérieur, puis deux, trois, et bientôt les grains pigmentés deviennent assez nombreux pour qu'il soit difficile de les compter. »
L'existence des plus pelits de ces éléments dans le sang est fréquemment notée dans le cours des observations cliniques publiées dans ce même ouvrage. Notamment dans les observations XXI, XXXII, XXXV, XXX VI, XLI, XLIT, qui ont été recueillies en 1881 ou 1882.
Nous verrons plus loin qu'en 1884, après la publication de mon Traité des fièvres palustres, Marchiafava et Celli soutenaient encore que les éléments décrits par moi n'étaient que des hématies dégénérées. Ce fait seul devrait suffire à faire justice des revendications de ces auteurs.
2° Flagella. — Lorsqu'on examine avec soin une préparation de sang dans laquelle se trouvent à l’état libre des corps sphériques de moyen volume, il arrive assez souvent
DESCRIPTION DE L'HÉMATOZOAIRE. 21
qu'on distingue, sur les bords de ceséléments, des filaments mobiles ou flagella qui s’agitent avec une grande vivacité et qui impriment aux hématies voisines des mouvements très variés ; les hématies sont déprimées, pliées, refoulées el toujours elles reprennent leur forme dès que les flagella s’en éloignent. Ces mouvements sont tout à fait comparables à ceux d’anguillules qui, fixées par leur extrémité caudale, tenteraient de se dégager.
Les flagella sont si fins et si transparents que, malgré leur longueur, très grande pour des microbes {rois ou
ie?
A, corps sphérique présentant quatre flagella, — B, corps sphérique avec trois flagella, un des flagella présente un petit renflement. — C, corps sphérique avec un flagellum. — D, flagellu:n libre. (Grossissement, 1000 D. environ.)
quatre fois le diamètre des hémalies, soit 21 à 28 p), il est très difficile de les voir quand ils sont au repos.
Les flagella sortent des corps sphériques; on assiste quelquefois à cette excapsulalion.
Le nombre des flagella qui adhèrent à un même corps sphérique est variable; quelquefois on ne distingue qu’un de ces éléments (C, fig. 2), d’autres fois on en distingue deux, {rois ou quatre (A, B); les mouvements de chaque
flagellum sont indépendants de ceux des flagella voisins.
Lorsque les flagella sont au nombre de trois ou quatre, ils se pelotonnent parfois de telle sorte qu’il devient très difficile de dire quel est leur nombre et quelles sont leurs dimensions.
Les mouvements des flagella peuvent être constatés dans le sang immédiatement après sa sortie des vaisseaux, surtout lorsque la température extérieure est très élevée; mais en général il est beaucoup plus facile de faire cette observalion au bout de 15 à 20 minutes. Peut-être les mouvements s'arrêtent-ils sous l'influence du refroidissement que subit le sang à sa sortie des vaisseaux.
L’extrémité libre des flagella présente souvent un petit renflement piriforme, visible seulement lorsque cette extrémité très mobile se trouve exactement au point. Ces petits renflements terminaux ont été indiqués pour tous les flagella des corps A et B (fig. 2).
Outre ces renflements terminaux, on constate quelquefois de petits renflements qui semblent se déplacer le long des flagella (6, fig. 2); 11 m'est arrivé plusieurs fois d’apercevoir une particule pigmentée qui paraissait provenir de l'intérieur du corps sphérique et qui se déplaçait le long du flagellum en produisant un léger renflement comme si le flagellum avait été creusé d’un canal.
Tantôt les flagella sont disposés d’une façon symétrique, tantôt ils sont groupés sur un même point du corps sphérique.
Lorsqu'on observe un corps sphérique muni de flagella tel que le corps À ou que le corps B de la figure 2, on a dela peine à se défendre de cette idée qu’on est en présence d’un animaleule muni de pseudopodes; d'autant plus que les flagella tmpriment souvent au corps sphérique des
DESCRIPTION DE L'HÉMATOZOAIRE. 23
mouvements plus ou moins étendus; il s’agit d’ordinaire d’un mouvement oscillatoire sur place, mais parfois, surtout si la couche de sang est un peu épaisse, le corps sphérique subit un véritable mouvement de {ranslation.
Le nombre variable des flagella, leur disposition 1rrégulière, sont peu en rapport avec l’idée d’un parasite muni de pseudopodes, mais ce qui doit surtout faire écarter cette idée, c’est qu'à un moment donné les flagella se détachent des corps sphériques et circulent au milieu des hématies ; les flagella devenus libres sont difficiles à suivre; au lieu de se mouvoir sur place, comme lorsqu'ils adhéraient aux corpssphériques, ils se déplacentrapidement dans lechamp du microscope; on manque aussi du point de repère que fournit le corps sphérique pigmenté. Il est évident que chaque flagellum vit à ce moment d’une vie indépendante.
Après que les flagella se sont détachés, Les corps pigmentés auxquels ils adhéraient se déforment et restent immobiles, les grains de pigment s'accumulent sur un ou plusieurs points.
On a tenté de diminuer l'importance des flagella en arguant de ieur rarelé dans le sang palustre. Il est certain que ces éléments s’observent plus rarement et plus difficilement que les corps sphériques et les corps en croissant; les tlagella ne se produisent qu’à une phase de l’évolution des parasites du paludisme, ils sont invisibles à l’état de repos, et de plus ils disparaissent rapidement sous l'influence de la médication quinique. Sur 432 palustres examinés, Je n'ai trouvé les flagella que chez 92.
Les flagella sont représentés dans la planche I {figures 29 à 32); la planche IT, figure A, donne une idée assez exacte de l'aspect très caractéristique que prennent ces
éléments lorsqu'ils s'agitent dans le sang frais au milieu des hématies qu'ils déplacent.
Les flagella se trouvent toujours dans le sang en même temps que les corps sphériques décrits plus haut etsouvent aussi en même Lemps que les corps en croissant qui seront décrits plus loin. Je n'ai jamais réussi à voir les flagella sortir d’un corps en croissant, mais les corps en croissant peuvent, comme nous le verrons, prendre par une transformation assez lente, la forme ovalaire, puis sphérique, el il est bien probable que ces corps sphériques donnent naissance à des flagella comme les corps sphériques proprement dits.
Les flagella, quoique assez rares dans le sang périphérique (d'après les recherches de Councilman on les rencontrerait beaucoup plus souvent dans le sang recueilli directement dans la rate), n'en demeurent pas moins les éléments les plus caractéristiques parmi les différentes formes que prennent les parasites du paludisme.
On m'a demandé souvent à voir ces parasites, et j'ai toujours constaté ceci : lorsque je n'avais à montrer que des éléments sphériques ou des corps en croissant, il restait quelques doutes dans l’esprit des observateurs; si je réussissais à {rouver des flagella, toute hésitation disparaissait, quelques instants d'examen suffisaient pour lever tous ces doutes.
C'est après avoir constaté l'existence des flagella dans le sang frais que M. le professeur Bouchard disait à P'Académie des sciences : « Une note récente de M. Laveran me conduit à signaler l'importance d'une découverte qui remonte à dix années et qui, contestée pendant longtemps, me parait aujourd'hui inattaquable... » (Académie des sciences, séance du 21 janvier 1889).
DESCRIPTION DE L'HÉMATOZOAIRE. 29
M. le professeur Straus a été également convaincu de la nature parasitaire des éléments trouvés dans le sang des palustres à partir du jour où il a pu observer les flagella; précédemment je lui avais montré des corps sphériques et en croissant sans réussir complètement à le convaincre.
« J'avoue, dit M. Straus, que j'étais parmi ceux qui conservaient encore quelques doutes sur la validité de la découverte de M. Laveran, tant on est porté, malgré sor, à se défier de notions nouvelles qui ne rentrent pas dans les cadres recus; mais ces doutes viennent d'être complètement dissipés. M. Laveran a bien voulu me montrer, au Val-de-Grâce, des préparations du sang d'un soldat de relour du Tonkin avec des accès de fièvre intermittente. On y voyait, avec une netteté parfaite, Les diverses formes décrites par lui, du parasite, surtout des corps flagellés, qui sont éminemment caractéristiques; ces corps sphériques, munis de flagella ondulés et animés de mouvements extrêmement vifs, qui déplacent les globules rouges à la facon de véritables fouets, forment une des images les plus saisissantes qui se puissent voir au microscope; celte image est aussi particulière et aussi caractéristique que l’est celle du sang charbonneux ou du sang d’un individu atteint de filariose.» (Soc. de biologie, 24 nov. 1888.)
Les observateurs, aujourd’hui nombreux, qui ont réussi à retrouver les flagella dans le sang palustre, sont unanimes à déclarer que le spectacle des flagella en mouvement est absolument caractéristique et que, lorsqu'on y a assisté une fois, il est impossible de mettre en doute la nature animée de ces éléments.
Les flagella ne sont pas visibles en général sur les préparations de sang desséché el coloré; il m'est arrivé ce-
pendant d’en distinguer quelques-uns sur ces préparations, ce qui prouve que les flagella existaient dans le sang frais, au sortir des vaisseaux, la dessiccation ayant lieu très rapidement.
3° Corps en croissant. — Il s'agit d'éléments cylindriques, plus ou moins effilés à leurs extrémités el d'ordinaire recourbés en croissant(A, fig. 3); la substance de ces corps est transparente, incolore, sauf vers la parlie moyenne où se trouvent des grains de pigment identiques à ceux des corps sphériques.
La longueur de ces éléments est en général un peu plus grande que le diamètre des hématies, soit de 8 à 9 y; ilest à noter qu'on ne trouve jamais de corps en croissant de pelit volume, ni d’un volume notablement supérieur à celui qui vient d’être indiqué ; la largeur est de 2 & environ vers la partie moyenne. Les extrémités du croissant sont tantôt très effilées, tantôt arrondies.
Les contours sont indiqués dans le sang frais par une seule ligne très fine, mais il est facile de constater, sur certaines préparalions qui ont subi l’action de l’acide osmique ou de réactifs colorants, qu'il existe un double contour.
Les grains de pigment dont la présence est constante sont presque loujours réunis vers la partie moyenne, ils sont plus ou moins agglomérés. Par exception le pigment se rencontre à une des extrémités.
On aperçoit d'ordinaire du côté de la concavité une ligne très fine qui relie les deux extrémités du croissant (B, fig. 3).
Ces éléments sont libres dans le sang ; lorsque l’un d’eux est accolé à une hématie {C, fig. 3) l'accolement est accidentel; si l’on vient à frapper légèrement sur la lamelle couvre-objet de manière à déplacer les hématies, le corps
DESCRIPTION DE L'HÉMATOZOAIRE. 27
en croissant se déplace en général facilement et redevient libre. Les corps sphériques accolés à des hématies adhèrent au contraire très fortement à ces éléments et 1l est impossible de les dégager par le moyen que nous venons d'indiquer.
En établissant un pelit courant dans une préparation de sang, il est facile de s'assurer que les corps en croissant ont bien la forme cylindrique indiquée plus haut, ils tournent en effet sur eux-mêmes en suivant le courant et se présentent sous leurs différentes faces.
À côté des éléments en croissant, on en {rouve souvent d’autres qui sont à peine incurvés ou même dont le grand axe est rectiligne, et qui se rapprochent plus ou moins de
Fig. 3.
A,B, corps en croissant. — C, corps en croissant accolé à une hématie. — D, corps en croissant. — E, corps ovalaire. (Grossissement, 1000 D. en-
viron.)
la forme ovalaire représentée en E (fig. 3). En laissant un corps en croissant dans le champ du microscope, on peut constater que ce corps prend, au bout d'un certain temps, la forme ovalaire. Le corps ovalaire lui-même se transforme au bout d’un temps variable en un élément arrondi.
Ces éléments ne sont pas doués de mouvement; les grains pigmentés qu'ils renferment sont immobiles, les changements de forme indiqués plus haut sont lents à se produire el n’ont rien de commun avec les mouvements amiboïdes; enfin on n’observe jamais de flagella sur les bords des corps en croissant.
La forme de ces éléments, leurs dimensions qui sont toujours à peu près les mêmes, et qui se rapprochent de celles des hémalies, la ligne fine qui réunit souvent les cornes du croissant et qui semble appartenir à une hématie presque entièrement détruite, permettent de penser qu'il s’agit d'hématies envahies par les hématozoaires du paludisme.
Quelquefois celte origine des corps en croissant est très apparente, la ligne fine qui réunit les deux extrémités du croissant forme avec le bord externe du croissant un cercle régulier qui a exactement les dimensions d'une hématie. Il est à remarquer qu’on ne trouve jamais dans les hématies de petits corps en croissant en voie de développement comme cela s’observe pour cerlains hématozoaires des animaux (Drepanidium ranarum, par exemple).
Quelques observateurs admettent que les corps en croissant ont des noyaux.
Les corps en croissant sontreprésentés dans la planche, figures 33 à 36, ainsi que les corps ovalaires ou sphériques qui en dérivent (37, 38).
La figure À de la planche IT montre des corps en croissant avec l’aspect qu'ils ont dans le sang frais et la figure B, de la même planche avec l'aspect qu'ils ont dans une préparalion de sang desséché et coloré avec le bleu de méthylène.
La figure À de la planche [IT montre ces mêmes éléments dans une préparation de sang desséché et soumis à la double coloration (éosine et bleu de méthylène).
4° Corps en rosace ou segmentés. — A côté des corps sphériques, des flagella et des corps en croissant, on {rouve quelquefois dans le sang des palusires des éléments sphériques, pigmentés au centre et régulièrement segmentés. Dans mon Traité des fièvres palustres, cette variélé des
DESCRIPTION DE L’'HÉMATOZUAIRE. 29
éléments parasitaires est mentionnée à la page 177. Cette segmentation est représentée en D, E,G,H, dans la figure 4. Ces éléments ont été dessinés à Constantine au mois de septembre 1881, et observés pendant un accès de fièvre
G H DO OX 0 ne D & (1 © © ( Fig. 4. | A, B, C, Corps hyalins pigmentés immobiles et déformés. — D, E, éléments segmentés ou en rosace, pigmentés au centre. — G, H, éléments provenant de la segmentation des corps en rosace. — I, K, L, leucocytes mélanifères
dont le noyau a été rendu très apparent par la coloration au carmin. (Grossissement, 1000 D. environ.)
quarte. J’ai noté également ces éléments dans quelques cas de fièvre quotidienne; 1ls m'ont paru très rares dans la tierce.
Cette forme en rosace aurait, d'après Golgi, une grande importance; elle représenterait en effet le principal mode de mulliplicalion des parasites du paludisme; de plus, le mode de segmentation serait différent dans la lierce et dans la quarte. Je reviendrai plus loin sur cette question; pour le moment Je me contenterai de dire que je n'ai pas eu souvent l’occasion de rencontrer dans le sang palustre celte forme en rosace, ce qui explique la place très secondaire que je lui avais assignée.
Nous avons vu plus haut que les corps sphériques peuvent se multiplier par une espèce de bourgeonnement ou par scissiparité; les corps segmentés réguliers ne représenteraient donc qu'un des modes de multiplication des hématozoaires.
Les différentes phases de la segmentation d’un corps
sphérique sont figurées dans la planche T{fig. 23 à 28), la segmentation qui n’est tout d’abord indiquée que par une légère dentelure des contours de l'élément, s’accuse de plus en plus, enfin les petits corps sphériques résultant de la segmentation deviennent libres.
La figure À de la planche Ill montre un corps en rosace dans une préparation de sang desséché el soumis à la double coloration {éosine et bleu de méthylène).
On trouve enfin dans le sang palustre des corps hvyalins immobiles, irréguliers, pigmentés (A, B, C, fig. 4), qui ne sont évidemment que des formes cadavériques des parasites décrits plus haut, et des leucocytes mélanifères qui s’en distinguent par leur forme plus régulière et par la présence d’un noyau qui se colore facilement par le carmin ([, K, L, fig. 4). | . Des leucocytes mélanifères sont représentés dans la planche 1 (39, 40, 41) à côté de formes cadavériques des éléments parasitaires (42, 43, 4%); el dans la planche II (fig. À) avec l'aspect qu'ils ont dans le sang frais.
Sur 480 palustres examinés en Algérie, j'ai constaté 432 fois l'existence des parasites décrits ci-dessus. La plupart des faits négatifs ont été recueillis au début de mes recherches, alors que je ne savais pas exactement dans quelles conditions il fallait se placer pour l'observation de ces parasites, el se rapportent à des malades qui avaient été soumis à la médication quinique ou qui n’avaient pas eu d'accès depuis quelque temps; conditions très défavorables pour la recherche des parasites, comme je l'ai reconnu depuis.
Il était intéressant de savoir si les parasites se montraient plus ou moins nombreux dans le sang, avant, pendant ou après les accès.
DESCRIPTION DE L'HÉMATOZOAIRE. 31
Sur 79 examens faits peu de temps avant des accès, J'ai observé les parasites 79 fois.
Sur 286 examens faits pendant des accès, je les ai obser-vés 273 fois.
Sur 16% examens faits quelques heures après un accès de fièvre, je les ai observés 141 fois (Traité des jièvres palustres, p. 197)
C'est donc un peu avant les accès ou bien au début des accès que l'examen du sang doit être fait.
Chez certains malades et en particulier chez certains cachectiques qui paraissent avoir acquis une tolérance très grande pour les parasites, ceux-ci se trouvent non seulement pendant toute la durée des paroxysmes, mais aussi dans l'intervalle des accès, el certaines formes (corps en croissant) ne disparaissent que lentement, alors même que le malade est soumis à la médicalion quinique. Il existe en somme de grandes différences individuelles.
J'ai eu l’occasion d'examiner à Paris un certain nombre de soldats revenant des colonies et de passage ou en congé à Paris. Ces hommes venaient d'Algérie, de Tunisie, du Tonkin, de Cochinchine, du Sénégal, de Madagascar. Toutes les fois que j'ai pu faire l'examen du sang dans de bonnes conditions, c’est-à-dire au début d’un accès, j'ai trouvé des éléments parasitaires, et les éléments étaient les mêmes quel que fût le pays d’origine de la fièvre. À la vérité, ces éléments étaient souvent peu nombreux et leur observation était par suite plus difficile qu'en Algérie. Il faut tenir comple de ce fait que les palustres qui nous arrivent à Paris ont toujours été traités d'une facon plus ou moins suivie.
J'ai retrouvé également les parasites chez quelques
malades qui avaïent contracté le paludisme en France, à Rochefort notamment.
Sur 432 cas dans lesquels j'ai constaté en Algérie la présence des parasites, J'ai noté :
Corps sphériques eus em ELA 2e 266 fois.
LOTDS ED TOI SDL EUR ere ner a in ns 43 — Corps Sphériques et'eorps en Croissant... 31 — Cornsephémques et dtagella m0 22. 59 — Corps sphériques, corps en croissant et flagella. 33 —
Les corps sphériques seuls ou associés aux aulres éléments ont donc été observés 389 fois sur 432.
Les corps en croissant seuls ou associés aux autres formes, 107 fois.
Les flagella, toujours associés aux éléments sphériques, ont été rencontrés chez 92 malades.
Dans la plupart des cas (95 fois sur 107), les corps en croissant ont été observés dans le sang de malades atteints de cachexie palustre ou de fièvre Intermillente de réeidive; lorsqu'on observe, comme on le fait à Paris, des malades qui viennent de loin et qui ont eu de nombreuses rechutes de fièvre, ou qui sont cachectiques, 1l faut donc s'attendre à rencontrer ces corps en croissant plus fréquemment que dans les pays palustres où l’on a souvent l'occasion d'observer des fièvres de première invasion.
Si Je ne modifie pas les chiffres donnés dans mon Traité des fièvres palustres au sujet de la fréquence des différents éléments, en tenant compte des faits que j'ai observés depuis que J'ai quitté l'Algérie, c’est que mes premiers chiffres se rapportent à toutes les formes du paludisme, tandis qu’à Paris Je n'ai observé qu'une catégorie de malades {malades atteints de rechute de fièvre intermittente) ; l’introduction de ces faits dans ma sla-
tistique d'Algérie aurait donc eu pour effet de fausser les chiffres auxquels j'étais arrivé.
Quelles sont les relations qui existent entre les différents éléments parasitaires décrits ci-dessus ? J'ai émis dès 1882 l'opinion que ces éléments, malgré la variété de leurs formes, consliluent, non des parasites d'espèces différentes, mais des élats successifs d’un même parasite polymorphe.
Les corpuscules hyalins, non encore pigmentés, qui forment de petites taches claires sur les hématies représentent vraisemblablement la forme embryonnaire du parasite; peu à peu ces corps s’accroissent et leur volume finit par égaler ou même dépasser un peu celui des hématies ; en même temps le nombre des grains de pigment augmente; ces éléments qui sont doués de mouvements amiboïdes vivent à l’état de liberté dans le sérum du sang ou adhèrent aux hématies aux dépens desquelles ils se nourrissent et qui leur fournissent le pigment. Les flagella se développent à l'intérieur des corps sphériques et, à un moment donné, ils deviennent libres.
L'interprétation des corps en croissant reste encore assez obscure, mais la relation de ces éléments avec les corps sphériques et avec les flagella ne paraît pas douteuse.
Nous verrons, dans le chapitre suivant, que plusieurs observateurs italiens admeltent l'existence de deux ou trois espèces d'hématozoaires du paludisme; l’une de ces espèces étant caractérisée par les corps en croissant.
Examen dusang palustre ; technique pour la conservation et la coloration des éléments parasitaires. — Lorsqu'on se propose d'étudier les parasites du paludisme, il importe tout d'abord de se placer dans de bonnes conditions au
LAVERAN. 3
point de vue du choix des malades. Ces parasites font le plus souvent défaut dans le sang des palustres qui n’ont pas eu d'accès depuis quelque temps, ou qui viennent d’être soumis à la médication quinique; on choisira donc un malade qui a la fièvre ou qui est sous le coup d’un accès, et qui n’a pas pris récemment de sels de quinine.
Le procédé le plus simple, le plus pratique, pour la recherche des parasites du sang palusire, consiste à examiner le sang frais obtenu par la piqûre d’un doigt.
Councilman et Golgi, qui ont fait l'examen du sang de la rate chez un certain nombre de malades. ont constaté que le sang recueilli de cette façon renfermait des éléments parasitaires en plus grand nombre que le sang périphérique. La ponction capillaire de la rate, faite avec les procédés antisepliques, n'est pas dangereuse; néanmoins c'est là une exploration trop délicate et trop douloureuse pour qu'on puisse la faire entrer dans la pratique.
La préparation du sang frais est faite par le procédé ordinaire ; ilimporte qu’elle soit très mince, On peut border à la paraffine, mais celte précaution n'est pas indispensable; le sang qui se coagule sur les bords de la préparation, au contact de l'air, fait lui-même obturalion; il reste liquide au centre pendant un temps variable, mais qui dépasse toujours plusieurs heures, ce qui est bien suffisant pour les examens ordinaires. Lorsqu'on veut faire l'examen du sang avec de forts grossissements où qu’on se propose d'étudier les mouvements des éléments parasitaires, il est bon de border à la paraffine afin de supprimer les mouvements que l’évaporation du sang imprime aux hémalies.
Au début de mes recherches, Je prenais des précautions minulieuses pour prévenir l'introduction dans les prépa-
rations de tous les corpuscules extérieurs. Dans la pratique, ces précautions ne sont pas indispensables; les éléments parasitaires sont trop caractéristiques pour qu'il soil possible de les confondre avec les poussières en suspension dans l'air.
Si le doigt du malade qu’on se propose de piquer n'est pas très propre, il faut seulement le laver avec soin afin d'éviter l'introduction dans la préparalion des poussières qui pourraient gêner l’examen; on lave le doigt à l’eau d'abord, puis à l'alcool et on a soin de le sécher complètement avant de faire la piqüre. Pour peu que la peau soit humide le sang s'étale, se mélange à l’eau et les hématies se déforment ; au contraire, lorsque la peau est bien sèche, le sang qui sort par la piqûre forme une goutte très bien limitée et très saillante qu'il est facile de recueillir et dans laquelle les hématies ne se déforment pas, si l’on opère asséz vile.
J'examine ordinairement le sang pur sans adjonction d'aucun liquide.
Dans les premiers instants qui suivent celui où la préparation a été faite, la recherche des éléments parasitaires est parfois difficile; les hématies adhèrent entre elles, et se présentent souvent par la tranche; dans ces conditions la plupart des éléments parasitaires, et en particulier ceux qui adhèrent aux hémalies, sont invisibles.
Si la préparation est suffisamment mince, les hémalies ne tardent pas à se mettre à plat, ce qui facilite beaucoup la recherche des hématozoaires.
Les éléments parasitaires sont souvent peu nombreux dans le sang recueilli à la périphérie, aussi l’observateur qui entreprend de les rechercher doit-il s’armer de patience et revenir plusieurs fois à l'examen
du sang, avant de déclarer que cet examen est négatif.
Un grossissement de 400 diamètres est suffisant pour la recherche des hématozoaires du paludisme. Je me sers d'ordinaire des oculaires 1 ou 2 et des objectifs 7 ou 9 de Verick ; j'ai employé également les objecüfs 10 et 13 à immersion homogène du même constructeur.
L'examen du sang frais doit être fait à la lumière naturelle, la lumière artificielle et l'éclairage Abbé rendent les éléments parasitaires {rop transparents.
Les éléments parasitaires étant d'ordinaire pigmentés, les grains noirs de pigment fournissent d’utiles points de repère.
En ajoutant au sang une goutte d’eau, on détruit les hématies sans altérer, au moins pendant quelque temps, certains éléments parasitaires, les corps en croissant notamment que l’on peut déceler rapidement par ce moyen.
C’est dans le sang pur et frais, au milieu des hématies, qu'on étudie le mieux les parasites du paludisme ; si la présence des hématies est parfois gênante, souvent aussi elle facilite l'observation, notamment en ce qui concerne les flagella, si transparents qu'on à de la peine à les voir dans le sérum. Les mouvements (rès variés que ces éléments impriment aux hématies contribuent à déceler leur présence et à rendre leurs mouvements propres plus manifestes.
Les mouvements si rapides des grains de pigment dans les corps sphériques, les mouvements amiboïdes de ces derniers éléments, ne peuvent être étudiés également que dans le sang frais ; on peut suivre en outre dans les préparalions de sang frais, au moyen d’une observation prolongée d’un même élément quelques-unes des transformations qu'il subit.
La platine chauffante (37° à 38°) ulile pour l'observation des mouvements amiboïdes et des flagella, n’est pas nécessaire. Toutes mes observations en Algérie ont été faites à la température du laboratoire.
La dessicealion rapide du sang par la chaleur est un excellent moyen de conservation du sang et des éléments parasilaires qu'il contient. Les lamelles couvre-objets, avec le sang étalé en couche mince à leur surface, peuvent être conservées longtemps, envoyées au loin, et colorées longtemps après que le sang a été recueilh ; grâce à ce procédé je puis examiner à Paris du sang recueil en Algérie ; je suis heureux d’avoir l’occasion de remercier ceux de mes confrères qui ont bien voulu m'envoyer du sang palustre desséché et notamment MM. Soulié, professeur suppléant à l’école d'Alger et Geschwind.
La chaleur me paraît ici préférable aux vapeurs d'acide osmique qui ont été conseillées également pour fixer les hématies dans leur forme ; l'acide osmique est bien plus difficile à manier que la chaleur; on ne peut pas avoir sur soi un flacon renfermant une solution d'acide osmique et 1l serait dangereux de laisser ce réactif dans les salles de malades.
L'acide osmique a en outre un grave inconvénient en ce qui concerne Îles parasites du paludisme ; il colore les granulations graisseuses en noir et 1l pourrait y avoir confusion avec les grains de pigment des parasites.
Pour faire des préparations de sang desséché on procède de la manière suivante :
1° On netloie avec grand soin quelques lamelles couvreobjets dans l’eau d’abord et au besoin dans l’eau additionnée d'acide chlorhydrique, puis dans lalcool:;
2° On nettoie le doigt du malade dont on se propose
d'examiner le sang, on le sèche complètement, puis on fait une piqûre avec une épingle flambée ;
3° On approche de la goutte de sang qui s'échappe par la piqûre une lamelle couvre-objet jusqu'au contact ; la goutte de sang adhère à la lamelle;
4° On applique aussitôt sur la première lamelle une deuxième lamelle, de manière que le sang s'étale en couche mince et uniforme entre ces deux lamelles ;
5° On fait alors glisser les lamelles l’une sur l'autre et on les sépare, le sang qui forme une couche très mince à la surface de chaque lamelle se dessèche rapidement:
6° On saisit à l’aide d’une pince chaque lamelle et on la passe trois fois dans la flamme d’une lampe à alcool en ayant soin de ne pas tourner du côté de la flamme la surface recouverte de sang.
Les lamelles ainsi préparées peuvent être enveloppées daus du papier et examinées ultérieurement; on écrit sur le papier le nom du malade et la date à laquelle la prise de sang a été faite.
Le sang desséché comme il vient d’être dit peut être examiné sans autre préparation, sans coloration, et ce procédé donne d'excellents résultats pour les corps en croissant. La lamelle couvre-objet est placée sur une lame porte-objet et on borde à la paraffine ; la préparation est montée à sec, comme on dit ; le baume du Canada rendrait les éléments beaucoup trop transparents.
Dans des préparations de sang conservées depuis six ou sept ans par ce procédé les corps en croissant sont encore très nets ; à la longue ces éléments se déforment un peu ; ils s’élargissent et deviennent granuleux.
Les corps sphériques pigmentés, libres ou adhérents aux hématies, se voient également sur les préparations de sang
desséché lorsqu'on a l'habitude de ces recherches; mais, pour l'étude de ces éléments dans le sang desséché, il y a avantage à employer les réactifs colorants: bleu de méthylène ou double coloration par l’éosine et le bleu de méthylène.
Avant de soumettre la préparation de sang aux réactifs colorants, il est ulile, pour fixer les hématies dans leur forme, mieux encore qu'elles ne l’ont été par la chaleur, d'employer, suivant le conseil de Roux, le mélange à parties égales d'alcool et d’éther ; on verse sur la lamelle quelques gouttes de ce mélange el on laisse sécher.
Pour obtenir la coloration avec le bleu de méthylène, on verse sur la lamelle recouverte de sang desséché quelques gouttes d'une solution aqueuse concentrée de bleu de méthylène ; au bout de trente secondes on lave à l’eau distillée et on sèche la préparation qui est montée à sec. Le montage à sec me paraît bien préférable au montage dans le baume du Canada, qui rend les hématies et les éléments parasitaires trop transparents.
Les préparations montées à sec sont bordées à la paraffine et à la cire de façon à empêcher l'humidité afmosphérique de les altérer; elles peuvent ainsi se conserver longtemps.
Les éléments parasitaires (corps sphériques libres ou adhérents aux hématies, corps en croissant, ovalaires, segmentés) prennent dans ces préparalions une teinte bleue beaucoup plus pâle que celle des noyaux des leucocyles; les hématies conservent leur couleur normale (fig. B, planche I).
La double coloration du sang par l’éosine et le bleu de méthylène, d’après le procédé de Metchnikolf, donne de très bons résultats pour l'étude des hématozoaires du palu-
disme et pour celle des hématozoaires des animaux qui se rapprochent des parasites du paludisme. |
On dessèche le sang et on fixe les globules comme il a été dit ci-dessus; la lamelle couvre-objet sur laquelle le sang a été desséché est mise dans la solution aqueuse concentrée d’éosine pendant trente secondes, puis lavée à l'eau distillée et séchée; la lamelle est ensuite portée dans la solution aqueuse concentrée de bleu de méthylène pendant trente secondes environ, lavée de nouveau à l’eau distillée et séchée. On monte à sec ou dans le baume du Canada après s'être assuré que la double coloration a été obtenue dans de bonnes conditions.
Dans le sang des oiseaux et des batraciens ou des reptiles, les noyaux des hémalies se colorent fortement en bleu. Les hémalozoaires prennent une teinte d’un bleu beaucoup plus pâle que celle des noyaux des leucocytes et des hématies, quelquelois une teinte violacée due au mélange des teintes de l’éosine et du bleu de méthylène.
Les hématies allérées par la présence des hématozoaires se colorent moins vivement par l’éosine que les hématies saines.
Les figures À et B de la planche [TT montrent l'aspect du sang palustre et du sang d'oiseau renfermant des hémalozoaires sur des préparations soumises à la double coloralion par l'éosine et le bleu de méthylène.
Je n'ai pas réussi jusqu à présent à colorer les flagella ; on arrive parfois à distinguer quelques flagella sur les préparations de sang desséché, mais cela est fort rare.
Dans l'étude du sang palustre et surtout dans l'étude du sang qui à été desséché et soumis à l’action de différents réactifs, il faut tenir grand compte des allérations accidentelles et ne pas s’exposer à confondre ces alléralions
avec celles qui sont caractéristiques de la présence des hématozoaires.
Ebrlich et Foà ont conslaté que, dans certains cas, les hématies normales desséchées et soumises à l’action du bleu de méthylène montraient des taches bleuâtres ou des granulations colorées par le bleu de méthylène.
Celli et Guarnieri, qui signalent cette cause d'erreur (Annali di agricoltura, 1889), ont essayé de colorer le sang frais, à sa sortie des vaisseaux, avec du bleu de méthylène dissous dans du sérum provenant d’épanchements séreux; la coloration des éléments parasitaires se fait lentement, il faut laisser la préparation pendant une heure ou même trois heures dans la chambre humide.
D'après Celli et Guarnieri, les corps amiboïdes colorés de cette manière montrent un espace central clair dans lequel se trouvent un ou deux corpuscules plus fortement colorés ; la parlie périphérique se colore assez vivement.
Dans ce procédé comme dans le procédé par dessicealion il existe des causes d'erreur ; le séjour prolongé dans le sérum coloré et dans la chambre humide peut très bien donner lieu à des altéralions des éléments normaux ou parasilaires.
Une bonne méthode de coloration, dit Soulié, consiste à recuetllir le sang à examiner sur une lame qui porte une goutte d'une solution alcoolique de bleu de méthylène évaporée ; la matière colorante se dissout lentement dans le sérum, les globules blancs et les autres éléments se colorentsans s’altérer (Bull. méd. de l'Algérie, 1890, p. 230). Il faut avoir soin d'employer une solulion assez étendue, sans quoi le bleu de méthylène ne peut pas se dissoudre complètement dans le sérum. Felelti a recommandé une méthode de coloration analogue sinon identique (Con-
grès de la Société italienne de médecine interne, 1890).
Essais de culture. — Lorsqu'on recueille du sang avec pureté chez un palustre, après s’êlre assuré de la présence des hématozoaires, et qu'on en dépose quelques gouttes dans du bouillon, sur de la gélatine, de la gélose ou de la pomme de terre, on constate au bout de quelques jours que le bouillon est limpide el qu'ilne s’est produit aucune colonie sur les milieux solides, alors même que ces milieux ont été maintenus dans l’étuve à des températures de D1r-2:407.
Dans l’eau et dans la {erre stérilisées les résultats des ensemencements sont également négatifs.
Les milieux ordinaires ne réussissant pas pour la culture des hématozoaires du paludisme, on devait espérer que ces parasites pourraient du moins se cultiver dans le sang.
Les tentatives que j'ai faites dans ce sens n’ont donné jusqu'ici que des résultats négatifs. Un de ces essais de culture des hématozoaires dans le sang pur, maintenu à la température de 38°, à été fait par M. Roux dans le laboratoire de M. Pasteur, c’est-à-dire dans les conditions les meilleures.
Un moyen très simple d'essayer celte cullure dans le sang consiste à recueillir une goutte de sang palustre avec purelé sur une lamelle couvre-objet qui est placée sur une de ces lames excavées qui servent à l’étude des microbes en goutle suspendue; les lamelles de verre ont été au préalable stérilisées à la flamme. Un peu de vaseline interposée entre les bords des lamelles empêche la dessiccation; pour plus de sûreté, la préparation, dans l'intervalle des examens, peut être laissée dans la chambre humide.
[ faul avoir soin, lorsqu'on recueille la goutte de sang
sur la lamelle couvre-objet, de l’étaler un peu: les éléments parasilaires ne sont visibles, en effet, que sur les points où la couche de sang est très mince et principalement sur les bords. :
J'ai pu conserver ainsi, pendant dix jours et plus, des préparations de sang palustre dans lesquelles je distinguais des éléments parasitaires au milieu des hémalies à peine altérées. Il m'a semblé une fois que les corps amiboïdes pigmentés avaient augmenté de nombre, mais ce n’était là peut-être qu’une illusion qui pourrait s’expliquer par ce fait que les hématies devenues plus pâles laissaient mieux voir les éléments parasitaires.
Depuis que j'emploie ce mode d'examen, je n’ai eu malheureusement que peu d'occasions d'étudier du sang palustre frais; il y a là des recherches à poursuivre; 1l est possible qu'en examinant avec soin du sang en goutte suspendue et en maintenant la préparation à une température de 38° avec la platine chauffante, on réussisse à suivre les transformations du parasite et à établir plus exactement qu'on n’a pu le faire jusqu'ici les relations qui existent entre ses différentes formes.
Essais d'inoculation aux animaux. — La plupart des vélérinaires sont d'accord pour nier l'existence du paludisme chez les animaux (Verhevyen, art. FIÈVRES INTERM. du Dictionn. de médecine vétérinaire de Bouley et Raynal).
Certaines épizooties ont été attribuées au paludisme, parce qu'elles avaient été observées dans des régions marécageuses, mais c'est là évidemment une preuve tout à fait insuffisante. Les régions marécageuses favorisent la propagation de beaucoup de maladies, en dehors du paludisme.
La cachexie aqueuse ou pourriture, qui fait souvent de
grands ravages au milieu des troupeaux qui paissent dans les prairies marécageuses, n’a rien à voir avec la cachexie palustre ; on sait qu’elle est due à la présence de distomes ou douves dans les voies biliaires.
Obédénare à rapporté au paludisme une épizootie assez commune chez les bœufs dans la région danubienne, épizoolie qui se caractérise principalement par de la fièvre et des hématuries.
Babes à étudié récemment cette maladie sous le nom d’hémoglobinurie épizootique du bétail (Arch. f. path. A nat. u. Physiol., 1889); d’après lui, la maladie est causée par un diplocoque qui pénètre dans les hématies et qui les délruil ; les diplocoques se trouvent surtout en abondance dans lesreins, ce qui explique la fréquence des hématuries.
La présence des pentastomes dans les parois intestinales (très commune chez les bœufs de la région danubienne) favoriserait la pénétration des diplocoques dans le sang.
Le diplocoque décrit par Babes est évidemment un parasite très différent des hématozoaires du paludisme.
Smith a décrit dans la fièvre du Texas du bœuf, des altérations du sang qui sont probablement de nature parasilaire, mais qui paraissent n'avoir rien de commun avec celles du paludisme. (Pfeiffer, Les protozoaires pathogènes, HoroTe
Lorsque J'étais en Algérie, j'ai souvent demandé à des vétérinaires de m'envoyer des fragments du foie et de la rate d'animaux suspects de paludisme, J'ai fait l'examen histologique des pièces, en petit nombre, qui m'ont été envoyées etJje n'ai jamais constaté les lésions du paludisme.
Les faits de paludisme expérimental rapportés par Klebs et Tommasi Crudeli, Ceci et Schiavuzzi, ne résistent pas à la critique.
(by
En 1883, à Constantine, J'ai essayé de provoquer la fièvre palustre chez le lapin par l'injection, dans les veines, de liquides de culture préparés avec les terrains palustres {méthode de Klebs, Tommasi Crudeli et Ceci). L'injection dans les veines de ces liquides ou de ceux qui sont recueillis directement dans les flaques d’eau des localités marécageuses, provoque facilement un accès de fièvre chez le lapin, mais l’accès ne se reproduit pas; les animaux se remettent très vite el, lorsqu'on les sacrifie au bout d’un temps plus ou moins long, on n’observe pas les altérations qui caractérisent le paludisme.
Je n'ai pas été plus heureux dans mes essais d’inoculation du paludisme aux lapins lorsque je me suis servi, pour les injections inlra-veineuses, de sang recueilli sur des palustres.
Nous verrons plus loin (ch. 111) que quelques observateurs ont assimilé aux parasites du paludisme certains hémalozoaires des oiseaux qui s’en rapprochent beaucoup à la vérité, mais qui ne paraissent pas devoir être confondus avec eux; nous discuterons cette question avec plus d'utilité lorsque nous aurons étudié les hématozoaires des OISEaux.
Le fait qu'on n’a réussi jusqu'ici, ni à cultiver le parasite du paludisme dans les milieux naturels ou artificiels, ni à l'inoculer aux animaux, a été invoqué plus d’une fois par les auteurs qui contestaient l’existence de ce nouveau parasite. L’argument aurait de la valeur s’il s'agissait d’un schizophyte ; mais les hématozoaires du paludisme ne rentant pas dans cetle classe, il n’y à pas lieu de s'étonner qu'ils se comportent autrement que des microcoques ou des bacilles. On ne peut pas cultiver les filaires du sang de l’homme dans les milieux arlificiels, personne ne s’avise
cependant de contester la nature parasitaire de la filariose.
Nous possédons aujourd'hui, grâce aux travaux des Pasteur et des Koch, une méthode excellente pour l'étude des schizophytes. Faut-il s'étonner si cetle méthode ne s'applique pas à des sporozoaires? Évidemment non. À ces nouveaux parasites 1l faut de nouveaux procédés d’observalion et d’expérimentation. L'étude des hématozoaires des animaux est {out indiquée comme préface à celle plus difficile des hématozoaires du paludisme. I faudra choisir des espèces qui se prêtent à l’expérimentalion et chez lesquelles les hématozoaires sont d’une observa- Uüon facile; 1l sera parliculièrement intéressant de voir comment les hématozoaires des oiseaux, par exemple, si voisins de ceux du paludisme, se reproduisent et se propagent.